Il suffit!... Je n'entends pas les Animaux.... Où sont-ils?... Tout ceci les intéresse autant que nous.... Il ne faut pas que nous, les Arbres, assumions seuls la responsabilité des mesures graves qui s'imposent.... Le jour où les Hommes apprendront que nous avons fait ce que nous allons faire, il y aura d'horribles représailles.... Il convient donc que notre accord soit unanime, pour que notre silence le soit également....
LE SAPIN, [regardant par-dessus les autres arbres.]
Les Animaux arrivent.... Ils suivent le Lapin.... Voici l'âme du Cheval, du Taureau, du Bœuf, de la Vache, du Loup, du Mouton, du Porc, du Coq, de la Chèvre, de l'Âne et de l'Ours....
[Entrée successive des âmes des Animaux qui, à mesure que les énumère le Sapin, s'avancent et vont s'asseoir entre les arbres, à l'exception de l'âme de la Chèvre qui vagabonde çà et là, et de celle du Porc qui fouille les racines.]
LE CHÊNE
Tous sont-ils ici présents?...
LE LAPIN
La Poule ne pouvait pas abandonner ses œufs, le Lièvre faisait des courses, le Cerf a mal aux cornes, le Renard est souffrant,—voici le certificat du médecin,—l'Oie n'a pas compris et le Dindon s'est mis en colère....
LE CHÊNE
Ces abstentions sont extrêmement regrettables.... Néanmoins, nous sommes en nombre suffisant.... Vous savez, mes frères, de quoi il est question. L'enfant que voici, grâce à un talisman dérobé aux puissances de la Terre, peut s'emparer de notre Oiseau-Bleu, et nous arracher ainsi le secret que nous gardons depuis l'origine de la Vie.... Or, nous connaissons assez l'Homme pour n'avoir aucun doute sur le sort qu'il nous réserve lorsqu'il se trouvera en possession de ce secret. C'est pourquoi il me semble que toute hésitation serait aussi stupide que criminelle.... L'heure est grave; il faut que l'enfant disparaisse avant qu'il soit trop tard....
TYLTYL
Que dit-il?...
LE CHIEN, [rôdant autour du Chêne en montrant ses crocs.]
As-tu vu mes dents, vieux perclus?...
LE HÊTRE, [indigné.]
Il insulte le Chêne!...
LE CHÊNE
C'est le Chien?... Qu'on l'expulse! Il ne faut pas que nous tolérions un traître parmi nous!...
LA CHATTE, [bas, à Tyltyl.]
Éloignez le Chien.... C'est un malentendu.... Laissez-moi faire, j'arrangerai les choses.... Mais éloignez-le au plus vite....
TYLTYL, [au Chien.]
Veux-tu t'en aller!...
LE CHIEN
Laisse-moi donc lui déchirer ses pantoufles de mousse à ce vieux goutteux-là!... On va rire!...
TYLTYL
Tais-toi donc!... Et va-t'en!... Mais va-t'en, vilaine bête!...
LE CHIEN
Bon, bon, on s'en ira.... Je reviendrai quand tu auras besoin de moi....
LA CHATTE, [bas, à Tyltyl.]
Il serait plus prudent de l'enchaîner, sinon il fera des bêtises; les Arbres se fâcheront, et tout cela finira mal....
TYLTYL
Comment faire?... J'ai égaré sa laisse....
LA CHATTE
Voici tout juste le Lierre qui s'avance avec de solides liens....
LE CHIEN, grondant.
Je reviendrai, je reviendrai!... Podagre! bronchiteux!... Tas de vieux rabougris, tas de vieilles racines!...C'est la Chatte qui mène tout!... Je lui revaudrai ça!... Qu'as-tu donc à chuchoter ainsi, Judas, Tigre, Bazaine!... Wa, wa! wa!...
LA CHATTE
Vous voyez, il insulte tout le monde....
TYLTYL
C'est vrai, il est insupportable et l'on ne s'entend plus.... Monsieur le Lierre, voulez-vous l'enchaîner?...
LE LIERRE, [s'approchant assez craintivement du Chien.]
Il ne mordra pas?...
LE CHIEN, [grondant.]
Au contraire! au contraire!... Il va bien t'embrasser!... Attends, tu vas voir ça!... Approche, approche donc, tas de vieilles ficelles!...
TYLTYL, [le menaçant du bâton.]
Tylô!...
LE CHIEN, [rampant aux pieds de Tyltyl en agitant la queue.]
Que faut-il faire, mon petit dieu?...
TYLTYL
Te coucher, à plat ventre!... Obéis au Lierre.... Laisse-toi garotter, sinon....
LE CHIEN, [grondant entre les dents pendant que le Lierre le garotte.]
Ficelle!... Corde à pendus!... Laisse à veaux!... Chaîne à porcs!... Mon petit dieu, regarde.... Il me tord les pattes.... Il m'étrangle!...
TYLTYL
Tant pis!... Tu l'as voulu!... Tais-toi, tiens-toi tranquille, tu es insupportable!...
LE CHIEN
C'est égal, tu as tort.... Ils ont de vilaines intentions.... Mon petit dieu, prends garde!... Il me ferme la bouche!... Je ne peux plus parler!...
LE LIERRE, [qui a ficelé le Chien comme un paquet.]
Où faut-il le porter?... Je l'ai bien bâillonné.... il ne souffle plus mot....
LE CHÊNE
Qu'on l'attache solidement là-bas, derrière mon tronc, à ma grosse racine.... Nous verrons ensuite ce qu'il convient d'en faire.... [Le Lierre aidé du Peuplier porte le Chien derrière le tronc du Chêne] Est-ce fait?... Bien, maintenant que nous voilà débarrassés de ce témoin gênant et de ce renégat, délibérons selon notre justice et notre vérité.... Mon émotion, je ne vous le cache point, est profonde et pénible.... C'est la première fois qu'il nous est donné de juger l'Homme et de lui faire sentir notre puissance.... Je ne crois pas qu'après le mal qu'il nous a fait, après les monstrueuses injustices que nous avons subies, il reste le moindre doute sur la sentence qui l'attend....
TOUS LES ARBRES et TOUS LES ANIMAUX
Non! Non! Non!... Pas de doute!... La pendaison!... La mort!... Il y a trop d'injustice!... Il a trop abusé!... Il y a trop longtemps!... Qu'on l'écrase! Qu'on le mange!... Tout de suite!... Tout de suite!...
TYLTYL, [à la Chatte.]
Qu'ont-ils donc?... Ils ne sont pas contents?...
LA CHATTE
Ne vous inquiétez pas.... Ils sont un peu fâchés à cause que le Printemps est en retard.... Laissez-moi faire, j'arrangerai tout ça....
LE CHÊNE
Cette unanimité était inévitable.... Il s'agit à présent de savoir, pour éviter les représailles, quel genre de supplice sera le plus pratique, le plus commode, le plus expéditif et le plus sûr; celui qui laissera le moins de traces accusatrices lorsque les Hommes retrouveront les petits corps dans la forêt....
TYLTYL
Qu'est-ce que c'est que tout ça?... Où veut-il en venir?... Je commence à en avoir assez.... Puisqu'il a l'Oiseau-Bleu, qu'il le donne....
LE TAUREAU, [s'avançant.]
Le plus pratique et le plus sûr, c'est un bon coup de corne au creux de l'estomac.—Voulez-vous que je fonce?...
LE CHÊNE
Qui parle ainsi?...
LA CHATTE
C'est le Taureau.
LA VACHE
Il ferait mieux de se tenir tranquille.... Moi, je ne m'en mêle pas.... J'ai à brouter toute l'herbe de la prairie qu'on voit là-bas, dans le bleu de la lune.... J'ai trop à faire....
