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L'oiseau blanc: conte bleu

Chapter 9: SEPTIÈME SOIRÉE.
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About This Book

A framed narrative has a palace favorite dozing while four attendants take turns telling a tale about a luminous white bird that appears in a secluded sanctuary of virgins. The bird’s presence and song provoke ecstatic awakening and unexpected births of tiny spirits, transforming the women’s minds and conduct. Temple priests and superiors convene, perform rites, and dispute the phenomenon’s meaning, oscillating between reverence, bewilderment, and didactic pronouncements. The storytelling alternates playful fantasy with ironic observation of ritual response and collective credulity, tracing how an uncanny event unsettles social hierarchies and prompts competing explanations without offering tidy resolution.

LA PREMIÈRE FEMME.

Pardonnez-moi, madame, la fée le lui avait dit plus d'une fois: aussi Génistan, se jetant à ses genoux, lui jura-t-il de ne plus ménager Rousch et sa parente à ses dépens, dût-il rester muet, et passer ou pour grossier ou pour sot. La fée le reçut en grâce, et lui conta les tours sanglants que Rousch s'amusait à lui jouer. «Tantôt, lui dit-elle, il me rend vieille et surannée, tantôt jeune et difforme; quelquefois il m'enjolive à tel point, qu'il ne me reste rien de ma dignité, et qu'on me prendrait pour une bouffonne; d'autres fois il me prête un air sauvage et rechigné. En un mot, sous quelque forme qu'il me présente, je suis estropiée. Il me fait un œil bleu, et l'autre noir; les sourcils bruns et les cheveux blonds; mais il a beau me déguiser, les bons yeux me reconnaissent.»

LA SULTANE.

Les dieux n'ont laissé à Rousch qu'un moment d'une illusion qui cesse toujours à sa honte.

LA PREMIÈRE FEMME.

«Madame, dit le prince en se tournant du côté de la fée, me parlait ainsi lorsqu'on lui annonça le prince Lubrelu, ou, dans la langue du pays, Brouillon; et la princesse Serpilla, ou, dans la langue du pays, Rusée. C'étaient deux élèves qu'on lui envoyait. «Ah! dit la fée en fronçant le sourcil, que veut-on que je fasse de ces gens-là?» Elle les reçut assez froidement, et sans demander des nouvelles de leurs parents.»

LA SULTANE.

À vous, madame seconde.

LA SECONDE FEMME.

«Lubrelu salua la fée fort étourdiment. Il était assez joli garçon, mais louche et bègue. Il parlait beaucoup et sans suite, n'était d'accord avec lui-même, que quand il n'y pensait pas; grand disputeur, souvent il prenait les raisons de son sentiment pour des objections; sourd d'une oreille, quelquefois il entendait mal et répondait bien, ou entendait bien et répondait mal. Dès le même soir, il fut ami de Rousch.

«Pour Serpilla, elle était petite, maigre et noire; elle contrefaisait la vue basse; elle avait le nez retroussé, le visage chiffonné, les coins de la bouche relevés: si elle méditait une méchanceté, elle en tirait en bas le coin gauche; c'était un tic. Son menton était pointu, ses sourcils bruns et prolongés vers les tempes; ses mains noires et sèches, mais elle ne quittait jamais ses gants. Elle parlait peu, pensait beaucoup, examinait tout, ne faisait aucune démarche, ne tenait aucun propos sans dessein; jouait toute sorte de personnages, l'étourdie, la distraite, la niaise, et n'avait jamais plus d'esprit que quand on était tenté de la prendre pour une idiote.

«Azéma lui déplut d'abord; et elle s'occupa, dès le premier jour, à la tourner en ridicule, et à lui tendre des panneaux dans lesquels la bonne créature donnait tête baissée. Elle lui faisait voir une infinité de choses qui n'étaient point et ne pouvaient être. Elle se mit en tête de lui persuader que Génistan, moi, pour qui elle se sentait du goût, je l'aimais, elle Azéma, à la folie, mais que je n'osais le lui déclarer.

«—Pourquoi, lui demandait Azéma, se taire opiniâtrément comme il fait? S'il n'a que des vues honnêtes, que ne parle-t-il à ma tante?...

«—Princesse, lui répondait Serpilla, vous ne connaissez pas encore les amants délicats. S'adresser à votre tante, ce serait s'assurer de votre personne sans avoir pressenti votre cœur. Vous pouvez compter que le prince périra plutôt de chagrin que de hasarder une démarche qui pourrait vous déplaire...

«—Ah! reprit Azéma, pour cela je ne veux pas qu'il périsse; je ne veux pas même qu'il souffre...

«—Cependant cela est, et cela durera, si vous n'y mettez pas ordre...

«—Mais comment faut-il que je m'y prenne? Je suis si neuve et si gauche à tout...

«—Je le regarderais tendrement lorsqu'il viendrait chez ma tante; s'il lui arrivait de me donner la main, je la serrerais de distraction; je jetterais un mot, et puis un autre...

«—En vérité, j'ai peur d'avoir fait tout cela sans y penser...

«—Si cela est, il faut avouer que ce Génistan est un cruel homme. Je n'y vois plus qu'un remède...

«—Et quel est-il?...

«—Ho! non, je ne vous le dirai pas...

«—Et pourquoi?...

«—C'est que si je vous le disais, vous le confieriez peut-être à votre tante...

«—Ne craignez rien; vous ne sauriez croire combien je suis discrète...

«—Eh bien! j'écrirais...

«—Si c'est là votre secret, n'en parlons plus; je n'oserais jamais m'en servir...

«—N'en parlons plus, comme vous dites. Il me semble qu'il fait beau et qu'un tour de promenade vous dissiperait...

«—Très-volontiers; nous rencontrerons peut-être le prince Génistan...

«—Le prince a renoncé à tout amusement. S'il se promène, c'est dans des lieux écartés et solitaires. Je ne sais où le conduira cette triste vie. S'il en mourait pourtant, c'est vous qui en seriez la cause...

«—Mais je ne veux pas qu'il meure, je vous l'ai déjà dit...

«—Écrivez-lui donc...

«—Je n'oserais; et puis je ne sais que lui écrire...

«—Que ne m'en chargez-vous? Vous me connaissez un peu, et vous ne me croyez pas, sans doute, aussi maladroite que je le parais. J'arrangerai les choses avec toute la décence imaginable. La lettre sera anonyme. Si la déclaration réussit, c'est vous qui l'aurez faite; si elle échoue, ce sera moi...

«—Vous êtes bien bonne...»

LA SULTANE.

Cette Serpilla est une dangereuse créature, et la simple Azéma n'en savait pas assez pour sentir ce piége. La lettre fut-elle écrite?

LA SECONDE FEMME.

Le prince dit que oui.

LA SULTANE.

Fut-elle répondue?

LA SECONDE FEMME.

Le prince dit que non.

LA SULTANE.

Et pourquoi?

LA SECONDE FEMME.

«Je n'avais garde, dit le prince, de me fier à Serpilla, et cela sous les yeux de la fée, qui nous aurait devinés d'abord, et qui ne m'aurait jamais pardonné cette intrigue. Azéma fut désolée de mon silence, mais elle ne se plaignit pas. Sa méchante amie se fit un mérite auprès d'elle de la démarche hardie qu'elle avait faite pour la servir, et Azéma l'en remercia sincèrement. Rousch ne fut pas si scrupuleux que moi; on dit qu'il tira parti de Serpilla. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'on remarqua de la liaison entre eux, et qu'ils formèrent avec Lubrelu une espèce de triumvirat qui mit en fort peu de temps la cour de la fée sens dessus dessous. On s'évitait, on ne se parlait plus; c'étaient des caquets et des tracasseries sans fin; on se boudait sans savoir pourquoi, et la fée en était de fort mauvaise humeur.»

LA SULTANE.

C'est, en vérité, comme ici; et je croirais volontiers que ce triumvirat subsiste dans toutes les cours.

LA SECONDE FEMME.

«La fée fit publier pour la centième fois les anciennes lois contre la calomnie; elle défendit de hasarder des conjectures sur la réputation d'un ennemi, même sur celle d'un méchant notoire, sous peine d'être banni de sa cour; elle redoubla de sévérité; et s'il nous arrivait quelquefois de médire, elle nous arrêtait tout court, et nous demandait brusquement: «Est-ce à vous que le fait est arrivé? Ce que vous racontez, l'avez-vous vu?» Elle était rarement satisfaite de nos réponses. Elle m'interdit une fois sa présence pendant quatre jours, pour avoir assuré une aventure arrivée au Tongut tandis que j'y étais, mais à laquelle je n'avais eu aucune part, et que je n'avais apprise que par le bruit public.

