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L'oiseau

Chapter 13: LA MORT. LES RAPACES.
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About This Book

This work combines intimate memoir and naturalist observation to trace birds' lives from eggs through nesting, migration, song, and human encounters. The author reflects on how domestic and wild birds informed personal consolation, scientific curiosity, and a pacifist ethic that opposes hunting and urges harmonious human-animal relations. Chapters alternate close attention to avian behavior, anatomy, and migration with lyrical description and moral reflection, arguing that human flourishing depends on caring for living nature rather than exploiting it. Emphasis falls on observation, tenderness, and the conviction that studying birds yields both practical knowledge and spiritual renewal.

Des ailes par-dessus la vie!
Des ailes par delà la mort!

LES RIVAGES.
DÉCADENCE DE QUELQUES ESPÈCES.

J'ai maintes fois, en des jours de tristesse, observé un être plus triste, que la mélancolie aurait pris pour symbole: c'était le rêveur des marais, l'oiseau contemplateur qui, en toutes saisons, seul devant les eaux grises, semble, avec son image, plonger dans leur miroir sa pensée monotone.

Sa noble aigrette noire, son manteau gris de perle, ce deuil quasi-royal contraste avec son corps chétif et sa transparente maigreur. Au vol, le pauvre hère ne montre que deux ailes; pour peu qu'il s'éloigne en hauteur, du corps il n'est plus question; il devient invisible. Animal vraiment aérien, pour porter ce corps si léger, le héron a assez, il a trop d'une patte; il replie l'autre; presque toujours sa silhouette boiteuse se dessine ainsi sur le ciel dans un bizarre hiéroglyphe.

Quiconque a vécu dans l'histoire, dans l'étude des races et des empires déchus, est tenté de voir là une image de décadence. C'est un grand seigneur ruiné, un roi dépossédé, ou je me trompe fort. Nul être ne sort à cet état misérable des mains de la nature. Donc, je me hasardai à interroger ce rêveur et je lui dis de loin ces paroles que sa très-fine ouïe perçut exactement: «Ami pêcheur, voudrais-tu bien me dire (sans délaisser ta station) pourquoi, toujours si triste, tu sembles plus triste aujourd'hui? As-tu manqué ta proie? Le poisson trop subtil a-t-il trompé tes yeux? La grenouille moqueuse te défie-t-elle au fond de l'onde?

—Non, poissons ni grenouilles n'ont pas ri du héron... Mais le héron lui-même rit de lui, se méprise quand il entre en pensée de ce que fut sa noble race et de l'oiseau des anciens jours.

«Tu veux savoir à quoi je rêve? Demande au chef indien des Chérokés, des Jowais, pourquoi, des jours entiers, il tient la tête sur le coude, regardant sur l'arbre d'en face un objet qui n'y fut jamais.

«La terre fut notre empire, le royaume des oiseaux aquatiques dans l'âge intermédiaire où, jeune, elle émergeait des eaux. Temps de combats, de lutte, mais d'abondante subsistance. Pas un héron alors qui ne gagnât sa vie. Besoin n'était d'attendre ni de poursuivre; la proie poursuivait le chasseur; elle sifflait, coassait de tous côtés. Des millions d'êtres de nature indécise, oiseaux-crapauds, poissons ailés, infestaient les limites mal tracées des deux éléments. Qu'auriez-vous fait, vous autres, faibles et derniers nés du monde? L'oiseau vous prépara la terre. Des combats gigantesques eurent lieu contre les monstres énormes, fils du limon; le fils de l'air, l'oiseau prit taille de géant. Si vos histoires ingrates n'ont pas trace de tout cela, la grande histoire de Dieu le raconte au fond de la terre où elle a déposé les vaincus, les vainqueurs, les monstres exterminés par nous et celui qui les détruisit.

«Vos fictions mensongères nous bercent d'un Hercule humain. Que lui eût servi sa massue contre le plésiosaure? qui eût attendu face à face cet horrible léviathan? Il y fallait le vol, l'aile forte, intrépide, qui du plus haut lançait, relevait, relançait l'Hercule oiseau, l'épiornis, un aigle de vingt pieds de haut et de cinquante pieds d'envergure, implacable chasseur qui, maître de trois éléments, dans l'air, dans l'eau, dans la vase profonde, suivait le dragon sans repos.

«L'homme eût péri cent fois. Par nous l'homme devint possible sur une terre pacifiée. Mais qui s'étonnera que ces terribles guerres, qui durèrent des milliers d'années, aient usé les vainqueurs, lassé l'Hercule ailé, fait de lui un faible Persée, souvenir effacé, pâli, de nos temps héroïques?

«Baissés de taille, de force, sinon de cœur, affamés par la victoire même, par la disparition des mauvaises races, par la division des éléments qui nous cacha la proie au fond des eaux, nous fûmes sur la terre, dans nos forêts et nos marais, poursuivis à notre tour par les nouveaux venus qui, sans nous, ne seraient pas nés. La malice de l'homme des bois et sa dextérité furent fatales à nos nids. Lâchement, dans l'épaisseur des branches qui gênent le vol, entravent le combat, il mettait la main sur les nôtres. Nouvelle guerre, celle-ci moins heureuse, qu'Homère appelle la guerre des pygmées et des grues. La haute intelligence des grues, leur tactique vraiment militaire, n'ont pas empêché l'ennemi, l'homme, par mille arts maudits, de prendre l'avantage. Le temps était pour lui, la terre et la nature; elle va desséchant le globe, tarissant les marais, supprimant la région indécise où nous régnâmes. Il en sera de nous, à la longue, comme du castor. Plusieurs espèces périront; peut-être un siècle encore, et le héron aura vécu.»

Histoire trop vraie. Sauf les espèces qui ont pris leur parti, ont délaissé la terre, se sont franchement vouées et sans réserve à l'élément liquide, sauf les plongeurs, le cormoran, le sage pélican et quelques autres, les tribus aquatiques semblent en décadence. L'inquiétude, la sobriété les maintiennent encore. C'est ce souci persévérant qui a doué le pélican d'un organe tout particulier, lui creusant sous son bec distendu un réservoir mobile, signe vivant d'économie et d'attentive prévoyance.

Plusieurs, comme le cygne, habiles voyageurs, vivent en variant leur séjour. Mais le cygne lui-même, immangeable, ménagé de l'homme pour sa beauté, sa grâce, le cygne, si commun jadis en Italie, et dont Virgile parle sans cesse, y est rare maintenant. On chercherait en vain ces blanches flottes qui couvraient de leurs voiles les eaux du Mincio, les marais de Mantoue, qui pleuraient Phaéthon à l'ombre de ses sœurs, ou dans leur vol sublime, poursuivant les étoiles d'un chant harmonieux, leur portaient le nom de Varus.

Ce chant, dont parle toute l'antiquité, est-il une fable? Les organes du chant, qu'on trouve si développés chez le cygne, lui furent-ils toujours inutiles? Ne jouaient-ils pas dans une heureuse liberté quand il avait une atmosphère plus chaude, quand il passait le meilleur de l'année aux doux climats de Grèce et d'Italie? On serait tenté de le croire. Le cygne, refoulé au nord, où ses amours trouvent mystère et repos, a sacrifié son chant, a pris l'accent barbare, ou il est devenu muet. La muse est morte; l'oiseau a survécu.

Sociable, disciplinée, pleine de tactique et de ressources, la grue, type supérieur d'intelligence dans ces espèces, devait, ce semble, prospérer, se maintenir partout dans son ancien empire. Elle a perdu pourtant deux royaumes: la France, qui ne la voit plus qu'au passage; l'Angleterre, où maintenant elle hasarde rarement de déposer ses œufs.

