WeRead Powered by ReaderPub
La Bataille cover

La Bataille

Chapter 10: VII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative blends a close, quasi-documentary account of a recent naval campaign with fictionalized vignettes that examine cross-cultural contact and personal sacrifice. Detailed technical passages on fleet movements and combat procedure alternate with scenes of formal social ritual, emotional entanglement, and symbolic portrayals of an aristocratic milieu. Several episodes are deliberately generalized to stand for wider social attitudes rather than individual biographies. Local speech and customs are woven from varied sources to provide atmospheric color, while the text distinguishes material grounded in reportage from elements amplified for thematic and symbolic effect.

C'était une eau très limpide, à peine teintée de vert, où flottaient de toutes petites feuilles, étroites et longues. Un arôme s'en exhalait, fort et frais comme celui d'une fleur épanouie.

Tcheou Pé-i avait bu.

—Le thé impérial,—dit-il,—doit être battu dans l'eau d'une source rocheuse, après que cette eau a bouilli sur un feu vif. Il convient d'employer une théière pareille aux théières des laboureurs, afin d'imiter les Empereurs de l'antiquité, qui battirent le thé dans l'eau des sources rocheuses avant de connaître l'art de l'émail.

Il avait fermé les yeux. Et sa face de parchemin jaune semblait maintenant impassible, indifférente et presque endormie.

Toutefois, le jeune garçon agenouillé près de lui, obéissant à un geste imperceptible, remplaça la pipe d'écaille par une pipe d'argent ciselé.

La fumerie s'emplissait lentement d'une brume odorante. Déjà les objets épars n'avaient plus de contours nets, et les étoffes des murs et du sol brillaient de couleurs atténuées. Seules, les neuf lanternes violettes du plafond versaient toujours la même clarté, parce que les vapeurs d'opium sont lourdes et flottent au ras du sol, sans jamais s'élever...

Felze fumait pour la quatrième fois la pipe d'argent ciselé ... pour la quatrième fois ou pour la cinquième?... Il n'était pas très sûr... Et combien de fois, auparavant, la pipe d'écaille brune?... Et combien, la pipe de bois d'aigle?... Il ne se souvenait plus du tout. Un vertige léger s'insinuait en lui... Jadis, à Pékin, puis à Paris, il avait usé assez régulièrement de la drogue... Ses meilleurs tableaux dataient d'alors. Mais, quand approche la cinquantaine, un homme, même robuste, doit opter entre l'opium et l'amour. Felze n'avait pas opté pour l'opium.

Et voici que l'opium délaissé prenait discrètement sa revanche. Oh! ce n'était pas l'ivresse, au sens grossier que les buveurs d'alcool donnent à ce mot. C'était une sensation confuse des moelles et des muscles, ceux-ci amoindris et comme dissous, celles-là fourmillant d'une vie activée, accrue, multipliée; Felze, immobile et les yeux clos, ne percevait plus le poids de son corps creusant les nattes. Et des pensées rapides sillonnaient sa cervelle, tandis que plusieurs des voiles qui emmaillotent l'intelligence humaine se déchiraient autour de lui....

La voix lente et rauque de Tcheou Pé-i rompit tout à coup le silence.

—Fenn Ta-Jênn, les rites interdisent au visiteur d'interroger l'hôte. Et votre sage courtoisie a respecté les rites. Mais l'hôte doit en échange ouvrir au visiteur, après la porte du logis, la porte de l'âme... Ce ne sont que les femmes qu'il convient d'écouter sans leur répondre. Fenn Ta-Jênn, quand votre carte très illustre m'a été présentée, mon cœur a battu d'une grande joie. Et cette joie n'était pas seulement l'égoïste plaisir de revoir, après quinze ans, mon frère vénéré; mais davantage l'espoir de lui être humblement utile, dans ce royaume qu'une folie coupable perturbe et qui offre aux yeux du philosophe un spectacle déconcertant et douloureux.

Felze éleva lentement sa main gauche, et regarda, entre ses doigts écartés, l'une des neuf lanternes violettes.