«Malgré les défenses de Vérité, Lubrelu avait toutes les peines du monde à se contenir. Il lui échappait à tout moment des choses peu mesurées qui offensaient moins de sa part que d'un autre, parce qu'il y avait, disait-on, dans son fait plus de sottise et d'étourderie que de méchanceté: il croyait parler sans conséquence, en disant hautement que j'étais bien avec la tante, et passablement avec la nièce; qu'il y avait entre nous un arrangement le mieux entendu, et que le jour j'appartenais à Azéma, et la nuit à Vérité.

«Rousch, qui était présent, lui répondit qu'il lui abandonnait la vieille fée pour en disposer à sa fantaisie, mais qu'il prétendait qu'on s'écoutât quand on parlait d'Azéma. S'écouter, c'est ce que Lubrelu n'avait fait de sa vie; il répondit à Rousch par une pirouette, et lui laissa murmurer entre ses dents qu'il était épris d'Azéma; que personne ne l'ignorait; qu'il en était aimé; qu'il méditait depuis longtemps de l'épouser; et que, quoiqu'il eût commencé avec elle par où les autres finissent, il n'en était pas moins amoureux.

«Lubrelu ne perdit pas ces derniers mots, qu'il redit le lendemain à Azéma, y ajoutant quelques absurdités fort atroces. Azéma en fut affligée, et s'en alla, en pleurant, se plaindre à sa tante, et la prier de l'envoyer pour quelque temps chez la fée Zirphelle, ou, dans la langue du pays, Discrète, son autre tante: Vérité y consentit. On tint le départ secret, et Azéma disparut sans que Rousch en sût rien. Il fit du bruit quand il l'apprit; mais Azéma était déjà bien loin: il courut après elle, ne la rejoignit point, et revint une fois plus hideux, me soupçonnant d'avoir enlevé ses amours, et bien résolu de m'en faire repentir. Ses menaces ne m'effrayèrent point; je n'ignorais pas que sa puissance était limitée, et qu'il ne me nuirait jamais que de concert avec le génie Nucton, ou comme qui dirait Sournois, qui résidait à mille lieues et plus du palais de Vérité. Mais qui l'eût cru? Rousch disparut un matin, et l'on sut qu'il était allé consulter Nucton sur les moyens de se venger.

«Il n'était pas à un quart de lieue, qu'on entendit un grand fracas dans les avant-cours; on crut que c'était Rousch qui revenait: point du tout, c'était une de ses amies et des parentes de Lubrelu, que le hasard avait jetée dans cette contrée; on l'appelait Trocilla, comme qui dirait Bizarre. Sa manie était de courir sans savoir où elle allait; pourvu qu'elle ne suivît pas la grande route, elle était contente: aussi apprîmes-nous qu'elle s'était engagée dans des chemins de traverse où son équipage avait été mis en pièces, et qu'elle arrivait sur une mule rétive, crottée, déchirée, dans un désordre à faire mourir de rire.

«On lui donna un appartement: il y en avait toujours de reste chez Vérité; elle se reposait en attendant ses gens, qu'elle maudissait, et qui ne demeuraient pas en reste avec elle. Ils arrivèrent enfin. On tira ses femmes d'une berline en souricière; c'étaient trois espèces de boiteuses: l'une boitait à droite, l'autre à gauche, la troisième des deux côtés. Trocilla, qui les examinait d'une croisée, trouvait leur allure si ridicule, qu'elle en riait à gorge déployée, comme si l'étrange spectacle de ces trois boiteuses, qui se hâtaient de venir, eût été nouveau pour elle. Tandis qu'un cocher en scaramouche et un valet en arlequin dételaient de la voiture deux chevaux, l'un blanc et l'autre noir, Trocilla était à sa toilette, qui commença sur les cinq heures du soir, et qui finit à peine à huit, qu'elle se présenta chez la fée Vérité.

«Je n'ai rien vu de si extravagant que sa parure, et sa personne attira mon attention et celle de tout le monde.»

LA SULTANE.

C'est le privilége de la singularité plus encore que de la beauté. Les hommes se livrent plus promptement à ce qui les surprend qu'à ce qu'ils admireraient.

La sultane prononça cette réflexion sensée d'un ton faible et entrecoupé qui annonçait l'approche du sommeil.

LA SECONDE FEMME.

«Trocilla était plutôt grande que petite, mal proportionnée: c'étaient de longues jambes au bout de longues cuisses, qui lui donnaient l'air d'une sauterelle, surtout quand elle était assise: point de taille; un bras potelé, et l'autre sec; une main laide et difforme, et l'autre jolie; un pied petit et délicat dans une grande mule rembourrée, un autre pied grand et mal fait, enchâssé dans une petite mule; mais cela n'y faisait rien: par ce moyen, elle avait deux mules égales. Son épaule droite était un peu plus haute que la gauche; à la vérité, un corps et l'éducation avaient affaibli ce défaut: elle avait des couleurs et point de teint; un œil bleu et un œil gris; le nez long et pointu; la bouche charmante quand elle riait; mais par malheur pour ceux qui l'approchaient, elle avait des journées tristes sans savoir pourquoi, car elle ne voulait pas que ce fût des vapeurs ou des nerfs.

«Elle avait une robe de satin couleur de rose, avec des parures violettes; une simarre de velours bleu, garnie de crêpe; un nœud de diamants, d'où pendait une riche dévote, dans un temps où l'on n'en portait plus; une girandole de très-beaux brillants à l'oreille droite, et une perle d'orient à la gauche; une plume verte dans sa coiffure, dont un des côtés était en papillon, et l'autre en battant l'œil, avec un énorme éventail à la main.

«Voilà l'ajustement sous lequel nous apparut Trocilla.»

LA SULTANE.

La perle à l'oreille gauche est de trop.

LA SECONDE FEMME.

«Elle salua Vérité sans la regarder, s'étendit indécemment sur une sultane, tira de sa poche une lorgnette, dont elle ne se servit point, jeta à travers une conversation fort sérieuse trois ou quatre mots déplacés et plaisants, se moqua d'elle et du reste de la compagnie, et se retira.»

LA SULTANE.

Je vous conseille de l'imiter. Après la nuit dernière, je crois que vous pourriez avoir besoin de repos. Bonsoir, messieurs; mesdames, bonsoir; car je crois que vous allez vous coucher.

CINQUIÈME SOIRÉE.

Ce soir, Mangogul avait ordonné qu'on laissât la porte de l'appartement ouverte; et lorsque Mirzoza fut couchée, il profita du bruit que firent les improvisateurs en s'arrangeant autour de son lit, pour entrer sans qu'elle s'en doutât: il était placé debout, les coudes appuyés sur la chaise de la seconde femme et sur celle du premier émir, lorsque la sultane demanda à celui-ci si sa poitrine lui permettait de la dédommager du silence qu'il gardait depuis deux jours. L'émir lui répondit qu'il ferait de son mieux, et commença comme il suit:

LE PREMIER ÉMIR.

«Je pris pour elle ce qu'on appelle une fantaisie.»

LA SULTANE.

Ce je, c'est le prince Génistan; et cet elle, c'est apparemment Trocilla.

LE PREMIER ÉMIR.

Oui, madame.

LA SULTANE.

Ah, les hommes! les hommes!... Je les crois encore plus fous que nous.

LE PREMIER ÉMIR.

Madame en excepte sûrement le sultan.

LA SULTANE.

Continuez.

LE PREMIER ÉMIR.

