Quoy! ne l’avois-je assez en mes vœux désirée?
N’estoit-elle assez belle ou bien assez parée?
Estoit-elle à mes yeux sans grâce et sans appas?
Son sang n’estoit-il pas issu d’un lieu trop bas?
Sa race, sa maison n’estoit-elle estimée?
Ne valoit-elle point la peine d’estre aimée?
Inhabile au plaisir, n’avoit-elle de quoy?
Estoit-elle trop laide ou trop belle, pour moy?
Ha! cruel souvenir! Cependant je l’ay euë,
Impuissant que je suis, en mes bras toute nuë,
Et n’ay peu, le voulant tous deux esgallement,
Contenter nos désirs en ce contentement!
Au surplus, à ma honte, Amour, que te diray-je?
Elle mit en mon col ses bras plus blancs que neige,
Et sa langue mon cœur par ma bouche embrasa:
Bref, tout ce qu’ose Amour, ma Déesse l’osa.
Me suggérant la manne en sa lèvre amassée,
Sa cuisse se tenoit en la mienne entassée.
Les yeux luy petilloient d’un désir langoureux,
Et son ame exhalloit maint soupir amoureux.
Sa langue, en bégayant, d’une façon mignarde,
Me disoit: «Mais, mon cœur, qu’est-ce qui vous retarde?
N’aurois-je point en moy quelque chose qui peust
Offenser vos désirs ou bien qui vous depleust?
Ma grâce, ma façon, ha! Dieu! ne vous plaist-elle!
Quoy! n’ay-je assez d’amour ou ne suis-je assez belle?»
Cependant, de la main animant ses discours,
Je trompois, impuissant, sa flamme et mes amours,
Et comme un tronc de bois, charge lourde et pesante,
Je n’avois rien en moy de personne vivante.
Mes membres languissans, perclus et refroidis,
Par ses attouchemens n’estoient moins engourdis.
Mais quoy! que deviendray-je en l’extrême vieillesse,
Puisque je suis retif au fort de ma jeunesse?
Et si, las! je ne puis, et jeune et vigoureux,
Savourer la douceur du plaisir amoureux?
Ha! j’en rougis de honte, et dépite mon âge,
Age de peu de force et de peu de courage,
Qui ne me permet pas, en cest accouplement,
Donner ce qu’en amour peut donner un amant;
Car, Dieu! ceste beauté, par mon deffaut trompée,
Se leva le matin, de ses larmes trempée,
Que l’amour, de dépit, écouloit de ses yeux,
Ressemblant à l’Aurore, alors qu’ouvrant les cieux.
Elle sort de son lict, honteuse et dépitée
D’avoir, sans un baiser, consommé sa nuictée,
Quand baignant tendrement la terre de ses pleurs.
De chagrin et d’amour elle enjette ses fleurs.
Pour flatter mon deffaut, de quoy me sert la gloire,
De mon amour passée inutile mémoire!
Quand, aimant ardamment et ardamment aimé,
Tant plus je combattois, plus j’estois animé;
Guerrier infatigable en ce doux exercice,
Par dix ou douze fois je rentrois dans la lice,
Où, vaillant et adroit, après avoir brisé,
Des chevaliers d’amour j’estois le plus prisé...
Mais de cet accident je fais un mauvais conte,
Si mon honneur passé maintenant est ma honte,
Et si le souvenir, trop prompt de m’outrager,
Par le plaisir receu ne me peut soulager.
O ciel! il falloit bien qu’ensorcelé je fusse,
Ou, trop ardant d’amour, que je ne m’aperceusse
Que l’œil d’un envieux nos desseins empeschoit
Et sur mon corps perclus son venin espanchoit.
Mais qui pourroit atteindre au poinct de son mérite?
Veu que toute grandeur pour elle est trop petite,
Si, par l’égal, ce charme a force contre nous,
Autre que Jupiter n’en peut estre jaloux:
Luy seul, comme envieux d’une chose si belle,
Par l’émulation seroit seul digne d’elle.
Hé quoy! là haut au ciel mets-tu les armes bas,
Amoureux Jupiter? Que ne viens-tu çà-bas
Jouir d’une beauté, sur les autres aimable?
Assez de tes amours n’a caqueté la Fable:
C’est ores que tu dois, en amour vif et prompt,
Te mettre encore un coup les armes sur le front;
Cacher ta déité dessous un blanc plumage;
Prendre le feint semblant d’un satyre sauvage,
D’un serpent, d’un cocu, et te répandre encor,
Alambiqué d’amour, en grosses gouttes d’or,
Et puisque sa faveur, à moy seul octroyée,
Indigne que je suis, fut si mal employée,
Faveur qui de mortel m’eût fait égal aux dieux,
Si le Ciel n’eût esté sur mon bien envieux!
Mais, encor tout bouillant de mes flammes premieres,
De quels vœux redoublez et de quelles prieres,
Iray-je derechef les Dieux sollicitant,
Si d’un bienfait nouveau j’en attendois autant;
Si mes deffauts passez leurs beautez mécontentent
Et si de leurs bienfaits je croy qu’ils se repentent?
Or, quand je pense, ô Dieux! quel bien m’est advenu!
Avoir veu dans un lict ses beaux membres à nu,
La tenir languissante entre mes bras couchée,
De mesme affection la voir estre touchée,
Me baiser haletant d’amour et de desir,
Par ses chatouillemens resveiller le plaisir!
