—Est-ce que vous ne voudriez pas, vous, essayer...
Elle n’ose rien ajouter. Son gros ami s’est levé d’un bond de jeune homme et la saisit par les épaules:
—Mon pauvre amour! C’est moi qui vous crierai, à présent: «Jamais!» Je suis un vieil homme très épris de vous, mais un vieil homme! Je suis là, près de vous, le gros Maugis, avec son bedon jovial dans son sempiternel gilet clair, le Maugis en uniforme... Mais vous montrer, maintenant que je sais votre ignorance, la bête qu’il y a sous le gilet clair et la chemise à plis, illustrer votre souvenir d’une déception pire que les autres, d’une obscénité sans grâce et sans jeunesse... non, ma chérie, jamais! Faites-moi la seule charité de croire que j’y ai quelque mérite, et puis... et puis, filez!... Antoine pourrait s’inquiéter...
Elle essaie un sourire, une malice dernière:
—Il aurait bien tort.
—C’est vrai, mon Minou; mais tout le monde ne peut pas savoir que je suis un saint.
—Pourtant, si vous vouliez... À présent, je n’ai plus peur...
Maugis rassemble dans sa main toute la chevelure de Minne; lentement, il l’effiloche à contre-jour, pour le plaisir de la voir ruisseler...
—Je sais bien. Mais c’est moi qui n’aurais plus un fil de sec!
Elle n’insiste pas, relève ses cheveux rapidement, et paraît regarder le fond sombre de ses pensées. Maugis lui tend un à un les petits peignes couleur d’ambre, le ruban de velours noir, le chapeau, les gants...
La voici telle qu’elle est arrivée; et toute la sensualité du gros homme crie de regret, se raille férocement... Mais Minne, prête à sortir, appuyée d’une main sur son ombrelle, tourne vers lui un charmant et nouveau visage, des yeux alanguis de larmes, une caressante et triste bouche. Elle embrasse d’un regard les murs d’un vert assourdi, les fenêtres où meurt le jour couleur de mandarine, la robe japonaise qui flambe dans l’ombre, et dit:
—Je regrette de m’en aller d’ici. Vous ne pouvez pas savoir ce qu’il y a de nouveauté pour moi dans un tel sentiment...
Maugis incline la tête, très grave:
—Je le sais. Je n’ai pas fait grand-chose de propre dans toute ma vie... Laissez-moi, pour ma boutonnière, cette fleur-là: votre regret.
La main sur la porte, elle implore tout bas.
—Qu’est-ce que je vais faire à présent?
—Retrouver Antoine.
—Et puis?
—Et puis... je ne sais pas, moi... Le footing, les sports, le plein air, les œuvres charitables...
—La couture...
—Oh! non, ça abîme les doigts. Il y a bien aussi la littérature...
—Et les voyages. Merci. Adieu...
Elle lui tend sa joue, hésite un moment, les lèvres entrouvertes.
—Quoi donc, ma petite enfant?
Elle plisse l’arc pur de ses beaux sourcils blonds. Elle voudrait dire: «Vous êtes une surprise dans ma vie, une chère surprise un peu cuisante, un peu comique, très mélancolique... Vous ne m’avez pas donné le trésor qui m’est dû et que j’irais chercher jusque dans la boue; mais vous avez détourné de lui ma pensée, étonnée d’apprendre qu’un amour, différent de l’Amour, peut fleurir dans l’ombre même de l’Amour. Car vous me désirez et vous renoncez à moi. Quelque chose en moi a donc plus de prix pour vous que ma beauté?...»
Elle hausse les épaules d’un geste las, espérant que Maugis comprendra tout ce qui tient d’incertitude, de faiblesse, de gratitude aussi, dans le serrement de sa petite main gantée... La lourde moustache effleure de nouveau sa joue chaude... Minne est partie.
Elle court presque. Non qu’elle daigne se soucier de l’heure, ou d’Antoine. Elle court parce que son état d’esprit s’accommode de la hâte et du mouvement. Elle descend l’avenue de Wagram, surprise de voir l’air si bleu au sortir de la chambre jaune. Les vernis du japon jonchent le trottoir de leurs chenilles flétries, et la nuit printanière glace cette fin de journée tiède.
Tout à coup, elle sent quelqu’un derrière elle, quelqu’un qui suit, qui se rapproche. Elle se retourne et reconnaît, sans étonnement, cet enfant négligeable qui, au Palais de Glace, n’osa pas...
—Ah! dit-elle seulement.
Jacques Couderc comprend parfaitement l’intonation, l’intention de ce ah! qui signifie: «C’est vous? encore? de quel droit?...» Elle est devant lui, simple, décidée, les cheveux moins lisses que d’habitude; une de ses mains nues rassemble les plis de sa longue jupe...
Il est désespéré d’avance. Pas un mot de pitié ne sortira de cette bouche close, et ces yeux noirs, où le couchant mire un feu rose, lui disent clairement de mourir, de mourir là, tout de suite... Il baisse la tête, gratte l’asphalte du bout de sa canne. Il sent sur lui les yeux impitoyables qui jaugent son amaigrissement aux plis flottants du par-dessus, au flageolement du pantalon trop large...
—Minne!...
—Quoi!
—Je vous ai suivie.
—Bon.
—Je sais d’où vous venez.
—Et puis?
—Je souffre affreusement, Minne, et je ne comprends pas.
—Je ne vous demande pas de comprendre.
Le son de la voix de Minne, dure, cause à Jacques une douleur physique. Il relève, suppliant, sa figure de gavroche tuberculeux.
—Minne... vous ne me trouvez pas changé?
—Peu!... un peu pâlot. Vous devriez rentrer: l’air du soir est trop vif pour vous.
Il avale sa salive avec un mouvement de cou pénible, et son sang monte d’un jet à ses joues, leur restitue une jeune transparence:
—Minne... vous exagérez!
—S’il vous plaît?
—Vous exagérez le... l’insouciance que vous avez de moi! Il me faut une explication.
—Non.
—Si! tout de suite! Vous ne voulez plus de moi? Vous ne voulez plus m’appartenir? Vous... ne m’aimez plus?
Elle a lâché les plis de sa robe, reste droite devant lui, les poings fermés au bout de ses bras pendants. Il revoit le terrible et tentateur regard, de bas en haut, qui le défie.
—Répondez! crie-t-il tout bas.
—Je ne vous aime pas. J’ai horreur de vous, de votre souvenir, de votre corps... J’ai horreur de vous!
—Pourquoi?
Elle écarte les bras, les laisse retomber dans un geste d’ignorance:
—Je ne sais pas. Je vous assure, je ne sais pas pourquoi. Il y a quelque chose en vous qui me met en colère. La forme de votre figure, le son de votre voix, c’est comme... c’est pire que des insultes. Je voudrais savoir pourquoi, parce qu’en somme, c’est étrange, quand on y pense...
Elle parle avec modération, cherchant des mots qui atténuent son aversion sauvage et sans mesure, pour l’humaniser, la rendre compréhensible...
—Vous couchez bien avec ce vieux! crie-t-il, écorché.
—Quel vieux?
—Le vieux de chez qui vous venez, cette espèce d’ivrogne chauve, ce... ce...
Un rire bizarre danse sur le visage de Minne.
—Ne cherchez pas d’autres épithètes! interrompt-elle. C’est encore une histoire à laquelle vous ne comprendriez rien...
