Et Claude souffrait plus encore de l'abandon de son œuvre. Un étonnement, une déception, le faisait chercher des yeux la foule, la poussée à laquelle il s'attendait.
Pourquoi ne le huait-on pas? Ah! les insultes de jadis, les moqueries, les indignations, ce qui l'avait déchiré et fait vivre! Non, plus rien, pas même un crachat au passage: c'était la mort. Dans la salle immense, le public défilait rapidement, pris d'un frisson d'ennui. Il n'y avait du monde que devant l'image de l'ouverture de la Chambre, où sans cesse un groupe se renouvelait, lisant la légende, se montrant les têtes des députés. Des rires ayant éclaté derrière lui, il se retourna: mais on ne se moquait point; on s'égayait simplement des moines en goguette, le succès comique du Salon, que des messieurs expliquaient à des dames, en déclarant ça étourdissant d'esprit. Et tous ces gens passaient sous le petit Jacques, et pas un ne levait la tête, pas un ne savait même qu'il fait là-haut!
Le peintre, cependant, eut un espoir. Sur le pouf central, deux personnages, un gros et un mince, décorés tous les deux, causaient, renversés contre le dossier de velours, regardant les tableaux, en face. Il s'approcha, il les écouta.
«Et je les ai suivis, disait le gros. Ils ont pris la rue Saint-Honoré, la rue Saint-Roch, la rue de la Chaussée d'Antin, la rue La Fayette...
—Enfin, vous leur avez parlé? demanda le mince, d'un air de profond intérêt.—Non, j'ai eu peur de me mettre en colère.» Claude s'en alla, revint à trois reprises, le cœur battant, chaque fois qu'un rare visiteur stationnait et promenait un lent regard de la cimaise au plafond. Un besoin maladif l'enrageait d'entendre une parole, une seule. Pourquoi exposer? comment savoir? tout, plutôt que cette torture du silence! Et il étouffa, lorsqu'il vit s'approcher un jeune ménage, la femme ravissante, l'allure délicate et fluette d'une bergère en Saxe. Elle avait aperçu le tableau, elle en demandait le sujet, stupéfaite de n'y rien comprendre; et, quand son mari, feuilletant le catalogue, eut trouvé le titre: l'Enfant mort, elle l'entraîna, frissonnante, avec ce cri d'effroi:
«Oh! l'horreur! est-ce que la police devrait permettre une horreur pareille!».
Alors, Claude demeura là, debout, inconscient et hanté, les yeux cloués en l'air, au milieu du troupeau continu de la foule qui galopait, indifférente, sans un regard à cette chose unique et sacrée, visible pour lui seul; et ce fut là, dans ces coudoiements, que Sandoz finit par le reconnaître.
Flânant en garçon, lui aussi, sa femme étant restée près de sa mère souffrante, Sandoz venait de s'arrêter, le cœur fendu, en bas de la petite toile, rencontrée par hasard.
Ah! quel dégoût de cette misérable vie! Il revécut brusquement leur jeunesse, le collège de Plassans, les longues escapades au bord de la Viorne, les courses libres sous le brûlant soleil, toute cette flambée de leurs ambitions naissantes; et, plus tard, dans leur existence commune, il se rappelait leurs efforts, leurs certitudes de gloire, la belle fringale, d'appétit démesuré, qui parlait d'avaler Paris d'un coup. À cette époque, que de fois il avait vu en Claude le grand homme, celui dont le génie débridé devait laisser en arrière, très loin, le talent des autres!...
C'était d'abord l'atelier de l'impasse des Bourdonnais, plus tard l'atelier du quai de Bourbon, des toiles immenses rêvées, des projets à faire éclater le Louvre; c'était une lutte incessante, un travail de dix heures par jour, un don entier de son être. Et puis, quoi? après vingt années de cette passion, aboutir à ça, à cette pauvre chose sinistre, toute petite, inaperçue, d'une navrante mélancolie dans son isolement de pestiférée! Tant d'espoirs, de tortures, une vie usée au dur labeur de l'enfantement, et ça, et ça, mon Dieu! Sandoz, près de lui, reconnut Claude. Une maternelle émotion fit trembler sa voix.
«Comment! tu es venu?... Pourquoi as-tu refusé de passer me prendre?» Le peintre ne s'excusa même pas. Il semblait très fatigué, sans révolte, frappé d'une stupeur douce et sommeillante.
«Allons, ne reste pas là. Il est midi sonné, tu vas déjeuner avec moi... Des gens m'attendaient chez Ledoyen.
Mais je les lâche, descendons au buffet, cela nous rajeunira, n'est-ce pas, vieux!» Et Sandoz l'emmena, un bras sous le sien, le serrant, le réchauffant, tâchant de le tirer de son silence morne.
«Voyons, sapristi! il ne faut pas te démonter de la sorte. Ils ont beau l'avoir mal placé, ton tableau est superbe, un fameux morceau de peintre!... Oui, je sais, tu avais rêvé autre chose. Que diable! tu n'es pas mort, ce sera pour plus tard... Et, regarde! tu devrais être fier, car c'est toi le véritable triomphateur du Salon, cette année. Il n'y a pas que Fagerolles qui te pille, tous maintenant t'imitent, tu les as révolutionnés, depuis ton Plein air, dont ils ont tant ri... Regarde, regarde! en voilà encore un de Plein air, en voilà un autre, et ici, et là-bas, tous, tous!» De la main, au travers des salles, il désignait des toiles.
En effet, le coup de clarté, peu à peu introduit dans la peinture contemporaine, éclatait enfin. L'ancien Salon noir, cuisiné au bitume, avait fait place à un Salon ensoleillé, d'une gaieté de printemps. C'était l'aube, le jour nouveau qui avait pointé jadis au Salon des Refusés, et qui, à cette heure, grandissait, rajeunissant les œuvres d'une lumière fine, diffuse, décomposée en nuances infinies.
Partout, ce bleuissement se retrouvait, jusque dans les portraits et dans les scènes de genre, haussées aux dimensions et au sérieux de l'histoire. Eux aussi, les vieux sujets académiques, s'en étaient allés, avec les jus recuits de la tradition, comme si la doctrine condamnée emportait son peuple d'ombres; les imaginations devenaient rares, les cadavéreuses nudités des mythologies et du catholicisme, les légendes sans foi, les anecdotes sans vie, le bric-à-brac de l'École, usé par des générations de malins ou d'imbéciles; et, chez les attardés des antiques recettes, même chez les maîtres vieillis, l'influence était évidente, le coup de soleil avait passé là. De loin, à chaque pas, on voyait un tableau trouer le mur, ouvrir une fenêtre sur le dehors. Bientôt, les murs tomberaient, la grande nature entrerait, car la brèche était large, l'assaut avait emporté la routine, dans cette gaie bataille de témérité et de jeunesse.
«Ah! ta part est belle encore, mon vieux! continua Sandoz. L'art de demain sera le tien, tu les as tous faits.» Claude, alors, desserra les dents, dit très bas, avec une brutalité sombre:
«Qu'est-ce que ça me fout de les avoir faits, si je ne me suis pas fait moi-même?... Vois-tu, c'était trop gros pour moi, et c'est ça qui m'étouffe.» D'un geste, il acheva sa pensée, son impuissance à être le génie de la formule qu'il apportait, son tournent de précurseur qui sème l'idée sans récolter la gloire, sa désolation de se voir volé, dévoré par des bâcleurs de besogne, toute une nuée de gaillards souples, éparpillant leurs efforts, encanaillant l'art nouveau, avant que lui ou un autre ait eu la force de planter le chef-d'œuvre qui daterait cette fin de siècle.
Sandoz protesta, l'avenir restait libre. Puis, pour le distraire, il l'arrêta, en traversant le salon d'honneur.
«Oh! cette dame en bleu, devant ce portrait! Quelle claque la nature fiche à la peinture!... Tu te souviens, quand nous regardions le public autrefois, les toilettes, la vie des salles. Pas un tableau ne tenait le coup. Et, aujourd'hui, il y en a qui ne se démolissent pas trop.
J'ai même remarqué, là-bas, un paysage dont la tonalité jaune éteignait complètement les femmes qui s'en approchaient.»
Mais Claude eut un tressaillement d'indicible souffrance.
«Je t'en prie, allons-nous-en, emmène-moi... Je n'en puis plus.» Au buffet, ils eurent toutes les peines du monde à trouver une table libre, C'était un étouffement, un empilement, dans le vaste trou d'ombre, que des draperies de serge brune ménageaient, sous les travées du haut plancher de fer. Au fond, à demi noyés de ténèbres, trois dressoirs étageaient symétriquement leurs compotiers de fruits; tandis que, plus en avant, occupant les comptoirs de droite et de gauche, deux dames, une blonde, une brune, surveillaient la mêlée, d'un regard militaire; et, des profondeurs obscures de cet antre, un flot de petites tables de marbre, une marée de chaises, serrées, enchevêtrées, moutonnait, s'enflait, venait déborder et s'étaler jusque dans le jardin, sous la grande clarté pâle qui tombait des vitres.
Enfin, Sandoz vit des personnes se lever. Il s'élança, il conquit la table de haute lutte, au milieu du tas.
«Ah! fichtre! nous y sommes... Que veux-tu manger?» Claude eut un geste insouciant. Le déjeuner d'ailleurs fut exécrable, de la truite amollie par le court-bouillon, un filet desséché au four, des asperges sentant le linge humide; et encore fallut-il se battre pour être servi, car les garçons, bousculés, perdant la tête, restaient en détresse dans les passages trop étroits, que le flux des chaises resserrait toujours, jusqu'à les boucher complètement.
