SYGNE.—Il est pauvre et tout seul.
MONSIEUR BADILON, vers le Christ.—Un autre est plus pauvre et plus seul.
SYGNE.—Apprenez donc, puisqu'il me faut tout vous dire, Père,
Ce que nous avons fait ce matin même, lui le dernier, et moi la dernière de notre race.
MONSIEUR BADILON.—Je vous écoute.
SYGNE.—Cette nuit nous avons engagé notre foi l'un à l'autre.
MONSIEUR BADILON.—Vous n'êtes pas mariés encore.
SYGNE.—Un mariage! Ah, ceci est plus que tout mariage!
Il m'a donné sa main droite, comme le lige à son vassal,
Et moi je lui ai fait un serment dans mon cœur.
MONSIEUR BADILON.—Serment dans la nuit. Promesses seules et non point acte ni sacrement.
SYGNE.—Retirerai-je ma parole?
MONSIEUR BADILON.—Au-dessus de toute parole le Verbe qui a langage en Pie.
SYGNE.—Je n'épouserai point Toussaint-Turelure!
MONSIEUR BADILON.—La vie de Georges est aussi en sa puissance.
SYGNE.—Qu'il meure, comme je suis prête à mourir! Sommes-nous éternels?
Dieu m'a donné la vie et me voici prompte à la rendre.
Mais le nom est à moi! mon honneur de femme est à moi seule!
MONSIEUR BADILON.—Il est bon d'avoir à soi quelque chose, pour le donner.
SYGNE.—Georges
Périrait, et il faut que ce vieillard reste vivant!
MONSIEUR BADILON.—C'est lui-même qui a été le chercher et qui l'a introduit ici.
SYGNE.—Ce passager d'une minute avec nous, ce vieillard qui n'a plus que le souffle à rendre!
MONSIEUR BADILON.—Votre hôte, Sygne.
SYGNE.—Que Dieu fasse son devoir de son côté, comme je fais le mien.
MONSIEUR BADILON.—O mon enfant, quoi de plus faible et de plus désarmé
Que Dieu, quand Il ne peut rien sans nous?
SYGNE.—Misérable faiblesse de femme! Que ne l'ai-je tué sans penser
Avec cette arme que j'avais dans la main? Mais j'ai craint que cela ne servît à rien.
MONSIEUR BADILON.—Avez-vous eu cette idée criminelle?
SYGNE.—Nous périssions ensemble et je n'avais plus à faire ce choix!
MONSIEUR BADILON.—Il est bien facile de détruire ce qu'il a tant coûté de sauver.
SYGNE.—Mais tuer cet homme est bon.
MONSIEUR BADILON.—A lui aussi Dieu pense de toute éternité et il est Son très cher enfant.
SYGNE.—Ah! je suis sourde et je n'entends pas, et je suis une femme et non pas nonne toute fondue en cire et manne comme un Agnus Dei!
Et si Dieu aime que je l'aime, et de quoi c'est fait, qu'il comprenne ma haine à son tour qui est comme je l'aime, du fond de mon cœur et le trésor de ma virginité!
Mais comprenez donc que depuis que je suis née, je vis en face de cet homme et je suis occupée à le regarder et à me garder de lui, et à le faire plier, et à me faire servir de lui contre-bon-gré!
Et sans cesse à ma gorge contre lui de peur et de détestation me monte une ressource nouvelle!
Et il faut maintenant que je l'appelle mon mari, c'te bête! et que j'accepte et que je lui tende la joue!
Cela, ha, je refuse! je dis non! Quand Dieu en chair l'exigerait de moi.
MONSIEUR BADILON.—C'est pourquoi Il ne l'exige aucunement.
SYGNE.—Que demandez-vous donc en Son nom?
MONSIEUR BADILON.—Je ne demande pas, et je n'exige rien, mais je vous regarde seulement et j'attends,
Comme Moïse regardait la pierre devant lui quand il l'eut frappée.
SYGNE.—Qu'attendez-vous?
MONSIEUR BADILON.—Cette chose pour laquelle il apparaît que vous avez été créée et mise au monde.
SYGNE.—Dois-je sauver le Pape au prix de mon âme?
MONSIEUR BADILON.—A Dieu ne plaise? Que nous recherchions aucun bien par le mal.
SYGNE.—Je ne livrerai point mon âme au diable!
MONSIEUR BADILON.—Mais déjà l'esprit violent la tient,
Sygne, Sygne, et cette nuit vous avez reçu Jésus-Christ dans la bouche.
SYGNE, sourdement.—Ayez pitié de moi.
MONSIEUR BADILON, avec éclat.—Grand Dieu! Ayez pitié de moi vous-même qui ai de telles paroles à vous dire dont j'ai épouvante!
C'est votre mère, la sainte comtesse Renée, qui m'a aperçu quand je n'étais encore qu'un mauvais petit corbeau et m'a fait prêtre ici pour l'éternité.
Et quoi? me voici là qui demande à sa fille ces choses au prix de qui la mort est peu, qui ne suis pas digne de toucher à votre chaussure!
Moi l'imbécile, le gros homme chargé de matière et de péchés!
Me voici à qui Dieu a donné ministère sur les hommes et sur les anges, c'est à ces mains rouges qu'il a remis pouvoir de lier et de délier!
Tout a péri, et c'est moi seul maintenant que vous appelez votre père, pauvre paysan!
Ah, du moins, rien n'a été votre père par le sang plus que je ne suis le vôtre, ma fille chérie, au nom du Père et du Fils.
Priez Dieu pour que je sois pour vous un père et non pas un sacrificateur sans entrailles.
Et que je vous conseille hors de toute violence dans un esprit de mesure et de suavité.
Car il ne nous demande point ce qui est au-dessus de nous, mais ce qu'il y a de plus bas,
Ne se plaisant point aux sacrifices sanglants mais aux dons que Son enfant lui fait de tout son cœur.
SYGNE, sourdement.—Pardonnez-moi parce que j'ai péché.
(Il ouvre son manteau et on le voit en surplis, l'étole violette croisée sur la poitrine).
Eh quoi! vous avez sur vous le viatique?
MONSIEUR BADILON.—Non. Je reviens de le porter au père Vincent dans les bois.
En quittant ce matin même
(A voix basse)—le Pape,
J'ai appris que le pauvre homme venait d'avoir les jambes broyées[1] par un chêne.
J'arrive de chez lui. Quelle tempête!
Cela m'a rappelé les bons temps de l'indivisible, quand le sorcier Quiriace me pourchassait.
Et que je passais la nuit dans le creux d'un saule, avec Notre-Seigneur sur la poitrine.
SYGNE, se mettant à genoux.—Pardonnez-moi, mon père, parce que j'ai péché.
MONSIEUR BADILON (il est assis sur un fauteuil à côté d'elle).—Qu'il vous pardonne comme je vous bénis.
SYGNE.—Je suis coupable de paroles violentes, de désir de mort, de propos de tuer.
MONSIEUR BADILON.—Renoncez-vous de toute votre volonté à la haine d'aucun homme et au désir de lui mal faire?
SYGNE.—Je cède.
MONSIEUR BADILON.—Poursuivez.
SYGNE, à voix basse.—Georges
Dont je vous ai parlé tout-à-l'heure, père,
Je l'aime.
