L'ŒUVRE
DU
CHEVALIER ANDREA DE NERCIAT
INTRODUCTION
Le chevalier Andrea de Nerciat est un personnage presqu'encore inconnu. Ceux qui ont voulu s'occuper de sa vie ont été arrêtés jusqu'ici par l'absence des documents et n'ont fait en somme que reproduire l'article de Beuchot paru dans la Biographie Michaud. Ni M. Poulet-Malassis, rédacteur de la Notice bio-bibliographique signée B.-X. et qui parut en tête de la réédition des Contes nouveaux publiée par cet éditeur en 1867, ni M. Ad. Van Bever dans la notice qu'il a consacrée à Nerciat dans la deuxième série des Conteurs Libertins du XVIIIe siècle (Sansot, 1905), ni Vital-Puissant, auteur et éditeur, à Bruxelles, de la Bibliographie anecdotique et raisonnée de tous les ouvrages d'Andrea de Nerciat, par M. de C…, bibliophile anglais… (1876), n'ont donné de détails nouveaux sur l'existence d'un auteur dont M. Van Bever dit qu'il est «un des plus singuliers, par contre un des moins notoires parmi les écrivains érotiques du XVIIIe siècle».
Le même auteur déplore le «défaut d'anecdotes pour rappeler sa mémoire» et ajoute que «son bagage insuffisant à exprimer les traits de son caractère, mériterait d'éveiller la curiosité des historiens».
A défaut d'anecdotes, Eugène Asse publia dans Le Livre dirigé par M. Octave Uzanne un article très courageux où il exposait clairement tout ce que l'on connaissait de la vie du chevalier et faisait ressortir ses mérites d'écrivain. Enfin, M. Jean-Jacques Olivier[1] a donné des indications précieuses relativement à la représentation, à Cassel, d'un opéra-comique de Nerciat.
[1] La Cour du Landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel, Paris, MCMV.
Il est juste d'ajouter qu'il doit exister, concernant le chevalier, des documents dont je n'ai pas pu trouver de traces; mais sans doute n'ont-ils pas été ignorés de Monselet qui, dans Les galanteries du XVIIIe siècle (Paris, 1862) dit: «L'auteur de Félicia est le chevalier de Nercyat (sic), de qui nous nous occuperons un jour». Cependant, s'il s'est étendu sur l'œuvre du chevalier, Monselet ne s'est jamais, à ma connaissance, occupé de sa biographie.
Ces documents ont été dans les mains de Poulet-Malassis, ou du moins on les lui avait promis.
En 1864, Poulet-Malassis publie une réédition des Aphrodites et insère à la fin du second volume une sorte de catalogue annonçant la publication des Œuvres complètes d'Andrea de Nerciat, et il ajoute: «Le dernier ouvrage de la série se composera d'une notice sur la vie d'Andrea de Nerciat, rédigée sur des documents entièrement nouveaux, et de correspondances inédites de Nerciat avec plusieurs femmes et divers gens de lettres, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Grimod de la Reynière, Pelleport (auteur des Bohémiens), etc., le volume sera orné de fac-simile. On fait appel à l'obligeance des curieux qui connaîtraient des portraits de Nerciat et qui pourraient ajouter à l'ensemble déjà extraordinaire des pièces sus-mentionnées».
Mais le volume annoncé ne parut pas. Dès 1867, le même éditeur, à la fin de la notice qu'il avait rédigée pour la réédition des Contes nouveaux, ne mentionne même plus les femmes et écrit simplement qu'«il existe des correspondances de plusieurs gens de lettres du XVIIIe siècle, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Pelleport entre autres, avec Andrea de Nerciat.» Et Vital-Puissant[2], parlant de ces correspondances, dit: «Leur impression avait été annoncée vers 1866 ou 1867, en pays étranger (Belgique), mais des renseignements certains nous ont appris que tout cela était resté à l'état de projet, pour être ensuite définitivement abandonné».
[2] Loc. cit.
La famille d'Andrea de Nerciat était originaire de Naples. Un aïeul, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, le frère Antoine Andrea perdit la vie en Afrique où il combattait, le 17 août 1619. La maison était éparse à Naples, en Sicile, dans le Languedoc. Une branche s'était établie en Bourgogne. J'ai trouvé[3] un document concernant un certain Louis Nercia, sous-lieutenant au régiment de Bourgogne. C'est un reçu de la somme de 20 livres qui lui ont été données par gratification et pour lui donner moyen de se rendre à sa charge. Le reçu est daté du 4 février 1697 et signé Louis Nercia.