Derrière la draperie de gauche, on entendait un tintamarre de casseroles et de vaisselle, la cuisine installée là, sur le sable, ainsi que ces fourneaux de kermesse qui campent au plein air des routes.
Sandoz et Claude devaient manger de biais, étranglés entre deux sociétés, dont les coudes peu à peu entraient dans leurs assiettes; et, chaque fois que passait un garçon, il ébranlait les chaises d'un violent coup de hanche. Mais cette gêne, ainsi que l'abominable nourriture, égayait. On plaisantait les plats, une familiarité s'établissait de table à table, dans la commune infortune qui se changeait en partie de plaisir. Des inconnus finissaient par sympathiser, des amis soutenaient des conversations à trois rangs de distance, la tête tournée, gesticulant par-dessus les épaules des voisins. Les femmes surtout s'animaient, d'abord inquiètes de cette cohue, puis se dégantant, relevant leurs voilettes, riant au premier doigt de vin pur. Et ce qui était le ragoût de ce jour du vernissage, c'était justement la promiscuité où se coudoyaient là tous les mondes, des filles, des bourgeoises, de grands artistes, de simples imbéciles, une rencontre de hasard, un mélange dont le louche imprévu allumait les yeux des plus honnêtes.
Cependant, Sandoz, qui avait renoncé à finir sa viande, haussait la voix, au milieu du terrible vacarme des conversations et du service,«Un morceau de fromage, hein?... Et tâchons d'avoir du café.» Les yeux vagues, Claude n'entendait pas. Il regardait dans le jardin. De sa place, il voyait le massif central, de grands palmiers qui se détachaient sur les draperies brunes, dont tout le pourtour était orné. Là, s'espaçait un cercle de statues: le dos d'une faunesse, à la croupe enflée; le joli profil d'une étude de jeune fille, une rondeur de joue, une pointe de petit sein rigide; la face d'un Gaulois en bronze, une colossale romance, irritante de patriotisme bête; le ventre laiteux d'une femme pendue par les poignets, quelque Andromède du quartier Pigalle; et d'autres, d'autres encore, des files d'épaules et de hanches qui suivaient les tournants des allées, des fuites de blancheurs au travers des verdures, des têtes, des gorges, des jambes, des bras, confondus et envolés dans l'éloignement de la perspective. À gauche se perdait une ligne de bustes, la joie des bustes, l'extraordinaire comique d'une enfilade de nez, un prêtre à nez énorme et pointu, une soubrette à petit nez retroussé, une Italienne du XVe siècle au beau nez classique; un matelot au nez de simple fantaisie, tous les nez, le nez magistrat, le nez industriel, le nez décoré, immobiles et sans fin.
Mais Claude ne voyait rien, ce n'étaient que des taches grises dans le jour brouillé et verdi. Sa stupeur continuait, il eut une seule sensation, le grand luxe des toilettes, qu'il avait mal jugé au milieu de la poussée des salles, et qui là se développait librement, ainsi que sur le gravier de quelque serre de château. Toute l'élégance de Paris défilait, les femmes venues pour se montrer, les robes méditées, destinées à être dans les journaux du lendemain.
On regardait beaucoup une actrice marchant d'un pas de reine, au bras d'un monsieur qui prenait des airs complaisants de prince époux. Les mondaines avaient des allures de gueuses, toutes se dévisageaient de ce lent coup d'œil dont elles se déshabillent, estimant la soie, aunant les dentelles, fouillant de la pointe des bottines à la plume du chapeau. C'était comme un salon neutre, des dames assises avaient rapproché leurs chaises, ainsi qu'aux Tuileries, uniquement occupées de celles qui passaient. Deux amies hâtaient le pas, en riant. Une autre, solitaire, allait et revenait, muette, avec un regard noir.
D'autres encore, qui s'étaient perdues, se retrouvaient, s'exclamaient de l'aventure. Et la masse mouvante et assombrie des hommes stationnait, se remettait en marche, s'arrêtait en face d'un marbre, refluait devant un bronze; tandis que, parmi les rares bourgeois égarés là, circulaient des noms célèbres, tout ce que Paris comptait d'illustrations, le nom d'une gloire retentissante, au passage d'un gros monsieur mal mis, le nom ailé d'un poète, à l'approche d'un homme blême, qui avait la face plate d'un portier.
Une onde vivante montait de cette foule dans la lumière égale et décolorée, lorsque, brusquement, derrière les nuages d'une dernière averse, un coup de soleil enflamma les vitres hautes, fit resplendir le vitrail du couchant, plut en gouttes d'or, à travers l'air immobile; et tout se chauffa, la neige des statues dans les verdures luisantes, les pelouses tendres que découpait le sable jaune des allées, les toilettes riches aux vifs réveils de satin et de perles, les voix elles mêmes, dont le grand murmure nerveux et rieur sembla pétiller comme une claire flambée de sarments.
Des jardiniers, en train d'achever la plantation des corbeilles, tournaient les robinets des bouches d'arrosage, promenaient des arrosoirs dont la pluie s'exhalait des gazons trempés, en une fumée tiède. Un moineau très hardi, descendu des charpentes de fer, malgré le monde, piquait le sable devant le buffet, mangeant les miettes de pain qu'une jeune femme s'amusait à lui jeter.
Alors, Claude, de tout ce tumulte, n'entendit au loin que le bruit de mer, le grondement du public roulant en haut, dans les salles. Et un souvenir lui revint, il se rappela ce bruit, lui avait soufflé en ouragan devant son tableau. Mais, à cette heure, on ne riait plus: c'était Fagerolles, là-haut, que l'haleine géante de Paris acclamait.
Justement, Sandoz, qui se retournait, dit à Claude: «Tiens, Fagerolles!» En effet, Fagerolles et Jory, sans les voir, venaient de s'emparer d'une table voisine. Le dernier continuait une conversation de sa grosse voix.
«Oui, j'ai vu son enfant crevé. Ah! le pauvre bougre, quelle fin!» Fagerolles lui donna un coup de coude; et, tout de suite, l'autre, ayant aperçu les deux camarades, ajouta.
«Ah! ce vieux Claude!... Comment va, hein?... Tu sais que je n'ai pas encore vu ton tableau. Mais on m'a dit que c'était superbe.
—Superbe!» appuya Fagerolles.
Ensuite, il s'étonna.
«Vous avez mangé ici, quelle idée! on y est si mal!...
Nous autres, nous revenons de chez Ledoyen. Oh! un monde, une bousculade, une gaieté!... Approchez donc votre table que nous causions un peu.» On réunit les deux tables. Mais déjà des flatteurs, des solliciteurs relançaient le jeune maître triomphant. Trois amis se levèrent, le saluèrent bruyamment de loin. Une dame tomba dans une contemplation souriante, lorsque son mari le lui eut nommé à l'oreille. Et le grand maigre, l'artiste mal placé qui ne dérangeait pas et le poursuivait depuis le matin, quitta une table du fond où il se trouvait, accourut de nouveau se plaindre, en exigeant la cimaise, immédiatement. «Eh! fichez-moi la paix!» finit par crier Fagerolles; à bout d'amabilité et de patience. Puis, lorsque l'autre s'en fut allé, en mâchonnant de sourdes menaces:
«C'est vrai, on a beau vouloir être obligeant, ils vous rendraient enragés!... Tous sur la cimaise! des lieues de cimaise!... Ah! quel métier que d'être du jury! On s'y casse les jambes et l'on n'y récolte que des haines!» De son air accablé, Claude le regardait. Il sembla s'éveiller un instant, il murmura d'une langue pâteuse:
«Je t'ai écrit, je voulais aller te voir pour te remercier...
Bongrand m'a dit la peine que tu as eue... Merci encore, n'est-ce pas?»...
Mais Fagerolles, vivement, l'interrompit.
«Que diable! je devais bien çà à notre vieille amitié...
C'est moi qui suis content de t'avoir fait ce plaisir.» Et il avait cet embarras qui le reprenait toujours devant le maître inavoué de sa jeunesse, cette sorte d'humilité invincible, en face de l'homme dont le muet dédain suffisait en ce moment à gâter son triomphe.
«Ton tableau est très bien», ajouta Claude lentement, pour être bon et courageux. Ce simple éloge gonfla le cœur de Fagerolles d'une émotion exagérée, irrésistible, montée il ne savait d'où; et le gaillard, sans foi, brûlé à toutes les farces, répondit d'une voix tremblante:
«Ah! mon brave, ah! tu es gentil de me dire ça!» Sandoz venait enfin d'obtenir deux tasses de café, et comme le garçon avait oublié le sucre, il dut se contenter des morceaux laissés par une famille voisine. Quelques tables se vidaient, mais la liberté avait grandi, un rire de femme sonna si haut, que toutes les têtes se retournèrent.
On fumait, une lente vapeur bleue s'exhalait au-dessus de la débandade des nappes, tachées de vin, encombrées de vaisselle grasse. Lorsque Fagerolles eut également réussi à se faire apporter deux chartreuses, il se mit à causer avec Sandoz, qu'il ménageait, devinant là une force. Et Jory, alors, s'empara de Claude, redevenu morne et silencieux.