Elle respire profondément, ses yeux quittent le visage de l’ennemi, se perdent dans le ciel d’un mauve hivernal...
—J’ai déjà bien assez de peine, achève-t-elle, à y comprendre quelque chose, moi!
Jacques se méprend: il croit entendre l’aveu d’une passion à peine avouable, et serre les dents:
—Je vous tuerai, murmure-t-il.
Elle songe à autre chose, les yeux en l’air.
—Vous m’entendez, Minne?
—Pardon... Vous disiez?
Il se devine ridicule. On ne répète pas une telle menace, on l’exécute...
—Je vous tuerai, répète-t-il plus mollement. Et je me tuerai après.
Le visage de Minne s’illumine d’une férocité allègre:
—Tout de suite! Tout de suite! Tuez-vous! avant moi! Disparaissez de moi, allez-vous-en, mourez! Comment n’y avez-vous pas pensé plus tôt?
Il la regarde, béant. Elle le précipite vers la mort, comme vers le but inévitable...
—La mort... Vous me la souhaitez vraiment? demande-t-il, singulièrement radouci.
—Oui! s’écrie Minne de tout son cœur. Vous m’aimez, je ne vous aime pas: est-ce que tout n’est pas dit pour vous? Est-ce que la mort n’est pas le secours de toute vie que se refuse à couronner l’amour?
L’enfant qu’elle voue au trépas semble tout près de la comprendre, et s’abandonne:
—Ah! Minne, c’est cela, c’est cela! Après vous, toutes les autres femmes...
—Il n’y a pas d’autres femmes, si vous m’aimez!
—Non, Minne, il n’y a pas d’autres femmes...
—On ne doit pas pouvoir changer d’amour, n’est-ce pas? quand on aime... On meurt, on vit du même amour? C’est bien cela? Dites-le! Dites-le!
—Oui, Minne.
—Attendez, dites-moi encore... Vous m’avez aimée, comme ça, brusquement, sans savoir ce qui vous arriverait, sans le prévoir? Oui?... Et l’amour vient ainsi, traîtreusement, à son heure? Il vous saisit, quand on se croît libre, quand on se sent affreusement seul et libre?
—Oh! oui, gémit-il, c’est cela!
—Attendez!... L’amour, on me l’a dit, peut venir à tout âge, à des vieillards secs et froids, embraser tout à coup la fin d’une vie qui perdait le désir même de sa flamme? Il peut venir—dites-le-moi, vous qui aimez!—à des infirmes, à des maudits, à... à moi-même?
Grave, il incline la tête.
—Qu’un dieu vous entende! exhale-t-elle avec ferveur. Et si vous m’aimez, laissez-moi en repos, pour toujours!
Elle court derechef vers l’avenue de Villiers, légère, délivrée. Elle accomplit machinalement les gestes quotidiens, franchit le vestibule, renvoie l’ascenseur, sonne, et se trouve en face de son mari... Antoine l’attendait.
—D’où viens-tu?
Elle cligne à la lumière vive, regarde son mari, saisie:
—Je... j’ai fait des courses.
Elle respire vite, ses mains nues tourmentent maladroitement le nœud de sa voilette. Ses yeux cernés errent, dépaysés, presque craintifs, et le chapeau enlevé laisse voir un somptueux désordre de cheveux renoués...
—Minne! crie Antoine d’une voix tonnante.
Toute pâle, elle protège son visage de ses bras levés, et son geste laisse voir l’écharpe mal attachée.... Son innocence se pare d’un charme si coupable qu’Antoine ne doute plus:
—D’où viens-tu, bon Dieu?
Qu’il est grand, tout noir devant la lampe! Ses épaules se voûtent, lourdes, pareilles à celles de l’Homme-des-Bois...
—Tu ne veux pas me dire d’où tu viens?
Minne se revoit, chaste et nue, sur les genoux de Maugis. Son souvenir retourne à la chambre jaune et verte, au viveur sentimental qui ne voulut pas d’elle et la renvoya triste, heureuse, attendrie... Une main, qui n’a pas caressé ses seins ni ses jambes, a essuyé ses larmes... Cela est doux, poignant, d’une amertume fraîche d’eau marine...
—Tu ris, sale bête? Je te ferai rire, moi!
—Je te défends de me parler ainsi!
La voix grondante a blessé Minne, qui se retrouve elle-même, dure, menteuse et brave.
—Tu me défends! tu me défends!...
—Parfaitement, je te défends. Je ne suis pas une femme de chambre qui découche!
—Tu es pire que ça! J’en ai assez de...
—Si tu en as assez, va-t’en!
Décoiffée, la bouche lasse, la taille un peu veule accotée à la cheminée, Minne rassemble en ses yeux admirables tout le défi d’une créature tenace, d’une noble petite bête irritable, dont l’apparente faiblesse n’est qu’un mensonge de plus... Antoine pétrit le dossier d’une chaise et souffle comme un cheval:
—Dis-moi d’où tu viens!
—J’ai fait des courses.
—Tu mens!
Elle lève les épaules, méprisante:
—Pour quoi faire?
—D’où viens-tu, sacré nom de...
—Tu m’ennuies. Je vais me coucher.
—Méfie-toi, Minne!
Elle le nargue, le menton levé:
—Me méfier? mais je ne fais que ça, cher ami!
Antoine baisse le front, montre du doigt la porte:
—Va-t’en dans ta chambre! Je sais que tu ne céderas pas, et je ne veux pas te casser avant de savoir...
Elle obéit lentement, traînant derrière elle sa jupe longue. Et, comme il tend l’oreille, espérant on ne sait quoi, il entend, avec un déclic sec de revolver qu’on arme, claquer le verrou.
Antoine, qui a demandé «au patron» sa liberté pour l’après-midi, remonte à grands pas le boulevard des Batignolles. Il cherche la rue des Dames... Rue des Dames, cabinet Camille. Rue des Dames! il y a là une intention du hasard qui séduit amèrement Antoine. Son imagination invente, rue des Dames, une sorte de vaste administration, une police de l’adultère féminin, mille limiers lancés à travers Paris à la suite d’autant de petites dames farceuses...
117, rue des Dames... La maison ne paie pas de mine. Antoine cherche à tâtons la loge du concierge, perchée à l’entresol... Un relent de chou qui mijote le guide jusqu’à une imposte entrouverte:
—Le cabinet Camille, je vous prie?
—Troisième à gauche.
L’escalier visse, dans les ténèbres moisies, de toutes petites marches basses. Antoine bute et n’ose toucher à la rampe visqueuse... Au troisième étage, un peu de jour venu d’une courette permet de lire, gravés sur une plaque ternie, les mots: «Cabinet Camille, renseignements.» Point de sonnette, mais une pancarte manuscrite prie le visiteur d’entrer sans frapper.
«Faut-il entrer? quelle ignoble boîte! Si je revenais?... Oui, mais le patron ne m’a donné qu’un après-midi...»
Il se décide, tourne le bouton et retombe dans le noir. Ça sent l’oignon et la pipe froide... Il va tourner les talons, quand une voix violente, derrière une porte, le retient:
—Bougre d’empoté! vous l’avez ratée encore, hein? vous l’avez ratée en artiste! Ah! vous la tenez, la filature! Dans un grand magasin, qu’il s’en va la perdre! Mais j’aurais honte, moi, j’aurais honte de dire que j’ai perdu une cliente dans un grand magasin! Un enfant de sept ans vous filerait un rat d’égout, dans un grand magasin!
