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L'Œuvre

Chapter 12: X
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About This Book

The narrative follows an aspiring painter in Paris whose pursuit of artistic truth becomes an obsession that undermines his friendships, finances, and emotional stability. Surrounded by fellow artists and pragmatic acquaintances, he confronts the clash between creative ideals and public taste while grappling with technical difficulties in the studio and the demands of daily survival. Detailed evocations of workshops, markets, and city life frame sequences of inspiration, paralysis, and jealousy, and the narrative tracks how uncompromising aesthetic ambition progressively isolates him and precipitates tragic personal and professional collapse.

«Est-ce qu'on sait? est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux vivre et mourir inconnu? Quelle duperie, si cette gloire de l'artiste n'existait pas plus que le paradis du catéchisme, dont les enfants eux-mêmes se moquent désormais! Nous qui ne croyons plus à Dieu, nous croyons à notre immortalité... Ah! misère!» Et, pénétré par la mélancolie du crépuscule, il se confessa, il dit ses propres tourments, qui réveillait tout ce qu'il sentait là de souffrance humaine.

«Tiens! moi que tu envies peut-être, mon vieux, oui! moi qui commence à faire mes affaires, comme disent les bourgeois, qui publie des bouquins et qui gagne quelque argent, eh bien, moi, j'en meurs!... Je te l'ai répété souvent, mais tu ne me crois pas, parce que le bonheur pour toi qui produis avec tant de peine, qui ne peux arriver au public, ce serait naturellement de produire beaucoup, d'être vu, loué ou éreinté... Ah! sois reçu au prochain Salon, entre dans le vacarme, fais d'autres tableaux, et tu me diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux enfin... Écoute, le travail a pris mon existence.

Peu à peu, il m'a volé ma mère, ma femme, tout ce que j'aime. C'est le germe apporté dans le crâne, qui mange la cervelle, qui envahit le tronc, les membres, qui ronge le corps entier. Dès que je saute du lit, le matin, le travail m'empoigne, me cloue à ma table, sans me laisser respirer une bouffée de grand air; puis, il me suit au déjeuner, je remâche sourdement mes phrases avec mon pain; puis, il m'accompagne quand je sors, rentre dîner dans mon assiette, se couche le soir sur mon oreiller, si impitoyable, que jamais je n'ai le pouvoir d'arrêter l'œuvre en train, dont la végétation continue, jusqu'au fond de mon sommeil... Et plus un être n'existe en dehors, je monte embrasser ma mère, tellement distrait, que dix minutes après l'avoir quittée, je me demande si je lui ai réellement dit bonjour. Ma pauvre femme n'a pas de mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque nos mains se touchent.

Parfois la sensation aiguë me vient que je leur rends les journées tristes, et j'en ai un grand remords, car le bonheur est uniquement fait de bonté, de franchise et de gaieté, dans un ménage; mais est-ce que je puis m'échapper des pattes du monstre! Tout de suite, je retombe au somnambulisme des heures de création, aux indifférences et aux maussaderies de mon idée fixe. Tant mieux si les pages du matin ont bien marché, tant pis si une d'elles est restée en détresse! La maison rira ou pleurera, selon le bon plaisir du travail dévorateur... Non! non! plus rien n'est à moi, j'ai rêvé de repos à la campagne, des voyages lointains, dans mes jours de misère; et, aujourd'hui que je pourrais me contenter, l'œuvre commencée est là qui me cloître: pas une sortie au soleil matinal, pas une escapade chez un ami, pas une folie de paresse! Jusqu'à ma volonté qui y passe, l'habitude est prise, j'ai fermé la porte au monde derrière moi, et j'ai jeté la clef par la fenêtre... Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me mangera, et il n'y aura plus rien, plus rien!».

Il se tut, un nouveau silence régna dans l'ombre croissante. Puis, il recommença péniblement.

«Encore si l'on se contentait, si l'on tirait quelque joie de cette existence de chien!... Ah! je ne sais pas comment ils font, ceux qui fument des cigarettes et qui se chatouillent béatement la barbe en travaillant. Oui, il y en a, paraît-il, pour lesquels la production est un plaisir facile, bon à prendre, bon à quitter, sans fièvre aucune. Ils sont ravis, ils s'admirent, ils ne peuvent écrire deux lignes qui ne soient pas, deux lignes d'une qualité rare, distinguée, introuvable... Eh bien, moi, je m'accouche avec les fers, et l'enfant, quand même, me semble une horreur. Est-il possible qu'on soit assez dépourvu de doute, pour croire en soi? Cela me stupéfie de voir des gaillards qui nient furieusement les autres, perdre toute critique, tout bon sens, lorsqu'il s'agit de leurs enfants bâtards. Eh! c'est toujours très laid, un livre! il faut ne pas en avoir fait la sale cuisine, pour l'aimer... Je ne parle pas des potées d'injures qu'on reçoit. Au lieu de m'incommoder, elles m'excitent plutôt. J'en vois que les attaques bouleversent, qui ont le besoin peu fier de se créer des sympathies.

Simple fatalité de nature, certaines femmes en mourraient, si elles ne plaisaient pas. Mais l'insulte est saine, c'est une mâle école que l'impopularité, rien ne vaut, pour vous entretenir en souplesse et en force, la huée des imbéciles. Il suffit de se dire qu'on a donné sa vie à une œuvre, qu'on n'attend ni justice immédiate, ni même examen sérieux, qu'on travaille enfin sans espoir d'aucune sorte, uniquement parce que le travail bat sous votre peau comme le cœur, en dehors de la volonté; et l'on arrive très bien à en mourir, avec l'illusion consolante qu'on sera aimé un jour... Ah! si les autres savaient de quelle gaillarde façon je porte leurs colères! Seulement, il y a moi, et moi, je m'accable, je me désole à ne plus vivre une minute heureux. Mon Dieu! que d'heures terribles, dès le jour où je commence un roman! Les premiers chapitres marchent encore, j'ai de l'espace pour avoir du génie; ensuite, me voilà éperdu, jamais satisfait de la tâche quotidienne, condamnant déjà le livre en train, le jugeant inférieur aux aînés, me forgeant des tortures de pages, de phrases, de mots, si bien que les virgules elles-mêmes prennent des laideurs dont je souffre. Et, quand il est fini, ah! quand il est fini, quel soulagement! non pas cette jouissance du monsieur qui s'exalte dans l'adoration de son fruit, mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l'échine cassée... Puis, ça recommence; puis, ça recommencera toujours; puis, j'en crèverai, furieux contre moi, exaspéré de n'avoir pas eu plus de talent, enragé de pas laisser une œuvre plus complète, plus haute, des livres sur des livres, l'entassement d'une montagne; et j'aurai, en mourant, l'affreux doute de la besogne faite, me demandant si c'était bien ça, si je ne devais pas aller à gauche, lorsque j'ai passé à droite; et ma dernière parole, mon dernier râle sera pour vouloir tout refaire...» Une émotion l'avait pris, ses paroles s'étranglaient, il dut souffler un instant, avant de jeter ce cri passionné, où s'envolait tout son lyrisme impénitent:

«Ah! une vie, une seconde vie, qui me la donnera, pour que le travail me la vole et pour que j'en meure encore!» La nuit s'était faite, on n'apercevait plus la silhouette raidie de la mère, il semblait que le souffle rauque de l'enfant vînt des ténèbres, une détresse énorme et lointaine montant des rues. De tout l'atelier, tombé à un noir lugubre, la grande toile seule gardait une pâleur, un dernier reste de jour qui s'effaçait. On voyait, pareille à une vision agonisante, flotter la figure nue, mais sans forme précise, les jambes déjà évanouies, un bras mangé, n'ayant de net que la rondeur du ventre, dont la chair luisait, couleur de lune.

Après un long silence, Sandoz demanda:

«Veux-tu que j'aille avec toi, lorsque tu accompagneras là-bas ton tableau?» Claude ne lui répondant pas, il crut l'entendre pleurer.

Était-ce la tristesse infinie, le désespoir dont il venait d'être secoué lui-même? Il attendit, il répéta sa question; et le peintre, alors, après avoir ravalé un sanglot, bégaya enfin:

«Merci, mon vieux, le tableau reste, je ne l'enverrai pas.

—Comment, tu étais décidé?

—Oui, oui, j'étais décidé... Mais je ne l'avais pas vu, et je viens de le voir, sous ce jour qui tombait... Ah! c'est raté, raté encore, ah! ça m'a tapé dans les yeux comme un coup de poing, j'en ai eu la secousse au cœur!» Ses larmes, maintenant, ruisselaient lentes et tièdes, dans l'obscurité qui le cachait. Il s'était contenu, et le drame dont l'angoisse silencieuse l'avait ravagé, éclatait malgré lui.

«Mon pauvre ami, murmura Sandoz bouleversé, c'est dur à se dire, mais tu as peut-être raison tout de même d'attendre, pour soigner des morceaux... Seulement, je suis furieux, car je vais croire que c'est moi qui t'ai découragé, avec mon éternel et stupide mécontentement des choses.» Claude, simplement, répondit:

«Toi! je ne t'écoutais pas... Non, je tout qui fichait le camp, dans cette sacrée toile.

La lumière s'en allait, et il y a eu un moment, sous un petit jours gris, très fin, où j'ai brusquement vu clair: oui, rien ne tient, les fonds seuls sont jolis, la femme nue détonne comme un pétard, pas même d'aplomb, les jambes mauvaises... Ah! c'était à en crever du coup, j'ai senti que la vie se décrochait dans ma carcasse... Puis, les ténèbres ont coulé encore, encore: un vertige, un engouffrement, la terre roulée au néant du vide, la fin du monde! Je n'ai plus vu bientôt que son ventre, décroissant comme une lune malade. Et tiens! tiens! à cette heure, il n'y a plus rien d'elle, plus une lueur, elle est morte, toute noire!» En effet, le tableau, à son tour, avait complètement disparu. Mais le peintre s'était levé, on l'entendit jurer dans la nuit épaisse.