Le héron, au temps d'Aristote, était plein d'industrie et de sagacité. L'antiquité le consultait sur le beau temps, l'orage, comme un des plus graves augures. Déchu au moyen âge, mais gardant sa beauté, son vol qui monte au ciel, c'était encore un prince, un oiseau féodal; les rois voyaient en lui une chasse de roi et le but du noble faucon. Si bien le chassa-t-on que, sous François Ier, il devint rare; ce roi le loge autour de lui, à Fontainebleau, y fait des héronnières. Deux ou trois siècles passent, et Buffon croit encore «qu'il n'y a guère de province où des héronnières ne se trouvent.» De nos jours, Toussenel n'en connaît qu'une en France, au nord du moins, dans la Champagne; entre Reims et Épernay, un bois recèle le dernier asile où le pauvre solitaire ose encore cacher ses amours.

Solitaire! c'est là sa condamnation. Moins sociable que la grue, moins familier que la cigogne, il semble devenu farouche même aux siens, à celle qu'il aime. Court et rare, le désir l'arrache à peine un jour à sa mélancolie. Il tient peu à la vie. Captif, il refuse souvent la nourriture, s'éteint sans plainte et sans regrets.

Les oiseaux aquatiques, êtres de grande expérience, la plupart réfléchis et docteurs en deux éléments, étaient dans leur meilleure époque, plus avancés que bien d'autres. Ils méritaient les ménagements de l'homme. Tous avaient des mérites d'originalité diverse. L'instinct social des grues, leur singulier esprit mimique, les rendaient aimables, amusantes. La jovialité du pélican et son humeur joueuse, la tendresse de l'oie, sa faculté d'attachement, la bonté enfin des cigognes, leur piété pour leurs vieux parents, attestée par tant de témoins, formaient entre ce monde et nous des liens sympathiques que la légèreté humaine n'aurait pas dû briser barbarement.

LES HÉRONNIÈRES D'AMÉRIQUE.
WILSON.

La décadence du héron est moins sensible en Amérique. Il est moins poursuivi. Les solitudes sont plus vastes. Il trouve encore, sur ses marais chéris, des forêts sombres et presque impénétrables. Dans ces ténèbres il est plus sociable; dix ou quinze ménages s'y établissent ensemble, ou à peu de distance. L'obscurité parfaite des grands cèdres sur les eaux livides les rassure et les réjouit. Vers le haut de ces arbres, ils construisent avec des bâtons une large plate-forme qu'ils couvrent de petites branches; voilà le domicile de la famille et l'abri des amours; là, la ponte tranquille, l'éclosion, l'éducation du vol, les enseignements paternels qui formeront le petit pêcheur. Ils n'ont pas fort à craindre que l'homme vienne les inquiéter dans ces retraites; elles se trouvent non loin de la mer, spécialement dans les Carolines, dans des terrains bas et fangeux, lieux chéris de la fièvre jaune. Tel marais, ancien bras de mer ou de rivière, vieille flaque oubliée derrière dans la retraite des eaux, s'étend parfois sur la largeur d'un mille, à cinq ou six milles de longueur. L'entrée n'est pas fort invitante; vous voyez un front de troncs d'arbres, tous parfaitement droits et dépouillés de branches, de cinquante ou soixante pieds, stériles jusqu'au sommet, où ils mêlent et rapprochent leurs flèches végétales d'un sombre vert, de manière à garder sur l'eau un crépuscule sinistre. Quelle eau! une fermentation de feuilles et de débris, où les vieilles souches montent pêle-mêle l'une sur l'autre, le tout d'un jaune sale, où nage à la surface une mousse verte et écumeuse. Avancez; ce qui semble ferme est une mare où vous plongez. Un laurier à chaque pas intercepte le passage; pour passer outre, il faut une lutte pénible avec ses branches, avec des débris d'arbres, des lauriers toujours renaissants. De rares lueurs percent l'obscurité; ces régions affreuses ont le silence de la mort. Sauf la note mélancolique de deux ou trois petits oiseaux, que l'on entend parfois, ou le héron et son cri enroué, tout est muet, désert; mais, que le vent s'élève, de la cime des arbres, le triste héron gémit, soupire. Si la tempête vient, ces grands cèdres nus, ces grands mâts, se balancent et se heurtent; toute la forêt hurle, crie gronde, imite à s'y tromper les loups, les ours, toutes les bêtes de proie.

Aussi ce ne fut pas sans étonnement que, vers 1805, les hérons, si bien établis, virent rôder sous leurs cèdres, en pleine mare, un rare visage, un homme. Un seul était capable de les visiter là, patient, voyageur infatigable, et brave autant que pacifique, l'ami, l'admirateur des oiseaux, Alexandre Wilson.

Si ce peuple avait su le caractère du visiteur, loin de s'en effrayer, il fût venu sans doute à sa rencontre pour lui faire de ses cris, de ses battements d'ailes, un salut amical, une fraternelle ovation.

Dans ces années terribles où l'homme fit de l'homme la plus vaste destruction qui jamais se soit vue, il y avait en Écosse un homme de paix. Pauvre tisserand de Glascow, dans son logis humide et sombre il rêvait la nature, l'infini des libres forêts, la vie ailée surtout. Son métier de cul-de-jatte, condamné à rester assis, lui donna l'amour extatique du vol et de la lumière. S'il ne prit pas des ailes, c'est que ce don sublime n'est encore dans ce monde que le rêve et l'espoir de l'autre. Nul doute qu'aujourd'hui, Wilson, tout à fait affranchi, ne vole, oiseau de Dieu, dans une étoile moins obscure, observant plus à l'aise sur l'aile du condor et de l'œil du faucon.

Il avait essayé d'abord de satisfaire son goût pour les oiseaux en compulsant les livres de gravures qui prétendent les représenter. Lourdes et gauches caricatures qui donnent une idée ridicule de la forme, et du mouvement rien; or, qu'est-ce que l'oiseau hors la grâce et le mouvement? Il n'y tint pas. Il prit un parti décisif: ce fut de quitter tout, son métier, son pays. Nouveau Robinson Crusoé, par un naufrage volontaire, il voulait s'exiler aux solitudes d'Amérique, là, voir lui-même, observer, décrire, peindre. Il se souvint alors d'une chose: c'est qu'il ne savait ni dessiner, ni peindre, ni écrire. Voilà cet homme fort, patient et que rien ne pouvait rebuter, qui apprend à écrire, très-bien, très-vite. Bon écrivain, artiste infiniment exact, main fine et sûre, il parut, sous sa mère et maîtresse la Nature, moins apprendre que se souvenir.

Armé ainsi, il se lance au désert, dans les forêts, aux savanes malsaines, ami des buffles et convive des ours, mangeant les fruits sauvages, splendidement couvert de la tente du ciel. Où il a chance de voir un oiseau rare, il reste, il campe, il est chez lui. Qui le presse en effet? Il n'a pas de maison qui le rappelle, ni femme, ni enfant qui l'attende. Il a une famille, c'est vrai; mais la grande famille qu'il observe et décrit. Des amis, il en a: ceux qui n'ont pas encore la défiance de l'homme et qui viennent percher à son arbre et causer avec lui.

Et vous avez raison, oiseaux, vous avez là un très-solide ami, qui vous en fera bien d'autres, qui vous fera comprendre, ayant été oiseau lui-même de pensée et de cœur. Un jour, le voyageur, pénétrant dans vos solitudes, et voyant tel de vous voler et briller au soleil, sera peut-être tenté de sa dépouille, mais se souviendra de Wilson. Pourquoi tuer l'ami de Wilson? et ce nom lui venant à la mémoire, il baissera son fusil.

Je ne vois pas, au reste, pourquoi on étendrait à l'infini ces massacres d'oiseaux, du moins pour les espèces qui sont dans nos musées, et dans les musées peints de Wilson, d'Audubon, son disciple admirable, dont le livre royal, donnant et la famille, et l'œuf, le nid, la forêt, le paysage même, est une lutte avec la nature.