«Dis donc, mon cher, je ne t'ai pas envoyé de lettre, pour mon mariage... Tu sais, à cause de notre position, nous avons fait ça entre nous, sans personne... Mais, tout de même, j'aurais voulu te prévenir. Tu m'excuses, n'est-ce pas?» Il se montra expansif, donna des détails, heureux de vivre, dans la joie égoïste de se sentir gras et victorieux, en face de ce pauvre diable vaincu. Tout lui réussissait, disait-il. Il avait lâché la chronique, flairant la nécessité d'installer sérieusement sa vie; puis, il s'était haussé à la direction d'une grande revue d'art; et l'on assurait qu'il y touchait trente mille francs par an, sans compter tout un obscur trafic dans les ventes de collections. La rapacité bourgeoise qu'il tenait de son père, cette hérédité du gain qui l'avait jeté secrètement à des spéculations infimes, dès les premiers sous gagnés, s'étalait aujourd'hui, finissait par faire de lui un terrible monsieur saignant à blanc les artistes et les amateurs qui lui tombaient sous la main.
Et c'était au milieu de cette fortune que Mathilde, toute-puissante, venait de l'amener à la supplier en pleurant d'être sa femme, ce qu'elle avait fièrement refusé pendant six mois.
«Lorsqu'on doit vivre ensemble, continuait-il, le mieux est encore de régler la situation. Hein? toi qui as passé par là, mon cher, tu en sais quelque chose... Si je te disais qu'elle ne voulait pas, oui! par crainte d'être mal jugée et de me faire du tort. Oh! une âme d'une grandeur, d'une délicatesse!... Non, vois-tu, on n'a pas idée des qualités de cette femme-là. Dévouée, toujours aux petits soins, économe, et fine, et de bon conseil... Ah! c'est une rude chance que je l'aie rencontrée! Je n'entreprends plus rien sans elle, je la laisse aller, elle mène tout, ma parole!» La vérité était que Mathilde avait achevé de le réduire à une obéissance peureuse de petit garçon, que la seule menace d'être privé de confiture rend sage. Une épouse autoritaire, affamée de respect, dévorée d'ambition et de lucre, s'était dégagée de l'ancienne goule impudique.
Elle ne le trompait même pas, d'une vertu aigre de femme honnête, en dehors des pratiques d'autrefois, qu'elle avait gardées avec lui seul, pour en faire l'instrument conjugal de sa puissance. On disait les avoir vus communier tous les deux à Notre-Dame-de-Lorette. Ils s'embrassaient devant le monde, ils s'appelaient de petits noms tendres.
Seulement, le soir, il devait raconter sa journée, et si l'emploi d'une heure restait louche, s'il ne rapportait pas jusqu'aux centimes des sommes qu'il touchait, elle lui faisait passer une telle nuit, à le menacer de maladies graves, à refroidir le lit de ses refus dévots, que, chaque fois, il achetait plus chèrement son pardon.
«Alors, répéta Jory, se complaisant dans son histoire, nous avons attendu la mort de mon père, et je l'ai épousée.» Claude, l'esprit perdu jusque-là, hochant la tête sans écouter, fut seulement frappé par la dernière phrase. «Comment, tu l'as épousée?... Mathilde!» Il mit dans cette exclamation son étonnement de l'aventure, tous les souvenirs qui lui revenaient de la boutique à Mahoudeau. Ce Jory, il l'entendait encore parler d'elle en termes abominables, il se rappelait ses confidences, un matin, sur un trottoir, des orgies romantiques, des horreurs, au fond de l'herboristerie empestée par l'odeur forte des aromates. Toute la bande y avait passé, lui s'était montré plus insultant que les autres, et il l'épousait! Vraiment, un homme était bête de mal parler d'une maîtresse, même de la plus basse, car il ne savait jamais s'il ne l'épouserait pas, un jour.
«Eh! oui, Mathilde, répondit l'autre, souriant. Va, ces vieilles maîtresses, ça fait encore les meilleures femmes» Il était plein de sérénité, la mémoire morte, sans une allusion, sans un embarras sous les regards des camarades.
Elle semblait venir d'ailleurs, il la leur présentait, comme s'ils ne l'avaient pas connue aussi bien que lui.
Sandoz, qui suivait d'une oreille la conversation, très intéressé par ce beau cas, s'écria, quand ils se turent:
«Hein? filons... J'ai les jambes engourdies.» Mais, à ce moment, Irma Bécot parut et s'arrêta devant le buffet. Elle était en beauté, les cheveux dorés à neuf, dans son éclat truqué de courtisane fauve, descendue d'un vieux cadre de la Renaissance; et elle portait une tunique de brocart bleu pâle, sur une jupe de satin couverte d'Alençon, d'une telle richesse qu'une escorte de messieurs l'accompagnait. Un instant, en apercevant Claude parmi les autres, elle hésita, saisie d'une honte lâche, en face de ce misérable mal vêtu, laid et méprisé. Puis, elle eut la vaillance de son ancien caprice, ce fut à lui qu'elle serra la main le premier, au milieu de tous ces hommes corrects, arrondissant des yeux surpris. Elle riait d'un air de tendresse, avec une amicale moquerie qui pinçait un peu les coins de sa bouche.
«Sans rancune», lui dit-elle gaiement.
Et ce mot, qu'ils furent les seuls à comprendre, redoubla son rire. C'était toute leur histoire. Le pauvre garçon qu'elle avait dû violenter, et qui n'y avait pris aucun plaisir! Déjà, Fagerolles payait les deux chartreuses et s'en allait avec Irma, que Jory se décida également à suivre.
Claude les regarda s'éloigner tous les trois, elle entre les deux hommes, marchant royalement parmi la foule, très admirés, très salués. «On voit bien que Mathilde n'est pas là, dit simplement Sandoz. Ah! mes amis, quelle paire de gifles en rentrant!» Lui-même demanda l'addition. Toutes les tables se dégarnissaient, il n'y avait plus qu'un saccage d'os et de croûtes. Deux garçons lavaient les marbres à l'éponge, tandis qu'un autre, armé d'un râteau, grattait le sable, trempé de crachats, sali de miettes. Et, derrière la draperie de serge brune, c'était maintenant le personnel qui déjeunait, des bruits de mâchoires, des rires empâtés, toute la mastication forte d'un campement de bohémiens, en train de torcher les marmites. Claude et Sandoz firent le tour du jardin, et ils découvrirent une figure de Mahoudeau, très mal placée, dans un coin, près du vestibule de l'Est. C'était enfin la Baigneuse debout, mais rapetissée encore, à peine grande comme une fillette de dix ans, et d'une élégance charmante, les cuisses fines, la gorge toute petite, une hésitation exquise de bouton naissant. Un parfum s'en dégageait, la grâce que rien ne donne et qui fleurit où elle veut, la grâce invincible, entêtée et vivace, repoussant quand même de ces gros doigts d'ouvrier, qui s'ignoraient au point de l'avoir si longtemps méconnue.
Sandoz ne put s'empêcher de sourire.
«Et dire que ce gaillard a tout fait pour gâter son talent!... S'il était mieux placé, il aurait un gros succès.
—Oui, un gros succès, répéta Claude. C'est très joli.» Justement, ils aperçurent Mahoudeau, déjà sous le vestibule, se dirigeant vers l'escalier. Ils l'appelèrent, ils coururent, et tous trois restèrent à causer quelques minutes.
La galerie du rez-de-chaussée s'étendait, vide, sablée, éclairée d'une clarté blafarde par ses grandes fenêtres rondes; et l'on aurait pu se croire sous un pont de chemin de fer: de forts piliers soutenaient les charpentes métalliques, un froid de glace soufflait de haut, mouillant le sol, où les pieds enfonçaient. Au loin, derrière un rideau déchiré, s'alignaient des statues, les envois refusés de la sculpture, les plâtres que les sculpteurs pauvres ne retiraient même pas, une Morgue blême, d'un abandon lamentable.
Mais ce qui surprenait, ce qui faisait lever la tête, c'était le fracas continu, le piétinement énorme du public sur le plancher des salles. Là, on en était assourdi, cela roulait démesurément, comme si des trains interminables, lancés à toute vapeur, avaient ébranlé sans fin les solives de fer.
Quand on l'eut complimenté, Mahoudeau dit à Claude qu'il avait vainement cherché sa toile: au fond de quel trou l'avait-on fourrée? Puis, il s'inquiéta de Gagnière et de Dubuche, dans un attendrissement du passé, Où étaient les Salons d'autrefois, lorsqu'on y débarquait en bande, les courses rageuses à travers les salles, comme en pays ennemi, les violents dédains de la sortie ensuite, les discussions qui enflaient les langues et vidaient les crânes!
Personne ne voyait plus Dubuche. Deux ou trois fois par mois, Gagnière arrivait de Melun, effaré, pour un concert; et il se désintéressait tellement de la peinture, qu'il n'était venu au Salon, où il avait pourtant son paysage de Seine qu'il envoyait depuis quinze ans, d'un joli ton gris, consciencieux et si discret, que le public ne l'avait jamais remarqué.
«J'allais monter, reprit Mahoudeau. Montez-vous avec moi?» Claude, pâli d'un malaise, levait les yeux, à chaque seconde. Ah! ce grondement terrible, ce galop dévorateur du monstre, dont il sentait la secousse jusque dans ses membres!...
Il tendit la main sans parler. «Tu nous quittes? s'écria Sandoz. Fais encore un tour avec nous, et nous partirons ensemble.» Puis, une pitié lui serra le cœur, en le voyant si las.
Il le sentait à bout de courage, désireux de solitude, pris du besoin de fuir seul; pour cacher sa blessure.
«Alors, adieu, mon vieux... Demain, j'irai chez toi.» Claude, chancelant, poursuivi par la tempête d'en haut, disparut derrière les massifs du jardin.
