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L'otage: Drame en trois actes

Chapter 8: SCÈNE I
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About This Book

A three-act drama set largely in an old abbey follows the arrival of a troubled stranger who seeks shelter and confession, forcing the household to confront duties of hospitality alongside political and personal obligations. Intimate scenes of bookkeeping, prayer and domestic care intersect with stormy moral debates that reveal competing loyalties and the cost of mercy. The work deploys liturgical imagery and austere detail to examine sacrifice, faith, and the tension between public authority and private conscience.

[1] Elle parle d'une voix claire et mélodieuse, avec quelques notes d'une sonorité étrange et presque pénible.

[2] Il parle sans hâte, d'une voix toujours égale et un peu basse, et comme mesurée.


SCÈNE II

Un serviteur a ouvert les volets et la pièce tout entière apparaît. Le petit jour.

Il fait grand vent et il pleut à verse. La pluie flaquée avec violence ruisselle sur les carreaux. De grands arbres dont les branches touchent presque les fenêtres assombrissent la pièce. On entend par intervalle le cri âpre d'une girouette rouillée. Un chien au poil hérissé est couché devant la porte d'entrée.

Soudain un panneau de la bibliothèque s'écarte, découvrant pendant un moment l'ouverture d'une porte secrète. On aperçoit dans le fond la flamme d'un cierge et le coin d'un autel couvert de sa nappe avec le Missel. Entre un vieillard en soutane noire, la tête coiffée d'une calotte blanche.


LE PAPE PIE.—Mon fils, que la paix soit avec vous. C'est moi.

COUFONTAINE qui était debout, pensif à l'une des fenêtres, se retourne vivement et s'agenouille devant le vieillard qui lui donne sa main à baiser.

COUFONTAINE, relevé.—Saint Père, mangez et buvez, car la route a été longue et rude jusqu'ici, et votre repos court jusqu'à cette messe matinale.

LE PAPE PIE.—Quel est ce pain que vous voulez me donner à manger?

COUFONTAINE.—Un pain de loyale farine. Une maison chrétienne vous abrite.

LE PAPE PIE.—J'ai reconnu un bien ecclésiastique.

COUFONTAINE.—C'est ici l'abbaye des Cisterciens de Coûfontaine, que mes pères ont fondée et nourrie.

Ma cousine

Sygne l'a achetée sous dispense, le château étant brûlé,

Dormant brûlé, pour la dérober à la destruction, la gardant aux mains légitimes.

LE PAPE PIE.—Elle est cette pieuse jeune femme que j'ai communiée cette nuit?

COUFONTAINE.—Et je suis le Vicomte Ulysse Agénor Georges de Coûfontaine et Dormant, lieutenant du roi Louis en France pour Champagne et Lorraine.

LE PAPE PIE.—Quel est cet acte violent? Pourquoi m'avez-vous enlevé de ma prison?

COUFONTAINE, tirant un papier de sa poche.—Ordre signé de l'Empereur. C'est moi qui me suis chargé de l'exécuter,

Le porteur se trouvant empêché.

La chose a été faite comme il faut. Moscou est loin. Eh, qui n'honorerait une telle signature?

Une vraie traite en blanc sur tout l'Empire. Ils m'ont tous obéi comme à un ange du ciel.

(Il tend le papier au Pape qui le lit en silence et le lui rend)

Ainsi à moi tout seul j'ai tiré Pierre de sa prison.

LE PAPE PIE.—Je vous remercie, mon fils.

COUFONTAINE.—Vous êtes ici en sûreté. Qui viendrait vous chercher dans ce coin de la Marne?

C'est ici une vieille demeure secrète à l'écart,

Avec des sorties secrètes par les bois sur trois routes et deux vallées,

Pleine de caches et d'issues.

Je m'en suis servi bien des fois dans cette guerre que je fais.

LE PAPE PIE.—Et c'est de vous maintenant que Nous sommes le prisonnier?

COUFONTAINE.—Il est vrai. Mon père, vous êtes le prisonnier de votre fils.

Et je vous dirai comme Jacob quand il tenait l'ange si ferme:

Je ne vous lâcherai point que vous ne m'ayez béni.

LE PAPE PIE.—Pauvre enfant! vous voyez que Nous sommes capture difficile.

COUFONTAINE.—C'est Dieu même qui vous donne au Roi de France.

LE PAPE PIE, se tournant gravement vers le crucifix.—Ave, Domine Jesu.

COUFONTAINE.—C'est Notre-Seigneur-de-devant-Rheims, et le Roi lui ôtait son chapeau quand il allait se faire sacrer.

LE PAPE PIE.—Quelles nouvelles de toute la terre?

Car aucun bruit ne pénétrait jusqu'à Nous dans notre prison.

COUFONTAINE.—L'Usurpateur est à Moscou.

Il n'y a aucun bruit sur la terre que le pas des armées sur les routes et le roulement des roues qui roulent vers l'Orient.

Là-bas on dit qu'il y a eu je ne sais quoi,

Des villes de bois qui brûlent, une victoire vaguement gagnée. L'Europe est vide et personne ne parle sur la terre.

Il n'y a que l'attente du monde comme un homme surmonté et surchargé.

LE PAPE PIE.—Et c'est de Moscou que l'Empereur a trouvé le temps de penser à Nous, vieillard?

COUFONTAINE.—Vous êtes le refus de Dieu dans le silence de tous les hommes.

LE PAPE PIE.—Quel est ce fort de Joux dont parle votre lettre?

COUFONTAINE.—Une casemate dans la neige d'où l'on ne ressort pas.

LE PAPE PIE.—Il a plu à Dieu de nous retirer de la main ennemie.

COUFONTAINE.—Ensuite

Quelque conclave réuni au milieu des baïonnettes,

Quelque cardinal Fesch ou Maury

Fait pape, comme il a fait rois ses frères,

Aumônier du Grand Empereur.

LE PAPE PIE, levant le doigt.—Il y avait sur les routes de Judée des possédés qui, dès qu'ils voyaient Notre-Seigneur, se jetaient devant lui en pleurant et en criant.

Et tout en le poursuivant avec des injures et des pierres, ils ne cessaient de répéter: Jésus de Nazareth, pourquoi nous persécutes-tu?

Ainsi pendant tous les siècles les hommes impies avec le Vicaire du Christ.

Il n'y a plus de paix pour les hommes depuis qu'il est apparu entre eux comme une personne dénuée.

Ils arrangent entre eux de petits pactes pour un jour qu'ils appellent lois, sociétés, constitutions, états, royaumes,

Selon la puissance qui leur est donnée pour un jour et qui est bonne et bénie en elle-même.

Et ils pensent qu'ils ont arrêté la marche du monde, réglant toute chose pour toujours avec leur volonté particulière,

Et parce qu'ils ne savent là-dedans quelle part au juste Lui faire, il arrive qu'ils se mettent en colère contre Dieu

Qui ne veut point part.

(Il se tourne gravement vers le Christ)

Il est nu sans aucune chose qui lui appartienne.

(Silence)

Et ils voudraient L'arrêter et L'emprisonner, avec des règles et des barrières, des libertés et des concordats.

Et Notre devoir est de Nous prêter à leur fantaisie, comme un pêcheur sur la mer qui s'arrange du temps qu'il fait, n'en ayant point le choix.

Pour le bien des âmes, jusques au point permis.

—Et pour cet Empereur d'aujourd'hui, il est comme un enfant gâté que l'on contrarie.