Ces grands observateurs ont une chose qui les met à part. Leur sentiment est si fin, si précis, que nulle généralité n'y satisfait; ils observent par individu. Dieu ne s'informe pas, je pense, de nos classifications: il crée tel être, s'inquiète peu des lignes imaginaires, dont nous isolons les espèces. De même, Wilson ne connaît pas d'oiseaux en général, mais tel individu, de tel âge, de telle plume, dans telles circonstances. Il le sait, l'a vu, revu, et il vous dira ce qu'il fait, ce qu'il mange, comme il se comporte, telle aventure enfin, telle anecdote de sa vie. «J'ai connu un pivert. J'ai souvent vu un baltimore.» Quand il s'exprime ainsi, vous pouvez vous fier à lui; c'est qu'il a été avec eux en relation suivie, dans une sorte d'amitié et d'intimité de famille. Plût au ciel que nous connussions l'homme à qui nous avons affaire, comme il a connu l'oiseau qua, ou le héron des Carolines!

Il est bien entendu et facile à deviner que, quand cet homme-oiseau revint parmi les hommes, il ne trouva personne pour l'entendre. Son originalité toute nouvelle, de précision inouïe; sa faculté unique d'individualiser (seul moyen de refaire, de recréer l'être vivant) fut justement l'obstacle à son succès. Ni les libraires, ni le public, ne voulaient rien que de nobles, hautes et vagues généralités, tous fidèles au précepte du comte de Buffon: Généraliser, c'est ennoblir; donc prenez le mot général.

Il a fallu le temps, il a fallu surtout que ce génie fécond après sa mort fît un génie semblable, l'exact, le patient Audubon, dont l'œuvre colossale a étonné et conquis le public, démontrant que la vraie et vivante représentation de l'individualité est plus noble et plus grandiose que les œuvres forcées de l'art généralisateur.

La douceur d'âme du bon Wilson, si indignement méconnue, éclate dans sa belle préface. Tel peut la trouver enfantine, mais nul cœur innocent ne se défendra d'en être touché.

«Dans une visite à un ami, je trouvai son jeune fils de huit ou neuf ans qu'on élève à la ville, mais qui, alors à la campagne, venait de recueillir, en courant dans les champs, un beau bouquet de fleurs sauvages de toutes couleurs. Il les présenta à sa mère, dans la plus grande animation, disant: «Chère maman, voyez quelles belles fleurs j'ai recueillies!... Oh! j'en pourrai cueillir bien d'autres qui viennent dans nos bois, et plus belles encore! N'est-ce pas, maman, je vous en apporterai encore?» Elle prit le bouquet avec un sourire de tendresse, admira silencieusement cette beauté simple et touchante de la nature, et lui dit: «Oui, mon fils.» L'enfant partit sur l'aile du bonheur.

«Je me trouvai moi-même dans cet enfant, et je fus frappé de la ressemblance. Si ma terre natale reçoit avec une gracieuse indulgence les échantillons que je lui présente humblement, si elle exprime le désir que je lui en porte encore plus, ma plu haute ambition sera d'être satisfaite. Car, comme dit mon petit ami, nos bois en sont pleins; j'en puis cueillir bien d'autres et plus belles encore.» (Philadelphie, 1808.)

LE COMBAT.
LES TROPIQUES.

Une dame de nos parentes, qui vivait à la Louisiane, allaitait son jeune enfant. Chaque nuit, son sommeil était troublé par la sensation étrange d'un objet froid et glissant qui aurait tiré le lait de son sein. Une fois, même impression; mais elle était éveillée; elle s'élance, elle appelle, on apporte de la lumière, on cherche, on retourne le lit; on trouve l'affreux nourrisson, un serpent de forte taille et de dangereuse espèce. L'horreur qu'elle en eut lui fit à l'instant perdre son lait.

Levaillant raconte qu'au Cap, dans un cercle, au milieu d'une paisible conversation, la dame de la maison pâlit, jette un cri terrible. Un serpent lui montait aux jambes, un de ceux dont la piqûre fait mourir en deux minutes. À grand'peine on le tua.

Aux Indes, un de nos soldats, reprenant son havre-sac qu'il avait posé, trouve derrière le dangereux serpent noir, le plus venimeux de tous. Il allait le couper en deux. Un bon Indien s'interpose, obtient grâce, prend le serpent. Piqué, il meurt sur le coup.

Telles sont les terreurs de la nature dans ces climats formidables. Mais les reptiles, rares aujourd'hui, n'y sont pas le plus grand fléau. Celui de tous les instants, de tous les lieux, c'est l'insecte. Il est partout, il est dans tout; il a toutes les allures pour venir à vous; il marche, nage, se glisse, vole; il est dans l'air, vous le respirez. Invisible, il se révèle par les plus cuisantes piqûres. Récemment, dans un de nos ports, un employé des archives ouvre un carton de papiers des colonies apporté depuis longtemps. Une mouche en sort furieuse; elle le suit, elle le pique; en deux jours, il était mort.

Les plus endurcis des hommes, les boucaniers et flibustiers, disaient que, de tous les dangers et de toutes les douleurs, ce qu'ils redoutaient le plus, c'étaient les piqûres d'insectes.

Intangibles le plus souvent, invisibles, irrésistibles, ils sont la destruction même, sous la forme inéluctable. Que leur opposer, quand ils viennent en guerre et par légions? Une fois, à la Barbade, on observa une armée immense de grosses fourmis, qui, poussée de causes inconnues, avançait en colonne serrée dans le même sens contre les habitations. En tuer, c'était peine perdue. Nul moyen de les arrêter. On imagina heureusement de faire sur leur route des traînées de poudre auxquelles on mettait le feu. Ces volcans les épouvantèrent, et le torrent peu à peu se détourna de côté.

Nul arsenal du moyen âge, avec toutes les armes étranges dont on se servait alors; nulle boutique de coutelier pour la chirurgie, avec les milliers d'instruments effrayants de l'art moderne, ne peut se comparer aux monstrueuses armures des insectes des tropiques, aux pinces, aux tenailles, aux dents, aux scies, aux trompes, aux tarières, à tous les outils de combat, de mort et de dissection, dont ils vont armés en guerre, dont ils travaillent, percent, coupent, déchirent, divisent finement, avec autant d'adresse et de dextérité que d'âpreté furieuse.

Les plus grands ouvrages n'ont rien qui soit au-dessus des forces de ces terribles légions. Donnez-leur un vaisseau de ligne, que dis-je? une ville à dévorer. Ils s'en chargent avec joie. À la longue, ils ont creusé sous Valence, près de Caraccas, des abîmes et des catacombes; elle est maintenant suspendue. Quelques individus de ces tribus dévorantes, malheureusement apportés à la Rochelle, se sont mis à manger la ville, et déjà plus d'un édifice chancelle sur des charpentes qui n'ont plus que l'apparence et dont l'intérieur est rongé.

Que ferait un homme livré aux insectes? On n'ose y penser. Un malheureux, qui était ivre, tomba près d'une charogne. Les insectes qui dépeçaient le mort, n'en distinguèrent point le vivant; ils en prirent possession, y entrèrent par toutes les portes, remplirent toutes les cavités naturelles. Nul moyen de le sauver. Il expira au milieu d'effroyables convulsions.

Dans les brûlantes contrées où la décomposition rapide rend tout cadavre dangereux, où toute mort menace la vie, à l'infini se multiplient ces terribles accélérateurs de la disparition des êtres. Un corps touche à peine la terre qu'il est saisi, attaqué, désorganisé, disséqué. Il en reste à peine les os. La nature, mise en péril par sa propre fécondité, les appelle, les excite, les pique par la chaleur, par l'excitation d'un monde d'épices et de substances âcres. Elle en fait de furieux chasseurs, d'insatiables gloutons. Le tigre et le lion sont des êtres doux, modérés, sobres, en comparaison du vautour; mais qu'est-ce que le vautour devant tel insecte qui parvient, en vingt-quatre heures, à manger trois fois son poids?

