The Project Gutenberg eBook of L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle
Title: L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle
Author: Charles Dejob
Release date: August 12, 2011 [eBook #37052]
Language: French
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN FRANCE ET EN ITALIE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
CHARLES DEJOB
Napoléon Ier et ses lycées de jeunes filles en Italie.
L'enseignement supérieur libre en France.
Villemain en Sorbonne.
Des éditions classiques, à propos des livres scolaires de l'Italie.
PARIS
ARMAND COLIN ET Cie, ÉDITEURS
TABLE DES MATIÈRES
Préface.
NAPOLÉON Ier ET SES LYCÉES DE JEUNES FILLES EN ITALIE.
CHAPITRE PREMIER.
Goût de la société française sous Napoléon Ier pour la langue italienne, que de sots propos et des mesures oppressives semblaient menacer.—Représentation de nos pièces de théâtre, et enseignement de notre langue en Italie.—Napoléon Ier réorganise en Italie l'instruction publique.
CHAPITRE II.
L'éducation des filles en Italie avant la Révolution.—Première tentative de réforme au temps de la République Cisalpine.—Admirable bon sens avec lequel Napoléon approprie ses vues en pédagogie aux besoins de l'Italie.—Collèges de jeunes filles fondés par lui et par ses représentants, ou protégés par eux, à Bologne, à Naples, à Milan, à Vérone, à Lodi.
CHAPITRE III.
Le Règlement du collège de jeunes filles de Milan comparé au Règlement des maisons de la Légion d'honneur.
CHAPITRE IV.
Le personnel: Mme Caroline de Lort, Mme de Fitte de Soucy, Mmes de Maulevrier, etc.—Libéralité et bonté du prince Eugène; courtoisie et tact du ministère italien.—Plein succès du collège de Milan.—L'opinion publique oblige les Autrichiens à le respecter.—La deuxième directrice française reste en fonctions jusqu'en 1849.
CHAPITRE V.
Les collèges de Vérone, de Lodi, de Naples, encore aujourd'hui, comme le collège de Milan, vivants et prospères. Les patriotes italiens et les voyageurs d'accord avec Stendhal pour reconnaître que la fondation de ces collèges a puissamment contribué à relever le coeur et l'esprit de la femme en Italie.
L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR LIBRE EN FRANCE.
CHAPITRE PREMIER.
Du goût pour les cours publics.
CHAPITRE II.
Naissance de l'enseignement supérieur libre à la veille de la
Révolution.
CHAPITRE III.
Période de la Révolution et de l'Empire.
CHAPITRE IV.
Période de la Restauration.
CHAPITRE V.
Fin du plus illustre des établissements d'enseignement supérieur libre, en 1849.
CHAPITRE VI.
Conjectures sur l'avenir de l'enseignement supérieur libre en France.
VILLEMAIN EN SORBONNE.
CHAPITRE PREMIER.
Quelques remarques sur la condition des professeurs de Facultés sous la Restauration.—Succès de Villemain.—Mauvais moyens de succès qu'il s'est interdits.
CHAPITRE II.
Défauts de la méthode d'exposition de Villemain.—Limites de ses qualités intellectuelles et morales.—Pourquoi son talent n'est pas toujours allé en grandissant.
CHAPITRE III.
Influence sur l'esprit public des qualités et des défauts de l'enseignement de Villemain.
DES ÉDITIONS CLASSIQUES À PROPOS DES LIVRES SCOLAIRE DE L'ITALIE.
Appendice A.—Le pensionnat de Mme Laugers à Bologne.—Les collèges de jeunes filles de Naples.—Le pensionnat de Lodi.
Appendice B.—Projet de Napoléon Ier de fonder, dans toutes les capitales de l'Europe, un lycée français.—Professeurs français et professeurs de français en Italie sous Napoléon Ier.
Appendice C.—Le personnel français au Collège de jeunes filles de Milan.—La comtesse de Lort.—Mme de Fitte de Soucy.—Institutrices et professeurs de français.
Appendice D.—Élèves et professeurs italiens au Collège de Sorèze pendant la Révolution et l'Empire.
Appendice E.—Cours d'italien à Lyon sous Napoléon Ier
Appendice F.—Ginguené.
Appendice G.—Conversion de La Harpe.—Sa conduite pendant la Terreur.
Appendice H.—Liste des professeurs de l'Athénée.
Appendice I.—Professeurs du lycée des Arts en l'an II, l'an III et l'an
IV.
Appendice J.—De quelques Sociétés ou Cours qui ont porté le nom de
Lycée ou d'Athénée.
Appendice K.—Liste des professeurs de la Société des bonnes lettres.
INDEX DES NOMS PROPRES.
PRÉFACE
De nos jours, les progrès de l'instruction publique sont subordonnés à deux conditions: l'initiative de l'État, l'abnégation des maîtres.
Dans une société démocratique où le temps n'a pas encore, quoi qu'on dise, fondé les moeurs de la liberté, rien de grand et de durable ne peut se faire que par l'État. Il ne s'ensuit pas qu'il doive interdire ou entraver les entreprises indépendantes ou même rivales. Loin de là: supprimer la rivalité, c'est-à-dire l'émulation, serait préparer sa propre décadence; il doit au contraire stimuler l'activité des individus et de ce qui reste de corps constitués, mais sans s'abuser sur les ressources que cette activité peut offrir. Il faut qu'il sache qu'il détient aujourd'hui une telle part de la force publique que seul il peut être libéral dans tous les sens du mot. Convaincu de son inquiétante responsabilité, il faut qu'il se défende énergiquement de l'esprit d'indifférence, de coterie et de parti, parce qu'on ne sait qui réparerait ses fautes et parce qu'il est probable qu'au contraire ses amis et ses ennemis renchériraient sur ses erreurs.
D'autre part l'abnégation chez les professeurs devient plus difficile parce qu'ils sont plus en vue qu'autrefois. Il suffit d'interroger le roman et le théâtre contemporains pour apprendre qu'ils font dans le monde une tout autre figure que jadis. L'abnégation (et ce mot signifie non pas l'application au travail, mais, ce qui est fort différent, l'oubli de soi) n'en demeure pas moins pour eux la plus nécessaire des qualités, puisqu'ils doivent se proportionner à la jeunesse, c'est-à-dire se dépouiller jusqu'à un certain point de la supériorité du talent, des connaissances et de l'âge. Qu'ils s'adressent d'ailleurs à un public juvénile ou à un public mûr, il leur faut accroître sans cesse la somme de leur science, faire participer leurs auditeurs à ce progrès, et cependant se régler toujours moins sur l'étendue de leur propre capacité que sur celle de l'auditoire. Ils doivent cultiver leur talent et toutefois ne pas s'y complaire; ils ne l'ont pas reçu pour en faire simplement jouir le public, mais pour l'en faire profiter.
Ces deux pensées forment l'unité du volume qu'on va lire: les deux premières des études qui le composent se rapportent à l'une, les deux suivantes à l'autre. Peut-être en effet voudra-t-on bien y reconnaître autre chose que de simples monographies, quoique le détail y ait été traité avec le soin qu'on apporte d'ordinaire aux ouvrages de ce genre. On verra d'un côté un État créant dans un autre État, c'est-à-dire au milieu de difficultés toutes particulières, une oeuvre qui, après plus de quatre-vingts ans, est aussi florissante qu'au premier jour, et l'on remarquera que les divers essais tentés à ce propos en Italie sous la domination française ont précisément réussi dans la proportion où le gouvernement en avait assumé la responsabilité. D'autre part on verra en France des établissements entourés dès leur naissance de la faveur publique, longtemps soutenus par le talent ou même par le génie de leurs professeurs, par l'assiduité de leurs abonnés, par le désintéressement de leurs fondateurs, décliner après avoir rendu d'importants services, et disparaître, sans même laisser l'espérance que d'autres puissent durer aussi longtemps.
Cette première et cette deuxième étude se confirment en ce que l'une fait la contre-partie de l'autre; la troisième et la quatrième se confirment plus directement. Le cours d'un professeur brillant et même à certains égards fort soucieux de ses devoirs, puis des éditions scolaires qui font honneur non seulement à leurs auteurs mais à l'Université nous montreront les divers inconvénients qui peuvent naître de la complaisance pourtant pardonnable d'un professeur pour la dextérité de sa parole ou pour l'étendue de son érudition.
C'est parce que toutes les parties de ce livre se relient à des questions générales qu'en reprenant ici l'histoire des Athénées j'en ai changé le titre. En comparant le morceau intitulé L'enseignement supérieur libre en France avec l'article publié en 1889, dans la Revue internationale de l'enseignement, on trouverait que la nouvelle étude ne diffère pas seulement de ma première esquisse par une étendue à peu près double et par quelques erreurs de moins; car la notice de 1889 visait seulement à faire connaître et apprécier quelques établissements érigés à la fin du dix-huitième siècle: l'étude nouvelle, outre qu'elle embrasse aussi la curieuse Société des Bonnes Lettres, fondée par les royalistes de la Restauration pour faire échec à l'Athénée, vise à déterminer par un historique approfondi la mesure dans laquelle chez nous l'enseignement supérieur libre peut servir la cause de la science. La chute de l'Athénée, après une glorieuse carrière, n'est plus expliquée seulement par des circonstances passagères, mais par des raisons qui tiennent à la transformation des moeurs et qui autorisent des conjectures sur l'avenir.