LE BŒUF
Moi aussi. D'ailleurs, j'approuve tout d'avance....
LE HÊTRE
Moi, j'offre ma plus haute branche pour les pendre....
LE LIERRE
Et moi le nœud coulant....
LE SAPIN
Et moi les quatre planches pour la petite boîte....
LE CYPRÈS
Et moi la concession à perpétuité....
LE SAULE
Le plus simple serait de les noyer dans une de mes rivières.... Je m'en charge....
LE TILLEUL, [conciliant.]
Voyons, voyons.... Est-il bien nécessaire d'en venir à ces extrémités? Ils sont encore bien jeunes.... On pourrait tout bonnement les empêcher de nuire en les retenant prisonniers dans un clos que je me charge de construire en me plantant tout autour....
LE CHÊNE
Qui parle ainsi?... Je crois reconnaître la voix mielleuse du Tilleul....
LE SAPIN
En effet....
LE CHÊNE
Il y a donc un renégat parmi nous, comme parmi les Animaux?... Jusqu'ici, nous n'avions à déplorer que la défection des Arbres fruitiers; mais ceux-ci ne sont pas de véritables Arbres....
LE PORC, [roulant de petits yeux gloutons.]
Moi, je pense qu'il faut d'abord manger la petite fille.... Elle doit être bien tendre....
TYLTYL
Que dit-il celui-là?... Attends un peu, espèce de....
LA CHATTE
Je ne sais ce qu'ils ont; mais cela prend mauvaise tournure....
LE CHÊNE
Silence!... Il s'agit de savoir qui de nous aura l'honneur de porter le premier coup; qui écartera de nos cimes le plus grand danger que nous ayons couru depuis la naissance de l'Homme....
LE SAPIN
C'est à vous, notre roi et notre patriarche, que revient cet honneur....
LE CHÊNE
C'est le Sapin qui parle?... Hélas! je suis trop vieux! Je suis aveugle, infirme, et mes bras engourdis ne m'obéissent plus.... Non, c'est à vous, mon frère, toujours vert, toujours droit, c'est à vous, qui vîtes naître la plupart de ces Arbres, qu'échoit, à mon défaut, la gloire du noble geste de notre délivrance....
LE SAPIN
Je vous remercie, mon vénérable père.... Mais comme j'aurai déjà l'honneur d'ensevelir les deux victimes, je craindrais d'éveiller la juste jalousie de mes collègues; et je crois qu'après nous, le plus ancien et le plus digne, celui qui possède la meilleure massue, c'est le Hêtre....
LE HÊTRE
Vous savez que je suis vermoulu et que ma massue n'est point sûre.... Mais l'Orme et le Cyprès ont de puissantes armes....
L'ORME
Je ne demanderais pas mieux; mais je puis à peine me tenir debout.... Une taupe, cette nuit, m'a retourné le gros orteil....
LE CYPRÈS
Quant à moi, je suis prêt.... Mais, comme mon bon frère le Sapin, j'aurai déjà, sinon le privilège de les ensevelir, tout au moins l'avantage de pleurer sur leur tombe.... Ce serait illégitimement cumuler.... Demandez au Peuplier....
LE PEUPLIER
A moi?... Y pensez-vous?... Mais mon bois est plus tendre que la chair d'un enfant!... Et puis, je ne sais ce que j'ai.... Je tremble de fièvre.... Regardez donc mes feuilles.... J'ai dû prendre froid ce matin au lever du soleil....
LE CHÊNE, [éclatant d'indignation.]
Vous avez peur de l'Homme!... Même ces petits enfants isolés et sans armes vous inspirent la terreur mystérieuse qui fit toujours de nous les esclaves que nous sommes!... Eh bien, non! C'est assez!... Puisqu'il en est ainsi, puisque l'heure est unique, j'irai seul, vieux, perclus, tremblant, aveugle, contre l'ennemi héréditaire!... Où est-il?...
[Tâtonnant de son bâton, il s'avance vers Tyltyl.]
TYLTYL, [tirant son couteau de sa poche.]
C'est à moi qu'il en a, ce vieux-là, avec son gros bâton?...
[Tous les autres Arbres, poussant un cri d'épouvante à la vue du couteau, l'arme mystérieuse et irrésistible de l'Homme, s'interposent et retiennent le Chêne.]
LES ARBRES
Le couteau!... Prenez garde!.... Le couteau!...
LE CHÊNE, se débattant.
Laissez-moi!... Que m'importe!... Le couteau ou la hache!... Qui me retient?... Quoi! vous êtes tous ici?... Quoi! vous tous vous voulez?... [Jetant son bâton] Eh bien, soit!... Honte à nous!... Que les Animaux nous délivrent!...
LE TAUREAU
C'est cela!... Je m'en charge!... Et d'un seul coup de corne!...
LE BŒUF et LA VACHE, [le retenant par la queue.]
De quoi te mêles-tu?...Ne fais pas de bêtises!... C'est une mauvaise affaire!... Cela finira mal.... C'est nous qui trinquerons.... Laisse donc.... C'est affaire aux Animaux sauvages....
LE TAUREAU
Non, non!... C'est mon affaire!... Attendez!... Mais retenez-moi donc ou je fais un malheur!...
TYLTYL, [à Mytyl qui pousse des cris aigus.]
N'aie pas peur!... Mets-toi derrière moi.... J'ai mon couteau....
LE COQ
C'est qu'il est crâne, le petit!...
TYLTYL
Alors, c'est décidé, c'est à moi qu'on en veut?...
L'ÂNE
Mais bien sûr, mon petit, tu y a mis le temps, à t'en apercevoir!...
LE PORC
Tu peux faire ta prière, va, c'est ta dernière heure. Mais ne cache pas la petite fille.... Je veux m'en régaler les yeux.... C'est elle que je mangerai la première....
TYLTYL
Qu'est-ce que je vous ai fait?...
LE MOUTON
Rien du tout, mon petit.... Mangé mon petit frère, mes deux sœurs, mes trois oncles, ma tante, bon-papa, bonne-maman.... Attends, attends, quand tu seras par terre, tu verras que j'ai des dents aussi....
L'ÂNE
Et que j'ai des sabots!...
LE CHEVAL, [piaffant fièrement.]
Vous allez voir ce que vous allez voir!... Aimez-vous mieux que je le déchire à belles dents ou que je vous l'abatte à coups de pied?... [Il s'avance magnifiquement sur Tyltyl qui lui fait face en levant son couteau. Tout à coup, le Cheval, pris de panique, tourne le dos et fuit à toutes jambes.] Ah! mais non!... Ce n'est pas juste!... Ce n'est pas de jeu!... Il se défend!...
LE COQ, [ne pouvant cacher son admiration.]
C'est égal, le petit n'a pas froid aux yeux!...
LE PORC, [à l'Ours et au Loup.]
Précipitons-nous tous ensemble.... Je vous soutiendrai par derrière.... Nous les renverserons et nous nous partagerons la petite fille quand elle sera par terre....
LE LOUP
Amusez-les par là.... Je vais faire un mouvement tournant....
[Il tourne Tyltyl qu'il attaque par derrière et renverse à demi.]
TYLTYL
Judas!... [Il se redresse sur un genou, brandissant son couteau et couvrant de son mieux sa petite sœur qui pousse des hurlements de détresse.—Le voyant à demi renversé, tous les Animaux et les Arbres se rapprochent et cherchent à lui porter des coups. L'obscurité se fait subitement. Éperdument, Tyltyl appelle à l'aide.] A moi! A moi!... Tylô! Tylô!... Où est la Chatte?... Tylô!... Tylette! Tylette!... Venez! venez!...
LA CHATTE, [hypocritement, à l'écart.]