MONSIEUR BADILON.—Mais il n'y a point de mal à cela.
SYGNE.—Plus qu'il n'est dû à aucune créature.
MONSIEUR BADILON.—Mais pas autant cependant que Dieu lui-même qui l'a faite.
SYGNE.—Père, je lui ai donné mon cœur!
MONSIEUR BADILON.—Ce n'est pas assez l'aimer que de l'aimer hors de Dieu.
SYGNE.—Mais Dieu veut-il que je l'abandonne et le trahisse?
MONSIEUR BADILON.—Ayez patience avec moi, écoutez-moi, mon enfant bien-aimée, car je suis votre pasteur qui ne vous veux point de mal.
Qu'une femme quitte son bien, comme cela arrive, son père, sa mère, son pays, son fiancé,
(Et la chose est bien dure, bien que les mots soient aisés à dire),
Pour se retirer dans le désert au pied d'une croix, pour panser les malades, pour nourrir les pauvres,
Pour chérir et préférer au-dessus du sens et de la raison ces gens qui ne nous sont de rien,
Elle le fait dans l'abondance de son cœur et son salut n'y est pas intéressé.
Et vous, que pour sauver le Père de tous les hommes, selon que vous en avez reçu vocation,
Vous renonciez à votre amour et à votre nom et à votre cause et à votre honneur en ce monde,
Embrassant votre bourreau et l'acceptant pour époux, comme le Christ s'est laissé manger par Judas,
—La Justice ne le commande pas.
SYGNE.—Ne le faisant pas, je reste sans péchés?
MONSIEUR BADILON.—Aucun prêtre ne vous refusera l'absolution.
SYGNE.—Est-il vrai?
MONSIEUR BADILON.—Et je vous dirai plus: Prenez garde et faites attention à ce grand sacrement qu'est le mariage, de crainte qu'il ne soit profané.
Ce que Dieu a créé, il le consomme en nous. Ce que nous lui sacrifions, il le consacre. Il achève le pain et le vin.
Il consomme l'huile. Il donne effet pour l'éternité à cette parole qu'il nous a communiquée. Il fait un sacrement comme son corps même.
De cet aveu par qui le pécheur se condamne à mort.
Ah, comme le corps d'un prêtre frémit, quand ce monstre qui est le frère de Jésus tournant vers lui sa face décomposée avoue par l'orifice de son corps pourri!
Et de même il a sanctifié tout consentement dans le mariage, que deux êtres l'un à l'autre se font l'un de l'autre pour l'éternité.
SYGNE.—Dieu ne veut donc pas de moi un tel consentement?
MONSIEUR BADILON.—Il ne l'exige pas, je vous le dis avec fermeté.
—Et de même quand le Fils de Dieu pour le salut des hommes
S'est arraché du sein de son père et qu'il a subi l'humiliation et la mort
Et cette seconde mort de tous les jours qui est le péché mortel de ceux qu'il aime,
La Justice non plus ne le contraignait pas.
SYGNE.—Ah, je ne suis pas un Dieu mais une femme!
MONSIEUR BADILON.—Je le sais, pauvre enfant.
SYGNE.—Est-ce à moi de sauver Dieu?
MONSIEUR BADILON.—C'est à vous de sauver votre hôte.
SYGNE.—Ce n'est pas moi qui l'ai prié sous mon toit.
MONSIEUR BADILON.—C'est votre cousin qui l'a amené.
SYGNE.—Je ne peux pas! O mon Dieu, je ne veux pas à ce prix!
MONSIEUR BADILON.—C'est bien. Vous êtes acquittée du sang de ce juste.
SYGNE—Je ne peux pas au delà de ma force.
MONSIEUR BADILON.—Mon enfant, sondez votre cœur.
SYGNE.—Le voici devant vous tout ouvert et déchiré.
MONSIEUR BADILON.—Si les enfants de votre cousin vivaient encore, s'il s'agissait de le sauver, lui et les siens,
Et le nom, et la race, si lui-même vous le demandait,
Ce sacrifice que je vous propose, Sygne, le feriez-vous?
SYGNE.—Ah, qui je suis, pauvre fille, pour me comparer au mâle de ma race? Oui.
Je le ferais.
MONSIEUR BADILON.—Je l'entends de votre propre bouche.
SYGNE.—Mais il est mon père et mon sang et mon frère et mon aîné, le premier et le dernier de nous tous,
Mon Maître, mon Seigneur, à qui j'ai engagé ma foi!
MONSIEUR BADILON.—Dieu est tout cela pour vous avant lui.
SYGNE.—Mais il n'a pas besoin de moi! Le Pape a ses promesses infaillibles!
MONSIEUR BADILON.—Mais le monde ne les a point, pour qui le Christ n'a point prié.
Epargnez à l'univers ce crime.
SYGNE.—C'est vous qui m'avez instruite et ne me disiez-vous pas que le Pape près de périr, Dieu chaque fois l'a sauvé?
MONSIEUR BADILON.—Jamais sans le secours de quelque homme et sans sa bonne volonté.
SYGNE.—Je vis toute seule ici et ne sais rien de la politique.
MONSIEUR BADILON.—Mais vous voyez au moins que c'est l'heure du Prince de ce monde, et Pierre lui-même est entre les mains de Napoléon.
Qui l'empêche de façonner un autre pape, comme ces empereurs de ténèbres jadis, ou de le tirer de Rome.
Comme les anciens rois de France afin de l'avoir à eux?
Voici le dernier désordre! Voici le cœur dérangé de sa place!
Ah, nous ne sommes pas seuls ici! Ame pénitente, vierge, voyez ce peuple immense qui nous entoure,
Les esprits bienheureux dans le ciel, les pécheurs sont sous nos pieds,
Et les myriades humaines l'une sur l'autre, attendent votre résolution!
SYGNE.—Père, ne me tentez pas au-dessus de ma force!
MONSIEUR BADILON.—Dieu n'est pas au-dessus de nous, mais au-dessous.
Et ce n'est pas selon votre force que je vous tente, mais selon votre faiblesse.
SYGNE.—Ainsi donc moi, Sygne, comtesse de Coûfontaine,
J'épouserai de ma propre volonté Toussaint Turelure, le fils de ma servante et du sorcier Quiriace.
Je l'épouserai à la face de Dieu en trois personnes, et je lui jurerai fidélité et nous nous mettrons l'alliance au doigt.
Il sera la chair de ma chair et l'âme de mon âme, et ce que Jésus-Christ est pour l'Eglise, Toussaint Turelure le sera pour moi, indissoluble.
Lui, le boucher de 93, tout couvert du sang des miens,
Il me prendra dans ses bras chaque jour et il n'aura rien de moi qui ne soit à lui,
Et de lui me naîtront des enfants en qui nous serons unis et fondus.
Tous ces biens que j'ai recueillis non pas pour moi,
Ceux de mes ancêtres, celui de ces saints moines,
Je les lui porterai en dot, et c'est pour lui que j'aurai souffert et travaillé.
La foi que j'ai promise, je la trahirai. Mon cousin trahi de tous et qui n'a plus que moi seule,
Et moi aussi, je lui manquerai la dernière!