—Pé-i Ta-Jênn,—dit-il,—je ne saurais pas vous remercier jusqu'où je devrais. Mais en vérité, votre lumière éclairera merveilleusement mes ténèbres. Cette nuit-ci n'est encore que ma seconde nuit japonaise. Et pourtant le Japon m'a déjà montré force choses que je n'ai pas su comprendre, et que vous m'expliquerez, si votre perspicacité daigne s'employer pour moi.

La bouche sans lèvres de Tcheou Pé-i s'étira dans un demi-sourire:

—Le Japon—dit-il—vous a déjà montré un homme qui oublie la piété filiale, et une femme qui néglige la modestie féminine.

Felze, étonné, scruta des yeux son hôte.

—Le Japon—continuait Tcheou Pé-i—vous a montré un foyer dont l'esprit des ancêtres est exclu; un toit sous lequel dix mille nouveautés déraisonnables ont pris la place de la tradition, et compromettent l'avenir harmonieux de la famille et de la race.

—Vous savez donc—questionna Felze—que, cette après-midi, j'étais chez le marquis Yorisaka Sadao?

—Je n'ignore rien,—dit Tcheou Pé-i.

Il leva, lui aussi, sa main vers les lanternes du plafond. Et des rayons violets jouèrent sur ses ongles longs démesurément.

—Je n'ignore rien. Ne vous ai-je pas dit que j'étais en ce lieu pour obéir à l'ordre impérial de l'Auguste Élévation?

Il expliqua:

—Dans la maison de Yorisaka Sadao, vous avez trouvé, assis du côté de l'ouest[11], un étranger de la Nation des Hommes à Cheveux Rouges[12]. Cet étranger a été envoyé ici par son prince, lequel avait souci de connaître par quelles armes et par quelle stratégie le petit royaume du Soleil Levant s'efforce de vaincre l'immense empire des Oros[13]. Mystère peu intéressant, d'ailleurs, et qu'un sage de l'antiquité ne se fût point attaché à éclaircir. Mieux inspirée par le Ciel, l'Auguste Élévation m'a envoyé, moi, son sujet, pour examiner à quel point ces armes et cette stratégie nouvelles sont susceptibles de déformer une civilisation qui, jusqu'ici, s'était réglée d'après les préceptes philosophiques de la Nation Centrale. C'est à cet examen que s'appliquent mes efforts maladroits. Pour suppléer à mon insuffisance, il m'est nécessaire d'accumuler des renseignements très nombreux. Beaucoup d'espions fidèles me servent d'yeux et d'oreilles, et usent infatigablement leurs cœurs pour m'aider dans ma tâche. En sorte que tous les secrets de cette ville et de ce royaume viennent se dévoiler ici, sur cette natte. Et c'est ainsi que je n'ignore rien.

Felze appuya sa joue sur l'oreiller de cuir:

—Pé-i Ta-Jênn,—dit-il,—vos paroles enferment un sens caché. En quoi Yorisaka Sadao manque-t-il à la piété filiale?

Les yeux scintillants se fermèrent encore, et la voix rauque prononça solennellement:

—Il est écrit dans le Ta Hio[14]: «L'homme doit d'abord scruter la nature des choses; puis développer ses connaissances; puis perfectionner sa volonté; puis régler les mouvements de son cœur; puis se corriger exactement; puis établir l'ordre dans sa famille. Alors la principauté est bien gouvernée. Alors l'Empire jouit de la paix.» Tseng Tzeu, commentant ces huit propositions, nous enseigna qu'elles ne peuvent être séparées. Si bien que—l'homme, sa famille, sa principauté, et l'Empire,—ne sont qu'un. La piété filiale s'étend à tous les ancêtres, à toute la communauté, à toute la patrie. Yorisaka Sadao, reniant le souvenir de ses ancêtres, et compromettant ainsi sa patrie, manque à la piété filiale.


Felze s'était assis...


L'enfant agenouillé près de Felze tendait une pipe toute prête. Felze prit en main le lourd tuyau d'écaille sombre et appuya ses lèvres contre le bout d'ivoire bruni. L'opium bouillonna au-dessus de la lampe, et la fumée grise roula sur les nattes en nuages pesants.