Je ne peux pas.... Je viens de me fouler la patte....
TYLTYL, [parant les coups et se défendant de son mieux.]
A moi!... Tylô! Tylô!... Je ne peux plus!... Ils sont trop!... L'Ours! le Cochon! le Loup! l'Âne! le Sapin! le Hêtre!... Tylô! Tylô! Tylô!...
[Traînant ses liens brisés, le Chien bondit de derrière le tronc du Chêne et, bousculant Arbres et Animaux, se jette devant Tyltyl qu'il détend avec rage.]
LE CHIEN, [tout en distribuant d'énormes coups de dent.]
Voilà! voilà! mon petit dieu!... N'aie pas peur! Allons-y!... J'ai de bons coups de gueule!... Tiens, voilà pour toi, l'Ours, là dans ton gros derrière!...Voyons, qui en veut encore?... Voilà pour le Cochon, et ça pour le Cheval et la queue du Taureau! Voilà! j'ai déchiré la culotte du Hêtre et le jupon du Chêne!... Le Sapin f.... le camp!... C'est égal, il fait chaud!...
TYLTYL, [accablé.]
Je n'en peux plus!... Le Cyprès m'a donné un grand coup sur la tête....
LE CHIEN
Aïe! c'est un coup du Saule!... Il m'a cassé la patte!...
TYLTYL
Ils reviennent à la charge! Tous ensemble!... Cette fois, c'est le Loup!...
LE CHIEN
Attends, que je l'étrenne!...
LE LOUP
Imbécile!... Notre frère!... Ses parents ont noyé tes petits!...
LE CHIEN
Ils ont bien fait!... Tant mieux!... C'est qu'ils te ressemblaient!...
TOUS LES ARBRES et TOUS LES ANIMAUX
Renégat!... Idiot!... Traître! Félon! Nigaud!... Judas!... Laisse-le! C'est la mort! Viens à nous!
LE CHIEN, [ivre d'ardeur et de dévouement.]
Non! non!... Seul contre tous!... Non, non!... Fidèle aux dieux! aux meilleurs! aux plus grands!... [À Tyltyl.]Prends garde, voici l'Ours!... Méfie-toi du Taureau.... Je vais lui sauter à la gorge.... Aïe!... C'est un coup de pied.... L'Âne m'a cassé deux dents....
TYLTYL
Je ne peux plus, Tylô!... Aïe!... C'est un coup de l'Orme.... Regarde, ma main saigne.... C'est le Loup ou le Porc....
LE CHIEN
Attends, mon petit dieu.... Laisse-moi t'embrasser. Là, un bon coup de langue.... Ça te fera du bien.... Reste bien derrière moi.... Ils n'osent plus approcher.... Si!... Les voilà qui reviennent!... Ah! ce coup, c'est sérieux!... Tenons ferme!...
TYLTYL, [se laissant tomber sur le sol.]
Non, ce n'est plus possible....
LE CHIEN
On vient!... J'entends, je flaire!...
TYLTYL
Où donc?... Qui donc?...
LE CHIEN
Là! là!... C'est la Lumière!... Elle nous a retrouvés!... Sauvés, mon petit roi!... Embrasse-moi!... Sauvés!... regarde!... Ils se méfient!... Ils s'écartent!... Ils ont peur!...
TYLTYL
La Lumière!... La Lumière!... Venez donc!... Hâtez-vous!... Ils se sont révoltés!... Ils sont tous contre nous!...
[Entre la Lumière: à mesure qu'elle s'avance, l'Aurore se lève sur la forêt qui s'éclaire.]
LA LUMIÈRE
Qu'est-ce donc?... Qu'y a-t-il?...Mais, malheureux! tu ne savais donc pas!... Tourne le Diamant! Ils rentreront dans le Silence et dans l'Obscurité; et tu ne verras plus leurs sentiments....
[Tyltyl tourne le Diamant.—Aussitôt les âmes de tous les Arbres se précipitent dans les troncs qui se referment. —Les âmes des Animaux disparaissent également; et l'on voit, au loin, brouter une Vache et un Mouton paisibles, etc.—La Forêt redevient innocente. Étonné, Tyltyl regarde autour de soi.]
TYLTYL
Où sont-ils?... Qu'avaient-ils?... Est-ce qu'ils étaient fous?...
LA LUMIÈRE
Mais non, ils sont toujours ainsi; mais on ne le sait pas parce qu'on ne le voit pas.... Je te l'avais bien dit: il est dangereux de les réveiller quand je ne suis pas là....
TYLTYL, [essuyant son couteau.]
C'est égal; sans le Chien et si je n'avais pas eu mon couteau.... Je n'aurais jamais cru qu'ils fussent si méchants!...
LA LUMIÈRE
Tu vois bien que l'Homme est tout seul contre tous, en ce monde....
LE CHIEN
Tu n'as pas trop de mal, mon petit dieu?...
TYLTYL
Rien de grave.... Quant à Mytyl, ils ne l'ont pas touchée.... Mais toi, mon bon Tylô?... Tu as la bouche en sang, et ta patte est cassée?...
LE CHIEN
Pas la peine d'en parler.... Demain, il n'y paraîtra plus.... Mais l'affaire était chaude!...
LA CHATTE, [sortant d'un fourré en boitant.]
Je crois bien!... Le Bœuf m'a donné un coup de corne dans le ventre.... On n'en voit pas la trace, mais il me fait bien mal.... Et le Chêne m'a cassé la patte....
LE CHIEN
J'aimerais bien savoir laquelle....
MYTYL, caressant la Chatte.
Ma pauvre Tylette, est-ce vrai?... Où donc te trouvais-tu?... Je ne t'ai pas aperçue....
LA CHATTE, [hypocritement.]
Petite mère, j'ai été blessée tout de suite, en attaquant le vilain Porc qui voulait te manger.... C'est alors que le Chêne m'a donné ce grand coup qui m'a étourdie....
LE CHIEN, [à la Chatte, entre les dents.]
Toi, tu sais, j'ai deux mots à te dire.... Tu ne perdras rien pour attendre!...
LA CHATTE, [plaintivement, à Mytyl.]
Petite mère, il m'insulte.... Il veut me faire du mal....
MYTYL, [au Chien.]
Veux-tu bien la laisser tranquille, vilaine bête....
Ils sortent tous.
RIDEAU
ACTE QUATRIÈME
SIXIÈME TABLEAU
DEVANT LE RIDEAU
[Entrent Tyltyl, Mytyl, la Lumière, le Chien, le Chat, le Pain, le Feu, le Sucre, l'Eau et le Lait.]
LA LUMIÈRE
J'ai reçu un petit mot de la Fée Bérylune qui m'apprend que l'Oiseau-Bleu se trouve probablement ici....
TYLTYL
Où ça?...
LA LUMIÈRE
Ici, dans le cimetière qui est derrière ce mur.... Il paraît qu'un des morts de ce cimetière le cache dans la tombe.... Reste à savoir lequel.... Il faudra qu'on les passe en revue....
TYLTYL
En revue?... Comment qu'on fera?...
LA LUMIÈRE
C'est bien simple: à minuit, pour ne pas trop les déranger, tu tourneras le Diamant. On les verra sortir de terre; ou bien on apercevra au fond de leurs tombes ceux qui ne sortent pas....
TYLTYL
Ils ne seront pas fâchés?...
LA LUMIÈRE
Nullement, ils ne s'en douteront même pas.... Ils n'aiment pas qu'on les dérange; mais comme de toutes façons ils ont coutume de sortir à minuit, cela ne les gênera pas....
TYLTYL
Pourquoi que le Pain, le Sucre et le Lait sont si pâles et pourquoi qu'ils ne disent rien?...