Il fait le maître et il ne sait pas qu'il est un de mes pauvres enfants comme tous les autres.

Vainqueur des hommes, comme il dit, voyez-le aujourd'hui qui veut fixer et contraindre Dieu et le mettre de son parti, prenant son vicaire comme otage.

Ne comprenant point pourquoi il a plu au

Tout-Puissant de se faire représenter par ce qu'il y a au monde de plus faible,

Ce Vieillard que l'on nourrit d'un peu de miel et de poisson, ce pauvre sot prêtre qui ne sait rien que son catéchisme

Et parce qu'il ne sait quoi Nous donner, le voilà qui Nous prend même ce que Nous avons,

Les biens de Notre charge, la vigne de Naboth, le patrimoine de Pierre, l'anneau même du Pêcheur à Notre doigt,

En sorte que Notre-Seigneur est de nouveau sur la terre sans lieu comme aux jours de Galilée, et dans sa propre maison comme un captif et comme une personne tolérée;

Et Notre vie: comme si celui-là vivait qui est enseveli avec le Christ.

(Violent coup de vent qui ébranle la maison. Sifflements et beuglements. Une nappe d'eau ruisselle sur les quatre croisées. Le pape frissonne et s'enveloppe plus étroitement dans son manteau, regardant avec effroi autour de lui).

COUFONTAINE.—Ce n'est pas le soleil de Tivoli et la brise des monts Sabins.

LE PAPE PIE.—Une farouche demeure pour cette jeune femme seule qui l'habite.

COUFONTAINE.—Elle a un toit sur sa tête et ce pays est le sien.

Je ne vois pas ce qu'elle peut demander davantage.

Plût au ciel seulement que je fusse toujours sec la nuit et que j'eusse toujours la bonne terre de mon pays à mes bottes!

—C'est ici notre grande averse de septembre qui balaye la moisson et qui amollit la terre pour le labourage.

(Nouveau coup de vent)

LE PAPE PIE, à demi-voix.—Priez pour que votre fuite ne soit pas en hiver ou par un jour de sabbat.

COUFONTAINE rêvant.—Cela me rappelle l'ancien temps, la grosse mousson de Pondichéry qui nous débarrassait des frégates anglaises.

LE PAPE PIE.—Où sont les anciens maîtres de cette demeure?

COUFONTAINE.—Ils ne l'ont point quittée, ils n'ont point violé la clôture.

Ils sont rangés côte à côte en bon ordre, les pieds joints, dans le jardin conventuel, les six prêtres, les huit novices et les douze convers.

L'abbé au milieu avec le prieur à sa droite et tous les autres suivant le temps de leur profession.

Par les soins de mon frère de lait et de leur ancien novice qui conduisit leur exécution,

L'an de grâce mil sept cent quatre-vingt-treize,

Toussaint Turelure, fils du bûcheron et sorcier Turelure, aujourd'hui baron de l'Empire et préfet de la Marne,

Dans le domaine de qui j'ai conduit Votre Sainteté

LE PAPE PIE.—Nous irons prier sur les restes de ces martyrs.

(Le chien dresse la tête et se lève tout droit contre l'une des fenêtres).

COUFONTAINE.—Tout beau, tout beau, Sylla!

Qu'y a-t-il, ci-devant chien? C'est le nom de mon frère Toussaint qui te fait ainsi montrer les dents en silence?

Qui nous viendrait ici par une telle tempête?

(Il écoute. Le chien retombe sur ses pattes).

COUFONTAINE montrant la table servie.—Mangez, Saint-Père.

(Le pape se met à table. COUFONTAINE se tient debout respectueusement à son côté, le servant. Le chien est allé se recoucher dans un coin).

COUFONTAINE.—La bête est d'humeur sombre et il ne faut pas jouer avec elle.

C'est moi qui lui ai appris à ne pas parler.

Nous avons passé ensemble bien des heures, bien des jours et bien des temps sans jour, (la montre même éteinte à cause de son bruit),

Tapis dans quelque recoin précaire, dans quelque noire piécette,

Moi n'ayant avec moi que ce corps de bête, cette pauvre fidélité obscure.

Devenant un peu chien, comme lui un peu aristocrate.

(Pause)

Nous savons ce que c'est que le danger continuel.

(Il rêve)

C'est là que j'ai bien compris les ancêtres, les seigneurs épars de nos fères et de nos villes mérovingiennes,

Ils vivaient de la maigre nouaille vermineuse, ravagée de lapins et de sangliers, du carré de terre noire et pleine de chicots que l'on semait, toute chaude encore comme une galette du feu qui l'avait défrichée.

Comme le poisson de proie dans un trou d'eau, comme l'araignée dans sa toile gluante.

Ils passaient la nuit et le jour à écouter, sensibles à l'homme et au gibier, embusqués sous la fraîche verdure tremblante mélangée de brume.

Qui leur communiquait les odeurs et les bruits ainsi qu'une eau subtile.

LE PAPE, ayant fini de manger se lève et fait le signe de la croixDeo gratias! Je vous remercie, mon fils, pour ce repas.

COUFONTAINE.—Rude accueil pour le plus grand roi de la terre!

Du moins vous êtes loin ici de M. le Comte de Chabrol, et du noble Borghèse, et du chrétien Portalis.

Votre Sainteté est en paix pour ces quelques jours.

LE PAPE PIE.—Où voulez-vous me mener?

COUFONTAINE.—En Angleterre où est le Roi de France.

LE PAPE PIE.—Mon enfant, ne Nous faites pas ce tort de remettre le Pape aux mains des hérétiques.

COUFONTAINE.—C'est pour eux que vous êtes ici, refusant de leur être fermé.

LE PAPE PIE.—Il est vrai. Comment donc me laisserais-je interdire de mes propres enfants?

COUFONTAINE.—La prison ne vous en sépare-t-elle pas?

LE PAPE PIE.—Où est la croix, là ne cesse pas l'Eglise.

COUFONTAINE.—Venez et soyez libre.

LE PAPE PIE.—Je ne veux pas être libre entre les morts.

COUFONTAINE.—Où vous conduire où César ne soit pas?

LE PAPE PIE.—Où est Pierre sur les os de qui je suis Pierre à mon tour.

COUFONTAINE.—A Rome, dites-vous?

Votre place y est prise par un préfet.

LE PAPE PIE.—Sur la terre, mais non pas au dessous où j'attends. Que les Catacombes de nouveau reçoivent le salut de tous les hommes!

Trois siècles a duré l'attente de l'Eglise. Et moi, ne puis-je attendre trois jours avec le Christ?

COUFONTAINE.—Laissez Rome et retrouvez l'univers.

LE PAPE PIE.—Où est le fondement là est Pierre.

COUFONTAINE.—Pierre dans sa vieillesse eut les mains liées et fut conduit où il ne voulait pas aller.

LE PAPE PIE.—Mon enfant, voici Nos mains et béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!

COUFONTAINE.—Pourquoi ne vouloir obéir qu'à la force, lorsque l'amour vous appelle?

LE PAPE PIE.—L'autre volonté me retient de cette Eglise dont je suis l'époux indissoluble.

COUFONTAINE.—La pierre du monde ne servira-t-elle qu'à confirmer César?

LE PAPE PIE.—Elle est celle-là aussi contre qui s'est brisé le pied de l'idole hétérogène.

COUFONTAINE.—Saint Père, êtes-vous avec nous ou contre nous?

