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L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2) cover

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)

Chapter 34: NOTE DU CENSEUR
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About This Book

The volume brings together the author's texts and documentary material, including an introductory essay, bibliographic notes, analyses and editorial commentary by Guillaume Apollinaire, plus previously unpublished pieces, correspondence and a portrait. It reconstructs the writer's life from scattered documents, outlines his military service and travels, and situates his libertine stories and theatrical efforts within their publication context. Close readings emphasize recurring concerns with eroticism, social mores and self-presentation, while textual notes address variants and sources. The edition combines restoration of texts with critical apparatus to expose both familiar narratives and lesser-known documents tied to the author's oeuvre.

....... .......... ...

(On supprime ici d'inutiles lambeaux de dialogue.)

Célestine[89] acceptant l'assignat après quelques façons.—Ne croyez pas cependant que je veuille employer ce chiffon à réparer une sottise. On dit qu'avant peu ce beau papier de votre fabrique ne sera plus bon qu'à cet usage, mais en attendant, je vais bel et bien le convertir en écus.

[89] Le Comte donne à Célestine un assignat de 300 livres.

Le Comte.—Tu me bats avec mes armes, friponne! Cela n'est pas généreux…

Pour l'apaiser Célestine, se jetant à son cou, lui donne un de ces baisers qu'elle a le talent de rendre si doux, et échappe à l'instant. Il est bon d'avertir le lecteur que cette si complaisante Célestine avait été députée au comte par Mme Durut, afin qu'il fût occupé tout le temps qu'il faudrait à la duchesse pour s'arranger avec le charmant Alfonse. On voit que Célestine ne pouvait s'acquitter mieux de son agréable commission. Le Comte se purifie, aidé, comme l'a été le Chevalier, par la jolie négrillonne. Ensuite, il déjeune, et attend, en lisant quelques feuilles du jour, qu'on vienne enfin lui donner des nouvelles de la Duchesse.

VIVE LE VIN! VIVE L'AMOUR!

Le Comte, au Chevalier, se levant brusquement.—Je connais trop la façon de penser de Mme la Duchesse pour pouvoir douter que vous soyez un homme comme il faut; ainsi, monsieur, nous n'aurons probablement ensemble qu'une explication très décente sur le hasard qui vous fait recueillir le fruit d'un rendez-vous donné pour moi. Cependant, si par malheur je me trouvais encore plus lésé que je ne suppose l'être…

Le Chevalier, avec fierté.—Qu'en serait-il, monsieur?

Le Comte, fièrement à son tour.—C'est ce que je vous ferai savoir, monsieur.

Le Chevalier, se soulevant.—Je n'aime pas à différer ces sortes d'éclaircissements… (Il s'échappe du lit et suit nu le comte, qui vient de passer dans la salle de bain, où sont aussi les habits du Chevalier.)

Madame Durut, leur courant après.—Holà! mes beaux champions! ce lieu n'est pas du tout celui des scènes tragiques.

La Duchesse, accourant aussi, à Mme Durut.—Arrêtez-les! ma bonne. Si j'ai quelque empire sur vous, messieurs…

En même temps, Mme Durut a fermé la pièce à clef. Le Chevalier s'habille en grande hâte. Mme Durut sert la Duchesse, qui en fait autant, marquant par des mouvements presque convulsifs qu'elle éprouve quelque chose de bien pénible…

Le Comte.—Quel est ce jeune homme, madame Durut?

La Duchesse, vivement.—Son neveu[90].

[90] Ce mensonge a pour but à la fois et de vexer le Comte et de prévenir une affaire d'honneur. (N.)

Le Comte, feignant de se calmer, et d'un ton ironique.—Digne choix, en vérité! Je n'ai plus rien à dire. (A Mme Durut.) Ouvrez-moi.

Le Chevalier.—On vous trompe, monsieur. Dans un moment je retourne à Paris; si vous n'avez rien de mieux à faire que de m'y suivre, nous pourrons causer en chemin et déterminer à quel point chacun de nous offense son rival.

Le Comte.—Je suis à vos ordres.

