Est-ce que ça existait! Des idiots, dont personne ne parlerait plus, dix ans après leur mort! Ils s'étaient engagés sur le pont, ils haussaient les épaules de pitié. Puis, lorsqu'ils se trouvèrent au milieu de la place de la Concorde, ils se turent.
«Ça, finit par déclarer Claude, ça, ce n'est pas bête du tout.» Il était quatre heures, la belle journée s'achevait dans un poudroiement glorieux de soleil. À droite et à gauche, vers la Madeleine et vers le Corps législatif, des lignes d'édifices filaient en lointaines perspectives, se découpaient nettement au ras du ciel; tandis que le jardin des Tuileries étageait les cimes rondes de ses grands marronniers. Et, entre les deux bordures vertes des contre-allées, l'avenue des Champs-Élysées montait tout là-haut, à perte de vue, terminée par la porte colossale de l'Arc de Triomphe, béante sur l'infini. Un double courant de foule, un double fleuve y roulait, avec les remous vivants des attelages, les vagues fuyantes des voitures, que le reflet d'un panneau, l'étincelle d'une vitre de lanterne semblaient blanchir d'une écume. En bas, la place, aux trottoirs immenses, aux chaussées larges comme des lacs, s'emplissait de ce flot continuel, traversée en tous sens du rayonnement des roues, peuplée de points noirs qui étaient des hommes; et les deux fontaines ruisselaient, exhalaient une fraîcheur, dans cette vie ardente.
Claude, frémissant, cria:
«Ah! ce Paris... Il est à nous, il n'y a qu'à le prendre.» Tous quatre se passionnaient, ouvraient des yeux luisants de désir. N'était-ce pas la gloire qui soufflait, du haut de cette avenue, sur la ville entière? Paris tenait là, et ils le voulaient. «Eh bien, nous le prendrons! affirma Sandoz de son air têtu.
—Parbleu!» dirent simplement Mahoudeau et Jory.
Ils s'étaient remis à marcher, ils vagabondèrent encore, se trouvèrent derrière la Madeleine, enfilèrent la rue Tronchet. Enfin, ils arrivaient à la place du Havre, lorsque Sandoz s'exclama:
«Mais c'est donc chez Baudequin que nous allons?» Les autres s'étonnèrent. Tiens! ils allaient chez Baudequin.
«Quel jour sommes-nous? demanda Claude. Hein? jeudi... Fagerolles et Gagnière doivent y être alors... Allons chez Baudequin.» Et ils gravirent la rue d'Amsterdam. Ils venaient de traverser Paris, c'était là une de leurs grandes tournées favorites; mais ils avaient d'autres itinéraires, d'un bout à l'autre des quais parfois, ou bien un morceau des fortifications, de la porte Saint-Jacques aux Moulineaux, ou encore une pointe sur le Père-La-Chaise, suivie d'un crochet par les boulevards extérieurs. Ils couraient les rues, les places, les carrefours, ils vaguaient des journées entières, tant que leurs jambes pouvaient les porter, comme s'ils avaient voulu conquérir les quartiers les uns après les autres, en jetant leurs théories retentissantes aux façades des maisons; et le pavé semblait à eux, tout le pavé battu par leurs semelles, ce vieux sol de combat d'où montait une ivresse qui grisait leur lassitude.
Le café Baudequin était situé sur le boulevard des Batignolles à l'angle de la rue Darcet. Sans qu'on sût pourquoi, la bande l'avait choisi comme lieu de réunion, bien que Gagnière seul habitât le quartier. Elle s'y réunissait régulièrement le dimanche soir; puis, le jeudi, vers cinq heures, ceux qui étaient libres avaient pris l'habitude d'y paraître un instant. Ce jour-là, par ce beau soleil, les petites tables du dehors, sous la tente, se trouvaient toutes occupées d'un double rang de consommateurs barrant le trottoir. Mais eux avaient l'horreur de ce coudoiement, de cet étalage en public: et ils bousculèrent le monde, pour entrer dans la salle déserte et fraîche.
«Tiens! Fagerolles qui est seul!» cria Claude.
Il avait marché à leur table accoutumée, au fond, à gauche, et il serrait la main d'un garçon mince et pâle, dont la figure de fille était éclairée par des yeux gris, d'une câlinerie moqueuse, où passaient des étincelles d'acier.
Tous s'assirent, on commanda des bocks, et le peintre reprit:
«Tu sais que je suis allé te chercher chez ton père... Il m'a joliment reçut» Fagerolles, qui affectait des airs de casseur et de voyou, se tapa sur les cuisses.
«Ah! il m'embête, le vieux!... J'ai filé ce matin, après un attrapage. Est-ce qu'il ne veut pas me faire dessiner des choses pour ses cochonneries en zinc! C'est bien assez du zinc de l'École.» Cette plaisanterie aisée sur ses professeurs enchanta les camarades. Il les amusait, il se faisait adorer par cette continuelle lâcheté de gamin flatteur et débineur. Son sourire inquiétant allait des uns aux autres, tandis que ses longs doigts souples, d'une adresse native, ébauchaient sur la table des scènes compliquées, avec des gouttes de bière répandues. Il avait l'art facile, un tour de main à tout réussir.
«Et Gagnière, demanda Mahoudeau, tu ne l'as pas vu?
—Non, il y a une heure que je suis là.» Mais Jory, silencieux, poussa du coude Sandoz, en lui montrant de la tête une jeune fille qui occupait une table avec son monsieur, dans le fond de la salle. Il n'y avait, du reste, que deux autres consommateurs, deux sergents jouant aux cartes. C'était presque une enfant, une de ces galopines de Paris qui gardent à dix-huit ans la maigreur du fruit vert. On aurait dit un chien coiffé, une pluie de petits cheveux blonds sur un nez délicat, une grande bouche rieuse dans un museau rose. Elle feuilletait un journal illustré, tandis que le monsieur, sérieusement, buvait un madère; et, par-dessus le journal, elle lançait de gais regards vers la bande, à toute minute.
«Hein? gentille! murmura Jory, qui s'allumait. À qui diable en a-t-elle?... C'est moi qu'elle regarde.» Vivement, Fagerolles intervint.
«Eh! dis donc, pas d'erreur, elle est à moi!... Si tu crois que je suis là depuis une heure pour vous attendre!» Les autres rirent. Et, baissant la voix, il leur parla d'Irma Bécot. Oh! une petite d'un drôle! Il connaissait son histoire, elle était fille d'un épicier de la rue Montorgueil. Très instruite d'ailleurs, histoire sainte, calcul, orthographe, car elle avait suivi jusqu'à seize ans les cours d'une école du voisinage. Elle faisait ses devoirs entre deux sacs de lentilles, et elle achevait son éducation, de plain-pied avec la rue, vivant sur le trottoir, au milieu des bousculades, apprenant la vie dans les continuels commérages des cuisinières en cheveux, qui déshabillaient les abominations du quartier, pendant qu'on leur pesait cinq sous de gruyère. Sa mère était morte, le père Bécot avait fini par coucher avec ses bonnes, très raisonnablement, pour éviter de courir dehors; mais cela lui donnait le goût des femmes, il lui en avait fallu d'autres, bientôt il s'était lancé dans une telle noce, que l'épicerie y passait peu à peu, les légumes secs, les bocaux, les tiroirs aux sucreries. Irma allait encore à l'école, lorsque, un soir, en fermant la boutique, un garçon l'avait jetée en travers d'un panier de figues. Six mois plus tard, la maison était mangée, son père mourait d'un coup de sang, elle se réfugiait chez une tante pauvre qui la battait, en partait avec un jeune homme d'en face, y revenait à trois reprises, pour s'envoler définitivement un beau jour dans tous les bastringues de Montmartre et des Batignolles. «Une roulure!» murmura Claude de son air de mépris.
Tout d'un coup, comme son monsieur se levait et sortait; après lui avoir parlé bas, Irma Bécot le regarda disparaître; puis, avec une violence d'écolier échappé, elle accourut s'asseoir sur les genoux de Fagerolles.
«Hein? crois-tu, est-il assez crampon!... Baise-moi vite, il va revenir.» Elle le baisa sur les lèvres, but dans son verre; et elle se donnait aussi aux autres, leur riait d'une façon engageante, car elle avait la passion des artistes, en regrettant qu'ils ne fussent pas assez riches pour se payer des femmes à eux tout seuls.
Jory surtout semblait l'intéresser, très excité, fixant sur elle des yeux de braise. Comme il fumait, elle lui enleva sa cigarette de la bouche et la mit à la sienne; cela, sans interrompre son bavardage de vie polissonne.
«Vous êtes tous des peintres, ah! c'est amusant!... Et ces trois-là, pourquoi ont-ils l'air de bouder? Rigolez donc, je vas vous chatouiller, moi! vous allez voir!» En effet, Sandoz, Claude et Mahoudeau, interloqués, la contemplaient d'un air sérieux. Mais elle restait l'oreille aux aguets, elle entendit revenir son monsieur, et elle jeta vivement dans le nez de Fagerolles:
«Tu sais, demain soir, si tu veux. Viens me prendre à la brasserie Bréda.» Puis, après avoir replacé la cigarette tout humide aux lèvres de Jory, elle se cavala à longues enjambées, les bras en l'air, dans une grimace d'un comique extravagant; et, lorsque le monsieur reparut, la mine grave, un peu pâle, il la retrouva immobile, les yeux sur la même gravure du journal illustré. Cette scène s'était passée si rapidement, au galop d'une telle drôlerie, que les deux sergents, de bons diables, se remirent à battre leurs cartes, en crevant de rire.