LE PAPE PIE.—Question que j'ai entendue souvent à Savone.

COUFONTAINE.—Mais nous sommes les fils demeurés fidèles et quel loyer avons-nous de notre obéissance?

LE PAPE PIE.—O fils aîné, que vous donner? car l'Enfant prodigue Nous a tout pris.

COUFONTAINE.—Certes, vieillard, il fallait que votre vue fût basse à cause du grand âge.

Quand vous avez béni le bouc au lieu de l'ouaille.

LE PAPE PIE.—Ne pouvais-je oindre un tel front

Quand Jésus même a baisé les pieds de Judas?

COUFONTAINE.—Saint Père, laissez-moi vous parler, expliquons-nous,

Puisque vous êtes ici et que je vous tiens avec moi, vicaire de Dieu,

Car j'en ai gros à vous dire, comme un jeune homme qui parle à son père confesseur, une fois par an.

Et d'ailleurs n'êtes-vous pas à nous tous? et une seule brebis est autant pour vous que toutes les autres ensemble.

Et dire que je me confesse tous les jours, non: la vie que je mène n'est pas celle d'une nonnette? Quand le Roi sera revenu, nous mettrons notre chemise blanche.

—Pourquoi nous scandalisez-vous comme Dieu?

Il abaisse les bons et il élève les méchants. Ça, ce sont ses voies et il n'y a rien à Lui dire.

Mais vous, vous êtes un homme. Capable de parler, n'avez-vous pas à nous répondre? Ou qui interrogerons-nous?

Ce qui est bien et mal pour nous ne l'est-il pas pour le pape? et le succès fait-il une différence?

Est-il bien qu'un homme prenne ce qui n'est pas à lui?

Et ce brigand qui vous a pris Rome, n'avait-il pas pris la France à son roi?

LE PAPE PIE.—Le monde peut se passer d'un roi, mais non point du Pape.

COUFONTAINE.—Peut-il se passer du droit? et le droit pour un homme est-il de ce qu'il a ou de ce qu'il n'a pas?

LE PAPE PIE.—L'homme n'a rien qu'il n'ait de Dieu seul.

COUFONTAINE.—Combien donc son avoir n'est-il pas sacré? Etre et avoir, ce sont les deux premiers verbes dont tous les autres sont faits.

La chose que l'on a est appelée le bien.

L'homme n'a rien qu'il n'ait de Dieu seul et dont il ne dispose entièrement.

Selon le mode du donateur, Dieu n'ayant fait aucune chose

Sans un homme pour l'achever et la conserver, en sorte que pour elle

Ce n'est pas être de ne pas être à lui.

Et qui ne sait point conserver son bien, je le veux, qu'un autre le lui prenne,

Comme Louis occupe le siège de Charles et de Clovis: de quoi je n'ai point grief.

LE PAPE PIE.—Et comme cet homme nouveau s'est assis à la place vacante.

COUFONTAINE.—Non point assis, mais vous le voyez inquiet et debout!

Saint Père, ce n'est point contre un homme que je viens vous demander la foudre,

Mais contre tout ce droit nouveau, car le droit pour l'homme est-il de ce qu'il a ou de ce qu'il n'a pas?

Vous avez entendu cette doctrine avec horreur.

Que tout chacun tient le même droit pareillement de propre nature,

En sorte que celui des autres est un tort qui lui est fait.

Ainsi il n'y a plus rien à donner. Voici qu'il n'y a plus rien de gratuit entre les hommes.

Est-ce que cela est approuvé par Dieu?

LE PAPE PIE.—C'est pour me poser des questions, pauvre vieillard, que vous vous êtes jeté sur moi comme un aigle?

COUFONTAINE.—Répondez qui avez autorité, car il est peine de faire son devoir dans la nuit.

LE PAPE PIE.—Le devoir est des choses prochaines sur lesquelles il n'y a point doute.

COUFONTAINE.—Qu'y a-t-il de plus prochain de moi dans la nuit que ma propre pensée?

Un homme pourchassé qui pense seul toute une nuit dans un fossé,

Toute une nuit de pensées sous la pluie, cela fait un noir café!

LE PAPE PIE.—Il faut dire son chapelet quand on ne dort pas et ne pas ajouter la nuit

Au jour à qui sa propre malice, suffit.

COUFONTAINE.—J'ai un chapelet dans mon cœur à dire quand je ne dors pas, grain par grain,

Les têtes coupées de mon père et de ma mère et de tous les miens.

Nous survivons seuls, Sygne et moi.

LE PAPE PIE.—Quelle est donc votre nuit où vous avez de telles lumières brillantes?

COUFONTAINE.—Elles nous montrent le terme et non pas le chemin.

LE PAPE PIE.—Ne vous mettez pas en peine de beaucoup de choses quand une seule suffit,

Considérant ces beaux lys du ciel qui ne travaillent ni ne filent.

COUFONTAINE.—Ceux de la terre sont-ils fanés pour toujours?

LE PAPE PIE.—La terre le sait qui garde le caïeu.

COUFONTAINE.—Mais moi, tant que je suis vivant, il me faut bien que je travaille et file mon fil,

Et voici que je n'ai plus ma terre avec moi et le monde de qui je suis m'a été retiré,

Où la mission des miens m'avait été continuée qui est de servir en commandant.

Je regarde autour de moi et il n'y a plus de société entre les hommes,

Mais seulement la «loi» comme ils disent, et le texte imprimé à la machine, la volonté inanimée, idole stupide.

Où est le droit il n'y a plus d'affection.

Et la loi de Dieu était dure dont nous avons été libérés par Jésus-Christ. Que sera-ce de la loi des hommes?

Quelle société, où chacun croit qu'elle est aux dépens de sa propre charte? et la force ne peut remplacer le sacrifice.

Comme vous le voyez avec cet homme qui dès qu'il a pris une chose est obligé de prendre tout le reste,

Et de reconquérir le monde à chaque instant pour assurer un seul pas.

LE PAPE PIE.—Nous n'avons pas ici une habitation permanente.

COUFONTAINE.—N'avons-nous pas le devoir cependant de chercher et de maintenir en toute chose le mieux?

N'est-il pas écrit que tout pouvoir vient de Dieu? Il ne vient donc pas des hommes.

Je ne le compare pas à une épée, mais à un baume dont le chef est oint et dont tout le corps est persuadé.

C'est pourquoi nos rois étaient consacrés sur la France comme des évêques,

Sacrés au front avec le chrême des évêques, communiant sous les deux espèces,

Oints d'une onction toute propre sur les épaules et au pli des bras,

Ordonnés pour le commandement qui est de force dans la suavité.

L'ampoule sainte n'a-t-elle plus en elle de confirmation?

LE PAPE PIE.—Vous le savez qui avez vu ce saint roi mourir.

COUFONTAINE.—La vertu d'un roi n'est pas de mourir.

LE PAPE PIE.—Mais un saint est plus aux yeux de Dieu que beaucoup de rois et de royaumes.

COUFONTAINE.—N'est-ce point une des prières du Pater chaque jour que le règne arrive?

LE PAPE PIE.—C'est donc qu'il n'est pas arrivé.

COUFONTAINE.—Toutes choses n'arrivent-elles pas pour nous en figure?

LE PAPE PIE.—La figure de ce monde passe.

COUFONTAINE.—Mais celle de Dieu passera-t-elle?

LE PAPE PIE.—Elle ne passe point tant que la croix subsiste.