«L'occasion de l'instruire de mes sentiments n'était pas difficile à trouver; mais il fallait se cacher de Vérité. Un jour que la fée était profondément occupée, la crainte de la distraire me servit de prétexte, et j'allai faire ma cour à Trocilla, qui me reçut bien. J'y retournai le lendemain, et elle me fit froid d'abord. Sa mauvaise humeur cessa lorsqu'elle s'aperçut que je ne m'empressais nullement à la dissiper; elle railla la religion, les prêtres et les dévotes; traita la modestie, la pudeur et les principales vertus de son sexe, de freins imaginés par les sottes; et je crus victoire gagnée: point de préjugés à combattre, point de scrupules à lever; je ne désirais qu'une seconde entrevue pour être heureux; encore ne fallait-il pas qu'elle fût longue, de peur d'avoir du temps de reste, et de ne savoir qu'en faire. J'eus un autre jour l'occasion de la reconduire dans son appartement: chemin faisant, je lui demandai la permission d'y rester un moment; elle me fut accordée. Aussitôt je me mis en devoir de lui dire des choses tendres et galantes autant qu'il m'en vint: que je l'avais aimée depuis que j'avais eu le bonheur de la voir; que c'était un de ces coups de sympathie auxquels jusqu'alors j'avais ajouté peu de foi, et qu'il fallait que ma passion fût bien violente, puisque j'osais la lui déclarer la seconde fois que je jouissais de son entretien: elle m'écouta attentivement; puis tout à coup éclatant de rire, elle se leva et appela toutes ses femmes, qui accoururent, et qu'elle renvoya. Je la priai de se remettre d'une surprise à laquelle ses charmes ne l'exposaient pas sans doute pour la première fois. Vous avez raison, me répondit-elle: on m'a aimée, on me l'a dit, et je devrais y être faite; mais il m'est toujours nouveau de voir des hommes, parce qu'ils sont aimables, prétendre qu'on leur sacrifiera l'honneur, la réputation, les mœurs, la modestie, la pudeur, et la plupart des vertus qui font l'ornement de notre sexe; car il paraît bien à leurs procédés et à ceux des femmes, que c'est à ces bagatelles que se réduisent les désirs des uns et les bontés des autres. Et continuant d'un ton moins naturel encore et plus pathétique: Non, s'écria-t-elle, il n'y a plus de décence; les liaisons ont dégénéré en un libertinage épouvantable; la pudeur est ignorée sur la surface de la terre: aussi les dieux se sont-ils vengés; et presque tous les hommes...»

LA SULTANE.

Sont devenus faux ou indiscrets.

LE PREMIER ÉMIR.

Madame en excepte sans doute le sultan.

LA SULTANE.

Continuez.

LE PREMIER ÉMIR.

«Je fus un peu déconcerté de ce sermon, auquel je ne m'attendais guère; et j'allais lui rappeler ses maximes de la veille, lorsqu'elle m'épargna ce propos ridicule, en me priant de me retirer, de crainte qu'on n'en tînt de méchants sur sa conduite. J'obéis, bien résolu d'abandonner Trocilla à toutes ses bizarreries, et de ne la revoir jamais. Mais j'avais plu; et dès le lendemain elle m'agaça, me dit des mots fort doux et assez suivis; et je me laissai entraîner.»

LA SULTANE.

Vous n'êtes que des marionnettes.

LE PREMIER ÉMIR.

Madame en excepte sans doute le sultan.

LA SULTANE.

Émir, respectez le sultan; respectez-moi, et continuez.

LE PREMIER ÉMIR.

«Je me rendis dans son appartement à l'heure marquée; je crus la trouver seule. Point du tout, elle s'occupait à prendre une leçon d'anglais, qui avait déjà duré fort longtemps, et que ma présence n'abrégea point. Nous y serions encore tous les trois, si le maître d'anglais, qui ne manquait pas d'intelligence, n'eût eu pitié de moi. Mais il était écrit que mon supplice serait plus long. Trocilla me reçut comme un homme tombé des nues, me laissa debout, ne me dit presque pas un mot; et sans m'accorder le temps de lui parler, sonna et se fit apporter une vielle, dont elle se mit à jouer précisément comme quand on est seul, et qu'on s'ennuie.»

Ici le sultan ne put s'empêcher de rire; la sultane dit: «En effet, cette scène est assez ridicule.» Et l'émir reprit son récit.

LE PREMIER ÉMIR.

«Je lui laissai tâtonner une musette, un menuet; et elle allait commencer un maudit air à la mode, qui n'aurait point eu de fin, lorsque je pris la liberté de lui arrêter les mains.

«Ah! vous voilà, me dit-elle, et que faites-vous ici à l'heure qu'il est?

«—C'est par vos ordres, madame, lui répondis-je, que je m'y suis rendu; et il y a près de deux heures que j'attends que vous vous aperceviez que j'y suis...

«—Est-il bien vrai?...

«—Pour peu que vous en doutassiez, votre maître d'anglais vous l'assurerait...

«—Vous l'avez donc entendu donner leçon? C'est un habile homme; qu'en pensez-vous? Et ma vielle, je commence à m'en tirer assez bien. Mais, asseyez-vous, je me sens en main, et je vais vous jouer des contredanses du dernier bal, qui vous réjouiront...

«—Madame, lui répondis-je, faites-moi la grâce de m'entendre. À présent, ce ne sont point des airs de vielle que je viens chercher ici; quittez pour un moment votre instrument, et daignez m'écouter...

«—Mais vous êtes extraordinaire, me dit Trocilla; vous ne savez pas ce que vous refusez. J'allais vous jouer, ce soir, comme un ange...

«—Madame, lui répliquai-je, si je vous gêne, je vais me retirer...

«—Non, restez, monsieur. Et qui vous dit que vous me gênez?...

«—Quittez donc ce maudit instrument, ou je le brise...

«—Brisez, mon cher; brisez: aussi bien j'en suis dégoûtée.»

«Je détachai la ceinture de la vielle, non sans serrer doucement la taille de la vielleuse. Trocilla était assise sur un tabouret; cette situation n'était pas commode.»

LA SULTANE.

Émir, supposez que je dors, et continuez.

LE PREMIER ÉMIR.

«Je la pris par sa main jolie, que je baisai plusieurs fois, en la conduisant vers une chaise longue, sur laquelle je la poussai doucement; elle s'y laissa aller sans façon; et me voilà assis à côté d'elle, lui baisant encore la main, et lui protestant d'une voix émue que je l'adorais.»

De distraction le sultan s'écria: «Adore donc, maudite bête!» Heureusement, la sultane, ou ne l'entendit pas, ou feignit de ne pas l'entendre.

LE PREMIER ÉMIR.

«Trocilla me crut apparemment, car elle me passa son autre main sur les yeux, et l'arrêta sur ma bouche. Je la regardai dans ce moment, et je la trouvai charmante. Son souris, son badinage, le son de sa voix, tout excitait en moi des désirs. Elle me tenait de petits propos d'enfants, qui achevaient de me tourner la tête. Bientôt je n'y fus plus. Je me penchai sur sa gorge. Je ne sais trop ce que mes mains devinrent. Trocilla paraissait éprouver le même trouble; et nous touchions à l'instant du bonheur, lorsque nous sortîmes, elle et moi, de cette situation voluptueuse, par une extravagance inouïe. Trocilla me repoussa fortement; et se mettant à pleurer, mais à pleurer à chaudes larmes:

«Ah! cher Zulric, s'écria-t-elle; tendre et fidèle amant, que deviendrais-tu, si tu savais à quel point je t'oublie?»

«Ses larmes et ses soupirs redoublèrent; c'était à me faire craindre qu'elle ne suffoquât.

«Retirez-vous, monsieur; je vous hais, je vous déteste. Vous m'avez fait manquer à mes serments, et tromper l'homme unique à qui je suis engagée par les liens les plus solennels; vous n'en serez pas plus heureux, et j'en mourrai de douleur.»

«Ces dernières paroles, et les larmes abondantes qui les suivirent, me persuadèrent que le quart d'heure était passé. Je me retirai, bien résolu de le faire renaître. J'envoyai le lendemain chez Trocilla, et j'appris de sa part qu'elle avait bien reposé et qu'elle m'attendait pour prendre le thé. Je partis sur-le-champ, et j'eus le bonheur de la trouver encore au lit.

«Venez, prince, dit-elle; asseyez-vous près de moi. J'ai conçu pour vous des sentiments dont il faut absolument que je vous instruise. Il y va de mon bonheur, et peut-être de ma vie. Tâchez donc de ne pas abuser de ma sincérité. Je vous aime, mais de l'amour le plus tendre et le plus violent. Avec le mérite que vous avez, il ne doit pas être nouveau pour vous d'être prévenu. Ah! si je rencontre dans votre cœur la même tendresse que vous avez fait naître dans le mien, que je vais être heureuse! Parlez, prince, ne me suis-je point trompée lorsque je me suis flattée de quelque retour? M'aimez-vous?

«—Ah, madame, si je vous aime! Ne vous l'ai-je pas assuré cent fois?

«—Serait-il bien possible!

«—Rien n'est plus vrai.

«—Je le crois, puisque vous me le dites; mais je veux mourir, si je m'en souviens. Vraiment, je suis enchantée de ce que vous m'apprenez là. Je vous conviens donc beaucoup, beaucoup?

«—Autant qu'à qui que ce soit au monde.