Un silence... Le murmure confus d’une voix qui s’excuse...
—Oui, oui, allez lui dire ça, au cocu! Moi, mon vieux, j’ai soupé de vous fringuer, et s’il ne vous faut que ma botte au derrière...
Antoine rougit et sue dans l’ombre, avec l’impression absurde que le «cocu» dont on parle là-dedans, c’est lui... Enragé, il frappe à la porte invisible, n’attend pas de réponse et entre...
La pièce est nue, humide, propre à première vue, quoiqu’une buée bleue ternisse la glace aux dorures rougies.
Un individu referme vivement un tiroir ouvert, où voisinent un pain-flûte, le rouleau d’argent d’un saucisson de Lyon, et un casse-tête américain.
—Vous désirez, monsieur?
Antoine s’avance et heurte un long pied, celui d’un être piteux assis contre la cheminée sur une pile de cartons verts, un être long, osseux, à figure asymétrique de séminariste défroqué comme meurtrie de l’engueulade...
—Je désire parler à M. Camille.
—C’est moi, monsieur.
M. Camille s’incline devant Antoine avec une aisance autoritaire, que justifie le chic bien français de sa mise: gilet de velours prune aux boutons ciselés, redingote à châle, col carcan, plastron violet épinglé d’un fer à cheval...
—Asseyez-vous, Monsieur. Puis-je vous être bon à quelque chose?
—Voici, Monsieur, ce qui m’amène. Je voudrais me renseigner sur une personne... Je n’ai pas de soupçons, mais, n’est-ce pas? on aime à être renseigné...
M. Camille lève une main de prédicateur deux fois baguée:
—C’est le devoir de tout homme de sens!
Puis il hoche un menton indulgent et averti, et pince sa moustache d’écuyer de manège, tandis que ses yeux de ruffian détaillent Antoine, découvrant en lui la poire, la poire bénie...
—Pour tout dire, il s’agit de ma femme. Je suis forcé de la laisser seule toute la journée, elle est très jeune, influençable... Bref, Monsieur, je vous prierai de me faire connaître, heure par heure, l’emploi des journées de ma femme.
—Rien de plus facile, Monsieur.
—Il faudrait quelqu’un de très adroit: elle est méfiante, intelligente...
M. Camille sourit, les pouces dans les poches de son gilet:
—Cela tombe à merveille, Monsieur, j’ai quelqu’un de sûr, un de ces génies ignorés et modestes...
—Ah! ah! fait Antoine intéressé.
Du menton, M. Camille désigne l’être assis au coin de la cheminée, qui arrondit d’avance ses épaules pour le prochain abattage.
—Comment? c’est...
—Mon meilleur limier, Monsieur. Et maintenant, si vous voulez bien, nous allons aborder la question des honoraires...
Antoine, effondré, n’écoute plus: il paiera tout ce qu’on voudra... mais sans espoir.
«La chance est contre moi», se lamente-t-il. «Cette espèce de martyr idiot ne sera jamais capable de suivre Minne... C’est trop de guigne, d’être allé tomber dans ce taudis, quand il y a trois cents agences qui valent sans doute mieux... Tout est contre moi!»
Il redescend l’escalier noir, qui sent le chou et les latrines, et croit encore entendre une voix furieuse qui crie...
—Dans un grand magasin, qu’il s’en va me la perdre! Allez lui dire ça, au cocu, voir s’il y coupe!
«J’aurais préféré, soliloque Minne, être malheureuse. Les gens ne savent pas assez que l’absence de malheur rend triste. Un bon malheur, bien cuisant, alimenté, renouvelé chaque heure, un enfer, quoi! mais un enfer varié, remuant, animé, voilà qui tient en haleine, voilà qui colore la vie!»
Elle secoue sa fluide chevelure sur sa robe blanche et redit, Mélisande qui s’ignore: «Je ne suis pas heureuse ici...»
Antoine a quitté la maison tout à l’heure sans demander si sa femme était éveillée; mais l’a fait avertir qu’elle déjeunerait seule...
«Voilà un garçon, se dit-elle, ou on ne comprend rien! Tant que je l’ai trompé, il a été content. Et puis, je renvoie Jacques Couderc, je l’expédie au diable—et puis Maugis me traite en petite sœur—et, là-dessus, Antoine devient terrible!...»
La vérité, c’est qu’Antoine, bouleversé à l’idée qu’un espion suivra Minne tout le jour, s’est enfui. Sa Minne, sa méchante Minne tenue, pendant des heures, au bout d’un fil qu’elle ne verra pas, sa Minne qui courra, coupable et gaie, vers l’adultère, qui criera «cocher!» de sa voix pointue et impatiente, sans se douter qu’un œil, derrière elle, note l’heure, l’endroit, le numéro du fiacre!
Il s’est enfui, après une nuit abominable, car son amour révolté est près de prendre le parti de Minne, de lui crier: «Ne va pas là-bas! un mauvais homme veut te suivre!» Il s’est enfui, plein de larmes, certain qu’il achève de tuer son bonheur... «On me l’a donnée pour la rendre heureuse, plaide-t-il pour Minne; mais elle n’a pas juré d’être heureuse par moi...»
Il a souhaité, cette nuit, la vieillesse, l’impuissance, mais non la mort. Il a mûri cent projets, mais non celui d’une séparation. Il a prévu des fins amères et humiliantes, car c’est le plus grand amour, celui qui consent au partage... Et, chaque fois que, sur son lit détesté, il a tordu son corps en disant: «Ça ne peut pas durer!» il admettait en sa pensée le renoncement à toutes choses, sauf à la possession de Minne...
À l’heure même où Antoine tue le temps, échoué dans une brasserie morne, Minne sort de chez elle. Elle sort pour sortir, attirée par le soleil, indécise et sans intentions...
Des nuages blancs, dans le ciel, balaient un fade azur. Minne lève vers ce bleu son nez bridé de tulle et descend l’avenue.
«Si j’allais chez Maugis?» Elle s’arrête un instant, puis repart. «Eh bien, quoi? j’irai chez Maugis.» Elle fronce les sourcils... «Qui m’en empêche? Parfaitement, j’irai chez Maugis. S’il n’est pas là... eh bien, je reviendrai. J’irai chez Maugis...»
Elle fait volte-face pour remonter vers la place Pereire, et donne de l’ombrelle dans un monsieur, un homme plutôt qui marchait derrière elle. Elle murmure «pardon» d’un ton agacé, parce que l’homme sent le tabac froid et la bière aigre.
Elle répète, butée, le front en avant: «J’irai chez Maugis!» et ne bouge pas...
«Si j’y vais, Maugis va croire que je ne viens que pour ça...»
Elle s’arrête et méconnaît la fleur tardive dont l’éclosion la trouble comme une adolescence nouvelle: la pudeur, qui n’est peut-être qu’un scrupule sentimental. Elle a gaspillé son corps ignorant, l’a donné, puis repris. Mais elle n’a jamais songé que le don implique la déchéance, et il n’y a rien de plus vierge que l’âme orgueilleuse de Minne... Son hochement de tête découragé refuse en même temps un fiacre qui rase le trottoir. Elle revient sur ses pas, redescend vers le parc Monceau: «Je n’ai envie de rien, je ne sais quoi faire... C’est un temps par lequel on voudrait avoir quelqu’un à tourmenter...»