Cette main qu'il a prise dans la sienne le lundi de la Pentecôte,
Sous l'œil de nos quatre parents exposés devant nous tous ensemble sur cet autel,
Je la lui retirerai. Ces deux mains qui se sont serrées passionnément tout à l'heure,
La mienne est fausse!
(Silence)
Vous vous taisez, mon père, et ne me dites plus rien!
MONSIEUR BADILON.—Je me tais mon enfant, et je frémis!
Je vous déclare que ni moi,
Ni les hommes ni Dieu même, ne vous demandons un tel sacrifice.
SYGNE.—Et qui donc m'y oblige?
MONSIEUR BADILON.—Ame chrétienne! Enfant de Dieu! C'est à vous seule de le faire de votre propre gré.
SYGNE.—Je ne puis pas.
MONSIEUR BADILON.—Préparez-vous donc. Je m'en vais vous bénir et vous renvoyer.
SYGNE.—Mon Dieu! Cependant vous voyez que je vous aime!
MONSIEUR BADILON.—Mais non point jusqu'aux crachats, à la couronne d'épines, à la chute sur le visage, à l'arrachement des habits et à la croix.
SYGNE.—Vous voyez mon cœur!
MONSIEUR BADILON.—Mais non point à travers cette grande rupture à mon côté.
SYGNE.—Jésus! mon bon ami!
Qui a été tout le temps mon ami sinon vous? Il est dur maintenant de vous déplaire.
MONSIEUR BADILON.—Mais il est facile de faire Votre volonté!
SYGNE.—Il est dur de me séparer de Vous pour la première fois.
MONSIEUR BADILON.—Mais il est doux de mourir en Moi qui suis la Vérité et la Vie.
SYGNE.—Seigneur, s'il se peut, que ce calice soit éloigné de moi!
MONSIEUR BADILON.— Mais toutefois que Votre volonté soit faite et non la mienne!
SYGNE.—Ah, du moins, ô mon Dieu, si je Vous abandonne tout.
Et Vous de Votre côté, faites aussi pour moi quelque chose.
Ne tardez pas et prenez ma vie misérable avec le reste!
MONSIEUR BADILON.—Mais toutefois à Vous seul il appartient de savoir le jour et l'heure.
SYGNE, sourdement.—Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de moi?
MONSIEUR BADILON.—Le voici déjà avec vous.
SYGNE.—Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne!
MONSIEUR BADILON.—Est-il vrai, mon enfant, et tout est-il consommé?
SYGNE.—... Et non la mienne.
(Silence)
Seigneur, que votre volonté soit faite et non pas la mienne! Seigneur, que votre volonté soit faite et non pas la mienne!
MONSIEUR BADILON.—Ma fille, mon enfant bien-aimée, le voyez-vous maintenant, combien Dieu vous demande une chose facile?
Le voici donc enfin abattu, l'édifice de votre amour-propre? La voici terrassée, cette Sygne que Dieu n'a pas faite! Le voici arraché jusqu'aux racines,
Ce tenace amour de vous-même! Voici la créature avec son créateur dans l'Eden de la croix!
«O mon enfant, certes la joie est grande que je réserve à mes saints, mais que dites-vous de mon calice?». Il est facile de mourir,
Il est facile d'accepter la mort, et la honte et le coup sur le visage et l'inintelligence, et le mépris de tous les hommes.
Tout est facile excepté de Vous contrister.
Tout est facile, ô mon Dieu, à celui qui Vous aime
Excepté de ne pas faire Votre volonté adorable.
(Il se lève)
Et moi, Votre prêtre, je me lève à mon tour et je me tiens au-dessus de cette victime immolée,
Et je Vous prie pour elle, ainsi que l'on prie sur les azymes à la messe.
Père Saint, Vous voyez cette brebis qui a fait, ce qu'elle a pu.
Maintenant ayez compassion d'elle et ne lui imposez pas un fardeau intolérable,
Ayez pitié de moi aussi, prêtre, pécheur, qui viens de Vous immoler mon enfant unique de mes propres mains.
Et vous, ma fille, dites que vous me pardonnez avant que je vous pardonne.
(Elle fait un geste de la main, il lui pose la sienne sur la tête).
Mon enfant, recueillez-vous, je m'en vais vous bénir et que la grâce de Dieu soit avec vous!
(Elle se laisse couler la face contre terre et demeure prosternée et les bras étendus. Il fait lentement le signe de la croix sur elle, cependant que les rayons rouges du soleil couchant entrent par les fenêtres.)
[1] Il prononce «broy-ées».
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
Le château de Pantin près de Paris. Un grand salon au rez-de-chaussée avec quatre portes-fenêtres donnant sur une terrasse. Mobilier officiel du temps de l'Empire, cuivres et acajou massif. Un grand portrait au mur représentant l'Empereur Napoléon en costume de sacre. Toute la pièce est en désordre et souillée de boue. C'est le quartier-général de l'Armée qui défend Paris contre les Alliés, et que commande le général baron TOUSSAINT TURELURE, Préfet de la Seine, réunissant dans ses mains les pouvoirs civils et militaires.
Coups de canon dans le lointain. Puis, tout près, carillon de trois cloches sonnant le baptême.
TOUSSAINT TURELURE debout, SYGNE cachée dans un grand fauteuil à oreillettes...[1]
TOUSSAINT TURELURE.—Vous avez mes instructions. Maintenant il faut que je vous quitte; excusez-moi. Voici le cortège qui quitte l'église.
Tous mes officiers sont réunis dans la pièce à côté et nous allons fêter autour d'une galette chaude et de quelques bouteilles de vin de la Marne l'entrée dans le sein de l'église du petit Turelure.
Profitons de ces loisirs que Messieurs vos amis nous font.
Nous regretterons de n'avoir point le plaisir de votre compagnie, Madame. Mais les affaires d'abord!
Triste temps que celui où le père et la mère ne peuvent assister ensemble au baptême de leur enfant!
SYGNE.—Vous ne paraissez pas si triste. Vous vous accommodez de ce triste temps assez bien.
TOUSSAINT TURELURE.—C'est ma foi vrai! Je n'ai jamais été si heureux!
La guerre, les affaires, un peu d'intrigue, l'aliment du corps et de l'esprit,
Que faut-il de plus à un homme?
J'oubliais une épouse aimante et le petit Turelure à qui l'on met son premier grain de sel sur le bout de la langue.
SYGNE.—Que ne traitez-vous donc vos affaires vous-même?
TOUSSAINT TURELURE.—Les miennes sont les vôtres, il n'y a aucune différence. Je vous ai vue à l'œuvre et j'ai pleine confiance en vous.
Et vous voyez que de mon côté j'ai les mains pleines.
N'est-il pas juste qu'après avoir rendu le Pape à l'Eglise, aujourd'hui
Vous rendiez le Roi à son royaume?
De plus il ne s'agit pas seulement du pays,
Mais de nos biens conjointement dont je désire consolider la possession à ce petit fi.
SYGNE.—Ce qui veut dire
Que je dois achever et dépouiller ma famille?
TOUSSAINT TURELURE.—Au profit de votre enfant qui est le dernier mâle. Et pour notre vaillant cousin, le généreux Agénor, le Roi sans doute lui réserve des compensations.
SYGNE.—Je verrai ce que j'ai à faire.