«—Eh bien, mon cher, reprit-elle en me serrant la main entre la sienne et son genou, personne ne me convient comme toi. Tu es charmant, divin, amusant au possible, et nous allons nous aimer comme des fous. On disait que Vindemill, Illoo, Girgil, avaient de l'esprit. J'ai un peu connu ces personnages-là, et je te puis assurer que ce n'était rien, moins que rien.»

«Trocilla ne laissait pas que d'avoir rencontré bien des gens d'esprit, quoiqu'elle n'en accordât qu'à elle et à son amant.

«À présent, madame, je puis donc me flatter, lui dis-je, que vous ne vous souviendrez plus de Zulric ni d'aucun autre?

«—Que parlez-vous de Zulric? reprit-elle. C'est un petit sot qui s'est imaginé qu'il n'y avait qu'à faire le langoureux auprès d'une femme et à l'excéder de protestations pour la subjuguer. C'est de ces gens prêts à mourir cent fois pour vous, et dont une misérable petite complaisance vous débarrasse; mais vous, ce n'est pas cela; et quelque répugnance que vous ayez pour les hiboux, je gage que vous la vaincriez, si j'avais attaché mes faveurs aux caresses que vous feriez au mien.»

«Seigneur, dit Génistan à son père, les autres femmes ont un serin, une perruche, un singe, un doguin. Trocilla en était, elle, pour les hiboux... Oui, seigneur, pour les hiboux!... De tous les oiseaux, c'est le seul que je n'ai pu souffrir. Trocilla en avait un qu'elle ne montrait qu'à ses meilleurs amis.»

LA SULTANE.

Que beaucoup de gens avaient vu.

LE PREMIER ÉMIR.

«Et qu'on me présenta sur-le-champ. «Voyez mon petit hibou me dit-elle; il est charmant, n'est-ce pas? Ce toquet blanc à la housarde, qu'on lui a placé sur l'oreille, lui fait à ravir. C'est une invention de mes boiteuses. Ce sont des femmes admirables. Mais vous ne me dites rien de mon petit hibou?

«—Madame, lui répondis-je, vous auriez pu, je crois, prendre du goût pour un autre animal. Il n'y a que vous aux Indes, à la Chine, au Japon, qui se soit avisée d'avoir un hibou en toquet.

«—Vous vous trompez, me répondit-elle: c'est l'animal à la mode; et de quel pays débarquez-vous donc? Ici tout le monde a son hibou, vous dis-je, et il n'est pas permis de s'en passer. Promettez-moi donc d'avoir le vôtre incessamment; je sens que je ne puis vous aimer sans cela.»

«Je lui promis tout ce qu'elle voulut, et je la pressai d'abréger mon impatience.»

LA SULTANE.

Je crois, émir, qu'il est à propos que je me rendorme. Me voilà rendormie; continuez.

LA PREMIÈRE FEMME.

«Elle y consentit, mais à la condition que j'aurais un hibou.

«Ah! plutôt quatre, madame,» lui répondis-je.

«À l'instant elle me reçut les bras ouverts. Je fus exposé aux emportements de la femme du monde qui aimait le moins; j'y répondis avec toute l'impétuosité d'un homme qui ne voulait pas laisser à Trocilla le temps de se refroidir.

«Vous aurez un hibou, me disait-elle d'une voix entrecoupée: prince, vous me le promettez.

«—Oui, madame, lui répondis-je, dans un instant où l'on est dispensé de connaître toute la force de ses promesses: je vous le jure par mon amour et par le vôtre.»

«À ces mots, Trocilla se tut, et moi aussi. Il y avait près d'une demi-heure que nous étions ensemble, lorsqu'elle me dit froidement de la laisser dormir et de me retirer. Si je n'avais pas su à quoi m'en tenir, je m'en serais pris à moi-même de cette indifférence subite; mais je n'avais rien à me reprocher, ni elle non plus. Je pris donc le parti de lui obéir, et même plus scrupuleusement peut-être qu'elle ne s'y attendait. Je revins à Vérité, qui me parut plus belle que jamais.»

LA SULTANE.

C'est la vraie consolation dans les disgrâces, et on ne lui trouve jamais tant de charmes que quand on est malheureux.

LA SECONDE FEMME.

«Toutes ces choses s'étaient passées, lorsque Rousch reparut: il avait vu Nucton, et ils avaient concerté de me faire rentrer cent pieds sous terre; c'était leur expression. La pauvre Azéma, dont ils avaient découvert la retraite, avait déjà éprouvé les cruels effets de leur haine. Rousch lui avait soufflé sur le visage une poudre qui l'avait rendue toute noire. Dans cet état elle n'osait se montrer; elle vivait donc renfermée, détestant à chaque moment Rousch et arrosant sans cesse de ses larmes un miroir qui lui peignait toute sa laideur, et qu'elle ne pouvait quitter. Sa tante apprit son malheur, la plaignit et vint à son secours. Elle essaya de laver le visage de sa triste nièce; mais elle y perdit ses peines. Noire elle était, noire elle resta: ce qui détermina la fée à la transformer en colombe et à lui restituer sa première blancheur sous une autre forme.

«Vérité, de retour chez Azéma, songea à me garantir des embûches de Rousch. Pour cet effet, elle me fit partir incognito. Mais admirez les caprices des femmes et surtout de Trocilla; elle ne me sut pas plus tôt éloigné d'elle, qu'elle songea à s'approcher de moi. Elle s'informa de la route que j'avais prise, et me suivit. Rousch, instruit de notre aventure, connaissant assez bien son monde, et particulièrement Trocilla, ne douta point qu'il ne parvînt au lieu de ma retraite, en marchant sur ses traces. Sa conjecture fut heureuse; et, un matin, nous nous trouvâmes tous trois en déshabillé dans un même jardin.

«La présence de Trocilla me consola un peu de celle de Rousch. Je fus flatté d'avoir fait faire quatre cent cinquante lieues à une femme de son caractère; et je me déterminai à la revoir. Ce n'était pas le moyen d'éviter Rousch; car Trocilla et Rousch se connaissaient de longue main, et ils avaient toujours été passablement ensemble. C'était de concert avec elle qu'il ébauchait tous ces récits scandaleux. Il inventait le fond; elle mettait de l'originalité dans les détails, d'où il arrivait qu'on les écoutait avec plaisir, qu'on les répétait partout, qu'on paraissait y croire, mais qu'on n'y croyait pas.»

LA SULTANE.

Il y a quelquefois tant de finesse dans votre conte, que je serais tentée de le croire allégorique.

LE PREMIER ÉMIR.

«Un soir qu'une des boiteuses de Trocilla m'introduisait chez sa maîtresse par un escalier dérobé, j'allai donner rudement de la tête contre celle de Rousch, qui s'esquivait par le même escalier. Nous fûmes l'un et l'autre renversés par la violence du choc. Rousch me reconnut au cri que je poussai. «Malheureux, s'écria-t-il, que le destin a conduit ici, tremble. Tu vas enfin éprouver ma colère.» À l'instant il prononça quelques mots inintelligibles, et je sentis mes cuisses rentrer en elles-mêmes, se raccourcir et se fléchir en sens contraire, mes ongles s'allonger et se recourber, mes mains disparaître, mes bras et le reste de mon corps se revêtir de plumes. Je voulus crier, et je ne pus tirer de mon gosier qu'un son rauque et lugubre. Je le redis plusieurs fois; et les appartements en retentirent et le répétèrent. Trocilla accourut au ramage, qui lui parut plaisant; elle m'appela: «Petit, petit.» Mais je n'osai pas me confier à une femme qui n'avait de fantaisie que pour les hiboux. Je pris mon vol par une fenêtre, résolu de gagner le séjour de Vérité et de me faire désenchanter; mais je ne pus jamais reprendre le chemin de son séjour. Plus j'allais, plus je m'égarais. Ce serait abuser de votre patience que de vous raconter le reste de mes voyages et mes erreurs. D'ailleurs tout voyageur est sujet à mentir. J'aurais peur de succomber à la tentation, et j'aime mieux que ce soit Vérité qui vous achève elle-même mes aventures.»

LA SULTANE.

Ce sera la première fois qu'elle se mêlera de voyage.

LE PREMIER ÉMIR.

«Mais il faut bien qu'elle fasse quelque chose pour vous et pour moi qui l'aimais de si bonne amitié et qui avons tant fait pour elle, dit Génistan à son père.»

LA SULTANE.

Ce conte est ancien, puisqu'il est du temps où les rois aimaient la vérité.

LE PREMIER ÉMIR.