Du reste, Irma les avait tous conquis. Sandoz déclarait son nom de Bécot très bien pour un roman; Claude demandait si elle voudrait lui poser une étude; tandis que Mahoudeau la voyait en gamin, une statuette qu'on vendrait pour sûr. Bientôt, elle s'en alla, en envoyant du bout des doigts, derrière le dos du monsieur, des baisers à toute la table, une pluie de baisers, qui achevèrent d'enflammer Jory. Mais Fagerolles ne voulait pas la prêter encore, très amusé inconsciemment de retrouver en elle une enfant du même trottoir que lui, chatouillé par cette perversion du pavé, qui était la sienne.
Il était cinq heures, la bande fit revenir de la bière.
Des habitués du quartier avaient envahi les tables voisines, et ces bourgeois jetaient sur le coin des artistes des regards obliques, où le dédain se mêlait à une déférence inquiète. On les connaissait bien, une légende commençait à se former. Eux, causaient maintenant de choses bêtes, la chaleur qu'il faisait, la difficulté d'avoir de la place dans l'omnibus de l'Odéon, la découverte d'un marchand de vin chez qui on mangeait de la vraie viande. Un d'eux voulut entamer une discussion sur un lot de tableaux infects qu'on venait de mettre au musée du Luxembourg; mais tous étaient du même avis: les toiles ne valaient pas les cadres. Et ils ne parlèrent plus, ils fumèrent en échangeant des mots rares et des rires d'intelligence. «Ah! çà, demanda enfin Claude, est-ce que nous attendons Gagnière?».
On protesta. Gagnière était assommant; et, d'ailleurs, il arriverait bien à l'odeur de la soupe.
«Alors, filons, dit Sandoz. Il y a un gigot ce soir, tâchons d'être à l'heure.» Chacun paya sa consommation, et tous sortirent. Cela émotionna le café. Des jeunes gens, des peintres sans doute, chuchotèrent en se montrant Claude, comme s'ils avaient vu passer le chef redoutable d'un clan de sauvages.
C'était le fameux article de Jory qui produisait son effet, le public devenait complice et allait créer de lui-même l'école du plein air, dont la bande plaisantait encore.
Ainsi qu'ils le disaient gaiement, le café Baudequin ne s'était pas douté de l'honneur qu'ils lui faisaient, le jour où ils l'avaient choisi pour être le berceau d'une révolution.
Sur le boulevard, ils se retrouvèrent cinq, Fagerolles avait renforcé le groupe; et lentement, ils retraversèrent Paris, de leur air tranquille de conquête. Plus ils étaient, plus ils barraient largement les rues, plus ils emportaient à leurs talons de la vie chaude des trottoirs. Quand ils eurent descendu la rue de Clichy, ils suivirent la rue de la Chaussée-d'Antin, allèrent prendre la rue Richelieu, traversèrent la Seine au pont des Arts pour insulter l'Institut, gagnèrent enfin le Luxembourg par la rue de Seine, où une affiche tirée en trois couleurs, la réclame violemment enluminée d'un cirque forain, les fit crier d'admiration. Le soir venait, le flot des passants coulait ralenti, c'était la ville lasse qui attendait l'ombre, prête à se livrer au premier mâle assez vigoureux pour la prendre.
Rue d'Enfer, lorsque Sandoz eut fait entrer les quatre autres chez lui, il disparut dans la chambre de sa mère; il y resta quelques minutes, puis revint sans dire un mot, avec le souffre discret et attendri qu'il avait toujours en en sortant. Et ce fut aussitôt, dans son étroit logis, un vacarme terrible, des fiées, des discussions, des clameurs.
Lui-même donnait l'exemple, aidait au service la femme de ménage, qui s'emportait en paroles amères, parce qu'il était sept heures et demie, et que son gigot se desséchait. Les cinq, attablés, mangeaient déjà la soupe, une soupe à l'oignon très bonne, quand un nouveau convive parut. «Oh! Gagnière!» hurla-t-on en chœur.
Gagnière, petit, vague, avec sa figure poupine et étonnée, qu'une barbe follette blondissait, demeura un instant sur le seuil à cligner ses yeux verts. Il était de Melun, fils de gros bourgeois qui venaient de lui laisser là-bas deux maisons, et il avait appris la peinture tout seul dans la forêt de Fontainebleau, il peignait des paysages consciencieux, d'intentions excellentes; mais sa vraie passion était la musique, une folie de musique, une flambée cérébrale qui le mettait de plain-pied avec les plus exaspérés de la bande.
«Est-ce que je suis de trop? demanda-t-il doucement.
—Non, non, entre donc!» cria Sandoz.
Déjà, la femme de ménage apportait un couvert.
«Si l'on ajoutait tout de suite une assiette pour Dubuche? dit Claude. Il m'a dit qu'il viendrait sans doute.» Mais on conspua Dubuche, qui fréquentait des femmes du monde. Jory raconta qu'il l'avait rencontré en voiture avec une vieille dame et sa demoiselle, dont il tenait les ombrelles sur les genoux.
«D'où sors-tu, pour être si en retard?» reprit Fagerolles, en s'adressant à Gagnière.
Celui-ci, qui allait avaler sa première cuillerée de soupe, la reposa dans son assiette.
«J'étais rue de Lancry, tu sais, où ils font de la musique de chambre... Oh! mon cher, des machines de Schumann, tu n'as pas idée! Ça vous prend là, derrière la tête, c'est comme si une femme vous soufflait dans le cou. Oui, oui, quelque chose de plus immatériel qu'un baiser, l'effleurement d'une haleine... Parole d'honneur, on se sent mourir...» Ses yeux se mouillaient, il pâlissait comme dans une jouissance trop vive.
«Mange ta soupe, dit Mahoudeau, tu nous raconteras ça après.» La raie fut servie, et l'on fit apporter la bouteille de vinaigre sur la table, pour corser le beurre noir, qui semblait fade. On mangeait dur, les morceaux de pain disparaissaient. D'ailleurs, aucun raffinement, du vin au litre, que les convives mouillaient beaucoup, par discrétion, pour ne pas pousser à la dépense. On venait de saluer le gigot d'un hourra, et le maître de la maison s'était mis à le découper, lorsque de nouveau la porte s'ouvrit.
Mais, cette fois, des protestations furieuses s'élevèrent.
«Non, non, plus personne!... À la porte, le lâcheur!» Dubuche, essoufflé d'avoir couru, ahuri de tomber au milieu de ces hurlements, avançait sa grosse face pâle, en bégayant des explications. «Vrai, je vous assure, c'est la faute de l'omnibus...
J'en ai attendu cinq aux Champs-Élysées.
—Non, non, il ment!... Qu'il s'en aille, il n'aura pas de gigot!... À la porte, à la porte!» Pourtant, il avait fini par entrer, et l'on remarqua alors qu'il était très correctement mis, tout en noir, pantalon noir, redingote noire, cravaté, chaussé, épinglé, avec la raideur cérémonieuse d'un bourgeois qui dîne en ville.
«Tiens! il a raté son invitation, cria plaisamment Fagerolles. Vous ne voyez pas que ses femmes du monde l'ont laissé partir, et qu'il accourt manger notre gigot, parce qu'il ne sait plus où aller!» Il devint rouge, il balbutia:
«Oh! quelle idée! Êtes-vous méchants!... Fichez-moi la paix à la fin!» Sandoz et Claude, placés côte à côte, soudaient; et le premier appela Dubuche d'un signe, pour lui dire:
«Mets ton couvert toi-même, prends là un verre et une assiette, et assieds-toi entre nous deux... Ils te laisseront tranquille.» Mais, tout le temps qu'on mangea le gigot, les plaisanteries continuèrent. Lui-même, quand la femme de ménage lui eut retrouvé une assiettée de soupe et une part de raie, se blagua, en bon enfant. Il affectait d'être affamé, torchait goulûment son assiette, et il racontait une histoire, une mère qui lui avait refusé sa fille, parce qu'il était architecte. La fin du dîner fut ainsi très bruyante, tous parlaient à la fois. Un morceau de brie, l'unique dessert, eut un succès énorme. On n'en laissa pas. Le pain faillit manquer. Puis; comme le vin manquait réellement, chacun avala une claire lampée d'eau, en faisant claquer sa langue, au milieu des grands rires. Et, la face fleurie, le ventre rond, avec la béatitude de gens qui viennent de se nourrir très richement, ils passèrent dans la chambre à coucher.
C'étaient les bonnes soirées de Sandoz. Même aux heures de misère, il avait toujours eu un pot-au-feu à partager avec les camarades. Cela l'enchantait d'être en bande, tous amis, tous vivant de la même idée. Bien qu'il fût de leur âge; une paternité l'épanouissait, une bonhomie heureuse, quand il les voyait chez lui, autour de lui, la main dans la main, ivres d'espoir. Comme il n'avait qu'une pièce, sa chambre à coucher était à eux; et, la place manquant, deux ou trois devaient s'asseoir sur le lit. Par ces chaudes soirées d'été, la fenêtre restait ouverte au grand air du dehors, on apercevait dans la nuit claire deux silhouettes noires, dominant les maisons, la tour de Saint-Jacques du Haut-Pas et l'arbre des Sourds-Muets.
Les jours de richesse, il y avait de la bière. Chacun apportait son tabac, la chambre s'emplissait vite de fumée, on finissait par causer sans se voir, très tard dans la nuit, au milieu du grand silence mélancolique de ce quartier perdu.
Ce jour-là, dès neuf heures, la femme de ménage vint dire:
«Monsieur, j'ai fini, puis-je m'en aller?