«Nom de Dieu, ça ne fait rien... Je vais m'y remettre...» Christine, qui, elle aussi, avait quitté sa chaise, et contre laquelle il se heurtait, l'interrompit.

«Prends garde, j'allume la lampe.» Elle l'alluma, elle reparut très pâle, jetant vers le tableau un regard de crainte et de haine. Eh quoi! il ne partait pas, l'abomination recommençait!

«Je vais m'y remettre, répéta Claude, et il me tuera, et il tuera ma femme, mon enfant, toute la baraque, mais ce sera un chef-d'œuvre, nom de Dieu!» Christine alla se rasseoir, on revint près de Jacques, qui s'était découvert, une fois encore, du tâtonnement égaré de ses petites mains. Il soufflait toujours, inerte, la tête enfoncée dans l'oreiller, pareille à un poids dont le lit craquait. En partant, Sandoz dit ses craintes. La mère semblait hébétée, le père retournait déjà devant sa toile, l'œuvre à créer, dont l'illusion passionnée combattait en lui la réalité douloureuse de son enfant, cette chair vivante de sa chair.

Le lendemain matin, Claude achevait de s'habiller, lorsqu'il entendit la voix effarée de Christine. Elle aussi venait de s'éveiller en sursaut, du lourd sommeil qui l'avait engourdie sur la chaise, pendant qu'elle gardait le malade.

«Claude! Claude! vois donc... Il est mort.» Il accourut, les yeux gros, trébuchant, sans comprendre, répétant d'un air de profonde surprise:

«Comment, il est mort?» Un instant, ils restèrent béants au-dessus du lit. Le pauvre être, sur le dos, avec sa tête trop grosse d'enfant du génie, exagérée jusqu'à l'enflure des crétins, ne paraissait pas avoir bougé depuis la veille; seulement, sa bouche élargie, décolorée, ne soufflait plus, et ses yeux vides s'étaient ouverts. Le père le toucha, le trouva d'un froid de glace. «C'est vrai, il est mort.» Et leur stupeur était telle, qu'un instant encore ils demeurèrent les yeux secs, uniquement frappés de la brutalité de l'aventure, qu'ils jugeaient incroyable.

Puis, les genoux cassés, Christine s'abattit devant le lit; et elle pleurait à grands sanglots, qui la secouaient toute, les bras tordus, le front au bord du matelas. Dans ce premier moment terrible, son désespoir s'aggravait surtout d'un poignant remords, celui de ne l'avoir pas aimé assez, le pauvre enfant. Une vision rapide déroulait les jours, chacun d'eux lui apportait un regret, des paroles mauvaises, des caresses différées, des rudesses même parfois. Et c'était fini, jamais plus elle ne le dédommagerait du vol qu'elle lui avait fait de son cœur. Lui qu'elle trouvait si désobéissant, il venait de trop obéir. Elle lui avait tant de fois répété, quand il jouait: «Tiens-toi tranquille, laisse travailler ton père!» qu'à la fin il était sage, pour longtemps. Cette idée la suffoqua, chaque sanglot lui arrachait un cri sourd.

Claude s'était mis à marcher, dans un besoin nerveux de changer de place. La face convulsée, il ne pleurait que de grosses larmes rares, qu'il essuyait régulièrement, d'un revers de main. Et, quand il passait devant le petit cadavre, il ne pouvait s'empêcher de lui jeter un regard.

Les yeux fixes, grands ouverts, semblaient exercer sur lui une puissance. D'abord, il résista, l'idée confuse se précisait, finissait par être une obsession. Il céda enfin, alla prendre une petite toile, commença une étude de l'enfant mort. Pendant les premières minutes, ses larmes l'empêchèrent de voir, noyant tout d'un brouillard: il continuait de les essuyer, s'entêtait d'un pinceau tremblant.

Puis, le travail sécha ses paupières, assura sa main; et, bientôt, il n'y eut plus là son fils glacé, il n'y eut qu'un modèle, un sujet dont l'étrange intérêt le passionna. Ce dessin exagéré de la tête, ce ton de cire des chairs, ces yeux pareils à des trous sur le vide, tout l'excitait, le chauffait d'une flamme. Il se reculait, se complaisait, souriait vaguement à son œuvre.

Lorsque Christine se releva, elle le trouva ainsi à la besogne. Alors, reprise d'un accès de larmes, elle dit seulement:

«Ah! tu peux le peindre, il ne bougera plus!» Durant cinq heures, Claude travailla. Et, le surlendemain, lorsque Sandoz le ramena du cimetière, après l'enterrement, il frémit de pitié et d'admiration devant la petite toile.

C'était un des bons morceaux de jadis, un chef-d'œuvre de clarté et de puissance, avec une immense tristesse en plus, la fin de tout, la vie mourant de la mort de cet enfant.

Mais Sandoz, qui se récriait, plein d'éloges, resta saisi d'entendre Claude lui dire: «Vrai, tu aimes ça?... Alors, tu me décides. Puisque l'autre machine n'est pas prête, je vais envoyer ça au Salon.»


X

La veille, Claude avait porté l'Enfant mort au Palais de l'Industrie, lorsqu'il rencontra Fagerolles, un matin qu'il vaguait du côté du parc Monceau.

«Comment! c'est toi, mon vieux! s'écria cordialement ce dernier. Et qu'est-ce que tu deviens, qu'est-ce que tu fais? On se voit si peu!» Puis, lorsque l'autre lui eut parlé de son envoi au Salon, de cette petite toile, dont il était plein, il ajouta:

«Ah! tu as envoyé, mais alors je vais te faire recevoir ça. Tu sais que, cette année, je suis candidat au jury.» En effet, dans le tumulte et l'éternel mécontentement des artistes, après des tentatives de réformes vingt fois reprises, puis abandonnées, l'administration venait de confier aux exposants le droit d'élire eux-mêmes les membres du jury d'admission et cela bouleversait le monde de la peinture et de la sculpture, une véritable fièvre électorale s'était déclarée, les ambitions, les coteries, les intrigues, toute la basse cuisine qui déshonore la politique. «Je t'emmène, continua Fagerolles. Il faut que tu visites mon installation, mon petit hôtel, où tu n'as pas encore mis les pieds, malgré tes promesses... C'est là, tout près, au coin de l'avenue de Villiers.» Et Claude, dont il avait pris gaiement le bras, dut le suivre. Il était envahi d'une lâcheté, cette idée que son ancien camarade pourrait le faire recevoir l'emplissait à la fois de honte et de désir. Sur l'avenue, devant le petit hôtel, il s'arrêta, pour en regarder la façade, un découpage coquet et précieux d'architecte, la reproduction exacte d'une maison Renaissance de Bourges, avec les fenêtres à meneaux, la tourelle d'escalier, le toit historié de plomb. C'était un vrai bijou de fille; et il demeura surpris, lorsque, en se retournant, il aperçut, à l'autre bord de la chaussée, l'hôtel royal d'lrma Bécot, où il avait passé une nuit dont le souvenir lui restait comme un rêve. Vaste, solide, presque sévère, ce dernier gardait une importance de palais, en face de son voisin, l'artiste, réduit à une fantaisie de bibelot.

«Hein? cette Irma, dit Fagerolles, avec une nuance de respect, elle en a, une cathédrale!... Ah! dame, moi, je ne vends que de la peinture!... Entre donc.» L'intérieur était d'un luxe magnifique et bizarre: de vieilles tapisseries, de vieilles armes, un amas de meubles anciens, de curiosités de la Chine et du Japon, dès le vestibule; une salle à manger, à gauche, toute en panneaux de laque, tendue au plafond d'un dragon rouge; un escalier de bois sculpté, où flottaient des bannières, où montaient en panaches des plantes vertes. Mais, en haut, l'atelier surtout était une merveille, assez étroit, sans un tableau, entièrement recouvert de portières d'Orient, occupé d'un bout par une cheminée énorme, dont les chimères portaient la hotte, empli à l'autre bout par un vaste divan sous une tente, tout un monument, des lances soutenant en l'air le dais somptueux des tentures, au-dessus d'un entassement de tapis, de fourrures et de coussins, presque au ras du parquet.

Claude examinait, et une question lui venait aux lèvres, qu'il retint. Est-ce que cela était payé? Décoré de l'année précédente, Fagerolles exigeait, assurait-on, dix mille francs d'un portrait. Naudet, qui, après l'avoir lancé, exploitait maintenant son succès par coupes réglées, ne lâchait pas un de ses tableaux à moins de vingt, trente, quarante mille francs. Les commandes seraient tombées chez lui dru comme grêle, si le peintre n'avait pas affecté le dédain, l'accablement de l'homme dont on se disputait les moindres ébauches. Et, cependant, ce luxe étalé sentait la dette, il n'y avait que des acomptes donnés aux fournisseurs, tout l'argent, cet argent gagné comme à la Bourse, dans les coups de hausse, filait entre les doigts, se dépensait sans qu'on en retrouvât la trace. Du reste, Fagerolles, encore en pleine flamme de cette brusque fortune, ne comptait pas, ne s'inquiétait pas, fort de l'espoir de vendre toujours, de plus en plus cher, glorieux de la grande situation qu'il prenait dans l'art contemporain.

À la fin, Claude remarqua une petite toile sur un chevalet de bois noir, drapé de peluche rouge. C'était tout ce qui traînait du métier, avec un casier à couleurs de palissandre et une boîte de pastel, oubliée sur un meuble.

«Très fin, dit Claude, devant la petite toile, pour être aimable. Et ton Salon, il est envoyé?