Alors Felze, la drogue audacieuse toute mêlée à son être, osa objecter au philosophe:

—Pé-i Ta-Jênn, quand l'invasion des barbares menace l'Empire, ne convient-il pas, avant d'observer les rites, de repousser l'invasion? Certes, le trésor des anciens préceptes est inestimable. Mais l'Empire n'est-il pas le vase qui contient ce trésor? Si l'Empire est subjugué, si le vase fracassé vole en éclats, le trésor des anciens préceptes ne sera-t-il pas dispersé à jamais?... La piété filiale s'étend à tous les ancêtres, à toute la communauté, à toute la patrie: Yorisaka Sadao manque-t-il véritablement à la piété filiale, s'il renie, peut-être en apparence, le souvenir de ses ancêtres et s'il modifie les règles de sa communauté, dans le dessein supérieur de sauver l'indépendance de sa patrie?

Tcheou Pé-i fumait en silence.

Jean-François Felze acheva:

—Pé-i Ta-Jênn, quand la nécessité contraint un mari à s'écarter de la voie droite, sa femme néglige-t-elle véritablement la modestie féminine si elle prend, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher dans les traces de celui qu'elle a promis de suivre, pas à pas, jusqu'à la mort?

Tcheou Pé-i repoussa la pipe d'argent ciselé. Mais ce fut seulement pour tendre l'index vers une pipe de bambou noir à bouts de jade. Et il continua de se taire.

Jean-François Felze alors souleva des nattes ses deux épaules, et s'accouda, face à son hôte:

—Pé-i Ta-Jênn,—dit-il soudain,—j'ai fumé ce soir plus de pipes que je n'ai pu compter. Et peut-être l'opium a-t-il haussé ma faible intelligence jusqu'à la compréhension de beaucoup de choses qui, dans la vie quotidienne, me sont indéchiffrables... Oui, j'ai vu aujourd'hui un foyer d'où l'esprit de tradition est exclu. Mais n'est-il pas écrit qu'on jugera les hommes d'après leurs intentions plutôt que d'après leurs actes? Celui qui se diminue, qui s'avilit même, pour servir et pour exalter l'Empire, ne doit-il pas être absous?

La pipe de bambou noir était prête. Tcheou Pé-i l'aspira d'une longue haleine, et s'enveloppa d'une épaisse nuée violemment odorante.

Puis, avec gravité:

—Il est préférable-dit il—de ne point juger les hommes. Nous ne condamnerons donc ni n'acquitterons le marquis Yorisaka Sadao. Nous n'acquitterons ni ne condamnerons la marquise Yorisaka Mitsouko. Mais le philosophe Méng Tzèu, répondant un jour aux questions de Wang Tchang, déclara n'avoir jamais entendu dire que quelqu'un eût réformé les autres en se déformant soi-même; et moins encore que quelqu'un eût réformé l'Empire en se déshonorant soi-même.

—Estimez-vous donc—dit Felze—que l'effort des Japonais soit vain et que le Soleil Levant doive inévitablement succomber dans sa lutte contre les Oros?

—Je n'en sais rien,—dit Tcheou Pé-i,—et cela n'a d'ailleurs aucune importance.

Il eut un rire bizarre et sonore.

—Aucune importance. Nous reparlerons à loisir de cette bagatelle quand l'heure sera venue.

L'enfant agenouillé près de Felze collait un mince cylindre d'opium sur le fourneau de la pipe de bambou.

—Daignez fumer, conclut Tcheou Pé-i.—Ce bambou noir fut blanc jadis. Et la bonne drogue seule l'a coloré comme vous le voyez, après mille et dix mille fumeries. Nul bois d'aigle, nul ivoire, nulle écaille, nul métal précieux n'approche de ce bambou...

Ils fumèrent l'un et l'autre très longtemps.

Au-dessus du brouillard d'opium, plus opaque d'heure en heure, les neuf lanternes violettes brillaient maintenant comme des étoiles dans une nuit de novembre.

Et le grésillement des gouttelettes brunes évaporées au-dessus de la lampe rendait mieux perceptible l'absolu silence.

Le froid qui précède l'aube s'abattait déjà sur la campagne, quand un coq lointain chanta.