Madame Durut.—Cela vous plaît à dire: vous êtes tous deux aux miens. Mais voyez donc un peu ces mutins! Sachez, mes beaux messieurs, que, toute taquinerie cessante, vous ne sortirez pas d'ici que je le veuille bien. Oh! vous êtes, en dépit de vos bouillants courages, tout à fait en mon pouvoir.

La Duchesse ne sort des mains de Mme Durut que pour aller tomber pesamment dans une bergère, où elle joue assez bien la défaillante.

La Duchesse, avec les mines convenables.—Je me sens mal… Durut, de l'eau de Cologne… des sels… de l'éther… Je n'en puis plus… J'étouffe… je me meurs… (Elle est pour lors immobile, dans l'attitude la plus théâtrale, l'œil fermé, mais sans que les roses des joues et des lèvres aient pâli de la moindre nuance.)

Le Chevalier, aux pieds de la Duchesse.—Oh! ciel! quel malheur!

Madame Durut, assez calme et donnant du secours.—Là! là! ne vous désespérez pas, cela n'aura pas de suites…

En effet, à peine a-t-on mis des sels d'Angleterre sous le nez de la Duchesse, qu'un long soupir annonce la clôture de son évanouissement.

Madame Durut, au Comte.—Voilà pourtant, vilain homme, la belle besogne que vous êtes venu faire ici! Que je déteste ces vaniteux! Tout irait si bien, si l'on voulait ne mettre que de la folie à ce qui est uniquement affaire de plaisir.

Le Comte.—Vous verrez que c'est moi qui ai tort!

Madame Durut.—Assurément, et en tout point. Vous vous êtes conduit en homme qui n'a pas le sens commun. Vous arrivez trop tard; premier tort, d'autant plus inexcusable, qu'il est absolument volontaire; vous vous montrez ici avec l'assurance et la brusquerie dont on blâmerait même un mari: second tort; vous nous rompez tous en visière; plus grand tort qui vous donne en même temps beaucoup de ridicule; la preuve en est à ce qu'il vous a été forcé de voir et d'endurer. Répondez à tout cela. Eh! morbleu! puisque, vous aviez assez joliment passé votre temps là-bas, que n'y restiez-vous? Célestine aurait bien eu la complaisance de vous y tenir plus longtemps compagnie.

La Duchesse, avec intérêt.—Célestine!… Ils ont été ensemble?

Madame Durut.—Assurément et de la meilleure intelligence encore.

LES MÊMES, CÉLESTINE.

Célestine, en dehors et frappant.—J'entends qu'on parle de moi, veut-on bien m'ouvrir?

Mme Durut ouvre et lui conte rapidement la querelle de ces messieurs.

Célestine, gaîment.—Fort bien! (Au Comte.) Voilà donc, petit perfide, comme je puis me fier à vos belles protestations! (Avec une menace badine.) Si j'étais babillarde, comme vous seriez grondé! Allons, la paix, mes bons amis. (Au Comte en lui montrant le chevalier.) Voyez donc comme il est joli! Vous auriez la barbarie de l'embrocher en face?

Les esprits sont déjà considérablement apaisés, la Duchesse et Mme Durut souriant à l'épigrammatique plaisanterie de Célestine.

La Duchesse, au Comte d'un ton piqué.—Il paraît, monsieur, que nous ne sommes pas en reste l'un avec l'autre… (D'un ton moins sec.) Que tout ceci finisse donc convenablement. (Elle lui tend la main.) Je vous pardonne l'aimable Célestine; faites-vous de même une bonne raison au sujet du charmant Chevalier… Touchez là.

Le Comte, obéissant.—Vous avez tant d'ascendant sur moi… qu'il faut bien en passer par ce que vous voulez. Allons, madame, qu'il n'en soit plus parlé.

Célestine, avec espièglerie.—Oui dà! Cela est fort aisé à dire. Je ne prends pas, moi, la chose aussi indifféremment. J'avais fait une conquête; on m'avait juré les plus belles choses du monde; il faut que mon compte se trouve à tout ceci. Je déclare donc que je m'empare de monsieur (du Chevalier)… sauf à le restituer à qui il appartiendra lorsque je croirai m'être suffisamment vengée.