—Oui, allez-vous-en... Vous avez laissé de l'eau au feu, n'est-ce pas? Je ferai le thé moi-même.» Sandoz s'était levé. Il disparut derrière la femme de ménage, et ne rentra qu'au bout d'un quart d'heure. Sans doute, il était allé embrasser sa mère, dont il bordait le lit chaque soir, avant qu'elle s'endormit:
Mais le bruit des voix montait déjà, Fagerolles racontait une histoire.
«Oui, mon vieux, à l'École, ils corrigent le modèle...
L'autre jour, Mazel s'approche et me dit: «Les deux cuisses ne sont pas d'aplomb.» Alors, je lui dis: «Voyez, monsieur, elle les a comme ça.» C'était la petite Flore Beauchamp, vous savez. Et il me dit, furieux: «Si elle les a comme ça, elle a tort.» On se roula, Claude surtout, à qui Fagerolles contait l'histoire, pour lui faire sa cour. Depuis quelque temps, il subissait son influence; et, bien qu'il continuât de peindre avec une adresse d'escamoteur, il ne parlait plus que de peinture grasse et solide, que de morceaux de nature, jetés sur la toile, vivants, grouillants, tels qu'ils étaient; ce qui ne l'empêchait pas de blaguer ailleurs ceux du plein air, qu'il accusait d'empâter leurs études avec une cuiller à pot.
Dubuche, qui n'avait pas ri, froissé dans son honnêteté, osa répondre:
«Pourquoi restes-tu à l'École, si tu trouves qu'on vous y abrutit? C'est bien simple, on s'en va... Oh! je sais, vous êtes tous contre moi, parce que je défends l'École. Voyez-vous, mon idée est que, lorsqu'on veut faire un métier, il n'est pas mauvais d'abord de l'apprendre.» Des cris féroces s'élevèrent, et il fallut à Claude toute son autorité pour dominer les voix.
«Il a raison, on doit apprendre son métier. Seulement, ce n'est guère bon de l'apprendre sous la férule de professeurs qui vous entrent de force dans la caboche leur vision à eux... Ce Mazel, quel idiot! dire que les cuisses de Flore Beauchamp ne sont pas d'aplomb! Et des cuisses si étonnantes, hein? vous les connaissez, des cuisses qui la disent jusqu'au fond, cette enragée noceuse.
Là!» Il se renversa sur le lit, où il se trouvait; et, les yeux en l'air, il continua d'une voix ardente:
«Ah! la vie, la vie! la sentir et la rendre dans sa réalité, l'aimer pour elle, y voir la seule beauté vraie, éternelle et changeante, ne pas avoir l'idée bête de l'anoblir en la châtrant, comprendre que les prétendues laideurs ne sont que les saillies des caractères, et faire vivre, et faire des hommes, la seule façon d'être Dieu!» Sa foi revenait, la course à travers Paris l'avait fouetté, il était repris de sa passion de la chair vivante. On l'écoutait en silence. Il eut un geste fou, puis il se calma.
«Mon Dieu! chacun ses idées; mais l'embêtant, c'est qu'ils sont encore plus intolérants que nous à l'Institut...
Le jury du Salon est à eux, je suis sûr que cet idiot de Mazel va me refuser mon tableau.» Et, là-dessus, tous partirent en imprécations, car cette question du jury était un éternel sujet de colère. On exigeait des réformes, chacun avait une solution prête, depuis le suffrage universel appliqué à l'élection d'un jury largement libéral, jusqu'à la liberté entière, le Salon libre pour tous les exposants.
Devant la fenêtre ouverte, pendant que les autres discutaient, Gagnière avait attiré Mahoudeau, et il murmurait d'une voix éteinte, les regards perdus dans la nuit:
«Oh! ce n'est rien, vois-tu, quatre mesures, une impression jetée. Mais ce qu'il y a là-dedans!... Pour moi, d'abord, c'est un paysage qui fuit, un coin de route mélancolique, avec l'ombre d'un arbre qu'on ne voit pas; et puis, une femme passe, à peine un profil; et puis, elle s'en va, et on ne la rencontrera jamais, jamais plus...» À ce moment, Fagerolles cria: «Dis donc, Gagnière, qu'est-ce que tu envoies au Salon, cette année?» Il n'entendit pas, il poursuivait, extasié:
«Dans Schumann, il y a tout, c'est l'infini... Et Wagner qu'ils ont encore sifflé dimanche!» Mais un nouvel appel de Fagerolles le fit sursauter.
«Hein? quoi? ce que j'enverrai au Salon?... Un petit paysage peut-être, un coin de Seine. C'est si difficile, il faut avant tout que je sois content.» Il était redevenu brusquement timide et inquiet. Ses scrupules de conscience artistique le tenaient pendant des mois sur une toile grande comme la main. À la suite des paysagistes français, ces maîtres qui ont les premiers conquis la nature, il se préoccupait de la justesse du ton, de l'exacte observation des valeurs, en théoricien dont l'honnêteté finissait par alourdir la main. Et, souvent, il n'osait plus risquer une note vibrante, d'une tristesse grise qui étonnait, au milieu de sa passion révolutionnaire.
«Moi, dit Mahoudeau, je me régale à l'idée de les faire loucher, avec ma bonne femme.» Claude haussa les épaules.
«Oh! toi, tu seras reçu: les sculpteurs sont plus larges que les peintres. Et du reste, tu sais très bien ton affaire, tu as dans les doigts quelque chose qui plût... Elle sera pleine de jolies choses, ta Vendangeuse.» Ce compliment laissa Mahoudeau sérieux, car il posait pour la force, il s'ignorait et méprisait la grâce, une grâce invincible qui repoussait quand même de ses gros doigts d'ouvrier sans éducation, comme une fleur qui s'entête dans le dur terrain où un coup de vent l'a semée.
Fagerolles, très malin, n'exposait pas, de peur de mécontenter ses maîtres; et il tapait sur le Salon, un bazar infect où la bonne peinture tournait à l'aigre avec la mauvaise. En secret, il rêvait le prix de Rome, qu'il plaisantait d'ailleurs comme le reste.
Mais Jory se planta au milieu de la chambre, son verre de bière au poing. Tout en le vidant à petits coups, il déclara:
«À la fin, il m'embête, le jury... Dites donc, voulez-vous que je le démolisse? Dès le prochain numéro, je commence, je le bombarde. Vous me donnerez des notes, n'est-ce pas? et nous le flanquerons par terre... Ce sera rigolo.» Claude acheva de se monter, ce fut un enthousiasme général. Oui, oui, il fallait faire campagne! Tous en étaient, tous se pressaient pour se mieux sentir les coudes et marcher au feu ensemble. Il n'y en avait pas un, à cette minute, qui réservât sa part de gloire, car rien ne les séparait encore, ni leurs profondes dissemblances qu'ils ignoraient, ni les rivalités qui devaient les heurter un jour. Est-ce que le succès de l'un n'était pas le succès des autres? Leur jeunesse fermentait, ils débordaient de dévouement, ils recommençaient l'éternel rêve de s'enrégimenter pour la conquête de la terre, chacun donnant son effort, celui-ci poussant celui-là, la bande arrivant d'un bloc, sur le même rang. Déjà Claude, en chef accepté, sonnait la victoire, distribuait des couronnes. Fagerolles lui-même, malgré sa blague de Parisien, croyait à la nécessité d'être une armée; tandis que, plus épais d'appétits, mal débarbouillé de sa province, Jory se dépensait en camaraderie utile, prenant au vol des phrases, préparant là ses articles. Et Mahoudeau exagérait ses brutalités voulues, les mains convulsées, ainsi qu'un geindre dont les poings pétriraient un monde; et Gagnière, pâmé, dégagé du gris de sa peinture, raffinait la sensation jusqu'à l'évanouissement final de l'intelligence; et Dubuche, de conviction pesante, ne jetait que des mots, mais des mots pareils à des coups de massue, en plein milieu des obstacles. Alors, Sandoz, bien heureux, riant d'aise à les voir si unis, tous dans la même chemise, comme il disait, déboucha une nouvelle bouteille de bière.
Il aurait vidé la maison, il cria:
«Hein? nous y sommes, ne lâchons plus... Il n'y a que ça de bon, s'entendre quand on a des choses dans la caboche, et que le tonnerre de Dieu emporte les imbéciles!» Mais, à ce moment, un coup de sonnette le stupéfia.
Au milieu du silence brusque des autres, il reprit:
«À onze heures! qui diable est-ce donc?» Il courut ouvrir, on l'entendit jeter une exclamation joyeuse. Déjà, il revenait, ouvrant la porte toute grande, disant:
«Ah! que c'est gentil de nous aimer un peu et de nous surprendre!... Bongrand, messieurs!» Le grand peintre, que le maître de la maison annonçait ainsi, avec une familiarité respectueuse, s'avança, les mains tendues. Tous se levèrent vivement, émotionnés, heureux de cette poignée de main si large et si cordiale. C'était un gros homme de quarante-cinq ans, la face tourmentée, sous de longs cheveux gris. Il venait d'entrer à l'Institut, et le simple veston d'alpaga qu'il portait avait à la boutonnière une rosette d'officier de la Légion d'honneur.
Mais il aimait la jeunesse, ses meilleures escapades étaient de tomber là, de loin en loin, pour fumer une pipe, au milieu de ces débutants, dont la flamme le réchauffait.
«Je vais faire le thé», cria Sandoz.