—Ah! oui, Dieu merci! Ce que j'ai eu de monde!

Un vrai défilé qui m'a tenu huit jours sur les jambes, du matin au soir... Je ne voulais pas exposer, ça déconsidère.

Naudet, lui aussi, s'y opposait. Mais, que veux-tu? on m'a tant sollicité, tous les jeunes gens désirent me mettre du jury, pour que je les défende... Oh! mon tableau est bien simple. Un déjeuner, comme j'ai nommé ça, deux messieurs et trois dames sous des arbres, les invités d'un château qui ont emporté une collation et qui la mangent dans une clairière... Tu verras, c'est assez original.» Sa voix hésitait, et quand il rencontra les yeux de Claude qui le regardait fixement, il acheva de se troubler, il plaisanta la petite toile, posée sur le chevalet.

«Ça, c'est une cochonnerie que Naudet m'a demandée.

Va, je n'ignore pas ce qui me manque, un peu de ce que tu as de trop, mon vieux... Moi, tu sais, je t'aime toujours, je t'ai encore défendu hier chez les peintres.» Il lui tapait sur les épaules, il avait senti le mépris secret de son ancien maître; et il voulait le reprendre, par ses caresses d'autrefois, des câlineries de gueuse disant: «Je suis une gueuse», pour qu'on l'aime. Ce fut très sincèrement, dans une sorte de déférence inquiète, qu'il lui promit encore de s'employer de tout son pouvoir à la réception de son tableau.

Mais du monde arrivait, plus de quinze personnes entrèrent et sortirent en moins d'une heure: des pères qui amenaient de jeunes élèves, des exposants qui venaient se recommander, des camarades qui avaient à échanger des influences, jusqu'à des femmes qui mettaient leur talent sous la protection de leur charme. Et il fallait voir le peintre faire son métier de candidat, prodiguer les poignées de main, dire à l'un: «C'est si joli votre tableau de cette année, ça me plaît tant!» s'étonner devant un autre: «Comment! vous n'avez pas encore eu de médaille!» répéter à tous: «Ah! si j'en étais, ce que je les ferais marcher!» Il renvoyait les gens ravis, il poussait la porte sur chaque visite d'un air d'amabilité extrême, où perçait le ricanement secret de l'ancien rouleur de trottoirs.

«Hein? crois-tu! dit-il à Claude, dans un moment où ils se retrouvèrent seuls, en ai-je, du temps à perdre avec ces crétins!» Mais, comme il s'approchait de la baie vitrée, il en ouvrit brusquement un des panneaux, et l'on distingua, de l'autre côté de l'avenue, à un des balcons de l'hôtel d'en face, une forme blanche, une femme vêtue d'un peignoir de dentelle, qui levait son mouchoir. Lui-même agita la main, à trois fois. Puis, les deux fenêtres se refermèrent.

Claude avait reconnu Irma; et, dans le silence qui s'était fait, Fagerolles s'expliqua tranquillement.

«Tu vois, c'est commode, on peut correspondre... Nous avons une télégraphie complète. Elle m'appelle, il faut que j'y aille... Ah!, mon vieux, en voilà une qui nous donnerait des leçons!

—Des leçons, de quoi?

—Mais de tout! Un vice, un art, une intelligence!...

Si je te disais que c'est elle qui me fait peindre! oui, parole d'honneur, elle a un flair du succès extraordinaire!...

Et, avec ça, toujours voyou au fond, oh! d'une drôlerie, d'une rage si amusante, quand ça la prend de vous aimer!» Deux petites flammes rouges lui étaient montées aux joues, tandis qu'une sorte de vase remuée troublait un instant ses yeux. Ils s'étaient remis ensemble, depuis qu'ils habitaient l'avenue; on disait même que lui, si adroit, rompu à toutes les farces du pavé parisien, se laissait manger par elle, saigné à chaque instant de quelque somme ronde, qu'elle envoyait sa femme de chambre demander, pour un fournisseur, pour un caprice, pour rien souvent, pour l'unique plaisir de lui vider les poches; et cela expliquait en partie la gêne où il était, sa dette grandissante, malgré le mouvement continu qui enflait la cote de ses toiles. D'ailleurs, il n'ignorait pas qu'il était chez elle le luxe inutile, une distraction de femme aimant la peinture, prise derrière le dos des messieurs sérieux, payant en maris. Elle en plaisantait, il y avait entre eux comme le cadavre de leur perversité, un ragoût de bassesse, qui le faisait rire et s'exciter lui-même de ce rôle d'amant de cœur, oublieux de tout l'argent qu'il donnait! Claude avait remis son chapeau. Fagerolles piétinait, jetant des regards d'inquiétude vers l'hôtel d'en face.

«Je ne te renvoie pas, mais tu vois, elle m'attend...

Eh bien, c'est convenu, ton affaire est faite, à moins qu'on ne me nomme pas... Viens donc au Palais de l'Industrie, le soir du dépouillement. Oh! une bousculade, un vacarme! et, du reste, tu saurais tout de suite si tu dois compter sur moi.» D'abord, Claude jura qu'il ne se dérangerait point. Cette protection de Fagerolles lui était lourde; et il n'avait pourtant qu'une peur, au fond, celle que le terrible gaillard ne tînt pas sa promesse, par lâcheté devant l'insuccès.

Puis, le jour du vote, il ne put demeurer en place, il s'en alla rôder aux Champs-Élysées, en se donnant le prétexte d'une longue promenade. Autant là qu'ailleurs; car il avait cessé tout travail, dans l'attente inavouée du Salon, et il recommençait ses interminables courses à travers Paris. Lui, ne pouvait voter, puisqu'il fallait avoir été reçu au moins une fois. Mais, à plusieurs reprises, il passa devant le Palais de l'Industrie, dont le trottoir l'intéressait, avec sa turbulence, son défilé d'artistes électeurs, que s'arrachaient des hommes en bourgerons sales, criant les listes, une trentaine de listes, de toutes les coteries, de toutes les opinions, la liste des ateliers de l'École, la liste libérale, intransigeante, de conciliation, des jeunes, des dames. On eût dit, au lendemain d'une émeute, la folie du scrutin, à la porte d'une section.

Le soir, dès quatre heures, lorsque le vote fut terminé, Claude ne résista pas à la curiosité de monter voir.

Maintenant, l'escalier était libre, entrait qui voulait. En haut, il tomba dans l'immense salle du jury, dont les fenêtres donnent sur les Champs-Élysées. Une table de douze mètres en occupait le centre; tandis que, dans la cheminée monumentale, à l'un des bouts, brûlaient des arbres entiers. Et il y avait là quatre ou cinq cents électeurs, restés pour le dépouillement, mêlés à des amis, à de simples curieux, parlant fort, riant, déchaînant sous le haut plafond un grondement d'orage. Déjà, autour de la table, des bureaux s'installaient, fonctionnaient, une quinzaine en tout, composés chacun d'un président et de deux scrutateurs. Mais il restait à en organiser trois ou quatre, et personne ne se présentait plus, tous fuyaient, par crainte de l'écrasante besogne qui clouait les gens de zèle une partie de la nuit. Justement, Fagerolles, sur la brèche depuis le matin, s'agitait, criait, pour dominer le vacarme.

«Voyons, messieurs, il nous manque un homme!...

Voyons, un homme de bonne volonté par ici!»

Et, à ce moment, ayant aperçu Claude, il se précipita, l'amena de force.

«Ah! toi, tu vas me faire le plaisir de t'asseoir à cette place et de nous aider! C'est pour la bonne cause, que diable!» Claude, du coup, se trouva président d'un bureau, et il remplit sa fonction avec une gravité de timide, émotionné au fond, ayant l'air de croire que la réception de sa toile allait dépendre de sa conscience à cette besogne. Il appelait tout haut les noms inscrits sur les listes, qu'on lui passait par petits paquets égaux pendant que ses deux scrutateurs les inscrivaient. Et cela dans le plus effroyable des charivaris, dans le bruit cinglant de grêle de ces vingt, trente noms criés ensemble par des voix différentes, au milieu du ronflement continu de la foule. Comme il ne pouvait rien faire sans passion, il s'animait, désespéré quand une liste ne contenait pas le nom de Fagerolles, heureux dès qu'il avait à lancer ce nom une fois de plus.

Du reste, il goûtait souvent, cette joie, car le camarade s'était rendu populaire, se montrant partout, fréquentant les cafés où se tenaient des groupes influents, risquant même des professions de loi, s'engageant vis-à-vis des jeunes, sans négliger de saluer très bas les membres de l'Institut. Une sympathie générale montait, Fagerolles était là comme l'enfant gâté de tous.

Vers six heures, par cette pluvieuse journée de mars, la nuit tomba. Les garçons apportèrent des lampes; et des artistes méfiants, des profils muets et sombres qui surveillaient le dépouillement d'un œil oblique, se rapprochèrent. D'autres commençaient les farces, risquaient des cris d'animaux, lâchaient un essai de tyrolienne. Mais ce fut à huit heures seulement, lorsqu'on servit la collation, des viandes froides et du vin, que la gaieté déborda. On vidait violemment les bouteilles, on s'empiffrait au petit bonheur des plats attrapés, c'était une kermesse en goguette, dans cette salle géante que les bûches de la cheminée éclairaient d'un reflet de forge: Puis, tous fumèrent, la fumée brouilla d'une vapeur la lumière jaune des lampes; tandis que, sur le parquet, traînaient les bulletins jetés pendant le vote, une couche épaisse de papiers, salis encore des bouchons, des miettes de pain, des quelques assiettes cassées, tout un fumier où s'enfonçait les talons des bottes. On se lâchait, un petit sculpteur pâle monta sur une chaise pour haranguer le peuple; un peintre à la moustache raide, sous un nez crochu, enfourcha une chaise et galopa autour de la table, saluant, faisant l'Empereur.