Elle presse le pas, suit du regard la voile blanche d’un nuage qui vogue au-dessus d’elle, et ne prend pas garde que son geste découvre, comme exprès, le creux charmant de son menton, le dessous humide de sa lèvre supérieure...
À quelques pas devant elle marche un homme dont elle reconnaît vaguement la couleur, la forme veule, les cheveux longs sur un col douteux... «C’est l’homme que j’ai cogné avec mon ombrelle tout à l’heure.»
Au parc Monceau, elle fait halte, repose ses yeux sur les pelouses, d’un vert ardent et frais de piment, puis repart, intriguée: l’homme est encore derrière elle! il roule une cigarette, l’air absent. Il a un long nez, posé négligemment un peu de côté dans son visage...
«Il aurait le toupet de me suivre? C’est qu’il marque tout à fait mal, ce type! Un satyre, peut-être, ou bien un de ces individus qui se collent contre les robes dans les foules... On verra bien!»
Elle repart: l’avenue de Messine offre sa facile pente, qui donne envie de courir et de jouer au cerceau. Minne allonge le pas, heureuse du battement de son sang dans ses oreilles roses...
«Qu’est-ce que c’est que cette rue-là? Miromesnil? Prenons Miromesnil. Le satyre? il est à son poste. Quel drôle de satyre! si vague et si las! Les satyres, d’habitude, sont barbus et fauves, avec l’œil cynique, et un peu de paille dans les cheveux, ou bien des feuilles sèches...»
Elle se plante près d’une vitrine de sellier, assez longtemps pour compter tous les colliers, hérissés de poils de blaireau, cloutés de turquoise, que la mode impose aux chiens de bonne compagnie. Le satyre, patient entre tous les satyres, attend à distance respectueuse et fume sa quatrième cigarette. C’est à peine s’il glisse vers elle un œil jaunâtre. Même, il crache, après un renâclement immonde: il crache au vu et au su de tous, et Minne, le cœur à l’envers, eût préféré à ce crachat copieux n’importe quel outrage à la pudeur... Elle tourne des épaules révoltées et repart. Faubourg Saint-Honoré, un embarras de voitures les sépare. D’un trottoir à l’autre, elle lui tirerait bien la langue; mais peut-être n’en faudrait-il pas plus pour déchaîner la rage érotique du monstre?...
Lui, l’épaule de biais, se repose sur une jambe et profite de la halte pour griffonner quelque chose sur un carnet, après avoir consulté sa montre; ce geste suffit à dissiper l’erreur de Minne: le satyre, le ver de terre, le repoussant admirateur, est un vil stipendié!
«Comment ai-je pu m’y tromper? C’est Antoine qui me fait suivre!... Le maladroit, le maladroit, le potache! Un potache, il ne sera jamais que cela... Ah! tu paies quelqu’un pour marcher? il marchera, je t’en réponds!»
Elle marche. Elle bouscule des passants. Elle file, se sentant des jarrets de facteur...
«La Madeleine?... autant là qu’ailleurs. Et puis les boulevards jusqu’à la Bastille. Parfaitement! C’est moi qui mène la chasse, aujourd’hui.» Elle sourit, d’un froid petit sourire, en revoyant, très loin en arrière et si chétive, une Minne traquée, qui traîne, en boitillant, une pantoufle rouge sans talon...
«L’avenue de l’Opéra? Le Louvre? Non, il y a trop de monde à cette heure-ci.» Elle élit la rue du Quatre-Septembre, dont la dévastation plaît à son état d’âme. Ce ne sont que chausse-trapes, barricades, caves béantes, chaussées effondrées... Un abîme s’ouvre, ou grouillent des serpents de plomb... Il faut franchir des passerelles, côtoyer des tranchées: le «satyre» aura du fil à retordre, pense Minne.
De fait, il inspirerait la pitié, n’était le caractère inacceptable de sa laideur. Il rougit, son nez brille, et tant de cigarettes ont dû allumer sa soif...
«Pauvre homme! songe Minne. Après tout, ce n’est pas sa faute... Voilà la Bourse: j’ai envie de lui faire le coup de la rue Feydeau.»
Le «coup de la rue Feydeau»! joie innocente du premier adultère de Minne... Pour retrouver chez lui son amant, l’interne des hôpitaux, elle entrait voilée dans une maison de la place de la Bourse et s’en allait par la rue Feydeau, contente d’avoir goûté, mieux que l’étreinte du grand diable luxurieux à barbe de chèvre, le charme de la maison à double issue... «Comme c’est loin tout ça! murmure Minne... Ah! je vieillis!»
Pour classique qu’il soit, le coup de la rue Feydeau, aujourd’hui, réussit parfaitement. Place de la Bourse, Minne pénètre dans la cour du numéro 8 et tombe, rue Feydeau, dans un taxi providentiel.
Bercée au tic-tac du taximètre, Minne allonge sur le strapontin ses pieds vernis, qui ont si activement erré. Elle se sent pleine de malice et de mansuétude, et sa colère contre Antoine se repose. Minne s’alanguit dans la victoire.
Il est cinq heures a peine quand elle rentre avenue de Villiers. Minne songe qu’elle va pouvoir s’accorder deux grandes heures de robe de chambre, de pieds nus dans les petits mocassins de daim cru... Mais il est dit que le soleil qui baise les rideaux roses ne veillera point le doux farniente de Minne; Antoine est rentré!
—Comment? tu es là?
—Tu vois.
Il a dû errer longtemps, lui aussi: on le devine au cuir poudreux de ses bottines...
—Pourquoi n’es-tu pas à ton bureau, Antoine?
—Si on te le demande, tu diras que tu n’en sais rien.
Minne croit rêver. Comment! elle rentre toute gentille, fatiguée, amusée d’avoir semé le limier, et elle tombe sur cet ours grossier!
—C’est comme ça? Eh bien, mon cher, si tu as autant de loisirs pourquoi ne les emploies-tu pas à m’espionner toi-même?
—À t’esp...
—Mais oui. Je ne sais pas à qui tu t’adresses, mais on se fiche de toi, tu sais. Quel personnel! Ma parole, cet après-midi, j’en avais honte pour toi! Un homme à qui j’aurais fait l’aumône! Hein? ce n’est pas vrai? dis que je suis folle! Veux-tu que je te donne mon itinéraire? Tu pourras le contrôler avec le rapport de tes agents!...
Elle récite, d’une voix de tête insupportable:
—Partis à trois heures de la maison, nous avons traversé le parc Monceau, descendu l’avenue de Messine, stationné rue de Miromesnil devant les colliers de chiens, suivi le faubourg Saint-Honoré jusqu’à...
—Minne!