Et, quand il revint de la cuisine avec la théière et les tasses, il trouva Bongrand installé, à califourchon sur une chaise, fumant sa courte pipe de terre, dans le vacarme qui avait repris. Bongrand lui-même parlait d'une voix de tonnerre, petit-fils d'un fermier beauceron, fils d'un père bourgeois, de sang paysan, affiné par une mère très artiste. Il était riche, n'avait pas besoin de vendre, et gardait des goûts et des opinions de bohème. «Leur jury, ah bien! j'aime mieux crever que d'en être! disait-il Avec de grands gestes. Est-ce que je suis un bourreau pour flanquer dehors de pauvres diables, qui ont souvent leur pain à gagner?—Cependant, fit remarquer Claude, vous pourriez nous rendre un fameux service, en y défendant nos tableaux.
—Moi, laissez donc! je vous compromettrais... Je ne compte pas, je ne suis personne.» Il y eut une clameur de protestation, Fagerolles lança d'une voix aiguë:
«Alors, si le peintre de la Noce au village ne compte pas!» Mais Bongrand s'emportait, debout, le sang aux joues.
«Fichez-moi la paix, hein! avec la Noce. Elle commence à m'embêter, la Noce, je vous en avertis... Vraiment, elle tourne pour moi au cauchemar, depuis qu'on l'a mise au musée du Luxembourg.» Cette Noce au village restait jusque-là son chef-d'œuvre: une noce débandée à travers les blés, des paysans étudiés de près, et très vrais, qui avaient une allure épique de héros d'Homère. De ce tableau datait une évolution, car il avait apporté une formule nouvelle. À la suite de Delacroix, et parallèlement à Courbet, c'était un romantisme tempéré de logique, avec plus d'exactitude dans l'observation, plus de perfection dans la facture, sans que la nature y fût encore abordée de front, sous les crudités du plein air. Pourtant, toute la jeune école se réclamait de cet art.
«Il n'y a rien de beau, dit Claude, comme les deux premiers groupes, le joueur de violon, puis la mariée avec le vieux paysan.
—Et la grande paysanne, donc, s'écria Mahoudeau, celle qui se retourne et qui appelle d'un geste!... J'avais envie de la prendre pour une statue.
—Et le coup de vent dans les blés, ajouta Gagnière, et les deux tâches si jolies de la fille et du garçon qui se poussent, très loin!».
Bongrand écoutait d'un air gêné, avec un sourire de souffrance. Comme Fagerolles lui demandait ce qu'il faisait en ce moment, il répondit avec un haussement d'épaules:
«Mon Dieu! rien, des petites choses... Je n'exposerai pas, je voudrais trouver un coup... Ah! que vous êtes heureux, vous autres, d'être encore au pied de la montagne! On a de si bonnes jambes, on est si brave, quand il s'agit de monter là-haut! Et puis, lorsqu'on y est, va te faire fiche! les embêtements commencent. Une vraie torture, et des coups de poing, et des efforts sans cesse renaissants, dans la crainte d'en dégringoler trop vite!... Ma parole! on préférerait être en bas, pour avoir tout à faire... Riez, vous verrez, vous verrez un jour!» La bande riait, en effet, croyant à un paradoxe, à une pose d'homme célèbre, qu'elle excusait d'ailleurs. Est-ce que la suprême joie n'était pas d'être salué comme lui du nom de maître? Les deux bras appuyés au dossier de sa chaise, il renonça à se faire comprendre, il les écouta, silencieux, en tirant de sa pipe de lentes fumées.
Cependant, Dubuche, qui avait des qualités d'homme de ménage, aidait Sandoz à servir le thé. Et le vacarme continua. Fagerolles racontait une histoire impayable du père Malgras, une cousine à sa femme, qu'il prêtait, quand on voulait bien lui en faire une académie. Puis, la conversation tomba sur les modèles, Mahoudeau était furieux, parce que les beaux ventres s'en allaient: impossible d'avoir une fille avec un ventre propre. Mais, brusquement, le tumulte grandit, on félicitait Gagnière au sujet d'un amateur qu'il avait connu à la musique du Palais-Royal, un petit rentier maniaque dont l'unique débauche était d'acheter de la peinture. En riant, les autres demandaient l'adresse. Tous les marchands furent conspués, il était vraiment fâcheux que l'amateur se défiât du peintre, au point de vouloir absolument passer par un intermédiaire, dans l'espoir d'obtenir un rabais. Cette question du pain les excitait encore. Claude montrait un beau mépris: on était volé, eh bien! qu'est-ce que ça fichait, si l'on avait fait un chef-d'œuvre, et que l'on eût seulement de l'eau à boire? Jory, ayant de nouveau exprimé des idées basses de lucre, souleva une indignation. À la porte, le journaliste! On lui posait des questions sévères: est-ce qu'il vendrait sa plume? est-ce qu'il ne se couperait pas le poignet, plutôt que d'écrire le contraire de sa pensée? Du reste, on n'écouta pas sa réponse, la fièvre montait toujours, c'était maintenant la belle folie des vingt ans, le dédain du monde entier, la seule passion de l'œuvre, dégagée des infirmités humaines, mise en l'air comme un soleil.
Quel désir! se perdre, se consumer dans ce brasier qu'ils allumaient! Bongrand, jusque-là immobile, eut un geste vague de souffrance, devant cette confiance illimitée, cette joie bruyante de l'assaut. Il oubliait les cent toiles qui avaient fait sa gloire, il pensait à l'accouchement de l'œuvre dont il venait de laisser l'ébauche sur son chevalet. Et, retirant de la bouche sa petite pipe, il murmura, les yeux mouillés d'attendrissement: «Oh! jeunesse, jeunesse!» Jusqu'à deux heures du matin, Sandoz, qui se multipliait, remit de l'eau chaude dans la théière. On n'entendait plus monter du quartier, anéanti de sommeil, que les jurements d'une chatte en folie. Tous divaguaient, grisés de paroles, la gorge arrachée, les yeux brûlés; et lui, lorsqu'ils se décidèrent enfin à partir, prit la lampe, les éclaira par-dessus la rampe de l'escalier, en disant très bas:
«Ne faites pas de bruit, ma mère dort.» La dégringolade assourdie des souliers le long des marches alla en s'affaiblissant, et la maison retomba dans un grand silence. Quatre heures sonnaient. Claude, qui accompagnait Bongrand, causait toujours, à travers les rues désertes. Il ne voulait pas se coucher, il attendait le soleil, avec une rage d'impatience, pour se remettre à son tableau. Cette fois, il était certain de faire un chef-d'œuvre, exalté par cette bonne journée de camaraderie, la tête douloureuse et grosse d'un monde. Enfin, il avait trouvé la peinture, il se voyait rentrant dans son atelier comme on retourne chez une femme adorée, le cœur battant à grands coups, désespéré maintenant de cette absence d'un jour, qui lui semblait un abandon sans fin; et il allait droit à sa toile, et en une séance il réalisait son rêve. Cependant, tous les vingt pas, à la clarté vacillante des becs de gaz, Bongrand l'arrêtait par un bouton de son paletot, en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier du tonnerre de Dieu. Ainsi, lui, Bongrand, avait beau être un malin, il n'y entendait rien encore. À chaque œuvre nouvelle, il débutait, c'était à se casser la tête contre les murs. Le ciel s'éclairait, des maraîchers commençaient à descendre vers les Halles. Et l'un et l'autre continuaient à vaguer, chacun parlant pour lui, très haut, sous les étoiles pâlissantes.
IV
Six semaines plus tard, Claude peignait un matin dans un flot de soleil qui tombait par la baie vitrée de l'atelier.
De pluies continues avaient attristé le milieu d'août, et le courage au travail lui revenait avec le ciel bleu. Son grand tableau n'avançait guère, il s'y appliquait pendant de longues matinées silencieuses, en artiste combattu et obstiné.
On frappa. Il crut que c'était Mme Joseph, la concierge, qui lui montait son déjeuner; et, comme la clef restait toujours sur la porte, il cria simplement:
«Entrez!» La porte s'était ouverte, il y eut un remuement léger, puis tout cessa. Lui, continuait de peindre, sans même tourner la tête. Mais ce silence frissonnant, une vague haleine qui palpitait, finirent par l'inquiéter. Il regarda, il demeura stupéfait: une femme était là, vêtue d'une robe claire, le visage à demi caché sous une voilette blanche; et il ne la connaissait point, et elle tenait une botte de roses qui achevait de l'ahurir.
Tout d'un coup, il la reconnut.
«Vous, mademoiselle!... Ah bien! si je songeais à vous!» C'était Christine. Il n'avait pu rattraper à temps ce cri peu aimable, qui était le cri même de la vérité. D'abord, elle l'avait préoccupé de son souvenir; ensuite, à mesure que les jours s'écoulaient, depuis près de deux mois qu'elle ne donnait pas signe de vie, elle était passée à l'état de vision fuyante et regrettée, de profil charmant qui se perd et qu'on ne doit jamais revoir.
«Oui, c'est moi, monsieur... J'ai pensé que c'était mal de ne pas vous remercier...» Elle rougissait, elle balbutiait, ne pouvant trouver les mots. Sans doute la montée de l'escalier l'avait essoufflée, car son cœur battait très fort. Eh quoi? était-ce donc déplacé, cette visite, raisonnée si longtemps, et qui avait fini par lui sembler toute naturelle? Le pis était qu'en passant sur le quai, elle venait d'acheter cette botte de roses, dans l'intention délicate de témoigner sa gratitude à ce garçon; et ces fleurs la gênaient horriblement.
Comment les lui donner? Qu'allait-il penser d'elle?
L'inconvenance de toutes ces choses ne lui était apparue qu'en ouvrant la porte.
Mais Claude, plus troublé encore, se jetait à une exagération de politesse. Il avait lâché sa palette, il bouleversait l'atelier pour débarrasser une chaise.