Peu à peu, cependant, beaucoup se lassaient, s'en allaient. Vers onze heures, on n'était plus que deux cents.

Mais, après minuit, il revint du monde, des flâneurs en habit noir et en cravate blanche, qui sortaient du théâtre ou de soirée, piqués du désir de connaître avant Paris, les résultats du scrutin. Il arriva aussi des reporters; et on les voyait s'élancer hors de la salle, un à un, dès qu'une addition partielle leur était communiquée.

Claude, enroué, appelait toujours. La fumée et la chaleur devenaient intolérables, une odeur d'étable montait de la jonchée boueuse du sol. Une heure du matin, puis deux heures sonnèrent. Il dépouillait, il dépouillait, et la conscience qu'il y mettait, l'attardait tellement, que les autres bureaux avaient depuis longtemps fini leur travail, quand le sien se trouvait empêtré encore dans des colonnes de chiffres. Enfin, toutes les additions furent centralisées, on proclama les résultats définitifs. Fagerolles était nommé le quinzième sur quarante, de cinq places avant Bongrand, porté sur la même liste, mais dont le nom avait dû être souvent rayé. Et le jour pointait, lorsque Claude rentra rue Tourlaque, brisé et ravi.

Alors, pendant deux semaines, il vécut anxieux. Dix fois, il eut l'idée d'aller aux nouvelles, chez Fagerolles; mais une honte le retenait. D'ailleurs, comme le jury procédait par ordre alphabétique, rien peut-être n'était décidé. Et, un soir, il eut un coup au cœur, sur le boulevard de Clichy, en voyant venir deux larges épaules, dont le dandinement lui était bien connu.

C'était Bongrand, qui parut embarrassé. Le premier, il lui dit:

«Vous savez, là-bas, avec ces bougres, ça ne marche guère... Mais tout n'est pas perdu, nous veillons, Fagerolles et moi. Et comptez sur Fagerolles, car moi, mon bon, j'ai une peur de chien de vous compromettre.» La vérité était que Bongrand se trouvait en continuelle hostilité avec Mazel, nommé président du jury, un maître célèbre de l'École, le dernier rempart de la convention élégante et beurrée. Bien qu'ils se traitassent de chers collègues, en échangeant de grandes poignées de main, cette hostilité avait éclaté dès le premier jour, l'un ne pouvait demander l'admission d'un tableau, sans que l'autre votât un refus. Au contraire, Fagerolles, élu secrétaire, s'était fait l'amuseur, le vice de Mazel, qui lui pardonnait sa défection d'ancien élève, tant ce renégat l'adulait aujourd'hui. Du reste, le jeune maître, très rosse, comme disaient les camarades, se montrait pour les débutants, les audacieux, plus dure que les membres de l'Institut; et il ne s'humanisait que lorsqu'il voulait faire recevoir un tableau, abondant alors en inventions drôles, intriguant, enlevant le vote avec des souplesses d'escamoteur.

Ces travaux du jury étaient une rude corvée, où Bongrand lui-même usait ses fortes jambes. Tous les jours, le travail se trouvait préparé par les gardiens, un interminable rang de grands tableaux posés à terre, appuyés contre la cimaise, fuyant à travers les salles du premier étage, faisant le tour entier du Palais; et, chaque après-midi, dès une heure, les quarante, ayant à leur tête le président, armé d'une sonnette, recommençaient la même promenade, jusqu'à l'épuisement de toutes les lettres de l'alphabet.

Les jugements étaient rendus debout, on bâclait le plus possible la besogne, rejetant sans vote les pires toiles; pourtant, des discussions arrêtaient parfois le groupe, on se querellait pendant dix minutes, on réservait l'œuvre en cause pour la révision du soir; tandis que deux hommes, tenant une corde de dix mètres, la raidissaient, à quatre pas de la ligne des tableaux, afin de maintenir à bonne distance le flot des jurés, qui poussaient dans le feu de la dispute, et dont les ventres, malgré tout, creusaient la corde. Derrière le jury, marchaient les soixante-dix gardiens en blouse blanche, évoluant sous les ordres d'un brigadier, faisant le tri à chaque décision communiquée par les secrétaires, les reçus séparés des refusés qu'on emportait à l'écart, comme des cadavres après la bataille. Et le tour durait deux grandes heures, sans un répit, sans un siège pour s'asseoir, tout le temps sur les jambes, dans un piétinement de fatigue, au milieu des courants d'air glacés, qui forçaient les moins frileux à s'enfouir au fond de paletots de fourrure.

Aussi la collation de trois heures était-elle la bienvenue; un repos d'une demi-heure à un buffet, où l'on trouvait du bordeaux, du chocolat, des sandwiches. C'était là que s'ouvrait le marché aux concessions mutuelles, les échanges d'influences et de voix. La plupart avait de petits carnets, pour n'oublier personne, dans la grêle de recommandations qui s'abattait sur eux; et ils le consultaient, ils s'engageaient à voter pour les protégés d'un collègue, si celui-ci votait pour les leurs. D'autres, au contraire, détachés de ces intrigues, austères ou insouciants, achevaient une cigarette, le regard perdu.

Puis, la besogne reprenait, mais plus douce, dans une salle unique, où il y avait des chaises, même des tables, avec des plumes, du papier, de l'encre. Tous les tableaux qui n'atteignaient pas un mètre cinquante étaient jugés là,«passaient au chevalet», rangés par dix ou douze le long d'une sorte de tréteau, recouvert de serge verte.

Beaucoup de jurés s'oubliaient béatement sur les sièges, plusieurs faisaient leur correspondance, il fallait que le président se fâchât, pour avoir des majorités présentables.

Parfois, un coup de passion soufflait, le vote à main levée était rendu dans une telle fièvre que des chapeaux et des cannes s'agitaient en l'air, au-dessus du flot tumultueux des têtes.

Et ce fut là, au chevalet, que l'Enfant mort parut enfin.

Depuis huit jours, Fagerolles, dont le carnet débordait de notes, se livrait à des marchandages compliqués pour trouver des voix en faveur de Claude; mais l'affaire était dure, elle ne s'emmanchait pas avec ses autres engagements, il n'essuyait que des refus, dès qu'il prononçait le nom de son ami; et il se plaignait de ne tirer aucune aide de Bongrand, qui, lui, n'avait pas de carnet, d'une telle maladresse d'ailleurs, qu'il gâtait les meilleures causes, par des éclats de franchises inopportuns. Vingt fois, Fagerolles aurait lâché Claude, sans l'obstination qu'il mettait à vouloir essayer sa puissance, sur cette admission réputée impossible. On verrait bien s'il n'était pas de taille déjà à violenter le jury. Peut-être y avait-il en outre, au fond de sa conscience, un cri de justice, le sourd respect pour l'homme dont il volait le talent.

Justement, ce jour-là, Mazel était d'une humeur détestable... Dès le début de la séance, le brigadier venait d'accourir.

«Monsieur Mazel, il y a eu une erreur, hier. On a refusé un hors-concours... Vous savez le numéro deux mille cinq cent trente, une femme nue sous un arbre.» En effet, la veille, on avait jeté ce tableau à la fosse commune, dans le mépris unanime, sans remarquer qu'il était d'un vieux peintre classique, respecté de l'Institut; et l'effarement du brigadier, cette bonne farce d'une exécution involontaire, égayait les jeunes du jury, qui se mirent à ricaner, d'un air provocant.

Mazel abominait ces histoires, qu'il sentait désastreuses pour l'autorité de l'École. Il avait eu un geste de colère, il dit sèchement:

«Eh bien, repêchez-le, portez-le aux reçus... Aussi, on faisait hier un bruit insupportable. Comment veut-on qu'on juge de la sorte, au galop, si je ne puis pas même obtenir le silence!» Il donna un terrible coup de sonnette.

«Allons, messieurs, nous y sommes... Un peu de bonne volonté, je vous prie.» Par malheur, dès les premiers tableaux posés sur le chevalet, il eut encore une mésaventure. Entre autres, une toile attira son attention, tellement il la trouvait mauvaise, d'un ton aigre à agacer les dents; et comme sa vue baissait, il se pencha pour voir la signature, en murmurant:

«Quel est donc le cochon...?» Mais il se releva vivement, tout secoué d'avoir lu le nom d'un de ses amis, un artiste qui était, lui aussi, le rempart des saines doctrines. Espérant qu'on ne l'avait pas entendu, il cria:

«Superbe!... Le numéro un, n'est-ce pas, messieurs?» On accorda le numéro un, l'admission qui donnait droit à la cimaise. Seulement, on riait, on se poussait du coude.

Il en fut très blessé et devint farouche.

Et ils en étaient tous là, beaucoup s'épanchaient au premier regard, puis rattrapaient leurs phrases, dès qu'ils avaient déchiffré la signature; ce qui finissait par les rendre prudents, gonflant le dos, s'assurant du nom, l'œil furtif, avant de se promener. D'ailleurs, lorsque passait l'œuvre d'un collègue, quelque toile suspecte d'un membre du jury, on avait la précaution de s'avertir d'un signe, derrière les épaules du peintre;«Prenez garde, pas de gaffe, c'est de lui!» Malgré l'énervement de la séance, Fagerolles enleva une première affaire. C'était un épouvantable portrait, peint par un de ses élèves, dont la famille, très riche, le recevait. Il avait dû emmener Mazel à l'écart, pour l'attendrir, en lui contant une histoire sentimentale, un malheureux père de trois filles, qui mourait de faim; et le président s'était longtemps fait prier: que diable! on lâchait la peinture, quand on avait faim! on n'abusait pas à ce point de ses trois filles! Il leva la main pourtant, seul avec Fagerolles. On protestait, on se fâchait, deux autres membres de l'Institut se révoltaient eux-mêmes, lorsque Fagerolles leur souffla très bas:

«C'est pour Mazel, c'est Mazel qui m'a supplié de voter... Un parent, je crois. Enfin, il y tient.» Et les deux académiciens levèrent promptement la main, et une grosse majorité se déclara. Mais des rires, des mots d'esprit, des cris indignés éclatèrent: on venait de placer sur le chevalet l'Enfant mort. Et-ce qu'on allait, maintenant, leur envoyer la Morgue? Et les jeunes blaguaient la grosse tête, un singe crevé d'avoir avalé une courge, évidemment; et les vieux, effarés, reculaient.