TOUSSAINT TURELURE.—J'ai toute confiance en vous.
SYGNE.—Qui est le plénipotentiaire du Roi?
TOUSSAINT TURELURE.—Il est ici. Je m'en vais vous l'amener.
SYGNE.—Je suis prête.
TOUSSAINT TURELURE.—Nul doute que vous ne vous vous entendiez.—Plaît-il?
SYGNE.—Je n'ai rien dit.
TOUSSAINT TURELURE.—C'est ce mouvement que vous faites avec la tête.
(Il pose la main sur les papiers qui sont déposés sur la table)
Telles sont mes conditions à qui panse d'âne peut être changée.
Ce n'est pas le moment de discuter. La France, pour le moment, c'est moi, Toussaint Turelure,
Préfet de la Seine, général en chef de l'armée de Paris,
A qui tous pouvoirs civils et militaires ont été par Sa Majesté Impériale et Royale remis.
SYGNE.—Vous justifiez sa confiance.
TOUSSAINT TURELURE.—Je suis l'homme de la France et non point d'un particulier.
Le Corse a eu sa chance et moi je prends la mienne où je la trouve.
SYGNE.—Craignez qu'il ne revienne avec ses grandes bottes.
TOUSSAINT TURELURE.—C'est pourquoi il faut choisir son temps avec art, et ce n'est pas pour rien que le Suprême-Artiste (Il fait un geste maçonnique)
M'a rendu boiteux comme une balance.
Tout dépend de Paris et Paris pour quelques moments est entre mes mains compétentes.
SYGNE.—Pensez-vous tenir ici tout seul contre trois armées?
TOUSSAINT TURELURE.—L'empereur vient de remporter une victoire à Saint-Dizier, j'en ai reçu la nouvelle à l'instant.
Il me prescrit de tenir bon et de faire le brave, tandis qu'il attache les trois bourriques par la queue.
La route d'Allemagne est coupée, l'Alsace et les Vosges sont pleins de partisans, les places du Rhin ne sont pas prises.
Il y a de beaux jours encore pour l'homme d'Austerlitz.
Et puis ne croyez pas que tous ces larrons soient d'accord; il y a moyen de négocier. Vous savez que je suis entouré d'émigrés et de renégats.
SYGNE.—Vous n'avez pas de troupes.
TOUSSAINT TURELURE.—J'ai un terrier. Qu'ils voient donc voir à m'enfumer dans Paris. J'y tiens plus dur qu'un blaireau, je suis croche!
Et vous dites que je n'ai pas de troupes? Que l'Empereur de Russie y vienne avec ses riflandouilles et le Prussien avec ses Jonas Müller en bois de navet!
Je ne crains rien tant que j'ai avec moi ces nourrissons de Bellone, les pompiers de Pantin et les Garde-Nationale de Saint-Denis et les volontaires de Popincourt!
Vous avez entendu le canon ce matin?
SYGNE.—Oui.
TOUSSAINT TURELURE.—On est entré dedans, comme disait mon ordonnance. On a torché Miloradovitch aussi propre qu'une assiette à pain.
Quatre cents Wurtembourgeois en pantalon rose sont couchés dans les vignes de Noisy-le-Sec.
Le pot-à-beurre sur la tête et le petit doigt sur la couture du pantalon.
Les yeux encore dans la mort et le petit nez tout rond tournés à gauche vers le Herr Adjutant «Habt Acht!»
—En l'honneur de quoi nous allons boire de ce vin de Mareuil.
SYGNE.—Tout cela n'est pas sérieux.
TOUSSAINT TURELURE.—Je ne sais. Mais il y a encore un point que je vous conjure de méditer.
L'Empereur déchu, il n'y a pas qu'un seul roi possible pour la France.
Il y a le fils de Marie-Louise, il y a le papa d'Oscar.
Tout dépend de moi et de ces mains à qui je remettrai les clefs de Paris.
Qui a reçu Paris, voici tous les doutes tranchés, il est l'héritier incontestable.
Je suis Français! il me répugne de capituler.
Autrement qu'entre les mains du fils de Saint Louis
Dont je veux être le plus humble sujet,
Appuyant à son trône même les fondements de notre maison.
SYGNE.—La maison Turelure.
TOUSSAINT TURELURE.—Un petit rond en or au-dessus du T et dans dix ans cela sonnera comme Tancrède ou Tigranocerte.
Et puis notre cousin n'a pas d'enfants, et le nom s'éteint avec lui, que le monarque peut relever.
SYGNE.—J'ai tout compris.
TOUSSAINT TURELURE.—J'en suis sûr. Je remets le sort de la France dans votre panier à ouvrage.
(Il y dépose les papiers)
Il ne me reste plus qu'à vous présenter l'autre plénipotentiaire.
SYGNE.—Qui est-ce?
TOUSSAINT TURELURE.—C'est une surprise. Vous allez voir. Le Roi est un homme d'esprit.
Nous allons tout régler en famille.
(Il sort. Violons qui se rapprochent du cortège baptismal)
TOUSSAINT TURELURE (Il rentre, ramenant avec lui le vicomte de COUFONTAINE).—Sygne, je vous présente le lieutenant et plénipotentiaire de sa Majesté,
Notre cousin Georges, lui-même, que la politique depuis trop longtemps nous a ravi.
SYGNE.—Georges!
GEORGES.—Madame. (Il prend la main et la baise).
TOUSSAINT TURELURE.—C'est gentil de les voir! Je le jure, l'œil me pique. Georges, ma femme a tout pouvoir de traiter avec vous.
Adieu, Georges!
GEORGES.—Adieu,—Toussaint!
(Musique. Tapage. Acclamations. Tumulte de la maison qu'on envahit. Salve de mousqueterie au dehors).
TOUSSAINT TURELURE.—Tonnerre de Dieu, ils vont s'estropier! J'avais défendu qu'on leur donne des cartouches!
(Il sort)
[1] Pendant tout l'acte Sygne a ce tic nerveux d'agiter la tête lentement de droite à gauche, comme quelqu'un qui dit: Non.
SCÈNE II
SYGNE remet à COUFONTAINE l'un des papiers que le baron a mis dans son panier. COUFONTAINE le prend et tire des lunettes de sa poche. Cependant qu'il lit elle reste dans son fauteuil et les yeux fermés.
Brouhaha violent dans la pièce voisine, portes que l'on claque, tumultes de rires et de paroles, cliquetis d'armes et de verres, puis les deux violons qui éclatent tout à côté et se taisent soudain.
Vagissement d'un nouveau-né.
GEORGES.—C'est votre enfant que l'on baptise, Sygne? J'ai vu le cortège en arrivant.
SYGNE.—Oui.
GEORGES.—Pourquoi n'êtes-vous pas de la fête?
SYGNE.—Ma place est ici.
(Il se remet à lire, puis s'interrompt de nouveau et prête l'oreille.
On tape sur une table, le silence se fait).
Voix de TOUSSAINT TURELURE.—Messieurs, je vous présente mon fils, Louis Agénor Napoléon Turelure!
(Applaudissements)
Voix de TURELURE.—Le curé vient de te baptiser chrétien avec de l'eau,
Et moi je te baptise Français, petit lapin, avec cette goutte de la rosée champenoise sur la bouchette.