[3] Bib. Nat. Mss. Pièces originales 2096.
* *
L'auteur de Félicia était le fils d'un trésorier au parlement de Bourgogne. M. Maurice Tourneux a transcrit à Dijon et m'a communiqué l'extrait baptistaire qui dissipe l'incertitude où l'on était touchant la date de naissance d'«André-Robert Andrea de Nerciat né à Dijon 17 avril 1739, fils de Andrea, avocat au Parlement, et de Bernarde de Marlot. Parrain Claude André Andrea, avocat payeur des gages du Parlement, seigneur de Nerciat». Après avoir terminé ses études, et sans doute de bonnes études, car il était fort cultivé, le chevalier voyagea pour parfaire son instruction. Il parcourut l'Italie, l'Allemagne, apprenant l'italien, puis l'allemand, et la carrière des armes lui souriant, il alla prendre du service au Danemark.
La preuve de ce fait se trouve à la fin de la Dédicace placée en tête de la comédie: Dorimon ou le marquis de Clairville (Strasbourg, 1778). Le titre de cette pièce ne porte aucune indication d'auteur et cependant, c'est le premier et un des rares ouvrages que Nerciat ait signés. On lit après l'épître dédicatoire cette signature imprimée: le Cher De Nerciat, ancien Capitaine d'Infanterie au service de Danemark et ci-devant gendarme de la Garde de S. M. T. C.
A son retour en France, il resta militaire et entra dans la Maison du Roi. La compagnie de gendarmes de la garde dont il faisait partie fut comprise dans la réforme qu'opéra le comte de Saint-Germain par Ordonnance du Roi pour réduire les deux compagnies des gendarmes et chevau-légers de la garde du 15 décembre 1775. Nerciat se retira avec une pension et le grade de lieutenant-colonel, mais néanmoins il regretta beaucoup cette réduction. Ses regrets, il les mit en vers[4]:
[4] Prologue de contes nouveaux (Liège, 1777).
Et il ajoutait en note: «L'auteur servait dans les gendarmes de la garde, lorsqu'on réduisit cette compagnie et celle des chevau-légers au quart, et les deux compagnies de mousquetaires à rien».
Nerciat a dû peindre Monrose, le principal héros de ses romans, avec quelques-unes des couleurs sous lesquelles l'auteur se voyait. Et par endroits, il y a de l'auto-biographie dans ses ouvrages: «Les êtres bien nés, dit-il, bien inspirés, se livrent volontiers avec enthousiasme à la profession qu'ils ont embrassée. Monrose, militaire, crut devoir épier les moindres occasions d'apprendre son métier, et chercher par toute la terre à s'y rendre recommandable». Et auparavant Nerciat dit que Monrose fit partie de la compagnie des mousquetaires noirs et qu'il ne la quitta que lors de leur suppression.
Jusqu'au licenciement, Nerciat avait mené une vie assez mondaine et probablement assez dissipée, fréquentant aussi bien les mauvais lieux que certains salons où l'on devait apprécier ses talents de musicien et de poète compositeur de musique. Il allait chez le marquis de La Roche du Maine, ce Luchet dont les ouvrages avaient eu du succès, et dont la femme avait reçu une nombreuse compagnie jusqu'au jour où ils avaient dû partir ruinés par des mines dont s'occupait le marquis et déconsidérés à la suite des farces énormes des mystificateurs qui avaient pris le salon de la marquise pour théâtre de leurs exploits.
Nerciat avait dû pénétrer dans ce milieu brillant et bruyant, présenté par un de ses aînés, Jean-Louis Barbot de Luchet, chevalier de Saint-Louis, qui faisait partie des gendarmes de la garde depuis le 20 octobre 1745 et y demeura jusqu'à la réforme. Selon toute vraisemblance, c'était un parent du marquis. Nerciat devait retrouver plus tard ce dernier.
C'était une époque où l'amour était à la mode. Nous n'en avons plus idée aujourd'hui où l'on a tant parlé d'amour libre.