COUFONTAINE.—Père! Père!

Les temps de la foi sont finis,

Foi en Dieu, foi du vassal en son lige,

Le Roi image de Dieu à qui seul obéissance est donnée à Lui seul due.

Maintenant recommence la servitude de l'homme à l'homme de par la force plus grande et la loi,

Ainsi qu'au temps de Tibère, et ils appellent cela liberté.

LE PAPE PIE.—L'image de Dieu qui s'est retirée à Dieu,

Et de qui Dieu se retire, elle n'est plus qu'un simulacre païen.

COUFONTAINE.—Tout de même un roi, c'est un homme, mais la pure idole, c'est l'idée,

Le tyran solidifié pour toujours, la chose faite et qui n'est jamais née.

Ces gens de loi qui pensent que tout se règle par un contrat!

LE PAPE PIE, à demi-voix.—Reprenant cet ancien chirographe qui avait été attaché à la croix.

COUFONTAINE.—Que dites-vous? Je ne vous entends pas.

LE PAPE PIE.—Et Nous, Nous vous voyons à peine. Il fait sombre dans cette bibliothèque. Nous sommes vieux, mon fils, et Notre vue est basse.

Pour vous, vous êtes un jeune homme, et vous êtes libre, n'ayant point femme ni enfants,

Habitué au libre horizon, ce que l'œil voit, le pied vous y porte hardiment,

Mais, Nous, prêtre suprême, qui portons tous les peuples sur Notre cœur jour et nuit comme les pierres de l'ancien pectoral,

Le pas plus prompt ne nous est pas permis.

Ce n'est pas la lumière de l'esprit qui Nous guide, mais celle de la conscience,

Faible feu, patiente lueur,

Qui ne nous montre point le convenable, mais le nécessaire, et non point le futur mais l'immédiat.

COUFONTAINE.—Venez avec moi. Videz le monde de votre présence.

Rendez à César pour un temps ce lâche monde qui accepte le coin de César.

LE PAPE PIE.—Je ne puis m'excommunier de l'univers.

COUFONTAINE.—Déliez-nous de notre captivité.

LE PAPE PIE.—Je ne puis que vous absoudre.

COUFONTAINE.—Tout pouvoir ne vous a-t-il pas été remis de lier et de délier?

LE PAPE PIE.—Pierre lui-même ne put se délier, et il est éminemment appelé Esliens.

COUFONTAINE.—Est-ce cette lumière en vous qui dit Non?

LE PAPE PIE.—Où est Pierre, je suis. Il n'est pas du pape d'errer.

COUFONTAINE.—Mais à Rome, vous retrouverez la main-forte.

LA PAPE PIE.—La force seule m'absout de la nécessité.

COUFONTAINE.—Me faut-il donc l'employer moi-même?

LE PAPE PIE.—Il est écrit: Tu honoreras ton père et ta mère.

COUFONTAINE.—Ou, seulement, me retirerai-je?

(Le Pape se tait. Bruit de la pluie) Il rêve:

L'eau tombe,

Effaçant avec la même patience

L'année qu'elle a mise à la mener à son point,

Préparant la terre comme une sépulture, l'immense ensevelissement des graines.

Et pour nous, quoi que nous fassions, la chose qui doit être s'en arrange.

(Tout haut)

Saint-Père, comprenez que c'est de votre cause surtout qu'il s'agit.

Pour nous autres, ce que je viens de faire suffit:

La violence que l'on vous a faite a été manifestée et notre bonne volonté propre:

Que vous soyez présentement sauvé ou repris,

Il y a avantage des deux parts.

(Le Pape se tait, comme n'entendant pas)

M'entendez-vous, Saint-Père?

LE PAPE PIE.—Ne disiez-vous pas que vous nous laisseriez ici ces quelques jours?

COUFONTAINE.—Mais combien, je ne sais au juste. Il me faut penser et voir.

LE PAPE PIE.—Laissez à Dieu le temps de nous donner conseil, à tous deux.

COUFONTAINE.—Votre Sainteté est bien lasse?

LE PAPE PIE.—Lassitude du corps, lassitude de l'âme plus grande! Laissez-Nous ces quelques jours de repos, mon fils.

Il est dur pour un pauvre moine de préférer sa propre volonté.

Non meam, Domine. Non pas la mienne,

Non pas la mienne, Seigneur, mais la Vôtre.

(Il parle lentement, comme distrait et absorbé)

Ut quid persequimini me sicut Deus, vos saltem amici mei?

Pourquoi me persécutez-vous, mes frères évêques?

Cardinaux, conseillers du Vicaire de Dieu, est-ce pour cela que je vous ai ouvert la bouche?

Vous voyez qu'il n'est pas en notre pouvoir de faire autrement.

(Silence. Le Pape peu à peu penche la tête sur sa poitrine et s'assoupit)

COUFONTAINE, se tournant vers le crucifix.—Seigneur Dieu, si toutefois Vous existez, comme ma sœur Sygne en est sûre, je Vous apporte cet innocent qui s'endort entre Vos bras.

Il ne s'agit plus de rester caché; c'est de Vous qu'il s'agit, je vous ai forcé à paraître.

Le Corse n'a plus cet otage entre les mains. J'ai rétabli les plateaux de la balance. Décidez donc dans Votre liberté.

Tout est bien tiré au clair,

Tout va se passer en spectacle aux hommes et aux anges.

Moi, quoi que Vous fassiez, j'ai pris mes sûretés.

Puisque l'on repousse ma main, je la retire.

Si le vieillard s'échappe, c'est moi qui l'ai sauvé.

Et si l'ogre le reprend, le scandale est maintenant public, qu'il s'attache cette meule au cou.

(Il sort)


ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I

Même décor qu'au premier acte. L'après-midi du même jour. Le soleil entre gaiement dans la pièce.

SYGNE, TURELURE. C'est un grand homme légèrement boiteux; le nez étroit et très busqué se dégageant du front sans aucun rentrant, un peu à la manière des béliers.

Le café est servi sur une petite table.


LE BARON DE TURELURE.—Ce bon café n'a pas poussé sur un chêne et voilà un coquin de sucre qui est trop blanc pour ne pas venir de chez les nègres.

SYGNE.—Excusez-moi. Vous m'avez prise au dépourvu. Je n'ai pas eu le temps de me procurer de la mélasse et de la chicorée.

LE BARON TURELURE, buvant son café.—Vous êtes excusée!

Pensivement, faisant chauffer un petit verre d'eau-de-vie dans le creux d'une large main. (Il flaire de temps en temps l'eau-de-vie et ne la boit pas. Il ne prendra qu'une seule gorgée de café.)

Heureux terme d'un repas excellent.

Que me parlez-vous d'une réception improvisée? Peste!

Quel ordinaire, en ce pays perdu!

Ma mère a laissé d'honorables élèves à vos fourneaux.

Pauvre femme! Il y avait longtemps que je n'avais goûté de sa cuisine.

SYGNE.—Ma chère Suzanne!

LE BARON TURELURE.—Vous m'excuserez de ne pas m'attendrir?

Toute la haine qu'elle avait pour son mari, la sainte femme l'avait reportée sur moi.

Général, préfet, baron, ah mon Dieu, cela ne l'éblouissait guère!

Cette fille d'un garde-chasse épousant un braconnier, le premier feu jeté, cela devait mal finir.

Le moment venu, nous avons pris parti chacun de notre côté.