Génistan s'arrêta; Vérité prit la parole; et, comme elle poussait l'exactitude dans les récits jusqu'au dernier scrupule, elle dépêcha en quatre mots ce que nous aurions eu de la peine à écrire en vingt pages.

«J'aurais voulu, ajouta-t-elle, en le débarrassant de ses plumes, lui ôter une fantaisie qu'il a prise sous cet habit. Il s'est entêté d'une des filles de Kinkinka.

—Celle, dit le sultan, qui avait permis qu'on le mît à la crapaudine.

—Vous voulez dire à la basilique. Elle-même.

—Mais il est fou. Celle qui fait aussi peu de cas de la vie de son amant se jouera de l'honneur de son mari. Mon fils veut donc être... Je serais pourtant bien aise que nous commençassions à nous donner nous-mêmes des successeurs. Il y a assez longtemps que d'autres s'en mêlent. Madame, vous qui savez tout, pourriez-vous nous dire comment il faudrait s'y prendre?

—Il n'y a point de remède au passé, répondit Vérité; mais je vous réponds de l'avenir si vous donnez le prince à Polychresta. Rien ne sera ni si fidèle ni si fécond, et je vous réponds d'une légion de petits-fils, et tous de Génistan.

—Qui empêche donc, ajouta le sultan, qu'on en fasse la demande?

—Un petit obstacle: c'est que si Polychresta vous convient fort, elle ne convient point à votre fils. Il ne peut la souffrir; il la trouve bourgeoise, sensée, ennuyeuse, et je ne sais quoi encore...

—Il l'a donc vue?...

—Jamais. Votre fils est un homme d'esprit; et quel esprit y aurait-il, s'il vous plaît, à aimer ou haïr une femme après l'avoir vue? C'est comme font tous les sots...

—Parbleu, dit le sultan, mon fils l'entendra comme il voudra; mais j'avais connu sa mère avant que de la prendre; et si, je ne suis pas un sot...

—Je serais fort d'avis, dit la fée, que votre fils quittât pour cette fois seulement un certain tour original qui lui sied, pour prendre votre bonhomie, et qu'il vît Polychresta avant que de la dédaigner; mais ce n'est pas une petite affaire que de l'amener là. Il faudrait que vous interposassiez votre autorité...

—Ho, dit le sultan, s'il ne s'agit que de tirer ma grosse voix, je la tirerai. Vous allez voir.»

Aussitôt il fit appeler son fils; et prenant l'air majestueux qu'il attrapait fort bien quand on l'en avertissait:

«Monsieur, dit-il à son fils, je veux, j'entends, je prétends, j'ordonne que vous voyiez la princesse Polychresta lundi; qu'elle vous plaise mardi; que vous l'épousiez mercredi: ou elle sera ma femme jeudi...

—Mais, mon père...

—Point de réponse, s'il vous plaît. Polychresta sera jeudi votre femme ou la mienne. Voilà qui est dit; et qu'on ne m'en parle pas davantage.»

Le prince, qui n'avait jamais offensé son père par un excès de respect, allait s'étendre en remontrances, malgré l'ordre précis de les supprimer; mais le sultan lui ferma la bouche d'un obéissez, lui tourna le dos et lui laissa exhaler toute son humeur contre la fée.

«Madame, lui dit-il, je voudrais bien savoir pourquoi vous vous mêlez, avec une opiniâtreté incroyable, de la chose du monde que vous entendez le moins. Est-ce à vous, qui ne savez ni exagérer l'esprit, la figure, la naissance, la fortune, les talents, ni pallier les défauts, à faire des mariages? Il faut que vous ayez une furieuse prévention pour votre amie, si vous avez imaginé qu'elle plairait sur un portrait de votre main. Vous qui n'ignorez aucun proverbe, vous auriez pu vous rappeler celui qui dit de ne point courir sur les brisées d'autrui. De tout temps les mariages ont été du ressort de Rousch. Laissez-le faire; il s'y prendra mieux que vous; et il serait du dernier ridicule qu'un aussi saugrenu que celui que vous proposez se consommât sans sa médiation. Mais vous n'y réussirez ni vous ni lui. Je verrai votre Polychresta, puisqu'on le veut; mais parbleu, je ne la regarde ni ne lui parle; et la manière dont votre légère amie s'y prendra pour vaincre ma taciturnité et m'intéresser sera curieuse. Vous pouvez, madame, vous féliciter d'avance d'une entrevue où nous ferons tous les trois des rôles fort amusants.»

Le premier émir allait continuer lorsque Mangogul fit signe aux femmes, aux émirs et à la chatouilleuse de sortir.

«Pourquoi donc vous en aller de si bonne heure? dit la sultane.

—C'est, répondit le sultan, que j'en ai assez de leur métaphysique, et que je serais bien aise de traiter avec vous de choses un peu plus substantielles.

—Ah! ah! vous êtes là!

—Oui, madame.

—Y a-t-il longtemps?

—Ah! très-longtemps.

—Premier émir, vous m'avez tendu deux ou trois piéges dont je ne renverrai pas la vengeance au dernier jugement de Brama.

—L'émir est sorti, et nous sommes seuls. Parlez, madame; permettez-vous que je reste?

—Est-ce que vous avez besoin de ma permission pour cela?

—Non, mais je serais flatté que vous me l'accordassiez.

—Restez donc.»

SIXIÈME SOIRÉE.

La sultane dit à sa chatouilleuse: «Mademoiselle, approchez-vous et arrangez mon oreiller: il est trop bas... Fort bien... Madame seconde, continuez. Je prévois que ce qui doit suivre sera plus de votre district que de celui du second émir. S'il prenait en fantaisie à Mangogul d'assister une seconde fois à nos entretiens, vous tousserez deux fois. Et commencez.»

LA SECONDE FEMME.

Tout ce qui n'avait point cet éclat qui frappe d'abord déplaisait souverainement à Génistan. Sa vivacité naturelle ne lui permettait ni d'approfondir le mérite réel ni de le distinguer des agréments superficiels. C'était un défaut national dont la fée n'avait pu le corriger, mais dont elle se flatta de prévenir les effets: elle prévit que, si Polychresta restait dans ses atours négligés, le prince, qui avait malheureusement contracté à la cour de son père et à celle du Tongut le ridicule de la grande parure, avec ce ton qui change tous les six mois, la prendrait à coup sûr pour une provinciale mise de mauvais goût et de la conversation la plus insipide. Pour obvier à cet inconvénient, Vérité fit avertir Polychresta qu'elle avait à lui parler. Elle vint. «Vous soupirez, lui dit la fée, et depuis longtemps, pour le fils de Zambador: je lui ai parlé de vous; mais il m'a paru peu disposé à ce que nous désirons de lui. Il s'est entêté dans ses voyages d'une jeune folle qui n'est pas sans mérite, mais avec laquelle il ne fera que des sottises: je voudrais bien que vous travaillassiez à lui arracher cette fantaisie; vous le pourriez en aidant un peu à la nature et en vous pliant au goût du prince et aux avis d'une bonne amie: par exemple, vous avez là les plus beaux yeux du monde; mais ils sont trop modestes; au lieu de les tenir toujours baissés, il faudrait les relever et leur donner du jeu: c'est la chose la plus facile. Cette bouche est petite, mais elle est sérieuse; je l'aimerais mieux riante. J'abhorre le rouge; mais je le tolère lorsqu'il s'agit d'engager un homme aimable. Vous ordonnerez donc à vos femmes d'en avoir. On abattra, s'il vous plaît, cette forêt de cheveux qui rétrécit votre front; et vous quitterez vos cornettes: les femmes n'en portent que la nuit. Pour ces fourrures, elles ne sont plus de saison; mais demain je vous enverrai une personne qui vous conseillera là-dessus, et dont je compte que vous suivrez les conseils, quelque ridicules que vous puissiez les trouver.» Polychresta allait représenter à la fée qu'elle ne se résoudrait jamais à se métamorphoser de la tête aux pieds, et qu'il ne lui convenait pas de faire la petite folle; mais Vérité, lui posant un doigt sur les lèvres, lui commanda de se parer et de ne rien négliger pour captiver le prince.