Pour l'étude par laquelle s'ouvre ce livre, ce n'est pas seulement par la pédagogie qu'elle se rapporte à l'histoire générale. On a pu entrevoir, par une des lignes qui précèdent, qu'elle se rattache aussi à la vaste et belle question sur laquelle j'ai déjà essayé d'appeler, par un autre ouvrage, l'attention des historiens: l'heureuse influence exercée par la France sur l'Italie entre 1796 et 1814. Le moment serait venu d'en présenter le tableau. Les Italiens ont beaucoup écrit sur cette période de leur histoire, à laquelle ils accordent avec raison une importance capitale; il ne suffirait certainement pas de lire les nombreux articles ou volumes qu'ils y ont consacrés; mais le Français qui entreprendrait de l'exposer se sentirait guidé dès ses premiers pas, et la satisfaction qu'il ressentirait tantôt à entendre proclamer les services alors rendus par la France, tantôt à lui découvrir de nouveaux titres à la reconnaissance, le payerait amplement de sa peine. Il n'aurait pas à craindre de paraître réclamer pour elle une orgueilleuse supériorité. Toutes les nations sont à tour de rôle redevables les unes aux autres. En rendant compte de mon dernier livre dans la Cultura, M. Zannoni disait fort justement que l'Italie avait tant fait pour la France qu'elle entendait volontiers un Français rappeler ce que la France avait fait pour elle. Certes nous honorons la mémoire de Vercingétorix et nous sommes avec lui de coeur dans sa résistance à Jules César, mais nous savons gré aux Romains d'avoir aboli chez nous les sacrifices des druides, et d'avoir mis la Gaule au rang des pays civilisés; nous nous rappelons avec plus de plaisir les victoires de Fornoue, d'Agnadel et de Marignan que la défaite de Pavie, mais nous remercions l'Italie de la Renaissance de nous avoir donné le goût des arts. Le matin de la journée de Coutras, le Béarnais rappelait à ses cousins qu'ils étaient Bourbons comme lui et promettait de se montrer leur aîné; à quoi ses cousins répondaient par la promesse de se montrer ses dignes cadets: la France et l'Italie ont joué tour à tour l'une vis-à-vis de l'autre le rôle d'un aîné qui forme ses cadets et se réjouit de se voir égaler par eux. Il faut donc espérer que l'exemple donné depuis longtemps par M. Rambaud, lorsqu'il décrivit l'action bienfaisante de la France dans la vallée du Rhin au temps de la Révolution et de l'Empire, sera enfin suivi. Au reste, on n'en est déjà plus à le souhaiter; car on dit qu'une thèse de doctorat portera bientôt sur l'administration impériale en Dalmatie, qu'on en projette une autre sur l'administration impériale en Italie, qu'on travaille en ce moment à l'histoire de la Belgique sous le gouvernement français. Je souhaite d'autant plus volontiers le succès de ces trois projets que deux de ceux qui les ont formés me rappellent d'anciens et agréables souvenirs.
L'histoire des collèges fondés par les Français en Italie a été surtout écrite à l'aide du journal officiel du premier royaume d'Italie et des Archives de Milan que M. Cesare Cantù m'a encore une fois gracieusement ouvertes; mais j'ai reçu d'importantes communications de M. Malagola, directeur des Archives de Bologne, que M. le sénateur Capellini avait eu l'obligeance d'intéresser à mes recherches, de M. Benedetto Croce, l'aimable érudit napolitain, de M. Flamini, jeune et déjà savant professeur de Turin. MM. Luigi Ferri et Alessandro d'Ancona, M. le baron Manno, MM. Novati, Bernardo Morsolin, Giuseppe Biadego, Ach. Neri m'ont également prêté leur aide, ainsi que MM. Debidour, Mérimée, Bayet et Astor, qui ont mis leurs amis à ma disposition.
Quelques-unes des additions faites à l'histoire de l'Athénée sont dues à d'utiles avis que MM. Aulard et Chuquet m'ont donnés en rendant compte de mon premier travail sur cet établissement.
D'autres personnes m'ont fourni ou procuré quelques documents; on verra leurs noms au cours de ce travail. J'offre ma gratitude à tous les érudits dont l'amitié ou la courtoisie a facilité mes investigations.
NAPOLEON Ier ET SES LYCÉES DE JEUNES FILLES EN ITALIE
CHAPITRE PREMIER.
Goût de la société française sous Napoléon Ier pour la langue italienne, que de sots propos et des mesures oppressives semblaient menacer.—Représentation de nos pièces de théâtre, et enseignement de notre langue en Italie.—Napoléon Ier réorganise en Italie l'instruction publique.
«Les Italiens avaient absolument abandonné et méprisé leur langue: arrivent les Français, et, avec leur outrecuidance naturelle, ils veulent interdire à la meilleure partie de l'Italie l'usage de l'idiome national. Une indignation générale s'élève dans toute l'Italie; on n'épargne ni peine ni étude pour recouvrer le patrimoine délaissé, dont un tyran insolent et insensé voulait nous ravir les derniers restes.» Ainsi s'exprime Pietro Giordani dans une de ses lettres. Au premier abord, on qualifierait volontiers d'absurde l'imputation que l'ancien panégyriste de Napoléon Ier lance ici contre le gouvernement impérial: tout au plus l'excuserait-on par la fureur où le jetaient ceux qui voulaient intedescare l'Italie, qui décachetaient les lettres des patriotes et auxquels il adresse, quelques lignes plus bas, le défi d'une courageuse exaspération.
Toutefois, la colère de Giordani ne manque pas d'une apparence de fondement. Usant de ce qu'on appelle le droit de la conquête, Napoléon avait un instant imposé à toutes les parties de la péninsule qu'il annexait à son empire, l'emploi du français dans les affaires judiciaires et dans les actes notariés; et plus d'un Italien avait vu dans cette mesure, non pas simplement la pratique constamment suivie pour assurer la prédominance des vainqueurs, mais une tentative pour évincer progressivement leur langue au profit du français.
Cette crainte était-elle purement chimérique? Assurément, ni Napoléon, ni les Français en général n'avaient conçu l'extravagant projet de faire désapprendre la langue de Dante et de Pétrarque. L'inquiétude fort respectable dont nous parlons s'explique surtout par une ombrageuse délicatesse qui annonçait le réveil du patriotisme. Les promesses de Napoléon, la fondation de républiques censées autonomes, d'un royaume où les Lombards, les Vénitiens, les Romagnols cessaient d'être des étrangers les uns pour les autres, donnaient aux Italiens, dans l'assujettissement même, un avant-goût de l'indépendance; et, comme c'était surtout leur littérature, dont ils étaient fiers, comme c'est là surtout, dans le patrimoine d'un peuple, le bien que ses vainqueurs lui interdisent le moins de réclamer, il revendiquait parfois cette gloire avec plus d'âpreté que d'à-propos. Par exemple, un certain Romaniaco s'était imaginé que l'Histoire critique de la République romaine, de Lévesque, dirigée contre l'esprit républicain, visait à mortifier l'Italie[1]. Cependant il n'est pas impossible que l'espérance de voir notre langue supplanter celle de nos voisins, ait été caressée par quelques Français. Nos victoires avaient alors tourné bien des têtes, et la France était non moins infatuée de son génie que de ses conquêtes: elle comptait un grand siècle de plus que cent ans auparavant; elle tenait plus que jamais à sa tradition littéraire, parce que Voltaire avait fortifié en elle le respect de Boileau; à l'école de Condillac, elle avait même appris à renchérir sur l'Art Poétique: les qualités que Boileau avait déclarées nécessaires, elle les croyait suffisantes; la clarté, l'élégance, la finesse lui paraissaient à la fois l'idéal du style et le cachet de sa propre langue; elle applaudissait à des tragédies, à des épopées que Boileau eût taxées de prosaïques: quelques beaux esprits ont pu prendre alors au pied de la lettre le mot sur le clinquant du Tasse, sur les faux brillants de l'Italie, et, tandis que jusque-là les lecteurs de Boileau, de Voltaire, de Jean-Jacques étaient demeurés sensibles au charme de la poésie italienne, ils purent croire qu'en donnant à nos voisins notre idiome, après lui avoir donné notre Code, nous lui imposerions un second bienfait. N'avait-on pas entendu cette étonnante réflexion de Mercier dans un rapport aux Cinq-Cents? «Je croyais qu'il n'existait plus d'autre langue en Europe que celle des républicains français!» L'hyperbole déclamatoire, la boutade impertinente se mêlent vite en France aux naïves suggestions de la vanité, et ceux d'entre nous qui n'y donnent pas ne les découragent point assez résolument; il nous semble qu'un propos en l'air ne tire pas à conséquence, et, quoique persuadés que l'Europe a les yeux fixés sur nous, nous oublions qu'elle nous écoute. De sots propos sont pourtant toujours relevés. En 1811, Angeloni, ancien membre du gouvernement de la république romaine, qui depuis, impliqué dans un complot contre Bonaparte, avait subi dix mois de captivité, racontait que deux ou trois ans auparavant on soutenait qu'il fallait supprimer la langue italienne[2], qu'il avait plusieurs fois soutenu de longues discussions à ce sujet, contre des Français qui ne savaient d'autre langue que la leur, et auxquels il avait représenté la difficulté de l'entreprise. De son côté, Foscolo s'écriait dans son Hypercalypsis: «Un Gaulois s'engraissera des fruits de la terre féconde entre toutes et criera: Oubliez la langue de vos pères, qui n'est que vanité! Parlez la nôtre, qui renferme les paroles de la sagesse et qui résonne admirablement sur le théâtre.»