Madame Durut.—La matoise! tout en riant, elle le fera comme elle le dit, ou le diable m'emporte! Oh! je la connais! Mais pensons enfin au solide; il faut dîner; qu'en pensez-vous, mes enfants?

La Duchesse.—Je meurs d'appétit.

Madame Durut.—Eh bien! allons. Nos jeunes braves videront leur querelle à table, et se battront à l'aise le verre à la main. (Elle prend au Comte une main; à Alphonse:) La vôtre? approchez. (Le Chevalier approche. Elle réunit leurs mains.) La paix, au nom du plaisir!

Le Comte.—De tout mon cœur. (Ils s'embrassent.)

Madame Durut.—Je ne demande pas à madame la Duchesse si elle trouve bon que nous ne nous séparions pas. Si sa conversion est sincère…

La Duchesse, interrompant.—Très sincère, je te jure, ma chère Durut. Il faut que Célestine et toi soyez des nôtres; je l'aurais exigé si tu ne m'avais pas prévenue…

Madame Durut.—C'est parler, cela. Allons, je commence à espérer qu'enfin on pourra faire quelque chose de vous. (Mme Durut s'en va.)

Peu d'instant après, un des jockeys, qu'on connaît déjà, vient annoncer qu'on a servi et conduit les convives à une pièce délicieuse. Elle représente un bosquet dont le feuillage, peint de main de maître, se recourbe en coupole jusque vers une ouverture ménagée en haut et d'où vient le jour, à travers une toile légèrement azurée qui complète l'illusion. On voit, sur le fond transparent, les extrémités des feuilles et quelques jets élancés se découper avec une vérité frappante. Tout autour de la pièce, aux troncs des arbres régulièrement espacés, on voit attachée une draperie blanche bordée de crépines d'or, qui est censée cacher tous les intervalles au-dessous du feuillage. Le bas est une balustrade du meilleur style, peinte en marbre blanc et qui paraît se détacher. Le tapis est un gazon factice parfaitement imité. A peine s'est-on réuni dans cet agréable lieu qu'il y survient le dîner le plus sensuel.

Le Duchesse, le Comte, le Chevalier, Célestine et Mme Durut sont à table et mangent.

Madame Durut.—Vous ne paraissez pas penser à me remercier, cependant vous avez l'étrenne de cette jolie salle, qui n'est achevée que depuis quelques jours, et où je n'ai permis à qui ce soit d'entrer tandis qu'on y travaillait.

Le Chevalier.—On ne pouvait penser rien de plus agréable, et l'exécution en est parfaite.

Le Comte.—L'architecte a un peu écouté aux portes. Je connais la pareille salle, je dis absolument pareille, chez le marquis de[91]

[91] Le Comte a raison. Cette salle existe en original chez une dame fort célèbre, que les deux sexes déchirent également, les femmes, par hypocrisie, car elles ont son amour et lui prodiguent le leur, les hommes par un sot amour-propre, car près d'elle ils sont rarement heureux. Mais qui peut juger sans passion cette Sapho moderne ne peut s'empêcher de l'admirer et de l'aimer, et s'étonne de lui voir concilier de la manière la plus naturelle les goûts et les habitudes de la femme à la fois la plus légère et la plus frivole et la plus essentielle, la plus capricieuse en fait de plaisir, et la plus invariable en fait de sentiments. (N.)

Madame Durut, interrompant.—Je connais, je connais! assurément vous pouvez connaître. Une chose n'a-t-elle donc de prix qu'autant qu'elle soit unique? A boire! je passe ma vie à entendre d'insoutenables gens comparer, épiloguer, au lieu de jouir…

Célestine, interrompant.—Et ma bouillante sœur se fâcher au lieu de manger! cela ne revient-il pas au même?

La Duchesse.—Célestine a raison, et je suis enchantée, Durut, qu'elle vous ait prise sur le fait. Savez-vous que vous devenez d'une humeur…

Madame Durut, avec surprise.—Et vous aussi? A votre tour, messieurs, grondez-moi. J'ai donc de l'humeur? Eh bien! il faut la noyer dans le bourgogne. (Elle s'en fait donner une bouteille et se verse une rasade.) A vos santés…

Le Comte.—. J'aime mieux cela que de la morale.