Fagerolles, tout de suite, sentit la partie perdue. D'abord, il tâcha d'escamoter le vote en plaisantant, selon sa manœuvre adroite.

«Voyons, messieurs, un vieux lutteur...» Des paroles furieuses, l'interrompirent. Ah! non, pas celui-là! On le connaissait, le vieux lutteur! Un fou qui s'entêtait depuis quinze ans, un orgueilleux qui posait pour le génie, qui avait parlé de démolir le Salon, sans jamais y envoyer une toile possible! Toute la haine de l'originalité déréglée, de la concurrence d'en face dont on a eu peur, de la force invincible qui triomphe, même battue, grondait dans l'éclat des voix. Non, non, à la porte!

Alors, Fagerolles eut le tort de s'irriter, lui aussi, cédant à la colère de constater son peu d'influence sérieuse.

«Vous êtes injustes, soyez justes au moins!» Du coup, le tumulte fut à son comble. On l'entourait, on le poussait, des bras s'agitaient menaçants, des phrases partaient comme des balles. «Monsieur, vous déshonorez le jury.

—Si vous défendez ça, c'est pour qu'on mette votre nom dans les journaux.

—Vous ne vous y connaissez-pas.» Et, Fagerolles, hors de lui, perdant jusqu'à la souplesse de sa blague, répondit lourdement: «Je m'y connais autant que vous.

—Tais-toi donc! reprit un camarade, un petit peintre blond très rageur, tu ne vas pas vouloir nous faire avaler un pareil navet!» Oui, oui, un navet! tous répétaient le nom avec conviction, ce mot qu'ils jetaient d'habitude aux dernières des croûtes, à la peinture pâle, froide, et plate des barbouilleurs.

«C'est bon, dit enfin Fagerolles, les dents serrées, je demande le vote.» Depuis que la discussion s'aggravait, Mazel agitait sa sonnette sans relâche, très rouge de voir son autorité méconnue.

«Messieurs, allons, messieurs... C'est extraordinaire, qu'on ne puisse s'entendre sans crier... Messieurs, je vous en prie...» Enfin, il obtint un peu de silence. Au fond, il n'était pas mauvais homme. Pourquoi ne recevrait-on pas ce petit tableau, bien qu'il le jugeât exécrable? On en recevait tant d'autres!...

—«Voyons, messieurs, on demande le vote.» Lui-même allait peut-être lever la main, lorsque Bongrand, muet jusque-là, le sang aux joues, dans une colère qu'il contenait, partit brusquement, hors de propos, lâcha ce cri de sa conscience révoltée:

«Mais, nom de Dieu! il n'y en a pas quatre parmi nous capables de foutre un pareil morceau!» Des grognements coururent, le coup de massue était si rude, que personne ne répondit.

«Messieurs, on demande le vote», répéta Mazel, devenu pâle, la voix sèche.

Et le ton suffit, c'était la haine latente, les rivalités féroces sous la bonhomie des poignées de main. Rarement, on en arrivait à ces querelles. Presque toujours, on s'entendait. Mais, au fond des vanités ravagées, il y avait des blessures à jamais saignantes, des duels au couteau dont on agonisait en souriant.

Bongrand et Fagerolles levèrent seuls la main, et l'Enfant mort, refusé, n'eut plus que la chance d'être repris, lors de la révision générale.

C'était la besogne terrible, cette révision générale. Le jury, après ses vingt jours de séances quotidiennes, avait beau s'accorder deux journées de repos, afin de permettre aux gardiens de préparer le travail, il éprouvait un frisson, l'après-midi où il tombait au milieu de l'étalage des trois mille tableaux refusés, parmi lesquels il devait repêcher un appoint, pour compléter le chiffre réglementaire de deux mille cinq cents œuvres reçues. Ah! ces trois mille tableaux placés bout à bout, contre les cimaises de toutes les salles, autour de la galerie extérieure, partout enfin, jusque sur les parquets, étendus en mares stagnantes, entre lesquelles on ménageait de petits sentiers filant le long des cadres, une inondation, un débordement qui montait, envahissait le Palais de l'Industrie, le submergeait sous le flot trouble de tout ce que l'art peut rouler de médiocrité et de folie! Et ils n'avaient qu'une séance, d'une heure à sept, six heures de galop désespéré, au travers de ce dédale! D'abord, ils tenaient bon contre la fatigue, les regards clairs; mais, bientôt, leurs jambes se cassaient à cette marche forcée, leurs yeux s'irritaient à ces couleurs dansantes; et il fallait marcher toujours, voir et juger toujours, jusqu'à défaillir de lassitude. Dès quatre heures, c'était une déroute, une débâcle d'année battue. En arrière, très loin, des jurés se traînaient, hors d'haleine. D'autres, un à un, perdus entre les cadres, suivaient les sentiers étroits, renonçant à en sortir, tournant sans espoir de trouver jamais le bout. Comment être justes, grand Dieu!

Que reprendre dans ce tas d'épouvante? Au petit bonheur, sans bien distinguer un paysage d'un portrait, on complétait le nombre. Deux cents, deux cent quarante, encore huit, il en manquait encore huit, Celui-là? Non, cet autre!

Comme vous voudrez. Sept, huit, c'était fait! Enfin, ils avaient trouvé le bout, ils s'en allaient en béquillant, sauvés, libres! Une nouvelle scène les avait arrêtés dans une salle, autour de l'Enfant mort, étalé à terre, parmi d'autres épaves. Mais, cette fois, on plaisantait, un farceur feignait de trébucher et de mettre le pied au milieu de la toile, d'autres couraient le long des petits sentiers, comme pour chercher le vrai sens du tableau, déclarant qu'il était beaucoup mieux à l'envers.

Fagerolles se mit à blaguer, lui aussi.

«Un peu de courage à la poche, messieurs. Voyez le tour, examinez, vous en aurez pour votre argent... De grâce, messieurs, soyez gentils, reprenez-le, faites cette bonne action.» Tous s'égayaient à l'entendre, mais ils refusaient plus rudement, dans la cruauté de leur rire. Non, non, jamais!

«Le prends-tu pour ta charité?» cria la voix d'un camarade.

C'était un usage, les jurés avaient droit à une «charité», chacun d'eux pouvait choisir dans le tas une toile, si exécrable qu'elle fût, et qui, dès lors, se trouvait reçue sans examen. D'ordinaire, on faisait l'aumône de cette admission à des pauvres. Ces quarante repêchés de la dernière heure étaient les mendiants de la porte, ceux qu'on laissait se glisser au bas bout de la table, le ventre vide.

«Pour ma charité, répéta Fagerolles plein d'embarras, c'est que j'en ai un autre, pour ma charité... Oui, des fleurs, d'une dame...» Des ricanements l'interrompirent. Était-elle jolie? Ces messieurs, devant la peinture de femme, se montraient goguenards, sans galanterie aucune. Et lui, demeurait perplexe, car la dame en question était une protégée d'lrma. Il tremblait à l'idée de la terrible scène, s'il ne tenait pas sa promesse. Un expédient lui vint.

«Tiens! et vous, Bongrand?... Vous pouvez bien le prendre pour votre charité, ce petit rigolo d'enfant mort?»

Bongrand, le cœur crevé, indigné de ce négoce, agita ses grands bras.

«Moi! je ferais cette injure à un vrai peintre!... Qu'il soit donc plus fier, nom de Dieu! qu'il ne foute jamais rien au Salon!» Alors, comme on ricanait toujours, Fagerolles, voulant que la victoire lui restât, se décida, l'air superbe, en gaillard très fort qui ne craignait pas d'être compromis.

«C'est bon, je le prends pour ma charité.» On cria bravo, on lui fit une ovation railleuse, de grands saluts, des poignées de main. Honneur au brave qui avait le courage de son opinion! Et un gardien emporta entre ses bras la pauvre toile huée, cahotée, souillée; et ce fut de la sorte qu'un tableau du peintre de Plein air se trouva enfin reçu par le jury. Dès le lendemain matin, un billet de Fagerolles apprit à Claude, en deux lignes, qu'il avait réussi à faire passer l'Enfant mort, mais que cela n'avait pas été sans peine.

Claude, malgré la joie de la nouvelle, éprouva un serrement de cœur: cette brièveté, quelque chose de bienveillant, de pitoyable, toute l'humiliation de l'aventure sortait de chaque mot. Un instant, il fut malheureux de cette victoire, à un point tel, qu'il aurait voulu reprendre son œuvre et la cacher. Puis, cette délicatesse s'émoussa, il retomba aux défaillances de sa fierté d'artiste, tant sa misère humaine saignait de la longue attente du succès. Ah! être vu, arriver quand même! Il en était aux capitulations dernières, il se remit à souhaiter l'ouverture du Salon, avec l'impatience fébrile d'un débutant, vivant dans une illusion qui lui montrait une foule, un flot de têtes moutonnant et acclamant sa toile.