Et me voilà, gardant à la fois l'amour de l'ordre et l'instinct de la précaution,

(Il aspire l'air légèrement)

Avec le nez du chien de chasse qui reconnaît son gibier.

SYGNE.—Monsieur le préfet, c'est donc en partie de police que vous êtes venu chez moi aujourd'hui?

LE BARON TURELURE.—Quelle horreur! Est-ce qu'on entend rien de fâcheux de Coûfontaine?

Tout est calme dans nos bois comme au temps des moines.

Pas de diligences culbutées, pas d'histoires de réfractaires. On dirait que votre présence est une protection pour le pays.

(Il clôt un œil)

Evidemment cette tournée n'est qu'un prétexte. On ne peut rien vous cacher.

Mais ce que j'ai à vous dire est diablement pointilleux. Laissez-moi le temps d'amener cela. Comment dire? C'est une espèce de conseil, quoi, que je viens vous demander.

Et je revois toujours avec sensibilité ces lieux où j'ai passé mes jeunes ans.

SYGNE.—Monsieur le Préfet,

Je ne vous retrouve pas en moinillon, les mains dans les manches et la tête dans le capuchon.

LE BARON TURELURE.—C'est un habit commode.

Je me vois encore une nuit récitant matines avec un grand diable de lièvre que je venais de prendre au collet accroché tout chaud sous mon scapulaire.

Cela me changeait du maigre claustral.

Quelles bonnes chasses j'ai faites la nuit dans tous ces bois à l'affût avec mon vieux mousqueton! On ne me fera pas la barbe, j'en connais tous les passages.

Oui. Le maître des novices était vieux et j'avais une voix de trompette et bonne grâce au lutrin.

Pourtant j'ai fait ma coulpe ici même plus d'une fois aux pieds du père abbé.

SYGNE.—Suzanne ne me parlait jamais de vous.

LE BARON TURELURE.—C'était son idée que je fusse moine. Il paraît que j'avais je ne sais quoi à réparer.

Mon père l'épouvantait avec ses manières de vieux loup blanc, de «bête fausse» comme disent les gens, et sa façon de guérir les entorses en faisant une croix dessus avec le pouce du pied gauche.

Monsieur Badilon doit se souvenir de lui. Les curés en ce temps-là

Ne disaient jamais la messe sans passer la main sur la nappe pour s'assurer qu'on n'avait pas mis dessous quelque grimoire.

J'ai eu plaisir à le rencontrer tout-à-l'heure. C'est un bon compère et une bonne bouteille à l'occasion ne lui fait pas peur.

Je sais que vous le voyez souvent. Et pourtant c'est un bout de chemin de la cure jusqu'ici.

—Rien n'a changé, vous avez remis tout en place, tous ces vieux livres eux-mêmes. Il n'y a que ce Christ qui n'est pas beau.

—Vous avez fait une bonne acquisition au prix que l'on m'a dit.

Hé, hé! Les biens nationaux ont du bon.

SYGNE, avec intention.—C'est à vous que je dois celui-ci.

LE BARON TURELURE.—Je comprends ce que vous voulez dire.

Et je sais tout ce qu'on a raconté sur moi, mais c'est faux.

Ce qui est vrai est bien assez. Je les ai fait tuer par amour de la patrie dans le pur enthousiasme de mon cœur!

J'étais jeune alors et innocent, et solide sur mes deux jambes.

Il faut comprendre pour juger. Ah, c'était du sang que j'avais dans les veines et du sec!

Pas ce pâle jus de citrouille, mais de l'eau-de-vie bouillante telle qu'elle sort de l'alambic et de la poudre à canon,

Plein de colère, plein d'idées, et le cœur sec comme une pierre à fusil!

Puis ce biscaïen qui m'a cassé la patte m'a fait comprendre bien des choses.

Ces bons religieux! Ma foi, je ne leur en veux pas, et les voilà grâce à moi qui entrent dans la gloire et le calendrier,

Ni plus ni moins que Saint Eloi et Saint Stapin qui guérit le mal au ventre, dont on voit les images au mur chez le maréchal et le sabotier,

Eclairés tout-à-coup par la flamme qui jaillit sous le soufflet, par le feu d'une pipe qu'on allume avec un brin de fagot.

Cela vaut mieux que de faire bêtement son salut en mangeant des épinards à l'huile de noix! (Quelle saleté!)

—Et je vois encore notre précepteur quand il montait au lutrin.

Le sceptre au poing, ruisselant d'or, pareil au Dieu Apollon, et marchant dans sa majesté.

Et moi j'aurai ma place dans la légende comme le préfet Olibrius.

Voilà! Ils reposent tous maintenant le long du mur entre les potirons et les artichauts de Jérusalem.

SYGNE.—Vous me faites horreur.

LE BARON TURELURE.—Je le sais. C'est sur ce sentiment que notre amitié est fondée.

SYGNE.—Mais il n'y a pas d'amitié.

LE BARON TURELURE.—Il y a un intérêt réciproque.

SYGNE.—Mais vous êtes l'image de ce que je hais.

LE BARON TURELURE.—Image pathétique et endommagée!

SYGNE.—Vous pouvez me cacher votre âme tout au moins.

LE BARON TURELURE.—Comment alors me la guérirez-vous!

SYGNE.—L'os est cassé et mes simples ne vous remettront pas ensemble.

LE BARON TURELURE.—Vous avez ce devoir cependant de me bien faire.

SYGNE.—Un devoir envers vous?

LE BARON TURELURE.—Qu'est-ce qu'une génération? Ne suis-je pas né votre serf et le fils de votre servante?

Voici combien de temps que mon sang sert le vôtre?

Et vous, ne ferez-vous rien pour moi?

SYGNE.—Vous êtes le préfet et je suis votre administrée.

LE BARON TURELURE.—Je suis le préfet et je fais mon devoir de préfet.

Mais je suis un infirme aussi, de ces mauvais qui ont leur idée et qui ne veulent rien entendre.

SYGNE.—Il est juste que vous soyez infirme et malheureux.

LE BARON TURELURE.—Cela n'est pas juste alors que vous êtes là.

SYGNE.—Quel devoir ai-je envers vous?

LE BARON TURELURE.—Celui de toute votre race envers la mienne.

SYGNE.—Est-ce nous qui avons rompu le lien?

LE BARON TURELURE.—C'est vous, c'est nous. Nous vous servions et vous ne serviez plus à rien.

SYGNE.—Qu'avez-vous donc à me demander?

LE BARON TURELURE.—Je suis le fils de votre mère Suzanne. Ne soyez pas si dure avec moi!

Voilà que je reviens à mon coin de terre comme un blaireau à la patte cassée et les autres «bêtes fausses.»

Je le vois, il y a d'autres rapports entre les hommes que d'essayer d'avoir le meilleur l'un de l'autre et de payer ses contributions.

Comme les choses de la nature se prêtent assistance et si certaines plantes pour certains êtres seulement ont une vertu médicinale,

Pourquoi les hommes l'un vers l'autre n'auraient-ils pas un ordre naturel?

N'est-ce pas là une de vos idées? Vous voyez que je sais écouter.

SYGNE.—Encore un peu et vous voilà royaliste.

LE BARON TURELURE.—Eh là! Je pense à bien des choses.

L'empereur joue sa chance. Tout cela n'est pas sain et raisonnable.

Cet empire qu'il a entassé, c'est un butin. Cela n'a ni forme, ni mesure, ni sens.