LE LAIT, [chancelant.]
Je sens que je vais tourner....
LA LUMIÈRE, [bas, à Tyltyl.]
Ne fais pas attention.... Ils ont peur des morts..
LE FEU, [gambadant.]
Moi, je n'en ai pas peur!... J'ai l'habitude de les brûler.... Dans les temps, je les brûlais tous; c'était bien plus amusant qu'aujourd'hui....
TYLTYL
Et pourquoi Tylô tremble-t-il?... Est-ce qu'il a peur aussi?
LE CHIEN, [claquant des dents.]
Moi?... Je ne tremble pas!... Moi, je n'ai jamais peur; mais si tu t'en allais, je m'en irais aussi....
TYLTYL
Et la Chatte ne dit rien?...
LA CHATTE, [mystérieuse.]
Je sais ce que c'est....
TYLTYL, [à la Lumière.]
Tu viendras avec nous?...
LA LUMIÈRE
Non, il est préférable que je reste à la porte du cimetière avec les Choses et les Animaux.... L'heure n'est pas venue.... La Lumière ne peut pas encore pénétrer chez les morts.... Je vais te laisser seul avec Mytyl....
TYLTYL
Et Tylô ne peut pas rester avec-nous?...
LE CHIEN
Si, si, je reste, je reste ici.... Je veux rester près de mon petit dieu!...
LA LUMIÈRE
C'est impossible.... L'ordre de la Fée est formel; du reste, il n'y a rien à craindre....
LE CHIEN
Bien, bien, tant pis.... S'ils sont méchants, mon petit dieu, tu n'as qu'à faire comme ça [il siffle.] et tu verras.... Ce sera comme dans la forêt: Wa! Wa! Wa!...
LA LUMIÈRE
Allons, adieu, mes chers petits.... Je ne serai pas loin.... [Elle embrasse les enfants.] Ceux qui m'aiment et que j'aime me retrouvent toujours.... [Aux Choses et aux Animaux.] Vous autres.... par ici.
[Elle sort avec les Choses et les Animaux. Les enfants restent seuls au milieu de la scène. Le rideau s'ouvre pour découvrir le septième tableau.]
SEPTIÈME TABLEAU
LE CIMETIÈRE
Il fait nuit. Clair de lune. Un cimetière de campagne. Nombreuses tombes, tertres de gazon, croix de bois, dalles funéraires, etc.
[Tyltyl et Mytyl sont debout près d'un cippe.]
MYTYL
J'ai peur.
TYLTYL, [assez peu rassuré.]
Moi, je n'ai jamais peur....
MYTYL
C'est méchant, les morts, dis?..
TYLTYL
Mais non, puisqu'ils ne vivent pas....
MYTYL
Tu en as déjà vu?...
TYLTYL
Oui, une fois, dans le temps, lorsque j'étais très jeune....
MYTYL
Comment c'est fait, dis?...
TYLTYL
C'est tout blanc, très tranquille et très froid, et ça ne parle pas....
MYTYL
Nous allons les voir, dis?...
TYLTYL
Bien sûr, puisque la Lumière l'a promis....
MYTYL
Où c'est qu'ils sont, les morts?...
TYLTYL
Ici, sous le gazon ou sous ces grosses pierres.
MYTYL
Ils sont là toute l'année?...
TYLTYL
Oui.
MYTYL, [montrant les dalles.]
C'est les portes de leurs maisons?...
TYLTYL
Oui.
MYTYL
Est-ce qu'ils sortent quand il fait beau?...
TYLTYL
Ils ne peuvent sortir qu'à la nuit....
MYTYL
Pourquoi?...
TYLTYL
Parce qu'ils sont en chemise....
MYTYL
Est-ce qu'ils sortent aussi quand il pleut?.
TYLTYL
Quand il pleut, ils restent chez eux....
MYTYL
C'est beau chez eux, dis?...
TYLTYL
On dit que c'est fort étroit....
MYTYL
Est-ce qu'ils ont des petits enfants?...
TYLTYL
Bien sûr; ils ont tous ceux qui meurent....
MYTYL
Et de quoi vivent-ils?...
TYLTYL
Ils mangent des racines....
MYTYL
Est-ce que nous les verrons?...
TYLTYL
Bien sûr, puisqu'on voit tout quand le Diamant est tourné.
MYTYL
Et qu'est-ce qu'ils diront?...
TYLTYL
Ils ne diront rien, puisqu'ils ne parlent pas....
MYTYL
Pourquoi qu'ils ne parlent pas?...
TYLTYL
Parce qu'ils n'ont rien à dire....
MYTYL
Pourquoi qu'ils n'ont rien à dire?...
TYLTYL
Tu m'embêtes....
[Un silence.]
MYTYL
Quand tourneras-tu le Diamant?...
TYLTYL
Tu sais bien que la Lumière a dit d'attendre à minuit, parce qu'alors on les dérange moins....
MYTYL
Pourquoi qu'on les dérange moins?...
TYLTYL
Parce que c'est l'heure où ils sortent prendre l'air.
MYTYL
Il n'est pas minuit?...
TYLTYL
Vois-tu le cadran de l'église?...
MYTYL
Oui, je vois même la petite aiguille....
TYLTYL
Et bien! minuit va sonner.... Là!... Tout juste.... Entends-tu?...
On entend sonner les douze coups de minuit.
MYTYL
Je veux m'en aller!...
TYLTYL
Ce n'est pas le moment.... Je vais tourner le Diamant....
MYTYL
Non, non!... Ne le fais pas!... Je veux m'en aller!... J'ai si peur, petit frère!... J'ai terriblement peur!...
TYLTYL
Mais il n'y a pas de danger....
MYTYL
Je ne veux pas voir les morts!... Je ne veux pas les voir!...
TYLTYL
C'est bon, tu ne les verras pas, tu fermeras les yeux....
MYTYL, [s'accrochant aux vêtements de Tyltyl.]
Tyltyl, je ne peux pas!... Non, ce n'est pas possible!... Ils vont sortir de terre!...
TYLTYL
Ne tremble pas ainsi.... Ils ne sortiront qu'un moment....
MYTYL
Mais tu trembles aussi, toi!... Ils seront effrayants!...
TYLTYL
Il est temps, l'heure passe....
[Tyltyl tourne le Diamant. Une terrifiante minute de silence et d'immobilité; après quoi, lentement, les croix chancellent, les tertres s'entr'ouvrent, les dalles se soulèvent.]
MYTYL, [se blottissant contre Tyltyl.]
Ils sortent!... Ils sont là!...
[Alors, de toutes les tombes béantes monte graduellement une floraison d'abord grêle et timide comme une vapeur d'eau, puis blanche et virginale et de plus en plus touffue, de plus en plus haute, surabondante et merveilleuse, qui peu à peu, irrésistiblement, envahissant toutes choses, transforme le cimetière en une sorte de jardin féerique et nuptial, sur lequel ne tardent pas à se lever les premiers rayons de l'aube. La rosée scintille, les fleurs s'épanouissent, le vent murmure dans les feuilles, les abeilles bourdonnent, les oiseaux s'éveillent et inondent l'espace des premières ivresses de leurs hymnes au soleil et à la vie. Stupéfaits, éblouis, Tyltyl et Mytyl, se tenant par la main, font quelques pas parmi les fleurs en cherchant la trace des tombes.]
MYTYL, [cherchant dans le gazon.]
Où sont-ils, les morts?...
TYLTYL, [cherchant de même.]
Il n'y a pas de morts....
RIDEAU
HUITIÈME TABLEAU
DEVANT LE RIDEAU QUI REPRÉSENTE DE BEAUX NUAGES
Entrent: Tyltyl, Mytyl, la Lumière, le Chien, la Chatte, le Pain, le Feu, le Sucre, l'Eau et le Lait.