La Grèce avait vu la nature sous la noble et froide image de Cybèle traînée par les lions. L'Inde a vu son dieu Syva, dieu de la vie et de la mort, qui sans cesse cligne de l'œil, ne regarde jamais fixement, parce qu'un seul de ses regards mettrait tous les mondes en poudre. Faibles imaginations des hommes en présence de la réalité! Leurs fictions, que sont-elles devant le brûlant foyer où, par atome ou par seconde, la vie meurt, naît, flamboie, scintille?... Qui pourra en soutenir la foudroyante étincelle sans vertige et sans effroi?

Trop juste et trop légitime l'hésitation du voyageur à l'entrée des redoutables forêts où la nature tropicale, sous des formes souvent charmantes, fait son plus âpre combat. Il y a lieu d'hésiter, quand on sait que l'on considère comme la meilleure défense des forteresses espagnoles un simple bois de cactus qui, planté autour, est bientôt plein de serpents. Vous y sentez fréquemment une forte odeur de musc, odeur fade, odeur sinistre. Elle vous dit que vous marchez sur une terre qui n'est que poussière des morts; débris d'animaux qui ont cette odeur, de chats-tigres, de crocodiles, de vautours, de vipères et de serpents à sonnettes.

Le danger est plus grand peut-être dans ces forêts vierges, où tout vous parle de vie, où fermente éternellement le bouillonnant creuset de la nature.

Ici et là, leurs vivantes ténèbres s'épaississent d'une triple voûte, et par des arbres géants, et par des enlacements de lianes, et par des herbes de trente pieds à larges et superbes feuilles. Par place, ces herbes plongent dans le vieux limon primitif, tandis qu'à cent pieds plus haut, par-dessus la grande nuit, des fleurs altières et puissantes se mirent dans le brûlant soleil.

Aux clairières, aux étroits passages où pénètrent ses rayons, c'est une scintillation, un bourdonnement éternel, des scarabées, papillons, oiseaux-mouches et colibris, pierreries animées et mobiles, qui s'agitent sans repos. La nuit, scène plus étonnante! commence l'illumination féerique des mouches luisantes, qui, par milliards de millions, font des arabesques fantasques, des fantaisies effrayantes de lumière, des grimoires de feu.

Avec toute cette splendeur, aux parties basses clapote un peuple obscur, un monde sale de caïmans, de serpents d'eau. Aux troncs des arbres énormes, les fantastiques orchidées, filles aimées de la fièvre, enfants de l'air corrompu, bizarres papillons végétaux, se suspendent et semblent voler. Dans ces meurtrières solitudes, elles se délectent et se baignent dans les miasmes putrides, boivent la mort qui fait leur vie, et traduisent, par le caprice de leurs couleurs inouïes, l'ivresse de la nature.

N'y cédez pas, défendez-vous, ne laissez point gagner au charme votre tête appesantie. Debout! debout! sous cent formes, le danger vous environne. La fièvre jaune est sous ces fleurs, et le vomito nero; à vos pieds traînent les reptiles. Si vous cédiez à la fatigue, une armée silencieuse d'anatomistes implacables prendrait possession de vous, et d'un million de lancettes ferait de tous vos tissus une admirable dentelle, une gaze, un souffle, un néant.

À cet abîme engloutissant de mort absorbante, de vie famélique, qu'oppose Dieu qui nous rassure? Un autre abîme non moins affamé, altéré de vie, mais moins implacable à l'homme. Je vois l'oiseau, et je respire.

Quoi! c'est vous, fleurs animées, topazes et saphirs ailés, c'est vous qui serez mon salut? Votre âpreté libératrice, acharnée à l'épuration de cette surabondante et furieuse fécondité, rend seule accessible l'entrée de la dangereuse féerie. Vous absentes, la nature jalouse ferait, sans que le plus hardi eût osé jamais l'observer, son travail mystérieux de fermentation solitaire. Qui suis-je ici? et comment me défendre? Quelle puissance y servirait? L'éléphant, l'ancien mammouth, y périrait sans ressource d'un million de dards mortels. Qui les brave? l'aigle? le condor? non, un peuple plus puissant, l'intrépide, l'innombrable légion des gobe-mouches.

Oiseaux-mouches et colibris, leurs frères de toutes couleurs, vivent impunément dans ces brillantes solitudes où tout est danger, parmi les plus venimeux insectes, et sur les plantes lugubres dont l'ombre seule fait mourir. L'un d'eux (huppé, vert et bleu), aux Antilles, suspend son nid à l'arbre qui fait la terreur, la fuite de tous les êtres, au spectre dont le regard semble glacer pour toujours, au funèbre mancenillier.

Miracle! il est tel perroquet qui moissonne intrépidement les fruits de l'arbre terrible, s'en nourrit, en prend la livrée et semble, dans son vert sinistre, puiser l'éclat métallique de ses triomphantes ailes.

La vie, chez ces flammes ailées, le colibri, l'oiseau-mouche, est si brûlante, si intense, qu'elle brave tous les poisons. Leur battement d'ailes est si vif, que l'œil ne le perçoit pas; l'oiseau-mouche semble immobile, tout à fait sans action. Un hour! Hour! continuel en sort, jusqu'à ce que, tête basse, il plonge du poignard de son bec au fond d'une fleur, puis d'une autre, en tirant les sucs, et pêle-mêle les petits insectes: tout cela d'un mouvement si rapide que rien n'y ressemble; mouvement âpre, colérique d'une impatience extrême, parfois emporté de furie, contre qui? contre un gros oiseau qu'il poursuit et chasse à mort, contre une fleur déjà dévastée à qui il ne pardonne pas de ne point l'avoir attendu. Il s'y acharne, l'extermine, en fait voler les pétales.

Les feuilles absorbent, comme on sait, les poisons de l'air, les fleurs les résorbent. Ces oiseaux vivent des fleurs, de ces pénétrantes fleurs, de leurs sucs brûlants et âcres, en réalité, de poisons. Ces acides semblent leur donner et leur âpre cri, et l'éternelle agitation de leurs mouvements colériques. Ils contribuent peut-être bien plus directement que la lumière à les colorer de ces reflets étranges qui font penser à l'acier, à l'or, aux pierres précieuses, plus qu'à des plumes ou à des fleurs.

Le contraste est violent entre eux et l'homme. Celui-ci, partout dans les mêmes lieux, périt ou défaille. Les Européens qui viennent à la lisière de ces forêts pour essayer la culture du cacao et autres denrées tropicales ne tardent pas à succomber. Les indigènes languissent, énervés et atrophiés. Le point de la terre où l'homme tombe le plus près de la bête est celui où l'oiseau triomphe, où sa parure extraordinaire, luxueuse et surabondante, lui a mérité son nom d'oiseau de paradis.

N'importe! de tout plumage, de toute couleur, de toute forme, ce grand peuple ailé, vainqueur, dévorateur des insectes, et, dans ses fortes espèces, chasseur acharné des reptiles, s'envole par toute la terre comme le précurseur de l'homme, épurant, préparant son habitation. Il nage intrépidement sur cette grande mer de mort, sifflante, coassante et grouillante, sur les miasmes terribles, les aspire et les défie.

C'est ainsi que la grande œuvre du salut, l'antique combat de l'oiseau contre les tribus inférieures qui durent rendre très-longtemps le monde inhabitable à l'homme, elle continue cette œuvre par toute la terre. Les quadrupèdes, l'homme même, n'y ont qu'une faible part. C'est toujours la guerre de l'Hercule ailé.

En lui, les lieux habités ont toute leur sécurité. Dans l'extrême Afrique, au Cap, le bon serpentaire défend l'homme contre les reptiles. Pacifique et d'un doux aspect, il semble accomplir sans colère ses rudes et dangereux combats. Le gigantesque jabiru ne travaille pas moins aux déserts de la Guyane, où l'homme n'ose pas vivre encore. Leurs dangereuses savanes, noyées et séchées tour à tour, océan douteux où fourmille au soleil un peuple terrible de monstres encore inconnus, ont pour habitant supérieur, pour épurateur intrépide, un noble oiseau de combat, à qui la nature a laissé quelque trace des armures antiques dont les oiseaux primitifs furent très-probablement munis dans leur lutte contre le dragon. C'est un dard placé sur la tête, un dard sur chacune des ailes. Du premier, il fouille, éveille, remue dans la fange son ennemi. Les autres le gardent et le protégent; le reptile qui l'étreint, le serre, s'enfonce en même temps les dards, et de sa contraction, de son propre effort, il est poignardé.