Elle est lancée, elle ne lui fera pas grâce d’un carrefour. Elle compte sur ses doigts, roule des prunelles mobiles d’aiglon irrité, insiste sur le détail de la maison à double issue, et, sans qu’il sache pourquoi, la jalousie qu’il portait en lui, comme une corde tendue, sensible et douloureuse, se détend, amollie, baignée d’une huile bienfaisante... Il contemple Minne, il n’entend plus sa colère bavarde... Il découvre lentement, devant cette enfant faible et furieuse, qu’il allait commettre l’erreur criminelle de la traiter en ennemie. Elle est seule au monde, et elle est à lui. À lui, même si elle le trompe; à lui, même si elle le hait; sans autre recours, sans refuge que lui! Elle était sa sœur avant d’être sa femme, et, déjà, il eût donné pour elle tout son sang de frère fervent. Il lui doit à présent plus que son sang, puisqu’il a promis de la rendre heureuse. Tâche difficile! car Minne est fantasque, souvent cruelle... Mais il n’y a pas de honte à souffrir, quand c’est le seul moyen de donner le bonheur...
Qu’elle suive donc, libre, le chemin capricieux de sa vie! Elle court aux casse-cou, cherche les joies périlleuses: il étendra les mains seulement quand elle chancellera, mais caché, prudent, comme les mères qui suivent les premiers pas de leur petit, les bras grands ouverts et tremblants comme des ailes.
Elle a fini. Elle s’est excitée encore en parlant. Elle a crié on ne sait pas quoi, des mots de pensionnaire pédante, des appels à la liberté, des «c’est bien fait!» de gosse... Deux petites larmes suspendues à ses cils s’irisent de lumière et elle est à bout de méchanceté. Antoine la prendrait bien dans ses grands bras, la bercerait tout en pleurs... Mais il sent que ce n’est pas le moment encore...
—Mon Dieu, Minne, qui est-ce qui te demande tout ça.
Elle redresse son cou d’infante, passe une langue altérée sur ses lèvres:
—Comment? qui me demande? Mais toi! mais ton attitude de martyr grognon, mais ton silence de mari qui se contient! Qui contient quoi? Qu’est-ce que tu sais? Tes valets de police ne t’ont-ils pas renseigné? Ils sont si adroits!...
—Tu l’as dit, Minne, ils sont bien maladroits! Mais c’est presque mon excuse. Je ne les connais pas, je les emploie mal... Et j’aurais dû ne jamais les employer.
Un étonnement défiant change le visage de Minne. Elle cesse d’effilocher le chapeau de paille bleue où s’occupaient ses mains destructrices...
—Tu me pardonnes, Minne?
Elle a, dans ses yeux sombres, la froide suspicion d’une bête à qui l’on dit: «Va!» en ouvrant la porte de sa cage...
—Minne, voyons! Faut-il promettre que je ne le ferai plus?
La grâce rassurante, un peu voulue, de son sourire barbu inquiète Minne, qui ne comprend pas... Pourquoi l’espionnage? et pourquoi l’humble excuse, après? Elle tend, hésitante, une petite main incrédule...
—Tu es joliment agaçant, Antoine, tout de même!
Il tire un peu à lui le bras de Minne qui cède du coude et résiste de l’épaule, et se penche tendrement vers elle:
—Écoute, Minne, si tu voulais...
Le crépuscule est descendu, rapide, et lui cache le visage de Minne...
—Si je voulais quoi? Tu sais que je n’aime pas promettre!
—Tu n’as pas besoin de rien promettre, chérie.
Il parle dans l’ombre, en aîné, en paternel ami, et c’est une humiliation à goût double, détestable et chère, qui fait tressaillir la mémoire de Minne: une voix déjà, éraillée, indulgente, n’a-t-elle pas, l’autre jour, entrouvert tout au fond d’elle cette secrète cellule à aimer, cellule à souffrir, qu’elle croyait si fort verrouillée?... Elle se sent soudain faiblir de fatigue et s’appuie aux courbes connues du grand corps debout près d’elle...
—Minne, voilà... Chaulieu voudrait m’envoyer à Monte-Carlo pour une grosse affaire de publicité à traiter avec l’administration des jeux. Ça ne me souriait pas beaucoup d’abord, mais le patron, chez Pleyel, consent à me laisser prendre, avant Pâques, mes vacances de Pâques. Alors... veux-tu venir avec moi à Monte-Carlo, pour dix, douze jours?
—À Monte-Carlo? moi? pourquoi?
«Si elle refuse, mon Dieu! si elle refuse, se dit Antoine, c’est que quelqu’un la retient ici, c’est que tout est perdu pour moi...»
—Pour me faire un grand plaisir, dit-il simplement.
Minne songe à ses journées vides, à ses péchés sans saveur, à Maugis qui ne veut pas, au petit Couderc qui ne sait pas, à ceux qui viendront et qui n’ont encore ni nom ni visage...
—Quand partons-nous, Antoine?
Il ne répond pas tout de suite, la tête levée dans l’obscurité, luttant contre les larmes, contre le besoin de bramer, de se vautrer aux pieds de Minne... Elle n’aime personne! elle partira avec lui, avec lui tout seul! elle partira!
—Dans cinq ou six jours. Tu seras prête?
—C’est tout juste. Il faut s’habiller là-bas... Attends que j’allume: on n’y voit plus... Tu ne seras plus méchant, Antoine?
Il la retient encore une minute contre lui, dans l’ombre. Un bras autour des frêles épaules de Minne, sans la trop serrer, sans l’emprisonner, il renouvelle le muet serment de lui donner le bonheur, de le lui laisser prendre où elle voudra, de le voler pour elle.
—Dix-neuf, rouge, impair et passe...
—J’ai encore gagné dix francs! s’écrie Minne, enchantée. Qu’est-ce que tu disais donc, qu’on perd toujours à Monte-Carlo? Antoine, je vais à une autre table.
—Pourquoi? Puisque tu gagnes à celle-ci...
—Je ne sais pas. C’est amusant de changer. Tu me retrouves sous l’horloge, dis?
Antoine la suit des yeux, plein d’admiration pour sa robe blanche bruissante, pour sa taille mince, pour sa nuque dorée et le chapeau de crin rose qui la coiffe... «Elle s’amuse, dit-il, quel bonheur!»
Minne, debout derrière le croupier, s’excuse poliment: «Pardon, monsieur», et pousse sa pièce sur la troisième douzaine. La bille tourne, se ralentit, trébuche:
—Rien ne va plus!
Minne considère, au-dessous d’elle, un jardin de roses et d’iris, un monstrueux chapeau qui abrite une dame invisible... «Quel chapeau! c’est une grue, je parie...»
—Trente-six, rouge, pair et passe.
Minne gagne encore dix francs. Elle ramasse les trois pièces; presque en même temps qu’elle, se penche un gros Allemand, qui touche aussi sa troisième douzaine... Mais une voix sèche part de dessous le jardin suspendu:
—Pardon, monsieur! veuillez laisser cette masse.
—Verzeihung! diese Einlage gehört mir!
Du tac au tac, la dame rétorque, en allemand cette fois:
—Sie müssen nur auf ihr Spiel Acht geben. Das Goldstück gehört mir... Lassen Sie mich in Ruhe!
L’homme, stupéfait, invoque des yeux le témoignage d’une loyale assistance, mais la loyale assistance a bien autre chose à faire... Minne n’en revient pas non plus, car la dame au chapeau, la dame qui ramasse les orphelins avec l’autorité que donne une mauvaise conscience, c’est Irène, Irène Chaulieu!
—Comment? c’est vous, Irène?
—Minne! elle est bonne, celle-là! Croyez-vous? ce barbu qui voulait me faire mon louis! Ne me parlez pas, ma chère, j’essaie ma petite combine, une martingale épatante!