On boit à la ronde. Ils mangent tous du meilleur appétit et boivent à proportion. Avec le second service on a apporté des vins délicieux. Les entremets sont ingrédientés de manière à ne pas permettre que de tels convives conservent longtemps leur sang-froid et demeurent à table sans s'agacer. Quoique le Chevalier ait fait passablement des siennes, il se sent déjà des velléités pour cette friponne de Célestine, dont il est voisin, et qui joue avec lui de la prunelle, à faire sauter le bouchon. La vue de plus de la moitié de ses merveilleux tétons (qu'elle découvre sous prétexte d'y pourchasser un peu de pain qui la blesse) achève de mettre en rut l'inflammable jouvenceau. Cependant il s'observe assez bien pour ne pas se mettre dans le cas d'offenser la Duchesse, qui le guette du coin de l'œil. De son côté le Comte croit de son honneur qu'avant qu'on se quitte, la Duchesse ait fait aussi quelque chose pour lui. Durut, qui ne perd rien de tout ce manège, rit sous cape, et déjà se doute de ce qui va suivre. Au dessert, les gens renvoyés, la conversation s'anime par degrés et devient des plus polissonnes. En voici un léger échantillon:

Madame Durut.—A propos, madame la Duchesse, il y a longtemps que vous n'êtes venue par ici avec ce grand lévrier… cet étranger si blond, si pomponné!…

La Duchesse.—Elle me divertit avec son lévrier, c'est justement un Danois… l'Opéra me l'a enlevé…

Célestine.—L'Opéra ne vous a pas enlevé grand chose. Cet homme est bien le plus glacial bande-à-l'aise! (Gaîment.) Nous sommes tous garçons ici?

La Duchesse, souriant.—Il a donc l'avantage de vous connaître?

Célestine.—Oh! ne m'en parlez pas. J'eus un jour, je ne sais par quel caprice d'avoir quelqu'un d'encore plus blond que moi, le malheur de m'aventurer avec ce beau monsieur; cela fut d'un nul!… Il est vrai qu'il resta sur le champ de bataille un diamant, mais vivent les gens qui savent les faire gagner!

La Duchesse, sentant une atteinte.—Comte, j'ai des cors, je vous en avertis. (Elle sourit.)

Madame Durut.—Oh! je le reconnais au langage des pieds. Chez moi, certain soir qu'il s'agissait d'enivrer un provincial et de lui souffler sa jolie femme, ne voilà-t-il pas mon maladroit qui, à table, en face du couple, se trompe et croyant faire une gentille à madame, nous appuie amoureusement un pied sur l'orteil goutteux du mari. Celui-ci de jeter le cri de quelqu'un qu'on mettrait à la broche et de retirer les jambes si promptement, si fort et si haut qu'il soulève la table et renverse tout ce qui la couvrait. Figurez-vous le baccanal, le tracas, la consternation d'une femme peu faite, alors, à de pareils événements!… Il est vrai que, depuis, nous en avons fait une rude lame… Comte, vous pouvez certifier ce que je dis.

Le Comte, froidement.—Qu'en faites-vous?

Madame Durut.—C'est du véreux maintenant. Elle vient encore dans ma maison de Paris, pour les moines.

La Duchesse.—Fi!

Le Comte,—Quant à moi, je l'ai totalement perdue de vue, il y a bien six mois, depuis qu'elle m'a débauché mon valet de chambre.

Célestine.—Ce fut surtout pour vous un grand crèvecœur que de perdre ainsi deux maîtresses à la fois?

Madame Durut.—Pourquoi pas trois? car la dame ne se faisait pas beaucoup prier pour faire le thème en deux façons.

Le Comte.—De la méchanceté! Il est assez plaisant qu'on gronde ici des sortes de caprices, tandis qu'on veut bien les laisser en paix dans la société. Vous voilà trois femmes: laquelle de vous osera jurer de n'avoir jamais varié la manière de faire des heureux?