Et le voilà maintenant en Russie! décrétant sur la Comédie Française du haut de la Montagne-aux-moineaux!

—Vous savez que le Pape s'est échappé de sa résidence?

SYGNE.—Que sait-on ici dans nos bois?

LE BARON TURELURE.—Enlevé, la chose est claire. Cueilli comme un baiser! comme une jeune fille par un dragon. C'est un coup impudent.

Il y a certaine main que je reconnais là.

Que m'importe! Les gens de Paris sont affolés, qu'ils se débrouillent!

Ce n'est pas chez moi que le vieillard a pu se réfugier.

SYGNE.—Puisse le Saint Père échapper à ses ennemis!

LE BARON TURELURE.—Ainsi soit-il! Mais à tout hasard, j'ai donné quelques petits ordres.

SYGNE.—Il ne tombera pas dans vos mains.

LE BARON TURELURE.—Tant pis. Il pourrait tomber plus mal.

SYGNE.—Cette police vous plaît?

LE BARON TURELURE.—Non pas, mais il faut faire ce qu'on fait.

SYGNE.—Vous vous croyez fort et fin, parce que vous prenez le vent et le courant.

Mais celui-là seul est solide qui s'appuie sur les choses permanentes.

LE BARON TURELURE.—Et quoi de plus permanent que le changement même.

SYGNE.—C'est en lui que nous fondons notre espérance.

LE BARON TURELURE.—Ce qui est mort...

SYGNE.—... Fait vie.

LE BARON TURELURE.—Mais la vie n'y rentrera pas.

SYGNE.—Ce devoir ne meurt pas que les hommes ont l'un envers l'autre.

LE BARON TURELURE.—N'est-ce point ce que nous appelions «fraternité?»

SYGNE.—Ce n'est qu'en un seul homme que tout un peuple peut être un.

LE BARON TURELURE.—L'enfant majeur n'est plus soumis à son père.

SYGNE.—Mais la femme reste toujours soumise à son époux.

LE BARON TURELURE.—Nous ne reconnaissons plus de vœux éternels.

SYGNE.—Triste liberté ainsi privée de son droit royal!

LE BARON TURELURE.—Qu'appelez-vous royal?

SYGNE.—Celui de faire, en se renonçant elle-même, un roi.

LE BARON TURELURE.—Que faites-vous de tous nos plébiscites.

SYGNE.—J'ai horreur de ce Oui adultère.

LE BARON TURELURE.—Les morts lieront-ils les vivants pour toujours?

SYGNE.—L'on ne naît qu'obligé à une forme certaine.

LE BARON TURELURE.—Nous pensons que l'homme vivant est maître de lui-même à tout moment, puissant de sa propre personne.

SYGNE.—Celui-là est sans foi, qui n'est capable de rien d'éternel.

LE BARON TURELURE.—Quoi de plus vain qu'un mariage stérile et inanimé?

SYGNE.—Ce serment ne peut être retiré que nous avons prêté à l'Evêque de la France.

LE BARON TURELURE.—Nous ne le reconnaissons pas.

SYGNE.—Qui n'est point époux sera esclave; qui ne veut point consentir sera contraint; qui n'est point membre de l'église sera serf de la loi.

LE BARON TURELURE.—La loi est la raison écrite.

SYGNE.—La raison de ceux-là qui l'ont écrite.

LE BARON TURELURE.—Nous avons proclamé le droit de l'homme à comprendre.

SYGNE.—Qui le comprendra lui-même?

LE BARON TURELURE.—Que voulez-vous dire?

SYGNE.—Qui rattachera les hommes ensemble?

LE BARON TURELURE.—Leur intérêt l'un à l'autre.

SYGNE.—La nature a des fins plus longues.

LE BARON TURELURE.—La nature encore! ô personne endoctrinée!

La tempête, comme celle qui soufflait cette nuit, c'est la nature aussi! Cette chose fanée qui ne peut plus vivre, c'est qu'elle n'est plus nécessaire. Le hasard n'est pas la nature.

SYGNE.—Votre raison l'est moins encore.

LE BARON TURELURE.—Un homme n'est pas une plante. Ce sont de fades comparaisons!

La raison est notre nature propre qui est un ordre supérieur.

Comprenez-moi un peu! Comprenez au moins avant de mépriser!

Laissez-moi dire ce qu'il y a à dire de mon côté!

SYGNE.—Dites.

LE BARON TURELURE.—Je suis sûr que je vous intéresse.

Je sais bien que je ne vous ferai pas changer d'idée, mais comprenez-moi au moins avant de me juger, ô, personne inclémente!

Et qui sait si je ne suis pas prêt à me convertir? Vidons cette question entre nous.

Et puis cela fait toujours un meilleur sujet de conversation que toutes ces diries d'âne et de chien!

Le chien de votre cousin, paraît-il! Un âne avec une vieille femme dessus, ou un prêtre. Cela n'a pas de sens commun. Chacun sait que Georges est en Angleterre. Tant mieux pour lui.

—Non.

Est-ce contre le Roi que la révolution a été faite, ou contre Dieu? ou contre les nobles, et les moines, et les parlements, et tous ces corps biscornus? Entendez-moi:

C'est une révolution contre le hasard! Quand un homme veut remettre son bien ruiné en état,

Il ne va pas s'embarrasser superstitieusement d'usage et de tradition, ni continuer à faire simplement ce qu'il faisait.

Il a souci de choses plus anciennes qui sont la terre et le soleil,

Se fiant dans sa propre raison.

Où est le tort si dans la république aussi, si dans cette demeure encombrée nous avons voulu mettre de l'ordre et de la logique, Faisant un inventaire général, état de tous les besoins organiques, déclaration des droits des membres de la communauté,

Et fond sur ces choses seulement qui sont évidentes à chacun?

SYGNE.—Tout sera donc réduit à l'intérêt.

LE BARON TURELURE.—L'intérêt est ce qui rassemble les hommes.

SYGNE.—Mais non point ce qui les unit.

LE BARON TURELURE.—Et qui les unira?

SYGNE.—L'amour seul qui a fait l'homme l'unit.

LE BARON TURELURE.—Grand amour que les rois et les nobles avaient pour nous!

SYGNE.—L'arbre mort fait encore une bonne charpente.

LE BARON TURELURE.—Pas moyen d'avoir raison de vous! Vous parlez comme Pallas elle-même, aux bons jours de cet oiseau sapient dont on la coiffe.

Et c'est moi qui ai tort de parler raison.

Il ne s'agissait guère de raison au beau soleil de ce bel été de l'An Un! Que les reines-claudes ont été bonnes, cette année-là, il n'y avait qu'à les cueillir, et qu'il faisait chaud!

Seigneur! que nous étions jeunes alors, le monde n'était pas assez grand pour nous!

On allait flanquer toute la vieillerie par terre, on allait faire quelque chose de bien plus beau!

On allait tout ouvrir, on allait coucher tous ensemble, on allait se promener sans contrainte et sans culotte au milieu de l'univers régénéré, on allait se mettre en marche au travers de la terre délivrée des dieux et des tyrans!

C'est la faute aussi de toutes ces vieilles choses qui n'étaient pas solides, c'était trop tentant de les secouer un petit peu pour voir ce qui arriverait!

Est-ce notre faute si tout nous est tombé sur le dos? Ma foi, je ne regrette rien.

C'est comme ce gros Louis Seize! la tête ne lui tenait guère.

Quantum potes, tantum aude! C'est la devise des Français.