Goûte le vin de France, citoyen!
(Rires. Applaudissements)
Que Messieurs les Russes attendent! Que M. le Feld-Maréchal Benningsen et M. le Prince de Witzingerode nous fassent la grâce de patienter un petit moment! Que diable! tout de même on ne peut pas s'occuper d'eux tout le temps! Nous serons à ces messieurs dans une seconde.
Pour l'instant profitons de l'armistice que l'on vient d'arranger, et buvons à la santé de cet enfant-nouveau-né avec le vin de la Comète.
(Grand bruit de verres. Ils boivent. Cris: Vive Turelure! Vive Louis-Agénor! Vive l'Empereur!)
Voix de TURELURE.—Passez la galette.
GEORGES.—C'est une bonne pensée que d'avoir gardé notre nom à cette nouvelle bouture. La grande éloquence de Toussaint m'émeut.
(Bruit de trompettes au loin)
Voix de TOUSSAINT TURELURE.—C'est la cavalerie Russe qui prend ses positions. Pour nous, que les cris de cet enfant tout neuf soient notre trompette que nous venons de baptiser sous le canon!
Entends-tu, Alexis Couillonadovitch? C'est le cri d'un homme libre! Nous nous foutons de toi, cosaque!
(Trompettes de nouveau)
Est-ce que tous ces Nicodèmes du Nord vont prendre la France? Ils n'ont pas assez d'esprit pour cela.
Il y a encore du vin à Epernay! Il y aura toujours assez de France pour embêter l'Europe et pour lui piquer le derrière et pour l'empêcher de manger tranquille son foin, la vache!
Messieurs, je vous apprends une grande nouvelle: l'Empereur Napoléon vient de remporter une grande victoire à Saint-Dizier.
(Acclamations: Vive l'Empereur!)
Quant à nous, qu'en dites-vous? Il me semble que nous tenons ici assez bien.
Nous avons derrière nous Paris, et nos ennemis, ce qu'ils ont derrière eux, c'est l'Empereur et ses aigles!
Messieurs, à votre santé. Sacrebleu, on ne nous a pas tout pris, tant qu'il nous reste ce grand bout de France, ce petit morceau de Turelure et de la galette!
(Rires. Applaudissements. Acclamations)
GEORGES, reprenant sa lecture.—Brave péroraison et digne de l'exorde!
(Il finit sa lecture et reste pensif. Puis il lit de nouveau, ôte ses lunettes, les remet dans sa poche, replie le papier et le repose sur la table. Sygne est restée dans son fauteuil sans un mouvement).
GEORGES, frappant un coup léger sur la table.—Sygne.
SYGNE, se redressant.—Me voici.
GEORGES.—C'est avec vous que je dois discuter ce papier?
SYGNE.—C'est avec moi. Le baron m'a donné tous pouvoirs.
Il a pleine confiance en moi.
GEORGES.—«Il a pleine confiance en vous». Il a raison.
SYGNE.—Mais d'ailleurs il n'y a rien à discuter. Le temps manque.
GEORGES.—Dois-je signer ces conditions hic et nunc?
SYGNE.—Pas un point ne peut être changé.
GEORGES.—Et si j'accepte?
SYGNE, montrant un pli scellé.—Voici la soumission de Turelure et la capitulation de Paris.
Entre les mains de Sa Majesté Très Chrétienne.
GEORGES.—Sygne, remettez-moi ce papier.
SYGNE.—Je ne puis pas.
GEORGES.—Sygne, remettez-moi ce papier et je vous tiens quitte de l'autre.
SYGNE.—J'ai promis.
GEORGES.—Certes vous êtes fidèle à vos promesses.
SYGNE.—Mais du moins je serai fidèle à ma honte.
GEORGES.—Ne puis-je lire les termes de reddition?
SYGNE.—Il faut me croire sur parole.
GEORGES.—Je vous crois, Sygne.
SYGNE.—Georges, ce qu'il dit est vrai. Il m'a tout montré et j'ai tout vu. Il m'a tout expliqué. J'ai repassé ses raisons une par une, et je n'y trouve point de faute.
L'homme est maître de Paris et celui-là est roi qui recevra Paris de sa main.
GEORGES.—C'est donc de Toussaint Turelure que le Roi de France attend sa couronne?
SYGNE.—De lui-même et non pas d'un autre.
GEORGES.—«Le Roi jure la Constitution.
Le budget sera voté chaque année par les représentants du peuple.»
Ainsi Toussaint capitule, mais il faut que le Roi abdique.
SYGNE.—Je ne puis discuter.
GEORGES.—Et le Roi selon Dieu devient le Roi selon Turelure.
SYGNE.—Et cela, Georges,
C'est moi qui le propose et c'est vous qui allez l'accepter.
GEORGES.—Je ne l'accepterai pas.
SYGNE.—Vos ordres sont formels.
GEORGES.—Que savez-vous de mes ordres?
SYGNE.—S'ils n'étaient pas ceux que je crois, vous ne seriez pas ici.
GEORGES.—Mais qu'importent les Chambres à votre baron?
SYGNE.—Le possible seul lui importe.
GEORGES.—Ce serviteur du tyran, est-ce lui qui mesure le Roi?
SYGNE.—Tout ce qui est d'un homme seul, l'Empereur vient de l'épuiser pour toujours.
GEORGES.—Adieu donc, ô Roi que j'ai servi, image de Dieu!
Le Roi pas plus que Dieu n'acceptant de limitation que sa propre essence.
Tout homme dès sa naissance recevait le monarque au-dessus de lui éternellement à sa place par lui-même,
Afin qu'il apprît aussitôt que nul n'existe pour lui seul, mais pour un autre, et qu'il eût ce chef inné.
Et maintenant, O Roi, à cette conclusion de ma vie,
De cette main qui a combattu pour toi, c'est moi qui m'en vais signer ta déchéance.
SYGNE.—Réjouis-toi parce que tes yeux vont voir ce que ton cœur désirait.
GEORGES.—Il y a une chose plus triste à perdre que la vie, c'est la raison de vivre,
Plus triste que de perdre ses biens, c'est de perdre son espérance,
Plus amère que d'être déçu, et c'est d'être exaucé.
SYGNE.—Voici le Roi sur son trône.
GEORGES.—L'appelez-vous le Roi? Pour moi je ne vois qu'un Turelure couronné.
Un préfet en chef administrant pour la commodité générale, constitutionnel, assermenté,
Et que l'on congédie, le jour qu'on en est las.
SYGNE.—Mais pour nous du moins il est;
Il est le Roi encore, par ce grand sacrifice que nous allons lui faire,
Et si le Seigneur périt, que ce ne soit pas avant son vassal.
GEORGES.—Vous parlez de ce que Turelure me demande?
SYGNE.—Oui.
GEORGES.—Abandon général et transport à Turelure de tous mes droits, titres et possessions,
Et réposition après ma mort de tous mes droits sur cet hoir que vous m'avez fait.
Tout est cédé sans réserve.
SYGNE.—O Georges, je voulais d'abord crier et disputer.
GEORGES.—Vous ne l'avez point fait?
SYGNE.—N'ayez peur.
GEORGES.—Je vous rends grâces, Sygne. En cela du moins je vous reconnais.