«Mademoiselle, je vous en prie, asseyez-vous... Vraiment, c'est une surprise... Vous êtes trop charmante...»
Alors, quand elle fut assise, Christine se calma. Il était si drôle avec ses grands gestes éperdus, elle le sentait lui-même si timide, qu'elle eut un souffre. Et elle lui tendit les roses, bravement.
«Tenez! c'est pour que vous sachiez que je ne suis pas une ingrate.» Il ne dit rien d'abord, la contempla, saisi. Lorsqu'il eut vu qu'elle ne se moquait pas, il lui serra les deux mains, à les briser; puis, il mit tout de suite le bouquet dans son pot à eau, en répétant:
«Ah! par exemple, vous êtes un bon garçon, vous!...
C'est la première fois que je fais ce compliment à une femme, parole d'honneur!».
Il revint, il lui demanda, ses yeux dans les siens:
«Vrai, vous ne m'avez pas oublié?
—Vous le voyez bien, répondit-elle en riant.
—Pourquoi alors avez-vous attendu deux mois?» De nouveau, elle rougit. Le mensonge qu'elle faisait, lui rendit un instant son embarras.
«Mais je ne suis pas libre, vous le savez... Oh! Mme Vanzade est très bonne pour moi; seulement, elle est impotente, elle ne sort jamais; et il a fallu qu'elle-même, inquiète de ma santé, me forçât à prendre l'air.» Elle ne disait pas la honte où son aventure du quai de Bourbon l'avait jetée, les premiers jours. En se retrouvant à l'abri, dans la maison de la vieille dame, le souvenir de la nuit passée chez un homme l'avait tracassée de remords, comme une faute; et elle croyait être parvenue à chasser cet homme de sa mémoire, ce n'était plus qu'un mauvais rêve dont les contours s'effaçaient. Puis, sans qu'elle sût comment, au milieu du grand calme de son existence nouvelle, l'image était ressortie de l'ombre, en se précisant, en s'accentuant, jusqu'à devenir l'obsession de toutes ses heures. Pourquoi donc l'aurait-elle oublié?
Elle ne trouvait à lui faire aucun reproche? au contraire, ne lui devait-elle pas de la gratitude? La pensée de le revoir, repoussée d'abord, longtemps combattue ensuite, avait ainsi tourné en elle à l'idée fixe. Chaque soir, la tentation la reprenait dans la solitude de sa chambre, un malaise dont elle s'irritait, un désir ignoré d'elle-même; et elle ne s'était apaisée un peu qu'en s'expliquant ce trouble par son besoin de reconnaissance. Elle était si seule, si étouffée, dans cette demeure somnolente! le flot de sa jeunesse bouillonnait si fort, son cœur avait une si grosse envie d'amitié! «Alors, continua-t-elle, j'ai profité de ma première sortie... Et puis, il faisait tellement beau, ce matin, après toutes ces averses maussades!» Claude, heureux, debout devant elle, se confessa lui aussi, mais sans avoir rien à cacher.
«Moi, je n'osais plus songer à vous... N'est-ce pas? vous êtes comme ces fées des contes qui sortent du plancher et qui rentrent dans les murs, toujours au moment où l'on ne s'y attend pas. Je me disais: C'est fini, ce n'est peut-être pas vrai qu'elle a traversé cet atelier... Et vous voilà, et ça me fait un plaisir, oh! un fier plaisir!» Souriante et gênée, Christine tournait la tête, affectait maintenant de regarder autour d'elle. Son sourire disparut, la peinture féroce qu'elle retrouvait là, les flamboyantes esquisses du Midi, l'anatomie terriblement exacte des études, la glaçaient comme la première fois. Elle fut reprise d'une véritable crainte, elle dit, sérieuse, la voix changée:
«Je vous dérange, je m'en vais.
—Mais non! mais non! cria Claude en l'empêchant de quitter sa chaise. Je m'abrutissais au travail, ça me fait du bien de causer avec vous... Ah! ce sacré tableau, il me torture assez déjà!» Et Christine, levant les yeux, regarda le grand tableau, cette toile, tournée l'autre fois contre le mur, et qu'elle avait eu en vain le désir de voir. Les fonds, la clairière sombre trouée d'une nappe de soleil, n'étaient toujours qu'indiqués à larges coups. Mais les deux petites lutteuses, la blonde et la brune, presque terminées, se détachaient dans la lumière, avec leurs deux notes si fraîches. Au premier plan, le monsieur, recommencé trois fois, restait en détresse. Et c'était surtout à la figure centrale, à la femme couchée, que le peintre travaillait: il n'avait plus repris la tête, il s'acharnait sur le corps, changeant le modèle chaque semaine, si désespéré de ne pas se satisfaire, que, depuis deux jours, lui qui se flattait de ne pouvoir inventer, il cherchait sans document, en dehors de la nature. Christine, tout de suite, se reconnut. C'était elle, cette fille, vautrée dans l'herbe, un bras sous la nuque, souriant sans regard, les paupières closes. Cette fille nue avait son visage, et une révolte la soulevait, comme si elle avait eu son corps, comme si, brutalement, l'on eût déshabillé là toute sa nudité de vierge. Elle était surtout blessée par l'emportement de la peinture, si rude qu'elle s'en trouvait violentée, la chair meurtrie. Cette peinture, elle ne la comprenait pas, elle la jugeait exécrable, elle se sentait contre elle une haine, la haine instinctive d'une ennemie.
Elle se mit debout, elle répéta d'une voix brève:
«Je m'en vais.» Claude la suivait des yeux, étonné et chagriné de ce changement brusque.
«Comment, si vite?
—Oui, l'on m'attend. Adieu!» Et elle était à la porte déjà, lorsqu'il put lui prendre la main. Il osa lui demander:
«Quand vous reverrai-je?» Sa petite main mollissait dans la sienne. Un moment, elle parut hésitante.
«Mais je ne sais pas. Je suis si occupée!» Puis, elle se dégagea, elle s'en alla, en disant très vite:
«Quand je le pourrai, un de ces jours... Adieu!» Claude était resté planté sur le seuil. Quoi? qu'avait-elle eu encore, cette subite réserve, cette irritation sourde? Il referma la porte, il marcha, les bras ballants, sans comprendre, cherchant en vain la phrase, le geste qui avait pu la blesser. La colère le prenait à son tour, un juron jeté dans le vide, un terrible haussement d'épaules, comme pour se débarrasser de cette préoccupation imbécile.
Est-ce qu'on savait jamais, avec les femmes! Mais la vue du bouquet de roses, débordant du pot à eau, l'apaisa, tant il sentait bon. Toute la pièce en était embaumée; et, silencieux, il se remit au travail, dans ce parfum.
Deux nouveaux mois se passèrent. Claude, les premiers jours, au moindre bruit, le matin lorsque Mme Joseph lui apportait son déjeuner ou des lettres, tournait vivement la tête, avait un geste involontaire de désappointement.
Il ne sortait plus avant quatre heures, et la concierge lui ayant dit, un soir, comme il rentrait, qu'une jeune fille était venue le demander vers cinq heures, il ne s'était calmé qu'en reconnaissant un modèle, Zoé Piédefer, dans la visiteuse. Puis, les jours suivant les jours, il avait eu une crise furieuse de travail, inabordable pour tous, d'une violence de théories telle que ses amis eux-mêmes n'osaient le contrarier. Il balayait le monde d'un geste, il n'y avait plus que la peinture, on devait égorger les parents, les camarades, les femmes surtout! De cette fièvre chaude, il était tombé dans un abominable désespoir, une semaine d'impuissance et de doute, toute une semaine de torture, à se croire frappé de stupidité. Et il se remettait, il avait repris son train habituel, sa lutte résignée et solitaire contre son tableau, lorsque, par une matinée brumeuse de la fin d'octobre, il tressaillit et posa rapidement sa palette.
On n'avait pas frappé, mais il venait de reconnaître un pas qui montait. Il ouvrit, et elle entra. C'était elle enfin.
Christine, ce jour-là, portait un large manteau de laine grise qui l'enveloppait tout entière. Son petit chapeau de velours était sombre, et le brouillard du dehors avait emperlé sa voilette de dentelle noire. Mais il la trouva très gaie, dans ce premier frisson de l'hiver. Elle s'excusa d'avoir tardé si longtemps à revenir; et elle souriait de son air franc, elle avouait qu'elle avait hésité, qu'elle avait bien failli ne plus vouloir: oui, des idées à elle, des choses qu'il devait comprendre. Il ne comprenait pas, il ne demandait pas à comprendre, puisqu'elle était là.
Cela suffisait qu'elle ne fût point fâchée, qu'elle consentit à monter de temps à autre, en bonne camarade. Il n'y eut pas d'explication, chacun garda le tourment et le combat des jours passés. Pendant près d'une heure, ils causèrent, très d'accord, sans rien de caché ni d'hostile désormais, comme si l'entente s'était faite à leur insu, loin l'un de l'autre. Elle ne sembla même pas voir les esquisses et les études des murs. Un instant, elle regarda fixement la grande toile, la figure de femme nue, couchée dans l'herbe, sous l'or flambant du soleil. Non, ce n'était pas elle, cette fille n'avait ni son visage ni son corps: comment avait-elle pu se reconnaître dans cet épouvantable gâchis de couleurs? Et son amitié s'attendrit d'une pointe de pitié pour ce brave garçon, qui ne faisait pas même ressemblant. Au départ, sur le seuil, ce fut elle qui lui tendit cordialement la main.
«Vous savez, je reviendrai.
—Oui, dans deux mois.