Le lendemain matin, la fée Churchille, ou, dans la langue du pays, Coquette, arriva avec tout l'appareil d'une grande toilette. Une corbeille, doublée de satin bleu, renfermait la parure la plus galante et du goût le plus sûr; les diamants, l'éventail, les gants, les fleurs, tout y était, jusqu'à la chaussure: c'était les plus jolies petites mules qu'on eût jamais brodées. La toilette fut déployée en un tour de main, et toutes les petites boîtes arrangées et ouvertes: on commença par lui égaliser les dents, ce qui lui fit grand mal; on lui appliqua deux couches de rouge; on lui plaça sur la tempe gauche une grande mouche à la reine; de petites furent dispersées avec choix sur le reste du visage: ce qui acheva cette partie essentielle de son ajustement. J'oubliais de dire qu'on lui peignit les sourcils et qu'on lui en arracha une partie, parce qu'elle en avait trop. On répondit aux plaintes qui lui échappèrent dans cette opération, que les sourcils épais étaient de mauvais ton. On ne lui en laissa donc que ce qu'il lui en fallait pour lui donner un air enfantin; elle supporta cette espèce de martyre avec un héroïsme digne d'une autre femme et de l'amant qu'elle voulait captiver. Churchille y mit elle-même la main, et épuisa toute la profondeur de son savoir pour attraper ce je ne sais quoi, si favorable à la physionomie: elle y réussit; mais ce ne fut qu'après l'avoir manqué cinq ou six fois. On parvint enfin à lui mettre des diamants. Churchille fut d'avis de les ménager, de crainte que la quantité n'offusquât l'éclat naturel de la princesse: pour les femmes, elles lui en auraient volontiers placé jusqu'aux genoux, si on les avait laissées faire. Puis on la laça. On lui posa un panier d'une étendue immense, ce qui la choqua beaucoup: elle en demanda un plus petit. «Eh! fi donc, lui répondit Churchille; pour peu qu'on en rabattît, vous auriez l'air d'une marchande en habit de noces, et sans rouge on vous prendrait pour pis. Il fallut donc en passer par là: on continua de l'habiller, et quand elle le fut, elle se regarda dans une glace: jamais elle n'avait été si bien, et jamais elle ne s'était trouvée aussi mal. Elle en reçut des compliments. Vérité lui dit, avec sa sincérité ordinaire, que dans ses atours elle lui plaisait moins, mais qu'elle en plairait davantage à Génistan; qu'elle effacerait Lively dans son souvenir, et qu'elle pouvait s'attendre, pour le lendemain, à un sonnet, à un madrigal; car, ajouta-t-elle, il fait assez joliment des vers, malgré toutes les précautions que j'ai prises pour le détourner de ce frivole exercice.

La fée donna l'après-dînée un concert de musettes, de vielles et de flûtes. Génistan y fut invité: on plaça avantageusement Polychresta, c'est-à-dire qu'elle n'eut point de lustre au-dessus de sa tête, pour que l'ombre de l'orbite ne lui renfonçât pas les yeux. On laissa à côté d'elle une place pour le prince, qui vint tard; car son impatience n'était pas de voir sa déesse de campagne: c'est ainsi qu'il appelait Polychresta. Il parut enfin et salua, avec ses grâces et son air distrait, la fée et le reste de l'assemblée. Vérité le présenta à sa protégée, qui le reçut d'un air timide et embarrassé, en lui faisant de très-profondes révérences. Cependant le prince la parcourait avec une attention à la déconcerter: il s'assit auprès d'elle et lui adressa des choses fines; Polychresta lui en répondit de sensées, et le prince conçut une idée avantageuse de son caractère, avec beaucoup d'éloignement pour sa société; «eh! laissez là le sens commun, ayez de la gentillesse et de l'enjouement; voilà l'essentiel avec de vieux louis, disait un bon gentilhomme...»

LA SULTANE.

Dont le château tombait en ruine.

LA SECONDE FEMME.

Quoique les revenus du prince fussent en très-mauvais ordre, il était trop jeune pour goûter ces maximes: c'était Lively qu'il lui fallait, avec ses agréments et ses minauderies; il se la représentait jouant au volant ou à colin-maillard, se faisant des bosses au front, qui ne l'empêchaient pas de folâtrer et de rire; et il achevait d'en raffoler. Que fera-t-il d'une bégueule d'un sérieux à glacer, qui ne parle jamais qu'à propos, et qui fait tout avec poids et mesure?

Après le concert, il y eut un feu d'artifice qui fut suivi d'un repas somptueux: le prince fut toujours placé à côté de Polychresta; il eut de la politesse, mais il ne sentit rien. La fée lui demanda le lendemain ce qu'il pensait de son amie. Génistan répondit qu'il la trouvait digne de toute son estime, et qu'il avait conçu pour elle un très-profond respect. «J'aimerais mieux, reprit Vérité, un autre sentiment. Cependant il est bien doux de faire le bonheur d'une femme vertueuse et douée d'excellentes qualités.

—Ah! madame, reprit le prince, si vous aviez vu Lively! qu'elle est aimable!

—Je vois, dit Vérité, que vous n'avez que cette petite folle en tête, qui n'est point du tout ce qu'il vous faut.»

LA SULTANE.

Dans une maison, grande ou petite, il faut que l'un des deux au moins ait le sens commun.

LA SECONDE FEMME.

Le prince voulut répliquer et justifier son éloignement pour Polychresta; mais la fée, prenant un ton d'autorité, lui ordonna de lui rendre des soins, et lui répéta qu'il l'aimerait s'il voulait s'en donner le temps. D'un autre côté elle suggéra à son amie de prendre quelque chose sur elle et de ne rien épargner pour plaire au prince. Polychresta essaya, mais inutilement: un trop grand obstacle s'opposait à ses désirs; elle comptait trente-deux ans, et Génistan n'en avait que vingt-cinq: aussi disait-il que les vieilles femmes étaient toutes ennuyeuses: quoique la fée fût très-antique, ce propos ne l'offensait pas.

LA SULTANE.

Elle possédait seule le secret de paraître jeune.

LA SECONDE FEMME.

Le prince obéit aux ordres de la fée; c'était toujours le parti qu'il prenait, pour peu qu'il eût le temps de la réflexion. Il vit Polychresta; il se plut même chez elle.

LA SULTANE.

Toutes les fois qu'il avait fait des pertes au jeu, ou qu'il boudait quelqu'une de ses maîtresses.

LA SECONDE FEMME.

À la longue, il s'en fit une amie; il goûta son caractère; il sentit la force de son esprit; il retint ses propos; il les cita, et bientôt Polychresta n'eut plus contre elle que son air décent, son maintien réservé et je ne sais quelle ressemblance de famille avec Azéma, qu'il ne se rappelait jamais sans bâiller. Les services qu'elle lui rendit dans des occasions importantes achevèrent de vaincre ses répugnances. La fée, qui n'abandonnait point son projet de vue, revint à la charge. Dans ces entrefaites on annonça au prince que plusieurs seigneurs étrangers, à qui il avait fait des billets d'honneur pendant sa disgrâce, en sollicitaient le payement, et il épousa.

Il porta à l'autel un front soucieux; il se souvint de Lively, et il en soupira. Polychresta s'en aperçut; elle lui en fit des reproches, mais si doux, si honnêtes, si modérés, qu'il ne put s'empêcher d'en verser des larmes et de l'embrasser.

LA SULTANE.

Je les plains l'un et l'autre.

LA SECONDE FEMME.

«Je n'ai point de goût pour Polychresta, disait-il en lui-même; mais j'en suis fortement aimé: il n'y a point de femme au monde que j'estime autant qu'elle, sans en excepter Lively. Voilà donc l'objet dont je suis désespéré de devenir l'époux! La fée a raison; oui, elle a raison: il faut que je sois fou! Les femmes de son mérite sont-elles donc si communes pour s'affliger d'en posséder une? D'ailleurs elle a des charmes qui seront même durables: à soixante ans elle aura de la bonne mine. Je ne puis me persuader qu'elle radote jamais; car je lui trouve plus de sens et plus de lumières qu'il n'en faut pour la provision et pour la vie d'une douzaine d'autres. Avec tout cela, je souffre. D'où vient cette cruelle indocilité de mon cœur? Cœur fou, cœur extravagant, je te dompterai.»

Ce soliloque, appuyé de quelques propositions faites au prince de la part de Polychresta, le forcèrent, sinon à l'aimer, du moins à vivre bien avec elle.

LA SULTANE.

Ces propositions, je gagerais bien que je les sais. Continuez.

LA SECONDE FEMME.

«Prince, lui dit-elle un jour, peu de temps après leur mariage, les lois de l'empire défendent la pluralité des femmes; mais les grands princes sont au-dessus des lois.»

LA SULTANE.

Voilà ce que je n'aurais pas dit, moi.

LA SECONDE FEMME.

«Je consentirais sans peine à partager votre tendresse avec Lively.»