Et tant qu'il y aura des Français, vous ne leur ôterez pas le vieil enthousiasme, vous ne leur ôterez pas le vieil esprit risque-tout d'aventure et d'invention!

SYGNE.—Il vous en reste quelque chose.

LE BARON TURELURE.—C'est ma foi vrai! et cela m'encourage à vous dire tout de suite ce que je suis venu pour vous dire.

SYGNE.—Je ne tiens pas à l'entendre.

LE BARON TURELURE.—Vous l'entendrez cependant.

Mademoiselle Sygne de Coûfontaine,

Je vous aime et j'ai l'honneur de vous demander votre main.

SYGNE.—Vous m'honorez, Monsieur le Préfet.

LE BARON TURELURE.—Que diable! Il n'y a pas de quoi devenir ainsi toute blanche, comme si je vous avais frappée au visage.

SYGNE.—Vous pouvez tout me dire, je n'ai pas de défenseur et je dois tout entendre.

LE BARON TURELURE.—C'est moi plutôt qui suis en votre pouvoir. Qu'avez-vous à craindre de ce triste éclopé?

SYGNE.—Je ne crains personne au monde.

LE BARON TURELURE.—Je le sais. Que vous êtes attrayante avec ces yeux étincelants et cette bouche serrée qui sourit, comme quelqu'un qui s'arme en silence!

Ah, je le sais, que je ne gagnerai rien sur vous et que tout est gardé!

Vous êtes la froideur même, la raison même, et c'est cela même qui me met le feu au sang, c'est cela même qui m'attire et me désespère.

Ce visage parfait et ce cœur composé, l'ange ovale!

Vous êtes assurée et triomphale, tout a sa place qui ne peut être une autre, tout est prompt et déterminé.

N'y a-t-il point de défaut dans ce cœur politique?

Ce n'est pas vous qui pour le sauver vous pencheriez vers le condamné à mort et le prendriez dans les bras!

Mon corps est rompu, mon âme est dans les ténèbres et je tourne vers vous mon visage plein de crimes et de désespoir!

SYGNE.—Comment osez-vous me parler ainsi?

LE BARON TURELURE.—J'ai osé d'autres choses plus fortes.

Si l'on n'osait que des choses raisonnables, le Roi serait encore sur son trône.

Me voici comme le peuple de Paris quand il se jetait aux grilles de Versailles avec fureur, appelant le Roi et la Reine!

SYGNE.—Leur sang et le nôtre ne vous suffit-il pas?

LE BARON TURELURE.—C'est l'âme même que je veux fléchir!

C'est une armée qu'on enfonce que je veux avoir encore, c'est la panique d'une armée qui cède que je veux voir dans ces beaux yeux sévères!

SYGNE.—Vous ne verrez rien de tel.

LE BARON TURELURE.—Je ne sais. Il faut que cela finisse.

Voilà dix ans que nous vivons face-à-face, et, il faut que je l'avoue,

C'est vous qui avez eu le meilleur.

Vous lisez tout dans mes yeux et jamais je ne trouve votre regard en défaut.

Vous obtenez tout de moi et moi je n'ai rien de vous. Ah! le vieil esclavage de ma mère continue!

Il fallait que je vous parle à la fin. Ne faites pas l'étonnée.

SYGNE.—Monsieur le Baron, il est vrai.

J'ai toujours trouvé en vous un homme bienveillant et courtois.

LE BARON TURELURE.—J'ai fait ce que j'ai pu.

SYGNE.—Vos conseils m'ont été précieux, votre patronage inestimable.

Je me reproche d'en avoir abusé.

LE BARON TURELURE.—Le profit a été pour nous deux.

SYGNE.—Pourquoi détruire ce qu'il y avait entre nous de possible? Laissons les choses où elles sont. Est-ce qu'il est en mon pouvoir d'être à vous?

LE BARON TURELURE.—Sygne,

Est-ce qu'il est en mon pouvoir de ne pas vous désirer?

SYGNE.—Il ne faut désirer que les choses raisonnables.

LE BARON TURELURE.—La raison est de s'arranger des faits comme on peut.

Et le fait est là que je vous aime, à quoi je ne peux rien.

La nature en sait plus long que vous et moi.

Et si je vous aime, c'est qu'il y a tout de même en vous quelque chose qui est capable d'être aimé par moi.

J'irai donc à vous directement. Quand les instincts parlent si fort,

Plus qu'une chose à faire pour un homme! c'est d'en prendre le commandement et de marcher à leur tête,

Faisant la demi-conversion par le flanc gauche.

SYGNE.—Mais quelles raisons de me parler de cela aujourd'hui?

LE BARON TURELURE.—Fortes et pertinentes.

SYGNE.—Laissez-moi le temps de réfléchir, avant que je vous donne réponse.

LE BARON TURELURE.—Je le regrette, non. Il faut me répondre sur l'heure.

N'essayez pas d'être la plus maligne avec moi.

SYGNE.—Vous savez que c'est peu de chose de dire que je ne vous aime pas.

LE BARON TURELURE.—Mademoiselle, il est trop difficile de savoir ce qui vous plaît.

Quand nous culbutions les kaiserliks à la baïonnette, cela ne leur plaisait pas davantage.

SYGNE, le considérant.—Vous n'êtes pas agréable à voir.

LE BARON TURELURE.—Je ne suis pas agréable mais utile.

Dans quel mauvais cas vous a-t-on mise? C'est le ciel, je vous dis, qui m'envoie pour vous sauver tout exprès!

Et non point vous seulement. Mais le sort de votre roi et de votre religion.

Et de votre cousin lui-même, ce héros antique, notre vaillant Agénor.

Qui sait si vous ne le tenez pas en ce moment entre vos doigts délicats?

Ne me prenez pas pour un fanatique. La France d'abord. Je suis l'homme du possible.

Que chacun fasse son devoir comme moi, et cela ira!

Le roi lui-même, il ne me fait pas peur, le jour qu'il me prendra pour ministre.

SYGNE.—Pourquoi me parlez-vous de mon cousin Georges?

LE BARON TURELURE, d'une voix tonnante.—Parce qu'il est ici et que je le tiens à la gorge.

SYGNE.—Prenez-le donc si vous en êtes capable.

LE BARON TURELURE.—Son sort vous est-il indifférent?

SYGNE.—Voici longtemps que nous avons fait notre pacte avec la mort.

LE BARON TURELURE.—Que m'importe votre cousin et ses farces misérables.

SYGNE.—Que m'importe le citoyen Turelure et ses ruses misérables?

LE BARON TURELURE.—J'ai en main de meilleurs otages.

Vous ne dites rien.

SYGNE.—Que sais-je de vos rêveries de gendarme?

LE BARON TURELURE, à voix basse.—Sygne, sauve ton Dieu et ton Roi.

(Il la regarde fixement).

SYGNE, de même.—Non, non, vilain boiteux, je ne suis pas pour toi!

LE BARON TURELURE.—Je vous jure que je suis venu ici sachant ce que je faisais.

SYGNE.—Faites donc ce que vous avez à faire au plus vite.

LE BARON TURELURE.—Vous auriez tort de douter de moi. Vous savez que je tiens ma parole.

SYGNE.—Ne doutez donc pas de la mienne davantage.

LE BARON TURELURE.—Sygne de Coûfontaine, qui faites l'orgueilleuse,

Je vous achèterai et vous serez à moi.

SYGNE.—Ne pouvez-vous prendre mes biens gratis?