Du reste, quelques étrangers, et notamment des Italiens même, avaient, soit pour faire leur cour à la France, soit parce qu'ils subissaient son prestige, autorisé par leurs doctrines les prétentions de notre vanité. Ainsi, le savant abbé piémontais Denina, tout en maintenant que l'italien était plus riche, mieux fait pour la poésie que le français, avait affirmé publiquement que notre littérature comprenait plus de livres utiles ou agréables, que le dialecte des Piémontais s'en approchait plus que de l'italien, et que si l'obligation d'employer le français dans les actes devait les gêner d'abord, ils s'en trouveraient bien par la suite; aussi indiquait-il les moyens de leur inculquer notre idiome: il faudrait, disait-il, reprendre l'usage d'enseigner le catéchisme en piémontais, puis faire prêcher en français; de plus, on ferait jouer des pièces dans le patois local, en attendant qu'on eût des troupes d'acteurs français[3]. Or, quoique Denina louât beaucoup le prince Eugène et Napoléon, et qu'il eût accepté la charge de bibliothécaire de l'empereur, il ne faudrait pas voir en lui un traître à son pays: M. de Mazade nous apprend que, longtemps après, le patriote Montanelli aimait à répéter que l'Italie finissait au Tessin, et Victor Amédée II considérait le Piémont comme n'étant ni français, ni italien[4]. Lorsqu'Alfieri commença à écrire pour le théâtre, il était obligé de rédiger ses plans en français, et pour acquérir une pratique facile de l'italien, il dut recommencer ses voyages en Italie.
D'autres, comme s'ils avaient pressenti que la France allait fournir pendant cinquante années le livret original des plus beaux opéras, donnaient une nouvelle tournure à la vieille querelle des glückistes et des piccinistes: le Suisse Escherny, dans un Fragment sur la Musique, déclarait notre langue très mélodieuse[5]; le Sicilien Ant. Scoppa soutenait que l'accent en français était plus énergique qu'en italien, que notre idiome fournissait plus aisément des vers iambiques et anapestiques, les plus heureux de tous, qu'en général les Français sont naturellement poètes, que chez nous les gens du peuple retiennent facilement les airs, et les personnes bien élevées sont bonnes musiciennes, ce qui, d'après lui, se rencontre rarement en Italie; si la France n'avait pas encore produit beaucoup de bonne musique, c'était, à l'entendre, parce qu'elle n'avait pas assez confiance en elle-même, que les librettistes n'appropriaient pas assez les vers aux exigences du chant, qu'on mettait trop souvent les paroles sur de vieux airs choisis au hasard, qu'on goûtait trop les accompagnements bruyants, enfin que le pouvoir n'encourageait pas assez l'étude du chant[6]. Dès 1803, c'est-à-dire l'année même du livre de l'abbé Denina, Scoppa avait sous un autre titre donné une ébauche de cette théorie: le français Dépéret ne croyait donc scandaliser personne en lisant dans cette même année, à l'Académie de Turin, un Mémoire où il disait: «La langue française est peut être de toutes les langues vivantes et analogues la plus éloquente, la plus énergique et la plus propre à la déclamation, parce que l'accent syllabique y est entièrement subordonné à l'accent oratoire et qu'elle est sans prosodie… J'ai entendu en Italie déclamer de très beaux vers et prononcer des discours oratoires par des hommes habiles et j'ai le plus souvent senti que l'accent syllabique de cette langue, en rendant trop sensible le son partiel de chaque mot, suspendait l'élan de la voix, l'entrecoupait, et nuisait entièrement à ce son fondamental qui, produit par le sentiment, doit retentir et s'étendre depuis la première jusqu'à la dernière syllabe d'une phrase ou d'une période.»
Mais ces prétentions, encouragées par les uns, impatientaient les autres. Nous avons mentionné, dans notre livre sur Mme de Staël et l'Italie, la fermeté avec laquelle certains Italiens rappelèrent alors les droits de leur littérature au respect des nations; d'autres allèrent encore plus loin. Angeloni, dans un ouvrage précité, répliquait en ces termes à Escherny qui avançait que les langues modernes ne sont pas lyriques: «Fort bien! mais à condition que vous l'entendiez seulement des langues qui, comme le français, écorchent les oreilles;» il le raillait de s'en prendre aux chanteurs de notre Opéra de ce qu'ils criaient, et l'engageait à s'en prendre plutôt à la langue sourde qui les y forçait; à l'auteur d'un article sur les occupations de la classe des Beaux-Arts à l'Institut de France, il répondait que, pour rendre notre langue musicale, il faudrait en refondre tous les sons, et que tous les Instituts du monde n'y suffiraient pas: il accordait à sa colère le soulagement de défigurer les noms français, écrivant à l'italienne Boalò pour Boileau, afin, disait-il, d'en rendre la prononciation possible aux Italiens, qui ne peuvent presque pas s'imaginer qu'il y a au monde une orthographe aussi étrange où tantôt quatre ou six consonnes d'un même mot sont réputées superflues, tantôt trois voyelles sont employées pour exprimer un même son. Corniani, dans ses Secoli della letteratura italiana (1796), retournant contre les Français le mot de Boileau, avait dit qu'il voulait montrer à ses compatriotes l'or qu'ils possèdent, pour qu'ils ne se laissassent plus éblouir par le clinquant étranger. Dans un langage plus mesuré, De Velo, professeur à l'université de Pavie, publiait en 1810 des leçons qu'il y avait faites deux ans auparavant sur l'éloquence, où, non content d'affirmer que sa nation avait inspiré tous les chefs-d'oeuvre des lettres et des arts, il imputait à l'étranger, particulièrement à la France, tous les défauts qui s'étaient ensuite glissés dans les productions de sa patrie. Le journal dirigé par Monti, le Poligrafo, dira bientôt avec une précision encore plus hardie que Marini et Achillini avaient mendié presque tous leurs défauts en France[7]. Amanzio Cattaneo, professeur de belles lettres au Lycée du Mincio, lut à l'Académie de Mantoue, le 1er juillet 1807, un discours où il qualifiait la langue et la littérature d'outre-mont d'ordure malpropre, lordante sozzura.
Mais les patriotes italiens, quand ils voulaient être justes, convenaient qu'ils n'étaient pas seuls à réclamer contre l'impertinence de quelques individus et les mesures gênantes du gouvernement: tout en relevant les appréciations fâcheuses de Boileau et de Bouhours, Angeloni rendait hommage à Régnier-Desmarais, à Ménage, pour le zèle avec lequel ils s'étaient essayés dans la langue poétique de son pays; il louait du premier sa traduction en italien d'Anacréon, des huit premiers livres de l'Iliade, du deuxième ses Origini italiane, ses Annotazioni sopra l'Aminta del Tasso; il citait cette généreuse déclaration de Malte-Brun: «Les classiques italiens ont fondé la littérature moderne et en sont encore les chefs et les princes, quoi qu'en ait pu dire l'impuissante envie des autres nations.» Il citait ces paroles plus belles encore de Ginguené: «La langue italienne n'est plus pour nous un objet de pure curiosité. À mesure que l'Italie devient plus française, il devient pour les Français d'une nécessité plus urgente d'entendre la langue de ce beau pays qui la conservera sans doute. Ce serait un triste fruit de notre influence sur ses destinées, si elle s'étendait jusqu'à effacer peu à peu, du nombre des langues modernes, celle qui en est reconnue la plus belle, la plus riche, la plus féconde en chefs-d'oeuvre de tous les genres; c'en sera un très heureux, au contraire, si nous nous trouvons engagés et comme forcés à étudier enfin, avec l'attention dont elle est digne, cette belle langue et les grands écrivains qu'elle a produits[8].» Honneur à Ginguené pour avoir ainsi défendu la gloire d'un peuple non encore affranchi! Trop souvent homme de parti dans les questions de politique intérieure et de religion, sec et hautain dans les relations privées, il a, en écrivant ces lignes, pratiqué celle de toutes les vertus qui est la plus populaire en France, le respect du faible. Bien plus, il admettait, ce qui est encore plus rare, que les Italiens se permissent de revendiquer eux-mêmes la considération qui leur appartenait; car il louait un discours prononcé par Foscolo à l'université de Pavie, pour la force des pensées et surtout pour le patriotisme, la véhémence entraînante qui, loin de blesser en nous l'orgueil national, nous fait pour ainsi dire adopter le sien[9].
C'est une joie pour nous de le constater: de même qu'il s'est trouvé des Français pour réprouver la spoliation des musées italiens, il s'en trouva pour repousser la velléité, le rêve aussi coupable que ridicule de faire tomber une langue en désuétude. On peut le dire hardiment: la grande pluralité des esprits cultivés de France s'intéressait à la littérature italienne; le même Mercure qui avait publié le voeu de Ginguené traduisit, les 14 et 28 septembre 1811, une page de l'Ape subalpina contre les Italiens qui écrivaient en style francisé, et des articles de circonstance n'épuisaient point ces bonnes dispositions. La France était alors le pays où l'on étudiait avec le plus d'amour et d'intelligence la littérature italienne. Nous ne rappellerons pas tous les critiques qui s'en occupèrent avec goût et savoir dans des feuilles spéciales. Nous citerons seulement Amaury Duval pour ses comptes rendus dans la Décade et dans le Mercure étranger; Marie-Joseph Chénier, qui, à la suite de son conte, Le maître italien, prouve l'étendue de ses connaissances par un aperçu des richesses de la langue italienne; Dacier, qui, dans, son Tableau historique de l'érudition française, n'omet aucun des savants travaux publiés de son temps au sud des Alpes. Nous rappellerons surtout que Ginguené commençait alors la tradition brillamment continuée après lui par Fauriel, Ozanam et M. Gebhart: esprit moins ouvert, moins pénétrant que ses successeurs, il a mérité pourtant que Sismondi et Giordani le dédommageassent des appréciations dédaigneuses émises par Féletz, par Mme de Genlis et par Chateaubriand, sur son Histoire littéraire de l'Italie.
À la vérité, Ginguené se plaint que le public français montre peu d'empressement pour la littérature italienne; mais l'accueil fait à Giulia Beccaria par la société d'Auteuil, l'influence affectueuse que Fauriel exerça sur le jeune Manzoni, les nombreuses éditions et traductions publiées à cette époque, prouvent qu'il se montre là bien exigeant. On n'achetait pas assez, paraît-il, des éditions récemment publiées en France du Tacite de Davanzati et des Lettres de Bentivoglio: cela se peut; mais entre 1741 et 1815, il a paru cinq ou six versions françaises du Roland Furieux, dont une a été réimprimée sept fois et une autre cinq durant cette période. Dans le même laps de temps, on a imprimé ou réimprimé huit fois chez nous des traductions du Décaméron, dix fois des traductions de la Jérusalem Délivrée[10]. La classe cultivée donnait alors, en France, une preuve encore plus incontestable de son estime pour la langue italienne par l'empressement qu'elle mettait à l'apprendre. Il est vrai que les événements de la péninsule avaient déjà commencé à offrir aux amateurs les séduisantes leçons de patriotes obligés, comme jadis les savants de Constantinople, de gagner leur pain dans l'exil, et que, en attendant qu'un Foscolo donnât des conférences à Londres, qu'un Daniel Manin, chez nous, acceptât des élèves, des hommes distingués, tels que Buttura et Biagioli à Paris, Urbano Lampredi et Filippo Pananti à Sorèze, distribuaient un enseignement très apprécié. La liste des souscripteurs à la Préparation à l'étude de la langue latine par Biagioli, sous la Restauration, prouve l'étendue de sa clientèle; il se glorifiait, sans doute, d'avoir eu pour seul et unique maître l'immortel Dumarsais, et Ginguené avait dit spirituellement de lui, en recommandant sa Grammaire italienne élémentaire et raisonnée: «Si je ne craignais de lui faire tort dans le monde, s'il ne fallait pas être très réservé dans des accusations de cette espèce, je le croirais entaché d'idéologie.» Mais ce disciple de nos idéologues n'en était pas moins un intraitable défenseur de Dante, et personne, à Paris, ne lui en voulait de ne pas capituler sur ce point. De moindres talents suffisaient encore à rappeler sur les bancs des dames élégantes et des hommes à barbe grise. Boldoni a enseigné vingt-cinq ans dans ce brillant Athénée dont nous raconterons l'histoire: à Lyon, un Niçois instruit, mais fort médiocre, nommé Rusca, fondait une Società d'emulazione italiana, dans laquelle il commentait les auteurs de son pays; Silvio Pellico se moque de lui et des Lyonnais, parce qu'il déclamait devant un auditoire qui ne l'entendait pas, et parce qu'il soutenait dans les journaux d'indécentes querelles avec un rival; mais comme ces auditeurs payaient, il est, ce me semble, tout au plus permis de sourire de leur naïve bonne volonté. Au surplus, dès 1785, l'Année littéraire disait que les dames françaises apprenaient l'italien avec autant de soin que leur propre langue, et que les hommes trouvaient beaucoup plus commode de l'apprendre que le latin qu'ont appris leurs pères. M. Aulard constate que Danton, qui, comme Robespierre, savait très bien l'anglais, parlait aussi italien[11].
Sur le sol italien également, en pays conquis, on peut dire d'une façon générale que les Français qui furent chargés à un titre quelconque de diriger l'esprit public, professèrent le plus sincère respect pour la gloire littéraire de l'Italie. On sait les égards de Championnet pour ses grands souvenirs; M. Ademollo a retracé ceux du général Miollis, pour l'illustration passée et présente du peuple qu'il gouvernait avec autant d'intégrité que de fermeté; Moreau de St-Méry, dans les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, témoigna des mêmes sentiments. Parmi les agents inférieurs, Charles Jean La Folie, tantôt journaliste, tantôt employé dans l'administration du vice-roi qu'il a plus tard racontée, publiait en 1810 des Tavole cronologiche degli uomini più illustri d'Italia dal tempo della Magna Grecia fino ai giorni nostri; Aimé Guillon, précepteur des pages du prince Eugène, un des principaux rédacteurs du journal officiel, a pu ne pas comprendre la beauté des fameux Sepolcri d'Ugo Foscolo, et s'attirer par là quelques ennuis, mais l'esprit de ses articles prouve qu'il ne l'a pas niée de parti pris: il préférait le style facile de Monti au style travaillé de son rival; rien de plus: il loue en effet de très bon coeur, non seulement des poésies en l'honneur de Napoléon, mais des traités techniques, des tableaux, Canova et les Secoli de Corniani. Il défend Alfieri contre Pietro Schedoni, qui accusait ses tragédies d'offenser la morale et de troubler l'ordre public par des maximes républicaines; il réfute avec modération les attaques du poète d'Asti contre Racine, et avertit que la tragédie et la comédie françaises ont des obligations à l'Italie. Se faisant Italien de coeur, il proteste que les étrangers, et notamment les Français, ne sont pas seuls à avoir produit de bons romans, ce qu'il prouve par les poèmes chevaleresques et les nouvelles de l'Italie; il fait observer que le Paolo e Daria de Gasparo Visconti est bien antérieur à Paul et Virginie, et loue les Italiens de préférer les vers à la prose pour les romans. Ailleurs, il félicite Hager, qu'il appelle son compatriote, parce qu'ils sont tous deux sujets du royaume d'Italie, de soutenir contre le Français (lisez le Sarde au service de la France) Azuni, que la boussole n'est pas d'invention française; il voudrait seulement que l'invention en fût rapportée, non aux Chinois, mais aux Italiens[12].
Le zèle de Guillon pour sa patrie adoptive ne lui a pas coûté seulement des phrases de compliment, il lui a coûté aussi des études assez sérieuses. Foscolo, Monti même, quand la Spada di Federigo eut essuyé quelques critiques dans le Giornale italiano, ont pu prétendre qu'il n'entendait ni la langue ni la littérature de leur pays: ils auraient été mal fondés à lui refuser le mérite d'une lecture considérable. Il faut en accorder autant à Hesmivy d'Auribeau, ecclésiastique français, qui avait passé en Italie le temps de la Révolution, et que Napoléon nomma professeur de littérature française à l'université de Pise; dans le fatras ampoulé de son discours d'ouverture de 1812, on démêle un réel travail; car, s'il est aisé d'appeler Pétrarque un génie sans égal, il l'était moins pour un Français de rassembler les éloges que les écrivains du moyen âge ont donné à Pise, d'énumérer les grands hommes qu'elle a produits. Tout médiocre qu'il est, ce discours respire une sincérité touchante; l'auteur ne cache pas que le gouvernement le charge de travailler à ce que les Italiens et les Français soient tellement confondus entre eux qu'ils ne forment plus qu'une même famille, la plus polie et la plus éclairée de l'univers; mais, quand il parle de la France, il est aussi loin du ton de supériorité que de la fausse modestie: «Renonçons,» dit-il, «de part et d'autre avec une égale franchise aux anciens préjugés, aux préventions nationales… On peut être fort bon Français, disait La Harpe, sans regarder exclusivement sa langue comme la première du monde… Au lieu donc de nous déprécier ou flatter à l'excès, unissons sincèrement nos efforts pour augmenter nos mutuelles richesses!» Chargé d'enseigner le français aux jeunes Pisans, il veut si peu leur faire oublier l'italien qu'il leur dit: «Défendez-vous sévèrement d'emprunter de la langue française, toute belle qu'elle est, aucune de ces locutions que les véritables gens de lettres en France gémiraient sans aucun doute de voir se mêler à vos discours!»
Mais, dès lors, une réflexion s'impose: si Angeloni, qui écrivait à Paris, déjà suspect par ses antécédents, sous l'oeil de Napoléon; si Monti, Foscolo, Cattaneo, professeurs à la nomination du prince Eugène, ont pu s'exprimer avec liberté sur la même matière; si Auribeau et Guillon, tous deux fonctionnaires français, marquent tant de ménagements, il faut croire que le gouvernement ne nourrissait pas de trop noirs desseins contre l'indépendance littéraire de l'Italie. Pour le Giornale italiano surtout, le cas est curieux: dans cette feuille officielle, des rédacteurs qui ne signent que par des initiales, mais qu'évidemment l'autorité connaissait, se prononcent très franchement. Le 7 mai 1809, par exemple, le journal accueille une très vive réfutation d'un article où il avait jugé sévèrement une traduction italienne des Jardins, de Delille; l'Aiace, de Foscolo, où l'on dit en Italie que la police impériale vit des allusions hostiles, est jugé bien ou mal dans le numéro du 15 décembre 1811, mais sans ombre d'insinuation. Si, dans les numéros des 24 et 26 février 1809, l'autobiographie d'Alfieri est qualifiée d'oeuvre orgueilleuse, qu'il eût mieux valu ne pas publier, un autre rédacteur, le 18 août de la même année, décerne l'immortalité au poète d'Asti. Rien, en un mot, à l'adresse des écrivains d'Italie qui ressemble à la malveillance systématique que l'empereur passait pour encourager, en France, à l'égard de nos écrivains indépendants. La presse était surveillée tout aussi rigoureusement en Italie que chez nous; mais le langage du Giornale italiano montre que l'autorité française n'avait pas, sur le point qui nous occupe, les intentions suspectées assez tard par Giordani.
Elle le prouva au surplus en révoquant, le 9 avril 1809, pour la Toscane, le 10 août de la même année pour les États de l'Église, l'obligation d'employer notre langue dans les actes notariés et devant les tribunaux; seuls, le Piémont, la Ligurie et le Parmesan y demeurèrent soumis. Quant au royaume d'Italie et au royaume de Naples, ils y avaient naturellement échappé. Ajoutons que le gouvernement, aussi bien dans les provinces réunies à l'Empire que dans celles que Beauharnais administrait sous l'étroite tutelle de Napoléon, a protégé de toutes ses forces la littérature italienne. Je n'entends pas seulement par là les pensions, les titres donnés à Monti, à Cesarotti, à une foule d'écrivains ou de savants; on pourrait n'y voir que le dessein de payer des dithyrambes ou de s'assurer des hommes qui influaient sur l'opinion publique; mais la fondation d'une Académie modelée sur l'Institut de France, la réorganisation de la Crusca, restaurée spécialement en vue de conserver l'intégrité de l'idiome national, les prix donnés aux auteurs des ouvrages les plus purement écrits, les instructions ministérielles, comme celle de Scopoli, directeur général de l'instruction publique sous Beauharnais, qui, en instituant des concours d'opéra, requérait expressément la purità dello stile e della lingua fournissent des arguments péremptoires. Un petit détail montrera l'esprit dans lequel le gouvernement français entendait les rapports avec les lettrés d'Italie: le célèbre imprimeur Bodoni avait été traité d'une manière si flatteuse par Beauharnais et par Murat, qui, tour à tour, avaient essayé de lui faire quitter Parme, l'un pour Milan, l'autre pour Naples, qu'il avait commencé, pour leur marquer sa reconnaissance, une édition in-folio des classiques français; or, en 1813, un voyageur français, se persuadant que Bodoni ne méritait pas sa réputation, écrivit contre lui; c'était assurément une attaque injuste; mais il était parti jadis de l'imprimerie de Bodoni une imputation calomnieuse contre les Didot, et ceux-ci n'avaient eu pour dédommagement qu'un article de Ginguené; Bodoni ne s'en plaignit pas moins à M. de Pommereul, directeur général de l'imprimerie et de la librairie en France, et M. de Pommereul fit saisir la brochure, puis écrivit à l'imprimeur italien une lettre de consolation[13].
Napoléon a beaucoup moins songé à faire oublier aux Italiens leur langue qu'à étendre chez eux la connaissance de la nôtre, intention beaucoup moins tyrannique, on en conviendra. C'est peut-être dans ce dessein qu'il établit, en 1806, une troupe permanente de comédiens français à Milan, en quoi il ne commençait pas à exécuter le plan d'éviction proposé par Denina, puisqu'il établit bientôt après, dans la même ville, une troupe permanente d'acteurs italiens[14]. Mais l'entreprise offrait bien des difficultés: une troupe lyrique étrangère peut donner des représentations très suivies, parce que l'auditoire, sans comprendre les paroles, peut se plaire à la musique; il n'en est pas de même pour une troupe purement dramatique. Le désir d'amuser la garnison française entrava encore davantage le succès: il aurait fallu jouer surtout les chefs-d'oeuvre de notre répertoire: d'abord parce que la bonne compagnie serait volontiers venue les voir, les rédacteurs italiens du Poligrafo de Monti étant d'accord avec les rédacteurs, en partie français, du Giornale italiano, pour les louer; ensuite parce que, connaissant par avance ces pièces pour les avoir lues, elle en aurait plus facilement suivi la représentation. Au contraire, pour amuser nos militaires, on se jeta dans la nouveauté, et point toujours dans la plus délicate; on donna surtout les farces des petits théâtres de Paris, des Variétés, du Vaudeville, ou quelquefois, en représentant le répertoire de la Comédie française, on l'assaisonna de mots et de gestes licencieux. Le genre de comique qui plaisait à nos braves obtenait encore bien plus la préférence de certaines donnicciuole, de certaines ragazzine, dont la présence n'était évidemment pas sans rapport avec la leur; ces demoiselles, fort paisibles quand on donnait des pièces lubriques ou lestes, s'ennuyaient au Misanthrope et troublaient la représentation comme une bande de moineaux babillards. Les acteurs achevèrent d'éloigner le public indigène en ne prenant pas la peine de ralentir leur débit, en ne donnant pas assez de pièces à spectacle, en ne se conformant pas, pour le prix des places, aux habitudes du pays. Enfin, on ne les avait pas recrutés parmi les meilleurs de la capitale: Mlle Raucourt, qui dirigea d'ordinaire le théâtre français de Milan, n'était plus dans l'éclat de la jeunesse et de la faveur publique quand on lui confia cette fonction; sauf Mme Vanhove, ou, si l'on aime mieux, Mme Talma, qui ne parut qu'un instant, sauf Mme Grasseau et ses filles, elle n'eut guère que des collaborateurs d'un talent médiocre ou inégal. Aussi, excepté les jours où le vice-roi se montrait dans sa loge, la salle était-elle fort peu garnie de spectateurs. Vers la fin de l'Empire, la troupe espaça beaucoup ses représentations, et, quand elle les cessa, au retour des Autrichiens, il ne paraît pas qu'on l'ait fort regrettée[15].
Un moyen plus sûr de faire naître, ou plutôt d'entretenir le goût de notre littérature, consistait à enseigner notre langue. Le gouvernement y travailla tantôt en subordonnant certaines faveurs à la connaissance du français, tantôt en l'enseignant. D'un côté, un décret de Beauharnais, du 15 novembre 1808, décida que les candidats aux chaires de toutes les Facultés seraient, entre autres matières, examinés sur le français, et Fontanes, dans une lettre du 22 février 1811 au recteur de Pise, l'informe que les écoles consacrées dans le ressort de cette Académie à l'enseignement du français obtiendraient pour leurs chefs la dispense du diplôme décennal et pour leurs élèves celle de la rétribution due à l'Université[16]. D'autre part, on institua des cours de français dans les Lycées et dans les Facultés. Sans doute, ces mesures inspiraient quelques inquiétudes à certains Italiens; mais les esprits avisés ne s'arrêtaient pas à leurs soupçons, plus respectables que fondés: «Quelques personnes, «disait Scopoli dans un rapport au ministre,» murmurent de voir introduire l'étude du français jusque dans nos gymnases, craignant qu'une langue étrangère n'en bannisse la nôtre ou n'en corrompe la pureté. Mais un penseur a par avance réfuté cette erreur en faisant remarquer que, s'il était possible d'apprendre toutes les langues vivantes de l'Europe, les progrès de nos connaissances seraient plus grands et plus nombreux. Si la richesse du langage va de pair avec la civilisation et si, à proprement parler, il n'y a pas de synonymes, la nation où l'on apprendrait le plus de langues étrangères serait plus riche d'idées et, par suite, plus forte de pensée.» Ce n'est pas le lieu de chercher s'il n'y a pas quelque excès dans la réflexion que Scopoli emprunte ici à Condillac; mais le fait même que la réflexion est d'un Français marque bien que l'enseignement de notre langue en Italie n'était pas uniquement inspiré par une pensée d'intérêt; d'ailleurs, la pièce où Scopoli l'insère, porte avec elle la preuve manifeste que le gouvernement n'entendait pas condamner l'Italie à ne voir que par les yeux de la France: c'est, en effet, un rapport daté du 1er avril 1813 sur la mission que le prince Eugène lui avait confiée d'étudier les établissements d'instruction publique en Allemagne[17].
Ce n'est pas tout: de même qu'en France le grand-maître de l'Université ne se hâtait pas de remplir les cadres, préférant une chaire vide à une chaire mal occupée, de même on procéda en Italie avec une lenteur consciencieuse. De plus, on aurait pu réserver ces chaires à des Français, tant pour faire vivre quelques nationaux aux frais des sujets de Beauharnais que pour s'assurer des agents de propagande; car nul ne dira que la France n'aurait pu fournir quinze à seize maîtres sachant assez l'italien pour enseigner le français dans autant de Lycées. Au contraire, on décida que ces chaires, comme toutes les autres, seraient données au concours, sauf le cas où les publications antérieures d'un candidat autoriseraient à le dispenser de l'examen; et on attendit patiemment que des sujets convenables se présentassent. Ainsi, sous l'Empire, Pise n'a jamais eu de Lycée et le Lycée de Turin n'a jamais eu de professeur de français. Quant à la nationalité des maîtres qui enseignèrent notre langue dans les Lycées ou Facultés du prince Eugène (car dans les Facultés comme dans les Lycées c'était tout autant notre langue que notre littérature qu'on enseignait), on trouve à peu près deux Italiens pour un Français.
Malheureusement l'enseignement des langues vivantes est le plus difficile de tous à bien établir, peut-être parce qu'ici l'insuffisance des maîtres et des élèves se découvre plus aisément: on ne demande à l'homme qui enseigne une langue ancienne ni de la bien prononcer ni de connaître ces mille nuances, ces mille expressions familières qui font le désespoir des étrangers; on admet que bien des points de la civilisation antique lui échappent puisqu'ils demeurent mystérieux pour tout le monde; quand il a mis la moyenne de ses élèves en état d'expliquer à livre ouvert des passages faciles ou d'écrire avec une correction suffisante quelques pages de latin, on le tient quitte et avec raison puisqu'avec cette somme de capacité ils sont en mesure de profiter des aperçus qu'il leur ouvre sur le génie de l'antiquité. Le maître qui enseigne une langue vivante, à supposer même qu'on le dispense de contribuer autant que ses collègues à former l'esprit de l'élève, a bien plus à craindre de prêter au ridicule, et par l'imperfection presque inévitable et facile à constater des connaissances qu'on emporte de son cours, de se déconsidérer. Puis la France avait dû faire ici comme pour la troupe de comédiens de Milan: elle n'avait pas envoyé ses plus habiles sujets, et le gouvernement n'avait pas eu, autant qu'il le souhaitait, l'embarras du choix. Il faut d'ailleurs reconnaître que, sous l'Empire comme au reste dans les deux siècles précédents, le corps enseignant ne comptait pas en France beaucoup d'hommes distingués: combien peu de professeurs du dix-septième siècle et du dix-huitième dont le nom, je dis simplement le nom, soit arrivé jusqu'à nous! On n'en faisait pas moins de bonnes études parce que, dans un pays où les gens du monde savaient lire et causer, c'était surtout une bonne discipline morale et intellectuelle qu'il importait d'offrir dans les maisons d'éducation: la rectitude d'esprit, la gravité des maîtres suffisaient avec l'aide de la tradition. Mais en Italie, pour cet enseignement nouveau, la tradition manquait. Ces diverses raisons expliquent pourquoi les cours de français n'eurent pas absolument partout le succès désiré. Le Giornale Italiano dans deux articles, l'un du 8 mai 1809, l'autre du 18 avril 1811, faisait remarquer qu'on n'y employait pas toujours de bonnes grammaires, de bonnes méthodes, et que par suite le résultat ne répondait pas invariablement à la peine prise. Il est évident néanmoins que les efforts tentés simultanément dans les plus grandes villes de l'Italie pour répandre notre idiome n'ont pas été perdus.
Aussi bien toutes les branches de l'instruction publique furent alors notablement perfectionnées. Certes l'Italie comptait, à la fin du dix-huitième siècle, des écoles florissantes où des hommes supérieurs avaient formé de brillants élèves: une génération qui comprenait Monti, Foscolo, Volta, Canova, n'avait assurément pas grandi dans l'ignorance. Mais les lumières étaient presque toutes concentrées dans le Nord de la Péninsule. M. Tivaroni nous révèle, par exemple, que dans certaines provinces des États de l'Église, aucun paysan ne savait ni lire ni écrire, que dans le royaume de Naples, plus arriéré par endroits, disait Genovesi, que le pays des Samoyèdes, ces connaissances élémentaires étaient rares parmi la bourgeoisie même, que le papier, les livres y coûtaient si cher que les écoles de campagne s'en passaient, enfin que dans ces deux États l'histoire et la géographie ne faisaient point partie d'un cours complet d'instruction[18].
Les Français firent deux choses: premièrement, ils firent pénétrer l'enseignement dans les pays où il n'avait point encore d'accès; car ils ne s'en tinrent pas à fonder sur le papier des maisons d'éducation, puisque le même M. Tivaroni constate que le royaume de Naples, à la fin du règne de Joachim, possédait trois mille écoles primaires gratuites avec cent mille élèves[19]; secondement, ils établirent un système d'éducation coordonné; auparavant le zèle d'une corporation religieuse, le talent d'un maître, une réforme partielle émanée du gouvernement, assuraient ici un bon enseignement élémentaire, ailleurs faisaient fleurir un collège ou jetaient un éclat subit sur telle science: désormais l'enseignement fut à la fois complet et gradué. Nous n'entreprendrons pas de tracer le tableau de toutes les mesures prises à cet effet par Napoléon et par ses lieutenants: nous nous bornerons à renvoyer au Recueil de ses Lois et Règlements concernant l'Instruction publique, à l'excellent Rapport sur les établissements d'Instruction publique des départements au delà des Alpes fait en 1809 et 1810, par une commission extraordinaire composée de MM. Cuvier, conseiller titulaire, de Coiffier, conseiller ordinaire et De Balbe, inspecteur général de l'Université, enfin aux historiens italiens qui, pour la plupart, s'accordent à louer cette partie du gouvernement de Napoléon[20]. M. Cantù a mieux que personne caractérisé l'ensemble de ces mesures; après avoir montré comment Napoléon imposait l'obligation du travail aux compagnies savantes, souvent suspectes de préférer les conversations agréables aux lectures pénibles, après avoir rappelé que l'Institut italien, fondé par l'empereur, devait rendre compte des livres ou machines soumis à son examen, exécuter des expériences, proposer une liste de trois noms pour les places vacantes dans les Universités, il ajoute: «C'était une institution moins spéculative que pratique, qui visait encore moins au progrès des lettres qu'à celui de la civilisation; et l'histoire ne peut taire l'effet que ces réformes produisirent sur une époque que pourtant de violentes commotions rendaient bien peu favorable aux études, aux beaux arts, à l'industrie.»
Mais, dans l'ordre de l'instruction publique, un point particulier nous arrêtera: les collèges de jeunes filles fondés en Italie par Napoléon Ier. D'abord la matière est neuve; car les historiens, sans méconnaître l'importance de ces établissements, les ont à peine signalés d'un mot. Puis l'éducation des femmes en Italie appelait une réforme bien autrement urgente que celle des hommes. Ces deux raisons justifient notre choix.
CHAPITRE II.
L'éducation des filles en Italie avant la Révolution.—Première tentative de réforme au temps de la République Cisalpine.—Admirable bon sens avec lequel Napoléon approprie ses vues en pédagogie aux besoins de l'Italie.—Collèges de jeunes filles fondés par lui et par ses représentants, ou protégés par eux, à Bologne, à Naples, à Milan, à Vérone, à Lodi.
Dans une satire d'Alfieri, un noble passe marché avec un prêtre pour l'éducation de ses enfants. Le précepteur en expectative proteste qu'il sait très bien le latin. «Votre latin,» répond le seigneur, «sent son antiquaille; ne me faites pas d'eux de petits docteurs; qu'ils sachent seulement parler un peu de tout pour ne pas faire figure de bois dans la conversation.» Puis, il rabat la prétention du pauvre homme qui voudrait être payé au moins autant que le cocher, et l'avertit qu'il devra se lever de table quand on apportera le dessert. Tout est réglé, quand le noble s'aperçoit qu'il a omis un petit détail: «J'oubliais: vous ferez faire de temps en temps un semblant de lecture à ma fille, Métastase, les ariettes; elle en est folle. Elle étudie toute seule, car je n'ai pas le temps de m'occuper d'elle, et la comtesse encore moins. Mais vous les lui expliquerez. Dans deux ans, je compte la mettre au couvent pour qu'on achève d'orner son esprit.»
_Mi scordai d'una cosa: la ragazza
Farete leggicchiar di quando in quando
Metastasio, le ariette; ella n'è pazza.
La si va da sè stessa esercitando;
Ch'io non ho il tempo e la Contessa meno:
Ma voi gliele verrete interpretando.
Finchè un altro par d'anni fatti sieno;
Ch'io penso allor di porta in monastero,
Per ch'ivi abbia sua mente ornato pieno._
Quand c'est sur un pareil ton qu'un père traite de semblables matières, on devine ce que doit être l'instruction publique. Parini confirmerait au besoin le témoignage d'Alfieri sur l'indifférence des hautes classes en Italie à la fin du dix-huitième siècle pour l'éducation des filles. Les historiens vont nous prouver que ce ne sont point là des boutades de satiriques.
Voici, d'après un érudit italien, comment l'éducation des filles était comprise avant l'arrivée des Français dans une des plus grandes villes de l'Italie: «À Naples, en fait d'institutions féminines, il y avait le conservatoire du Saint-Esprit avec soixante religieuses et cent soixante-trois enfants nées de mères qui exerçaient la prostitution. Comme on y dotait les filles, les femmes honnêtes employaient cadeaux et recommandations à se faire passer pour courtisanes. Le principal objet de l'éducation consistait à préparer le service de la chapelle. Il y avait d'autres maisons pour les repenties, pour les filles en danger, pour les filles tombées; on y recevait plusieurs milliers de vierges et de non vierges, qui, grâce aux aumônes, trouvaient un morceau de pain à manger, et à qui leur quenouille donnait des habits. Le nombre total de ces conservatoires était de quarante-cinq, dont plus de vingt renfermaient environ cinq mille pauvres femmes, la plupart sous la direction du clergé qui les préparait seulement à la vie mystique. Dans la maison royale du petit Carmen, près le Marché, il n'y avait point de religieuses: on enseignait à deux cent trente jeunes filles à tisser le fil, la soie et le coton[21].» Ainsi, des ateliers de charité, peuplés en partie de filles de mauvaise vie ou de mauvaise extraction, et plus semblables à notre maison des Madelonnettes ou à des hospices qu'à nos ouvroirs, tels étaient les pensionnats féminins de Naples en 1789. Certes, les provinces du nord ne se réglaient pas sur ce modèle. Nous avons nous-même montré ailleurs que beaucoup d'Italiennes, à cette époque, se piquaient, non seulement de poésie, mais de science, que plusieurs occupaient des chaires publiques[22]. Mais c'était précisément l'ignorance, l'insignifiance générale du sexe qui, en excitant le dépit de quelques femmes de coeur, les avait portées à rivaliser de savoir avec les hommes. À la fin du dix-huitième siècle, les grandes dames de Milan n'étaient ni plus corrompues ni plus frivoles que les grandes dames de Paris, dont les faiblesses ont fait alors assez de bruit; mais, faute d'étude, de lecture, de conversation, elles étaient beaucoup moins capables de ces échappées de raison, de ces accès d'enthousiasme pour toutes les grandes causes, qui honoraient chez nous l'aristocratie féminine. Dans des couvents où les luttes religieuses n'avaient point, comme chez nous, retrempé le catholicisme, elles apprenaient la superstition et la paresse; le monde trouvait son compte à cette éducation et la conservait soigneusement.
De là, un étrange affaissement de l'esprit public. On en connaît, sous le nom de sigisbéisme, le témoignage le plus curieux. Un trait moins connu en France montrera combien la conscience était égarée, même dans les familles à qui le génie et la gloire semblaient donner mission de guider les autres: en 1806, quand mourut le comte Carlo Imbonati, avec lequel la mère de Manzoni, abandonnant son époux, avait parcouru l'Italie et la France, Manzoni le célébra dans une composition poétique, qu'il dédia à sa mère et publia, du vivant même de son père, sans se douter qu'il déshonorait par là l'une et l'autre. Ainsi, à cette date, l'homme qui plus tard composera un des livres les plus purs, les plus délicatement édifiants qu'on ait jamais lus, croyait faire oeuvre de bon fils en chantant un nom que son père ne pouvait entendre sans rougir, en essuyant des larmes qui n'étaient malheureusement pas celles du remords, en révélant aux contemporains et à la postérité cette coupable douleur! Et c'était à une fille de Beccaria que s'adressait l'étonnant hommage de cette piété filiale, et sa tendresse maternelle en était accrue!
À plus forte raison ne pouvait-on compter sur la plupart des femmes italiennes pour conserver ou refaire le patrimoine des familles. Une des choses qui surprirent à Paris le marquis Malaspina, quand il visita la France en 1786, ce fut de voir à combien d'emplois se prêtait la souple intelligence de la Française, et quelle somme d'activité on pouvait obtenir d'elle, alors qu'ailleurs le sexe ne lui semblait propre qu'à mettre des enfants au monde ou à végéter dans des couvents. Personne ne me reprochera de citer presque tout au long la spirituelle analyse que M. d'Ancona donne dans la Nuova Antologia du 16 décembre dernier, de cette partie de sa relation de voyage: «Malaspina a besoin à Paris de faire réparer sa montre, et c'est une femme qui la lui répare; il lui faut des souliers, une femme lui en prend mesure. Les églises ont des femmes pour gardiennes; à la bibliothèque du roi, beaucoup de lectrices; des femmes aux tribunaux pour enregistrer les actes. Il apprit que dans certaines contrées de la France les femmes exerçaient le commerce de préférence aux hommes, et il affirme que, généralement, une Française parvient plus vite à la maturité de la réflexion qu'un Français. Les marchandes ont des manières qu'une femme de la meilleure éducation pourrait leur envier; elles occupent leurs moments de loisirs, en attendant les clients, à la lecture. Sur l'article de ces marchandes l'admiration de Malaspina prend feu comme celle de Sterne racontant son aventure avec la jolie gantière.»
À peine la France avait-elle pris pied au delà des Alpes, qu'un effort fut tenté pour changer l'éducation des femmes d'Italie: la République cisalpine, instituée et surveillée par nous, ne comptait pas encore cinq mois d'existence lorsqu'elle s'en occupa. Le 28 brumaire an VI, 18 novembre 1797, son ministre de l'intérieur envoya une circulaire à toutes les maisons religieuses ou laïques vouées à l'éducation des filles, pour les informer que «les soins paternels du Directoire exécutif, pour préparer à la République un bonheur durable, s'étaient tournés vers l'éducation républicaine des filles,» que la citoyenne veuve Visconti Saxy avait été chargée de la surintendance sur toutes les personnes adonnées à l'instruction du sexe, notamment dans les couvents, et qu'on espérait que celles-ci voudraient bien se conformer aux observations qu'elle pourrait leur faire[23]. Le choix fait pour la fonction de surintendante était heureux: Mme Visconti, née Carlotta de Saxy, était entrée par son mariage dans une des familles qui donnaient alors le plus de gages à la France, puisque, sans parler d'Ennio Quirino Visconti, bientôt ministre de la République romaine, puis Français de fait et de coeur, Francesco Visconti acceptait une place importante dans le gouvernement de la Cisalpine, et qu'un autre Visconti ira sous peu étudier au collège de Sorèze; d'autre part, cette famille était une des plus illustres de la Lombardie. La surintendante devait avoir un âge respectable, puisque le comte Pompeo Litta, dans les Famiglie celebri ltaliane, dit qu'elle avait été la troisième et dernière femme d'Alessandro Visconti, mort en 1757. Enfin, le même historien souscrit aux éloges que le ministre de 1797 donnait à Mme de Saxy-Visconti, puisqu'il l'appelle «une femme très distinguée par quelques oeuvres destinées à l'éducation du peuple.»
À la vérité, les divers programmes rédigés par elle et fortifiés par le droit de visite conféré à la surintendante sur tous les établissements d'éducation féminine, eurent pour objet de tempérer autant que de seconder l'effet des principes que la France apportait en Italie. Le préambule en est invariablement consacré à l'importance de prémunir les élèves, dans l'intérêt de l'ordre public, contre l'abus des mots de liberté, d'égalité, de souveraineté populaire: on sentait que les folies ruineuses, sinon sanglantes qui s'étaient mêlées dans la Cisalpine à l'enthousiasme pour le nouveau régime, risquaient de tout compromettre; aussi, les programmes recommandaient expressément d'expliquer que la liberté consiste pour une nation à faire ses propres lois et non à y désobéir, que l'égalité devant la loi n'implique pas le mépris des supérieurs, et que la souveraineté du peuple n'est pas le règne de la licence. On y exprimait la confiance la plus courtoise dans le zèle et l'habileté des religieuses pour l'éducation des filles; on y considérait comme une des autorités dont la Révolution n'affranchissait pas l'Evangile, cette expression la plus pure de la loi naturelle; et c'était peut-être pour faire abandonner les robes à la guillotine réprouvées dans une ode célèbre de Parini qu'on recommandait aux enfants les habits de leur pays. Mais aussi ces programmes, sans récriminer d'un seul mot contre le passé, prescrivaient de former les élèves à une piété toute différente de celle que jusque-là les jeunes Italiennes apprenaient, puisqu'on prescrivait de les former aux vertus morales et sociales. La surintendante se réserve de leur expliquer la Constitution et même le recueil des lois de la Cisalpine; mais elle compte sur les maîtresses pour façonner le caractère des jeunes filles. La franchise est spécifiée parmi les qualités qu'on devra leur enseigner; les maîtresses s'interdiront de frapper les élèves. On fera lire des livres qui leur donneront une idée précise des droits de l'homme et des avantages qu'on trouve à remplir les devoirs sociaux et les devoirs propres à chaque condition. On accoutumera les jeunes filles à la plus grande propreté du corps, des dents et des mains, «aussi nécessaire qu'utile à la santé.»
Quant à l'instruction, dans les établissements d'un ordre supérieur, outre les travaux de leur sexe, les élèves apprendront à lire et à écrire en italien, et, si cela se peut, en français; elles sauront autant d'arithmétique qu'il leur en faudra pour l'usage de la vie; on leur fera connaître le prix des denrées, et les pensionnaires des couvents seront employées à tour de rôle dans l'administration du monastère. Elles apprendront un peu de géographie, surtout celle de leur patrie. Surtout, on leur fera connaître les parties les plus intéressantes de l'histoire naturelle pour qu'elles touchent du doigt en quelque sorte la Providence. «On leur donnera une idée de l'histoire universelle si bien traitée par Bossuet;» elles étudieront l'histoire de leur pays. Pour les écoles réservées aux enfants pauvres, en sus des travaux à l'aiguille, on y enseignera seulement, et dans la mesure où ce sera praticable (per quanto è fattibile) la lecture, l'écriture; mais l'éducation hygiénique et morale y sera la même que pour les enfants des riches: l'eau et un peu de diligence ne coûtent rien, dit Mme de Saxy-Visconti; donc, tout le monde peut être propre; à plus forte raison, pour les écoles inférieures et pour les écoles plus relevées, elle propose un même modèle de vertu.
Quelque modeste que fût ce programme, surtout pour les petites écoles, on voit qu'il témoignait la volonté de réveiller l'intelligence, de relever le coeur de la femme italienne. L'erreur de nos amis de la Cisalpine, la nôtre aussi, car ils s'inspiraient de nous dans tous leurs actes, consistait seulement à procéder en ces matières délicates par voie d'autorité au lieu de procéder par voie d'exemple. L'État peut régler les conditions auxquelles on obtiendra des diplômes publics, pénétrer même dans les établissements particuliers pour y exercer une sorte de police; mais là s'arrête son droit. Il n'a pas qualité pour imposer un plan d'éducation, surtout un plan qui comporte de la politique, d'exiger, comme le fait Mme de Saxy-Visconti, qu'on plante un arbre de liberté dans les couvents, qu'on n'y emploie pas d'autre appellation que celle de citoyenne, qu'on proscrive la lecture des biographies d'ascètes. Imposer ce plan, c'était le rendre odieux à la moitié des maîtresses qui, si l'on s'y fût pris d'une autre manière, en eussent accepté une partie et la plus essentielle. Enfin, par la raison même qu'on rédigeait des programmes obligatoires pour toutes les écoles, on n'entrait pas, par crainte de multiplier les résistances, dans les minutieuses exigences qui sont nécessaires toutes les fois qu'on propose une réforme à laquelle il faut tout d'abord façonner ceux à qui l'on en remettra l'application. Il aurait mieux valu fonder en Lombardie un ou deux établissements dont, sans violenter personne, on eût rédigé la règle en toute liberté.
Napoléon, devenu empereur, n'oublia ni ce qu'il y avait d'excellent, ni ce qu'il y avait de défectueux dans la tentative que nous venons de raconter. On sait comment il a repris et modifié pour la France le plan tracé par Mme de Maintenon. Comme elle, il voulait qu'on formât tout d'abord les jeunes filles à une dévotion, tout ensemble exacte et raisonnable, et que l'on cultivât leur raison plus que leur imagination; mais, tandis que Mme de Maintenon avait entendu pourvoir à un besoin particulier de son temps, il voulait pourvoir à un besoin général du sien. Vivant dans une société aristocratique, c'est-à-dire établie sur l'inégalité des classes, la fondatrice de Saint-Cyr avait travaillé pour les filles des gentilshommes pauvres; elle avait pour objet de les préparer à soutenir et l'illustration de leur naissance et la médiocrité de leur fortune; c'est sur l'exiguïté de leur patrimoine qu'elle réglait la simplicité, la gravité de l'éducation qu'elle leur offrait, en les séparant à la fois des filles de la noblesse riche et des filles de la bourgeoisie. Napoléon, travaillant pour une société démocratique, admettait à Ecouen des enfants de toutes les classes, pourvu que leurs pères eussent bien servi l'État; c'est à elles toutes qu'il voulait que l'uniforme et une règle sévère enseignassent l'esprit d'égalité, d'économie, de discernement. Puis, s'il fallait continuer à former des femmes chrétiennes, il fallait les préparer à vivre dans un monde qui n'était plus fort chrétien, où l'hérétique, l'athée même, avaient légalement le droit de propager leurs doctrines, où, en matière de politique aussi, les esprits, sinon la presse, étaient définitivement affranchis; il ne suffisait donc plus de préserver les jeunes filles des écarts du mysticisme; il fallait les former à la tolérance, les préparer à entendre sans scandale les libres discussions. Aussi prenait-il des mesures pour que toute la partie saine de la philosophie du dix-huitième siècle pénétrât dans ses maisons d'éducation.
Si ces innovations d'une prudente hardiesse devaient rencontrer l'approbation du public français, combien ne devaient-elles pas être accueillies plus favorablement encore en Italie, où elles étaient plus nécessaires, par tous les bons esprits qui souhaitaient une régénération de leur patrie et se sentaient impuissants à l'accomplir seuls!
Ce fut à Bologne que le gouvernement français tenta son premier, son moins heureux essai. La maison qu'il y fonda ou plutôt dont il consentit à prendre le patronage, ne fit jamais que végéter parce que, au moment où le prince Eugène accorda (19 décembre 1805) à une Française, Mme Thérèse Laugers, une subvention et le titre de Casa Giuseppina pour le pensionnat qu'elle venait d'établir dans cette ville, les esprits n'étaient point assez préparés, parce qu'on ne prit à Bologne que des demi-mesures, enfin parce que la directrice ne réunissait pas toutes les qualités requises. La pièce suivante, dont nous donnerons une traduction intégrale, fera comprendre les difficultés de l'entreprise; et la sévérité avec laquelle on s'y exprime en plusieurs endroits sur la personne de Mme Laugers fera ressortir l'hommage rendu à l'esprit pédagogique qu'elle apportait en Italie; c'est un Rapport adressé le 31 août 1808 au ministère de l'intérieur du royaume d'Italie par le préfet de Bologne[24].
«À Monsieur le conseiller d'État, directeur de l'instruction publique, etc.
»Milan,
»31 août 1808.
»La maison Joséphine doit son origine aux efforts incessants de Mme Laugers, à qui il sembla que Bologne pouvait offrir un vaste champ pour introduire en Italie de nouvelles méthodes qui donneraient aux femmes une éducation plus relevée et plus achevée.
»Il faut avouer toutefois que l'éminente institutrice ne fut pas très heureuse dans ses débuts. La nouveauté qui plut à quelques-uns inspira des soupçons à beaucoup d'autres, d'autant qu'il s'agissait d'une étrangère qui ne rendait pas d'elle-même un compte très précis (la quale non rendeva di se conto e ragione precisissima); beaucoup aussi voyaient d'un mauvais oeil qu'elle n'était pas fort pourvue de moyens de subsistance, si bien que son oeuvre semblait inspirée par le besoin et le calcul. Il est certain que l'opinion se divisa, qu'un parti peu nombreux, peu énergique, se déclara pour elle, que les autorités locales ne lui prêtèrent jamais une assistance efficace, et que le projet se serait évanoui dans sa naissance, si la Préfecture n'avait interposé plusieurs fois ses offices pour procurer au pays un aussi sensible avantage que celui d'élever moins grossièrement les jeunes filles (un sensibile vantaggio quale lo è quello di educare men rozzamente le fanciulle).