Ha! Dieux! ce sont des traits si sensibles aux ames,
Qu’ils pourroient l’Amour mesme eschauffer de leurs flammes
Si plus froid que la mort ils ne m’eussent trouvé,
Des mystères d’amour amant trop reprouvé!
Je l’avois cependant, ivre d’amour extresme;
Mais si je l’eus ainsi, elle ne m’eust de mesme.
O malheur! et de moy elle n’eust seulement
Que des baisers d’un frère et non pas d’un amant!
En vain, cent et cent fois, je m’efforce à luy plaire.
Non plus qu’à mon désir je n’y puis satisfaire.
Et la honte pour lors, qui me saisit le cœur.
Pour m’achever de peindre, esteignit ma vigueur.
Comme elle reconnut, femme mal satisfaite,
Qu’elle y perdoit son temps, du lict elle se jette.
Prend sa juppe, se lace, et puis, en se moquant,
D’un ris et de ces mots elle m’alla picquant:
«Non, si j’estois lascive ou d’amour occupée,
Je me pourrois fascher d’avoir esté trompée.
Mais puisque mon désir n’est si vif ni si chaud,
Mon tiede naturel m’oblige à ton deffaut:
Mon amour satisfaicte aime ton impuissance,
Et tire de ta faute assez de recompence,
Qui, tousjours dilayant, m’a fait, par le desir,
Esbattre plus longtemps à l’ombre du plaisir.»
Mais estant la douceur par l’effort divertie,
La fureur à la fin rompit sa modestie,
Et dit en esclatant: «Pourquoy me trompes-tu?
Ton impudence à tort a vanté ta vertu.
Si en d’autres amours ta vigueur s’est usée,
Quel honneur reçois-tu de m’avoir abusée?»
Assez d’autres propos le dépit luy dictoit;
Le feu de son desdain par sa bouche sortoit.
Enfin, voulant cacher ma honte et sa colère,
Elle couvrit son front d’une meilleure chère,
Se conseille au miroir, ses femmes appela,
Et, se lavant les mains, le fait dissimula.
Belle dont la beauté si digne d’estre aymée
Eust rendu des plus morts la froideur enflammée,
Je confesse ma honte, et, de regret touché,
Par les pleurs que j’espands j’accuse mon péché:
Péché d’autant plus grand que grande est ma jeunesse.
Si homme j’ay failly, pardonnez-moy, déesse.
J’avouë estre fort grand le crime que j’ay fait;
Pourtant, jusqu’à la mort, si n’avois-je forfait,
Si ce n’est à présent, qu’à vos pieds je me jette:
Que ma confession vous rende satisfaicte!
Je suis digne des maux que vous me prescrirez.
J’ay menty, j’ay volé... j’ay des vœux parjurez,
Trahy les dieux benins. Inventez à ces vices,
Comme estranges forfaicts, des estranges supplices,
O beauté, faictes-en tout ainsi qu’il vous plaist;
Si vous me commandez à mourir, je suis prest!
La mort me sera douce, et d’autant plus encore,
Si je meurs de la main de celle que j’adore.
Avant qu’en venir là, au moins souvenez-vous
Que mes armes, non moy, causent vostre courroux;
Que, champion d’amour entré dedans la lice,
Je n’eus assez d’haleine à si grand exercice;
Que je ne suis chasseur jadis tant approuvé,
Ne pouvant redresser un deffaut retrouvé.
Mais d’où viendroit ceci? Seroit-ce point, maistresse,
Que mon esprit, du corps précédast la paresse?
Ou que, par le desir trop prompt et violent,
J’allasse, avec le temps, le plaisir consommant?
Pour moy, je n’en sçay rien; en ce fait, tout m’abuse.
Mais enfin, ô beauté, recevez mon excuse;
S’il vous plaist derechef que je rentre à l’assaut,
J’espère avec usure amender mon deffaut.
Après avoir bien ry des maux que j’ay souffers,
Que je souffre encore à toute heure,
Si vous n’adoucissez la rigueur de mes fers,
Cloris, il faudra que je meure.
Consultez, avant mon trépas,
Ce que vont perdre vos appas.
Un constant comme moy n’est pas si peu de chose;
Et vous n’y songez pas ou n’y songez pas bien:
Hylas renâquit-il par sa métempsicose?
Quand vous m’aurez perdu, vous ne treuverez rien,
J’entends qui comme moy fasse un doux entretien,
Et dont l’ame soit moins volage et mensongère,
Car, pour des amans du commun,
Vous en aurez tousjours, mais ce n’est pas tout un;
Encor, comme je crois, n’en retiendrez-vous guère.
Ce n’est pas qu’en effet vous n’ayez cent beautez,
Que vostre humeur ne soit aimable;
Je l’advouë entre nous, et mes sens agitez
Font vostre éloge incomparable,
Mesme à mesure que j’escris.
Vous sçavez mesnager vos ris;
Et ne prononcez pas un seul mot qui ne porte.
Mais où je n’ay rien fait, personne ne viendra.
Vous serez dans le monde, et l’on vous croira morte.
Pour parer ce malheur, c’est à vous qu’il tiendra,
Et si vous l’attendez, pas un ne vous plaindra.
On vous dira: «Cloris, vous n’estes pas trop sage;
La mort de ce pauvre garçon
Nous fait, en conscience, une belle leçon,
Qu’on n’apprend pas sous vous un bon apprentissage.»