—Non, la semaine prochaine... Vous verrez bien. À jeudi.» Le jeudi, elle reparut, très exacte. Et, dès lors, elle ne cessa plus de venir, une fois par semaine, d'abord sans date régulière, au hasard de ses jours libres; puis, elle choisit le lundi, Mme Vanzade lui ayant accordé ce jour-là, pour marcher et respirer au plein air du bois de Boulogne.
Elle devait être rentrée à onze heures, elle se hâtait à pied, elle arrivait toute rose d'avoir couru, car il y avait une bonne course de Passy au quai de Bourbon. Pendant quatre mois d'hiver, d'octobre à février, elle s'en vint ainsi sous les pluies battantes, sous les brouillards de la Seine, sous les pâles soleils qui attiédissaient les quais.
Même, dès le deuxième mois, elle arriva parfois à l'improviste, un autre jour de la semaine, profitant d'une course dans Paris pour monter; et elle ne pouvait s'attarder plus de deux minutes, on avait tout juste le temps de se dire bonjour: déjà, elle redescendait l'escalier, en criant bonsoir.
Maintenant, Claude commençait à connaître Christine.
Dans son éternelle méfiance de la femme, un soupçon lui était resté, l'idée d'une aventure galante en province; mais les yeux doux, le rire clair de la jeune fille, avaient tout emporté, il la sentait d'une innocence de grande enfant. Dès qu'elle arrivait, sans un embarras, à l'aise comme chez un ami, c'était pour bavarder, d'un flot intarissable. Vingt fois, elle lui avait raconté son enfance à Clermont, et elle y revenait toujours. Le soir où son père, le capitaine Hallegrain, avait eu sa dernière attaque, foudroyé, tombé de son fauteuil ainsi qu'une masse, sa mère et elle étaient à l'église. Elle se rappelait parfaitement leur retour, puis la nuit affreuse, le capitaine très gros, très fort, allongé sur un matelas, avec sa mâchoire inférieure qui avançait; si bien que, dans sa mémoire de gamine, elle ne pouvait le revoir autrement. Elle aussi avait cette mâchoire-là, sa mère lui criait, quand elle ne savait de quelle façon la dompter: «Ah! menton de galoche, tu te mangeras le sang comme ton père!» Pauvre mère! l'avait-elle assez étourdie de ses jeux violents, de ses crises folles de tapage! Aussi loin qu'elle pouvait remonter, elle la trouvait devant la même fenêtre, petite, fluette, peignant sans bruit ses éventails, avec des yeux doux, tout ce qu'elle tenait d'elle aujourd'hui. On le lui disait parfois, à la chère femme, voulant lui faire plaisir: «Elle a vos yeux.» Et elle souriait, elle était heureuse d'être au moins pour ce coin de douceur, dans le visage de sa fille. Depuis la mort de son mari, elle travaillait si tard, que sa vue se perdait. Comment vivre? la pension de veuve, les six cents francs qu'elle touchait suffisait à peine aux besoins de l'enfant. Pendant cinq années, celle-ci avait vu sa mère pâlir et maigrir, s'en aller un peu chaque jour, jusqu'à n'être plus qu'une ombre; et elle gardait le remords de n'avoir pas été très sage, la désespérant par son manque d'application au travail, recommençant tous les lundis de beaux projets, jurant de l'aider bientôt à gagner de l'argent; mais ses jambes et ses bras partaient malgré son effort, elle tombait malade dès qu'elle restait tranquille. Alors, un matin, sa mère n'avait pu se lever, et elle était morte, la voix éteinte, les yeux pleins de grosses larmes. Toujours, elle l'avait ainsi présente, morte déjà, les yeux grands ouverts et pleurant encore, fixés sur elle.
D'autres fois, Christine, questionnée par Claude sur Clermont, oubliait tout ce deuil, pour lâcher les gais souvenirs. Elle riait à belles dents de leur campement, rue de l'Éclache, elle, née à Strasbourg, le père Gascon, la mère Parisienne, tous les trois jetés dans cette Auvergne, qu'ils abominaient. La rue de l'Éclache, qui descend au Jardin des Plantes, étroite et humide, était d'une mélancolie de caveau; pas une boutique, jamais un passant, rien que les façades mornes, aux volets toujours fermés; mais, vers le midi, dominant des cours intérieures, les fenêtres de leur logement avaient la joie du grand soleil. Même la salle à manger ouvrait sur un large balcon, une sorte de galerie de bois, dont les arcades étaient garnies d'une glycine géante, qui les enfouissait dans sa verdure. Et elle y avait grandi, d'abord près de son père infirme, ensuite cloîtrée avec sa mère que la moindre sortie épuisait; elle ignorait si complètement la ville et les environs, qu'elle et Claude finissaient par s'égayer lorsqu'elle accueillait ses questions d'un éternel: Je ne sais pas. Les montagnes? oui, il y avait des montagnes d'un côté, on les apercevait au bout des rues. Tandis que, de l'autre côté, en enfilant d'autres rues, on voyait des champs plats, à l'infini; mais on n'y allait pas, c'était trop loin. Elle reconnaissait seulement le Puy-de-Dôme, tout rond, pareil à une bosse. Dans la ville, elle se serait rendue à la cathédrale, les yeux fermés: on faisait le tour par la place de Jaude, on prenait la rue des Gras; et il ne fallait point lui en demander davantage, le reste s'enchevêtrait, des ruelles et des boulevards en pente, une cité de lave noire qui dévalait, où les pluies d'orage roulaient comme des fleuves, sous de formidables éclats de foudre. Oh! les orages de là-bas, elle en frissonnait encore! Dans sa chambre, au-dessus des toits, le paratonnerre du musée était toujours en feu. Elle avait, dans la salle à manger qui servait aussi de salon, une fenêtre à elle, une profonde embrasure, grande comme une pièce, où se trouvaient sa table de travail et ses petites affaires.
C'était là que sa mère lui avait appris à lire; c'était là que, plus tard, elle s'endormait en écoutant ses professeurs, tellement la fatigue des leçons l'étourdissait. Aussi, maintenant, se moquait-elle de son ignorance: Ah! une demoiselle bien instruite, qui n'aurait pas su dire seulement tous les noms des rois de France, avec les dates! une musicienne fameuse qui en était restée aux Petits bateaux; une aquarelliste prodige, qui ratait les arbres, parce que les feuilles étaient trop difficiles à imiter! Brusquement, elle sautait aux quinze mois qu'elle avait passés à la Visitation, après la mort de sa mère, un grand couvent, hors de la ville, avec des jardins magnifiques; et les histoires de bonnes sœurs ne tarissaient plus, des jalousies, des niaiseries, des innocences à faire trembler. Elle devait entrer en religion, elle suffoquait à l'église. Tout lui semblait fini, lorsque la supérieure qui l'aimait beaucoup l'avait elle-même détournée du cloître, en lui procurant cette place chez Mme Vanzade. Une surprise lui en restait, comment la mère des Saints-Anges avait-elle lu si clairement en elle? car, depuis qu'elle habitait Paris, elle était en effet tombée à une complète indifférence religieuse.
Alors, quand les souvenirs de Clermont se trouvaient épuisés, Claude voulait savoir quelle était sa vie chez Mme Vanzade; et, chaque semaine, elle lui donnait de nouveaux détails. Dans le petit hôtel de Passy, silencieux et fermé, l'existence passait régulière, avec le tic-tac affaibli des vieilles horloges. Deux serviteurs antiques, une cuisinière et un valet de chambre, depuis quarante ans dans la famille, traversaient seuls les pièces vides, sans un bruit de leurs pantoufles, d'un pas de fantômes. Parfois, de loin en loin, venait une visite, quelque général octogénaire, si desséché, qu'il pesait à peine sur les tapis.
C'était la maison des ombres, le soleil s'y mourait en lueurs de veilleuse, à travers les lames des persiennes.
Depuis que Madame, prise par les genoux et devenue aveugle, ne quittait plus sa chambre, elle n'avait d'autre distraction que de se faire lire des livres de piété, interminablement. Ah! ces lectures sans fin, comme elles pesaient à la jeune fille! Si elle avait su un métier, avec quelle joie elle aurait coupé des robes, épinglé des chapeaux, gaufré des pétales de fleurs! Dire qu'elle n'était capable de rien, qu'elle avait tout appris, et qu'il n'y avait en elle que l'étoffe d'une fille à gages, d'une demi-domestique! Et puis, elle souffrait de cette demeure close, rigide, qui sentait la mort; elle était reprise des étourdissements de son enfance, quand jadis elle voulait se forcer au travail, pour faire plaisir à sa mère; une rébellion de son sang la soulevait, elle aurait crié et sauté, ivre du besoin de vivre. Mais Madame la traitait si doucement, la renvoyant de sa chambre, lui ordonnant de longues promenades, qu'elle était pleine de remords, lorsque, au retour du quai de Bourbon, elle devait mentir, parler du bois de Boulogne, inventer une cérémonie à l'église, où elle ne mettait plus les pieds. Chaque jour, Madame semblait éprouver pour elle une tendresse plus grande; c'étaient sans cesse des cadeaux, une robe de soie, une petite montre ancienne, jusqu'à du linge; et elle-même aimait beaucoup Madame, elle avait pleuré un soir que celle-ci l'appelait sa fille, elle jurait de ne la quitter jamais maintenant, le cœur noyé de pitié, à la voir si vieille et si infirme.
«Bah! dit Claude un matin, vous serez récompensée, elle vous fera son héritière.» Christine demeura saisie.
«Oh! pensez-vous?... On dit qu'elle a trois millions...
Non, non, je n'y ai jamais songé, je ne veux pas, qu'est-ce que je deviendrais?» Claude s'était détourné, et il ajouta d'une voix brusque:
«Vous deviendriez riche, parbleu!... D'abord, sans doute, elle vous mariera.»