Les courtes mains d’Irène tripotent des louis, empilent des pièces, pointent un carnet. Son nez de peseuse d’or s’incline sur une comptabilité crasseuse, sur un butin de pillarde. Sous le chapeau en terrasse fleurie, ses yeux, au-dessus du nez pincé et pâle, appellent l’or, l’adorent, le violentent, et ses mains d’escamoteuse dépouillent le tapis...
—N’est-ce pas qu’elle est épatante? chuchote une voix dans l’oreille de Minne.
Avec une confusion de jeune mariée, Minne reconnaît Maugis. Tout le monde est donc à Monte-Carlo!... Elle reste interdite devant le journaliste et ne sait que dire. Il s’éponge le front, et cligne sous la lumière crue du lustre. Elle le trouve plus vieux qu’à Paris, avec des fils gris dans la moustache, un grand pli triste dans sa joue d’homme gai...
—Voulez-vous parier, dit-il, que j’entends ce que vous pensez de moi?
—Non, dit-elle vivement, je suis très contente de vous voir.
—Madame est bien bonne. Et le noble époux?
—Il m’attend sous l’horloge...
—C’est la première fois que vous venez à Monte-Carlo?
—Oui... je suis toute dépaysée, c’est si curieux, ici! Vous ne trouvez pas, monsieur Maugis, qu’on rencontre des figures intéressantes?
—J’allais le remarquer, acquiesce Maugis, déférent.
Minne, qui n’aime pas la raillerie, remue les épaules, boudeuse.
—Il ne faut pas vous moquer de moi! prie-t-elle.
—Me moquer de vous? je n’y pense guère, mon enfant!
—À quoi pensez-vous, alors?
—Je pense que vous avez, là, échappé de votre tempe, un seul cheveu d’or, presque d’argent, qui dessine un point d’interrogation en l’air, et je lui réponds «oui» à tort et à travers.
Elle rit sans entrain, et le silence tombe entre eux, gênant. Minne, lasse de rester debout, évite de regarder Maugis et ils pensent tous deux, muets, à une chambre aux rideaux de gaze jaune, où les paroles leur venaient faciles, sincères, où leur pensée s’est livrée, nue comme Minne elle-même. Ils se sont tout dit, là-bas...
Mélancoliques, ils se taisent. Ils écoutent, au fond d’eux-mêmes, la brisure musicale d’un petit fil très précieux...
—Je ne suis pas drôle, ce soir, mon enfant, hein? Je ne vous amuse guère?
Elle proteste d’un signe.
—Je ne suis pas gaie quand je m’amuse. Et je peux être contente sans m’amuser. Croyez—elle appuie un instant sa main gantée sur le bras de Maugis—croyez que je suis votre amie et que je n’ai pas d’autre ami que vous... Cela me coûte à dire, mais... c’est qu’on m’a si peu habituée à l’amitié!... Retournez au jeu à présent; moi, je m’en vais.
—Vous vous en allez où?
—Retrouver Antoine. Il m’attend sous l’horloge.
Il n’insiste pas. Il s’éloigne après un baiser sur la petite main dégantée, et Minne reste seule parmi tant d’inconnus, parmi le silence bourdonnant et studieux des salles de jeu...
Elle frissonne, en songeant à l’âpre vent qui balaie, ce soir, la Corniche... Un méchant hasard a jeté Minne et Antoine en pleine tempête sèche; des paillettes de silex volent sous le ciel plombé, la Méditerranée est couleur d’huître grise...
Absorbée, Minne arrive, enfin, jusqu’à Antoine, qui l’a attendue sous l’horloge, et sort, à son bras, du Casino.
Le vent a balayé le ciel, où vogue une lune mauve. Les palmiers immobiles jalonnent l’avenue, les hôtels crémeux, les villas couleur de beurre rivalisent de blancheur... Mais la beauté de la nuit claire est sur tout cela, et, dans le vent qui tiédit, passe un souffle de printemps...
«Il fait presque aussi doux qu’à Paris», soupire Antoine.
Frileuse, dans la victoria attelée de deux biques osseuses et vives, Minne s’accote à l’épaule de son mari. La voiture monte, au grand trot, la route qui mène au Riviera-Palace; soudain, sombre et pure, apparaît la mer... Un filet d’argent y danse, autour d’un long fuseau de lumière nacrée comme le ventre pâle des poissons...
—Oh! tu vois, Antoine?
—Je vois, chérie. Tu aimes ce pays?
—Je ne l’aime pas, mais je le trouve beau.
—Pourquoi ne l’aimes-tu pas?
—Je ne sais pas. Il y a la mer, que je n’ai jamais vue. À cause de cette eau sans fin, on y est loin, on y est plus seuls qu’ailleurs...
Il n’ose resserrer son étreinte autour du manteau blanc qui flotte, et se sent plus timide qu’un fiancé. Depuis le soir du verrou, il vit en frère auprès de Minne, ballotté du soupçon au remords, de la crainte à la colère,—et voici qu’il s’émerveille en pensant qu’il a été le mari de Minne, qu’il a disposé d’elle en pacha confiant, qu’il l’a possédée sans lui demander: «Me veux-tu?»
Ces jours-là sont loin... Minne est pourtant là, contre son bras, et la poussière siliceuse, pailletée comme du givre, porte aux lèvres d’Antoine un peu du parfum de verveine citronnelle...
Ils se taisent jusqu’à la trop grande chambre d’où l’hygiène et la mode ont banni les tentures et les capitonnages. Même les vitres sans rideaux luisent, nues comme celles d’un appartement à louer, persiennes ouvertes.
Encore vêtue de son manteau, coiffée de son chapeau qui déborde de roses, Minne s’approche de la fenêtre emplie de nuit lumineuse. Les jardins de l’hôtel cachent Monte-Carlo; il n’y a plus, au-dessus d’une haie sombre de fusains, que la lune et la mer...
Trois nuances, de gris, d’argent, de bleu plombé, suffisent à la froide splendeur du tableau, et Minne aiguise son regard pour saisir la ligne délicate, le suave et mystérieux coup de crayon qui, tout au bout de la mer, touche le ciel...
Cette nuit sans ombre, qui éveille, au cœur récalcitrant de Minne, une sensibilité inconnue, résonne de tous les bruits du jour. Une musique lointaine monte par bouffées, et sur l’escarpement de la route, claquent des fouets, grincent des roues...
Minne cherche à rassembler son âme éparpillée sur la mer, volant sous la lune; elle remonte, angoissée, vers un foyer qui n’existe pas. Nulle part, où qu’elle s’arrête, elle ne trouve l’Amour assis, et son rêve n’a point de figure... Ah! que tout est grand, ce soir, et sévèrement beau, et cruel à la solitude!
Glacée, Minne se retourne vers Antoine, qui fume, en pyjama. Elle est près de lui tendre ses mains tremblantes, royales petites mains dont les paumes ne savent pas mendier et qui s’offrent hautes au baiser, les doigts retombant comme des cloches de digitales blanches...
Il fume une cigarette et paraît indifférent. Mais quelque chose a mûri dans sa figure d’honnête Brésilien, quelque chose attriste le grand nez chevalin, creuse les yeux de brigand amoureux... «Il réfléchit donc?» s’étonne Minne. Jamais elle n’a pensé autant à lui. Elle se prend à souhaiter qu’il parle et que le son de sa voix trouble enfin cette nuit aveuglante, qui entre ici à pleines vitres...