Raisonnez sans effort si d’un pareil discours
Vous aurez lieu d’être contente.
Un esprit inconstant, comme on disoit ces jours,
Rarement aime une inconstante.
Nul ne veut estre rejeté.
Chacun veut dire: J’ai quitté.
On devient fort jaloux de cette fausse gloire.
Quand on est aux adieux, on s’en va le premier:
La retraite est superbe autant que la victoire.
On est lâche, on est sot, quand on va le dernier.
On veut voir la maistresse et se plaindre et crier,
S’il faut que le divorce ait des cris et des larmes;
Et pour vous parler franchement,
Les hommes de Paris sont ordinairement,
En matière d’amour, comme de vrais gendarmes.
Pour moy je ne suis pas composé de ce biais,
Je n’eus jamais l’ame mauvaise,
Et comme le visage a l’air docile et niais,
J’ay l’humeur docile et niaise.
Depuis que je suis engagé,
Je n’ay pas seulement songé
Comment je me prendrois à d’autres amourettes.
J’enrage loin de vous, je suis presque aux abois;
Et n’estoit que je pense à vous conter fleurettes,
Je mourrois tout d’un coup, sans en faire à deux fois.
Hélas! si les clameurs de ma dolente voix
Venoient sans y penser vous frapper les oreilles,
Connoissant combien je suis fou,
Vous viendriez me voir, et me sautant au cou,
Sans doute esteindriez mes ardeurs nompareilles.
Aussi, depuis un mois je fais le confondu,
Je parle à tous de ma souffrance,
Je dis à tout le monde: «Adieu! je suis perdu!»
Et puis, par un triste silence,
Relevé de quelques soupirs,
Je fais connoistre mes desirs,
Afin qu’un bon amy vous les aille redire.
Je vay tard par chez vous, quoyqu’il soit dangereux,
J’y rode en marmottant quelques mots de martire;
Tous les pas que j’y fais traînent en malheureux,
J’y mouche sur un ton qui ressent le pleureux.
J’y tousse et crache aussi, non pas sans me contraindre,
Et dans une telle langueur,
Si j’y conserve encor ma première vigueur,
C’est pour vous dépescher, si vous venez me plaindre.
En vérité, Cloris, un transport de pitié
Seroit un transport pardonnable;
Je vous en supplirois par toute l’amitié
Dont vous devez estre capable:
N’estoit qu’en suppliant ainsi,
Je reconnois bien, Dieu mercy,
Que l’amitié vous est une chose inconnuë,
Et qu’on ne vous prend pas par le spirituel.
Vous n’y fûtes jamais qu’aparâment émeuë.
Aussi, vous ay-je escrit cartel dessus cartel,
Et mille fois de bouche appellée en duel,
Pour tirer ma raison du tort que vous me faites;
Vous m’avez refusé tout plat;
Après vous vous vangez par un assassinat:
Mais mon mal vous prendra, si vous n’y satisfaites.
Oüy, mon mal vous prendra, mais possible trop tard
Pour y treuver quelque remede;
Car, s’il m’arrive un jour de faire bande à part,
Vous aurez beau crier à l’aide;
Le diable me puisse emporter
Si je daigne vous escouter,
Et si je fais un pas pour vous tirer de peine!
En deussiez-vous avoir, et les pâles couleurs,
Et mesme la jaunisse ou bien la courte haleine.
Je noyeray mes maux au torrent de vos pleurs;
Et vous faisant sentir à mon tour des rigueurs,
Vous connoistrez par là les tourmens qu’on endure,
Quand on est seul de son costé,
Qu’on veut ce que refuse une autre volonté,
Et quand on fait la nargue à madame Nature.
C’est encor vous aimer que de vous avertir
De ce malheur qui vous menace.
Vous pouvez l’éviter, venant me secourir,
Et changeant en feu vostre glace.
Donc, Cloris, vivons bons amis,
Et que nos esprits bien soumis
Ne se fassent jamais qu’une amoureuse guerre.
Je fais des vœux pour vous come j’en fais pour moy;
J’aime aussi bien que vous le sejour de la terre;
Et tant que j’y seray, j’y seray sous la loy
Que nous fismes tous deux en nous donnant la foy.
Touchons-nous dans la main en amour et simplesse,
Et bannissons loin de nos cœurs
Riottes et mespris, malices et froideurs,
Et faisons banqueroute à toute la tristesse.
Vous estes bonne fille, et je suis bon garçon,
Nous n’en devons rien l’un à l’autre.
Nous nous sommes donnez mainte et mainte leçon,
Vous avez du mien, j’ay du vostre.
Vostre amour au mien s’est montré,
Mais, las! il n’a que folastré.
Nous avons fait de tout, hormis la bonne affaire...
Quand je songe au pourquoy, je deviens interdit;
Car enfin, si ma flâme eût esté moins sévère,
Je pouvois aisément vous jetter sur le lit,
Et si, sur mon honneur, je ne l’eusse pas dit,
(Je ne m’en souviens mesme icy qu’en parenthèse),
Vos yeux roulant nonchalamment
Disoient sans cesse aux miens: «Faisons-le promptement!»
Mais l’amour s’en alla, sans vous faire bien aise.
Ce fut vostre pudeur et ma timidité,
Qui firent ce mauvais menage.