Peu à peu, Paris avait décrété à la mode le jour du vernissage, cette journée accordée aux seuls peintres autrefois, pour venir faire la toilette suprême de leurs tableaux. Maintenant, c'était une primeur, une de ces solennités qui mettent la ville debout, qui la font se ruer dans un écrasement de cohue. Depuis une semaine, la presse, la rue, le public appartenaient aux artistes. Ils tenaient Paris, il était uniquement question d'eux, de leurs envois, de leurs faits, de leurs gestes, de tout ce qui touchait à leurs personnes: un de ces engouements en coup de foudre, dont l'énergie soulève les pavés, jusqu'à dés bandes de campagnards, de tourlourous et de bonnes d'enfant poussées les jours gratuits au travers des salles, jusqu'à ce chiffre effrayant de cinquante mille visiteurs, par certains beaux dimanches, toute une armée, les arrière-bataillons du menu peuple ignorant, suivant le monde, défilant, les yeux arrondis, dans cette grande boutique d'images.

D'abord, Claude eut peur de ce jour fameux du vernissage, intimidé, par la bousculade de beau monde dont on parlait, résolu à attendre le jour plus démocratique de la véritable ouverture. Il refusa même à Sandoz de l'accompagner. Puis, une telle fièvre le brûla, qu'il partit brusquement, dès huit heures, en se donnant à peine le temps d'avaler un morceau de pain et de fromage. Christine, qui ne s'était pas senti le courage d'aller avec lui, le rappela, l'embrassa encore émue, inquiète.

«Et, surtout, mon chéri, ne te fais pas de chagrin, quoi qu'il arrive.» Claude étouffa un peu en entrant dans le salon d'honneur, le cœur battant d'avoir monté vite le grand escalier. Il faisait dehors un limpide ciel de mai, le velum de toile, tendu sous les vitres du plafond, tamisait le soleil en une vive lumière blanche; et, par des portes voisines, ouvertes sur la galerie du jardin, venaient des souffles humides, d'une fraîcheur frissonnante. Lui, un moment, reprit haleine, dans cet air qui s'alourdissait déjà, gardant une vague odeur de vernis, au milieu du musc discret des femmes. Il parcourut d'un coup d'œil les tableaux des murs, une immense scène de massacre en face, ruisselant de rouge, une colossale et pâle sainteté à gauche, une commande de l'État, la banale illustration d'une fête officielle à droite, puis des portraits, des paysages, des intérieurs, tous éclatant en notes aigres, dans l'or trop neuf des cadres. Mais la peur qu'il gardait du public fameux de cette solennité, lui fit ramener ses regards sur la foule peu à peu grossie. Le pouf circulaire, placé au centre, et d'où jaillissait une gerbe de plantes vertes, n'était occupé que par trois dames, trois monstres, abominablement mises, installées pour une journée de médisances. Derrière lui, il entendit une voix rauque broyer de dures syllabes: c'était un Anglais en veston à carreaux, expliquant la scène de massacre à une femme jaune, enfouie au fond d'un cache-poussière de voyage. Des espaces restaient vides, des groupes se fourraient, s'émiettaient, allaient se reformer plus loin; toutes les têtes étaient levées, les hommes avaient des cannes, des paletots sur le bras, les femmes marchaient doucement, s'arrêtaient en profil perdu; et son œil de peintre était surtout accroché par les fleurs de leurs chapeaux, très aiguës de ton, parmi les vagues sombres des hauts chapeaux de soie noire. Il aperçut trois prêtres, deux simples soldats tombés là on ne savait d'où, des queues ininterrompues de messieurs décorés, des cortèges de jeunes filles et de mères barrant la circulation. Cependant, beaucoup se connaissaient, il y avait, de loin, des sourires, des saluts, parfois une poignée de main rapide, au passage. Les voix demeuraient discrètes; couvertes par le roulement continu des pieds.

Alors, Claude se mit à chercher son tableau. Il tâcha de s'orienter d'après les lettres, se trompa, suivit les salles de gauche. Toutes les portes s'ouvraient à la file, c'était une profonde perspective de portières en vieille tapisserie, avec des angles de tableaux entrevus. Il alla jusqu'à la grande salle de l'Ouest, revint par l'autre enfilade, sans trouver sa lettre. Et, quand il retomba dans le salon d'honneur, la cohue y avait grandi rapidement, on commençait à y marcher avec peine. Cette fois, ne pouvant avancer, il reconnut des peintres, le peuple des peintres, chez lui ce jour-là, et qui faisait les honneurs de la maison: un surtout, un ancien ami de l'atelier Boutin, jeune, dévoré d'un besoin de publicité, travaillant pour la médaille, racolant tous les visiteurs de quelque influence et les amenant de force voir ses tableaux; puis, le peintre, célèbre, riche, qui recevait devant son œuvre, un sourire de triomphe aux lèvres, d'une galanterie affichante avec les femmes, dont il avait une cour sans cesse renouvelée; puis, les autres, les rivaux qui s'exècrent en se criant à pleine voix des éloges, les farouches guettant d'une porte les succès des camarades, les timides qu'on ne ferait pas pour un empire passer dans leurs salles, les blagueurs cachant sous un mot drôle la plaie saignante de leur défaite, les sincères absorbés, tâchant de comprendre, distribuant déjà les médailles; et il y avait aussi les familles des peintres, une jeune femme, charmante, accompagnée d'un enfant coquettement pomponné, une bourgeoise revêche, maigre, flanquée de deux laiderons en noir, une grosse mère, échouée sur une banquette Au milieu de toute une tribu de mioches mal mouchés, une dame mûre, belle encore, qui regardait, avec sa grande fille, passer une gueuse, la maîtresse du père, toutes deux au courant, très calmes, échangeant un sourire; et il y avait encore les modèles, des femmes qui se tiraient par les bras, qui se montraient leurs corps les unes aux autres, dans les nudités des tableaux, parlant haut, habillées sans goût, gâtant leurs chairs superbes sous de telles robes, qu'elles semblaient bossues à côté des poupées bien mises, des Parisiennes dont rien ne serait resté, au déballage.

Quand il se fut dégagé, Claude enfila les portes de droite. Sa lettre était de ce côté. Il visita les salles marquées d'un L, ne trouva rien. Peut-être sa toile, égarée, confondue, avait-elle servi à boucher un trou ailleurs.

Alors, comme il était arrivé dans la grande salle de l'Est, il se lança au travers des autres petites salles en retour, cette queue reculée, moins fréquentée, où les tableaux semblent se rembrunir d'ennui, et qui est la terreur des peintres. Là encore, il ne découvrit rien. Ahuri, désespéré, il vagabonda, sortit sur la galerie du jardin, continua de chercher, parmi le trop-plein des numéros débordant au-dehors, blafards et grelottants sous la lumière crue; puis, après d'autres courses lointaines, il retomba pour la troisième fois dans le salon d'honneur. On s'y écrasait, maintenant. Le Paris célèbre, riche, adoré, tout ce qui éclate en vacarme, le talent, le million, la grâce, les maîtres du roman, du théâtre et du journal, les hommes de cercle, de cheval ou de Bourse, les femmes de tous les rangs, catins, actrices, mondaines, affichées ensemble, montaient en une houle accrue sans cesse; et, dans la colère de ses vaines recherches, il s'étonnait de la vulgarité des visages, vus de la sorte en masse, du disparate des toilettes, peu d'élégantes pour beaucoup de communes, du manque de majesté de ce monde, à tel point que la peur dont il avait tremblé se changeait en mépris. Était-ce donc ces gens qui allaient encore huer son tableau, si on le retrouvait? Deux petits reporters blonds complétaient une liste des personnes à citer. Un critique affectait de prendre des notes sur les marges de son catalogue; un autre professait, au centre d'un groupé de débutants; un autre, les mains derrière le dos, solitaire, demeurait planté, accablait chaque œuvre d'une impassibilité auguste. Et ce qui le frappait surtout, c'était cette bousculade de troupeau, cette curiosité en bande sans jeunesse ni passion, l'aigreur des voix, la fatigue des visages, un air de souffrance mauvaise. Déjà, l'envie était à l'œuvre: le monsieur qui fait de l'esprit avec les dames: celui qui, sans un mot, regarde, hausse terriblement les épaules, puis s'en va; les deux qui restent un quart d'heure, coude à coude, appuyés à la planchette de la cimaise, le nez sur une petite toile, chuchotant les bas, avec des regards torves de conspirateurs.

Mais Fagerolles venait de paraître; et, au milieu du flux continuel des groupes, il n'y avait plus que lui, la main tendue, se montrant partout à la fois, se prodiguant dans son double rôle de jeune motive et de membre influent du jury. Accablé d'éloges, de remerciements, de réclamations, il avait une réponse pour chacun, sans rien perdre de sa bonne grâce. Depuis le matin, il supportait l'assaut des petits peintres de sa clientèle qui se trouvaient mal placés. C'était le galop ordinaire de la première heure, tous se cherchant, courant se voir, éclatant en récriminations, en fureurs bruyantes, interminables: on était trop haut, le jour tombait mal, les voisinages tuaient l'effet, on parlait de décrocher son tableau et de l'emporter. Un surtout s'acharnait, un grand maigre, relançant de salle en salle Fagerolles, qui avait beau lui expliquer son innocence: il n'y pouvait rien, on suivait l'ordre des numéros de classement, les panneaux de chaque mur étaient disposés par terre, puis accrochés, sans qu'on favorisât personne. Et il poussa l'obligeance jusqu'à promettre son intervention, lors du remaniement des salles, après les médailles, sans arriver à calmer le grand maigre, qui continua de le poursuivre.

Un instant; Claude fendit la foule pour lui demander où l'on avait mis sa toile. Mais une fierté l'arrêta, à le voir si entouré. N'était-ce pas imbécile et douloureux, ce continuel besoin d'un autre? Du reste, il réfléchissait brusquement qu'il devait avoir sauté toute une file de salons, à droite; et, en effet, il y avait là des lieues nouvelles de peinture. Il finit par déboucher dans une salle, où la foule s'étouffait, en tas devant un grand tableau qui occupait le panneau d'honneur, au milieu.