SYGNE.—Va, donne-lui tout.
GEORGES.—Je suppose que c'est la partie de l'acte à quoi mon beau-frère tient le plus?
SYGNE.—O Georges, donne-lui tout!
GEORGES.—Qu'ai-je à donner, vous avez tout déjà?
SYGNE.—Mais le droit et le nom vous restent.
GEORGES.—Faut-il donner cela aussi?
SYGNE.—Donne-lui cela aussi.
GEORGES.—Mais le nom n'est pas à moi, le droit n'est pas à moi, la terre n'est pas à moi, l'alliance entre la terre et moi n'est pas à moi.
SYGNE.—Tout est changé, Georges. Il n'y a plus de droit, il n'y a plus qu'une jouissance. Il n'y a plus d'alliance pour toujours entre la terre et l'homme, que le tombeau seul.
Et les mains qui étaient jointes se sont séparées.
Et la tienne ne sert plus de rien qu'à écrire et résigner.
GEORGES.—Qu'il garde tout, je ne lui réclame rien.
SYGNE.—Mais il faut écrire et consentir.
GEORGES.—Je ne capitulerai pas.
SYGNE.—Vous êtes donc l'ennemi de votre souverain?
GEORGES.—Je ne puis céder mon honneur.
SYGNE.—Qu'avez-vous d'autre à céder?
GEORGES.—Qu'un homme au monde du moins ne trahisse pas!
SYGNE.—Cède, trahis, renonce! O Georges, donne-lui cela aussi! Cher frère, ne nous empêche pas de finir!
GEORGES.—Nous ne finissons pas, en cet enfant.
SYGNE.—Tout est fini pour moi avec toi.
GEORGES.—Le reste est coupé, il est vrai. Tous nos noms et tous nos biens
S'accumulent sur la tête de cet enfant.
SYGNE.—M'accuses-tu d'une pensée vile?
GEORGES.—La honte suffit que vous vous êtes acquise.
SYGNE.—Acquise à la peine de mon âme et à la sueur de mon front!
GEORGES.—Elle est à vous.
SYGNE.—Elle est à moi en effet!
Elle est mon bien qui ne me sera pas ravi, la honte plus fidèle que la louange!
Elle m'accompagnera jusqu'à la tombe et plus loin, elle est scellée sur moi comme une pierre, elle est incorporée
A ces os qui seront jugés!
GEORGES.—Ma sœur, pourquoi avez-vous fait cela?
SYGNE, criant—Georges!
C'est le mauvais sang en moi qui a parlé, moi qui me croyais si forte et si raisonnable!
Souviens-toi de celui-là de nos ancêtres qui combattit contre Jeanne avec le Bourguignon, et de celui-là qui se fit renégat,
Et de ce Nogaret aussi dont nous descendons qui frappa le pape sur la face.
Les choses grandes et inouïes, notre cœur est tel qu'il ne peut y résister.
Et voici que maintenant je me tiens seule dans une terre ennemie,
Comme cet Agénor jadis qui avait son château de l'autre côté de la Mer Morte à la descente de l'Arnon.
GEORGES.—Et voici que nos mains aussi se sont dissoutes et que la foi sur notre blason est corrompue,
Et cette main m'est arrachée la dernière que je tenais dans ma main, le matin de ce sacrifice offert!
SYGNE.—J'ai arraché ma main et toi ne m'arrache point le cœur?
GEORGES.—Tout ce qui lie un homme à un autre,
Tout cela avec ta main m'était encore attaché: enfant, sœur, père et mère, défendue, confortatrice,
Epouse, vassal, compagnon d'armes. Tout cela encore était avec ta main et ma forte société.
Quel est le serment que tu n'as pas rompu? Quelle est la foi que tu ne m'as pas retirée?
SYGNE.—Ce serment du moins est intact que j'ai fait à mon baptême.
GEORGES.—Il ne fallait donc pas en faire d'autre.
SYGNE.—Mais par quoi jure-t-on que par Dieu?
GEORGES.—Dieu a beaucoup d'amis et je n'avais qu'un seul agneau.
SYGNE.—J'ai sauvé le Père des hommes.
GEORGES.—Et tu as perdu ton frère.
SYGNE.—Sois donc mon juge, je l'accepte.
GEORGES.—Dieu est ton juge et je suis appelant à son tribunal, et cette loi qu'il a faite, Lui-même ne peut l'altérer.
Et je te citerai à produire mon gant, car ce qui est une fois donné,
Ne peut être retiré sur la terre et dans les cieux.
SYGNE.—Je ne crains rien de Dieu et le Seigneur ne peut plus me déposer.
Car ce qui est assis sur la terre, il n'y a pas de place plus basse,
Et je n'en demande pas de plus haute.
GEORGES.—Tu as manqué à la foi.
SYGNE.—Un grand prix m'était offert...
GEORGES.—Tu as manqué à l'amour.
SYGNE.—Je t'ai fait beaucoup de peine, Georges?
GEORGES.—C'est trop. Il ne fallait pas faire cela et ma mesure était suffisante.
Maintenant je vais mourir et être damné et j'ai l'éternité devant moi à me passer de toute consolation. Ne pouvait-il me laisser cette petite heure?
Ne pouvait-il me laisser un seul cœur fidèle? une seule Véronique pour m'y cacher la face afin que nul ne la voie, à cette heure où le cœur succombe?
SYGNE.—C'est moi seule, c'est moi seule qui ai fait cela, qui ai fait cela de ma propre volonté et ne dis pas un mot contre Dieu!
C'est mon mauvais cœur seul qui est la cause!
GEORGES.—Tu m'as manqué et mon enfant m'a été tourné en amertume.
SYGNE.—Que Dieu prenne ma place misérable, et acquitte ce que je ne puis payer!
GEORGES.—Il ne fallait pas faire cela.
Le manquement qui est fait à l'amour vrai, Dieu lui-même ne peut le réparer.
Il ne le peut pas, quand il créerait de nouveaux cieux et une nouvelle terre!
Jouis de ton Dieu et moi je t'exclus de mon cœur.
Est-ce que j'avais un paradis à attendre après cette vie?
Ou suis-je comme ces gens d'aujourd'hui qui se payent d'idées et de mots sans nulle substance?
Ma part était avec les hommes vivants. Ma société était le partage d'un cœur d'homme et non d'aucune idée. Mon partage était avec mes compagnons, ma foi et mon espérance, et mon cœur dans un cœur fait comme le mien.
Et toi, cette dernière heure de ma vie, tu me renies solennellement, comme un Juif qui déchire son vêtement de haut en bas.
—N'agite pas ainsi la tête.
SYGNE.—Mon humiliation est trop grande. Hélas! il n'y a plus de douleur pour moi et mon âme en est avide ainsi qu'une terre altérée.
Je suis séparée des larmes.
Il n'y a plus de douleur possible et toute souffrance qui s'ajoute aux autres est pour moi comme une consolation.
GEORGES.—Et moi, que me faut-il faire?
SYGNE.—Viens avec moi où il n'y a plus de douleur.
GEORGES.—Et plus d'honneur?
SYGNE.—Plus de nom et aucun honneur.
GEORGES.—Le mien est intact.
SYGNE.—Mais à quoi sert d'être intact? Le grain que l'on met dans la terre,
De quel usage est-il, s'il ne pourrit d'abord?