Ce bel et vaillant oiseau, dernier né des mondes antiques et qui reste pour témoigner de ces luttes oubliées, qui naît, vit, meurt sur le limon, sur le cloaque primitif, n'a rien de ce berceau immonde. Je ne sais quel instinct moral l'élève et le tient au-dessus. Sa grande et redoutable voix, qui domine le désert, annonce au loin la gravité, le sérieux héroïque du noble et fier épurateur. Le kamichi, c'est son nom, est rare; à lui seul, il est tout un genre, une classe qui n'est point divisée.

Méprisant l'ignoble promiscuité du bas monde dont il vit, il est seul, et n'a qu'un amour. Sans doute, dans cette vie de guerre, l'amante est un compagnon d'armes; ils aiment et combattent ensemble, ils suivent même destinée. C'est le mariage guerrier dont parle Tacite: sic vivendum, sic pereundum (À la vie et à la mort). Quand cette tendre société, cette consolation, ce secours, manque au kamichi, il dédaigne de prolonger son existence, la rejoint, jamais ne survit.

L'ÉPURATION.

Le matin, non à l'aurore, mais quand déjà le soleil est sur l'horizon, à l'heure précise où s'entr'ouvrent les feuilles du cocotier, sur les branches de cet arbre, perchés par quarante ou cinquante, les urubus (petits vautours) ouvrent leurs beaux yeux de rubis. Le labeur du jour les réclame. Dans la paresseuse Afrique, cent villages noirs les appellent; dans la somnolente Amérique, au sud de Panama ou Caraccas, ils doivent, épurateurs rapides, balayer, nettoyer la ville, avant que l'Espagnol se lève, avant que le puissant soleil ait mis en fermentation les cadavres et les pourritures. S'ils y manquaient un seul jour, le pays deviendrait désert.

Quand c'est le soir pour l'Amérique, quand l'urubu, sa journée faite, se replace sur son cocotier, les minarets de l'Asie blanchissent aux rayons de l'aurore. De leurs balcons, non moins exacts que leurs frères américains, vautours, corneilles, cigognes, ibis, partent pour leurs travaux divers: les uns vont aux champs détruire les insectes et les serpents, les autres, s'abattant dans les rues d'Alexandrie ou du Caire, font à la hâte leurs travaux d'expurgation municipale. S'ils prenaient la moindre vacance, la peste serait bientôt le seul habitant du pays.

Ainsi, sur les deux hémisphères, s'accomplit le grand travail de la salubrité publique avec une régularité merveilleuse et solennelle. Si le soleil est exact à venir féconder la vie, ces épurateurs jurés et patentés de la nature ne sont pas moins exacts à soustraire à ses regards le spectacle choquant de la mort.

Ils semblent ne pas ignorer l'importance de leurs fonctions. Approchez; ils ne fuient point. Quand leurs confrères les corbeaux, qui souvent marchent devant eux et leur désignent leur proie, les ont avertis, vous voyez (on ne sait d'où, comme du ciel) fondre la nuée des vautours. Solitaire de leur nature, et sans communication, silencieux pour la plupart, ils se mettent une centaine au banquet; rien ne les dérange. Nul débat entre eux, nulle attention au passant. Imperturbables, ils accomplissent leurs fonctions dans une âpre gravité: le tout décemment, proprement; le cadavre disparaît, la peau reste. En un moment, une effrayante masse de fermentation putride dont on n'osait plus approcher a disparu, est rentrée au courant pur et salubre de la vie universelle.

Chose étrange! Plus ils nous servent, plus nous les trouvons odieux. Nous ne voulons pas les prendre pour ce qu'ils sont, dans leur vrai rôle, pour de bienfaisants creusets de flamme vivante où la nature fait passer tout ce qui corromprait la vie supérieure. Elle leur a fait dans ce but un appareil admirable qui reçoit, détruit, transforme, sans se rebuter, se lasser, ni même se satisfaire. Ils mangent un hippopotame, et ils restent affamés. Ils dévorent un éléphant, et ils restent affamés. Aux mouettes (les vautours de mer), une baleine semble un morceau raisonnable. Elles la dissèquent, la font disparaître mieux que les meilleurs baleiniers. Tant qu'il en reste, elles restent; tirez-les, sous le fusil elles reviennent intrépides. Rien ne fait lâcher le vautour; sur le corps d'un hippopotame, Levaillant en tua un qui, blessé à mort, arrachait encore des morceaux. Était-il à jeun? point du tout; on lui en trouva six livres qu'il avait dans l'estomac.

Gloutonnerie automatique, plus que de férocité. Si leur figure est triste et sombre, la nature les a la plupart favorisés d'une parure délicate et féminine, le fin duvet blanc de leur cou.

Devant eux, vous vous sentez en présence des ministres de la mort, mais de la mort pacifique, naturelle, et non du meurtre. Ils sont, comme les éléments, sérieux, graves, inaccusables, au fond, innocents, plutôt méritants. Avec cette force de vie qui reprend, dompte, absorbe tout, ils restent, plus qu'aucun être, soumis aux influences générales, dominés par l'atmosphère et la température, essentiellement hygrométriques, de vrais baromètres vivants. L'humidité du matin alourdit leurs pesantes ailes; la plus faible proie, à cette heure, passe impunément devant eux. Tel est leur asservissement à la nature extérieure, que ceux d'Amérique, perchés par rangées uniformes aux branches du cocotier, suivent, nous l'avons dit, à la lettre l'heure où les feuilles se couchent, s'endorment bien avant le soir, et ne se lèvent que quand le soleil, déjà haut sur l'horizon, rouvre avec les feuilles de l'arbre leurs blanches et lourdes paupières.

Ces admirables agents de la bienfaisante chimie qui conserve et équilibre la vie ici-bas travaillent pour nous dans mille lieux où jamais nous ne pénétrâmes. On remarque bien leur présence, leur service dans les villes; mais personne ne peut mesurer leurs bienfaits dans des déserts d'où les vents souffleraient la mort. Dans l'insondable forêt, dans les profonds marécages, sous l'impur ombrage des mangles, des palétuviers, où fermentent, battus, rabattus de la mer, les cadavres des deux mondes, la grande armée épuratrice seconde, abrége l'action et des flots et des insectes. Malheur au monde habité si son travail mystérieux, inconnu, cessait un instant!

En Amérique, la loi protége ces bienfaiteurs publics.

L'Égypte fait plus pour eux; elle les révère et les aime. S'ils n'y ont plus leur culte antique, ils y trouvent l'amicale hospitalité de l'homme, comme au temps de Pharaon. Demandez au fellah d'Égypte pourquoi il se laisse assiéger, assourdir par les oiseaux, pourquoi il souffre patiemment l'insolence de la corneille perchée sur la corne du buffle, sur la bosse du chameau, ou par troupes s'abattant sur les dattiers dont elle fait tomber les fruits: il ne dira rien. Tout est permis à l'oiseau. Plus vieux que les Pyramides, il est l'ancien de la contrée. L'homme n'y est que par lui; il ne pourrait y subsister sans le persévérant travail de l'ibis, de la cigogne, de la corneille et du vautour.

De là une sympathie universelle pour l'animal, une tendresse instinctive pour toute vie, qui, plus qu'aucune autre chose, fait le charme de l'Orient. L'Occident a d'autres splendeurs: l'Amérique n'est pas moins brillante pour le sol et le climat; mais l'attrait moral de l'Asie, c'est le sentiment d'unité qu'on sent dans un monde où l'homme n'a pas divorcé avec la nature, où la primitive alliance est entière encore, où les animaux ignorent ce qu'ils ont à craindre de l'espèce humaine. On en rira, si l'on veut; mais c'est une grande douceur d'observer cette confiance, de voir, à l'appel du brame, les oiseaux voler en foule et manger jusque dans sa main, de voir sur les toits des pagodes les singes dormir en famille, jouant, allaitant leurs petits, en toute sécurité, comme ils feraient au sein des plus profondes forêts.