Felze, alors, rêva tout haut:

—En vérité, en vérité, tout le monde réel est enclos entre ces murs de satin jaune. Au dehors, il n'y a qu'un peu d'illusion. Et je ne crois plus à l'existence d'un yacht blanc à cheminées de cuivre, à bord duquel vivrait une femme qui aurait fait de moi son jouet...

[1] K'òung fou Tzèu (Confucius), né dans le pays de Lou.

[2] Marcher lentement n'est permis qu'aux grands personnages. Marcher vite est considéré comme une marque de respect.

[3] Même dans une salle jonchée de tapis, les rites exigent que l'on offre à l'hôte, pour s'asseoir ou se coucher, une ou plusieurs nattes.

[4] Mandarin de troisième classe. Il y a neuf classes de mandarins dans l'Empire. Tcheou Pé-i, ministre d'État, a pour aides de camp des officiers civils et militaires du rang de préfet ou de colonel.

[5] La langue chinoise n'a point de son qui équivaille au son du nom français «Felze», ni par conséquent de caractère permettant de figurer ce nom en écriture. Tcheou Pé-i, ayant à tracer au pinceau le nom de son ami, se voit donc forcé de recourir à quelque caractère de prononciation analogue. Le meilleur est celui qui se prononce «Fênn». Tcheou Pé-i, écrivant «Fenn», prononce naturellement comme il écrit.—Ta-Jenn est un appellatif honorifique qui doit se donner à tous les fonctionnaires de premier et second rang, et généralement à tous les grands personnages. «Ta-Jênn» signifie textuellement «homme considérable».

[6] Tchoung Kouo,—Empire du Milieu. Empire Central.—Chine.—Le nom «Chine» est incompréhensible aux Chinois.

[7] Tcheou est le nom de famille; Pé-i le prénom, que les Chinois, comme les Japonais, placent après le nom. Un Chinois de qualité a toujours deux prénoms, l'un familier, l'autre officiel. C'est de ce dernier dont on doit user dans la conversation, l'autre étant exclusivement réservé aux parents très proches et aux supérieurs hiérarchiques. Tcheou Pé-i ayant plus de soixante-dix ans, l'auteur s'est refusé, par convenance, à écrire dans ce livre le prénom familier d'un homme de cet âge.

[8] «Les appartements», c'est-à-dire le gynécée. Un Chinois de bonne éducation ne parle jamais de femmes, si ce n'est d'une manière abstraite,—par exemple en citant une maxime philosophique. Tcheou Pé-i félicite son hôte d'avoir su lui faire comprendre à mots couverts et sans détails inutiles, que les femmes avaient joué, et jouaient encore un rôle exagéré dans sa vie.

[9] La bannière fleurie,—Koa Ki,—est le sobriquet que les Chinois donnent au pavillon américain, à cause de son bariolage.

[10] L'Auguste Élévation,—Hoang Chan,—l'Auguste Souverain,—Hoang Ti,—ou le Fils du Ciel,—Tien Tzeu,—sont les trois appellations actuellement en usage parmi les Chinois pour désigner leur Empereur.

[11] L'ouest est le point cardinal réservé aux visiteurs qu'on veut honorer.

[12] «Hommes à cheveux rouges» (Huong mao Jênn), surnom que les Chinois donnent aux Anglais.

[13] «Oros», Russes.

[14] Ta Hio,—la Grande Étude,—le premier des quatre livres classiques.


VII

—Miss Vane, avez-vous sonné pour le déjeuner?

—Non...

—Oh! combien paresseuse!...

Et Mrs. Hockley étendit le bras vers le timbre électrique.

La salle à manger du yacht était énorme, et d'un luxe si brutal et si agressif qu'on devinait d'abord, et du premier coup d'œil, que ce luxe avait dessein d'éblouir, d'aveugler et d'écraser. On se serait cru partout plutôt qu'à bord d'un navire. L'abus des corniches et des cariatides, l'entassement des peintures, des sculptures et des dorures, faisaient songer à quelque foyer d'Opéra Royal ou Impérial, voire aux salons de roulette d'un Monte-Carlo exagérément somptueux. Mrs. Hockley, propriétaire de l'Yseult, était quatre-vingts fois millionnaire, et entendait que personne au monde n'en doutât.