Célestine.—Monsieur le comte voudrait nous confesser apparemment! Quant à moi, je ne suis pas pressée de m'accuser de péchés dont il est très possible que je n'aie aucun repentir.

....... .......... ...

Un excellent café, suivi des liqueurs les plus fines, termine ce voluptueux dîner.

Le Comte très pressé (ou qui feint de l'être) d'assister à l'auguste pétaudière, part tout de suite dans son rapide cabriolet. La Duchesse reste. L'adroite et complaisante Célestine prête son ministère pour la mettre en état de paraître au spectacle. Le Chevalier dont on a renvoyé les chevaux, et qui n'a rien de mieux à faire que de se reposer, suit aux Italiens son équivoque conquête, qui l'enlève dans un vis-à-vis d'une élégance achevée, attelé de deux anglais sans prix pour la vitesse et la beauté.

L'ŒIL DU MAITRE

MADAME DURUT, CÉLESTINE

Elles sont dans le logement de la première et sont occupées de compter. Chacune a sous les yeux un livre de dépense, dont elle vérifie les articles.

Madame Durut.—J'ai fait.

Célestine.—Et moi aussi, bien juste en même temps que toi.

Madame Durut.—A combien, d'après ton addition, se monte la dépense du mois?

Célestine.—A neuf mille six cent quatre-vingt-quatre livres douze sols.

Madame Durut.—Barême ne serait pas plus correct que nous; j'ai le même total à six deniers près.

Célestine.—Tu as raison; six deniers: je les oubliais à cette colonne.

Madame Durut.—La recette?

Célestine.—Dix mille huit cent quatre-vingt-seize livres huit sols… sans deniers pour le coup.

Madame Durut.—On ne peut mieux. Eh bien! Célestine, quel est le métier, le commerce soi-disant honnête qui produirait par mois, à raison de nos fonds, un bénéfice net de douze cent douze livres cinq sols six deniers, tous frais et bien des petites fantaisies satisfaites, dont le prix se trouve englobé dans la masse des dépenses?

Célestine.—L'observation est juste. Encore ce mois-ci n'a-t-il pas beaucoup donné.

Madame Durut.—Sans compter que j'ai réduit de près de mille écus les mémoires des bâtiments depuis l'approbation des comptes.

Célestine.—Tout doux, s'il vous plaît, ma chère sœur; j'ai réduit est bientôt dit! Oubliez-vous, que ce rabais, c'est à moi qu'on en a l'obligation, puisque j'ai fait ce qu'il fallait pour que M. du Bossage y souscrivît?

Madame Durut.—Tu cries, Mademoiselle, avant qu'on écorche! Tiens, regarde, lis: «Trois cents livres de gratification à Mlle Célestine pour le dixième d'une épargne de trois mille livres qu'elle a procurée à l'établissement». Et cela sans préjudice de ta part d'associée.

Célestine.—C'est parler, cela, et j'aurais d'autant plus mauvaise grâce à me faire trop valoir, que ce petit pince-sans-rire d'artiste s'est donné les airs de me le mettre[92] sept fois pendant la nuit qui fut le pot-au-vin de votre arrangement.

[92] Entre sœurs on ne se gêne pas. (N.)

Madame Durut.—Sept fois! mon cœur; oh! sur ce pied, ce sera moi, ne t'en déplaise, qui lui compterai, le 30, les mille livres qu'il doit recevoir. Je ne me prévaudrai nullement des dix jours de grâce, et j'espère bien qu'en faveur de mon exactitude à payer, il daignera me faire tâter de son savoir-faire.

Célestine.—Rien de plus assuré, car il m'a dit plus de trois fois, à travers les beaux transports qu'il me témoignait, que tu devais être une excellente jouissance…

Madame Durut, interrompant.—Je m'en pique…

Célestine interrompant.—Mais que tu lui en imposais.

Madame Durut.—Le pauvre garçon! Il est bien trop bon d'avoir peur de moi! Qu'il vienne! je lui ferai connaître qu'on m'apprivoise assez facilement, et que les gens qui parlent par sept, ont le plus grand droit de tout oser avec leur très humble servante. Mais poursuivons notre besogne: combien d'abonnements reste-t-il encore à faire payer?