GEORGES.—La chair pourrit, mais la pierre reste inaltérable.
SYGNE.—La terre est la même pour nous deux.
GEORGES.—Mais moi je ne l'ai pas trahie. J'ai honoré cette terre qui était mon propre bien,
Afin qu'elle ne nourrisse point que le seul ventre, mais un cœur
Fidèle, elle-même fidèle.
SYGNE.—C'est moi qui m'en vais la nourrir à mon tour.
GEORGES.—Parjure! cette terre n'est plus à toi que tu as vendue et ton nom serf n'est plus son nom féodal!
SYGNE.—Je l'ai aimée plus que toi.
GEORGES.—Et qui l'aimerait plus qu'un exilé?
SYGNE.—Tu n'en aimes que la surface.
GEORGES.—Elle est ma terre et mon bien qui ne ressemblent à aucun autre.
SYGNE.—Et moi j'en possède le fond et la racine.
Toute terre est la même à six pieds de profondeur.
GEORGES.—N'attends-tu point de résurrection?
SYGNE.—Ne parle point de ces choses que tu n'entends pas.
Et même s'il n'en était aucune, le bienfait seul de mourir est assez grand.
GEORGES.—Tu dis bien. Cela du moins est vrai.
SYGNE.—O Georges, combien nous avons été tous les deux ridicules! Cela fait pitié! Voilà que nous nous étions absurdement fiancés afin d'être mari et femme, comme s'il y avait encore une place pour nous entre les hommes.
Est-ce que les hommes ont encore besoin de nous avec eux? Pas plus que de Coucy et de ses tours.
Et toi, est-ce que tu tiens tellement à être propriétaire, comme d'autres sont pasteurs ou meuniers?
Les hommes n'ont plus besoin entre eux d'un homme plus haut.
Et nous, nous étions faits pour donner et pour prendre et non pas pour partager,
Viens donc avec moi et prends ma main,
Non point comme deux époux qui s'enracinent l'un à l'autre,
Mais prends ma main puisque tu ne me vois plus, ô frère, je suis restée la même! et mon autre main est liée à la chaîne de tous mes morts.
O Georges, que veux-tu faire ici? Voici assez longtemps que nous sommes à charge aux hommes.
Voici assez longtemps que nous les obligeons durement à vivre non pas pour eux mais pour nous, comme nous-mêmes pour le Roi et pour Dieu.
Maintenant chacun s'en va vivre pour soi-même à son aise et il n'y aura plus de Dieu ni de Seigneur.
La terre est grande, que chacun y aille de son côté, voici les hommes libres à la manière des animaux.
Mais nous, est-ce que nous avons souci d'être libres? il n'y a point de liberté pour un gentilhomme.
Ou égaux?
Ou frères, et il n'y aura plus de Nom ni de famille, toi seul es mon frère!
GEORGES.—Vous n'êtes plus ma sœur.
SYGNE.—Si, Georges, je le suis.
GEORGES.—Je ne reprendrai point cette main félonne.
SYGNE.—J'ai trahi, il est vrai! j'ai tout livré, et moi-même avec! ce qui était mort.
Le Roi est mort, le chef est mort. Mais j'ai sauvé le Prêtre éternel.
Dieu est vivant avec nous, tant qu'il y aura encore avec nous sa parole et un peu de pain, et Sa main sacrée qui lie et qui délie.
GEORGES.—Elle a délié la tienne.
SYGNE.—Je m'en vais donc seule et déliée vers le soleil souterrain.
GEORGES.—Mais cependant que nous sommes vivants encore, achevons ce qui nous reste à faire.
SYGNE.—Signeras-tu ces papiers?
GEORGES.—Je les signerai l'un et l'autre au nom du Roi mon maître et aux miens.
(Il les prend, les lit et les signe.)
Ne dois-je attendre aucune tricherie de votre époux?
SYGNE.—Tous ses ordres sont déjà prêts, il me les a montrés. Les estafettes attendent.
Son intérêt vous garantit.
Dans une heure Paris sera désarmé et Montmartre aux mains de vos amis.
GEORGES.—Voici mon testament, voici la nouvelle alliance.
Mais n'ai-je point lu qu'il n'y a point de testament sans un mort et d'alliance sans quelque sang versé?
SYGNE.—Que ce soit donc le mien?
GEORGES.—Ne me tentez pas.
SYGNE.—S'il n'y a point de Dieu pour toi, sois donc un homme au moins, et s'il n'y a point de justice, fais-la toi-même et agis suivant ta propre loi.
Celui qui a manqué à la fois humaine, qu'il meure! Me voici prête.
GEORGES.—Non, non! je ne tuerai point ma pauvre enfant!
SYGNE.—O Georges, tu m'aimes encore.
GEORGES.—Mais du moins, je vous déferai de cet homme.
SYGNE.—Ne le tue pas.
GEORGES.—Tenez-vous tant à sa vie?
SYGNE.—Aussi peu qu'à la mienne.
GEORGES.—Il mourra donc de ma main.
SYGNE.—Pourquoi t'occuper de cet homme?
GEORGES.—Je délivrerai le Roi de ses promesses.
SYGNE.—Qui est mort.
Il ne peut plus rendre la parole.
GEORGES.—Un écrit n'est pas une parole et peut être anéanti.
SYGNE.—Je te prierais donc en vain?
GEORGES.—En vain.
SYGNE.—Fais ce que tu veux.
GEORGES.—Je vous salue.
(Il s'éloigne, comptant ses pas jusqu'à la porte-fenêtre, et disparaît.)
SCÈNE III
(Entre TOUSSAINT TURELURE.)
TURELURE.—Eh bien, Madame?
(Elle lui tend en silence les papiers, il les prend, les vérifie d'un regard et sonne aussitôt.)
C'est à moi de faire ce qu'il reste à faire.
(Entre un domestique.)
Faites entrer les estafettes que j'ai commandé de tenir prêtes.
(Entrent plusieurs officiers.)
Ces ordres à mes généraux! Toute l'armée en retraite sur Paris. La Garde Nationale licenciée, l'armée de réserve à Versailles,
Sous les ordres de M. le Duc de Raguse.
Ordre de l'Empereur. Faites diligence.
(Il distribue des plis scellés. Les estafettes sortent) A SYGNE:
Je me suis souvenu du bon tour de notre cousin.
(Il sonne.)
M. Lafleur.
(Entre MONSIEUR LAFLEUR.)
Monsieur Lafleur, portez ces papiers à la personne que vous savez,
Et dites que je me mets à ses pieds.
(Sort MONSIEUR LAFLEUR)
(Il sonne—Entrent deux autres estafettes.)
Ces papiers à Messieurs Dalberg et Talleyrand.
Et dites que le rendez-vous est ce soir même ici.
(Elles sortent.)
Il sonne.—(Entre UN OFFICIER.)
TURELURE, se redressant.—Monsieur, quand trois heures sonneront, dites que l'on amène le drapeau.
(Sort l'officier.)
Voici beaucoup de besogne en peu de temps.
(Il reste debout et poitrinant comme au port d'armes, la tête droite, les bras allongés le long du corps, les mains recourbées en arrière.—L'horloge grince longuement et va sonner.)