LA SULTANE.

Fort bien cela.

LA SECONDE FEMME.

«Mais plus de voyage chez Trocilla.»

LA SULTANE.

À merveille.

LA SECONDE FEMME.

«Des femmes de sens ne doivent-elles pas être bien flattées des sentiments qu'on leur adresse, lorsqu'on en porte de semblables chez une dissolue qui n'a jamais aimé, qui n'a rien dans le cœur, et qui pourrait vous précipiter dans des travers nuisibles à mon bonheur, au vôtre, à celui de vos sujets? Qui vous a dit que cette impérieuse folle ne s'arrogera pas le choix de vos ministres et de vos généraux? qui vous a dit qu'un moment de complaisance inconsidérée ne coûtera pas la vie à cinquante mille de vos sujets, et l'honneur à votre nation? J'ignore les intentions de Lively; mais je vous déclare que les miennes sont de n'avoir aucune intimité avec un homme qui peut se livrer à Trocilla et à ses hiboux.»

LA SULTANE.

Ce discours de Polychresta m'enchante.

LA SECONDE FEMME.

Le prince était disposé à sacrifier Trocilla, pourvu qu'on lui accordât Lively.

LA SULTANE.

Notre lot est d'aimer le souverain, d'adoucir le fardeau du sceptre, et de lui faire des enfants. J'ai quelquefois demandé des places au sultan pour mes amis, jamais aucune qui tînt à l'honneur ou au salut de l'empire. J'en atteste le sultan. J'ai sauvé la vie à quelques malheureux; jusqu'à présent je n'ai point eu à m'en repentir.

LA SECONDE FEMME.

Génistan proposa donc l'avis de sa nouvelle épousée au conseil, où il passa d'un consentement unanime. Il ne s'agissait plus que d'être autorisé par les prêtres, qui partageaient avec les ministres le gouvernement de l'empire, depuis la caducité de Zambador. Il se tint plusieurs synodes, où l'on ne décida rien. Enfin, après bien des délibérations, on annonça au prince qu'il pourrait en sûreté de conscience avoir deux femmes, en vertu de quelques exemples consacrés dans les livres saints, et d'une dispense de la loi, qui ne lui coûterait que cent mille écus.

Génistan partit lui-même pour la Chine, et revit Lively plus aimable que jamais. Il l'obtint de son père, et revint avec elle au Japon. Polychresta ne fut point jalouse de son empressement pour sa rivale, et le prince fut si touché de sa modération, qu'elle devint dès ce moment son unique confidente. Il eut d'elle un grand nombre d'enfants, qui tous vinrent à bien. Il n'en fut pas de même de Lively: elle n'en put amener que deux à sept mois.

Vérité demeura à la cour pendant plusieurs années; mais lorsque la mort de Zambador eut transmis le sceptre entre les mains de son fils, elle se vit peu à peu négligée, importune, regardée de mauvais œil, et elle se retira, emmenant avec elle un fils que le prince avait eu de Polychresta, et une fille que Lively lui avait donnée.

Trocilla fut entièrement oubliée et Génistan, partageant son temps entre les affaires et les plaisirs, jouissait du vrai bonheur d'un souverain, de celui qu'il procurait à ses sujets, lorsqu'il survint une aventure qui surprit étrangement la cour et la nation.

Ici la sultane ordonna au premier émir de continuer; mais l'émir ayant toussé deux fois avant de commencer, Mirzoza comprit que le sultan venait d'entrer. «Assez,» dit-elle; et l'assemblée se retira.

SEPTIÈME SOIRÉE.

LE PREMIER ÉMIR.

Un jour on avertit le sultan Génistan qu'une troupe de jeunes gens des deux sexes, qui portaient des ailes blanches sur le dos, demandaient à lui être présentés. Ils étaient au nombre de cinquante-deux, et ils avaient à leur tête une espèce de député. On introduisit cet homme dans la salle du trône, avec son escorte ailée. Ils firent tous à l'empereur une profonde révérence, le député en portant la main à son turban, les enfants en s'inclinant et trémoussant des ailes, et le député, prenant la parole, dit:

«Très-invincible sultan, vous souvient-il des jours où, persécuté par un mauvais génie, vous traversâtes d'un vol rapide des contrées immenses, arrivâtes dans la Chine sous la forme d'un pigeon, et daignâtes vous abattre sur le temple de la guenon couleur de feu, où vous trouvâtes des volières dignes d'un oiseau de votre importance? Vous voyez, très-prolifique seigneur, dans cette brillante jeunesse les fruits de vos amours et les merveilleux effets de votre ramage. Les ailes blanches dont leurs épaules sont décorées ne peuvent vous laisser de doute sur leur sublime origine, et ils viennent réclamer à votre cour le rang qui leur est dû.»

Génistan écouta la harangue du député avec attention. Ses entrailles s'émurent, et il reconnut ses enfants. Pour leur donner quelque ressemblance avec ceux de Polychresta, il leur fit aussitôt couper les ailes. «Qu'on me montre, dit-il ensuite, celui dont la princesse Lively fut mère.

—Prince, lui répondit le député, c'est le seul qui manque; et votre famille serait complète, si la fée Coribella, ou dans la langue du pays, Turbulente, marraine de celui que vous demandez, ne l'avait enlevé dans un tourbillon de lumière, comme vous en fûtes vous-même le témoin oculaire, lorsque le grand Kinkinka le secouant par une aile, était sur le point de lui ôter la vie.»

Le prince fut mécontent de ce qu'on avait laissé un de ses enfants en si mauvaises mains. «Ah! prince, ajouta le député, la fée l'a rendu tout joli; il a des mutineries tout à fait amusantes. Il veut tout ce qu'il voit; il crie à désespérer ses gouvernantes, jusqu'à ce qu'il soit satisfait; il casse, il brise, il mord, il égratigne; la fée a défendu qu'on le contredît sur quoi que ce soit.»

Ici le député se mit à sourire.

«De quoi souriez-vous? lui dit le prince.

—D'une de ses espiègleries.

—Quelle est-elle?

—Un soir, qu'on était sur le point de servir, il lui prit en fantaisie de pisser dans les plats; et on le laissa faire. Le moment suivant, il voulut que sa marraine lui montrât son derrière, et il fallut le contenter. Il ne s'en tint pas là...»

LA SULTANE.

Le moment suivant, il voulut qu'elle le montrât à tout le monde.

LE PREMIER ÉMIR.

C'est ce que le député ajouta. «Allez, vieux fou, lui repartit le prince; vous ne savez ce que vous dites. Cet enfant est menacé de n'être qu'un écervelé, et d'en avoir l'obligation à sa marraine. Il vaudrait encore mieux qu'il fût chez sa grand'mère. Je vous ordonne, sur votre longue barbe, que je vous ferai couper jusqu'au vif, de le retenir la première fois que Coribella l'enverra chez nos vierges, qui achèveraient de le gâter.»

Cela dit, l'audience finit; le député fut congédié et les enfants distribués en différents appartements du palais. Mais à peine Lively fut-elle instruite de leur arrivée et de l'absence de son fils, qu'elle en poussa des cris à tourner la tête à tous ceux qui l'approchaient. Il fallut du temps pour l'apaiser; et l'on n'y réussit que par l'espérance qu'on lui donna qu'il reviendrait. Dès ce jour, le prince ajouta aux soins de l'empire et aux devoirs d'époux ceux de père.

Lorsqu'il sortait du conseil, la tête remplie des affaires d'État, il allait chercher de la dissipation chez Lively. Il paraissait à peine, qu'elle était dans ses bras. Sa conversation légère et badine l'amusait beaucoup. Son enjouement et ses caresses lui dérobaient des journées entières, et lui faisaient oublier l'univers. Il ne s'en séparait jamais qu'à regret. Il prenait auprès d'elle des dispositions à la bienfaisance; et l'on peut dire qu'elle avait fait accorder un grand nombre de grâces, sans en avoir peut-être sollicité aucune. Pour Polychresta, c'était à ses yeux une femme très-respectable, qui l'ennuyait souvent, et qu'il voyait plus volontiers dans son conseil que dans ses petits appartements. Avait-il quelque affaire importante à terminer, il allait puiser chez elle les lumières, la sagesse, la force, qui lui manquaient. Elle prévoyait tout. Elle envisageait tous les sens d'une action; et l'on convient qu'elle faisait autant au moins pour la gloire du prince, que Lively pour ses plaisirs. Elle ne cessa jamais d'aimer son époux, et de lui marquer sa tendresse par des attentions délicates.