L'amour, l'amour physique apparaissait partout. Les philosophes, les savants, les gens de lettres, tous les hommes, toutes les femmes s'en souciaient. Il n'était pas comme maintenant une statue de petit dieu nu et malade à l'arc débandé, un honteux objet de curiosité, un sujet d'observations médicales et rétrospectives. Il volait librement dans les parcs ombreux où le dieu des jardins prenait ses aises.
Andrea de Nerciat aima l'amour et il en étudia passionnément le physique, pénétrant les mystères des sociétés d'amour, et les secrets de cette maçonnerie galante qui, sans savoir toujours qu'elle répandait en même temps le goût de la liberté, propageait le culte de la chair en Europe.
Nerciat menait une vie voluptueuse et sobre. Quoique né à Dijon, il boit peu de vin. Ce contraste entre son goût et ses origines est si frappant qu'il le trouve digne d'être chanté et ce Bourguignon s'excuse auprès de Bacchus[5]:
[5] Loc. cit.
Le galant chevalier avait consacré, à écrire des ouvrages licencieux et brillants, les loisirs que lui laissaient son service, l'amour et ses occupations mondaines. Il avait écrit les Aphrodites qui ne devaient paraître qu'en 1793, et le Diable au corps qui ne devait paraître qu'en 1803, après sa mort, et dont on venait de lui dérober la première partie que l'on publia à son insu en Allemagne quelque temps après. On venait de faire paraître malgré lui, mais en respectant son anonymat, un ouvrage dont les premières éditions se sont vendues ouvertement et qui est son chef-d'œuvre: Félicia ou mes Fredaines. Le succès en était très vif, mais l'édition était fort incorrecte, au dire de l'auteur que cela chagrinait infiniment.
En outre, le chevalier avait fait recevoir par le théâtre de Versailles, une comédie[6] en prose (déjà mentionnée) Dorimon, ou le marquis de Clairville, qui fut jouée le 18 décembre 1775, trois jours après que le roi eût rendu la fatale ordonnance.
[6] Elle était tirée d'une nouvelle, un roman, qu'il avait écrit «en pays étranger».
L'effet de cette représentation n'ayant pas été celui qu'espérait Nerciat, il se remit à voyager pour compléter encore son instruction. Il alla en Suisse, retourna en Allemagne, écrivant des petits vers et composant de la musique légère pour se consoler du licenciement qui avait brisé sa carrière, de sa déconvenue théâtrale et des chagrins d'amour auxquels il fait allusion dans le Prologue déjà cité:
Quelle était cette femme qu'il appelle indévotement un bon archevêché? Sans doute, celle qu'il a dépeinte sous les traits de Félicia, dont il fera plus tard la principale dignitaire de l'ordre des Aphrodites.
Il faut ajouter que Nerciat dédia à une femme qu'il dissimulait sous les initiales: M. L. D. D. sa comédie, lorsqu'il la fit paraître, et qu'un des morceaux de ses Contes nouveaux intitulé: Vérité est dédié à Mlle Angélique d'H…
Il erra ainsi pendant toute l'année 1776, ne trouvant où se fixer, triste et ne sachant que faire. C'est en vain qu'il se montre dans une allégorie[7] consolé par la visite de Momus, le dieu plaisant:
[7] Prologue des Contes Nouveaux.
[8] Il est vrai qu'on ne rit plus (note de Nerciat).
[9] Phœbus. Apollon s'entend; car le vrai Phœbus est de nos jours singulièrement accessible (note de Nerciat).
[10] Pégase toujours (note de Nerciat).
[11] Rufus. Rousseau, qui fut grand poète, grand brouillon: maintenant tout le monde est au fait de ses torts et des ses malheurs. La postérité ne connaîtra que ses talents vraiment admirables (note de Nerciat).
[12] Desfontaine. Je me suis permis d'altérer, pour le besoin de la rime le nom d'un méchant qui a défiguré tant de réputations pour le seul besoin de faire du mal. Je renvoie, pour les détails qui le concernent, à son ami Voltaire (note de Nerciat).
[13] Fréron et Chevrier. Loin de vouloir insulter à la mémoire de ces illustres morts, je crois au contraire aider à la justifier, en supposant que la haine et la médisance étaient chez eux plutôt une maladie que des vices (note de Nerciat).
[14] Dans les contes de la reine de Navarre, dans l'Arioste et ailleurs (note de Nerciat).
[15] Vergier, auteur, entre autres, du charmant conte du Rossignol (note de Nerciat).