D'abord, il ne put le voir, tant le flot des épaules moutonnait, une muraille épaissie de têtes, en rempart de chapeaux. On se ruait, dans une admiration béante. Enfin, à force de se hausser sur la pointe des pieds, il aperçut la merveille, il reconnut le sujet, d'après ce qu'on lui en avait dit.

C'était le tableau de Fagerolles. Et il retrouvait son Plein air, dans ce Déjeuner, la même note blonde, la même formule d'art, mais combien adoucie, truquée, gâtée, d'une élégance d'épidémie, arrangée avec une adresse infinie pour les satisfactions basses du public. Fagerolles n'avait pas commis la faute de mettre ses trois femmes nues; seulement, dans leurs toilettes osées de mondaines, il les avait déshabillées, l'une montrant sa gorge sous la dentelle transparente du corsage, l'autre découvrant sa jambe droite jusqu'au genou, en se renversant pour prendre une assiette, la troisième qui ne livrait pas un coin de sa peau, vêtue d'une robe si étroitement ajustée, qu'elle en était troublante l'indécence, avec sa croupe tendue de cavale. Quant aux deux messieurs, galants, en vestons de campagne, ils réalisaient le rêve du distingué; tandis qu'un valet, au loin, tirait encore un panier du landau, arrêté derrière les arbres. Tout cela, les figures, les étoffes, la nature morte du déjeuner, s'enlevait gaiement en plein soleil, sur les verdures assombries du fond; et l'habileté suprême était dans cette forfanterie d'audace, dans cette force menteuse qui bousculait juste assez la foule pour la faire se pâmer. Une tempête dans un pot de crème.

Claude, ne pouvant s'approcher, écoutait des mots, autour de lui. Enfin, en voilà un qui faisait de la vraie vérité! Il n'appuyait pas comme ces goujats de l'école nouvelle, il savait tout mettre sans rien mettre. Ah! les nuances, l'art des sous-entendus, le respect du public, les suffrages de la bonne compagnie! Et avec ça une finesse, un chantre, un esprit! Ce n'était pas lui qui se fâchait incongrûment en morceaux passionnés, d'une création débordante; non, quand il avait pris trois notes sur nature, il donnait les trois notes, pas une de plus. Un chroniqueur qui arrivait, s'extasia, trouva le mot: une peinture bien parisienne. On le répéta, on ne passa plus sans déclarer ça bien parisien.

Ces dos enflés, ces admirations montant en une marée d'échines finissaient par exaspérer Claude; et, pris du besoin de voir les têtes dont se composait un succès, il tourna le tas, il manœuvra de façon à s'adosser contre la cimaise. Là, il avait le public de face, dans le jour gris que filait la toile du plafond, éteignant le milieu de la salle; tandis que la lumière vive, glissée des bords de l'écran, éclairait les tableaux des murs d'une nappe blanche, où l'or des cadres prenait le ton chaud du soleil.

Tout de suite, il reconnut les gens qui l'avaient hué, autrefois: si ce n'était pas ceux-là, c'étaient leurs frères; mais sérieux, extasiés, embellis de respectueuse attention.

L'air mauvais des figures, cette fatigue de la lutte, cette bile de l'envie tirant et jaunissant la peau, qu'il avait remarquées d'abord, s'attendrissaient ici, dans l'unanime régal d'un mensonge aimable. Deux grosses dames, la bouche ouverte, bâillaient d'aise. De vieux messieurs arrondissaient les yeux, d'un air entendu. Un mari expliquait tout bas le sujet à sa jeune femme, qui hochait le menton, dans un joli mouvement du col. Il y avait des émerveillements béats, étonnés, profonds, gais, austères, des sourires inconscients, des airs mourants de tête. Les chapeaux noirs se renversaient à demi, les fleurs des femmes coulaient sur leurs nuques. Et tous ces visages s'immobilisaient une minute, étaient poussés, remplacés par d'autres qui leur ressemblaient, continuellement.

Alors, Claude s'oublia, stupide devant ce triomphe. La salle devenait trop petite, toujours des bandes nouvelles s'y entassaient. Ce n'étaient plus les vides de la première heure, les souffles froids montés du jardin, l'odeur de vernis errante encore; maintenant, l'air s'échauffait, s'aigrissait du parfum des toilettes. Bientôt, ce qui domina, ce fut l'odeur de chien mouillé. Il devait pleuvoir, une de ces averses brusques de printemps, car les derniers venus apportaient une humidité, des vêtements lourds qui semblaient fumer, dès qu'ils entraient dans la chaleur de la salle. En effet, des coups de ténèbres passaient, depuis un instant, sur l'écran du plafond. Claude, qui leva les yeux, devina un galop de grandes nuées fouettées, de bise, des trombes d'eau battant les vitres de la baie. Une moire d'ombres courait le long des murs, tous les tableaux s'obscurcissaient, le public se noyait de nuit; jusqu'à ce que la nuée emportée, le peintre revît sortir les têtes de ce crépuscule, avec les mêmes bouches rondes, les mêmes yeux ronds de ravissement imbécile.

Mais une autre amertume était réservée à Claude. Il aperçut, sur le panneau de gauche, le tableau de Bongrand, en pendant à celui de Fagerolles. Et, devant celui-là, personne ne se bousculait, les visiteurs défilaient avec indifférence. C'était pourtant l'effort suprême, le coup que le grand peintre cherchait à porter depuis des années, une dernière œuvre enfantée dans le besoin de se prouver la virilité de son déclin. La haine qu'il nourrissait contre La Noce au village, ce premier chef-d'œuvre dont on avait écrasé sa vie de travailleur, venait de le pousser à choisir le sujet contraire et symétrique: L'Enterrement au village, un convoi de jeune fille, débandé parmi des champs de seigle et d'avoine. Il luttait contre lui-même, on verrait bien s'il était fini, si l'expérience de ses soixante ans ne valait pas la fougue heureuse de sa jeunesse; et l'expérience était battue, l'œuvre allait être un insuccès morne, une de ces chutes sourdes de vieil homme, qui n'arrêtent même pas les passants. Des morceaux de maître s'indiquaient toujours, l'enfant de chœur tenant la croix, le groupe des filles de la Vierge portant la bière, et dont les robes blanches, plaquées sur des chairs rougeaudes, faisaient un joli contraste avec l'endimanchement noir du cortège, au travers des verdures; seulement, le prêtre en surplis, la fille à la bannière, la famille derrière le corps, toute la toile d'ailleurs était d'une facture sèche, désagréable de science, raidie par l'obstination. Il y avait là un retour inconscient, fatal, au romantisme tourmenté, d'où était parti l'artiste, autrefois.

Et c'était bien le pis de l'aventure, l'indifférence du public avait sa raison dans cet art d'une autre époque, dans cette peinture cuite et un peu terne, qui ne l'accrochait plus au passage, depuis la vogue des grands éblouissements de lumière.

Justement, Bongrand, avec l'hésitation d'un débutant timide, entra dans la salle, et Claude eut le cœur serré en le voyant jeter un coup d'œil à son tableau solitaire, puis un autre à celui de Fagerolles, qui faisait émeute.

En cette minute, le peintre dut avoir la conscience aiguë de sa fin. Si, jusque-là, la peur de sa lente déchéance l'avait dévoré, ce n'était qu'un doute; et, maintenant, il avait une brusque certitude, il se survivait, son talent était mort, jamais plus il n'enfanterait des œuvres vivantes. Il devint très pâle, il eut un mouvement pour fuir, lorsque le sculpteur Chambouvard, qui arrivait par l'autre porte, avec sa queue ordinaire de disciples, l'interpella, de sa voix grasse, sans se soucier des personnes présentes.

«Ah! farceur, je vous y prends, à vous admirer!» Lui, cette année-là, avait une Moissonneuse exécrable, une de ces figures stupidement ratées, qui semblaient des gageures, sorties de ses puissantes mains et il n'en était pas moins rayonnant, certain d'un chef-d'œuvre de plus, promettant son infaillibilité de dieu, au milieu de la foule, qu'il n'entendait pas rire.

Sans répondre, Bongrand le regarda de ses yeux brûlés de fièvre.

«Et ma machine, en bas, continua l'autre, l'avez-vous vue?... Qu'ils y viennent donc, les petits d'à présent! Il n'y a que nous, la vieille France!»

Déjà, il s'en allait, suivi de sa cour, saluant le public étonné.

«Brute!» murmura Bongrand, étranglé de chagrin, révolté comme de l'éclat d'un rustre dans la chambre d'un mort.

Il avait aperçu Claude, il s'approcha. N'était-ce pas lâche de fuir cette salle? Et il voulait montrer son courage, son âme haute, où l'envie n'était jamais entrée.

«Dites donc, notre ami Fagerolles en a, un succès!...

Je mentirais, si je m'extasiais sur son tableau, que je n'aime guère; mais lui est très gentil, vraiment... Et puis, vous savez qu'il a été tout à fait bien pour vous.» Claude s'efforçait de trouver un mot d'admiration sur L'Enterrement.

«Le petit cimetière, au fond, est si joli!... Est-il possible que le public...» D'une voix rude, Bongrand l'arrêta.

«Hein! mon ami, pas de condoléances... Je vois clair.» À ce moment, quelqu'un les salua d'un geste familier, et Claude reconnut Naudet, un Naudet grandi, enflé, doré par le succès des affaires colossales qu'il brassait à présent.