Ma main posoit à plomb sur vostre nudité,
Et, visage contre visage,
J’estois comme vous sans soustien;
Nos sens ne tenoient plus à rien.
Et nos cœurs déreglez déregloient nos pensées;
Nous ne sçavions tous deux comment nous enlasser.
Nos flâmes se pressoient, et se sentoient pressées.
Nos corps à tous momens vouloient se renverser...
Il ne s’en falloit plus qu’à ne plus rien penser:
Mais nous pensâmes trop. Le feu prit deux amorces,
L’amour gasté frustra nos vœux.
A faux en mesme temps nous tirâmes tous deux,
Et la foiblesse ainsi nous redonna nos forces.
Après cela, je vis vos yeux moins languissans,
Leurs brillans broüillez s’éclypserent.
Comme d’un grand sommeil vous repristes vos sens
Et vos mourans baisers cesserent.
Honteuse d’un tel accident.
Le rouge vous prit plus ardant,
Et l’amour parut triste au bord de vos paupières.
Vostre corps en pleura par sa chaude sueur.
Vos feux s’entregrondans tournèrent cent carrières.
Vous pensastes vingt fois m’appeller affronteur:
Mais un trop grand dépit calma ceste fureur.
Puis, vostre rage estoit à demy r’allentie.
Vous estiez pourtant en courroux,
J’estois un peu confus, mais non pas tant que vous,
Voyant si mal finir cette belle partie.
Depuis ce doux moment, l’ayant manqué si beau,
Vous avez pris un air farouche:
Vos flâmes ont esté pour moy dans le tombeau,
J’ai tout perdu, jusqu’à la bouche.
Vos esprits tousjours mutinez
M’ont fait sans cesse un pied de nez,
Alors que j’ay voulu remonter sur ma beste.
Je n’ay pu revenir jamais à mes moutons,
Je n’ay plus esté saint dont on chomme la feste.
Il est vray j’ay baisé quelquefois vos tetons.
Mais tout cela n’est rien, n’allant point à tastons;
Ou si c’est quelque chose, on en est plus à plaindre:
Par des eslans impérieux
On ne fait qu’allumer des braziers furieux
Que le diable nourrit, et qui veulent s’éteindre.
Mais revenons, Cloris, tous deux d’un mesme accord.
Mon mal vous donne de la peine;
Et c’est à vos despens que vous me faites tort;
Car quand vous m’estes inhumaine,
Semblable à cet esprit malin
Qui pour aveugler son prochain
S’éborgne volontiers d’une des deux prunelles,
Vous enragez d’abord pour me faire enrager,
Et faites à vos sens des blessures mortelles.
C’est assez avoir pris de soins à vous venger.
Après tant de travaux, il se faut soulager
Je sçay que plus que moy vous en avez envie,
Et vous avez beau marchander,
Vous devez de bon gré dans peu me l’accorder.
Et dans peu le dépit vous ostera la vie.
Il est vray, j’ay failly, par mon chien de respect...
Je devois estre un peu moins sage:
Mais je suis corrigé (grâce à nostre regret)
Et je suis fait au badinage.
Si je vous rencontre à l’écart,
Soit en plein jour ou sur le tard,
Par ma foy, vous pouvez bien brider vostre juppe,
Je verray jusqu’au haut comme elle est à l’envers,
Et puis, vous renversant pour soustenir la duppe,
Tout d’un coup je mettray vos beaux yeux de travers,
Comme je l’imagine en escrivant ces vers...
Hélas! ce doux penser me met hors de moy-mesme.
Mais tout beau, ma chair et mon sang!
Laissez finir ma plume, attendez votre rang:
Vous en aurez assez quand vous serez à mesme.
D. M.
Après mille amoureux discours
Interrompus d’un long silence,
Elle repousse mes amours
D’une agréable violence.
Je sçay qu’en cette occasion
Ce qui cause nostre querelle,
Ce n’est pas son aversion,
Mais c’est sa pudeur naturelle.
Pour ses bras en vain resistans,
Ses yeux semblent me faire excuse,
Et je trouve qu’en mesme temps
Elle m’accepte et me refuse.
Pour favoriser mon dessein,
Et soulager mon mal extresme,
Le linge qui couvroit son sein
Est tombé presque de luy-mesme.
Ayant porté ses belles mains
Dessus ces deux globes d’albâtre,
Je baise les doigts inhumains
Qui cachent ce que j’idolâtre.
«Hélas! à quoy, dis-je, vous sert
D’estre à mon amour si farouche?
Vos mains ont vostre sein couvert,
Et m’ont decouvert vostre bouche.
«Vous faites autant de péchez
Que vous m’ostez de belles choses;
Mais pour les lys que vous cachez,
Je m’en vay bien cueillir des roses.
«Dieux! que cette bouche a d’appas!
Que tout ce visage a de grâces!
Cent mains ne vous suffiroient pas
Pour garder tant de belles places.»
Icy la constance est à bout,
Toute sa force est allentie:
Elle aime mieux me donner tout,
Que d’en céder une partie.
Au lieu donc de me repousser,
Ses bras, sans aucune contrainte,
Ne servent plus qu’à m’embrasser
D’une amoureuse et molle estrainte.
Son amour dans ses yeux se lit,
J’y connois son inquiétude;
Elle tombe dessus le lit,
Plus d’amour que de lassitude.
Par l’ardeur de sa passion
Toute sa personne est émeuë,
Et son imagination
Trouble lascivement sa veuë.