Mais, à ce mot, elle l'interrompit d'un éclat de rire.
«Avec un de ses vieux amis, le général qui a un menton en argent... Ah! la bonne folie!» Tous deux en restaient à une camaraderie de vieilles connaissances. Il était presque aussi neuf qu'elle en toutes choses, n'ayant connu que des filles de hasard, vivant au-dessus du réel, dans des amours romantiques. Cela leur semblait naturel et très simple, à elle comme à lui, de se voir de la sorte en secret, par amitié, sans autre galanterie qu'une poignée de main à l'arrivée et qu'une poignée de main au départ. Lui, ne se questionnait même plus sur ce qu'elle pouvait savoir de la vie et de l'homme, dans ses ignorances de demoiselle honnête; et c'était elle qui le sentait timide, qui le regardait fixement parfois, avec le vacillement des yeux, le trouble étonné de la passion qui s'ignore. Mais rien encore de brûlant ni d'agité ne gâtait le plaisir qu'ils éprouvaient à être ensemble.
Leurs mains demeuraient fraîches, ils parlaient de tout gaiement, ils se disputaient parfois, en amis certains de ne jamais se fâcher. Seulement, cette amitié devenait si vive, qu'ils ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre.
Dès que Christine était là, Claude enlevait la clef de la porte. Elle-même l'exigeait: de cette façon, personne ne viendrait les déranger. Au bout de quelques visites, elle avait pris possession de l'atelier, elle y semblait chez elle. Une idée d'y mettre un peu d'ordre la tourmentait, car elle souffrait nerveusement, au milieu d'un pareil abandon; mais ce n'était point besogne facile, le peintre défendait à Mme Joseph de balayer, de peur que la poussière ne couvrît ses toiles fraîches; et, les premières fois, lorsque son amie tentait un bout de nettoyage, il la suivait d'un regard inquiet et suppliant. À quoi bon changer les choses de place? est-ce qu'il ne suffisait pas de les avoir sous la main? Pourtant, elle montrait une obstination si gaie, elle paraissait si heureuse de jouer à la ménagère, qu'il avait fini par la laisser libre. Maintenant, à peine arrivée, dégantée, la jupe épinglée pour ne pas la salir, elle bousculait tout; elle rangeait la vaste pièce en trois tours. Devant le poêle, on ne voyait plus un tas de cendre accumulée; le paravent cachait le lit et la toilette; le divan était brossé, l'armoire frottée et luisante, la table de sapin désencombrée de la vaisselle, nette de taches de couleurs; et, au-dessus des chaises posées en belle symétrie, des chevalets boiteux appuyés aux murs, le coucou énorme, épanouissant ses fleurs de carmin, avait l'air de battre d'un tic-tac plus sonore. C'était magnifique, on n'aurait pas reconnu la pièce. Lui, stupéfait, la regardait aller, venir, tourner en chantant. Était-ce donc cette paresseuse qui avait des migraines intolérables, au moindre travail? Mais elle riait: le travail de tête, oui; tandis que le travail des pieds et des mains, au contraire, lui faisait du bien, la redressait comme un jeune arbre. Elle avouait, ainsi qu'une dépravation, son goût pour les soins bas du ménage, ce goût qui désespérait sa mère, dont l'idéal d'éducation était l'art d'agrément, l'institutrice aux mains fines, ne touchant à rien. Aussi que de remontrances, quand on la surprenait, toute petite, balayant, torchonnant, jouant à la cuisinière avec délices! Encore aujourd'hui, si elle avait pu se battre contre la poussière, chez Mme Vanzade, elle se serait moins ennuyée. Seulement, qu'aurait-on dit? Du coup, elle n'aurait plus été une dame.
Et elle venait se satisfaire quai de Bourbon, essoufflée de tant d'exercice, avec des yeux de pécheresse qui mord au fruit défendu.
Claude, à cette heure, sentait autour de lui les bons soins d'une femme. Pour la faire asseoir et causer tranquillement, il lui demandait parfois de recoudre un poignet arraché, un pan de veston déchiré. D'elle-même, elle avait bien offert de visiter son linge. Mais ce n'était plus sa belle flamme de ménagère qui s'agite. D'abord, elle ne savait pas, elle tenait son aiguille en fille élevée dans le mépris de la couture. Puis, cette immobilité, cette attention, ces petits points à soigner un par un l'exaspéraient. L'atelier reluisait de propreté, comme un salon; mais Claude restait en guenilles; et tous les deux en plaisantaient, ils trouvaient ça drôle.
Quels mois heureux ils passèrent, ces quatre mois de gelée et de pluie, dans l'atelier où le poêle rouge ronflait comme un tuyau d'orgue! L'hiver semblait les isoler encore. Quand la neige couvrait les toits voisins, que des moineaux venaient battre de l'aile contre la baie vitrée, ils souriaient d'avoir chaud et d'être perdus ainsi, au milieu de la grande ville muette. Et ils n'eurent pas toujours que ce coin étroit, elle finit par lui permettre de la reconduire. Longtemps, elle avait voulu s'en aller seule, tourmentée de la honte d'être vue dehors au bras d'un homme. Puis, un jour qu'une averse brusque tombait, il fallut bien qu'elle le laissât descendre avec un parapluie; et, l'averse ayant cessé tout de suite, de l'autre côté du pont Louis-Philippe, elle l'avait renvoyé, ils étaient seulement restés quelques minutes devant le parapet, à regarder le Mail, heureux de se trouver ensemble sous le ciel libre. En bas, contre les pavés du port, les grandes roues pleines de pommes s'alignaient sur quatre rangs, si serrées que des planches, entre elles, faisaient des sentiers, où couraient des enfants et des femmes; et ils s'amusèrent de cet écroulement de fruits, des tas énormes qui encombraient la berge, des paniers ronds qui voyageaient; tandis qu'une odeur forte, presque puante, une odeur de cidre en fermentation, s'exhalait avec le souffle humide de la rivière. La semaine suivante, comme le soleil avait reparu, et qu'il lui vantait la solitude des quais, autour de l'île Saint-Louis, elle consentit à une promenade. Ils remontèrent le quai de Bourbon et le quai d'Anjou, s'arrêtant à chaque pas, intéressés par la vie de la Seine, la dragueuse dont les seaux grinçaient, le bateau-lavoir secoué d'un bruit de querelles, une grue, là-bas, en train de décharger un chaland. Elle, surtout, s'étonnait: était-ce possible que ce quai des Ormes, si vivant en face, que ce quai Henri IV, avec sa berge immense, sa plage où des bandes d'enfants et de chiens se culbutaient sur des tas de sable, que tout cet horizon de ville peuplée et active fût l'horizon de cité maudite, aperçu dans un éclaboussement de sang, la nuit de son arrivée? Ensuite, ils tournèrent la pointe, ralentissant encore leur marche, pour jouir du désert et du silence que de vieux hôtels semblent mettre là; ils regardèrent l'eau bouillonner à travers la forêt des charpentes de l'Estacade, ils revinrent en suivant le quai de Béthune et le quai d'Orléans, rapprochés par l'élargissement du fleuve, se serrant l'un contre l'autre devant cette coulée énorme, les yeux au loin sur le Port-au-Vin et le Jardin des Plantes. Dans le ciel pâle, des dômes de monuments bleuissaient. Comme ils arrivaient au pont Saint-Louis, il dut lui nommer Notre-Dame qu'elle ne reconnaissait pas, vue ainsi du chevet, colossale et accroupie entre ses arcs-boutants, pareils à des pattes au repos, dominée par la double tête de ses tours, au-dessus de sa longue échine de monstre. Mais leur trouvaille, ce jour-là, ce fut la pointe occidentale de l'île, cette proue de navire continuellement à l'ancre, qui, dans la fuite des deux courants, regarde Paris sans jamais l'atteindre. Ils descendirent un escalier très raide, ils découvrirent une berge solitaire, plantée de grands arbres: et c'était un refuge délicieux, un asile en pleine foule, Paris grondant alentour, sur les quais, sur les ponts, pendant qu'ils goûtaient au bord de l'eau la joie d'être seuls, ignorés de tous. Dès lors, cette berge fut leur coin de campagne, le pays de plein air où ils profitaient des heures de soleil, quand la grosse chaleur de l'atelier, où le poêle rouge ronflait, les suffoquait et commençait à chauffer leurs mains d'une fièvre dont ils avaient peur.
Cependant, jusque-là, Christine refusait de se laisser accompagner plus loin que le Mail. Au quai des Ormes, elle congédiait toujours Claude, comme si Paris, avec sa foule et ses rencontres possibles, eût commencé à cette longue file de quais, qu'il lui fallait suivre. Mais Passy était si loin, et elle s'ennuyait tant à faire seule une course pareille, que peu à peu elle céda, lui permettant d'abord de pousser jusqu'à l'Hôtel de ville, puis jusqu'au Pont-Neuf, puis jusqu'aux Tuileries. Elle oubliait le danger, tous deux s'en allaient maintenant bras dessus, bras dessous, comme un jeune ménage; et cette promenade sans cesse répétée, cette marche lente sur le même trottoir, du côté de l'eau, avait pris un charme infini, une jouissance de bonheur telle qu'ils ne devaient jamais en éprouver de plus vive. Ils étaient l'un à l'autre, profondément, sans s'être donnés encore. Il semblait que l'âme de la grande ville, montant du fleuve, les enveloppât de toutes les tendresses qui avaient battu dans ces vieilles pierres, au travers des âges.