[16] Jeux de Melpomène, de Thalie, d'Erato tragédies, comédies, opéras. Pour peu que des contes soient passables, ils tombent aussi dans les mains de lecteurs qui n'ont pas toujours présents les départements des muses (note de Nerciat).
[17] D'Euterpe, etc., concerto. Mettre des opéras en musique (note de Nerciat).
[18] La Fontaine qui me paraît aussi divin dans son genre qu'Homère dans le sien (note de Nerciat).
[19] Qu'un tel a reçu. J'avais en vue quelqu'un dont le nom m'empêchait de faire mon vers. Les inconvénients de mètre se font sentir dès les premiers pas (note de Nerciat).
Ces mauvais vers sentent un peu le désenchantement. Nerciat se met au courant de la littérature allemande; Il goûte surtout les poètes de l'Association anacréontique: Gleim, Uz et particulièrement le major Christian Ewald de Kleist qui avait été tué en 1759, dont Uz avait chanté la mort et que le prince de Ligne invoquait en vers:
Nerciat l'appelle: «Poète délicieux, un des plus beaux génies que l'Allemagne ait produits».
Vers la fin de 1776, le chevalier parcourt Bruxelles, Namur, Louvain. Il compose ses Contes nouveaux, ouvrage faible dont tout l'intérêt réside dans les détails autobiographiques qui y sont consignés. Nerciat fait alors connaissance avec le prince de Ligne qui agréa la dédicace des contes nouveaux. Ils parurent l'année suivante, A Liège, lit-on sur le titre, et le nom de l'auteur se trouve à la signature de l'Epître dédicatoire. Ces contes n'étaient ni libres ni très spirituels, mais souvent trop longs et d'une lecture assez pénible. Nerciat avait perdu sa grâce et son charme, il s'ennuyait et ennuyait les autres. Son amitié avec le prince de Ligne dut être assez intime. Si l'on en croit une note des Contes nouveaux, Nerciat pouvait se vanter de connaître les secrets du Prince.
Celui-ci, cependant, n'a jamais, à ma connaissance, cité nommément Nerciat, c'est tout au plus si dans cette œuvre considérable, où les beautés ne manquent pas et qui parut en 24 volumes à partir de 1795, sous le titre de Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires, j'ai trouvé une note qui pourrait se rapporter à Nerciat. Il s'agit de la Noce interrompue, comédie en trois actes, mêlée d'ariettes. Le prince de Ligne dit: «Je voudrais avoir la musique qui avait déjà été faite pour cette petite pièce: mais je ne sais ce qu'elle est devenue, pas plus que celui-ci qui l'avait composée. Ce que je sais, c'est que je n'ai pas eu le temps de la faire exécuter».
Ensuite Nerciat se remet à voyager et sans doute devint-il à cette époque un agent secret comme Mirabeau, comme Dumouriez. On le retrouve en 1778 à Strasbourg où il fait paraître sa comédie de Versailles: Dorimon ou le marquis de Clairville. Il visite les bords du Rhin et fait réimprimer en Allemagne, pour sa satisfaction, Félicia, dont il n'existait pas d'édition correcte. Ensuite on perd sa trace jusqu'en 1780.
* *
En 1780, la cour du Landgrave de Hesse-Cassel brillait de son plus grand éclat. On n'y avait jamais connu une telle splendeur. Le rococo y triomphait et à la vérité, ce faste n'allait pas sans mesquinerie; il sentait l'imitation. Il avait été importé de France et les bons Hessois ne voyaient pas tout ce luxe étranger d'un bon œil. Le Landgrave Frédéric II était monté sur le trône, en 1760, succédant à son père Guillaume VIII. Frédéric avait prouvé sa valeur en combattant à la tête des troupes hessoises pendant la guerre de Succession d'Autriche. Pendant la guerre de Sept Ans il avait passé au service de la Prusse et en février 1759, le Roi dont il devait devenir un homonyme l'avait nommé général d'infanterie et vice-gouverneur de Magdebourg. Frédéric de Hesse-Cassel avait un caractère fantasque fait de mysticisme et de scepticisme. Son goût pour les pompes extérieures l'avait amené à se convertir au catholicisme et, pour rassurer son père alarmé par cette conversion, il signa sans difficulté l'Acte d'assurance où il s'engageait à réserver aux protestants les fonctions de l'Etat et à n'accorder aux catholiques que le libre exercice de leur culte. Il était dévot à ses heures, mais l'on dit aussi qu'il n'avait passé dans l'Eglise Romaine que dans l'espoir d'obtenir la couronne de Pologne.