Lively fut un peu soupçonnée d'infidélité; elle exigeait de Génistan des complaisances excessives; elle se livrait au plaisir avec emportement; elle avait les passions violentes; elle imaginait et prétendait que tout se prêtât à ses imaginations; il fallait presque toujours la deviner. Elle disait un jour que les dieux auraient pu se dispenser de donner aux hommes les organes de la parole, s'ils avaient eu un peu de pénétration et beaucoup d'amour; qu'on se serait compris à merveille sans mot dire, au lieu qu'on parle quelquefois des heures entières sans s'entendre; qu'il n'y eût eu que le langage des actions, qui est rarement équivoque; qu'on eût jugé du caractère par les procédés, et des procédés par le caractère; de manière que personne n'eût raisonné mal à propos. Quand ses idées étaient justes, elles étaient admirables, parce qu'elles réunissaient au mérite de la justesse celui de la singularité. Sa pétulance ne l'empêchait pas d'apercevoir: elle n'était pas incapable de réflexion. Elle avait de la promptitude et du sens. L'opposition la plus légère la révoltait. Elle se conduisait précisément comme si tout eût été fait pour elle. Elle chicanait quelquefois le prince sur les moments qu'il accordait aux affaires, et ne pouvait lui passer ceux qu'il donnait à Polychresta. Elle lui demandait à quoi il s'occupait avec son insipide; combien il avait bâillé de fois à ses côtés; si elle lui répétait les mathématiques.

«Cette femme est de très-bon conseil, lui répondait le prince! et il serait à souhaiter, pour le bien de mes sujets, que je la visse plus souvent.

—Vous verrez, ajoutait Lively, que c'est par vénération pour ses qualités que vous lui faites régulièrement des enfants tous les neuf mois.

—Non, lui répliquait Génistan; mais c'est pour la tranquillité de l'État. Vous ne conduisez rien à terme; il faut bien que Polychresta répare vos fautes ou les miennes.»

À ces propos, Lively éclatait de rire, et se mettait à contrefaire Polychresta. Elle demandait à Génistan quel air elle avait quand on la caressait. «Ah! prince, ajoutait-elle, ou je n'y entends rien, ou votre grave statue doit être une fort sotte jouissance.

—Encore un coup, lui répliquait le prince, je vous dis que je ne songe avec elle qu'au bien de l'État.

—Et avec moi, reprenait Lively, à quoi songez-vous?

—À vous-même et à mes plaisirs.»

À ces questions, elle en ajoutait de plus embarrassantes. Le prince y satisfaisait de son mieux; mais un moyen de s'en tirer qui lui réussissait toujours, c'était de lui proposer de nouveaux plaisirs. On le prenait au mot, et les querelles finissaient. Elle avait des talents qu'elle avait acquis presque sans étude. Elle apprenait avec une grande facilité, mais elle ne retenait presque rien. Il faut avouer que si les femmes aimables sont rares, elles sont aussi bien difficiles à captiver. La légèreté était la seule chose qu'on pût reprocher à Lively. Le prince en devint jaloux, et la pria de fermer son appartement.

LA SULTANE.

La gêner, c'était travailler sûrement à lui déplaire.

LE PREMIER ÉMIR.

Aussi ai-je lu, dans des mémoires secrets, qu'un frère très-aimable de Génistan négligeait les défenses de l'empereur, trompait la vigilance des eunuques, se glissait chez Lively et se chargeait d'égayer sa retraite. Il fallait qu'il en fût éperdument amoureux, car il ne risquait rien moins que la vie dans ce commerce, qu'heureusement pour lui, le prince ignora.

LA SULTANE.

Tant qu'il fut aimé.

LE PREMIER ÉMIR.

Il est vrai que, quand elle ne s'en soucia plus...

LA SULTANE.

C'est-à-dire, au bout d'un mois.

LE PREMIER ÉMIR.

Elle révéla tout au sultan.

LA SULTANE.

Tout, émir, tout! Vos mémoires sont infidèles. Soyez sûr que la confidence de Lively n'alla que jusqu'où les femmes la poussent ordinairement, et que Génistan devina le reste.

LE PREMIER ÉMIR.

Il entra dans une colère terrible contre son frère; il donna des ordres pour qu'il fût arrêté; mais son frère, prévenu, échappa au ressentiment de l'empereur par une prompte retraite.

LA SULTANE.

Second émir, continuez.

LE SECOND ÉMIR.

Ce fut alors que le député ramena à la cour l'enfant que le prince avait eu de Lively, et qui avait passé ses premières années chez la fée, sa marraine, Coribella. C'était bien le plus méchant enfant qui eût jamais désespéré ses parents. Génistan son père ne s'était point trompé sur l'éducation qu'il avait reçue. On n'épargna rien pour le corriger; mais le pli était pris, et l'on n'en vint point à bout. Il avait à peine dix-huit ans, qu'il s'échappa de la cour de l'empereur, et se mit à parcourir les royaumes, laissant partout des traces de son extravagance. Il finit malheureusement. C'était la bravoure même. Au sortir d'un souper, où la débauche avait été poussée à l'excès, deux jeunes seigneurs se prirent de querelle. Il se mêla de leur différend, plus que ces écervelés ne le désiraient, se trouva dans la nécessité de se battre contre ceux entre lesquels il s'était constitué médiateur, et reçut deux coups d'épée dont il mourut.

LA SULTANE.

À vous, madame première.

LA PREMIÈRE FEMME.

De deux sœurs qu'il avait, l'une fut mariée au génie Rolcan, ce qui signifie, dans la langue du pays, Fanfaron. Quant aux autres enfants issus du temple de la guenon couleur de feu, on eut beau leur couper les ailes, les plumes leur revinrent toujours. On n'a jamais rien vu, et on ne verra jamais rien de si joli. Les mâles se tournèrent tous du côté des arts, et remplirent le Japon d'hommes excellents en tout genre. Leurs neveux furent poëtes, peintres, musiciens, sculpteurs, architectes. Les filles étaient si aimables que leurs époux les prirent sans dot.

LA SULTANE.

Alors on croyait apparemment qu'il fallait d'un côté une grande fortune pour compenser un grand mérite. Le temps en est bien loin. À vous, madame seconde.

LA SECONDE FEMME.

Ce fut un des fils de Polychresta qui succéda à l'empire. Ses frères devinrent de grands orateurs, de profonds politiques, de savants géomètres, d'habiles astronomes, et suivirent, du consentement de leurs parents, leur goût naturel, car les talents alors ne dégradaient point au Japon.

LA SULTANE.

Continuez, madame seconde.

LA SECONDE FEMME.

Divine fut l'autre fille de Lively. Génistan l'avait eue de cette aimable et singulière princesse, dans l'âge de maturité. Elle rassemblait tant de qualités, que les fées en devinrent jalouses. Elles ne purent souffrir qu'une mortelle les égalât. Elles lui envoyèrent les pâles couleurs, dont elle mourut avant qu'on eût trouvé quelqu'un digne d'être son médecin.

LA SULTANE.

Continuez, premier émir.

LE PREMIER ÉMIR.

Il y eut aussi, dans la famille, des héros. L'histoire du Japon parle d'un dont la mémoire est encore en vénération, et dont on voit le portrait sur les tabatières, les écrans, les paravents, toutes les fois que la nation est mécontente du prince régnant: c'est ainsi qu'elle se permet de s'en plaindre. Il reconquit le trône usurpé sur ses ancêtres. La race ne tarda pas à s'éteindre; tout dégénéra, et l'on sait à peine aujourd'hui en quel temps Génistan et Polychresta ont régné. Il ne reste d'eux qu'une tradition contestée. On parle de leur âge, comme nous parlons de l'âge d'or. Il passe pour le temps des fables.

LA SULTANE.

Je ne suis pas mécontente de votre conte; je ne crois pas avoir eu depuis longtemps un sommeil aussi facile, aussi doux, aussi long. Je vous en suis infiniment obligée.

Elle ajouta un petit mot agréable pour sa chatouilleuse, et les renvoya.

En entrant chez elle, la première de ses femmes trouva une superbe cassolette du Japon.

La seconde, deux bracelets, sur l'un desquels étaient les portraits du sultan et de la sultane.

La chatouilleuse, plusieurs pièces d'étoffe d'un goût excellent.

Le lendemain matin, elle envoya au premier émir un cimeterre magnifique, avec un turban qu'elle avait travaillé de ses mains.

La récompense du second fut une esclave d'une rare beauté, sur laquelle la sultane avait remarqué que cet émir attachait souvent ses regards.