LA LUMIÈRE
Je crois que cette fois nous tenons L'Oiseau-Bleu. J'aurais dû y penser dès la première étape.... Ce n'est que ce matin, en reprenant mes forces dans l'aurore, que l'idée m'est venue comme un rayon du ciel.... Nous sommes à l'entrée des jardins enchantés où se trouvent réunis sous la garde du Destin, toutes les Joies, tous les Bonheurs des Hommes....
TYLTYL
Il y en a beaucoup? Est-ce qu'on en aura? Est-ce qu'ils sont petits?...
LA LUMIÈRE
Il en est de petits et de grands, de gros et de délicats, de très beaux et d'autres qui sont moins agréables.... Mais les plus vilains furent, il y a quelque temps, expulsés des jardins et cherchèrent refuge chez les Malheurs. Car il faut remarquer que les Malheurs habitent un autre contigu, qui communique avec le jardin des Bonheurs et n'en est séparé que par une sorte de vapeur ou de rideau subtil que le vent qui souffle des hauteurs de la Justice ou du fond de l'Éternité soulève à chaque instant.... Maintenant, il s'agit de s'organiser et de prendre certaines précautions. En général, les Bonheurs sont fort bons, pourtant il en est quelques-uns qui sont plus dangereux et plus perfides que les plus grands Malheurs....
LE PAIN
J'ai une idée! S'ils sont dangereux et perfides, ne serait-il pas préférable que nous attendissions tous à la porte, afin d'être à même de prêter main-forte aux enfants s'ils étaient obligés de fuir?...
LE CHIEN
Pas du tout! pas du tout!... Je veux aller partout avec mes petits dieux!... Que tous ceux qui ont peur restent donc à la porte!... Nous n'avons pas besoin [Regardant le Pain]. de poltrons, [Regardant la Chatte] ni de traîtres....
LE FEU
Moi, j'y vais!... Il paraît que c'est amusant!... On y danse tout le temps....
LE PAIN
Est-ce qu'on y mange aussi?...
L'EAU, [gémissant.]
Je n'ai jamais connu le plus petit Bonheur!... Je veux en voir enfin!...
LA LUMIÈRE
Taisez-vous! Personne ne demande vos avis.... Voici ce que j'ai décidé: le Chien, le Pain et le Sucre accompagneront les enfants. L'Eau n'entrera pas, parce qu'elle est trop froide, ni le Feu qui est trop turbulent. J'engage vivement le Lait à rester à la porte, parce qu'il est trop impressionnable; quant à la Chatte, elle fera comme elle voudra....
LE CHIEN
Elle a peur!...
LA CHATTE
J'irai saluer en passant quelques Malheurs qui sont de vieux amis et habitent à côté des Bonheurs....
TYLTYL
Et toi, la Lumière, est-ce que tu ne viens pas?...
LA LUMIÈRE
Je ne peux pas entrer ainsi chez les Bonheurs; la plupart ne me supportent pas.... Mais j'ai ici le voile épais dont je me couvre quand je visite les gens heureux.... [Elle déplie un long voile dont elle s'enveloppe soigneusement.] Il ne faut pas qu'un rayon de mon âme les effraye, car il est beaucoup de Bonheurs qui ont peur et ne sont pas heureux.... Voilà, de cette façon, les moins jolis et les plus gros eux-mêmes n'auront plus rien à redouter....
[Le rideau s'ouvre pour découvrir le neuvième tableau.]
NEUVIÈME TABLEAU
LES JARDINS DES BONHEURS
Quand s'ouvre le rideau, on découvre, prise sur les premiers plans des jardins, une sorte de salle formée de hautes colonnes de marbre entre lesquelles, masquant tout le fond, sont tendues de lourdes draperies de pourpre que soutiennent des cordages d'or. Architecture rappelant les moments les plus sensuels et les plus somptueux de la Renaissance (vénitienne ou flamande Véronèse et Rubens). Guirlandes, cornes d'abondance, torsades, vases, statues, dorures prodigués de toutes parts.—Au milieu, massive et féerique table de jaspe et de vermeil, encombrée de flambeaux, de cristaux, de vaisselle d'or et d'argent et surchargée de mets fabuleux.—Autour de la table, mangent, boivent, hurlent, chantent, s'agitent, se vautrent ou s'endorment parmi les venaisons, les fruits miraculeux, les aiguières et les amphores renversées, les plus gros Bonheurs de la terre. Ils sont énormes, invraisemblablement obèses et rubiconds, couverts de velours et de brocarts, couronnés d'or, de perles et de pierreries. De belles esclaves apportent, sans cesse des plats empanachés et des breuvages écumiants.—Musique vulgaire, hilare et brutale où dominent les cuivres.—Une lumière lourde et rouge baigne la scène.
[Tyltyl, Mytyl, le Chien, le Pain et le Sucre, d'abord assez intimidés, se pressent, à droite, au premier plan, autour de la Lumière. La Chatte, sans rien dire, se dirige vers le fond, également à droite, soulève un rideau sombre et disparaît.]
TYLTYL
Qu'est-ce que ces gros messieurs qui s'amusent et mangent tant de bonnes choses?
LA LUMIÈRE
Ce sont les plus gros Bonheurs de la Terre, ceux qu'on peut voir à l'œil nu. Il est possible, bien qu'assez peu probable, que l'Oiseau-Bleu se soit un instant égaré parmi eux. C'est pourquoi ne tourne pas encore le Diamant. Nous allons, pour la forme, explorer tout 'd'abord cette partie de la salle.
TYLTYL
Est-ce qu'on peut s'approcher?
LA LUMIÈRE
Certainement. Ils ne sont pas méchants, bien que vulgaires et, d'habitude, assez mal élevés.
MYTYL
Qu'ils ont de beaux gâteaux!...
LE CHIEN
Et du gibier! et des saucisses! et des gigots d'agneau et du foie de veau!... [Proclamant.] Rien au monde n'est meilleur, rien n'est plus beau et rien ne vaut le foie de veau!...
LE PAIN
Excepté les Pains-de-quatre-livres pétris de fine fleur de froment! Ils en ont d'admirables!... Qu'ils sont beaux! qu'ils sont beaux!... Ils sont plus gros que moi!...
LE SUCRE
Pardon, pardon, mille pardons.... Permettez, permettez.... Je ne voudrais froisser personne; mais n'oubliez-vous pas les Sucreries qui sont la gloire de cette table et dont l'éclat et la magnificence surpassent, si j'ose m'exprimer ainsi, tout ce qu'il y a dans cette salle et peut-être en tout autre lieu....
TYLTYL
Qu'ils ont l'air contents et heureux!... Et ils crient! et ils rient! et ils chantent!... Je crois qu'ils nous ont vus....
[En effet, une douzaine des plus Gros Bonheurs se sont levés de table et s'avancent péniblement, en soutenant leur ventre, vers le groupe des enfants.]
LA LUMIÈRE
Ne crains rien, ils sont très accueillants.... Ils vont probablement t'inviter à dîner.... N'accepte pas, n'accepte rien, de peur d'oublier ta mission....
TYLTYL
Quoi? Pas même un petit gâteau? Ils ont l'air si bons, si frais, si bien glacés de sucre, ornés de fruits confits et débordants de crème!...
LA LUMIÈRE
Ils sont dangereux et briseraient ta volonté. Il faut savoir sacrifier quelque chose au devoir qu'on remplit. Refuse poliment mais avec fermeté. Les voici....
LE PLUS GROS DES BONHEURS, [tendant la main à Tyltyl.]
Bonjour, Tyltyl!...
TYLTYL, [étonné.]