A sa cour, on ne parlait que le français, on s'efforçait d'avoir une élégance française, on observait l'étiquette de Versailles, car le Landgrave méprisait tout ce qui était allemand et particulièrement la littérature allemande pour laquelle commençait alors l'époque des chefs-d'œuvre. La beauté des troupes de Hesse était renommée. Frédéric II amassa un trésor de 60 millions de thalers en vendant des mercenaires à l'Angleterre pendant la guerre d'Amérique.
Cette prospérité permit au landgrave de satisfaire ses goûts fastueux. Il fit venir de France un architecte, Simon-Louis Ry qui embellit Cassel, abattant les remparts, dessinant des jardins à la Lenôtre. Tischbein, peintre allemand, mais de talent si français qu'on l'a comparé à Nattier, fut chargé de la décoration des appartements princiers.
Le landgrave entretint aussi une troupe dramatique et lyrique qui jouait les chefs-d'œuvre classiques de la scène française, les opéras et les opéras-comiques français, car Frédéric, contre le sentiment de l'Allemagne du XVIIIe siècle, préférait la musique française à l'italienne, de même qu'il mettait avant toutes les autres la littérature française de son temps. La dévotion du Landgrave ne l'empêchait pas au demeurant de partager les idées des Encyclopédistes et d'honorer Voltaire avec lequel il correspondait.
A cette époque, le philosophe de Ferney était fort embarrassé d'un de ses admirateurs qui se trouvait dans une mauvaise situation.
Jean-Pierre-Louis Luchet, Marquis de La Roche du Maine, puis marquis de Luchet, était né à Saintes en 1774. Il avait pris du service dans un régiment de cavalerie et avait démissionné pour épouser une Genevoise. A Paris, il mena grand train et se tailla de beaux succès littéraires. Mais la marquise eut le tort d'admettre dans son salon les mystificateurs fameux pour avoir turlupiné ce bizarre et ridicule Poinsinet qui finit par se noyer dans le Guadalquivir, à Cordoue: «Notre langue lui doit, disent les Mémoires secrets, de s'être enrichie du terme de mystification, terme généralement adopté, quoi qu'en dise M. de Voltaire, qui voudrait le proscrire on ne sait pourquoi».
Mais ces mystificateurs, parmi lesquels on comptait le comte d'Albanel, l'avocat Coqueley de Chaussepière, les acteurs Préville et Bellecour, de la Comédie-Française et un commis dans les fourrages qui était connu sous le nom de Lord Gor, firent d'autres victimes que Poinsinet et ils mystifièrent grossièrement différentes personnes. Sur la plainte d'une dame de qualité, la police intervint. Il y eut des menaces de prison. Cette affaire finit par s'arranger, mais tout le monde tourna le dos aux Luchet et toutes les portes se fermèrent devant eux.
A cela vint s'ajouter la faillite du marquis qui s'occupait de mines. Il dut fuir et après un séjour chez Voltaire, il s'en alla à Lausanne où il fonda en 1775 les Nouvelles de la République des Lettres. Il engloutit ainsi ce qui lui restait de fortune. C'est alors que Voltaire le recommanda au landgrave de Hesse-Cassel qui l'accueillit.
Luchet était un homme agréable et disert. Les Allemands, même ses ennemis, accordaient qu'il fût un «connaisseur en beautés théâtrales comme presque tous les Français de qualité». Sa réputation de littérateur était faite.
Il plut beaucoup à Frédéric II qui dès le 1er juin 1776 écrivait à Voltaire: «Plus je connais M. de Luchet, plus je l'estime. Quel charme dans la conversation; quelles idées nettes! Il s'exprime avec la plus grande facilité et précision. Je l'ai fait directeur de mes spectacles et l'on dirait qu'il est fait exprès pour cette place». C'est pour Luchet l'époque des triomphes: il est successivement nommé conseiller privé, directeur du Théâtre-français, surintendant de l'orchestre de la cour, bibliothécaire du Muséum de Cassel, secrétaire perpétuel de la Société des Antiquités fondée à Cassel en 1777, historiographe du Landgrave, vice-président du cercle du commerce à Cassel. Il était déjà ou allait devenir membre de la Société d'Agriculture de Berne, des Académies de Marseille, de Turin, de Dijon, de Saint-Pétersbourg, d'Erfuhrt, de celle des Arcades, de la Société des Antiquaires de Londres, de la Société royale de Lunebourg, de l'Institut de Bologne, etc. Tout-puissant à la cour du Landgrave, il y introduit des compatriotes.