Déjà sa gorge s’enfle un peu,
Et (j’ay de la peine à le croire),
J’aperçoy l’éclat d’un beau feu
Entre deux colonnes d’yvoire.
Mais, ô foible contentement,
Passion qui n’a point d’exemple,
Mon vain devoir en un moment
Se rend à la porte du temple.
Incomparable affliction!
Une ville après cent batailles
Se rend à ma discretion,
Et je meurs au pied des murailles...
Nous faisons, mais séparément,
Ce qu’ensemble nous devions faire,
Et, sans le vif attouchement,
S’achève l’amoureux mystère.
Icy nos amours sont punis,
Par l’excez de leurs propres flames,
Et nos deux corps seroient unis.
Si nous n’eussions uni nos ames.
«Hélas! c’est trop tost achever!
Luy dis-je, la voyant fâchée,
Et honteuse de se lever,
Aussi-tost qu’elle fut couchée.
«Si je n’ay duré qu’un moment,
Accusez-en vostre constance:
La moitié du chatoüillement
S’est passée en la résistance.
«D’une si nuisible vertu
Ne faites jamais tant de gloire;
Si vous n’eussiez point combattu,
Vous eussiez gagné la victoire.
«Mon défaut vous est glorieux,
Ne le prenez pas pour un crime;
Un feu lancé de vos beaux yeux
A brulé toute la victime.
«L’ame, par l’admiration
Et par le désir suspenduë,
Est cause que sans action
La volupté s’est répanduë.
«Excusez donc mon chaud desir,
Et vous consolez, Isabelle,
Vous eussiez eu plus de plaisir
Si vous eussiez esté moins belle.»
Après tant de faveurs, ne craignez pas, Silvie,
Que je ne sois secret:
J’ayme mieux près de vous passer, toute ma vie,
Pour un méconnoissant, que pour un indiscret.
Vostre compassion a ma peine accourcie,
Me rendant fortuné;
Mais il n’est pas besoin que je vous remercie,
De peur de faire voir que vous m’avez donné.
Pour m’en bien acquiter, tous mes desirs frivoles
Resteront sans pouvoir;
Outre que je n’ay pas d’assez dignes paroles,
C’est que, pour en parler, je n’en veux pas avoir.
C’est assez que propice à mon inquiétude
Vous flattiez mon ardeur:
Et jamais de ma part aucune ingratitude
N’en fasse repentir votre jeune pudeur.
Trop heureux que je suis d’avoir en ma puissance
De si charmants appas;
Je sçauray bien me taire, et ma reconnoissance
Ne sera point du tout ou ne paroistra pas.
Je seray devant vous comme j’estois naguère,
Quand je soupirois tant:
Et vous prendrez plaisir vous-mesme à me voir faire,
Quand vous m’entendrez plaindre et me saurez content.
Je veux que la tristesse encore se revoye
Sur ma pâle couleur,
Et cent soûpirs iront à ma secrette joye,
Qui seront adressez à ma fausse douleur.
Je vous appelleray mon ingrate maistresse,
Publieray mes langueurs,
Et malgré vos bontez, tout le monde sans cesse
Verra dans mes écrits subsister vos rigueurs.
Je ne suis pas de ceux dont la vaine ignorance,
Ne pouvant bien choisir,
Plustost que le solide, embrassent l’apparence
Et font du seul éclat l’essence du plaisir.
Leur maxime n’est pas que la chose se cache,
Cela les refroidit:
Toute leur volupté, c’est que chacun le sçache,
Et que rien ne soit fait, pourveu que tout soit dit.
Moi qui n’ay pas chez eux fait mon apprentissage,
Je n’en tiens du tout rien;
Ma muse, quoyque jeune, est une muse sage,
Qui n’a jamais fait honte à qui m’a fait du bien.
Aussi, rasseurez-vous, adorable Silvie,
Et ne permettez pas
Que de nostre amoureuse et bienheureuse vie
Une goutte d’absinthe aigrisse les appas.
Jeunes, à pleines mains cueillons et lis et roses,
D’un soin toujours égal;
J’ay bien fait de languir pour de si belles choses;
Et vous avez bien fait de soulager mon mal.
Ne laissons échapper un moment inutile
En l’avril de nos ans,
Et que nostre pensée en delices fertile,
S’épuise et se remplisse en faveur de nos sens.
De vos chères faveurs les aimables largesses
Comblent tout mon souhait,
Et cependant mon ame au milieu des caresses
Ne peut venir à bout d’un desir satisfait.
Contente, elle désire, et va criant à l’ayde,
Au milieu du secours;
Le doux mal qu’elle plaint dure après son remède,
Et quoy qu’il en arrive, elle brûle toujours.
C’est trop d’amour, Silvie, et cet excès aimable,
Ne vous déplaira point;
Je n’ay jamais rien fait qui n’ait esté blamable,
Si vostre jugement me condamne en ce poinct.
Que j’aime ce visage en sa naïve grace
Jadis plein de refus,
Et maintenant si doux, qu’on n’y voit plus la trace
De nul de ses dédains qui ne paroissent plus!
Ces beaux yeux, ce beau sein, toutes ces riches marques
N’appartiennent qu’à moy,
Et bas comme je suis au-dessous des monarques,
J’ay pourtant des trésors que n’auroit pas un roy.
Tout beau! quelque douceur si plaisante à décrire
Qu’ait eu ma passion,
J’ay beaucoup à penser, mais je n’ay rien à dire
Et ma gloire dépend de ma discrétion.
Benserade.
Enfin cette beauté qui me faisoit mourir,
Dans le soin de me secourir
Change l’ingratitude à la reconnoissance,
Et m’a dit aujourd’hui que sa difficulté
Feroit moins voir sa cruauté
Que l’excès de ma récompense.
Mais quoy? sans retomber au péril du trépas,
Pourray-je dire les combats
Que la honte et l’amour livrèrent à son ame,
Alors que, se rendant à mon assaut vainqueur,
L’innocente mouroit de peur,
Et trembloit au bruit de ma flame!
Amour, qui m’as comblé de gloire et de plaisir,
Seconde encore mon désir;
Toy qui brulois mon cœur, échaufe un peu ma veine,
Afin qu’on puisse lire écrit sur tes autels
Des caractères immortels
A la loüange de ma reine.
En la triste saison que Phebus endormy
Ne luit au monde qu’à demy,
Mon astre m’éclaira de toute sa lumière.
Et cette belle aurore, un peu devant le jour,
A l’assignation d’amour
Se rendit presque la première.
Au moment que je vis ce merveilleux objet,
Pour qui j’avois tant de respect,
Entrer les yeux baissez, et d’un accent timide,
Me dire: «Cher Tircis, à quoy m’exposes-tu?
Faut-il que pour toy la vertu
Cède à la fureur qui me guide?
«Tircis, vivons tousjours dans nos feux innocens;
Et si j’ay des charmes puissans,
Comme pour me flater tu le veux faire croire,
Modère aussi les tiens, et content de ma foy,
Cesse de prétendre sur moy
L’honneur d’une lâche victoire.»
Quand je vis tant de grace avec tant de pudeur,
Peu s’en fallut que mon ardeur
N’écoutât du respect les simples remonstrances,
Et que, perdant le fruit de cette occasion,
Une sotte confusion
Ne ruinât mes espérances.
Mais reprenant bien-tost mon généreux dessein,
J’attache ma bouche à son sein,
Qui d’un poux inégal témoignoit ses alarmes:
Là nous eusmes un long et périlleux combat.
Avant qu’elle ne succombât
Sous l’heureux effort de mes armes.
Nos rideaux recevoient tout autant de clarté
Qu’il en faut pour une beauté
Qui des jeux de l’Amour n’a pas l’expérience.
La pudeur de Philis s’y pouvoit asseurer,
Et j’y pouvois considérer
Tous les traits de son innocence.
Je vis comme l’Amour quelquefois luy haussoit
Ses yeux que la honte abaissoit
Je vis rougir ses lys, je vis pâlir ses roses;
Tout estoit merveilleux, et je puis hardiment
Protester que jamais amant
Ne toucha de si belles choses.
Alors, n’en pouvant plus: «Cher voleur d’un tresor,
Que je devois garder encor,
Après avoir soulé ton amoureuse envie,
Après t’estre enrichy de ma première fleur,
Après m’avoir osté l’honneur,
Oste-moy, dit-elle, la vie!»
«Reyne de mes desirs, maistresse de mon sort,
Puisque nos destins sont d’accord,
Goustons les voluptez que le ciel nous envoye;
Appaise donc, luy dis-je, appaise tes douleurs,
Et ne fais pas tomber des pleurs
Dans le fleuve de nostre joye.
«Tu sçais, belle Philis, que ma discrétion
L’emporte sur ma passion.
Et qu’à dissimuler j’ay si peu de contrainte,
Que tous les espions qu’on vient de nous donner
Jamais ne pourront discerner
La vérité d’avec la feinte.
«Sçache aussi que d’Amour l’agréable péché,
Pourveu qu’on le tienne caché
Loin de ce que tu crains, n’apporte à ses complices
Qu’un mutuel desir de le faire souvent,
Et l’honneur, qui n’est que du vent,
Se garde parmy nos délices.»
Ce miracle d’amour, de grâce et de beauté,
Après m’avoir bien écouté:
«Que les propos, dit-il, d’une personne aimée
Ont un rare pouvoir de toucher nos esprits!
Que mes sens se trouvent surpris,
Et ma colère desarmée!
«Dispose de ma vie, aimable suborneur!
L’Amour, plus puissant que l’honneur,
Me fait abandonner ma première conduite,
Et dit à ma raison, qu’un si parfait amant
Ne peut cueillir injustement
Les fruits d’une longue poursuite.»
Du bel astre du jour les lumières errantes
Avoient brillé deux fois sur les fleurs renaissantes,
Et sous les noirs frimas les aquilons naissans
Avoient blanchy deux fois la vieillesse des ans;
Depuis le jour fatal que l’amoureux Lysandre
Vit la belle Climene et ne peut s’en deffendre,
Et qu’heureux à ses pieds de voir couler ses jours,
Il n’estoit point gesné par d’ingrates amours.
Après beaucoup de temps, de constance et de peine.
Il sut toucher le cœur de l’aimable Climène,
Et cette belle enfin, favorable à ses vœux,
Ressentit les langueurs d’un tourment amoureux.
Tous deux, fuyant le monde, abandonnoient leurs ames
Aux plaisirs innocens de leurs discrètes flames,
Et ces parfaits amans ne peignoient dans leurs yeux
Que ces chastes amours qui triomphent des dieux.
Mais qu’on voit rarement, dans le siècle où nous sommes,
Les amans aimer bien et n’aimer pas en hommes,
Et qu’il est difficile au cœur bien enflamé
D’estre longtemps discret, lorsqu’il est fort aimé!
Lysandre, en qui l’amour estoit jadis si pure,
Fut touché du désordre où porte la nature:
Son cœur et sa raison ne pouvant s’accorder,
Il vouloit des faveurs qu’il n’osoit demander.
Climène le connut, et son ame affligée
Desira vainement de se voir dégagée.
Mais elle aimoit beaucoup, et vit bien qu’en aimant
L’on s’accoutume enfin aux transports d’un amant.
Climène chaque jour devenoit moins sévère,
Répondoit à Lysandre avec moins de colère,
Et Lysandre, hardy, luy contoit chaque jour
Les plaisirs indiscrets du criminel amour.
D’un honneur scrupuleux les loix trop rigoureuses
Combattirent longtemps leurs flames amoureuses.
Mais dès lors que l’honneur est pressé par l’amour,
Si l’amour est bien fort, l’honneur cède à son tour.
Avec tous les efforts d’une vertu sévère,
C’est en vain que souvent la Raison delibère,
Et l’esprit, combattu par des attraits puissans,
Se trouble et s’abandonne à l’empire des sens.
Sur le bord d’un ruisseau, loin du bruit et du monde
Climène un jour dormoit au murmure de l’onde,
A l’ombrage d’un bois et sur le gazon vert:
Un doux zephir baisoit son beau sein découvert.
Telle parut jadis, dans les bois de Cythère,
Des plus tendres Amours la ravissante mère,
Quand lasse de chercher son aimable Adonis,
Elle se reposoit dans les bras de son fils.
Climène, mille fois plus charmante et plus belle,
Dort parmi les Amours qui veillent autour d’elle,
Qui toujours attachez à ses divins appas,
L’aiment comme leur mère et ne la quittent pas.
Elle dormoit encor, lorsque son cher Lysandre,
Guidé par l’Amour mesme, en ce bois se vint rendre.
Surpris d’un nouveau jour qui brilloit à ses yeux,
Il connut que Climène estoit près de ces lieux.
Il soupire, il s’avance, et dans cet instant mesme,
Plein de joie et d’ardeur, il trouve ce qu’il aime,
Il reconnoît Climène, et voit que son beau corps,
Négligemment couché, découvroit ses trésors.
Charmé de contempler tant de beautez nouvelles,
De mille feux nouveaux il sent les étincelles,
Et se laisse embraser à ces esprits ardens
Qui malgré la raison s’écoulent par les sens.
Sans éveiller Climène, à genoux auprès d’elle,
Il veut porter sa bouche au sein de cette belle,
Et sa main criminelle est prête de toucher
Des trésors que l’honneur ordonne de cacher.
Mais un léger respect qui combattoit sa flame,
Calma pour un moment les transports de son ame,
Et, prest d’exécuter un si hardy dessein,
Il sentit arrester et sa bouche et sa main.
Il craignit justement que Climène offensée
Ne punît par sa haine une ardeur insensée,
Et que, pleine d’horreur pour sa témérité,
Il ne peust plus fléchir son esprit irrité.
«Que feray-je, dit-il, dans l’ardeur qui m’anime?
Qui péche par amour ne fait pas un grand crime.
Souvent dans les combats qu’ont des cœurs amoureux,
Si l’on n’est téméraire on n’est jamais heureux.
Nul ne peut estre sage auprès de ce qu’il aime:
Le respect dure peu quand l’amour est extrême,
Et ces foibles combats sont au cœur d’un amant
Ce que fait un peu d’eau sur un brasier fumant.»
A ces mots, il s’emporte, et son ame aveuglée
S’abandonne aux fureurs d’une amour déréglée.
Il arreste Climène avec ses bras puissans,
Et l’inhumain est sourd à ses cris innocens.
Cette belle, en désordre, estonnée et tremblante,
Tâche en vain d’échapper, se plaint et se tourmente,
Menace son amant de courir au trépas:
Enfin elle le prie et ne le fléchit pas.
Sa résistance est foible aux efforts de Lysandre.
Contre quelque autre amant elle eust peu se défendre,
Mais contre ce qu’on aime on fait un vain effort:
Quand le cœur nous trahit, le bras n’est guères fort.
Ce n’est plus qu’aux soupirs que sa bouche est ouverte.
Elle ferme les yeux pour ne pas voir sa perte,
Et les bras étendus, sans aucun mouvement,
Laisse tout prendre enfin à cet heureux amant.
Jamais tant de beautez, avecque tant de joye,
Des ardeurs d’un amant ne devinrent la proye,
Et l’on ne vit jamais dans l’empire amoureux
De plus belle conqueste et d’amant plus heureux.
Dans le fond de ce bois les Nymphes en rougirent,
Le Faune tressaillit, et les Amours en rirent;
Tous en furent émus et dirent tour à tour,
Que rien n’est comparable aux douceurs de l’amour.