L'ambition lui tournant la tête, il parlait de couler tous les autres marchands de tableaux, il avait fait bâtir un palais, où il se posait en roi du marché, centralisant les chefs-d'œuvre, ouvrant les grands magasins modernes de l'art. Des bruits de millions sonnaient dès son vestibule, il installait chez lui des expositions, montait au-dehors des galeries, attendait en mai l'arrivée des amateurs américains, auxquels il vendait cinquante mille francs ce qu'il avait acheté dix mille; et il menait un train de prince, femme, enfants, maîtresse, chevaux, domaine en Picardie, grandes chasses. Ses premiers gains venaient de la hausse des morts illustres, niés de leur vivant, Courbet, Millet, Rousseau; ce qui avait fini par lui donner le mépris de toute œuvre signée du nom d'un peintre encore dans la lutte. Cependant, d'assez mauvais bruits couraient déjà. Le nombre des toiles connues étant limité, et celui des amateurs ne pouvant guère s'étendre, l'époque arrivait où les affaires allaient devenir difficiles. On parlait d'un syndicat, d'une entente avec des banquiers pour soutenir les hauts prix; à la salle Drouot, on en était à l'expédient des ventes fictives, des tableaux rachetés très cher par le marchand lui-même; et la faillite semblait être fatalement au bout de ces opérations de Bourse, une culbute dans l'outrance et les mensonges de l'agio.

«Bonjour, cher maître, dit Naudet, qui s'était avancé.

Hein? vous venez, comme tout le monde, admirer mon Fagerolles.» Son attitude n'avait plus pour Bongrand l'humilité câline et respectueuse d'autrefois. Et il causa de Fagerolles comme d'un peintre à lui, d'un ouvrier à ses gages, qu'il gourmandait souvent. C'était lui qui l'avait installé avenue de Villiers, le forçant à avoir un hôtel, le meublant ainsi qu'une fille, l'endettant par des fournisseurs de tapis et de bibelots, pour le tenir ensuite à sa merci; et, maintenant, il commençait à l'accuser de manquer d'ordre, de se compromettre en garçon léger. Par exemple, ce tableau, jamais un peintre sérieux ne l'aurait envoyé au Salon; sans doute, cela faisait du tapage, on parlait même de la médaille d'honneur; mais rien n'était plus mauvais pour les hauts prix. Quand on voulait avoir les Américains, il fallait savoir rester chez soi, comme un bon dieu au fond de son tabernacle.

«Mon cher, vous me croirez si vous voulez, j'aurais donné vingt mille francs de ma poche pour que ces imbéciles de journaux ne fissent pas tout ce vacarme autour de mon Fagerolles de cette année.»

Bongrand, qui écoutait bravement, malgré sa souffrance, eut un sourire.

«En effet, ils ont peut-être poussé les indiscrétions un peu loin... Hier, j'ai lu un article, où j'ai appris que Fagerolles mangeait tous les matins deux œufs à la coque.» Il riait de ce coup brutal de publicité, qui, depuis une semaine, occupait Paris du jeune maître, à la suite d'un premier article sur son tableau, que personne encore n'avait vu. Toute la bande des reporters s'était mise en campagne, on le déshabillait, son enfance, son père le fabricant de zinc d'art, ses études, où il logeait, comment il vivait, jusqu'à la couleur de ses chaussettes, jusqu'à une manie qu'il avait de se pincer le bout du nez. Et il était la passion du moment, le jeune maître selon le goût du jour, ayant eu la chance de rater le prix de Rome et de rompre avec l'École, dont il gardait les procédés: fortune d'une saison que le vent apporte et remporte, caprice nerveux de la grande détraquée de ville, succès de l'à-peu-près, de l'audace gris perle, de l'accident qui bouleverse la foule le matin, pour se perdre le soir dans l'indifférence de tous.

Mais Naudet remarqua L'Enterrement au village.

«Tiens! c'est votre tableau?... Et, alors, vous avez voulu donner un pendant à la Noce? Moi, je vous en aurais détourné... Ah! La Noce. La Noce!» Bongrand l'écoutait toujours, sans cesser de sourire; et, seul, un pli douloureux coupait ses lèvres tremblantes.

Il oubliait ses chefs-d'œuvre, l'immortalité assurée à son nom, il ne voyait plus que la vogue immédiate, sans effort, venant à ce galopin indigne de nettoyer sa palette, le poussant à l'oubli, lui qui avait lutté dix années avant d'être connu. Ces générations nouvelles, quand elles vous enterrent, si elles savaient quelles larmes de sang elles vous font pleurer dans la mort!

Puis, comme il se taisait, la peur le prit d'avoir laissé deviner son mal. Est-ce qu'il tomberait à cette bassesse de l'envie? Une colère contre lui-même le redressa, on devait mourir debout. Et, au lieu de la réponse violente qui lui montait aux lèvres, il dit familièrement:

«Vous avez raison, Naudet, j'aurais mieux fait d'aller me coucher, le jour où j'ai eu l'idée de cette toile.

—Ah! c'est lui, pardon!» cria le marchand, qui s'échappa.

C'était Fagerolles, qui se montrait à l'entrée de la salle.

Il n'entra pas, discret, souriant, portant sa fortune avec son aisance de garçon d'esprit. Du reste, il cherchait quelqu'un, il appela d'un signe un jeune homme et lui donna une réponse, heureuse sans doute, car ce dernier déborda de reconnaissance. Deux autres se précipitèrent pour le congratuler; une femme le retint, en lui montrant avec des gestes de martyre une nature morte, placée dans l'ombre d'une encoignure. Puis il disparut, après avoir jeté, sur le peuple en extase devant son tableau, un seul coup d'œil. Claude, qui regardait et écoutait, sentit alors sa tristesse lui noyer le cœur. La bousculade augmentait toujours, il n'avait plus en face de lui que des figures béantes et suantes, dans la chaleur devenue intolérable. Par-dessus les épaules, d'autres épaulés montaient, jusqu'à la porte, d'où ceux qui ne pouvaient rien voir, se signalaient le tableau, du bout de leurs parapluies, ruisselant des averses du dehors. Et Bongrand restait là par fierté, tout droit dans sa défaite, solide sur ses vieilles jambes de lutteur, les regards clairs sur Paris ingrat. Il voulait finir en brave homme, dont la bonté est large. Claude, qui lui parla sans recevoir de réponse, vit bien que, derrière cette face calme et gaie, l'âme était absente, envolée dans le deuil, saignante d'un affreux tournent, et, saisi d'un respect effrayé, il n'insista pas, il partit, sans même que Bongrand s'en aperçut, de ses yeux vides.

De nouveau, au travers de la foule, une idée venait de pousser Claude. Il s'ébahissait de n'avoir pu découvrir son tableau. Rien n'était plus simple. N'y avait-il donc pas une salle où l'on riait, un coin de blague et de tumulte, un attroupement de public farceur injuriant une œuvre? Cette œuvre serait la sienne, à coup sûr. Il avait encore dans les oreilles les rires du Salon des Refusés, autrefois. Et, de chaque porte, il écoutait maintenant, pour entendre si ce n'était pas là qu'on le huait.

Mais, comme il se retrouvait dans la salle de l'Est, cette halle où agonise le grand art, le dépotoir où l'on empile les vastes compositions historiques et religieuses, d'un froid sombre, il eut une secousse, il demeura immobile, les yeux en l'air. Cependant, il était passé deux fois déjà. Là-haut, c'était bien sa toile, si haut, si haut, qu'il hésitait à la reconnaître, toute petite, posée en hirondelle, sur le coin d'un cadre, le cadre monumental d'un immense tableau de dix maîtres, représentant le Déluge, le grouillement d'un peuple jaune, culbuté dans de l'eau lie-de-vin. À gauche, il y avait encore le pitoyable portrait en pied d'un général couleur de cendre; à droite, une nymphe colosse, dans un paysage lunaire, le cadavre exsangue d'une assassinée, qui se gâtait sur l'herbe; et alentour, partout, des choses rosâtres, violâtres, des images tristes, jusqu'à une scène comique de moines se grisant, jusqu'à une ouverture de la Chambre, avec toute une page écrite sur un cartouche doré, où les têtes des députés connus étaient reproduites au trait, accompagnées des noms. Et, là-haut, là-haut, au milieu de ces voisinages blafards, la petite toile, trop rude, éclatait férocement, dans une grimace douloureuse de monstre.

Ah! l'Enfant mort, le misérable petit cadavre, qui n'était plus, à cette distance, qu'une confusion de chairs, la carcasse échouée de quelque bête informe! Était-ce un crâne, était-ce un ventre, cette tête phénoménale, enflée et blanchie? et ces pauvres mains tordues sur les linges, comme des pattes rétractées d'oiseau tué par le froid! et le lit lui-même, cette pâleur des draps, sous la pâleur des membres, tout ce blanc si triste, un évanouissement du ton, la fin dernière! Puis, on distinguait les yeux clairs et fixes, on reconnaissait une tête d'enfant, le cas de quelque maladie de la cervelle, d'une profonde et affreuse piffé. Claude s'approcha, se recula, pour mieux voir. Le jour était si mauvais, que des reflets dansaient dans la toile, de partout. Son petit Jacques, comme on l'avait placé! sans doute par dédain, ou par honte plutôt, afin de se débarrasser de sa laideur lugubre. Lui, pourtant, l'évoquait, le retrouvait, là-bas, à la campagne, frais et rose, quand il se roulait dans l'herbe, puis rue de Douai, peu à peu pâli et stupide, puis rue Tourlaque, ne pouvant plus porter son front, mourant une nuit tout seul, pendant que sa mère dormait; et il la revoyait, elle aussi, la mère, la triste femme, restée à la maison, pour y pleurer sans doute, ainsi qu'elle pleurait maintenant les journées entières. N'importe, elle avait bien fait de ne pas venir: c'était trop triste, leur petit Jacques, déjà froid dans son lit, jeté à l'écart en paria, si brutalisé par la lumière, que le visage semblait rire, d'un rire abominable.