LE BARON TURELURE.—Je prendrai la terre et la femme et le nom.

SYGNE.—Vous me prendrez, Toussaint Turelure?

LE BARON TURELURE.—Je prendrai le corps et l'âme avec lui.

Vos pères seront mes pères et vos enfants seront mes enfants.

SYGNE.—L'amour aura fait cette merveille.

LE BARON TURELURE.—La justice du moins, car voyez de quel prix je veux vous payer.

SYGNE.—Je le sais. C'est à vous que je dois mon héritage.

LE BARON TURELURE.—A ma mère qui vous a nourrie.

SYGNE.—Aux vôtres qui ont tué tous les miens.

LE BARON TURELURE.—C'est nous donc doublement qui vous avons faite et élevée.

SYGNE.—Monsieur le Préfet, vous avez ma réponse. Il suffit.

Est-il quelque autre chose encore qui vous retienne chez moi?

LE BARON TURELURE.—Une autre petite chose.

SYGNE.—Laquelle?

LE BARON TURELURE.—Vous avez ici la collection des Conciles.

Or vous savez que notre nouveau Théodose en tient un présentement en sa capitale.

Préameneu m'a demandé une note à ce sujet.

Vous pensez bien que je n'ai pas Manzi à la Préfecture.

SYGNE.—Prenez ce que vous voudrez.

LE BARON TURELURE.—Le voici. Je reconnais la superbe ordonnance des in-folio en peau de truie.

J'aime ces belles reliures italiennes.

(Il se dirige en boîtant vers cette partie de la bibliothèque ou est aménagée la porte secrète. SYGNE ouvre doucement le tiroir du secrétaire et y enfonce la main.)

LE BARON TURELURE, le dos tourné à Sygne.—Voilà bien l'ouvrage au complet. Il est en parfait état et sans un grain de poussière.

SYGNE.—Je le ferai porter dans votre voiture.

LE BARON TURELURE.—Et qu'arriverait-il, je me le demande, si j'en cueillais moi-même quelques tomes?

SYGNE.—Le poids des Conciles est trop lourd pour un préfet boiteux.

LE BARON TURELURE se retournant vivement et regardant Sygne en face.—Ce qui m'arriverait? Une balle de plomb dans la tête.

Adressée par une jolie main que voici. Vous avez certains bijoux dans ce petit secrétaire.

SYGNE.—Ils ne me sont pas inutiles.

LE BARON TURELURE.—A quoi bon faire une grande tache sur le parquet?

Et que feriez-vous de ce grand cadavre de misère de Dieu? Le mettriez-vous aussi dans ce tiroir avec vos autres petits secrets?

Je connais mieux que vous cette sainte maison et croyez que j'ai mis le chat à tous les trous

SYGNE.—Toussaint Turelure, songez que je suis armée et ne m'induisez pas en tentation.

LE BARON TURELURE.—Je m'en vais donc et vous laisse à vos réflexions.

Sygne de Coûfontaine, je vous laisse ces deux heures pour vous décider.

(Entre LE CURE BADILON).

Monsieur le Curé, j'ai bien l'honneur.

(Il sort).


SCÈNE II


MONSIEUR BADILON (C'est un homme gros et d'aspect rustique).—Cet homme chez vous. Que signifie cette visite?

SYGNE.—Vous savez que Monsieur le Préfet m'honore de sa sympathie.

MONSIEUR BADILON.—Cette visite en ce moment!

SYGNE.—M. le baron Turelure

Venait me demander ma main.

MONSIEUR BADILON.—Il a osé?

SYGNE.—Quelle audace voyez-vous là? Baron, préfet, général, commandeur de je ne sais quoi, tout le vignoble de Mareuil à lui, trois ou quatre châteaux, (tout cela grevé d'hypothèques, il est vrai),

N'est-ce pas un parti raisonnable?

Et pour ce qui est de s'adresser à moi, que vouliez-vous qu'il fît? Est-ce sa faute si je n'ai plus père ni mère? Et j'ai assez d'âge et de sens pour traiter seule de ce genre d'affaires, comme d'autres.

MONSIEUR BADILON.—Dieu ne se plaît pas aux paroles amères.

SYGNE.—J'ai entendu ces douces paroles par lesquelles il m'ouvrait son cœur.

MONSIEUR BADILON.—Et pourquoi choisit-il ce moment?

SYGNE.—La suite vous le fera paraître.

MONSIEUR BADILON.—Saurait-il que Georges est ici?

SYGNE.—Il le sait.

MONSIEUR BADILON.—Sait-il aussi,

Qui est ce voyageur que vous avez reçu cette nuit sous votre toit?

SYGNE.—Il est donc vrai? et vous aussi me dites la même chose...

Le Pape...

MONSIEUR BADILON.—... Arraché de sa prison par la main de votre frère...

SYGNE.—O pauvre Georges-fou!

MONSIEUR BADILON.—... Est ici caché et remis à votre garde.

SYGNE, se tournant vers le Christ.—Malheur à moi parce que Vous m'avez visitée!

MONSIEUR BADILON.—Mais je l'entends qui répond: C'est toi-même qui m'as ramené ici.

SYGNE.—Je vous ai tenu entre mes bras et je sais que Vous êtes lourd!

MONSIEUR BADILON.—Aux forts le fardeau.

SYGNE.—Je comprends maintenant Votre assistance et pourquoi j'ai refait cette maison non point pour moi!

MONSIEUR BADILON.—Mais afin que le père de tous les hommes y trouve un abri.

SYGNE.—Abri précaire et d'une seule nuit!

MONSIEUR BADILON.—Ne pouvez-vous faire échapper le vieillard?

SYGNE.—Toussaint garde toutes les issues.

MONSIEUR BADILON.—N'est-il point de salut pour le Pape?

SYGNE.—Turelure me l'a remis dans la main.

MONSIEUR BADILON.—Que demande-t-il en échange?

SYGNE.—Cette main elle-même.

MONSIEUR BADILON.—Sygne, sauvez le Saint-Père!

SYGNE.—Mais non point à ce prix! Je dis non!

Je ne veux pas!

Que Dieu prenne soin de cet homme sien, comme à moi mon devoir est envers les miens!

MONSIEUR BADILON.—Livrez donc votre père fugitif.

SYGNE.—Je ne livrerai point mon corps et leur corps! Je ne livrerai point mon nom et leur nom!

MONSIEUR BADILON.— Livrez votre Dieu à la place.

SYGNE, vers le Christ.—Vous vous êtes moqué de moi!

MONSIEUR BADILON.—Que lui avez-vous demandé qu'il ne vous ait accordé?

Qu'avez-vous recherché qui ne soit à vous? Le fruit de votre travail, vous l'avez.

SYGNE.—Je l'ai!

MONSIEUR BADILON.—La race est sauve en Georges que vous sauvez,

Le conservant à ses enfants.

SYGNE.—Grand Dieu! C'est ici que Votre main apparaît!

MONSIEUR BADILON.—Je ne vous entends pas.

SYGNE.—Sa femme, dites-vous, ses enfants...

MONSIEUR BADILON.—Eh bien?

SYGNE.—Tout est mort.

MONSIEUR BADILON.—Paix sur eux! Vous voici libre.

SYGNE.—Georges reste.

MONSIEUR BADILON.—Que lui garder qui vaille plus que la vie?

SYGNE.—L'honneur.

MONSIEUR BADILON.—Cet honneur dont tu honoreras tes père et mère.