Depuis les grands froids de décembre, Christine ne venait plus que l'après-midi; et c'était vers quatre heures, lorsque le soleil déclinait, que Claude la reconduisait à son bras. Par les jours de ciel clair, dès qu'ils débouchaient du pont Louis-Philippe, toute la trouée des quais, immense à l'infini, se déroulait. D'un bout à l'autre, le soleil oblique chauffait d'une poussière d'or les maisons de la rive droite; tandis que la rive gauche, les îles, les édifices se découpaient en une ligne noire, sur la gloire enflammée du couchant. Enfin cette marche éclatante et cette marge sombre, la Seine pailletée luisait, coupée des barres minces de ses ponts, les cinq arches du pont Notre-Dame sous l'arche unique du pont d'Arcole, puis le pont au Change, puis le Pont-Neuf, de plus en plus fins, montrant chacun, au-delà de son ombre, un vif coup de lumière, une eau de satin bleu, blanchissant dans un reflet de miroir; et, pendant que les découpures crépusculaires de gauche se terminaient par la silhouette des tours pointues du Palais de Justice, charbonnées durement sur le vide, une courbe molle s'arrondissait à droite dans la clarté, si allongée et si perdue, que le pavillon de Flore, tout là-bas, qui s'avançait comme une citadelle, à l'extrême pointe, semblait un château du rêve, bleuâtre, léger et tremblant, au milieu des fumées roses de l'horizon. Mais eux; baignés de soleil sous les platanes sans feuilles, détournaient les yeux de cet éblouissement, s'égayaient à certains coins, toujours les mêmes, un surtout, le pâté de maisons très vieilles, au-dessus du Mail; en bas, de petites boutiques de quincaillerie et d'articles de pêche à un étage, surmontées de terrasses, fleuries de lauriers et de vignes vierges, et, par-derrière, des maisons plus hautes, délabrées, étalant des linges aux fenêtres, tout un entassement de constructions baroques, un enchevêtrement de planches et de maçonneries, de murs croulants et de jardins suspendus, où des boules de verre allumaient des étoiles. Ils marchaient, ils délaissaient bientôt les grands bâtiments qui suivaient, la caserne, l'Hôtel de ville, pour s'intéresser, de l'autre côté du fleuve, à la cité, serrée dans ses murailles droites et lisses, sans berge. Au-dessus des maisons assombries, les tours de Notre-Dame, resplendissantes, étaient comme dorées à neuf. Des boîtes de bouquinistes commençaient à envahir les parapets; une péniche, chargée de charbon, luttait contre le courant terrible, sous une arche du pont Notre-Dame. Et là, les jours de marché aux fleurs, malgré la rudesse de la saison, ils s'arrêtaient à respirer les premières violettes et les giroflées hâtives. Sur la gauche, cependant, la rive se découvrait et se prolongeait: au-delà des poivrières du Palais de Justice, avaient paru les petites maisons blafardes du quai de l'Horloge, jusqu'à la touffe d'arbres du terre-plein; puis, à mesure qu'ils avançaient, d'autres quais sortaient de la brume, très loin, le quai Voltaire, le quai Malaquais, la coupole de l'Institut, le bâtiment carré de la Monnaie, une longue barre grise de façades dont on ne distinguait même pas les fenêtres, un promontoire de toitures que les poteries des cheminées faisaient ressembler à une falaise rocheuse, s'enfonçant au milieu d'une mer phosphorescente. En face, au contraire, le pavillon de Flore sortait du rêve, se solidifiait dans la flambée dernière de l'astre. Alors, à droite, à gauche, aux deux bords de l'eau, c'étaient les profondes perspectives du boulevard Sébastopol et du boulevard du Palais; c'étaient les bâtisses neuves du quai de la Mégisserie, la nouvelle préfecture de police en face, le vieux Pont-Neuf, avec la tache d'encre de sa statue; c'étaient le Louvre, les Tuileries, puis, au fond, par-dessus Grenelle, les lointains sans borne, les coteaux de Sèvres, la campagne noyée d'un ruissellement de rayons. Jamais Claude n'allait plus loin, Christine toujours l'arrêtait avant le Pont-Royal, près des grands arbres des bains Vigier; et, quand ils se retournaient pour échanger encore une poignée de main, dans l'or du soleil devenu rouge, ils regardaient en arrière, ils retrouvaient à l'autre horizon l'île Saint-Louis, d'où ils venaient, une fin confuse de capitale, que la nuit gagnait déjà, sous le ciel ardoisé de l'orient.
Ah! que de beaux couchers de soleil ils eurent, pendant ces flâneries de chaque semaine! Le soleil les accompagnait dans cette gaieté vibrante des quais, la vie de la Seine, la danse des reflets au fil du courant, l'amusement des boutiques chaudes comme des serres, et les fleurs en pot de grainetiers, et les cages assourdissantes des oiseliers, tout ce tapage de sons et de couleurs qui fait du bord de l'eau l'éternelle jeunesse des villes. Tandis qu'ils avançaient, la braise ardente du couchant s'empourprait à leur gauche, au-dessus de la ligne sombre des maisons; et l'astre semblait les attendre, s'inclinait à mesure, roulait lentement vers les toits lointains, dès qu'ils avaient dépassé le pont Notre-Dame, en face du fleuve élargi. Dans aucune futaie séculaire, sur aucune route de montagne, par les prairies d'aucune plaine, il n'y aura jamais des fins de jour aussi triomphales que derrière la coupole de l'Institut.
C'est Paris qui s'endort dans sa gloire. À chacune de leurs promenades, l'incendie changeait, des fournaises nouvelles ajoutaient leurs brasiers à cette couronne de flammes. Un soir qu'une averse venait de les surprendre, le soleil, reparaissant derrière la pluie, alluma la nuée tout entière, et il n'y eut plus sur leurs têtes que cette poussière d'eau embrasée, qui s'irisait de bleu et de rose.
Les jours de ciel pur, au contraire, le soleil, pareil à une boule de feu, descendait majestueusement dans un lac de saphir tranquille; un instant, la coupole noire de l'Institut l'écornait, comme une lune à son déclin; puis, la boule se violaçait, se noyait au tond du lac devenu sanglant.
Dés février, elle agrandit sa courbe, elle tomba droit dans la Seine, qui semblait bouillonner à l'horizon, sous l'approche de ce fer rouge. Mais les grands décors, les grandes féeries de l'espace ne flambaient que les soirs de nuages. Alors, suivant le caprice du vent, c'étaient des mers de soufre battant des rochers de corail, c'étaient des palais et des tours, des architectures entassées, brûlant, s'écroulant, lâchant par leurs brèches des torrents de lave; ou encore, tout d'un coup, l'astre, disparu déjà, couché derrière un voile de vapeurs, perçait ce rempart d'une telle poussée de lumière, que des traits d'étincelles jaillissaient, partaient d'un bout du ciel à l'autre, visibles, ainsi qu'une volée de flèches d'or. Et le crépuscule se faisait, et ils se quittaient avec ce dernier éblouissement dans les yeux, ils sentaient ce Paris triomphal complice de la joie qu'ils ne pouvaient épuiser, à toujours recommencer ensemble cette promenade, le long des vieux parapets de pierre. Un jour enfin, il arriva ce que Claude redoutait, sans le dire. Christine semblait ne plus croire qu'on pût les rencontrer. Qui, du reste, la connaissait? Elle passerait ainsi, éternellement inconnue. Lui, songeait aux camarades, avait parfois un petit frisson en croyant distinguer au loin quelque dos de sa connaissance. Il était travaillé d'une pudeur, l'idée qu'on pourrait dévisager la jeune fille, l'aborder, plaisanter peut-être, lui causait un insupportable malaise. Et, ce jour-là justement, comme elle se serrait à son bras, et qu'ils approchaient du pont des Arts, il tomba sur Sandoz et Dubuche qui descendaient les marches du pont. Impossible de les éviter, on était presque face à face; d'ailleurs, ses amis l'avaient aperçu sans doute, car ils souriaient. Très pâle, il avançait toujours; et il pensa tout perdu, en voyant Dubuche faire un mouvement vers lui; mais déjà Sandoz le retenait, l'emmenait. Ils passèrent d'un air indifférent, ils disparurent dans la cour du Louvre, sans même se retourner. Tous deux venaient de reconnaître l'original de cette tête au pastel, que le peintre cachait avec une jalousie d'amant. Christine, très gaie, n'avait rien remarqué. Claude, le cœur battant à grands coups, lui répondait par des mots étranglés, touché aux larmes, débordant de gratitude pour la discrétion de ses deux vieux compagnons.
À quelques jours de là, il eut encore une secousse. Il n'attendait pas Christine, et il avait donné rendez-vous à Sandoz; puis, comme elle était montée en courant passer une heure, dans une de ces surprises qui les ravissaient, ils venaient à leur habitude de retirer la clef, lorsqu'on frappa du poing, familièrement. Tout de suite, lui reconnut cette façon de s'annoncer, si bouleversé de l'aventure, qu'il en renversa une chaise: impossible maintenant de ne pas répondre. Mais elle était devenue blême, elle le suppliait d'un geste éperdu, et il demeura immobile, l'haleine coupée. Les coups continuaient dans la porte.
Une voix cria: «Claude! Claude!» Lui, ne bougeait toujours point, combattu pourtant, les lèvres blanches, les yeux à terre. Un grand silence régna, des pas descendirent en faisant craquer les marches de bois. Sa poitrine s'était gonflée d'une tristesse immense, il la sentait éclater de remords, à chacun de ces pas qui s'en allaient, comme s'il eût renié l'amitié de toute sa jeunesse.
Cependant, un après-midi, on frappa encore, et Claude n'eut que le temps de murmurer avec désespoir: