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L'inutile beauté

Chapter 12: II
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About This Book

The narrative follows an elegant countess who confronts her husband during a carriage ride, declaring that she will no longer submit to his obsessive jealousy and the repeated pregnancies he has imposed to neutralize her social life. She accuses him of having bought her, of treating her like a broodmare, and of using coercion and surveillance to dominate her; he responds with bewildered anger. The story examines constrained marital roles, personal autonomy, beauty and the corrosive effects of possessiveness within bourgeois society, using a tense domestic encounter to expose power, shame and quiet revolt.

LE NOYÉ

I

Tout le monde, dans Fécamp, connaissait l'histoire de la mère Patin. Certes, elle n'avait pas été heureuse avec son homme, la mère Patin; car son homme la battait de son vivant, comme on bat le blé dans les granges.

Il était patron d'une barque de pêche, et l'avait épousée, jadis, parce qu'elle était gentille, quoiqu'elle fût pauvre.

Patin, bon matelot, mais brutal, fréquentait le cabaret du père Auban, où il buvait aux jours ordinaires, quatre ou cinq petits verres de fil et, aux jours de chance à la mer, huit ou dix, et même plus, suivant sa gaieté de coeur, disait-il.

Le fil était servi aux clients par la fille au père Auban, une brune plaisante à voir et qui attirait le monde à la maison par sa bonne mine seulement, car on n'avait jamais jasé sur elle.

Patin, quand il entrait au cabaret, était content de la regarder et lui tenait des propos de politesse, des propos tranquilles d'honnête garçon. Quand il avait bu le premier verre de fil, il la trouvait déjà plus gentille; au second, il clignait de l'oeil; au troisième, il disait: «Si vous vouliez, mam'zelle Désirée …» sans jamais finir sa phrase; au quatrième, il essayait de la retenir par sa jupe pour l'embrasser; et, quand il allait jusqu'à dix, c'était le père Auban qui servait les autres.

Le vieux chand de vin, qui connaissait tous les trucs, faisait circuler Désirée entre les tables, pour activer la consommation; et Désirée, qui n'était pas pour rien la fille au père Auban, promenait sa jupe autour des buveurs, et plaisantait avec eux, la bouche rieuse et l'oeil malin.

A force de boire des verres de fil, Patin s'habitua si bien à la figure de Désirée, qu'il y pensait même à la mer, quand il jetait ses filets à l'eau, au grand large, par les nuits de vent ou les nuits de calme, par les nuits de lune ou les nuits de ténèbres. Il y pensait en tenant sa barre, à l'arrière de son bateau, tandis que ses quatre compagnons sommeillaient, la tête sur leur bras. Il la voyait toujours lui sourire, verser l'eau-de-vie jaune avec un mouvement de l'épaule, et puis s'en aller en disant:

—Voilà! Êtes-vous satisfait?

Et, à force de la garder ainsi dans son oeil et dans son esprit, il fut pris d'une telle envie de l'épouser que, n'y pouvant plus tenir, il la demanda en mariage.

Il était riche, propriétaire de son embarcation, de ses filets et d'une maison au pied de la côte sur la Retenue; tandis que le père Auban n'avait rien. Il fut donc agréé avec empressement, et la noce eut lieu le plus vite possible, les deux parties ayant hâte que la chose fût faite, pour des raisons différentes.

Mais, trois jours après le mariage conclu, Patin ne comprenait plus du tout comment il avait pu croire Désirée différente des autres femmes. Vrai, fallait-il qu'il eût été bête pour s'embarrasser d'une sans le sou qui l'avait enjôlé avec sa fine, pour sûr, de la fine où elle avait mis, pour lui, quelque sale drogue.

Et il jurait, tout le long des marées, cassait sa pipe entre ses dents, bourrait son équipage; et, ayant sacré à pleine bouche avec tous les termes usités et contre tout ce qu'il connaissait, il expectorait ce qui lui restait de colère au ventre sur les poissons et les homards tirés un à un des filets, et ne les jetait plus dans les mannes qu'en les accompagnant d'injures et de termes malpropres.

Puis, rentré chez lui, ayant à portée de la bouche et de la main sa femme, la fille au père Auban, il ne tarda guère à la traiter comme la dernière des dernières. Puis, comme elle l'écoutait résignée, accoutumée aux violences paternelles, il s'exaspéra de son calme; et, un soir, il cogna. Ce fut alors, chez lui, une vie terrible.

Pendant dix ans on ne parla sur la Retenue que des tripotées que Patin flanquait à sa femme et que de sa manière de jurer, à tout propos, en lui parlant. Il jurait, en effet, d'une façon particulière, avec une richesse de vocabulaire et une sonorité d'organe qu'aucun autre homme, dans Fécamp, ne possédait. Dès que son bateau se présentait à l'entrée du port, en revenant de la pêche, on attendait la première bordée qu'il allait lancer, de son pont sur la jetée, dès qu'il aurait aperçu le bonnet blanc de sa compagne.

Debout, à l'arrière, il manoeuvrait, l'oeil sur l'avant et sur la voile, aux jours de grosse mer, et, malgré la préoccupation du passage étroit et difficile, malgré les vagues de fond qui entraient comme des montagnes dans l'étroit couloir, il cherchait, au milieu des femmes attendant les marins, sous l'écume des lames, à reconnaître la sienne, la fille au père Auban, la gueuse!

Alors, dès qu'il l'avait vue, malgré le bruit des flots et du vent, il lui jetait une engueulade, avec une telle force de gosier, que tout le monde en riait, bien qu'on la plaignît fort. Puis, quand le bateau arrivait à quai, il avait une manière de décharger son lest de politesse, comme il disait, tout en débarquant son poisson, qui attirait autour de ses amarres tous les polissons et tous les désoeuvrés du port.

Cela lui sortait de la bouche, tantôt comme des coups de canon, terribles et courts, tantôt comme des coups de tonnerre qui roulaient durant cinq minutes un tel ouragan de gros mots, qu'il semblait avoir dans les poumons tous les orages du Père-Éternel.

Puis, quand il avait quitté son bord et qu'il se trouvait face à face avec elle au milieu des curieux et des harengères, il repêchait à fond de cale toute une cargaison nouvelle d'injures et de duretés, et il la reconduisait ainsi jusqu'à leur logis, elle devant, lui derrière, elle pleurant, lui criant.

Alors, seul avec elle, les portes fermées, il tapait sous le moindre prétexte. Tout lui suffisait pour lever la main et, dès qu'il avait commencé, il ne s'arrêtait plus, en lui crachant alors au visage les vrais motifs de sa haine. A chaque gifle, à chaque horion il vociférait: «Ah! sans le sou, ah! va-nu-pieds, ah! crève-la-faim, j'en ai fait un joli coup le jour où je me suis rincé la bouche avec le tord-boyaux de ton filou de père!»

Elle vivait, maintenant, la pauvre femme, dans une épouvante incessante, dans un tremblement continu de l'âme et du corps, dans une attente éperdue des outrages et des rossées.

Et cela dura dix ans. Elle était si craintive qu'elle pâlissait en parlant à n'importe qui, et qu'elle ne pensait plus à rien qu'aux coups dont elle était menacée, et qu'elle était devenue plus maigre, jaune et sèche qu'un poisson fumé.

II

Une nuit, son homme étant à la mer, elle fut réveillée tout à coup par ce grognement de bête que fait le vent quand il arrive ainsi qu'un chien lâché! Elle s'assit dans son lit, émue, puis, n'entendant plus rien, se recoucha; mais, presque aussitôt, ce fut dans sa cheminée un mugissement qui secouait la maison tout entière, et cela s'étendit par tout le ciel comme si un troupeau d'animaux furieux eût traversé l'espace en soufflant et en beuglant.

Alors elle se leva et courut au port. D'autres femmes y arrivaient de tous les côtés avec des lanternes. Les hommes accouraient et tous regardaient s'allumer dans la nuit, sur la mer, les écumes au sommet des vagues.

La tempête dura quinze heures. Onze matelots ne revinrent pas, et
Patin fut de ceux-là.

On retrouva, du côté de Dieppe, des débris de la Jeune-Amélie, sa barque. On ramassa, vers Saint-Valéry, les corps de ses matelots, mais on ne découvrit jamais le sien. Comme la coque de l'embarcation semblait avoir été coupée en deux, sa femme, pendant longtemps, attendit et redouta son retour; car, si un abordage avait eu lieu, il se pouvait faire que le bâtiment abordeur l'eût recueilli, lui seul, et emmené au loin.

Puis, peu à peu, elle s'habitua à la pensée qu'elle était veuve, tout en tressaillant chaque fois qu'une voisine, qu'un pauvre ou qu'un marchand ambulant entrait brusquement chez elle.

Or, un après-midi, quatre ans environ après la disparition de son homme, elle s'arrêta, en suivant la rue aux Juifs, devant la maison d'un vieux capitaine, mort récemment, et dont on vendait les meubles.

Juste en ce moment, on adjugeait un perroquet, un perroquet vert à tête bleue, qui regardait tout ce monde d'un air mécontent et inquiet.

—Trois francs! criait le vendeur; un oiseau qui parle comme un avocat, trois francs!

Une amie de la Patin lui poussa le coude:

—Vous devriez acheter ça, vous qu'êtes riche, dit-elle. Ça vous tiendrait compagnie; il vaut plus de trente francs, c't oiseau-là. Vous le revendrez toujours ben vingt à vingt-cinq!

—Quatre francs! mesdames, quatre francs! répétait l'homme. Il chante vêpres et prêche comme M. le curé. C'est un phénomène … un miracle!

La Patin ajouta cinquante centimes, et on lui remit, dans une petite cage, la bête au nez crochu, qu'elle emporta.

Puis elle l'installa chez elle et, comme elle ouvrait la porte de fil de fer pour offrir à boire à l'animal, elle reçut, sur le doigt, un coup de bec qui coupa la peau et fit venir le sang.

—Ah! qu'il est mauvais, dit-elle.

Elle lui présenta cependant du chènevis et du mais, puis le laissa lisser ses plumes en guettant d'un air sournois sa nouvelle maison et sa nouvelle maîtresse.

Le jour commençait à poindre, le lendemain, quand la Patin entendit, de la façon la plus nette, une voix, une voix forte, sonore, roulante, la voix de Patin, qui criait:

—Te lèveras-tu, charogne!

Son épouvante fut telle qu'elle se cacha la tête sous ses draps, car, chaque matin, jadis, dès qu'il avait ouvert les yeux, son défunt les lui hurlait dans l'oreille, ces quatre mots qu'elle connaissait bien.

Tremblante, roulée en boule, le dos tendu à la rossée qu'elle attendait déjà, elle murmurait, la figure cachée dans la couche:

—Dieu Seigneur, le v'là! Dieu Seigneur, le v'là! Il est r'venu, Dieu
Seigneur!

Les minutes passaient; aucun bruit ne troublait plus le silence de la chambre. Alors, en frémissant, elle sortit sa tête du lit, sûre qu'il était là, guettant, prêt à battre.

Elle ne vit rien, rien qu'un trait de soleil passant par la vitre et elle pensa:

—Il est caché, pour sûr.

Elle attendit longtemps, puis, un peu rassurée, songea:

—Faut croire que j'ai rêvé, p'isqu'il n'se montre point.

Elle refermait les yeux, un peu rassurée, quand éclata, tout près, la voix furieuse, la voix de tonnerre du noyé qui vociférait:

—Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, d'un nom, te lèveras-tu, ch…!

Elle bondit hors du lit, soulevée par l'obéissance, par sa passive obéissance de femme rouée de coups, qui se souvient encore, après quatre ans, et qui se souviendra toujours, et qui obéira toujours à cette voix-là! Et elle dit:

—Me v'là, Patin; qué que tu veux?

Mais Patin ne répondit pas.

Alors, éperdue, elle regarda autour d'elle, puis elle chercha partout, dans les armoires, dans la cheminée, sous le lit, sans trouver personne, et elle se laissa choir enfin sur une chaise, affolée d'angoisse, convaincue que l'âme de Patin, seule, était la, près d'elle, revenue pour la torturer.

Soudain, elle se rappela le grenier, où on pouvait monter du dehors par une échelle. Assurément, il s'était caché là pour la surprendre. Il avait dû, gardé par des sauvages sur quelque côte, ne pouvoir s'échapper plus tôt, et il était revenu, plus méchant que jamais. Elle n'en pouvait douter, rien qu'au timbre de sa voix.

Elle demanda, la tête levée vers le plafond:

—T'es-ti là-haut, Patin?

Patin ne répondit pas.

Alors elle sortit et, avec une peur affreuse qui lui secouait le coeur, elle monta l'échelle, ouvrit la lucarne, regarda, ne vit rien, entra, chercha et ne trouva pas.

Assise sur une botte de paille, elle se mit à pleurer; mais, pendant qu'elle sanglotait, traversée d'une terreur poignante et surnaturelle, elle entendit, dans sa chambre, au-dessous d'elle, Patin qui racontait des choses. Il semblait moins en colère, plus tranquille, et il disait:

—Sale temps!—Gros vent!—Sale temps!—J'ai pas déjeuné, nom d'un nom!

Elle cria à travers le plafond:

—Me v'là, Patin; j'vas te faire la soupe. Te fâche pas, j'arrive.

Et elle redescendit en courant.

Il n'y avait personne chez elle.

Elle se sentit défaillir comme si la Mort la touchait, et elle allait se sauver pour demander secours aux voisins, quand la voix, tout près de son oreille, cria:

—J'ai pas déjeuné, nom d'un nom!

Et le perroquet, dans sa cage, la regardait de son oeil rond, sournois et mauvais.

Elle aussi, le regarda, éperdue, murmurant:

—Ah! c'est toi!

Il reprit, en remuant sa tête:

—Attends, attends, attends, je vas t'apprendre à fainéanter!

Que se passa-t-il en elle? Elle sentit, elle comprit que c'était bien lui, le mort, qui revenait, qui s'était caché dans les plumes de cette bête pour recommencer à la tourmenter, qu'il allait jurer, comme autrefois, tout le jour, et la mordre, et crier des injures pour ameuter les voisins et les faire rire. Alors elle se rua, ouvrit la cage, saisit l'oiseau qui, se défendant, lui arrachait la peau avec son bec et avec ses griffes. Mais elle le tenait de toute sa force, à deux mains, et, se jetant par terre, elle se roula dessus avec une frénésie de possédée, l'écrasa, en fit une loque de chair, une petite chose molle, verte, qui ne remuait plus, qui ne parlait plus, et qui pendait; puis, l'ayant enveloppée d'un torchon comme d'un linceul, elle sortit, en chemise, nu-pieds, traversa le quai, que la mer battait de courtes vagues, et, secouant le linge, elle laissa tomber dans l'eau cette petite chose morte qui ressemblait à un peu d'herbe; puis elle rentra, se jeta à genoux devant la cage vide, et, bouleversée de ce qu'elle avait fait, demanda pardon au bon Dieu, en sanglotant, comme si elle venait de commettre un horrible crime.

L'ÉPREUVE

I

Un bon ménage, le ménage Bondel, bien qu'un peu guerroyant. On se querellait souvent, pour des causes futiles, puis on se réconciliait.

Ancien commerçant retiré des affaires après avoir amassé de quoi vivre selon ses goûts simples, Bondel avait loué à Saint-Germain un petit pavillon et s'était gîté là, avec sa femme.

C'était un homme calme, dont les idées, bien assises, se levaient difficilement. Il avait de l'instruction, lisait des journaux graves et appréciait cependant l'esprit gaulois. Doué de raison, de logique, de ce bon sens pratique qui est la qualité maîtresse de l'industrieux bourgeois français, il pensait peu, mais sûrement, et ne se décidait aux résolutions qu'après des considérations que son instinct lui révélait infaillibles.

C'était un homme de taille moyenne, grisonnant, à la physionomie distinguée.

Sa femme, pleine de qualités sérieuses, avait aussi quelques défauts. D'un caractère emporté, d'une franchise d'allures qui touchait à la violence, et d'un entêtement invincible, elle gardait contre les gens des rancunes inapaisables. Jolie autrefois, puis devenue trop grosse, trop rouge, elle passait encore, dans leur quartier, à Saint-Germain, pour une très belle femme, qui représentait la santé avec un air pas commode.

Leurs dissentiments, presque toujours, commençaient au déjeuner, au cours de quelque discussion sans importance, puis jusqu'au soir, souvent jusqu'au lendemain ils demeuraient fâchés. Leur vie si simple, si bornée, donnait de la gravité à leurs préoccupations les plus légères, et tout sujet de conversation devenait un sujet de dispute. Il n'en était pas ainsi jadis, lorsqu'ils avaient des affaires qui les occupaient, qui mariaient leurs soucis, serraient leurs coeurs, les enfermant et les retenant pris ensemble dans le filet de l'association et de l'intérêt commun.

Mais à Saint-Germain on voyait moins de monde. Il avait fallu refaire des connaissances, se créer, au milieu d'étrangers, une existence nouvelle toute vide d'occupations. Alors, la monotonie des heures pareilles les avait un peu aigris l'un et l'autre; et le bonheur tranquille, espéré, attendu avec l'aisance, n'apparaissait pas.

Ils venaient de se mettre à table, par un matin du mois de juin, quand
Bondel demanda:

—Est-ce que tu connais les gens qui demeurent dans ce petit pavillon rouge au bout de la rue du Berceau?

Mme Bondel devait être mal levée. Elle répondit:

—Oui et non, je les connais, mais je ne tiens pas à les connaître.

—Pourquoi donc? Ils ont l'air très gentils.

—Parce que …

—J'ai rencontré le mari ce matin sur la terrasse et nous avons fait deux tours ensemble.

Comprenant qu'il y avait du danger dans l'air, Bondel ajouta:

—C'est lui qui m'a abordé et parlé le premier.

La femme le regardait avec mécontentement. Elle reprit:

—Tu aurais aussi bien fait de l'éviter.

—Mais pourquoi donc?

—Parce qu'il y a des potins sur eux.

—Quels potins?

—Quels potins! Mon Dieu, des potins comme on en fait souvent.

M. Bondel eut le tort d'être un peu vif.

—Ma chère amie, tu sais que j'ai horreur des potins. Il me suffit qu'on en fasse pour me rendre les gens sympathiques. Quant à ces personnes, je les trouve fort bien, moi.

Elle demanda, rageuse:

—La femme aussi, peut-être?

—Mon Dieu, oui, la femme aussi, quoique je l'aie à peine aperçue.

Et la discussion continua, s'envenimant lentement, acharnée sur le même sujet, par pénurie d'autres motifs.

Mme Bondel s'obstinait à ne pas dire quels potins couraient sur ces voisins, laissant entendre de vilaines choses, sans préciser. Bondel haussait les épaules, ricanait, exaspérait sa femme. Elle finit par crier:

—Eh bien! ce monsieur est cornard, voilà!

Le mari répondit sans s'émouvoir:

—Je ne vois pas en quoi cela atteint l'honorabilité d'un homme?

Elle parut stupéfaite.

—Comment, tu ne vois pas?… tu ne vois pas?… elle est trop forte, en vérité … tu ne vois pas? Mais c'est un scandale public; il est taré à force d'être cornard!

Il répondit:

—Ah! mais non! Un homme serait taré parce qu'on le trompe, taré parce qu'on le trahit, taré parce qu'on le vole?… Ah! mais non. Je te l'accorde pour la femme, mais pas pour lui.

Elle devenait furieuse.

—Pour lui comme pour elle. Ils sont tarés, c'est une honte publique.

Bondel, très calme, demanda:

—D'abord, est-ce vrai? Qui peut affirmer une chose pareille tant qu'il n'y a pas flagrant délit.

Mme Bondel s'agitait sur son siège.

—Comment? qui peut affirmer? mais tout le monde! tout le monde! ça se voit comme les yeux dans le visage, une chose pareille. Tout le monde le sait, tout le monde le dit. Il n'y a pas à douter. C'est notoire comme une grande fête.

Il ricanait.

—On a cru longtemps aussi que le soleil tournait autour de la terre et mille autres choses non moins notoires, qui étaient fausses. Cet homme adore sa femme; il en parle avec tendresse, avec vénération. Ça n'est pas vrai.

Elle balbutia, trépignant:

—Avec ça qu'il le sait, cet imbécile, ce crétin, ce taré!

Bondel ne se fâchait pas; il raisonnait.

—Pardon. Ce monsieur n'est pas bête. Il m'a paru au contraire fort intelligent et très fin; et tu ne me feras pas croire qu'un homme d'esprit ne s'aperçoive pas d'une chose pareille dans sa maison, quand les voisins, qui n'y sont pas, dans sa maison, n'ignorent aucun détail de cet adultère, car ils n'ignorent aucun détail, assurément.

Mme Bondel eut un accès de gaieté rageuse qui irrita les nerfs de son mari.

—Ah! ah! ah! tous les mêmes, tous, tous! Avec ça qu'il y en a un seul au monde qui découvre cela, à moins qu'on ne lui mette le nez dessus.

La discussion déviait. Elle partit à fond de train sur l'aveuglement des époux trompés dont il doutait et qu'elle affirmait avec des airs de mépris si personnels qu'il finit par se fâcher.

Alors, ce fut une querelle pleine d'emportement, où elle prit le parti des femmes, où il prit la défense des hommes.

Il eut la fatuité de déclarer:

—Eh bien moi, je te jure que si j'avais été trompé, je m'en serais aperçu, et tout de suite encore. Et je t'aurais fait passer ce goût-là, d'une telle façon, qu'il aurait fallu plus d'un médecin pour te remettre sur pied.

Elle fut soulevée de colère et lui cria dans la figure:

—Toi? toi! Mais tu es aussi bête que les autres, entends-tu!

Il affirma de nouveau:

—Je te jure bien que non.

Elle lâcha un rire d'une telle impertinence qu'il sentit un battement de coeur, et un frisson sur sa peau.

Pour la troisième fois il dit:

—Moi, je l'aurais vu.

Elle se leva, riant toujours de la même façon.

—Non, c'est trop, fit-elle.

Et elle sortit en tapant la porte.

II

Bondel resta seul, très mal à l'aise. Ce rire insolent, provocateur, l'avait touché comme un de ces aiguillons de mouche venimeuse dont on ne sent pas la première atteinte, mais dont la brûlure s'éveille bientôt et devient intolérable.

Il sortit, marcha, rêvassa. La solitude de sa vie nouvelle le poussait à penser tristement, à voir sombre. Le voisin qu'il avait rencontré le matin se trouva tout à coup devant lui. Ils se serrèrent la main et se mirent à causer. Après avoir touché divers sujets, ils en vinrent à parler de leurs femmes. L'un et l'autre semblaient avoir quelque chose a confier, quelque chose d'inexprimable, de vague, de pénible sur la nature même de cet être associé à leur vie: une femme.

Le voisin disait:

—Vrai, on croirait qu'elles ont parfois contre leur mari une sorte d'hostilité particulière, par cela seul qu'il est leur mari. Moi, j'aime ma femme. Je l'aime beaucoup, je l'apprécie et je la respecte; eh bien! elle a quelquefois l'air de montrer plus de confiance et d'abandon à nos amis qu'à moi-même.

Bondel aussitôt pensa: «Ça y est, ma femme avait raison.»

Lorsqu'il eût quitté cet homme, il se remit à songer. Il, sentait en son âme un mélange confus de pensées contradictoires, une sorte de bouillonnement douloureux, et il gardait dans l'oreille le rire impertinent, ce rire exaspéré qui semblait dire: «Mais il en est de toi comme des autres, imbécile.» Certes, c'était là une bravade, une de ces impudentes bravades de femmes qui osent tout, qui risquent tout pour blesser, pour humilier l'homme contre lequel elles sont irritées.

Donc ce pauvre monsieur devait être aussi un mari trompé, comme tant d'autres. Il avait dit, avec tristesse: «Elle a quelquefois l'air de montrer plus de confiance et d'abandon à nos amis qu'à moi-même.» Voilà donc comment un mari,—cet aveugle sentimental que la loi nomme un mari,—formulait ses observations sur les attentions particulières de sa femme pour un autre homme. C'était tout. Il n'avait rien vu de plus. Il était pareil aux autres…. Aux autres!

Puis, comme sa propre femme, à lui, Bondel, avait ri d'une façon bizarre: «Toi aussi, … toi aussi …» Comme elles sont folles et imprudentes ces créatures qui peuvent faire entrer de pareils soupçons dans le coeur pour le seul plaisir de braver.

Il remontait leur vie commune, cherchant dans leurs relations anciennes si elle avait jamais paru montrer à quelqu'un plus de confiance et d'abandon qu'à lui-même. Il n'avait jamais suspecté personne, tant il était tranquille, sûr d'elle, confiant.

Mais oui, elle avait eu un ami, un ami intime, qui pendant près d'un an vint dîner chez eux trois fois par semaine, Tancret, ce bon Tancret, ce brave Tancret, que lui, Bondel, aima comme un frère et qu'il continuait à voir en cachette depuis que sa femme s'était fâchée, il ne savait pourquoi, avec cet aimable garçon.

Il s'arrêta, pour réfléchir, regardant le passé avec des yeux inquiète. Puis une révolte surgit en lui contre lui-même, contre cette honteuse insinuation du moi défiant, du moi jaloux, du moi méchant que nous portons tous. Il se blâma, il s'accusa, il s'injuria, tout en se rappelant les visites, les allures de cet ami que sa femme appréciait tant et qu'elle expulsa sans raison sérieuse. Mais soudain d'autres souvenirs lui vinrent, de ruptures pareilles dues au caractère vindicatif de Mme Bondel qui ne pardonnait jamais un froissement. Il rit alors franchement de lui-même, du commencement d'angoisse qui l'avait étreint; et se souvenant des mines haineuses de son épouse quand il lui disait, le soir, en rentrant: «J'ai rencontré ce bon Tancret, il m'a demandé de tes nouvelles», il se rassura complètement.

Elle répondait toujours: «Quand tu verras ce monsieur, tu peux lui dire que je le dispense de s'occuper de moi.» Oh! de quel air irrité, de quel air féroce elle prononçait ces paroles. Comme on sentait bien qu'elle ne pardonnait pas, qu'elle ne pardonnerait point…. Et il avait pu soupçonner?… même une seconde?… Dieu, quelle bêtise!

Pourtant, pourquoi s'était-elle fâchée ainsi? Elle n'avait jamais raconté le motif précis de cette brouille et la raison de son ressentiment. Elle lui en voulait bien fort! bien fort? Est-ce que?… Mais non…. mais non…. Et Bondel se déclara qu'il s'avilissait lui-même en songeant à des choses pareilles.

Oui, il s'avilissait sans aucun doute, mais il ne pouvait s'empêcher de songer à cela et il se demanda avec terreur si cette idée entrée en lui n'allait pas y demeurer, s'il n'avait pas là, dans le coeur, la larve d'un long tourment. Il se connaissait; il était homme à ruminer son doute, comme il ruminait autrefois ses opérations commerciales, pendant les jours et les nuits, en pesant le pour et le contre, interminablement.

Déjà il devenait agité, il marchait plus vite et perdait son calme. On ne peut rien contre l'Idée. Elle est imprenable, impossible à chasser, impossible à tuer.

Et soudain un projet naquit en lui, hardi, si hardi qu'il douta d'abord s'il l'exécuterait.

Chaque fois qu'il rencontrait Tancret, celui-ci demandait des nouvelles de Mme Bondel; et Bondel répondait: «Elle est toujours un peu fâchée.» Rien de plus,—Dieu … avait-il été assez mari lui-même!… Peut-être!…

Donc il allait prendre le train pour Paris, se rendre chez Tancret et le ramener avec lui, ce soir-là même, en lui affirmant que la rancune inconnue de sa femme était passée. Oui, mais quelle tête ferait Mme Bondel … quelle scène!… quelle fureur!… quel scandale!… Tant pis, tant pis … ce serait la vengeance du rire, et, en las voyant soudain en face l'un de l'autre, sans qu'elle fût prévenue, il saurait bien saisir sur les figures l'émotion de la vérité.

III

Il se rendit aussitôt à la gare, prit son billet, monta dans un wagon et lorsqu'il se sentit emporté par le train qui descendait la rampe du Pecq, il eut un peu peur, une sorte de vertige devant ce qu'il allait oser. Pour ne pas fléchir, reculer, revenir seul, il s'efforça de n'y plus penser, de se distraire sur d'autres idées, de faire ce qu'il avait décidé avec une résolution aveugle, et il se mit à chantonner des airs d'opérette et de café-concert jusqu'à Paris afin d'étourdir sa pensée.

Des envies de s'arrêter le saisirent aussitôt qu'il eut devant lui les trottoirs qui allaient le conduire à la rue de Tancret. Il flâna devant quelques boutiques, remarqua les prix de certains objets, s'intéressa à des articles nouveaux, eut envie de boire un bock, ce qui n'était guère dans ses habitudes, et en approchant du logis de son ami, désira fort ne point le rencontrer.

Mais Tancret était chez lui, seul, lisant. Il fut surpris, se leva, s'écria:

—Ah! Bondel! Quelle chance!

Et Bondel, embarrassé, répondit:

—Oui, mon cher, je suis venu faire quelques courses à Paris et je suis monté pour vous serrer la main.

—Ça c'est gentil, gentil! D'autant plus que vous aviez un peu perdu l'habitude d'entrer chez moi.

—Que voulez-vous, on subit malgré soi des influences, et comme ma femme avait l'air de vous en vouloir!

—Bigre … avait l'air,… elle a fait mieux que cela, puisqu'elle m'a mis à la porte.

—Mais à propos de quoi? Je ne l'ai jamais su, moi.

—Oh! à propos de rien … d'une bêtise … d'une discussion où je n'étais pas de son avis.

—Mais à quel sujet cette discussion?

—Sur une dame que vous connaissez peut-être de nom; Mme Boutin, une de mes amies.

—Ah! Vraiment…. Eh bien! je crois qu'elle ne vous en veut plus, ma femme, car elle m'a parlé de vous, ce matin, en termes fort amicaux.

Tancret eut un tressaillement, et parut tellement stupéfait que pendant quelques instants il ne trouva rien à dire. Puis il reprit:

—Elle vous a parlé de moi … en termes amicaux….

—Mais oui.

—Vous en êtes sûr?

—Parbleu?… je ne rêve pas.

—Et puis?…

—Et puis … comme je venais à Paris, j'ai cru vous faire plaisir en vous le disant.

—Mais oui…. Mais oui….

Bondel parut hésiter, puis, après un petit silence:

—J'avais même une idée … originale.

—Laquelle?

—Vous ramener avec moi pour dîner à la maison.

A cette proposition, Tancret, d'un naturel prudent, parut inquiet.

—Oh! vous croyez … est-ce possible … ne nous exposons-nous pas à … à … des histoires….

—Mais non … mais non.

—C'est que … vous savez … elle a de la rancune, Mme Bondel.

—Oui, mais je vous assure qu'elle ne vous en veut plus. Je suis même convaincu que cela lui fera grand plaisir de vous voir comme ça, à l'improviste.

—Vrai?

—Oh! vrai.

—Eh bien! allons, mon cher. Moi, je suis enchanté. Voyez-vous, cette brouille-là me faisait beaucoup de peine.

Et ils se mirent en route vers la gare Saint-Lazare en se tenant par le bras.

Le trajet fut silencieux. Tous deux semblaient perdus en des songeries profondes. Assis l'un en face de l'autre, dans le wagon, ils se regardaient sans parler, constatant l'un et l'autre qu'ils étaient pâles.

Puis ils descendirent du train et se reprirent le bras, comme pour s'unir contre un danger. Après quelques minutes de marche ils s'arrêtèrent, un peu haletants tous les deux, devant la maison des Bondel.

Bondel fit entrer son ami, le suivit dans le salon, appela sa bonne et lui dit: «Madame est ici?»

—Oui monsieur.

—Priez-la de descendre tout de suite, s'il vous plaît.

—Oui, monsieur.

Et ils attendirent, tombés sur deux fauteuils, émus à présent de la même envie de s'en aller au plus vite, avant que n'apparût sur le seuil la grande personne redoutée.

Un pas connu, un pas puissant descendit les marches de l'escalier. Une main toucha la serrure, et les yeux des deux hommes virent tourner la poignée de cuivre. Puis la porte s'ouvrit toute grande et Mme Bondel s'arrêta, voulant voir avant d'entrer.

Donc elle regarda, rougit, frémit, recula d'un demi-pas, puis demeura immobile, le sang aux joues et les mains posées sur les deux murs de l'entrée.

Tancret, pâle à présent comme s'il allait défaillir, s'était levé, laissant tomber son chapeau, qui roula sur le parquet. Il balbutiait.

—Mon Dieu … Madame … c'est moi … j'ai cru … j'ai osé…. Cela me faisait tant de peine …

Comme elle ne répondait pas, il reprit:

—Me pardonnez-vous … enfin?

Alors, brusquement, emportée par une impulsion, elle marcha vers lui les deux mains tendues; et quand il eut pris, serré et gardé ces deux mains, elle dit, avec une petite voix émue, brisée, défaillante, que son mari ne lui connaissait point:

—Ah! mon cher ami…. Ça me fait bien plaisir!

Et Bondel, qui les contemplait, se sentit glacé de la tête aux pieds, comme si on l'eût trempé dans un bain froid.

LE MASQUE

Il y avait bal costumé, à l'Élysée-Montmartre, ce soir-là. C'était à l'occasion de la Mi-Carême, et la foule entrait, comme l'eau dans une vanne d'écluse, dans le couloir illuminé qui conduit à la salle de danse. Le formidable appel de l'orchestre, éclatant comme un orage de musique, crevait les murs et le toit, se répandait sur le quartier, allait éveiller, par les rues et jusqu'au fond des maisons voisines, cet irrésistible désir de sauter, d'avoir chaud, de s'amuser qui sommeille au fond de l'animal humain.

Et les habitués du lieu s'en venaient aussi des quatre coins de Paris, gens de toutes les classes, qui aiment le gros plaisir tapageur, un peu crapuleux, frotté de débauche. C'étaient des employés, des souteneurs, des filles, des filles de tous draps, depuis le coton vulgaire jusqu'à la plus fine batiste, des filles riches, vieilles et diamantées, et des filles pauvres, de seize ans, pleines d'envie de faire la fête, d'être aux hommes, de dépenser de l'argent. Des habits noirs élégants en quête de chair fraîche, de primeurs déflorées, mais savoureuses, rôdaient dans cette foule échauffée, cherchaient, semblaient flairer, tandis que les masques paraissaient agités surtout par le désir de s'amuser. Déjà des quadrilles renommés amassaient autour de leurs bondissements une couronne épaisse de public. La haie onduleuse, la pâte remuante de femmes et d'hommes qui encerclait les quatre danseurs se nouait autour comme un serpent, tantôt rapprochée, tantôt écartée suivant les écarts des artistes. Les deux femmes, dont les cuisses semblaient attachées au corps par des ressorts de caoutchouc, faisaient avec leurs jambes des mouvements surprenants. Elles les lançaient en l'air avec tant de vigueur que le membre paraissait s'envoler vers les nuages, puis soudain les écartant comme si elles se fussent ouvertes jusqu'à mi-ventre, glissant l'une en avant, l'autre en arrière, elles touchaient le sol de leur centre par un grand écart rapide, répugnant et drôle.

Leurs cavaliers bondissaient, tricotaient des pieds, s'agitaient, les bras remués et soulevés comme des moignons d'ailes sans plumes, et on devinait, sous leurs masques, leur respiration essoufflée.

Un d'eux, qui avait pris place dans le plus réputé des quadrilles pour remplacer une célébrité absente, le beau «Songe-au-Gosse», et qui s'efforçait de tenir tête à l'infatigable «Arête-de-Veau» exécutait des cavaliers seuls bizarres qui soulevaient la joie et l'ironie du public.

Il était maigre, vêtu en gommeux, avec un joli masque verni sur le visage, un masque à moustache blonde frisée que coiffait une perruque à boucles.

Il avait l'air d'une figure de cire du musée Grévin, d'une étrange et fantasque caricature du charmant jeune homme des gravures de mode, et il dansait avec un effort convaincu, mais maladroit, avec un emportement comique. Il semblait rouillé à côté des autres, en essayant d'imiter leurs gambades; il semblait perclus, lourd comme un roquet jouant avec des lévriers. Des bravos moqueurs l'encourageaient. Et lui, ivre d'ardeur, gigotait avec une telle frénésie que, soudain, emporté par un élan furieux, il alla donner de la tête dans la muraille du public qui se fendit devant lui pour le laisser passer, puis se referma autour du corps inerte, étendu sur le ventre, du danseur inanimé.

Des hommes le ramassèrent, l'emportèrent. On criait: «un médecin.» Un monsieur se présenta, jeune, très élégant, en habit noir avec de grosses perles à sa chemise de bal. «Je suis professeur à la Faculté», dit-il d'une voix modeste. On le laissa passer, et il rejoignit dans une petite pièce pleine de cartons comme un bureau d'agent d'affaires, le danseur toujours sans connaissance qu'on allongeait sur des chaises. Le docteur voulut d'abord ôter le masque et reconnut qu'il était attaché d'une façon compliquée avec une multitude de menus fils de métal, qui le liaient adroitement aux bords de sa perruque et enfermaient la tête entière dans une ligature solide dont il fallait avoir le secret. Le cou lui-même était emprisonné dans une fausse peau qui continuait le menton, et cette peau de gant, peinte comme de la chair, attenait au col de la chemise.

Il fallut couper tout cela avec de forts ciseaux; et quand le médecin eut fait, dans ce surprenant assemblage, une entaille allant de l'épaule à la tempe, il entr'ouvrit cette carapace et y trouva une vieille figure d'homme usée, pâle, maigre et ridée. Le saisissement fut tel parmi ceux qui avaient apporté ce jeune masque frisé, que personne ne rit, que personne ne dit un mot.

On regardait, couché sur des chaises de paille, ce triste visage aux yeux fermés, barbouillé de poils blancs, les uns longs, tombant du front sur la face, les autres courts, poussés sur les joues et le menton, et, à côté de cette pauvre tête, ce petit, ce joli masque verni, ce masque frais qui souriait toujours.

L'homme revint à lui après être demeuré longtemps sans connaissance, mais il paraissait encore si faible, si malade que le médecin redoutait quelque complication dangereuse.

—Où demeurez-vous? dit-il.

Le vieux danseur parut chercher dans sa mémoire, puis se souvenir, et il dit un nom de rue que personne ne connaissait. Il fallut donc lui demander encore des détails sur le quartier. Il les fournissait avec une peine infinie, avec une lenteur et une indécision qui révélaient le trouble de sa pensée.

Le médecin reprit:

—Je vais vous reconduire moi-même.

Une curiosité l'avait saisi de savoir qui était cet étrange baladin, de voir où gîtait ce phénomène sauteur.

Et un fiacre bientôt les emporta tous deux, de l'autre côté des buttes
Montmartre.

C'était dans une haute maison d'aspect pauvre, où montait un escalier gluant, une de ces maisons toujours inachevées, criblées de fenêtres, debout entre deux terrains vagues, niches crasseuses où habite une foule d'êtres guenilleux et misérables.

Le docteur, cramponné à la rampe, tige de bois tournante où la main restait collée, soutint jusqu'au quatrième étage le vieil homme étourdi qui reprenait des forces.

La porte à laquelle ils avaient frappé s'ouvrit et une femme apparut, vieille aussi, propre, avec un bonnet de nuit bien blanc encadrant une tête osseuse, aux traits accentués, une de ces grosses têtes bonnes et rudes des femmes d'ouvrier laborieuses et fidèles. Elle s'écria:

—Mon Dieu! qu'est-ce qu'il a eu?

Lorsque la chose eut été dite en vingt paroles, elle se rassura, et rassura le médecin lui-même, en lui racontant que, souvent déjà, pareille aventure était arrivée.

—Faut le coucher, monsieur, rien autre chose, il dormira, et d'main n'y paraîtra plus.

Le docteur reprit:

—Mais c'est à peine s'il peut parler.

—Oh! c'est rien, un peu d'boisson, pas autre chose. Il n'a pas dîné pour être souple, et puis il a bu deux vertes, pour se donner de l'agitation. La verte, voyez-vous, ça lui r'fait des jambes, mais ça lui coupe les idées et les paroles. Ça n'est plus de son âge de danser comme il fait. Non, vrai, c'est à désespérer qu'il ait jamais une raison!

Le médecin, surpris, insista.

—Mais pourquoi danse-t-il d'une pareille façon, vieux comme il est?

Elle haussa les épaules, devenue rouge sous la colère qui l'excitait peu à peu.

—Ah! oui, pourquoi! Parlons-en, pour qu'on le croie jeune sous son masque, pour que les femmes le prennent encore pour un godelureau et lui disent des cochonneries dans l'oreille, pour se frotter à leur peau, à toutes leurs sales peaux avec leurs odeurs et leurs poudres et leurs pommades … Ah! c'est du propre! Allez, j'en ai eu une vie, moi, monsieur, depuis quarante ans que cela dure … Mais faut le coucher d'abord pour qu'il ne prenne pas mal. Ça ne vous ferait-il rien de m'aider. Quand il est comme ça, je n'en finis pas, toute seule.

Le vieux était assis sur son lit, l'air ivre, ses longs cheveux blancs tombés sur le visage.

Sa compagne le regardait avec des yeux attendris et furieux. Elle reprit:

—Regardez s'il n'a pas une belle tête pour son âge; et faut qu'il se déguise en polisson pour qu'on le croie jeune. Si c'est pas une pitié! Vrai, qu'il a une belle tête, monsieur? Attendez, j'vais vous la montrer avant de le coucher.

Elle alla vers une table qui portait la cuvette, le pot à eau, le savon, le peigne et la brosse. Elle prit la brosse, puis revint vers le lit et relevant toute la chevelure emmêlée du pochard, elle lui donna, en quelques instants, une figure de modèle de peintre, à grandes boucles tombant sur le cou. Puis, reculant afin de le contempler.

—Vrai qu'il est bien, pour son âge?

—Très bien, affirma le docteur qui commençait à s'amuser beaucoup.

Elle ajouta:

—Et si vous l'aviez connu quand il avait vingt-cinq ans! Mais faut le mettre au lit; sans ça ses vertes lui tourneraient dans le ventre. Tenez, monsieur, voulez-vous tirer sa manche?… plus haut … comme ça … bon…. la culotte maintenant…. attendez, je vais lui ôter ses chaussures … c'est bien.—À présent, tenez-le debout pour que j'ouvre le lit … voilà … couchons-le … si vous croyez qu'il se dérangera tout à l'heure pour me faire de la place, vous vous trompez. Faut que je trouve mon coin, moi, n'importe où. Ça ne l'occupe pas. Ah! jouisseur, va!

Dès qu'il se sentit étendu dans ses draps, le bonhomme ferma les yeux, les rouvrit, les ferma de nouveau, et dans toute sa figure satisfaite apparaissait la résolution énergique de dormir.

Le docteur, en l'examinant avec un intérêt sans cesse accru, demanda:

—Alors il va faire le jeune homme dans les bals costumés?

—Dans tous, monsieur, et il me revient au matin dans un état qu'on ne se figure pas. Voyez-vous, c'est le regret qui le conduit là et qui lui fait mettre une figure de carton sur la sienne. Oui, le regret de n'être plus ce qu'il a été, et puis de n'avoir plus ses succès!

Il dormait maintenant, et commençait à ronfler. Elle le contemplait d'un air apitoyé, et elle reprit:

—Ah! il en a eu des succès, cet homme-là! Plus qu'on ne croirait, monsieur, plus que les plus beaux messieurs du monde et que tous les ténors et que tous les généraux.

—Vraiment? Que faisait-il donc?

—Oh! ça va vous étonner d'abord, vu que vous ne l'avez pas connu dans son beau temps. Moi, quand je l'ai rencontré, c'était à un bal aussi, car il les a toujours fréquentés. J'ai été prise en l'apercevant, mais prise comme un poisson avec une ligne. Il était gentil, monsieur, gentil à faire pleurer quand on le regardait, brun comme un corbeau, et frisé, avec des yeux noirs aussi grands que des fenêtres. Ah! oui, c'était un joli garçon. Il m'a emmenée ce soir-là, et je ne l'ai plus quitté, jamais, pas un jour, malgré tout! Oh! il m'en a fait voir de dures!

Le docteur demanda:

—Vous êtes mariés?

Elle répondit simplement:

—Oui, monsieur, … sans ça il m'aurait lâchée comme les autres. J'ai été sa femme et sa bonne, tout, tout ce qu'il a voulu … et il m'en a fait pleurer … des larmes que je ne lui montrais pas! Car il me racontait ses aventures, à moi … à moi … monsieur … sans comprendre quel mal ça me faisait de l'écouter …

—Mais quel métier faisait-il, enfin?

—C'est vrai … j'ai oublié de vous le dire. Il était premier garçon chez Martel, mais un premier comme on n'en avait jamais eu … un artiste à dix francs l'heure, en moyenne …

—Martel?… qui ça, Martel?…

—Le coiffeur, monsieur, le grand coiffeur de l'Opéra qui avait toute la clientèle des actrices. Oui, toutes les actrices les plus huppées se faisaient coiffer par Ambroise et lui donnaient des gratifications qui lui ont fait une fortune. Ah! monsieur, toutes les femmes sont pareilles, oui, toutes. Quand un homme leur plaît, elles se l'offrent. C'est si facile … et ça fait tant de peine à apprendre. Car il me disait tout … il ne pouvait pas se taire … non, il ne pouvait pas. Ces choses-là donnent tant de plaisir aux hommes! plus de plaisir encore à dire qu'à faire peut-être.

Quand je le voyais rentrer le soir, un peu pâlot, l'air content, l'oeil brillant, je me disais: «Encore une. Je suis sûre qu'il en a levé encore une». Alors j'avais envie de l'interroger, une envie qui me cuisait le coeur, et aussi une autre envie de ne pas savoir, de l'empêcher de parler s'il commençait. Et nous nous regardions.

Je savais bien qu'il ne se tairait pas, qu'il allait en venir à la chose. Je sentais cela à son air, à son air de rire, pour me faire comprendre. «J'en ai une bonne aujourd'hui, Madeleine.» Je faisais semblant de ne pas voir, de ne pas deviner; et je mettais le couvert; j'apportais la soupe; je m'asseyais en face de lui.

Dans ces moments-là, monsieur, c'est comme si on m'avait écrasé mon amitié pour lui dans le corps, avec une pierre. Ça fait mal, allez, rudement. Mais il ne saisissait pas, lui, il ne savait pas; il avait besoin de conter cela à quelqu'un, de se vanter, de montrer combien on l'aimait … et il n'avait que moi à qui le dire … vous comprenez … que moi … Alors … il fallait bien l'écouter et prendre ça comme du poison.

Il commençait à manger sa soupe et puis il disait:

—Encore une, Madeleine.

Moi je pensais: «Ça y est. Mon Dieu, quel homme! Faut-il que je l'aie rencontré.»

Alors, il partait: «Encore une, et puis une chouette …» Et c'était une petite du Vaudeville ou bien une petite des Variétés, et puis aussi des grandes, les plus connues de ces dames de théâtre. Il me disait leurs noms, leurs mobiliers, et tout, tout, oui tout, monsieur … Des détails à m'arracher le coeur. Et il revenait là-dessus, il recommençait son histoire, d'un bout à l'autre, si content que je faisais semblant de rire pour qu'il ne se fâche pas contre moi.

Ce n'était peut-être pas vrai tout ça! Il aimait tant se glorifier qu'il était bien capable d'inventer des choses pareilles! C'était peut-être vrai aussi! Ces soirs-là, il faisait semblant d'être fatigué, de vouloir se coucher après souper. On soupait à onze heures, monsieur, car il ne rentrait jamais plus tôt, à cause des coiffures de soirée.

Quand il avait fini son aventure, il fumait des cigarettes en se promenant dans la chambre, et il était si joli garçon, avec sa moustache et ses cheveux frisés, que je pensais: «C'est vrai, tout de même, ce qu'il raconte. Puisque j'en suis folle, moi, de cet homme-là, pourquoi donc les autres n'en seraient-elles pas aussi toquées.» Ah! j'en ai eu des envies de pleurer, et de crier, et de me sauver, et de me jeter par la fenêtre, tout en desservant la table pendant qu'il fumait toujours. Il bâillait, en ouvrant la bouche, pour me montrer combien il était las, et il disait deux ou trois fois avant de se mettre au lit. «Dieu que je dormirai bien cette nuit!»

Je ne lui en veux pas, car il ne savait point combien il me peinait? Non, il ne pouvait pas le savoir! il aimait se vanter des femmes comme un paon qui fait la roue. Il en était arrivé à croire que toutes le regardaient et le voulaient.

Ça a été dur quand il a vieilli.

Oh! monsieur, quand j'ai vu son premier cheveu blanc, j'ai eu un saisissement à perdre le souffle, et puis une joie—une vilaine joie—mais si grande, si grande!!! Je me suis dit: «C'est la fin … c'est la fin …» Il m'a semblé qu'on allait me sortir de prison. Je l'aurais donc pour moi toute seule, quand les autres n'en voudraient plus.

C'était un matin, dans notre lit.—Il dormait encore, et je me penchais sur lui pour le réveiller en l'embrassant lorsque j'aperçus dans ses boucles, sur la tempe, un petit fil qui brillait comme de l'argent. Quelle surprise! Je n'aurais pas cru cela possible! D'abord j'ai pensé à l'arracher pour qu'il ne le vît pas, lui! mais, en regardant bien j'en aperçus un autre plus haut. Des cheveux blancs! il allait avoir des cheveux blancs! J'en avais le coeur battant et une moiteur à la peau; pourtant, j'étais bien contente, au fond!

C'est laid de penser ainsi, mais j'ai fait mon ménage de bon coeur ce matin-là, sans le réveiller encore; et quand il eut ouvert les yeux, tout seul, je lui dis:

—Sais-tu ce que j'ai découvert pendant que tu dormais?

—Non.

—J'ai découvert que tu as des cheveux blancs.

Il eut une secousse de dépit qui le fit asseoir comme si je l'avais chatouillé et il me dit d'un air méchant:

—C'est pas vrai!

—Oui, sur la tempe gauche. Il y en a quatre.

Il sauta du lit pour courir à la glace.

Il ne les trouvait pas. Alors je lui montrai le premier, le plus bas, le petit frisé, et je lui disais:

—Ça n'est pas étonnant avec la vie que tu mènes. D'ici à deux ans tu seras fini.

Eh bien! monsieur, j'avais dit vrai, deux ans après on ne l'aurait pas reconnu. Comme ça change vite un homme! Il était encore beau garçon mais il perdait sa fraîcheur, et les femmes ne le recherchaient plus. Ah! j'en ai mené une dure d'existence, moi, en ce temps-là! il m'en a fait voir de cruelles! Rien ne lui plaisait, rien de rien. Il a quitté son métier pour la chapellerie, dans quoi il a mangé de l'argent. Et puis il a voulu être acteur sans y réussir, et puis il s'est mis à fréquenter les bals publics. Enfin, il a eu le bon sens de garder un peu de bien, dont nous vivons. Ça suffit, mais ça n'est pas lourd! Dire qu'il a eu presque une fortune à un moment.

Maintenant vous voyez ce qu'il fait. C'est comme une frénésie qui le tient. Faut qu'il soit jeune, faut qu'il danse avec des femmes qui sentent l'odeur et la pommade. Pauvre vieux chéri, va!

Elle regardait, émue, prête à pleurer, son vieux mari qui ronflait. Puis, s'approchant de lui à pas légers, elle mit un baiser dans ses cheveux. Le médecin s'était levé, et se préparait à s'en aller, ne trouvant rien à dire devant ce couple bizarre.

Alors, comme il partait, elle demanda:

—Voulez-vous tout de même me donner votre adresse. S'il était plus malade j'irais vous chercher.

UN PORTRAIT

Tiens, Milial! dit quelqu'un près de moi.

Je regardai l'homme qu'on désignait, car, depuis longtemps j'avais envie de connaître ce Don Juan.

Il n'était plus jeune. Les cheveux gris, d'un gris trouble, ressemblaient un peu à ces bonnets à poil dont se coiffent certains peuples du Nord, et sa barbe fine, assez longue, tombant sur la poitrine, avait aussi des airs de fourrure. Il causait avec une femme, penché vers elle, parlant à voix basse, en la regardant avec un oeil doux, plein d'hommages et de caresses.

Je savais sa vie, ou du moins ce qu'on en connaissait. Il avait été aimé follement, plusieurs fois; et des drames avaient eu lieu où son nom se trouvait mêlé. On parlait de lui comme d'un homme très séduisant, presque irrésistible. Lorsque j'interrogeais les femmes qui faisaient le plus son éloge, pour savoir d'où lui venait cette puissance, elles répondaient toujours, après avoir quelque temps cherché:

—Je ne sais pas … c'est du charme.

Certes, il n'était pas beau. Il n'avait rien des élégances dont nous supposons doués les conquérants de coeurs féminins. Je me demandais, avec intérêt, où était cachée sa séduction. Dans l'esprit?… On ne m'avait jamais cité ses mots ni même célébré son intelligence … Dans le regard?… Peut-être … Ou dans la voix?… La voix de certains êtres a des grâces sensuelles, irrésistibles, la saveur des choses exquises à manger. On a faim de les entendre, et le son de leurs paroles pénètre en nous comme une friandise.

Un ami passait. Je lui demandai:

—Tu connais M. Milial?

—Oui.

—Présente-nous donc l'un à l'autre.

Une minute plus tard, nous échangions une poignée de main et nous causions entre deux portes. Ce qu'il disait était juste, agréable à entendre, sans contenir rien de supérieur. La voix en effet, était belle, douce, caressante, musicale; mais j'en avais entendu de plus prenantes, de plus remuantes. On l'écoutait avec plaisir, comme on regarderait couler une jolie source. Aucune tension de pensée n'était nécessaire pour le suivre, aucun sous-entendu ne surexcitait la curiosité, aucune attente ne tenait en éveil l'intérêt. Sa conversation était plutôt reposante et n'allumait point en nous soit un vif désir de répondre et de contredire, soit une approbation ravie.

Il était d'ailleurs aussi facile de lui donner la réplique que de l'écouter. La réponse venait aux lèvres d'elle-même, dès qu'il avait fini de parler, et les phrases allaient vers lui comme si ce qu'il avait dit les faisait sortir de la bouche naturellement.

Une réflexion me frappa bientôt. Je le connaissais depuis un quart d'heure, et il me semblait qu'il était un de mes anciens amis, que tout, de lui, m'était familier depuis longtemps: sa figure, ses gestes, sa voix, ses idées.

Brusquement, après quelques instants de causerie, il me paraissait installé dans mon intimité. Toutes les portes étaient ouvertes entre nous, et je lui aurais fait peut-être, sur moi-même, s'il les avait sollicitées, ces confidences que, d'ordinaire, on ne livre qu'aux plus anciens camarades.

Certes, il y avait là un mystère. Ces barrières fermées entre tous les êtres, et que le temps pousse une à une, lorsque la sympathie, les goûts pareils, une même culture intellectuelle et des relations constantes les ont décadenassées peu à peu, semblaient ne pas exister entre lui et moi, et, sans doute, entre lui et tous ceux, hommes et femmes, que le hasard jetait sur sa route.

Au bout d'une demi-heure, nous nous séparâmes en nous promettant de nous revoir souvent, et il me donna son adresse après m'avoir invité à déjeuner, le surlendemain.

Ayant oublié l'heure, j'arrivai trop tôt; il n'était pas rentré. Un domestique correct et muet ouvrît devant moi un beau salon un peu sombre, intime, recueilli. Je m'y sentis à l'aise, comme chez moi. Que de fois j'ai remarqué l'influence des appartements sur le caractère et sur l'esprit! Il y a des pièces où on se sent toujours bête; d'autres, au contraire, où on se sent toujours verveux. Les unes attristent, bien que claires, blanches et dorées; d'autres égayent, bien que tenturées d'étoffes calmes. Notre oeil, comme notre coeur, a ses haines et ses tendresses, dont souvent il ne nous fait point part, et qu'il impose secrètement, furtivement, à notre humeur. L'harmonie des meubles, des murs, le style d'un ensemble agissent instantanément sur notre nature intellectuelle comme l'air des bois, de la mer ou de la montagne modifie notre nature physique.

Je m'assis sur un divan disparu sous les coussins, et je me sentis soudain soutenu, porté, capitonné par ces petits sacs de plume couverts de soie, comme si la forme et la place de mon corps eussent été marquées d'avance sur ce meuble.

Puis je regardai. Rien d'éclatant dans la pièce; partout de belles choses modestes, des meubles simples et rares, des rideaux d'Orient qui ne semblaient pas venir du Louvre, mais de l'intérieur d'un harem, et, en face de moi, un portrait de femme. C'était un portrait de moyenne grandeur, montrant la tête et le haut du corps, et les mains qui tenaient un livre. Elle était jeune nu-tête, coiffée de bandeaux plats, souriant un peu tristement. Est-ce parce qu'elle avait la tête nue, ou bien par l'impression de son allure si naturelle, mais jamais portrait de femme ne me parut être chez lui autant que celui-là, dans ce logis. Presque tous ceux que je connais sont en représentation, soit que la dame ait des vêtements d'apparat, une coiffure seyante, un air de bien savoir qu'elle pose devant le peintre d'abord, et ensuite devant tous ceux qui la regarderont, soit qu'elle ait pris une attitude abandonnée dans un négligé bien choisi.

Les unes sont debout, majestueuses, en pleine beauté, avec un air de hauteur qu'elles n'ont pas dû garder longtemps dans l'ordinaire de la vie. D'autres minaudent, dans l'immobilité de la toile; et toutes ont un rien, une fleur ou un bijou, un pli de robe ou de lèvre qu'on sent posé par le peintre, pour l'effet. Qu'elles portent un chapeau, une dentelle sur la tête, ou leurs cheveux seulement, on devine en elles quelque chose qui n'est point tout à fait naturel. Quoi? On l'ignore, puisqu'on ne les a pas connues, mais on le sent. Elles semblent en visite quelque part, chez des gens à qui elles veulent plaire, à qui, elles veulent se montrer avec tout leur avantage; et elles ont étudié leur attitude, tantôt modeste, tantôt hautaine.

Que dire de celle-là? Elle était chez elle, et seule. Oui, elle était seule, car elle souriait comme on sourit quand on pense solitairement à quelque chose de triste et de doux, et non comme on sourit quand on est regardée. Elle était tellement seule, et chez elle, qu'elle faisait le vide en tout ce grand appartement, le vide absolu. Elle l'habitait, l'emplissait, l'animait seule; il y pouvait entrer beaucoup de monde, et tout ce monde pouvait parler, rire, même chanter; elle y serait toujours seule, avec un sourire solitaire, et, seule, elle le rendrait vivant, de son regard de portrait.

Il était unique aussi, ce regard. Il tombait sur moi tout droit, caressant et fixe, sans me voir. Tous les portraits savent qu'ils sont contemplés, et ils répondent avec les yeux, avec des yeux qui voient, qui pensent, qui nous suivent, sans nous quitter, depuis notre entrée jusqu'à notre sortie de l'appartement qu'ils habitent.

Celui-là ne me voyait pas, ne voyait rien, bien que son regard fût planté sur moi, tout droit. Je me rappelai le vers surprenant de Baudelaire:

Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait.

Ils m'attiraient, en effet, d'une façon irrésistible, jetaient en moi un trouble étrange, puissant, nouveau, ces yeux peints, qui avaient vécu, ou qui vivaient encore, peut-être. Oh! quel charme infini et amollissant comme une brise qui passe, séduisant comme un ciel mourant de crépuscule lilas, rose et bleu, et un peu mélancolique comme la nuit qui vient derrière sortait de ce cadre sombre et de ces yeux impénétrables. Ces yeux, ces yeux créés par quelques coups de pinceau, cachaient en eux le mystère de ce qui semble être et n'existe pas, de ce qui peut apparaître en un regard de femme, de ce qui fait germer l'amour en nous.

La porte s'ouvrit. M. Milial entrait. Il s'excusa d'être en retard. Je m'excusai d'être en avance. Puis je lui dis:

—Est-il indiscret de vous demander quelle est cette femme?

Il répondit:

—C'est ma mère, morte toute jeune.

Et je compris alors d'où venait l'inexplicable séduction de cet homme!