—Antoine...
—Chérie?
—J’ai froid.
—Il faut te coucher.
—Oui... Mets la couverture de voyage sur mon lit... Comme il fait froid, ici!
—Les gens du pays disent que c’est tout à fait exceptionnel. D’ailleurs, on peut compter sur une journée magnifique, demain. Le vent tourne... tu verras le bleu de la mer... Nous monterons à La Turbie...
Il redouble de banalités, à mesure que le déshabillage de Minne la lui montre plus nue, nouvelle dans une chambre étrangère. Elle se hâte, impudique et fraternelle, court au cabinet de toilette, et ressort grelottante.
—Oh! ce lit!... les draps sont glacés.
—Veux-tu?...
Il allait lui proposer la chaleur de son grand corps brun et tiède et s’arrête court, comme s’il retenait une inconvenance...
—Veux-tu que je demande une boule?
—Pas la peine! crie Minne d’une voix étouffée sous le drap. Mais borde-moi bien... Remonte le couvre-pied... Tourne l’abat-jour de l’autre côté... Merci, Antoine... Bonsoir, Antoine...
Il s’empresse, heureux et triste à pleurer, se fait agile et silencieux autour du lit. Une gratitude de chien enfle son cœur.
—Bonsoir, Antoine... répète Minne qui tend hors du lit un pâle museau tout froid.
—Bonsoir, chérie. Tu as sommeil?
—Non.
—Tu veux que j’éteigne?
—Pas tout de suite. Parle-moi. Je crois que j’ai un peu de fièvre. Assieds-toi une minute.
Il obéît, avec sa gaucherie tendre.
—Si tu n’es pas bien ici, Minne, nous pouvons repartir plus tôt; je me dépêcherai...
Minne creuse de la nuque le coussin de plume, s’arrange au chaud dans ses cheveux comme une poule dans la paille.
—Je ne demande pas à partir, moi.
—Tu pourrais regretter Paris, ta maison, tes... tes habitudes, ton...
Il a détourné la tête en changeant de voix malgré lui, et Minne, à travers ses cheveux, l’épie.
—Je n’ai pas d’habitudes, Antoine.
Il fait un effort prodigieux pour se taire, mais il continue:
—Tu pourrais... aimer quelqu’un... regretter... des amis...
—Je n’ai pas d’amis, Antoine.
—Oh! tu sais, je dis ça... Ce n’était pas pour te gronder. Je... j’ai réfléchi que, le mois dernier, j’avais été idiot... Quand on aime, n’est-ce pas? on ne le fait pas exprès... Je ne peux pas plus t’empêcher d’aimer quelqu’un qu’empêcher la terre de tourner...
Il semble, à chaque mot, soulever des montagnes. Sa pensée, subtile et fervente, s’habille des mots les plus lourds, les plus vulgaires, et il en souffre... Ne pas pouvoir, grand Dieu, ne pas pouvoir expliquer à Minne qu’il lui fait don de sa vie, de son honneur de mari, de son dévouement complice!... Ne rien trouver qui ne la blesse ou ne la mette en défiance, cette enfant fragile qu’il vient de border dans son lit... Et que va-t-elle répondre? Pourvu qu’elle ne pleure pas! elle est si nerveuse, ce soir! Il se jure, à bout de formules: «Je veux bien qu’elle me fasse cocu, mais je ne veux pas qu’elle pleure!» Il devine sous les cheveux mêlés, l’intensité du beau regard noir...
—Je n’aime personne, Antoine.
—C’est vrai?
—C’est vrai.
Il dévore, front baissé, une joie et une amertume égales. Elle a dit: «Je n’aime personne» mais elle n’a pas dit qu’elle aimait Antoine...
—Tu es bien gentille, tu sais... je suis content... Tu ne m’en veux plus?
—Pourquoi est-ce que je t’en voudrais?
—À cause... à cause de tout. Un moment, je voulais tout faire sauter... mais ce n’est pas parce que je t’aimais moins, au contraire! Tu ne peux pas comprendre ça, toi...
—Pourquoi donc?
—Ce sont des idées d’homme qui aime, dit-il simplement.
Minne tend hors du lit une amicale petite main:
—Mais je t’aime bien aussi, je t’assure.
—Oui? questionne-t-il avec un rire forcé. Alors je voudrais que tu m’aimes assez pour me demander tout ce qui te ferait plaisir, mais tout, tu entends, même les choses qu’on ne demande pas d’ordinaire à un mari, et puis que tu viennes te plaindre, tu comprends, comme quand on est tout petit: «Un tel m’a fait quelque chose, Antoine: gronde-le, ou tue-le», ou n’importe quoi...
Elle a compris, cette fois. Elle s’assied sur son lit, ne sachant comment libérer la brusque tendresse qui voudrait s’élancer d’elle vers Antoine, comme une brillante couleuvre prisonnière... Elle est toute pâle, les yeux agrandis... Quel homme est-il donc, ce cousin Antoine?
Des hommes l’ont désirée, l’un jusqu’à vouloir la tuer, l’autre jusqu’à, délicatement, la repousser... Mais pas un ne lui a dit: «Sois heureuse, je ne demande rien pour moi: je te donnerai des parures, des bonbons, des amants...»
Quelle récompense accordera-t-elle à ce martyr qui attend, là, en pyjama?... Qu’il prenne au moins ce que Minne peut donner, son corps obéissant, sa douce bouche insensible, sa molle chevelure d’esclave...
—Viens dans mon lit, Antoine...
Minne dort d’un sommeil fourbu, dans l’obscurité rose. Dehors, les fouets claquent, les roues grincent comme à minuit, et sous la terrasse vibrent des mandolines italiennes. Mais la muraille du sommeil sépare Minne du monde vivant et, seul, le nasillement ailé de la musique s’insinue jusqu’à son rêve pour l’agacer d’un bourdonnement d’abeilles...
Le songe ensoleillé, bénin, se trouble, et la pensée de Minne remonte vers le réveil par élans inégaux, comme un plongeur qui quitte le fond d’un océan merveilleux. Elle respire profondément, cache sa figure au creux de son bras plié, cherche le noir et doux sommeil... Une douleur légère, bizarre, dont tout son corps retentit comme une harpe, l’éveille sans rémission.
Avant d’ouvrir les yeux, elle se sent nue dans sa chevelure; mais l’insolite de ce détail n’importe guère: il est arrivé cette nuit quelque chose... quoi donc? Il faut s’éveiller vite, tout à fait, pour s’en souvenir avec plus de joie: c’est cette nuit qu’un miracle acheva de créer Minne!
Elle tourne vers les rideaux un vague et animal sourire: «Le soleil?... nous avons donc dormi? Oui, nous avons dormi, et longtemps... Antoine est sorti... Je n’aurai jamais le courage d’aller regarder l’heure... Heureusement que nous déjeunons tard, nous deux!...» Elle redit «nous deux» avec une naïveté orgueilleuse de jeune mariée et retombe sur l’oreiller, dans ses cheveux défaits...
«Viens dans mon lit, Antoine!» Elle lui a crié cela, cette nuit, avec une équité convaincue de prostituée qui n’a que son corps pour payer l’amour des hommes... Et le malheureux, éperdu que la récompense fût si près de la peine, s’était jeté dans les bras exaltés de Minne.