Et, deux heures plus tard, dans la salle de l'Est, Sandoz, qui, après avoir perdu Mahoudeau, venait de le retrouver avec Jory et Fagerolles, aperçut Claude, debout devant sa toile, à la place même où il l'avait rencontré la première fois. Le misérable, au moment de partir, était remonté là, malgré lui, attiré, obsédé.
C'était l'étouffement embrasé de cinq heures, lorsque la cohue, épuisée de tourner le long des salles, saisie du vertige des troupeaux lâchés dans un parc, s'effare et s'écrase, sans trouver la sortie. Depuis le petit froid du matin, la chaleur des corps, l'odeur des haleines avaient alourdi l'air d'une vapeur rousse; et la poussière des parquets, volante, montait en un fin brouillard, dans cette exhalaison de litière humaine. Des gens s'emmenaient encore devant des tableaux, dont les sujets seuls frappaient et retenaient le public. On s'en allait, on revenait, on piétinait sans fin. Les femmes surtout s'entêtaient à ne pas lâcher pied, à en être jusqu'au moment où les gardiens les pousseraient dehors, dès le premier coup de six heures.
De grosses dames s'étaient échouées. D'autres, n'ayant pas découvert le moindre petit coin pour s'asseoir, s'appuyaient fortement sur leurs ombrelles, défaillantes, obstinées quand même. Tous les yeux inquiets et suppliants, guettaient les banquettes chargées de monde. Et il n'y avait plus, flagellant ces milliers de têtes, que ce dernier coup de la fatigue, qui délabrait les jambes, tirait la face, ravageait le front de migraine, cette migraine spéciale des Salons, faite de la cassure continuelle de la nuque et de la danse aveuglante des couleurs.
Seuls, sur le pouf où ils se contaient déjà leurs histoires, dès midi, les deux messieurs décorés causaient toujours tranquillement, à cent lieues. Peut-être y étaient-ils revenus, peut-être n'en avaient-ils pas même bougé.
«Et, comme ça, disait le gros, vous êtes entré, en affectant de ne pas comprendre?
—Parfaitement, répondait le mince, je les ai regardés et j'ai ôté mon chapeau. Hein? c'était clair.
—Étonnant! vous êtes étonnant, mon cher ami!» Mais Claude n'entendait que les sourds battements de son cœur, ne voyait que l'Enfant mort, en l'air, près du plafond. Il ne le quittait pas des yeux, il subissait la fascination qui le clouait là, en dehors de son vouloir.
La foule, dans sa nausée de lassitude, tournoyait autour de lui; des pieds écrasaient les siens, il était heurté, emporté; et, comme une chose inerte, il s'abandonnait, flottait, se retrouvait à la même place, sans baisser la tête, ignorant ce qui se passait en bas, ne vivant plus que là-haut, avec son œuvre, son petit Jacques, enflé dans la mort. Deux grosses larmes, immobiles entre ses paupières, l'empêchaient de bien voir. Il lui semblait que jamais il n'aurait le temps de voir assez.
Alors, Sandoz, dans sa pitié profonde, feignit de ne pas avoir aperçu son vieil ami, comme s'il eût voulu le laisser seul, sur la tombe de sa vie manquée. De nouveau, les camarades passaient en bande, Fagerolles et Jory filaient en avant; et, justement, Mahoudeau lui ayant demandé où était le tableau de Claude, Sandoz mentit, l'écarta, l'emmena. Tous s'en allèrent.
Le soir, Christine n'obtint de Claude que des paroles brèves: tout marchait bien, le public ne se fâchait pas, le tableau faisait bon effet, un peu haut peut-être. Et, malgré cette tranquillité froide, il était si étrange, qu'elle fut prise de peur.
Après le dîner, comme elle revenait de porter des assiettes à la cuisine, elle ne le trouva plus devant la table. Il avait ouvert une fenêtre qui donnait sur un terrain vague, il était là, tellement penché, qu'elle ne le voyait pas. Puis, terrifiée, elle se précipita, elle le tira violemment par son veston.
«Claude! Claude! que fais-tu?» Il s'était retourné, d'une pâleur de linge, les yeux fous.
«Je regarde.» Mais elle feutra la fenêtre de ses mains tremblantes, et elle en garda une telle angoisse, qu'elle ne dormait plus la nuit.
XI
Dés le lendemain, Claude s'était remis au travail, et les jours s'écoulèrent, l'été se passa, dans une tranquillité lourde. Il avait trouvé une besogne, des petits tableaux de fleurs pour l'Angleterre, dont l'argent suffisait au pain quotidien. Toutes ses heures disponibles étaient de nouveau consacrées à sa grande toile: il n'y montrait plus les mêmes éclats de colère, il semblait se résigner à ce labeur éternel, l'air calme, d'une application entêtée et sans espoir. Mais ses yeux restaient fous, on y voyait comme une mort de la lumière, quand ils se fixaient sur l'œuvre manquée de sa vie.
Vers cette époque, Sandoz, lui aussi, eut un grand chagrin. Sa mère mourut, toute son existence fut bouleversée, cette existence à trois, si intime, où ne pénétraient que quelques amis, il avait pris en haine le pavillon de la rue Nollet. D'ailleurs, un brusque succès s'était déclaré, dans la vente jusque-là pénible de ses livres; et le ménage, comblé de cette richesse; venait de louer rue de Londres un vaste appartement, dont l'installation l'occupa pendant des mois. Son deuil avait encore rapproché Sandoz de Claude, dans un dégoût commun des choses. Après le coup terrible du Salon, il s'était inquiété de son vieux camarade, devinant en lui une cassure irréparable, quelque plaie où la vie coulait, invisible. Puis, à le voir si froid, si sage, il avait fini par se rassurer un peu.
Souvent, Sandoz montait rue Tourlaque, et quand il lui arrivait de n'y rencontrer que Christine, il la questionnait, comprenant qu'elle aussi vivait dans l'effroi d'un malheur, dont elle ne parlait jamais. Elle avait la face tourmentée, les tressaillements nerveux d'une mère qui veille sur son enfant et qui tremble de voir la mort entrer, au moindre bruit.
Un matin de juillet, il lui demanda: «Eh bien, vous êtes contente? Claude est tranquille, il travaille bien» Elle jeta vers le tableau son regard accoutumé, un regard oblique de terreur et de haine. «Oui, oui, il travaille... Il veut tout finir, avant de se remettre à la femme...» Et, sans avouer la crainte qui l'obsédait, elle ajouta plus bas:
«Mais ses yeux, avez-vous remarqué ses yeux?... Il a toujours ses mauvais yeux. Moi, je sais bien qu'il ment, avec son air de ne pas se fâcher... Je vous en prie, venez le prendre, emmenez-le pour le distraire. Il n'a plus que vous, aidez-moi, aidez-moi!» Dés lors, Sandoz inventa des motifs de promenade, arriva dès le matin chez Claude et l'enleva de force au travail. Presque toujours, il fallait l'arracher de son échelle, où il restait assis, même quand il ne peignait pas. Des lassitudes l'arrêtaient, une torpeur qui l'engourdissait pendant de longues minutes, sans qu'il donnât un coup de pinceau. À ces moments de contemplation muette, son regard revenait avec une ferveur religieuse sur la figure de femme, à laquelle il ne touchait plus; c'était comme le désir hésitant d'une volupté mortelle, l'infinie tendresse et l'effroi sacré d'un amour qu'il se refusait, dans la certitude d'y laisser la vie. Puis, il se remettait aux autres figures, aux fonds du tableau, la sachant toujours là pourtant, l'œil vacillant lorsqu'il la rencontrait, seulement maître de son vertige, tant qu'il ne retournerait point à sa chair et qu'elle ne refermerait pas les bras sur lui. Un soir, Christine, qui était reçue maintenant chez Sandoz, et qui ne manquait plus un jeudi, dans l'espérance de voir s'y égayer son grand enfant malade d'artiste, prit à part le maître de la maison, en le suppliant de tomber le lendemain chez eux. Et, le lendemain, Sandoz ayant justement des notes à chercher pour un roman, de l'autre côté de la butte Montmartre, alla violenter Claude, l'emporta, le débaucha jusqu'à la nuit.
Ce jour-là, comme ils étaient descendus à la porte de Clignancourt, où se tenait une fête perpétuelle, des chevaux de bois, des tirs, des guinguettes, ils eurent la stupeur de se trouver brusquement en face de Chaîne, trônant au milieu d'une vaste et riche baraque. C'était une sorte de chapelle très ornée: quatre jeux de tournevire s'y alignaient, des ronds chargés de porcelaines, de verreries, de bibelots dont le vernis et les dorures luisaient dans un éclair, avec des tintements d'harmonica, quand la main d'un joueur lançait le plateau, qui grinçait contre la plume; même un lapin vivant, le gros lot, noué de faveurs roses, valsait, tournait sans fin, ivre d'épouvante. Et ces richesses s'encadraient dans des tentures rouges, des lambrequins, des rideaux, entre lesquels, au fond de la boutique, comme au saint des saints d'un tabernacle, on voyait pendus trois tableaux, les trois chefs-d'œuvre de Chaîne, qui le suivaient de foire en foire, d'un bout à l'autre de Paris; la Femme adultère au centre, la copie du Mantegna à gauche, le poêle de Mahoudeau à droite. Le soir, quand les lampes à pétrole flambaient, que les tournevires ronflaient et rayonnaient comme des astres, rien n'était plus beau que ces peintures, dans la pourpre saignante des étoffés; et le peuple béant s'attroupait.
Une pareille vue arracha une exclamation à Claude.