Comme intendant de la musique et des spectacles de la cour, le marquis recrutait et dirigeait la troupe française, qui jouait à Cassel, et suivait la cour dans ses déplacements d'été, à Wabern, à Geismar, à Weissenstein. Dans ces résidences on jouait devant la cour seule.
M. de Luchet s'occupait de la mise en scène et c'est lui qui désignait les pièces à représenter. Sachant que le Landgrave serait flatté que l'on jouât pour la première fois à Cassel des œuvres d'auteurs français, Luchet recherchait les pièces nouvelles.
Vers la fin de 1779 il reçut l'offre d'un opéra-comique. Celui qui l'offrait, et qui était l'auteur des paroles et de la musique, s'appelait le Chevalier Andrea de Nerciat. Le marquis de Luchet, qui l'avait connu à Paris, brillant officier de la maison du Roi, se dit que ce serait une bonne recrue pour la cour de Frédéric, que ce lieutenant-colonel français, auteur et musicien, et lui répond que l'opéra-comique est reçu et que si l'auteur se trouve sans situation, il n'a qu'à venir à Cassel où on lui en trouvera une.
Le chevalier de Nerciat fut très flatté. Il pensa qu'on utiliserait ses talents comme sous-directeur des spectacles ou dans quelqu'autre fonction du même genre et se mit en route. Il arriva à Cassel dans les premiers jours de février 1780 et fut très bien reçu. Il se logea dans la haute ville neuve[20]. On le nomma aussitôt conseiller et sous-bibliothécaire de S. A. S. le landgrave Frédéric II. Nerciat n'entendait rien à cette fonction, mais il accepta le poste, en attendant mieux. Par reconnaissance, peu de jours après son arrivée, il donna lecture à la Société d'Antiquités d'un discours dans lequel il manifestait son étonnement devant les projets magnifiques d'un prince, un des plus grands pour la protection qu'il accordait aux sciences et aux arts, un des meilleurs pour le souci qu'il prenait du bien-être de ses sujets: c'était un Titus, un Auguste, etc. Le discours eut le succès qu'on en attendait et Nerciat devint un courtisan apprécié dans la cour frivole du landgrave.
[20] Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme mourut probablement en couches en 1782. Quoi qu'il en soit, le chevalier se remaria en 1783.
Le marquis de Luchet y tenait la première place. On l'appelait «le roi du pays». Il régnait véritablement, décidant de tout ce qui avait trait au goût, à l'élégance, à l'étiquette, et Frédéric l'écoutait avec déférence. Il y avait aussi le marquis de Trestondam, qui de 1772 à 1780, figure sur les états de la cour comme «premier gentilhomme de vénerie». Il était glückiste et musicien de talent. Ses talents sur le violon étaient, paraît-il, incomparables, il y joignait ceux de danser le menuet à ravir et d'être redoutable dans ses fréquents duels. A partir de 1781, il seconda Luchet comme sous-intendant de la musique. On voyait aussi un maestro nommé Fiorillo qui écrivait des Opéras légers, un chimiste du nom de Prizier qui coûtait cher au Landgrave, un français officier au service de la Hesse, le marquis de Préville, des savants comme Forster, Johann von Müller, Sœmmering, Dohm, des artistes comme Böttner et Nahl, et le chevalier Andrea de Nerciat qui parmi tous ces courtisans dont les conservations roulaient sur l'art militaire, l'Encyclopédie, le magnétisme, la littérature ou la musique, racontait avec grâce ses voyages ou gravement tenait des propos sur la philosophie française. Ce dernier trait est rapporté par Lynker, un des rares auteurs qui mentionnent Nerciat; et c'est d'ailleurs tout ce qu'il en dit[21].
[21] Geschichte des Theaters und der Musik in Kassel bearbeitet von verstorbenen Hof-Theater-Sekretär W. Lynker, etc. (Kassel, 1865).