Célestine.—D'abord… celui du commandeur de Palaigu.

Madame Durut.—Qui? ce grand jeudi[93] qu'on dit malade d'un satyriasis incurable? Après? (On reprend le travail.)

[93] Chez les Aphrodites on nomme jeudis ces messieurs qui, tout au moins partagés entre l'œillet et la boutonnière, avaient pour jour de solennité le jeudi, en l'honneur de Jupiter, le Villette de l'Olympe comme tout le monde sait. Les femmes qui avaient la complaisance de se prêter au goût de messieurs les jeudis sont connues sous le nom de Jannettes (de Janus), à cause de leur double manière de faire des heureux. Les amateurs de ces sortes de femmes se nommaient, en conséquence Janicoles. Les Andrins, en petit nombre, étaient ceux qui, ne faisant cas d'aucun charme féminin, ne fêtaient que des Ganymèdes.

Célestine.—Ici viennent quelques articles véreux. Plusieurs aristocrates émigrants avaient écrit pour que leur abonnement continuât, ils en doivent le montant, et ils sont notés pour leur part des dépenses casuelles. Sans doute ils se flattaient de n'être pas aussi longtemps atteints, mais n'ayant point assisté, peut-être refuseront-ils d'entrer en compte?

Madame Durut.—Fi donc! Quel horrible soupçon! Ils paieront, Célestine. C'est de l'or en barre. Oh! s'il s'agissait de quelque dette d'un autre genre, comme pour habits, voitures, fournitures de domestiques, il y aurait peut-être à batailler pour le paiement; mais quand il est question pour ces messieurs de demeurer Aphrodites, de n'être pas rayés avec ignominie de la plus heureuse liste, crois qu'ils y regarderont de plus près[94].

[94] Un statut de la dernière rigueur supprimait les mauvais payeurs. Les délais étaient très courts.

Célestine.—Peut-être?

Madame Durut.—Je te dis que leur dette envers l'établissement est sacrée, et qu'ils sont bien trop avisés pour manquer d'y faire honneur.

Célestine.—Soit. J'admire, en effet, comment, tandis que tout le monde a l'air de mourir de faim, nous voyons venir ici nos habitués les poches pleines.

Madame Durut.—Tu serais bien plus surprise encore de voir les joueurs, quand nous aurons une partie, ils regorgent d'or. Ce n'est pas que les espèces manquent, mais on n'ose en laisser voir, et plus on se refuse, par hypocrisie, pour de vrais besoins, ou pour un luxe extérieur que maintenant il est dangereux d'afficher, plus, en revanche, on est en état de faire des sacrifices pour de secrets plaisirs. Après?

Célestine.—Rien de plus en souffrance, quant aux abonnements; mais voici quelques non-valeurs d'un autre genre: «Prêté à Mme de Braiseval, quinze louis». Elle devait les rembourser au bout de huit jours, le mois est près de finir.

Madame Durut.—Passons: le lendemain du prêt, je me suis fait rendre ces quinze louis par un vieil oncle de Mme de Braiseval, assez sot pour être amoureux, gratis, de sa banale nièce. Si le pauvre diable savait à quel usage elle avait employé cet argent, il se repentirait bien, ma foi, d'en avoir fait le sacrifice. C'était pour récompenser le solide service d'un sauteur de chez Nicollet, qu'elle venait de distinguer, mais non pas comme Mlle Célestine distingue le commandeur.

Célestine.—Si l'on jette des pierres dans mon jardin, gare la revanche! Au fait: quand Mme de Braiseval parlera de payer, il faudra lui donner quittance?

Madame Durut.—Etourdie! que dis-tu? Il faudra recevoir[95].

[95] Elle est un peu friponne, cette Mme Durut. (N.)

Célestine.—Et si l'oncle a par hasard avec elle un éclaircissement!