TURELURE.—L'heure sonne.
(A ce moment COUFONTAINE apparaît derrière la fenêtre.—Premier coup de l'heure.—Turelure s'est armé aussitôt. Deux détonations retentissent en même temps. SYGNE s'est jetée d'un bond devant lui.—Deuxième coup.—La scène s'est remplie de fumée. Quand elle se dissipe on voit SYGNE étendue par terre dans une mare de sang.—Troisième coup.—TURELURE enjambe rapidement le corps et se hâte vers la fenêtre. On le voit derrière les vitres cassées qui se penche vers le sol, puis s'éloigne, comme tirant derrière lui un fardeau qu'on ne voit pas.
Pause.
Rentre TURELURE. Quelques serviteurs ont pénétré dans la pièce.)
TURELURE, d'une voix de commandement.—La baronne est blessée. Un accident déplorable s'est produit. Qu'on lui dresse un lit sur cette table. Le médecin, l'abbé Badilon!
Quant à moi, les affaires de l'Etat m'occupent.
(Il sort.)
(Le rideau tombe et reste baissé pendant quelques moments.)
SCÈNE IV
(La même pièce au coucher du soleil. Il fait presque nuit. SYGNE étendue sur une grande table dans un coin de la pièce. MONSIEUR BADILON est auprès d'elle. Un flambeau unique brûle dans un grand chandelier d'argent.)
MONSIEUR BADILON.—Sygne, mon enfant, m'entendez-vous?
(Longue pause. Mouvement de paupières.)
MONSIEUR BADILON, plus bas.—M'entendez-vous?
SYGNE.—Que dit le médecin?
MONSIEUR BADILON.—Ma fille, réjouissez-vous.
SYGNE.—C'est donc la mort qu'il m'annonce?
MONSIEUR BADILON.—Le temps de votre épreuve est fini.
(Elle commence son mouvement familier de la tête et ne peut achever.)
MONSIEUR BADILON, prêtant l'oreille.—«Plus de joie...» Que dites-vous? ne remuez pas ainsi la tête. Vous rouvrez votre blessure.
Que dites-vous? «Plus de joie ... plus de sang...»
(Il répète)
«Plus de douleur pour souffrir, plus de joie pour me réjouir.»
(Se parlant à lui-même) Tout est épuisé.
Mais vous allez au ciel et moi je reste dans la désolation.
SYGNE.—Est-il...
MONSIEUR BADILON.—Est-il mort? Georges, votre cousin?
(Mouvement de paupières.)
Il est mort. La balle l'a frappé en plein cœur.
SYGNE.—... le temps...
MONSIEUR BADILON.—Le temps de lui donner l'absolution?
Non on m'a appelé trop tard. Il était déjà mort.
(Silence.)
J'ajoute cette amertume. Mais...
SYGNE.—Je ne m'inquiète pas.
MONSIEUR BADILON.—Il est vrai. Le grand Dieu pourvoit.
SYGNE.—Ensemble.
MONSIEUR BADILON.—Les deux Coûfontaine ensemble et l'un précède l'autre tour à tour.
SYGNE.—Le parjure.
MONSIEUR BADILON.—Le voici racheté de votre sang.
SYGNE.—Le serment.
MONSIEUR BADILON.—Non point rompu, mais consommé. En Dieu le Fils qui est assis à la main droite en qui est toute parole achevée.
SYGNE.—Avec lui.
MONSIEUR BADILON.—Avec toi pour toujours, ô mon maître et mon chef. Coûfontaine, adsum.
SYGNE.—Jésus.
MONSIEUR BADILON.—Jésus Notre-Seigneur est avec vous.
SYGNE.—Avec lui.
MONSIEUR BADILON.—Avec vous, le juste et le pécheur inséparables, et l'œuvre ne sera point séparée de l'ouvrier, et le sacrifice de l'autel, et le vêtement du sang qui l'imprègne.
SYGNE.—Tout.
MONSIEUR BADILON.—Tout est fini, tout est fait comme il le fallait, l'épouse absoute est couchée dans ses vêtements nuptiaux.
J'ai achevé mon œuvre, j'ai achevé mon enfant pour le ciel.
Et moi je reste seul.
L'enfant de mon âme s'envole, et moi, je reste seul, le vieux curé inutile.
SYGNE (Mouvement de la tête inachevé.)
MONSIEUR BADILON.—Epouse du Seigneur!
Je vous ai absoute, et vous, absolvez-moi à mon tour,
Et cette main que j'ai levée sur vous comme quelqu'un qui consacre et qui sacrifie!
Et dites-moi que vous me pardonnez
Ce mal que je vous ai fait,
Ces paroles que je vous ai dites, ma pauvre colombe, moi pécheur,
Sur l'ordre de Dieu, mon maître, dans l'épouvante de mon cœur,
Afin que Pierre soit sauvé et que votre couronne soit parfaite.
SYGNE.—.... (Mouvement des yeux)
MONSIEUR BADILON.—La main? Que je lève ma main de nouveau et que je la tienne devant vos yeux?
SYGNE.—(Mouvement des lèvres.)
MONSIEUR BADILON.—Ainsi le pauvre agneau mourant entre ses gencives désarmées prend la main qui vient de l'égorger!
Mais ce n'est point ma main que vous baisez, ô ma fille, mais le Christ en son prêtre qui oint et qui pardonne.
La main du prêtre consacré qui vous a communié si souvent et qui chaque matin tient élevé.
Le Fils de Dieu sous les accidents,
Que vous allez voir face à face.
(Il tombe, à genoux devant le lit.)
Et maintenant enfin je puis être lâche et vous montrer mon cœur!
Nul homme ne vous a aimé comme moi, de cet amour que les gens du monde n'entendent pas,
Car Dieu même qui parlait par ma bouche, et qui entendait par vos oreilles,
Est-ce qu'il n'était pas dans notre cœur aussi à tous deux?
Gloire à Dieu qui a donné l'âme sublime à guider par l'âme la plus basse!
Et quand vous vous mettiez à genoux à mon côté au tribunal de la pénitence,
C'est moi qui du fond des ténèbres m'émerveillais et me prosternais devant vous.
Hélas! je n'avais qu'un seul enfant et voici qu'on me l'a égorgé!
Souvenez-vous de votre pasteur, petite brebis, qui si souvent êtes venue prendre la nourriture céleste entre ses mains.
(Silence.)
SYGNE (Avec un sourire amer qui s'accentue peu à peu.)—... Si sainte?
MONSIEUR BADILON.—Et quel plus grand amour y a-t-il que de donner sa vie pour ses ennemis?
SYGNE (Sourire).
MONSIEUR BADILON.—Est-ce que vous ne vous êtes pas jetée au devant de votre époux pour le couvrir?
SYGNE, presque indistincte.—Trop bonne...
MONSIEUR BADILON.—La mort? Que dites-vous?
(Il se penche sur elle.)
SYGNE (Elle agite les lèvres).
MONSIEUR BADILON.—«Une chose trop bonne pour que je la lui eusse laissée.»
Et pensez-vous connaître vos intentions mieux que Dieu lui-même?
(Silence.—Elle commence à respirer péniblement.)
Mais je sais que déjà vous lui avez pardonné.
(Silence.—Signe que non.)