Vous me connaissez donc?... Qui êtes-vous?...
LE GROS BONHEUR
Je suis le plus gros des Bonheurs, le Bonheur-d'être-riche, et je viens, au nom de mes frères, vous prier, vous et votre famille, d'honorer de votre présence notre repas sans fin. Vous vous trouverez au milieu de tout ce qu'il y a de mieux parmi les vrais et gros Bonheurs de de cette Terre. Permettez que je vous présente les principaux d'entre eux. Voici mon gendre, le Bonheur-d'être-propriétaire, qui a le ventre en poire. Voici le Bonheur-de-la-vanité-satisfaite, dont le visage est si gracieusement bouffi. [Le Bonheur-de-la-vanité-satisfaite salue d'un air protecteur.] Voici le Bonheur-de-boire-quand-on-n'a-plus-soif et le Bonheur-de-manger-quand-on-n'a-plus-faim, qui sont jumeaux et ont les jambes en macaroni. [Ils saluent en chancelant.] Voici le Bonheur-de-ne-rien-savoir, qui est sourd comme une limande, et le Bonheur-de-ne-rien-comprendre, qui est aveugle comme une taupe. Voici le Bonheur-de-ne-rien-faire et le Bonheur-de-dormir-plus-qu'il-n'est-nécessaire, qui ont les mains en mie de pain et les yeux en gelée de pêche. Voici enfin le Rire-Épais qui est fendu jusqu'aux oreilles et auquel rien ne peut résister....
[Le Rire-Épais salue en se tordant.]
TYLTYL, [montrant du doigt un Gros Bonheur qui se tient un peu à l'écart.]
Et celui-là, qui n'ose pas approcher et nous tourne le dos?...
LE GROS BONHEUR
N'insistez pas, il est un peu gêné et n'est pas présentable à des enfants.... [Saisissant les mains de Tyltyl.] Mais venez donc! On recommence le festin.... C'est la douzième fois depuis l'aurore. On n'attend plus que vous.... Entendez-vous tous les convives qui vous réclament à grands cris?... Je ne puis vous les présenter tous, ils sont extrêmement nombreux.... [Offrant le bras aux deux enfants.] Permettez que je vous conduise aux deux places d'honneur....
TYLTYL
Je vous remercie bien, monsieur le Gros Bonheur.... Je regrette vivement.... Je ne peux pas pour le moment.... Nous sommes très pressés, nous cherchons l'Oiseau-Bleu. Vous ne sauriez pas, par hasard, où il se cache?
LE GROS BONHEUR
L'Oiseau-Bleu?... Attendez donc.... Oui, oui, je me rappelle.... On m'en a parlé dans le temps.... C'est, je crois, un oiseau qui n'est pas comestible.... En tout cas, il n'a jamais paru sur notre table.... C'est vous dire qu'on le tient en médiocre estime.... Mais ne vous mettez pas en peine; nous avons tant d'autres choses bien meilleures.... Vous allez vous mêler à notre vie, vous verrez tout ce que nous faisons....
TYLTYL
Que faites-vous?
LE GROS BONHEUR
Mais nous nous occupons sans cesse à ne rien faire.... Nous n'avons pas une minute de repos.... Il faut boire, il faut manger, il faut dormir. C'est extrêmement absorbant....
TYLTYL
Est-ce que c'est amusant?
LE GROS BONHEUR
Mais oui.... Il le faut bien, il n'y a pas autre chose sur cette Terre....
LA LUMIÈRE
Croyez-vous?...
LE GROS BONHEUR, [indiquant du doigt la Lumière, bas, à Tyltyl.]
Quelle est cette jeune personne mal élevée?...
[Durant toute la conversation précédente, une foule de Gros Bonheurs de second ordre s'est occupée du Chien, du Sucre et du Pain, et les a entraînés vers l'orgie. Tyltyl aperçoit soudain ces derniers qui, attablés fraternellement avec leurs hôtes, mangent, boivent et se trémoussent follement.]
TYLTYL
Voyez donc, la Lumière!... Ils sont à table!...
LA LUMIÈRE
Rappelle-les! sinon cela finira mal!...
TYLTYL
Tylô!...Tylô! ici!... Veux-tu venir ici, tout de suite, entends-tu!... Et vous, là-bas, le Sucre et le Pain, qui donc vous a permis de me quitter?... Qu'est-ce que vous faites là, sans autorisation?...
LE PAIN, [la bouche pleine.]
Est-ce que tu ne pourrais pas nous parler plus poliment?...
TYLTYL
Quoi? C'est le Pain qui se permet de me tutoyer?... Mais qu'est-ce qui te prend?... Et toi, Tylô!... Est-ce ainsi qu'on obéit? Allons, viens ici, à genoux, à genoux!... Et plus vite que ça!...
LE CHIEN, [à mi-voix et du bout de la table.]
Moi, quand je mange, je n'y suis pour personne et je n'entends plus rien....
LE SUCRE, [mielleusement.]
Excusez-nous, nous ne saurions quitter ainsi, sans les froisser, d'aussi aimables hôtes....
LE GROS BONHEUR
Vous voyez!... Ils vous donnent l'exemple.... Venez, on vous attend.... Nous n'admettons pas de refus.... On vous fera une douce violence.... Allons, les Gros Bonheurs, aidez-moi!... Poussons-les de force vers la table, pour qu'ils soient heureux malgré eux!...
[Tous les Gros Bonheurs, avec des cris de joie et gambadant de leur mieux, entraînent les enfants qui se débattent, tandis que le Rire-Épais saisit vigoureusement la Lumière par la taille.]
LA LUMIÈRE
Tourne le Diamant, il est temps!...
[Tyltyl fait ce qu'ordonne la Lumière. Aussitôt la scène s'illumine d'une clarté ineffablement pure, divinement rosée, harmonieuse et légère. Les lourds ornements du premier plan, les épaisses tentures rouges se détachent et disparaissent, dévoilant un fabuleux et doux jardin de paix légère et de sérénité, une sorte de palais de verdure aux perspectives harmonieuses, où la magnificence des feuillages, puissants et lumineux, exubérants et néanmoins disciplinés, où l'ivresse virginale des fleurs et la fraîche allégresse des eaux qui coulent, ruissellent et jaillissent de toutes parts semblent entraîner jusqu'aux confins de l'horizon l'idée même de la félicité. La table de l'orgie s'effondre sans laisser de traces; les velours, les brocarts, les couronnes des Gros Bonheurs, au souffle lumineux qui envahit la scène, se soulèvent, se déchirent et tombent, en même temps que les masques hilares, aux pieds des convives abasourdis. Ceux-ci se dégonflent à vue d'œil, comme des vessies crevées, s'entre-regardent, clignotent sous les rayons inconnus qui les blessent, et, se voyant enfin tels qu'ils sont en vérité, c'est-à-dire nus, hideux, flasques et lamentables, se mettent à pousser des hurlements de honte et d'épouvante, parmi lesquels on distingue très nettement ceux du Rire-Épais qui dominent tous les autres. Seul le Bonheur-de-ne-rien-comprendre demeure parfaitement calme, tandis que ses collègues s'agitent éperdument, cherchent à fuir, à se cacher dans les coins qu'ils espèrent plus sombres. Mais il n'y a plus d'ombre dans le jardin éblouissant. Aussi la plupart se décident-ils à franchir, en désespoir de cause, le rideau menaçant qui, sur là droite, dans un angle, ferme la voûte de la caverne des Malheurs. A chaque fois que l'un d'eux, dans la panique, soulève un pan de ce rideau, on entend s'élever du creux de l'antre une tempête d'injures, d'imprécations et de malédictions. Quant au Chien, au Pain et au Sucre, l'oreille basse, ils rejoignent le groupe des enfants, et, très penauds, se dissimulent derrière eux.]