Madame Durut.—Il l'aura probablement. Où sont les hommes assez généreux pour obliger incognito? Mais, pour lors, tu n'auras pas su, j'aurai négligé d'enregistrer cette recette et ne t'aurai prévenue de rien. Tu me renverras la dame, que je menacerai auprès de mon mari, de quelques confidences de ma part qui n'iraient à rien moins qu'à la faire coffrer pour le reste de sa vie. (Avec un air de mystère.) N'ai-je pas fourni à cette Messaline jusqu'à trois cents suisses en un jour!

Célestine, soupirant.—Grand bien lui fasse! Avance à la vicomtesse de Chatouilly, neuf cent soixante livres en différents articles.»

Madame Durut.—Cela sera bien payé. En attendant, cet argent n'est pas sorti de la maison. Il s'est répandu en petits salaires sur toute la marmaille mâle et femelle que je puis enrôler, Mme la Vicomtesse a le talent d'occuper ici cette espèce pendant des matinées entières à se faire dorlotter, manioter, tripoter, baisoter, suçoter, peloter à six francs par heure pour chaque individu.

Célestine.—Voilà, par exemple, une bizarre fantaisie!

Madame Durut.—D'autant plus bizarre que si, par malheur, quelqu'un de ces petits êtres avait l'ombre d'un poil follet où tu sais, la dame furieuse le mettrait brutalement à la porte et me laverait la tête d'importance. Mais est-on bien ras, bien scrupuleusement imberbe, ce sont de sa part des transports! un délire! Après cela, c'est son tour de fêter tous ces petits engins, toutes ces petites moniches. C'est à mourir de rire, en vérité.

Célestine.—Et c'est là tout ce qu'elle fait?

Madame Durut.—Le plus souvent, il faut bien qu'elle s'y borne; quelquefois pourtant un marmot précoce se trouve de douze à treize ans, bon à quelque chose.

NOTE DU CENSEUR

MAITRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUITÉS DE C…

On ne sait souvent où une langue va puiser ses richesses. J'ai vu des Français se creuser la tête pour trouver l'origine du mot gamahucher, et dire ensuite qu'il était de pure fantaisie.—Point du tout, messieurs; il existe au fond de l'Egypte une secte de bonnes gens qui rendent un culte à l'ami de Priape. Je ne cite ni l'ouvrage où j'ai trouvé ce renseignement important, ni l'auteur trop grave et trop national pour ne pas se courroucer s'il se voyait nommer dans des écrits bouffons qui décèlent évidemment la futilité d'un esprit aristocratique. Je prie donc le lecteur de m'en croire sur ma parole, comme j'ai cru le voyageur sur la sienne… Or, il me semble que le mot Quadmousié, apporté d'Egypte en France, peut fort bien s'être altéré pendant la traversée. L'essentiel est que le culte lui-même se soit exactement transmis et sans doute perfectionné parmi nous. Quant à la racine de l'expression, elle peut bien être adoptée sans difficulté par une nation qui de Rawensberg[96] a fait Ratisbonne; Liège, de Luik; La Haye, de S'Gravenhaag, etc., et qui, d'après ses conventions alphabétiques, nomme Shakespear le génie que nos voisins, d'après les leurs, nomment Chekspir. Il convient, dis-je que cette nation reconnaisse cette savante étymologie. Je réclame de plus contre l'innovation de l'ignare abbé Suçonnet[97], qui ne fait dériver son terme que du grec, tandis que les Grecs auxquels il fait l'honneur de l'invention même, pourraient fort bien n'avoir fait qu'emprunter des Orientaux une pratique qui ne pouvait, au surplus, être connue nulle part sans y être adoptée et maintenue avec ferveur.

[96] Nerciat se trompe: c'est de Regensburg que l'on a fait en français Ratisbonne.

[97] L'abbé Suçonnet, dont Célestine parle ailleurs, remplace gamahuchage par glottinade. «M. Suçonnet, qui est docteur, prétend que rien n'est plus significatif, et qu'il convient absolument d'emprunter du grec le nom d'une volupté dont les Grecs nous ont transmis l'usage».