«Au Caire, dit un voyageur, les tourterelles se sentent si bien sous la protection publique, qu'elles vivent au milieu du bruit même. Tout le jour je les voyais roucouler sur mes contrevents, dans une rue fort étroite, à l'entrée d'un bazar bruyant, et au moment le plus agité de l'année, peu avant le Ramazan, lorsque les cérémonies de mariage remplissent la ville, jour et nuit, de tapage et de tumulte. Les toits aplatis des maisons, promenade ordinaire des captives du harem et de leurs esclaves, n'en sont pas moins hantés d'une foule d'oiseaux. Les aigles dorment en confiance sur les balcons des minarets.»

Les conquérants n'ont jamais manqué de tourner en dérision cette douceur, cette tendresse pour la nature animée. Les Perses, les Romains en Égypte, nos Européens dans l'Inde, les Français en Algérie, ont souvent outragé, frappé ces frères innocents de l'homme, objets de son respect antique. Un Cambyse tuait la vache sacrée, un Romain l'ibis ou le chat qui détruit les reptiles immondes. Qu'est-ce pourtant que cette vache? c'est la fécondité de la contrée. Et l'ibis? sa salubrité. Détruisez ces animaux, le pays n'est plus habitable. Ce qui, à travers tant de malheurs, a sauvé l'Inde et l'Égypte et les a maintenues fécondes, ce n'est ni le Nil ni le Gange; c'est le respect de l'animal, la douceur, le bon cœur de l'homme.

Le mot du prêtre de Saïs au Grec Hérodote est profond: «Vous serez toujours des enfants.»

Nous le serons toujours, hommes de l'Occident, subtiles et légers raisonneurs, tant que nous n'aurons pas, d'une vue plus simple et plus compréhensive, embrassé la raison des choses. Être enfant, c'est ne saisir la vie que par des vues partielles. Être homme, c'est en sentir l'harmonique unité. L'enfant se joue, brise et méprise; son bonheur est de défaire. Et la science enfant est de même; elle n'étudie pas sans tuer; le seul usage qu'elle fasse d'un miracle vivant, c'est de le disséquer d'abord. Nul de nous ne porte dans la science ce tendre respect de la vie que récompense la nature en nous révélant ses mystères.

Entrez dans les catacombes où dorment les monuments grossiers d'une superstition barbare, pour parler notre langue hautaine; visitez les collections de l'Inde et de l'Égypte, vous trouvez à chaque pas des intuitions naïves, qui n'en sont pas moins profondes, du mystère essentiel de la vie et de la mort. Que la forme ne vous trompe pas; n'envisagez pas ceci comme une œuvre artificielle, fabriquée de la main du prêtre. Sous la complexité bizarre et la tyrannie pesante de la forme sacerdotale, je vois partout deux sentiments se produire d'une manière humaine et touchante:

L'effort pour sauver l'âme aimée du naufrage de la mort;

La tendre fraternité de l'homme et de la nature, la religieuse sympathie pour l'animal muet, agent des dieux qui protégea la vie humaine.

L'instinct antique avait vu ce que disent l'observation et la science: que l'oiseau est l'agent du grand passage universel et de la purification, l'accélérateur salutaire de l'échange des substances. Surtout dans les contrées brûlantes où tout retard est un péril, il est, comme le dit l'Égypte, il est la barque de salut qui reçoit la morte dépouille, et la fait passer, rentrer au domaine de la vie et dans le monde des choses pures.

L'âme égyptienne, tendre et reconnaissante, a senti ces bienfaits. Elle ne veut pas du bonheur si elle n'y introduit ses bienfaiteurs, les animaux. Elle ne veut pas se sauver seule. Elle s'efforce de les associer à son immortalité. Elle veut que l'oiseau sacré l'accompagne au royaume sombre, comme pour l'emporter de ses ailes.

LA MORT.
LES RAPACES.

Une de mes plus sombres heures fut celle où, cherchant contre les pensées du temps l'alibi de la nature, je rencontrai pour la première fois la tête de la vipère. C'était dans un précieux musée d'imitations anatomiques. Cette tête, merveilleusement reproduite et grossie énormément, jusqu'à rappeler celle du tigre et du jaguar, offrait dans sa forme horrible une chose plus horrible encore. On y saisissait à nu les précautions délicates, infinies, effroyablement prévoyantes, par lesquelles se trouve armée cette puissante machine de mort. Non-seulement elle est pourvue de dents nombreuses, affilées; non-seulement ces dents sont aidées de l'ingénieuse réserve d'un poison qui tue sur l'heure; mais leur extrême finesse, qui les rend sujettes à casser, est compensée par l'avantage que nul animal n'a peut-être: c'est un magasin de dents de rechange, qui viennent à point prendre la place de celle qui se brise en mordant. Oh! que de soins pour tuer! quelle attention pour que la victime ne puisse échapper! quel amour pour cet être horrible!... J'en restai scandalisé, si j'ose dire, et l'âme malade. La grande mère, la Nature, près de laquelle je me refugiais, m'épouvanta d'une maternité si cruellement impartiale.

Je m'en allais sombre, emportant dans l'esprit plus de brouillard qu'il n'y en avait dans ce jour, l'un des plus noirs de l'hiver. J'étais venu comme un fils, et je sortais comme orphelin, sentant défaillir en moi la notion de la providence.

Les impressions ne sont guère moins pénibles quand on voit dans nos galeries les séries interminables des oiseaux de mort, brigands de jour et de nuit, masques effrayants d'oiseaux, fantômes qui terrifient le jour même. On est tristement affecté d'observer leurs armes cruelles; je ne dis pas ces becs terribles qui peuvent d'un coup donner la mort, mais ces griffes, ces serres aiguës, ces instruments de torture qui fixent la proie frémissante, prolongent les dernières angoisses et l'agonie de la douleur.

Ah! notre globe est un monde barbare, je veux dire jeune encore, monde d'ébauche et d'essai, livré aux cruelles servitudes: la nuit! la faim! la mort! la peur!... La mort, on la prendrait encore; notre âme contient assez de foi et d'espérance pour l'accepter comme un passage, un degré d'initiation, une porte aux mondes meilleurs. Mais la douleur, hélas! était-il donc si utile de la prodiguer?... Je la sens, je la vois partout, je l'entends... Pour ne pas l'entendre, pour conserver le fil de ma pensée, il me faut boucher mes oreilles. Toute l'activité de mon âme en serait suspendue et tout mon nerf brisé; je ne ferais plus rien et je n'irais plus en avant; ma vie et ma production en resteraient stériles, anéanties par la pitié!

«Et pourtant la douleur n'est-elle pas l'avertissement qui nous apprend à prévoir et à pourvoir, à nous garder par tous moyens de notre dissolution? Cette cruelle école est l'éveil, l'aiguillon de la prudence pour tout ce qui a vie, une contraction puissante de l'âme sur elle-même qui autrement se laisserait flotter à la nature, énerver au bonheur, aux douces et débilitantes impressions.

«Ne peut-on dire que le bonheur a une attraction centrifuge qui nous répand tout au dehors, nous détend, nous dissipe, nous évaporerait et nous rendrait aux éléments si l'on s'y livrait tout entier? La douleur, au contraire, éprouvée sur un point, ramène tout au centre, resserre, continue, assure l'existence et la fortifie.

«La douleur est en quelque sorte l'artiste du monde qui nous fait, nous façonne, nous sculpte à la fine pointe d'un impitoyable ciseau. Elle retranche la vie débordante. Et ce qui reste, plus exquis et plus fort, enrichi de sa perte même, en tire le don d'une vie supérieure.»