TYLTYL, [regardant fuir les Gros Bonheurs.]
Dieu qu'ils sont laids!... Où vont-ils?...
LA LUMIÈRE
Ma foi, je crois qu'ils ont perdu la tête.... Ils vont se réfugier chez les Malheurs où je crains fort qu'on ne les retienne définitivement....
TYLTYL, [regardant autour de soi, émerveillé.]
Oh! le beau jardin, le beau jardin!... Où sommes-nous?...
LA LUMIÈRE
Nous n'avons pas changé de place; ce sont tes yeux qui ont changé de sphère.... Nous voyons à présent la vérité des choses; et nous allons apercevoir l'âme des Bonheurs qui supportent la clarté du Diamant.
TYLTYL
Que c'est beau!... Qu'il fait beau!... On se croirait en plein été.... Tiens! on dirait qu'on s'approche et qu'on va s'occuper de nous....
[En effet, les jardins commencent à se peupler de formes angéliques qui semblent sortir d'un long sommeil et glissent harmonieusement entre les arbres. Elles sont vêtues de robes lumineuses, aux subtiles et suaves nuances: réveil de rose, sourire d'eau, azur d'aurore, rosée d'ambre, etc.... ]
LA LUMIÈRE
Voici que s'avancent quelques Bonheurs aimables et curieux qui vont nous renseigner....
TYLTYL
Tu les connais?...
LA LUMIÈRE
Oui, je les connais tous; je viens souvent chez eux, sans qu'ils sachent qui je suis....
TYLTYL
Il y en a, il y en a!... Ils sortent de tous côtés!...
LA LUMIÈRE
Il y en avait beaucoup plus dans le temps. Les Gros Bonheurs leur ont fait bien du tort.
TYLTYL
C'est égal, il en reste pas mal....
LA LUMIÈRE
Tu en verras bien d'autres, à mesure que l'influence du Diamant se répandra parmi les jardins.... On trouve sur la Terre beaucoup plus de Bonheurs qu'on ne croit; mais la plupart des Hommes ne les découvrent point....
TYLTYL
En voici de petits qui s'avancent, courons à leur rencontre....
LA LUMIÈRE
C'est inutile; ceux qui nous intéressent passeront par ici. Nous n'avons pas le temps de faire la connaissance de tous les autres....
[Une bande de Petits Bonheurs, gambadant et riant aux éclats, accourt du fond des verdures et danse une ronde autour des enfants.]
TYLTYL
Qu'ils sont jolis, jolis!... D'où viennent-ils, qui sont-ils?...
LA LUMIÈRE
Ce sont les Bonheurs des enfants....
TYLTYL
Est-ce qu'on peut leur parler?...
LA LUMIÈRE
C'est inutile. Ils chantent, ils dansent, ils rient, mais ils ne parlent pas encore....
TYLTYL, frétillant.
Bonjour! Bonjour!... Oh! le gros, là, qui rit!... Qu'ils ont de belles joues, qu'ils ont de belles robes!... Ils sont tous riches ici?...
LA LUMIÈRE
Mais non, ici comme partout, il y a bien plus de pauvres que de riches....
TYLTYL
Où sont les pauvres?...
LA LUMIÈRE
On ne peut pas les distinguer.... Le Bonheur d'un enfant est toujours revêtu de ce qu'il y a de plus beau sur terre et dans les cieux.
TYLTYL, [ne tenant plus en place.]
Je voudrais danser avec eux....
LA LUMIÈRE
C'est absolument impossible, nous n'avons pas le temps.... Je vois qu'ils n'ont pas l'Oiseau-Bleu.... Du reste, ils sont pressés, tu vois, ils sont déjà passés.... Eux non plus n'ont pas de temps à perdre, car l'enfance est très brève....
[Une autre bande de Bonheurs, un peu plus grands que les précédents, se précipite dans le jardin, et chantant à tue-tête: «Les voilà! les voilà! Ils nous voient! Ils nous voient!...» danse autour des enfants une joyeuse farandole, à la fin de laquelle, celui qui paraît être le chef de la petite troupe s'avance vers Tyltyl en lui tendant la main.]
LE BONHEUR
Bonjour, Tyltyl!...
TYLTYL
Encore un qui me connaît!... [A la Lumière.] On commence à me connaître un peu partout.... Qui es-tu?...
LE BONHEUR
Tu ne me reconnais pas?... Je parie que tu ne reconnais aucun de ceux qui sont ici?...
TYLTYL, [assez embarrassé.]
Mais non.... Je ne sais pas.... Je ne me rappelle pas vous avoir vus....
LE BONHEUR
Vous entendez?... J'en étais sûr!... Il ne nous a jamais vus!... [Tous les autres Bonheurs de la bande éclatent de rire.] Mais, mon petit Tyltyl, tu ne connais que nous!... Nous sommes toujours autour de toi!... Nous mangeons, nous buvons, nous nous éveillons, nous respirons, nous vivons avec toi!...
TYLTYL
Oui, oui, parfaitement, je sais, je me rappelle.... Mais je voudrais savoir comment on vous appelle....
LE BONHEUR
Je vois bien que tu ne sais rien.... Je suis le chef des Bonheurs-de-ta-maison; et tous ceux-ci sont les autres Bonheurs qui l'habitent....
TYLTYL
Il y a donc des Bonheurs à la maison?...
[Tous les Bonheurs éclatent de rire.]
LE BONHEUR
Vous l'avez entendu!... S'il y a des Bonheurs dans ta maison!... Mais, petit malheureux, elle en est pleine à faire sauter les portes et les fenêtres!... Nous rions, nous chantons, nous créons de la joie à refouler les murs, à soulever les toits; mais nous avons beau faire, tu ne vois rien, tu n'entends rien.... J'espère qu'à l'avenir tu seras un peu plus raisonnable.... En attendant, tu vas serrer la main aux plus notables.... Une fois rentré chez toi, tu les reconnaîtras ainsi plus facilement.... Et puis, à la fin d'un beau jour, tu sauras les encourager d'un sourire, les remercier d'un mot aimable, car ils font vraiment tout ce qu'ils peuvent pour te rendre la vie légère et délicieuse.... Moi d'abord, ton serviteur, le Bonheur-de-se-bien-porter.... Je ne suis pas le plus joli, mais le plus sérieux. Tu me reconnaîtras?... Voici le Bonheur-de-l'air-pur, qui est à peu près transparent.... Voici le Bonheur-d'aimer-ses-parents, qui est vêtu de gris et toujours un peu triste, parce qu'on ne le regarde jamais.... Voici le Bonheur-du-ciel-bleu, qui est naturellement vêtu de bleu; et le Bonheur-de-la-forêt qui, non moins naturellement, est habillé de vert, et que tu reverras chaque fois que tu te mettras à la fenêtre.... Voici encore le bon Bonheur-des-heures-de soleil qui est couleur de diamant, et celui du-Printemps qui est d'émeraude folle....
TYLTYL
Et vous êtes aussi beaux tous les jours?...
LE BONHEUR
Mais oui, c'est tous les jours dimanche, dans toutes les maisons, quand on ouvre les yeux.... Et puis, quand vient le soir, voici le Bonheur-des-couchers-de-soleil, qui est plus beau que tous les rois du monde; et que suit le Bonheur-devoir-se-lever-les-étoiles, doré comme un dieu d'autrefois.... Puis, quand il fait mauvais, voici le Bonheur-de-la-pluie qui est couvert de perles, et le Bonheur-du-feu-d'hiver qui ouvre aux mains gelées son beau manteau de pourpre.... Et je ne parle pas du meilleur de tous, parce qu'il est presque frère des grandes Joies limpides que vous verrez bientôt, et qui est le Bonheur-des-pensées-innocentes, le plus clair d'entre nous.... Et puis, voici encore.... Mais vraiment, ils sont trop!... Nous n'en finirions pas, et je dois prévenir d'abord les Grandes-Joies qui sont là-haut, au fond, près des portes du ciel, et ne savent pas encore que vous êtes arrivés.... Je vais leur dépêcher le Bonheur-de-courir-nu-pieds-dans-la-rosée, qui est le plus agile.... [Au Bonheur qu'il vient de nommer et qui s'avance en faisant des cabrioles.] Va!...