«Ah! mon Dieu!... Mais elles sont très bien, ces toiles! elles étaient faites pour ça.» Le Mantegna surtout, d'une sécheresse si naïve, avait l'air d'une image d'Épinal décolorée, clouée là pour le plaisir des gens simples; tandis que le poêle minutieux et de guingois, en pendant avec le Christ de pain d'épice, prenait une gaieté inattendue.
Mais Chaîne, qui venait d'apercevoir les deux amis, leur tendit la main, comme s'il les avait quittés la veille.
Il était calme, sans orgueil ni honte de sa boutique, et il n'avait pas vieilli, toujours en cuir, le nez complètement disparu entre les deux joues, la bouche empâtée de silence, enfoncée dans la barbe.
«Hein? on se retrouve! dit gaiement Sandoz. Vous savez qu'ils font rudement de l'effet, vos tableaux.
—Ce farceur! ajouta Claude, il a son petit Salon à lui tout seul. C'est très malin, ça!» La face de Chaîne resplendit, et il lâcha son mot:
«Bien sûr!» Puis, dans le réveil de son orgueil d'artiste, lui dont on ne tirait guère que des grognements, il prononça toute une phrase;«Ah! bien sûr que si j'avais eu de l'argent comme vous, je serais arrivé comme vous, tout de même.» C'était sa conviction. Jamais il n'avait mis son talent en doute, il lâchait simplement la partie, parce qu'elle ne nourrissait pas son homme. Au Louvre, devant les chefs-d'œuvre, il était uniquement persuadé qu'il fallait du temps.
«Allez, reprit Claude redevenu sombre, n'ayez point de regrets, vous seul avez réussi... Ça marche, n'est-ce pas? le commerce.» Mais Chaîne mâchonna des paroles amères. Non, non, rien ne marchait, pas même les tournevires. Le peuple ne jouait plus, tout l'argent filait chez les marchands de vin.
On avait beau acheter des rebuts et donner le coup de paume sur la table, pour que la plume ne s'arrêtât pas aux gros lots: c'était à peine s'il y avait désormais de l'eau à boire. Puis, comme du monde s'était approché, il s'interrompit, il cria d'une grosse voix que les deux autres ne lui connaissaient point, et qui les stupéfia:
—«Voyez, voyez le jeu!... À tous les coups l'on gagne!» Un ouvrier, qui avait dans ses bras une petite fille souffreteuse, aux grands yeux avides, lui fit jouer deux coups. Les plateaux grinçaient, les bibelots dansaient dans un éblouissement, le lapin en vie tournait, tournait, les oreilles rabattues, si rapide, qu'il s'effaçait et n'était plus qu'un cercle blanchâtre. Il y eut une forte émotion, la fillette avait failli le gagner. Alors, après avoir serré la main de Chaîne encore tremblant, les deux amis s'éloignèrent.
«Il est heureux, dit Claude au bout d'une cinquantaine de pas, faits en silence.
—Lui! s'écria Sandoz, il croit qu'il a raté l'Institut, et il en meurt!».
À quelque temps de là, vers le milieu d'août, Sandoz imagina la distraction d'un vrai voyage, toute une partie qui devait leur prendre une journée entière. Il avait rencontré Dubuche, un Dubuche ravagé, morne, qui s'était montré plaintif et affectueux, remuant le passé, invitant ses deux vieux camarades à déjeuner à la Richaudière, où il se trouvait seul pour quinze jours encore, avec ses deux enfants. Pourquoi n'irait-on pas le surprendre, puisqu'il semblait si désireux de renouer? Mais Sandoz répétait en vain qu'il lui avait fait jurer d'amener Claude, celui-ci refusait obstinément, comme s'il était saisi de peur à l'idée de revoir Bennecourt, la Seine, les îles, toute cette campagne où des années heureuses étaient défuntes et ensevelies. Il fallut que Christine s'en mêlât, et il finit par céder, plein de répugnance. Justement, la veille du jour convenu, il avait travaillé très tard à son tableau, repris de fièvre. Aussi, le matin, un dimanche, dévoré de l'envie de peindre, s'en alla-t-il avec peine, dans une sorte d'arrachement douloureux. À quoi bon retourner là-bas? C'était mort, ça n'existait plus. Rien n'existait que Paris, et encore, dans Paris, il n'existait qu'un horizon, la pointe de la Cité, cette vision qui le hantait toujours et partout, ce coin unique où il laissait son cœur.
Dans le wagon, Sandoz, en le voyant nerveux, les yeux à la portière, comme s'il eût quitté pour des années la ville peu à peu décrue et noyée de vapeurs, s'efforça de l'occuper et lui conta ce qu'il savait de la situation vraie de Dubuche. D'abord, le père Margaillan, glorieux de son gendre médaillé, l'avait promené, présenté en tous lieux, à titre d'associé et de successeur. En voilà un qui allait mener les affaires rondement, construire moins cher et plus beau, car le gaillard avait pâli sur les livres! Mais la première idée de Dubuche fut déplorable: il inventa un four à briques et l'installa en Bourgogne, sur des terrains à son beau-père, dans des conditions si désastreuses, d'après un plan si défectueux, que la tentative se solda par une perte sèche de deux cent mille francs. Il se rabattit alors sur les constructions, où il prétendait vouloir appliquer des vues personnelles, un ensemble très mûri, qui renouvellerait l'art de bâtir. C'étaient les anciennes théories qu'il tenait des camarades révolutionnaires de sa jeunesse, tout ce qu'il avait promis de réaliser quand il serait libre, mais mal digéré, appliqué hors de propos, avec la lourdeur du bon élève sans flamme créatrice: les décorations de terres cuites et de faïences, les grands dégagements vitrés, surtout l'emploi du fer, les solives de fer, les escaliers de fer, les combles de fer; et, comme ces matériaux augmentent les frais, il avait de nouveau abouti à une catastrophe, d'autant plus qu'il était un administrateur pitoyable et qu'il perdait la tête depuis sa fortune, épaissi encore par l'argent, gâté, désorienté, ne retrouvant même pas son application au travail. Cette fois, le père Margaillan se fâcha, lui qui, depuis trente ans, achetait les terrains, bâtissait, revendait, en établissant d'un coup d'œil les devis des maisons de rapport; tant de mères de construction, à tant le mètre, devant donner tant d'appartements, à tant de loyer. Qui est-ce qui lui avait fichu un gaillard qui se trompait sur la chaux, la brique, la meulière, qui mettait du chêne où le sapin devait suffire, qui ne se résignait pas à couper un étage, comme un pain bénit, en autant de petits carrés qu'il le fallait! Non, non, pas de ça! il se révoltait contre l'art, après avoir eu l'ambition d'en introduire un peu dans sa routine, pour satisfaire un vieux tournent d'ignorant. Et, dès lors, les choses allèrent de mal en pis, des querelles terribles éclatèrent entre le gendre et le beau-père, l'un dédaigneux, se retranchant derrière sa science, l'autre criant que le dernier des manœuvres, décidément, en savait beaucoup plus qu'un architecte. Les millions périclitaient, Margaillan, un beau jour, jeta Dubuche à la porte de ses bureaux, en lui défendant d'y remettre les pieds, puisqu'il n'était pas même bon à conduire un chantier de quatre hommes. Un désastre, une faillite lamentable, la banqueroute de l'École devant un maçon!...
Claude, qui s'était mis à écouter, demanda:
«Alors, que fait-il, maintenant?
—Je ne sais pas, rien sans doute, répondit Sandoz. Il m'a dit que la santé de ses enfants l'inquiétait et qu'il les soignait.» Mme Margaillan, cette femme pâle, en lame de couteau, était morte phtisique; et c'était le mal héréditaire, la dégénérescence, car sa fille, Régine, toussait elle-même depuis son mariage. En ce moment, elle faisait une cure aux eaux du Mont-Dore, où elle n'avait point osé emmener ses enfants, qui s'étaient trouvés très mal, l'année précédente, d'une saison dans cet air trop vif pour leur débilité. Cela expliquait l'éparpillement de la famille: la mère, là-bas, avec une seule femme de chambre; le grand-père à Paris où il avait repris ses grands travaux, se battant au milieu de ses quatre cents ouvriers, accablant de son mépris les paresseux et les incapables; et le père réfugié à la Richaudière, commis à la garde de sa fille et de son fils, interné là, dès la première lutte, ainsi qu'un invalide de la vie. Dans un instant d'expansion, Dubuche avait même laissé entendre que, sa femme ayant failli mourir à ses secondes couches et s'évanouissant d'ailleurs au moindre contact trop vif, il s'était fait un devoir de cesser tous rapports conjugaux avec elle. Pas même cette récréation.
«Un beau mariage», dit simplement Sandoz, pour conclure.
Il était dix heures, quand les deux amis sonnèrent à la grille de la Richaudière. La propriété, qu'ils ne connaissaient point, les émerveilla: une futaie superbe, un jardin français avec des rampes et des perrons qui se déroulaient royalement, trois serres immenses, surtout une cascade colossale, une folie de rocs rapportés, de ciment et de conduites d'eau, où le propriétaire avait englouti une fortune, par une vanité d'ancien gâcheur de plâtre. Et ce qui les frappa plus encore, ce fut le désert mélancolique de ce domaine, les avenues ratissées, sans une trace de pas, les lointains vides que traversaient les rares silhouettes des jardiniers, la maison morte dont toutes les fenêtres étaient closes, sauf deux, entrebâillées à peine.