On représenta l'ouvrage du Chevalier, Constance ou l'heureuse témérité, opéra-comique en trois actes, au Komœdienhaus de Cassel où le Théâtre-français donnait ses représentations.
On peut supposer que le duc de Wurtemberg assistait au spectacle et que c'est sur sa demande que Nerciat lui envoya le manuscrit de la partition de Constance, qui est conservé à la bibliothèque de Stuttgart. La cour et la ville étaient réunies, le chef d'orchestre était un français nommé Finet et l'Opéra-comique eut un succès que n'encouragea pas le glückiste marquis de Trestondam. Le sujet de Constance ou l'heureuse témérité «n'offre rien de nouveau, dit M. Jean-Jacques Olivier[22]. C'est l'éternelle histoire de l'ingénue promise à un barbon ridicule et qui, secondée par une soubrette intrigante, parvient à force de ruses à épouser son jeune amant. Mais le livret est coupé avec adresse et les couplets sont joliment tournés.
[22] Loc. cit.
«Pour la partition, si elle contient des maladresses et des négligences de style, qui dénotent un travail d'amateur, elle renferme un grand nombre de morceaux d'une heureuse inspiration, où ne manque ni la couleur, ni la vivacité.»
Ces paroles de l'Air de Finette donneront une idée du livret de Constance:
Et voici encore celles-ci, de l'Air de Madame Armand:
Certains livrets d'aujourd'hui ne valent pas celui de l'heureuse témérité.
La même année, Nerciat fit paraître le texte de son opéra-comique, à Cassel, mais la musique resta inédite. Jusque-là le chevalier n'avait guère été dans cette bibliothèque dont il était le Sous-Bibliothécaire. Il n'avait pas eu le temps. Mais le Bibliothécaire en chef le rappela à ses devoirs. Le marquis de Luchet avait en effet trouvé en venant à Cassel que les livres de la Bibliothèque étaient mal classés. Un de ses amis lui avait fait une description de la Bibliothèque du comte de Clermont. Luchet s'enthousiasme pour le plan d'après lequel elle avait été conçue, et ayant adopté ce plan, il rédige un Projet d'arrangement de la Bibliothèque dans le Muséum Fridericianum présenté à Son Altesse Sérénissime Mgr le Landgrave, par son premier Bibliothécaire à Cassel ce 29 février 1779. Tout était rangé sous cinq dénominations ou facultés: Théologie, Jurisprudence, Sciences et Arts, Belles-Lettres, Histoire. Le Landgrave adopte aussitôt le projet et le marquis fait diligence pour qu'il soit exécuté. Les livres sont envoyés au relieur et au fur et à mesure de leur retour, classés sur le nouveau plan dans le nouveau catalogue. A cette époque la direction intérieure du Muséum était confiée à un certain Schminke qui s'opposa à tout changement et préféra se démettre de son poste plutôt que de prêter la main aux fantaisies de Luchet. Outre les deux bibliothécaires, il y avait à la bibliothèque un Bibliotheksskribent. Luchet engage de nouveaux employés: un ancien comédien français, deux anciens valets, un inspecteur des lanternes révoqué et tombé dans la misère, un ci-devant négociant dont le négoce n'avait pas réussi, qui vivait d'écritures, tenait des livres et à l'occasion faisait des courses, et enfin un sous-officier du 1er bataillon de la garde. Tout ce monde changeait les étiquettes sous la direction du Bibliotheksskribent. Les savants de Cassel ne voyaient pas d'un bon œil ces modifications et le Bibliotheksskribent, homme du métier, était le premier à protester dans la ville, disant que les précédents bibliothécaires étaient fondés dans leur science et n'auraient pas attendu messieurs de Luchet et Nerciat pour établir une classification nouvelle, utile aux savants et amateurs de lettres. Cependant il n'osait enfreindre les ordres du marquis tout-puissant et les exécutait, se promettant de prendre sa revanche. Ce Bibliotheksskribent se nommait Friedrich Wilhelm Strieder. Il était né à Kinken le 12 mars 1739 et il mourut à Cassel le 13 octobre 1815. Il avait d'abord servi dans les troupes hessoises et était employé à la Bibliothèque depuis le 13 décembre 1765. Après la mort du Landgrave Frédéric II et le départ du marquis de Luchet, il fut nommé Premier Bibliothécaire. Il haïssait les Français et c'est lui qui nous a conservé le récit de ces petits événements[23].