[A ce moment, une sorte de diablotin en maillot noir, bousculant tout le monde en poussant des cris inarticulés, s'approche de Tyltyl, et gambade follement en l'accablant de nasardes, taloches et coups de pied insaisissables.]
TYLTYL, [ahuri et profondément indigné.]
Qu'est-ce que c'est que ce sauvage?
LE BONHEUR
Bon! c'est encore le Plaisir-d'être-insupportable qui s'est échappé de la caverne des Malheurs. On ne sait où l'enfermer. Il s'évade de partout, et les Malheurs eux-mêmes ne veulent plus le garder.
[Le diablotin continue de lutiner Tyltyl qui essaye vainement de se défendre, puis, soudain, riant aux éclats, disparaît sans raison, comme il était venu.]
TYLTYL
Qu'est-ce qu'il a? Il est un peu fou?
LA LUMIÈRE
Je ne sais. Il paraît que c'est ainsi que tu es toi-même lorsque tu n'es pas sage. Mais en attendant, il faudrait s'informer de l'Oiseau-Bleu. Il se peut que le chef des Bonheurs-de-ta-maison n'ignore pas où il se trouve....
TYLTYL
Où est-il?...
LE BONHEUR
Il ne sait pas où se trouve l'Oiseau-Bleu!...
[Tous les Bonheurs-de-la-maison éclatent de rire.]
TYLTYL, [vexé.]
Mais non, je ne sais pas.... Il n'y a pas de quoi rire....
[Nouveaux éclats de rires.]
LE BONHEUR
Voyons, ne te fâche pas.... et puis, soyons sérieux.... Il ne sait pas, que voulez-vous, il n'est pas plus ridicule que la plupart des Hommes.... Mais voici que le petit Bonheur-de-courir-nu-pieds-dans-la-rosée a prévenu les Grandes-Joies qui s'avancent vers nous....
[En effet, les hautes et belles figures angéliques, vêtues de robes lumineuses, s'approchent lentement.]
TYLTYL
Qu'elles sont belles!... Pourquoi ne rient-elles pas?... Ne sont-elles pas heureuses?...
LA LUMIÈRE
Ce n'est pas quand on rit qu'on est le plus heureux....
TYLTYL
Qui sont-elles?...
LE BONHEUR
Ce sont les Grandes-Joies....
TYLTYL
Tu sais leurs noms?...
LE BONHEUR
Naturellement, nous jouons souvent avec elles.... Voici d'abord: devant les autres, la Grande-Joie-d'être-juste, qui sourit chaque fois qu'une injustice est réparée,—je suis trop jeune, je ne l'ai pas encore vu sourire. Derrière elle, c'est la Joie-d'être-bonne, qui est la plus heureuse, mais la plus triste; et qu'on a bien du mal à empêcher d'aller chez les Malheurs qu'elle voudrait consoler. A droite, c'est la Joie-du-travail-accompli à côté de la Joie-de-penser. Ensuite, c'est la Joie-de-comprendre qui cherche toujours son frère, le Bonheur-de-ne-rien-comprendre....
TYLTYL
Mais je l'ai vu, son frère!... Il est allé chez les Malheurs avec les Gros Bonheurs....
LE BONHEUR
J'en étais sûr!... Il a mal tourné, de mauvaises fréquentations l'ont entièrement perverti.... Mais n'en parle pas à sa sœur. Elle voudrait aller le chercher et nous y perdrions une des plus belles joies.... Voici encore, parmi les plus grandes, la Joie-de-voir-ce-qui-est-beau, qui ajoute chaque jour quelques rayons à la lumière qui règne ici....
TYLTYL
Et là, au loin, au loin, dans les nuages d'or, celle que j'ai peine à voir en me dressant tant que je peux sur la pointe des pieds?...
LE BONHEUR
C'est la grande Joie-d'aimer.... Mais tu auras beau faire, tu es bien trop petit pour la voir tout entière....
TYLTYL
Et là-bas, tout au fond, celles qui sont voilées et ne s'approchent pas?...
LE BONHEUR
Ce sont celles que les Hommes ne connaissent pas encore....
TYLTYL
Que nous veulent les autres?... Pourquoi s'écartent-elles?...
LE BONHEUR
C'est devant une Joie nouvelle qui s'avance, peut-être la plus pure que nous ayons ici..
TYLTYL
Qui est-ce?...
LE BONHEUR
Tu ne la reconnais pas encore?... Mais regarde donc mieux, ouvre donc tes deux yeux jusqu'au cœur de ton âme!... Elle t'a vu, elle t'a vu!... Elle accourt en te tendant les bras!... C'est la Joie de ta mère, c'est la Joie-sans-égale-de-l'amour-maternel!...
[Après l'avoir acclamée, les autres Joies, accourues de toutes parts, s'écartent en silence devant la Joie-de-l'amour-maternel.]
L'AMOUR MATERNEL
Tyltyl! Et puis Mytyl!... Comment, c'est vous, c'est vous que je retrouve ici!... Je ne m'attendais pas!... J'étais bien seule à la maison, et voici que tous deux vous montez jusqu'au ciel où rayonnent dans la Joie l'âme de toutes les mères!... Mais d'abord des baisers, des baisers tant qu'on peut!... Tous les deux dans mes bras, il n'y a rien au monde qui donne plus de bonheur!... Tyltyl, tu ne ris pas?... Ni toi non plus, Mytyl?... Vous ne connaissez pas l'amour de votre mère?... Mais regardez-moi donc, et n'est-ce pas mes yeux, mes lèvres et mes bras?...
TYLTYL
Mais si, je reconnais, mais je ne savais pas.... Tu ressembles à maman, mais tu es bien plus belle....
L'AMOUR MATERNEL
Évidemment, moi, je ne vieillis plus.... Et chaque jour qui passe m'apporte de la force, de la jeunesse et du bonheur.... Chacun de tes sourires m'allège d'une année.... A la maison, cela ne se voit pas, mais ici l'on voit tout, et c'est la vérité....
TYLTYL, [émerveillé, la contemplant et l'embrassant tour à tour.]
Et cette belle robe, en quoi donc qu'elle est faite?... Est-ce que c'est de la soie, de l'argent ou des perles?...
L'AMOUR MATERNEL
Non, ce sont des baisers, des regards, des caresses.... chaque baiser qu'on donne y ajoute un rayon de lune ou de soleil....
TYLTYL
C'est drôle, je n'aurais jamais cru que tu étais si riche.... Où donc la cachais-tu?... Était-elle dans l'armoire dont papa a la clef?...
L'AMOUR MATERNEL
Mais non, je l'ai toujours, mais on ne la voit pas, parce qu'on ne voit rien quand les yeux sont fermés.... Toutes les mères sont riches quand elles aiment leurs enfants.... Il n'en est pas de pauvres, il n'en est pas de laides, il n'en est pas de vieilles.... Leur amour est toujours la plus belle des Joies.... Et quand elles semblent tristes, il suffit d'un baiser qu'elles reçoivent ou qu'elles donnent pour que toutes leurs larmes deviennent des étoiles dans le fond de leurs yeux....