Il ne voulait que la tenir contre lui, d’abord. Il l’enlaçait du buste seulement, enivré aux larmes de la sentir si tiède et si parfumée, si menue, si flexible dans ses bras... Mais elle se rapprocha toute de lui, d’un sursaut de reins, et agrippa aux siens ses pieds lisses et froids. Faiblissant, il murmura «Non, non» en bombant le dos pour s’éloigner d’elle, mais une petite main téméraire le frôla et il fut d’un bond sur le lit, rejetant le drap...
Elle vit, comme elle l’avait vu tant de fois, noir au-dessus d’elle, faunesque et barbu, ce grand corps brun exhalant une odeur connue d’ambre et de bois brûlé... Mais, aujourd’hui, Antoine a mérité plus qu’elle ne saurait lui donner! «Il faut qu’il m’ait bien, que cette nuit le comble, il faut que j’imite, pour lui donner la joie complète, le soupir et le cri de son propre plaisir... Je ferai «Ah! Ah!» comme Irène Chaulieu, en tâchant de penser à autre chose...»
Elle glissa hors de la chemise longue, tendit aux mains et aux lèvres d’Antoine les fruits tendres de sa gorge et renversa sur l’oreiller, passive, un pur sourire de sainte qui défie les démons et les tourmenteurs...
Il la ménageait pourtant, l’ébranlait à peine d’un rythme doux, lent, profond... Elle entrouvrit les yeux: ceux d’Antoine, encore maître de lui, semblaient chercher Minne au-delà d’elle-même... Elle se rappela les leçons d’Irène Chaulieu, soupira «Ah! Ah!» comme une pensionnaire qui s’évanouit, puis se tut, honteuse. Absorbé, les sourcils noueux dans un dur et voluptueux masque de Pan, Antoine prolongeait sa joie silencieuse... «Ah! Ah!...» dit-elle encore malgré elle... Car une angoisse progressive, presque intolérable, serrait sa gorge, pareille à l’étouffement des sanglots près de jaillir...
Une troisième fois, elle gémit, et Antoine s’arrêta, troublé d’entendre la voix de cette Minne qui n’avait jamais crié... L’immobilité, la retraite d’Antoine ne guérirent pas Minne, qui maintenant trépidait, les orteils courbés, et qui tournait la tête de droite à gauche, de gauche à droite, comme une enfant atteinte de méningite. Elle serra les poings, et Antoine put voir les muscles de ses mâchoires délicates saillir, contractés.
Il demeurait craintif, soulevé sur ses poignets, n’osant la reprendre... Elle gronda sourdement, ouvrit des yeux sauvages et cria:
—Va donc!
Un court saisissement le figea, au-dessus d’elle; puis il l’envahit avec une force sournoise, une curiosité aiguë, meilleure que son propre plaisir. Il déploya une activité lucide, tandis qu’elle tordait des reins de sirène, les yeux refermés, les joues pâles et les oreilles pourpres... Tantôt elle joignait les mains, les rapprochait de sa bouche crispée, et semblait en proie à un enfantin désespoir... Tantôt elle haletait, bouche ouverte, enfonçant aux bras d’Antoine ses ongles véhéments... L’un de ses pieds, pendant hors du lit, se leva, brusque, et se posa une seconde sur la cuisse brune d’Antoine qui tressaillit de délice...
Enfin elle tourna vers lui des yeux inconnus et chantonna: «Ta Minne... ta Minne... à toi...» tandis qu’il sentait enfin défaillir, froissée contre lui, la houle d’un corps heureux...
Minne, assise au milieu de son lit foulé, écoute au fond d’elle-même le tumulte d’un sang joyeux. Elle n’envie plus rien, ne regrette plus rien. La vie vient au-devant d’elle, facile, sensuelle, banale comme une belle fille. Antoine a fait ce miracle. Minne guette le pas de son mari, et s’étire. Elle sourit dans l’ombre, avec un peu de mépris pour la Minne d’hier, cette sèche enfant quêteuse d’impossible. Il n’y a plus d’impossible, il n’y a plus rien à quêter, il n’y a qu’à fleurir, qu’à devenir rose et heureuse et toute nourrie de la vanité d’être une femme comme les autres... Antoine va revenir. Il faut se lever, courir vers le soleil qui perce les rideaux, demander le chocolat fumant et velouté... La journée passera oisive, Minne ne pensera à rien, pendue au bras d’Antoine, à rien... qu’à recommencer des nuits et des jours pareils... Antoine est grand, Antoine est admirable...
La porte s’ouvre, un flot de lumière blonde inonde la chambre.
—Antoine!
—Minne chérie!
Ils s’étreignent, lui frais de vent et d’air libre, elle toute moite, odorante de sa nuit amoureuse...
—Chérie, il fait un soleil! C’est l’été, lève-toi vite!
Elle bondit sur le tapis, court aux persiennes et recule, aveuglée...
—Oh! c’est tout bleu!
La mer se repose, sans un pli à sa robe de velours, où le soleil fond en plaque d’argent. Minne, éblouie et nue, suit dans une hébétude ravie le balancement, contre la vitre, d’une branche de pélargonium rose... Elle a poussé pendant la nuit, cette fleur? et les roses au nez roussi, Minne ne les avait pas vues hier...
—Minne! j’en ai des nouvelles!
Elle quitte la fenêtre et contemple son mari. Le miracle aussi l’a touché, lui dispensant, croit-elle, une nouvelle et mâle assurance...
—Minne, si tu savais! Maugis m’a raconté une histoire impossible: Irène Chaulieu s’empoignant avec un Anglais, à cause d’une affaire de louis étouffés, tout un petit scandale... Tant et si bien qu’elle a dû reprendre le train pour Paris!
Minne s’enveloppe d’un lâche peignoir et sourit à Antoine qu’elle admire, si grand, si brun, la barbe assyrienne, le nez aventureux comme Henri IV...
—Et puis voilà les journaux de Paris... Ça, c’est moins drôle... Tu sais bien, le petit Couderc?
Ah! oui, le petit Couderc, elle sait bien... Pauvre petit... Elle le plaint de loin, de haut, avec une mémoire redevenue indulgente...
—Le petit Couderc? qu’est-ce qu’il a fait?
—On l’a trouvé chez lui, avec une balle dans le poumon. Il avait voulu nettoyer son revolver.
—Il est mort?
—Dieu merci, non! on l’en tirera. Mais quel drôle d’accident, tout de même!
—Pauvre petit! dit-elle tout haut...
—Oui, c’est malheureux...
«Oui, c’est malheureux, songe Minne... Il vivra, il redeviendra un petit noceur gai, il vivra, guéri, amputé du bel amour sauvage dont il eût dû mourir. C’est maintenant que je le plains...»
—Il l’a échappé belle, ce gosse, hein, Minne? Est-ce qu’il ne te faisait pas la cour, ces derniers temps? Allons, dis-le! un tout petit peu?...
Minne, demi-nue, frotte sa tête décoiffée à la manche d’Antoine, d’un geste amoureux de bête domestiquée. Elle bâille, lève vers son mari la flatteuse meurtrissure de ses yeux d’où s’est enfui le mystère:
—Peut-être bien... J’ai oublié, mon chéri.
FIN