Une certaine Dame de la campagne avoit un
mary fort jaloux, et neantmoins ne laissoit point
de se réjouyr, et de passer son temps avec un
jeune frisé, valet de chambre d’un gentilhomme
de ses voisins, dont elle estoit passionnement
amoureuse, qui, quelquefois, la voyoit de près aux
heures qu’elle l’avertissoit que son mary estoit
absent. Cette Dame estoit parfaitement belle, et
quoyqu’elle s’abandonnast à un valet, ne laissoit
point d’estre poursuivie par tous les braves cavaliers
du pays, et entre autres, par un certain Marquis,
leur voisin, qui, l’ayant longuement persecutée
à force de présens, obtint d’elle ce qu’il en
desiroit, mais elle l’obligeoit bien plus tost par interest
que par amour; car toutes ses inclinations
estoient dediées à ce valet de chambre, à qui elle
avoit absolument donné son cœur.
Un jour, comme son mary estoit allé dehors,
qui ne devoit estre de retour que le lendemain, elle
envoye tout à l’heure querir son galand, comme
elle avoit accoutumé de faire en pareille occasion;
mais à peine luy avoit-elle donné le bonjour, que
monsieur le Marquis arrive, ayant laissé ses chevaux
dans la cour; (il) montoit desja l’escalier,
quand une des filles de chambre de la Dame la vint
avertir que monsieur le Marquis montoit. Elle, qui
pour rien n’eust voulu que le Marquis eust trouvé
ce jeune homme dans sa chambre, le pria de se
cacher; ce qu’il fit tout tremblant de peur, et, ne
sçachant où se mettre, il se cache sous le lict.
Le Marquis entre et salue la Dame, qui luy demande
comme il avoit sçeu prévoir que son mary
n’estoit point au logis; il luy dit que son cœur l’en
avoit averty, qui n’avoit pas accoutumé de pronostiquer
jamais en vain.
Comme ils estoient en conversation ensemble,
le mary arrive: ce qu’une fille de chambre vint
aussitost dire à sa maistresse, qu’il estoit desja
dans la cour et qu’il avoit veu les chevaux de monsieur
le Marquis. Cette femme demeura bien interdite,
ne sçachant ce qu’elle devoit faire de voir
son mary la surprendre, pendant qu’elle estoit
avec le Marquis, et qu’elle avoit un autre galand
caché sous le lict. Mais, comme les femmes sont
extrêmement subtiles et prompte plus que les
hommes à remedier aux malheurs présens, avec
le peu de temps qu’elle avoit, elle dit au Marquis:
«Monsieur, si vous avés dessein de me sauver la
vie, au nom de Dieu, sans vous informer de la
cause qui m’oblige à cela, car je n’ai pas à présent
le loisir de répondre là-dessus, mettez l’espée à
la main, et tesmoignez d’estre en colere; disant:
Morbleu! je le rattraperai une autre fois! et en
disant cela, sortez promptement de céans, et quoyque
mon mary, que vous allez rencontrer sur la
montée, vous en demande la cause et vous veuille
arrester, allez-vous-en en colere, sans luy respondre.
C’est l’unique moyen de me sauver, sans
quoy, tenez-moy morte, autant vaut.»
Le Marquis, qui n’avoit pas le loisir de consulter
là-dessus, bien aise aussi que par ce moyen il
pouvoit aussi échapper, met l’espée à la main,
sort de la chambre, et rencontrant le mary sur
la montée, dit, en colère: «Morbleu! je le rattraperay
une autre fois!» Le mary estonné, luy
demande ce qu’il a; mais, luy, sans vouloir escouter,
enfonçant son chapeau à sa teste, sort sans
luy dire aucune chose. Le mary trouve sa femme
à la porte de sa chambre, à qui il demande à qui
en avoit monsieur le Marquis. «Ah! mon amy,
luy dit-elle, jamais je ne me suis trouvée si
estonnée! Tout maintenant il est venu un jeune
homme se refugier icy, me criant, la larme à l’œil,
d’avoir pitié de luy et de le sauver des mains de
ce Marquis, qui, l’espée à la main, couroit après
luy pour le tuer. Je l’ai fait entrer dans ma chambre
et me suis tenuë à la porte pour en deffendre
l’entrée au Marquis, qui, tout furieux, venoit pour
le tuer; mais, ayant connu que je ne le trouvois
pas bon, s’estant venu refugier dans ma chambre,
encore a-t-il esté assez courtois pour ne l’attaquer
pas chez moy.—Ah! dit le mary, sans doute
c’est ce qui l’obligeoit à dire qu’il le rattraperoit
ailleurs. Mais où est-il ce jeune homme?—Je ne
sçay, dit-elle, où il se sera caché. Je m’en vais
l’appeler. Sortez, mon amy, dit-elle, sortez! Ne
craignez rien, il est party.» Ce jeune homme,
qui avoit tout ouï, sort tremblant de dessous le
lict, car il en avoit bien sujet. Le mary luy demande
pourquoy le marquis luy en vouloit: «Je
vous jure, dit-il, que je n’en sçay rien, monsieur,
car je ne le connois point, et je crois qu’il me
prend pour un autre: car, si tôt lorsqu’il m’a veu,
mettant l’espée à la main, il a crié: Tue, tue! et
sans Madame, qui m’a fait la faveur de me retirer
céans, je serois mort, sans doute. Je luy suis obligé
de la vie.» Le mary le console le mieux qu’il pût
et le conseille de ne sortir point de chez luy, qu’il
ne fust nuict, de peur que l’autre ne le guetast
par la rue. Ainsi eut-il beau recouvrer le temps
qu’il avoit perdu, sans appréhender le mary qui
luy servit d’escorte.
FIN.