Ces pensées de résignation m'étaient rappelées par une personne souffrante elle-même et pénétrante, qui voit souvent (même avant moi) mes troubles et mes doutes.

Tel l'individu, tel le monde, disait-elle encore. La terre elle-même a été améliorée par la douleur. La nature l'a travaillée par la violente action de ces ministres de la mort. Leurs espèces, de plus en plus rares, sont les souvenirs, les témoins d'un état antérieur du globe où pullulait la vie inférieure, où la nature travaillait à purger l'excès de sa fécondité.

On peut remonter en pensée dans l'échelle des nécessités successives de destruction que la terre dut subir alors.

Contre l'air non respirable qui l'enveloppa d'abord, les végétaux furent des sauveurs. Contre l'étouffement, la densité effroyable de ces végétaux inférieurs, bourre grossière qui la couvrait, l'insecte rongeur, qu'on maudit depuis, fut un agent de salut. Contre l'insecte, le crapaud et la masse des reptiles, le reptile venimeux fut un utile expurgateur. Enfin quand la vie supérieure, la vie ailée prit son vol, elle trouva une barrière contre l'élan trop rapide de sa jeune fécondité dans les légions destructrices des puissants voraces, aigles, faucons ou vautours.

Mais ces destructeurs utiles vont diminuant peu à peu en devenant moins nécessaires. La masse des petits animaux rampants, sur qui principalement frappait la dent de la vipère, s'éclaircissant infiniment, la vipère aussi devient rare. Le monde du gibier ailé s'étant éclairci à son tour, soit par les destructions de l'homme, soit par la disparition de certains insectes dont vivaient les petits oiseaux, on voit d'autant diminuer les odieux tyrans de l'air; l'aigle devient rare, même aux Alpes, et les prix exagérés, énormes, dont on paye le faucon semblent indiquer que le premier, le plus noble des oiseaux de proie a presque aujourd'hui disparu.

Ainsi la nature gravite vers un ordre moins violent. Est-ce à dire que la mort puisse diminuer jamais? La mort, non, mais bien la douleur.

Le monde tombe peu à peu sous la puissance de l'être qui seul a la notion du balancement utile de la vie et de la mort, qui peut régler celle-ci de manière à maintenir l'équilibre entre les espèces vivantes, à les favoriser selon leur mérite ou leur innocence, à simplifier, adoucir et (je hasarderai ce mot) à moraliser la mort en la rendant douce et rapide, dégagée de la douleur.

La mort ne fut jamais notre objection sérieuse. N'est-elle pas un simple masque des transformations de la vie? Mais la douleur est une grave, cruelle, terrible objection. Or, elle ira peu à peu disparaissant de la terre. Les agents de la douleur, les cruels bourreaux de la vie qui l'arrachaient par les tortures sont déjà plus rares ici-bas.

En vérité, quand je regarde au Muséum la sinistre assemblée des oiseaux de proie nocturnes et diurnes, je ne regrette pas beaucoup la destruction de ces espèces. Quelque plaisir que nos instincts personnels de violence, notre admiration de la force, nous fassent prendre à regarder ces brigands ailés, il est impossible de méconnaître sur leurs masques funèbres la bassesse de leur nature. Leurs crânes tristement aplatis témoignent assez qu'énormément favorisés de l'aile, du bec crochu, des serres, ils n'ont pas le moindre besoin d'employer leur intelligence. Leur constitution, qui les a faits les plus rapides des rapides, les plus forts des forts, les a dispensés d'adresse, de ruse et de tactique. Quant au courage qu'on est tenté de leur attribuer, quelle occasion ont-ils de le déployer, ne rencontrant que des ennemis toujours inférieurs? Des ennemis? non, des victimes. Quand la saison rigoureuse, la faim pousse les petits à l'émigration, elle amène en nombre innombrable, au bec de ces tyrans stupides, ces innocents, bien supérieurs en tous sens à leurs meurtriers; elle prodigue les oiseaux artistes, chanteurs, architectes habiles, en proie aux vulgaires assassins; à l'aigle, à la buse, elle sert des repas de rossignols.

L'aplatissement du crâne est le signe dégradant de ces meurtriers. Je le trouve dans les plus vantés, ceux qu'on a le plus flattés, et même dans le noble faucon; noble, il est vrai, je lui conteste moins ce titre, puisque, à la différence de l'aigle et autres bourreaux, il sait donner la mort d'un coup, dédaigne de torturer la proie.

Ces voraces, au petit cerveau, font un contraste frappant avec tant d'espèces aimables, visiblement spirituelles, qu'on trouve dans les moindres oiseaux. La tête des premiers n'est qu'un bec; celle des petits a un visage. Quelle comparaison à faire de ces géants brutes avec l'oiseau intelligent, tout humain, le rouge-gorge qui, dans ce moment, vole autour de moi, sur mon épaule ou mon papier, regardant ce que j'écris, se chauffant au feu, ou curieux, à la fenêtre, observant si le printemps ne va pas bientôt revenir.

S'il fallait choisir entre les rapaces, le dirai-je? autant que l'aigle j'aimerais certainement le vautour. Je n'ai vu, entre les oiseaux, rien de si grand, si imposant, que nos cinq vautours d'Algérie (au Jardin des Plantes), perchés ensemble comme autant de pachas turcs, fourrés de superbes cravates du plus délicat duvet blanc, drapés d'un noble manteau gris. Grave divan d'exilés qui semblent rouler en eux les vicissitudes des choses et les événements politiques qui les mirent hors de leur pays.

Quelle différence réelle entre l'aigle et le vautour? L'aigle aime fort le sang et préfère la chair vivante, mais mange fort bien la morte. Le vautour tue rarement, et sert directement la vie, remettant à son service et dans le grand courant de la circulation vitale les choses désorganisées qui en associeraient d'autres à leur désorganisation. L'aigle ne vit guère que de meurtre, et on peut l'appeler le ministre de la mort. Le vautour est au contraire le serviteur de la vie.

La beauté, la force de l'aigle, l'ont fait choisir pour symbole par plus d'un peuple guerrier qui vivait, comme lui, de meurtre. Les Perses, les Romains l'adoptèrent. On l'associa aux hautes idées que donnaient ces grands empires. Des gens graves, un Aristote! accueillirent la fable ridicule qu'il regardait le soleil et, pour éprouver ses petits, le leur faisait regarder. Une fois en si beau chemin, les savants ne s'arrêtèrent plus. Buffon a été au plus loin. Il loue l'aigle sur sa tempérance! Il ne mange pas tout, dit-il. Ce qui est vrai, c'est que, pour peu que la proie soit grosse, il se rassasie sur place et rapporte peu à sa famille. Ce roi des airs, dit-il encore, dédaigne les petits animaux. Mais l'observation indique précisément le contraire. L'aigle ordinaire s'attaque surtout au plus timide des êtres, au lièvre; l'aigle tacheté aux canards. Le jean-le-blanc mange de préférence les mulots et les souris, et si avidement qu'il les avale sans même leur donner un coup de bec. L'aigle cul-blanc, ou pygargue, est sujet à tuer ses petits; souvent il les chasse avant qu'ils puissent se nourrir eux-mêmes.

Près du Havre, j'observai ce qu'on peut croire en vérité de la royale noblesse de l'aigle, surtout de sa sobriété. Un aigle qu'on a pris en mer, mais qui est tombé en trop bonnes mains, dans la maison d'un boucher, s'est fait si bien à l'abondance d'une viande obtenue sans combat, qu'il paraît ne rien regretter. Aigle Falstaff, il engraisse et ne se soucie plus guère de la chasse, des plaines du ciel. S'il ne fixe plus le soleil, il regarde la cuisine, et se laisse, pour un bon morceau, tirer la queue par les enfants.