POST-FACE DES ÉDITEURS

Dès la fin de 1791, les Aphrodites de Paris et de la province se préparaient à se dissoudre. Quantité d'individus des deux sexes s'étaient d'avance expatriés. De ce nombre le prince Edmond, que des circonstances infiniment heureuses avaient rappelé dans son pays, et la nouvelle grande-maîtresse Eulalie, qui, par des circonstances inutiles à déduire se trouvait dans le cas d'accepter enfin, sans manquer à la délicatesse, le riche legs que le malheureux comte de Scheimpfreich lui avait destiné; cette dame, disons-nous, et le prince s'étaient passionnément occupés de préparer à ceux des Aphrodites qui étaient dignes de survivre à la fraternité de Paris, un asile en pays étranger et les moyens de placer avec avantage ce que l'Ordre conserverait encore de richesses, après que tous les confrères (soit volontairement dégagés, soit congédiés) seraient remboursés. Les comptes scrupuleusement ajourés par des frères financiers d'une probité à toute épreuve, l'Ordre survivant se trouva riche encore de 4.558.923 livres que des frères banquiers trouvèrent moyen de faire sortir adroitement du royaume. L'industrieux M. du Bossage s'était chargé, de plus loin, de dénaturer en fait de constructions tout ce qui caractérisait l'Ordre et ses divers objets, de même que de faire parvenir à sa nouvelle destination tous les détails transportables de décoration et d'ornement. Comme presque rien n'était réel, que les machines, surtout difficiles à renouveler en pays étranger, l'entreprise du transport était moins difficile que minutieuse; son utilité infinie l'emportait d'ailleurs sur toute espèce de considération. Mme Durut, Célestine, Fringante et quelques camillons des deux sexes suivirent à la file les fréquents envois, où Ribaudin signala dans la conduite secrète de cette partie de l'opération, son excellente tête, sa présence d'esprit, sa vigueur de caractère, et justifia parfaitement l'honneur imprévu qu'on lui avait fait en se rangeant unanimement sous sa loi. Quand tout l'ordre fut écoulé, corps et biens, sa feue Révérence sortit la dernière; elle porte aujourd'hui le nom de Martinfort, et continue à prouver qu'on peut être de très nouvelle noblesse, avoir porté par système un uniforme odieux, avoir même précédemment été moine, sans être, comme certains dédaigneux le pensent, un homme vil, parce que l'on n'aurait pas été fait pour monter dans les carrosses du Roi.

La journée funeste du 10 août 1792 suivit de bien près le départ de l'héroïque Martinfort. Plusieurs Aphrodites réformés périrent dans cette bagarre; un plus grand nombre d'eux encore, dont même quelques dames, subirent les horreurs du 3 septembre suivant; mais, par bonheur, nul frère, nulle sœur de ceux et celles que nos cahiers ont fait connaître, ne furent du nombre des victimes. En général, aucun de nos acteurs n'a mal tourné, sinon le pauvre Trottignac, son mauvais ton, quelques propos indiscrets en faveur de cette liberté qui promet tant aux gens sans élévation d'âme et sans fortune, ayant déplu, sur les bords du Rhin, à quelques fougueux émigrés, curieux d'ailleurs du sort d'un pied plat, étalon de quatre jolies femmes, ces messieurs, disons-nous, se persuadèrent que l'écuyer Trottignac était un propagant. En conséquence ils le jetèrent, pour le laver, dans le fleuve: il s'y noya: On les blâma fort. Tant de zèle était diamétralement au rebours des vues d'union et d'humanité qu'avaient les chefs de l'émigration, et dont ils n'ont cessé de recommander l'observation à leurs nobles cohortes. Mais il y avait bien d'autres abus, on n'y remédiait point, et Trottignac, à bon compte, était ad patres pour la plus grande gloire de la contre-révolution.

Les Aphrodites rénovés ont maintenant, dans un pays que nous ne pouvons nommer, un asile délicieux, des statuts épurés et des sujets d'élite. On nous a flatté d'une prochaine concession de matériaux pour la suite de notre histoire, ou plutôt pour une histoire tout à fait nouvelle. Nous comptons d'autant plus sur la solidité de cet engagement, que M. Visard, notre ami particulier, conserve, en partage avec un homme de lettres du pays, aussi de nos amis, son précieux emploi d'historiographe.