Pourtant, un valet de chambre, qui s'était décidé à paraître, les interrogea; et, quand il sut qu'ils venaient pour Monsieur, il se montra insolent, il répondit que Monsieur était derrière la maison, au gymnase. Puis, il rentra.—Sandoz et Claude suivirent une allée, débouchèrent en face d'une pelouse, et ce qu'ils virent les arrêta un instant.
Dubuche, debout devant un trapèze, levait les bras pour y maintenir son fils Gaston, un pauvre être malingre, qui avait, à dix ans, les petits membres mous de la première enfance; tandis que, assise dans une voiture, la fillette, Alice, attendait son tour, venue avant terne celle-là, si mal finie, qu'elle ne marchait pas encore, à six ans. Le père, absorbé, continua d'exercer les membres grêles du petit garçon, le balança, tâcha vainement de le faire se hausser sur les poignets; puis, comme ce léger effort avait suffi pour le mettre en sueur, il l'emporta et le roula dans une couverture: tout cela en silence, isolé sous le ciel large; d'une pitié navrée au milieu de ce beau parc...
Mais, en se relevant, il aperçut les deux amis.
«Comment! c'est vous!... Un dimanche, et sans m'avoir prévenu!».
Il avait eu un geste désolé, il expliqua tout de suite que, le dimanche, la femme de chambre, la seule femme à qui il osât confier les enfants, allait à Paris, et que, dès lors, il lui était impossible de quitter Alice et Gaston une minute.
«Je parie que vous veniez déjeuner?» Sur un regard suppliant de Claude, Sandoz se hâta de répondre:
«Non, non. Justement, nous ne pouvions que te serrer la main... Claude à dû se rendre dans le pays pour des affaires. Tu sais, il a vécu à Bennecourt. Et, comme je l'ai accompagné, nous avons eu l'idée de pousser jusqu'ici.
Mais on nous attend, ne te dérange pas.» Alors, Dubuche, soulagé, affecta de les retenir. Ils avaient bien une heure, que diable! Et tous trois causèrent.
Claude le regardait, étonné de le retrouver si vieux: le visage bouffi s'était ridé, d'un jaune veiné de rouge, comme si la bile avait éclaboussé la peau; tandis que les cheveux et les moustaches grisonnaient déjà. En outre, le corps semblait s'être tassé, une lassitude amère appesantissait chaque geste. Les défaites de l'argent étaient donc aussi lourdes que celles de l'art? La voix, le regard, tout chez ce vaincu disait la dépendance honteuse où il devait vivre, la faillite de son avenir qu'on lui jetait à la face, la continuelle accusation d'avoir mis au contrat un talent qu'il n'avait point, l'argent de la famille qu'il volait aujourd'hui, ce qu'il mangeait, les vêtements qu'il portait, les sous de poche qu'il lui fallait, la continuelle aumône enfin qu'on lui faisait, comme à un vulgaire filou dont on ne pouvait se débarrasser. «Attendez-moi, reprit Dubuche, j'en ai encore pour cinq minutes avec l'un de mes pauvres mimis, et nous rentrons.» Doucement, avec des précautions infinies de mère, il tira la petite Alice de la voiture, la souleva jusqu'au trapèze; et là, en bégayant des chatteries, en lui faisant risette, il l'encouragea, la laissa deux minutes accrochée, pour développer ses muscles; mais il restait les bras ouverts, à suivre chaque mouvement, dans la crainte de la voir se briser si elle lâchait de fatigue ses frêles mains de cire. Elle ne disait rien, elle avait de grands yeux pâles, obéissante pourtant malgré sa terreur de cet exercice, d'une telle légèreté pitoyable, qu'elle ne tendait pas les cordes, pareille à un de ces petits oiseaux étiques qui tombent des branches, sans les plier.
À ce moment, Dubuche, ayant jeté un coup d'œil sur Gaston, s'affola, en remarquant que la couverture avait glissé et que les jambes de l'enfant se trouvaient découvertes.
«Mon Dieu! mon Dieu! le voilà qui va prendre froid, dans cette herbe! Et moi qui ne puis bouger!... Gaston, mon mimi! Tous les jours, c'est la même chose: tu attends que je sois occupé avec ta sœur... Sandoz, recouvre-le, de grâce!... Ah! merci, rabats encore la couverture, n'aie pas peur!» C'était ça que son beau mariage avait fait de la chair de sa chair, c'étaient ces deux êtres inachevés, vacillants, que le moindre souffle du ciel menaçait de tuer comme des mouches. De la fortune épousée, il ne lui restait que ça, le continuel chagrin de voir son sang se gâter et s'endolorir, dans ce fils, dans cette fille lamentables, qui allaient pourrir sa race, tombée à la déchéance dernière de la scrofule et de la phtisie. Et, chez ce gros garçon égoïste, un père s'était révélé, admirable, un cœur enflammé d'une passion unique. Il n'avait plus que la volonté de faire vivre ses enfants, il luttait heure par heure, les sauvait chaque matin, avec l'effroi de les perdre chaque soir. Maintenant, eux seuls existaient, au milieu de son existence finie, dans l'amertume des reproches insultants de son beau-père, des jours maussades et des nuits glacées que lui apportait sa triste femme; et il s'acharnait, il achevait de les mettre au monde, par un continuel miracle de tendresse.
«Là, mon mimi, c'est assez, n'est-ce pas? Tu verras comme tu deviendras grande et belle!» Il replaça Alice dans la voiture, il prit Gaston, toujours enveloppé, sur l'un de ses bras; et, comme ses amis voulaient l'aider, il refusa, il se mit à pousser la petite fille de sa main restée libre.
«Merci, j'ai l'habitude. Ah! les pauvres mignons, ils ne sont pas lourds... Et puis, avec les domestiques, on n'est jamais sûr.» En entrant dans la maison, Sandoz et Claude revirent le valet de chambre qui s'était montré insolent; et ils s'aperçurent que Dubuche tremblait devant lui. L'office et l'antichambre, épousant les mépris du beau-père qui payait, traitaient le mari de Madame en mendiant toléré par charité. À chaque chemise qu'on lui préparait, à chaque morceau de pain qu'il osait redemander, il demandait l'aumône dans le geste impoli des domestiques.
«Eh bien, adieu, nous te laissons, dit Sandoz, qui souffrait.
—Non, non, attendez un moment... Les enfants vont déjeuner, et je vous accompagnerai avec eux. Il faut qu'ils fassent leur promenade.» Chaque journée était ainsi réglée heure par heure. Le matin, la douche, le bain, la séance de gymnastique, puis le déjeuner, qui était toute une affaire, car il leur fallait une nourriture spéciale, discutée, pesée, et l'on allait jusqu'à faire tiédir leur eau rougie, de crainte qu'une goutte trop fraîche ne leur donnât un rhume. Ce jour-là, ils eurent un jaune d'œuf délayé dans du bouillon, et une noix de côtelette, que le père leur coupa en tout petits morceaux. Ensuite, venait la promenade, avant la sieste.
Sandoz et Claude se retrouvèrent dehors, le long des larges avenues, avec Dubuche, qui poussait de nouveau la voiture d'Alice; tandis que Gaston, à présent, marchait près de lui. On causa de la propriété, en se dirigeant vers la grille. Le maître jetait sur le vaste parc des yeux timides et inquiets, comme s'il ne se fût pas senti chez lui. Du reste, il ne savait rien, il ne s'occupait de rien.
Il semblait avoir oublié jusqu'à son métier d'architecte qu'on l'accusait de ne pas connaître, dévoyé, anéanti d'oisiveté.
«Et tes parents, comment vont-ils?» demanda Sandoz.
Une flamme ralluma les yeux éteints de Dubuche.
«Oh! mes parents, ils sont heureux. Je leur ai acheté une petite maison, où ils mangent la rente que j'ai fait mettre au contrat... N'est-ce pas? maman avait assez avancé pour mon instruction, il fallait bien tout rendre, comme je l'avais promis... Ça, je peux le dire, mes parents n'ont pas de reproches à m'adresser.» On était arrivé à la grille, on stationna quelques minutes.
Enfin, il serra de son air brisé les mains de ses vieux camarades; puis, gardant un instant celle de Claude, il conclut, dans une simple constatation, où il n'y avait même pas de colère:
«Adieu, tâche de t'en sortir... Moi, j'ai raté ma vie.» Et ils le virent s'en retourner, poussant Alice, soutenant les pas déjà trébuchants de Gaston, lui-même avec le dos voûté et la marche lourde d'un vieillard.
Une heure sonnait, tous deux se hâtèrent de descendre vers Bennecourt, attristés, affamés. Mais d'autres mélancolies les y attendaient, un vent meurtrier avait passé là: les Faucheur, le mari, la femme, le père Poirette étaient morts; et l'auberge, tombée aux mains de cette oie de Mélie, devenait répugnante de saleté et de grossièreté. On leur y servit un déjeuner abominable, des cheveux dans l'omelette, des côtelettes sentant le suint, au milieu de la salle grande ouverte à la pestilence du trou à fumier, tellement remplie de mouches, que les tables en étaient noires. La chaleur du brûlant après-midi d'août entrait avec la puanteur, ils n'eurent pas le courage de commander du café, ils se sauvèrent.
«Et toi qui célébrais les omelettes de la mère Faucheur! dit Sandoz. Une maison finie... Nous faisons un tour, n'est-ce pas?» Claude allait refuser. Depuis le matin il n'avait qu'une hâte, marcher plus vite, comme si chaque pas abrégeait la corvée et le ramenait vers Paris. Son cœur, sa tête, son être entier était resté là-bas. Il ne regardait ni à droite ni à gauche, filant sans rien distinguer des champs ni des arbres, n'ayant au crâne que son idée fixe, dans une hallucination telle que, par moments, la pointe de la Cité lui semblait se dresser et l'appeler du milieu des vastes chaumes. Pourtant, la proposition de Sandoz éveillait en lui des souvenirs; et, une mollesse l'envahissant, il répondit:
«Oui, c'est ça, allons voir.»