Si c'est à la force à donner les rangs, le premier n'est pas à l'aigle, mais à celui qui figure dans les Mille et une nuits sous le nom de l'oiseau Roc, le condor, géant des monts géants des Cordillères. C'est le plus grand des vautours, le plus rare heureusement, le plus nuisible, n'aimant guère que la proie vivante. Quand il trouve un gros animal, il s'ingurgite tant de viande qu'il ne peut plus remuer; on le tue à coups de bâton.

Pour bien juger ces espèces, il faut regarder l'aire de l'aigle, le grossier plancher, mal construit, qui lui sert de nid; comparer l'œuvre gauche et rude, je ne dis pas au délicieux chef-d'œuvre d'un nid de pinson, mais aux travaux des insectes, aux souterrains des fourmis, par exemple, où l'industrieux insecte varie son art à l'infini et montre un génie si étrange de prévoyance et de ressources.

L'estime traditionnelle qu'on a pour le courage des grands rapaces est bien diminuée quand on voit (dans Wilson) un petit oiseau, un gobe-mouches, le tyran, ou le martin-pourpre, chasser le grand aigle noir, le poursuivre, le harceler, le proscrire de son canton, ne pas lui donner de repos. Spectacle vraiment extraordinaire de voir ce petit héros, ajoutant son poids à sa force pour faire plus d'impression, monter et se laisser tomber de la nue sur le dos du gros voleur, le chevaucher sans lâcher prise et le chasser du bec au lieu d'éperon.

Sans aller jusqu'en Amérique, vous pourrez, au jardin des plantes, voir l'ascendant des petits sur les grands, de l'esprit sur la matière, dans le singulier tête-à-tête du gypaëte et du corbeau. Celui-ci, animal très-fin et le plus fin des rapaces, qui, dans son costume noir, a l'air d'un maître d'école, travaille à civiliser son brutal compagnon de captivité, le gypaëte (aigle-vautour). Il est amusant d'observer comme il lui enseigne à jouer, l'humanise, si l'on peut dire, par cent tours de son métier, dégrossit sa rude nature. Ce spectacle est donné surtout quand le corbeau a un nombre raisonnable de spectateurs. Il m'a paru qu'il dédaigne de montrer son savoir-faire pour un seul témoin. Il tient compte de l'assistance, s'en fait respecter au besoin. Je l'ai vu relancer du bec les petits cailloux qu'un enfant lui avait jetés. Le jeu le plus remarquable qu'il impose à son gros ami, c'est de lui faire tenir par un bout un bâton qu'il tire de l'autre. Cette apparence de lutte entre la force et la faiblesse, cette égalité simulée est très-propre à adoucir le barbare qui s'en soucie peu, mais qui cède à l'insistance et finit par s'y prêter avec une bonhomie sauvage.

En présence de cette figure d'une férocité repoussante, armée d'invincibles serres et d'un bec crochu de fer, qui tuerait du premier coup, le corbeau n'a point du tout peur. Avec la sécurité d'un esprit supérieur, devant cette lourde masse, il va, vient et tourne autour, lui prend sa proie sous le bec; l'autre gronde, mais trop tard; son précepteur, plus agile, de son œil noir, métallique et brillant comme l'acier, a vu le mouvement d'avance, il sautille; au besoin, il monte plus haut d'une branche ou deux, il gronde à son tour, admoneste l'autre.

Ce facétieux personnage a, dans la plaisanterie, l'avantage que donne le sérieux, la gravité, la tristesse de l'habit. J'en voyais un tous les jours dans les rues de Nantes sur la porte d'une allée, qui, en demi-captivité, ne se consolait de son aile rognée qu'en faisant des niches aux chiens. Il laissait passer les roquets; mais, quand son œil malicieux avisait un chien de belle taille, digne enfin de son courage, il sautillait par derrière, et par une manœuvre habile, inaperçue, tombait sur lui, donnait (sec et dru) deux piqûres de son fort bec noir; le chien fuyait en criant. Satisfait, paisible et grave, le corbeau se replaçait à son poste, et jamais on n'eût pensé que cette figure de croque-mort vînt de prendre un tel passe-temps.

On dit que, dans la liberté, forts de leur esprit d'association et de leur grand nombre, ils hasardent des jeux téméraires jusqu'à guetter l'absence de l'aigle, entrer dans son nid redouté, lui voler ses œufs. Chose plus difficile à croire, on prétend en avoir vu de grosses bandes qui, l'aigle présent et défendant sa famille, venaient l'assourdir de cris, le défier, l'attirer dehors, et parvenaient, non sans combat, à enlever un aiglon.

Tant d'effort et de danger pour cette misérable proie! Si la chose était réelle, il faudrait supposer que la prudente république, vexée souvent ou poursuivie par le tyran de la contrée, décrète l'extinction de sa race, et croit devoir, par un grand acte de dévouement, coûte que coûte, exécuter le décret.

Leur sagesse paraît en mille choses, surtout dans le choix raisonné et réfléchi de la demeure. Ceux que j'observais à Nantes d'une des collines de l'Erdre passaient le matin sur ma tête, repassaient le soir. Ils avaient évidemment maisons de ville et de campagne. Le jour, ils perchaient en observation sur les tours de la cathédrale, éventant les bonnes proies que pouvait offrir la ville. Repus, ils regagnaient les bois, les rochers bien abrités où ils aiment à passer la nuit. Ce sont gens domiciliés, et non point oiseaux de voyage. Attachés à la famille, à leur épouse surtout, dont ils sont époux très-fidèles, l'unique maison serait le nid. Mais la crainte des grands oiseaux de nuit les décide à dormir ensemble vingt ou trente, nombre suffisant pour combattre, s'il y avait lieu. Leur haine et leur objet d'horreur, c'est le hibou; quand ils le trouvent le jour, ils prennent leur revanche pour ses méfaits de la nuit; ils le huent, lui donnent la chasse; profitant de son embarras, ils le persécutent à mort.

Nulle forme d'association dont ils ne sachent profiter. La plus douce d'abord, la famille, ne leur fait pas, on le voit, oublier celle de défense, ni la ligue, d'attaque. Bien plus, ils s'associent même à leurs rivaux supérieurs, aux vautours, et les appellent, les précèdent où les suivent, pour manger à leurs dépens. Ils s'unissent, ce qui est plus fort, avec leur ennemi, l'aigle, du moins l'environnent pour profiter de ses combats, de la lutte par laquelle il a triomphé d'un grand animal. Ces spéculateurs habiles attendent à peu de distance que l'aigle ait pris ce qu'il peut prendre, qu'il se soit gorgé de sang; cela fait, il part, et tout est aux corbeaux.

Leur supériorité sensible sur un si grand nombre d'oiseaux doit tenir à leur longue vie et à l'expérience que leur excellente mémoire leur permet de se former. Tout différents de la plupart des animaux où la durée de la vie est proportionnée à la durée de l'enfance, ils sont adultes au bout d'un an, et, dit-on, vivent un siècle.

La grande variété de leur alimentation, qui comprend toute nourriture animale ou végétale, toute proie morte ou vivante, leur donne une grande connaissance des choses et du temps, des récoltes, des chasses. Ils s'intéressent à tout et observent tout. Les anciens qui, bien plus que nous, vivaient dans la nature, trouvaient grandement leur compte à suivre, en cent choses obscures où l'expérience humaine ne donne encore point de lumière, les directions d'un oiseau si prudent, si avisé.

N'en déplaise aux nobles rapaces, le corbeau qui souvent les guide, malgré sa couleur funèbre et son visage baroque, malgré l'indélicatesse d'alimentation dont il est taxé, n'en est pas moins le génie supérieur des grosses espèces, dont il est, pour le volume, déjà un amoindrissement.

Mais le corbeau, ce n'est encore que la prudence utilitaire, la sagesse de l'intérêt. Pour arriver aux êtres supérieurs, aux héros de la race ailée, grands artistes aux cœurs chaleureux, il nous faut dégrossir l'oiseau, atténuer la matière pour l'exaltation de l'esprit et le développement moral. La nature, comme tant de mères, a du faible pour les plus petits.