Mais, à mesure qu'il avançait le long de la berge, il se révoltait de douleur. C'était à peine s'il reconnaissait le pays. On avait construit un pont pour relier Bonnières à Bennecourt: un pont, grand Dieu! à la place de ce vieux bac craquant sur sa chaîne, et dont la note noire, coupant le courant, était si intéressante! En outre, le barrage établi en aval, à Port-Villez, ayant remonté le niveau de la rivière, la plupart des îles se trouvaient submergées, les petits bras s'élargissaient. Plus de jolis coins, plus de ruelles mouvantes où se perdre, un désastre à étrangler tous les ingénieurs de la marine!
«Tiens! ce bouquet de saules qui émergent encore, à gauche, c'était le Barreux, l'île où nous allions causer dans l'herbe, tu te souviens?... Ah! les misérables!» Sandoz, qui ne pouvait voir couper un arbre sans montrer le poing au bûcheron, pâlissait de la même colère, exaspéré qu'on se fût permis d'abîmer la nature.
Puis, Claude, lorsqu'il s'approcha de son ancienne demeure, devint muet, les dents serrées. On avait vendu la maison à des bourgeois, il y avait maintenant une grille, à laquelle il colla son visage. Les rosiers étaient morts, les abricotiers étaient morts; le jardin, très propre, avec ses petites allées, ses carrés de fleurs et de légumes entourés de buis, se reflétait dans une grosse boule de verre étamé, posée sur un pied, au beau milieu; et la maison, badigeonnée à neuf, peinturlurée aux angles et aux encadrements en fausses pierres de taille, avait un endimanchement gauche de rustre parvenu, qui enragea le peintre. Non, non, il ne restait là rien de lui, rien de Christine, rien de leur grand amour de jeunesse! Il voulut voir encore, il monta derrière l'habitation, chercha le petit bois de chênes, ce trou de verdure où ils avaient laissé le vivant frisson de leur première étreinte; mais le petit bois était mort, mort avec le reste, abattu, vendu, brûlé.
Alors, il eut un geste de malédiction, il jeta son chagrin à toute cette campagne si changée, où il ne retrouvait pas un vestige de leur existence. Quelques années suffisaient donc pour effacer la place où l'on avait travaillé, joui et souffert? À quoi bon cette agitation vaine, si le vent, derrière l'homme qui marche, balaie et emporte la trace de ses pas? Il l'avait bien senti qu'il n'aurait point dû revenir, car le passé n'était que le cimetière de nos illusions, on s'y brisait les pieds contre des tombes.
«Allons-nous-en! cria-t-il, allons-nous-en vite! C'est stupide, de se crever ainsi le cœur!» Sur le nouveau pont, Sandoz tenta de le calmer, en lui faisant voir un motif qui n'existait pas autrefois, la coulée de la Seine élargie, roulant à pleins bords, dans une lenteur superbe. Mais cette eau n'intéressait plus Claude.
Il fit une seule réflexion: c'était la même eau qui, en traversant Paris, avait ruisselé contre les vieux quais de la Cité; et elle le toucha dès lors, il se pencha un instant, il crut y apercevoir des reflets glorieux, les tours de Notre-Dame et l'aiguille de la Sainte-Chapelle que le courant emportait à la mer.
Les deux amis, manquèrent le train de trois heures. Ce fut un supplice que de passer deux grandes heures encore, dans ce pays si lourd à leurs épaules. Heureusement, ils avaient prévenu chez eux qu'ils rentreraient par un train de nuit, si on les retenait. Aussi résolurent-ils de dîner en garçons, dans un restaurant de la place du Havre, pour tâcher de se remettre, en causant au ressert, comme jadis.
Huit heures allaient sonner lorsqu'ils s'attablèrent.
Claude, ou sortir de la gare, les pieds sur le pavé de Paris, avait cessé de s'agiter nerveusement, en homme qui se retrouvait enfin chez lui. Et il écoutait, de l'air froid et absorbé qu'il gardait maintenant, les paroles bavardes dont Sandoz essayait de l'égayer. Celui-ci le traitait comme une maîtresse qu'il aurait voulu étourdir: des plats fins et épicés, des vins, qui grisent. Mais la gaieté restait rebelle, Sandoz lui-même finit par s'assombrir.
Cette campagne ingrate, ce Bennecourt tant chéri et oublieux, dans lequel ils n'avaient pas rencontré une pierre qui eût conservé leur souvenir, ébranlait en lui tous ses espoirs d'immortalité. Si les choses, qui ont l'éternité, oubliaient si vite, est-ce qu'on pouvait compter une heure sur la mémoire des hommes?
«Vois-tu, mon vieux, c'est ce qui me donne des sueurs froides, parfois... As-tu jamais songé à cela, toi, que la postérité n'est peut-être pas l'impeccable justicière que nous rêvons? On se console d'être injurié, d'être nié, on compte sur l'équité des siècles à venir, on est comme le fidèle qui supporte l'abomination de cette terre, dans la ferme croyance à une autre vie, où chacun sera traité selon ses mérites. Et s'il n'y avait pas plus de paradis pour l'artiste que pour le catholique, si les générations futures se trompaient comme les contemporains, continuaient le malentendu, préféraient aux œuvres fortes les petites bêtises aimables!... Ah! quelle duperie, hein? quelle existence de forçat, cloué au travail, pour une chimère!... Remarque que c'est bien possible, après tout.
Il y a des admirations consacrées dont je ne donnerais pas deux liards. Par exemple, l'enseignement classique a tout déformé, nous a imposé comme génies des gaillards corrects et faciles, auxquels on peut préférer les tempéraments libres, de production inégale, connus des seuls lettrés. L'immortalité ne serait donc qu'à la moyenne bourgeoisie, à ceux qu'on nous entre violemment dans le crâne, quand nous n'avons pas encore la force de nous défendre... Non, non, il ne faut pas se dire ces choses, j'en frissonne, moi! Est-ce que je garderais le courage de ma besogne, est-ce que je resterais debout sous les huées, si je n'avais plus l'illusion consolante que je serai aimé un jour!» Claude l'avait écouté, de son air d'accablement. Puis, il eut un geste d'amère indifférence.
«Bah! qu'est-ce que ça fiche? il n'y a rien... Nous sommes plus fous encore que les imbéciles qui se tuent pour une femme. Quand la terre claquera dans l'espace comme une noix sèche, nos œuvres n'ajouteront pas un atome à sa poussière.
—Ça, c'est bien vrai! conclut Sandoz très pâle. À quoi bon vouloir combler le néant?... Et dire que nous le savons, et que notre orgueil s'acharne!» Ils quittèrent le restaurant, vaguèrent dans les rues, s'échouèrent de nouveau au fond d'un café. Ils philosophaient, ils en étaient venus aux souvenirs de leur enfance, ce qui achevait de leur noyer le cœur de tristesse. Une heure du matin sonnait, quand ils se décidèrent à rentrer chez eux. Mais Sandoz parla d'accompagner Claude jusqu'à la rue Tourlaque. La nuit d'août était superbe, chaude, criblée d'étoiles. Et, comme ils faisaient un détour, remontant par le quartier de l'Europe, ils passèrent devant l'ancien café Baudequin, sur le boulevard des Batignolles. Le propriétaire avait changé trois fois; la salle n'était plus la même, repeinte, disposée autrement, avec deux billards à droite; et les couches de consommateurs s'y étaient succédé, les unes recouvrant les autres, si bien que les anciennes avaient disparu comme des peuples ensevelis.
Pourtant, la curiosité, l'émotion de toutes les choses mortes qu'ils venaient de remuer ensemble, leur firent traverser le boulevard, pour jeter un coup d'œil dans le café, par la porte grande ouverte. Ils voulaient revoir leur table d'autrefois, au fond, à gauche.
«Oh! regarde! dit Sandoz, stupéfait.
—Gagnière!» murmura Claude. C'était Gagnière, en effet, tout seul à cette table, au fond de la salle vide. Il avait dû venir de Melun pour un de ces concerts du dimanche, dont il se donnait la débauche; puis, le soir, perdu dans Paris, il était monté au café Baudequin, par une vieille habitude des jambes.
Pas un des camarades n'y remettait les pieds, et lui, témoin d'un autre âge, s'y entêtait, solitaire. Il n'avait pas encore touché à sa chope, il la regardait, si pensif, que les garçons commençaient à mettre les chaises sur les tables pour le balayage du lendemain, sans qu'il bougeât.
Les deux amis hâtèrent le pas, inquiets de cette figure vague, pris de la terreur enfantine des revenants. Et ils se séparèrent rue Tourlaque.
«Ah! ce triste Dubuche! dit Sandoz en serrant la main de Claude, c'est lui qui nous a gâté notre journée.» Dès novembre, lorsque tous les vieux amis furent rentrés, Sandoz songea à les réunir dans un de ses dîners du jeudi, comme il en avait gardé la coutume. C'était toujours la meilleure de ses joies: la vente de ses livres augmentait, le faisait riche; l'appartement de la rue de Londres prenait un grand luxe, à côté de la petite maison bourgeoise des Batignolles; et lui restait immuable. En outre, cette fois, il complotait, dans sa bonhomie, de donner à Claude une distraction certaine, par une de leurs chères soirées de jeunesse. Aussi veilla-t-il aux invitations: Claude et Christine naturellement; Jory et sa femme, qu'il avait fallu recevoir depuis le mariage; puis, Dubuche qui venait toujours seul; Fagerolles, Mahoudeau, Gagnière enfin. On serait dix, et rien que des camarades de l'ancienne bande, pas un gêneur, pour que la bonne entente et la gaieté fussent complètes.
Henriette, plus méfiante, hésita, lorsqu'ils arrêtèrent cette liste de convives.
«Oh! Fagerolles? Tu crois, Fagerolles avec les autres?
Ils ne l'aiment guère... Et Claude non plus d'ailleurs, j'ai cru remarquer un froid...» Mais il l'interrompit, ne voulant pas en convenir.
«Comment! un froid?... C'est drôle, les femmes ne peuvent comprendre qu'on se plaisante. Au fond, ça n'empêche pas d'avoir le cœur solide.»
Ce jeudi-là, Henriette voulut soigner le menu. Elle avait maintenant tout un petit personnel à diriger, une cuisinière, un valet de chambre; et, si elle ne faisait plus des plats elle-même, elle continuait à tenir la maison sur un pied de chère très délicate, par tendresse pour son mari, dont la gourmandise était le seul vice. Elle accompagna la cuisinière à la halle, passa en personne chez les fournisseurs. Le ménage avait le goût des curiosités gastronomiques, venues des quatre coins du monde. Cette fois, on se décida pour un potage queue de bœuf, des rougets de roche grillés, un filet aux cèpes, des raviolis à l'italienne, des gelinottes de Russie, et une salade de truffes, sans compter du caviar et des kilkis en hors-d'œuvre, une glace pralinée, un petit fromage hongrois couleur d'émeraude, des fruits, des pâtisseries. Comme vin, simplement, du vieux bordeaux dans les carafes, du Chambertin au rôti, et un vin mousseux de la Moselle au dessert, en remplacement du vin de champagne, jugé banal.
Dès sept heures, Sandoz et Henriette attendirent leurs convives, lui en simple jaquette, elle très élégante dans une robe de satin noir tout unie. On venait chez eux en redingote, librement. Le salon, qu'ils achevaient d'installer, s'encombrait de vieux meubles, de vieilles tapisseries, de bibelots de tous les peuples et de tous les siècles, un flot montant, débordant à cette heure, qui avait commencé aux Batignolles par le vieux pot de Rouen, qu'elle lui avait donné un jour de fête. Ils couraient ensemble les brocanteurs, ils avaient une rage joyeuse d'acheter; et lui contentait là d'anciens désirs de jeunesse, des ambitions romantiques, nées jadis de ses premières lectures; si bien que cet écrivain, si farouchement moderne, se logeait dans le Moyen Âge vermoulu qu'il rêvait d'habiter à quinze ans. Comme excuse, il disait en riant que les beaux meubles d'aujourd'hui coûtaient trop cher, tandis qu'on arrivait tout de suite à de l'allure et à de la couleur, avec des vieilleries, même communes. Il n'avait rien du collectionneur, il était tout pour le décor, pour les grands effets d'ensemble; et le salon, à la vérité, éclairé par deux lampes de vieux Delft, prenait des tons fanés très doux et très chauds, les ors éteints des dalmatiques réappliqués sur les sièges, les incrustations jaunies des cabinets italiens et des vitrines hollandaises, les teintes fondues des portières orientales, les cent petites notes des ivoires, des faïences, des émaux, pâlis par l'âge et se détachant contre la tenture neutre de la pièce, d'un rouge sombre.
Claude et Christine arrivèrent les derniers. Cette dernière avait mis son unique robe de soie noire, une robe usée, finie, qu'elle entretenait avec des soins extrêmes, pour les occasions semblables. Tout de suite, Henriette lui prit les deux mains, en l'attirant sur un canapé. Elle l'aimait beaucoup, elle la questionna, en la voyant singulière, les yeux inquiets dans sa pâleur touchante. Qu'avait-elle donc? souffrait-elle? Non, non, elle répondit qu'elle était très gaie, très heureuse de venir; et ses regards, à chaque minute, allaient vers Claude, comme pour l'étudier, puis se détournaient. Lui paraissait excité, d'une fièvre de paroles et de gestes qu'il n'avait pas montrée depuis plusieurs mois. Seulement, par instants, cette agitation tombait, il demeurait silencieux, les yeux larges et perdus, fixés là-bas, au loin dans le vide, sur quelque chose qui semblait l'appeler.
«Ah! mon vieux, dit-il à Sandoz, j'ai achevé ton bouquin cette nuit. C'est rudement fort, tu leur as cloué le bec, cette fois.» Tous deux causèrent devant la cheminée, où des bûches flambaient. L'écrivain, en effet, venait de publier un nouveau roman; et, bien que la critique ne désarmât pas, il se faisait enfin, autour de ce dernier, cette rumeur du succès qui consacre un homme, sous les attaques persistantes de ses adversaires. D'ailleurs, il n'avait aucune illusion, il savait bien que la bataille, même gagnée, recommencerait à chacun de ses livres. Le grand travail de sa vie avançait, cette série de romans, ces volumes qu'il lançait coup sur coup, d'une main obstinée et régulière, marchant au but qu'il s'était donné, sans se laisser vaincre par rien, obstacles, injures, fatigues.
«C'est vrai, répondit-il gaiement, ils faiblissent, cette fois! Il y en a même un qui a fait la fâcheuse concession de reconnaître que je suis un honnête homme. Voilà comment tout dégénère!... Mais, va! ils se rattraperont.
J'en sais dont le crâne est trop différent du mien pour qu'ils acceptent jamais ma formule littéraire, mes audaces de langue, mes bonshommes physiologiques évoluant sous l'influence des milieux; et je parle des confrères qui se respectent, je laisse de côté les imbéciles et les gredins...
Le mieux, vois-tu, pour travailler gaillardement, c'est de n'attendre ni bonne foi ni justice. Il faut mourir pour avoir raison.» Les yeux de Claude s'étaient brusquement dirigés vers un coin du salon, trouant le mur, allant là-bas, où quelque chose l'avait appelé. Puis, il se troublèrent, ils revinrent, tandis qu'il disait:
«Bah! tu parles pour toi. Si je crevais, moi, j'aurais tort... N'importe, ton bouquin m'a fichu une sacrée fièvre.
J'ai voulu peindre aujourd'hui, impossible! Ah! ça va bien que je ne puisse pas être jaloux de toi, autrement tu me rendrais trop malheureux.» Mais la porte s'était ouverte, et Mathilde entra, suivie de Jory. Elle avait une toilette riche, une tunique de velours capucine, sur une jupe de satin paille, avec des brillants aux oreilles et un gros bouquet de roses au corsage. Et ce qui étonnait Claude, c'était qu'il ne la reconnaissait pas, devenue très grasse, ronde et blonde, de maigre et brûlée qu'elle était. Sa laideur inquiétante de fille se fondait dans une enflure bourgeoise de la face, sa bouche aux trous noirs montrait maintenant des dents trop blanches, quand elle voulait bien sourire, d'un retroussement dédaigneux des lèvres. On la sentait respectable avec exagération, ses quarante-cinq ans lui donnaient du poids, à côté de son mari plus jeune, qui semblait être son neveu. La seule chose qu'elle gardait était une violence de parfums, elle se noyait des essences les plus fortes, comme si elle eût tenté d'arracher de sa peau les senteurs d'aromates dont l'herboristerie l'avait imprégnée; mais l'amertume de la rhubarbe, l'âpreté du sureau, la flamme de la menthe poivrée persistaient; et le salon, dès qu'elle le traversa, s'emplit d'une odeur indéfinissable de pharmacie, corrigée d'une pointe aimé de musc.
Henriette, qui s'était levée, la fit asseoir en face de Christine. «Vous vous connaissez, n'est-ce pas? Vous vous êtes déjà rencontrées ici?».
Mathilde eut un regard froid sur la toilette modeste de cette femme, qui, disait-on, avait vécu longtemps avec un homme, avant d'être mariée. Elle était d'une rigidité excessive sur ce point, depuis que la tolérance du monde littéraire et artistique l'avait fait admettre elle-même dans quelques salons. D'ailleurs, Henriette, qui l'exécrait, reprit sa conversation avec Christine, après les strictes politesses d'usage.
Jory avait serré les mains de Claude et de Sandoz. Et, debout avec eux, devant la cheminée, il s'excusait, auprès de ce dernier, d'un article paru le matin même dans sa revue, qui maltraitait le roman de l'écrivain.
«Mon cher, tu le sais, on n'est jamais le maître chez soi... Je devrais tout faire, mais j'ai si peu de temps!
Imagine-toi que je ne l'avais même pas lu, cet article, me fiant à ce qu'on m'en avait dit. Aussi tu comprends ma colère, quand je l'ai parcouru tout à l'heure... Je suis désolé, désolé...
—Laisse donc, c'est dans l'ordre, répondit tranquillement Sandoz, Maintenant que mes ennemis se mettent à me louer, il faut bien que ce soient mes amis qui m'attaquent.»
De nouveau, la porte s'entrebâilla, et Gagnière se glissa doucement, de son air vague d'ombre falote. Il arrivait droit de Melun, et tout seul, car il ne montrait sa femme à personne. Quand il venait dîner ainsi, il gardait à ses souliers la poussière de la province, qu'il remportait le soir même, en reprenant un train de nuit. Du reste, il ne changeait pas, l'âge semblait le rajeunir, il blondissait en vieillissant.