Un maître d'hôtel, en habit d'amiral, apportait sur un plateau de vermeil le early breakfast à l'américaine: confiture de gingembre, biscuits, toasts et thé noir.

—Pourquoi deux tasses seulement?

—Madame, monsieur Felze n'est pas encore rentré à bord...

—Cela ne vous regarde pas. Trois tasses immédiatement.

Mrs. Hockley commandait d'une voix parfaitement calme,—nonchalante. Mais le tas de ses quatre-vingts millions la haussait évidemment fort au-dessus de l'humanité domestique.

Elle daigna pourtant servir le sucre et la crème à la jeune fille qu'elle avait nommée miss Vane, et qui n'était officiellement que sa lectrice.

Maintenant, elles déjeunaient en face l'une de l'autre, Mrs. Hockley et miss Vane. Elles buvaient beaucoup de thé, mangeaient beaucoup de toasts, et tartinaient de gingembre une large douzaine de biscuits salés. Cet appétit anglo-saxon contrastait d'amusante manière avec la grâce délicate de Mrs. Hockley, et surtout avec le charme presque éthéré de miss Vane. Miss Vane était, en effet, un véritable lis, blanc et mince à miracle, un lis onduleux à longue tige flexible et fragile. Les jambes fuselées, les hanches étroites, la taille gracile, figuraient cette tige, d'où sortait la chair nue de la gorge comme une corolle à peine épanouie. Miss Vane portait un étrange vêtement, moitié robe de bal et moitié chemise, très ouvert et très flottant, dont la soie vert d'eau mettait en parfaite valeur des yeux couleur d'algue et des cheveux couleur de jais.

Mrs. Hockley, moins fleur, était plus femme, et, si l'on peut dire, plus animale. En la regardant, on ne l'eût comparée à rien du tout, sauf à ce qu'elle était: une Américaine de trente ans, admirablement, irréprochablement belle. Cette beauté sans un défaut constituait la première et la plus éclatante des trois auréoles de Mrs. Hockley, la seconde étant son énorme fortune, et la troisième, ses aventures tapageuses, dont les deux plus notoires avaient été son divorce et le suicide de son ex-mari. Bien des princesses de New-York ou de Philadelphie eussent été célèbres par la seule possession du yacht le plus splendide qui fût, et par le seul triomphe de s'y promener en compagnie d'un Jean-François Felze, esclave. Mais dès qu'on avait vu Mrs. Hockley, on oubliait qu'elle était riche, et qu'elle avait asservi, après dix autres hommes connus ou illustres, le plus noble peut-être des artistes du siècle. On oubliait tout pour admirer un corps, un visage dont chaque ligne atteignait la perfection. Mrs. Hockley était grande et blonde, et très svelte quoique musclée. Ses yeux étaient noirs; sa peau dorée et lumineuse. Mais aucun de ses traits ne caractérisait l'ensemble, qui ne se détaillait point, et valait par son équilibre et son harmonie. Mrs. Hockley était tout entière, belle sans autre adjectif qui pût préciser. Felze, pour la peindre, et fixer sur une toile cette puissance séductrice qui émanait à la fois du front, de la bouche, de la taille, des hanches et des chevilles, avait dû faire le portrait de tout, et même de la robe.

Miss Vane, ayant achevé son treizième biscuit au gingembre, se renversa dans sa chaise à pivot...

—Il est bien tard,—murmura-t-elle, indolente.

Mrs. Hockley regarda l'heure à son bracelet.

—Oui ... un quart passé neuf...

—Le maître n'est pas empressé.

Mrs. Hockley ne répondit rien, mais sonna d'une main un peu nerveuse. Un valet écarta la portière de velours cramoisi.

—Apportez Romeo.

—Oh!—dit miss Vane,—pouvez-vous sans cesse toucher de vos doigts cette horreur?

La portière laissa passer une bête grise à jambes torses, à museau pointu, à queue fourrée,—un lynx.—Mrs. Hockley ne se fût point résignée à n'avoir qu'un chien ou qu'un chat, animaux vulgaires.

Come here!—ordonnait Mrs. Hockley.

A cet instant, la portière de velours s'écarta encore, pour laisser entrer, cette fois, un homme Jean-François Felze.

—Bonjour,—dit-il.

Il vint s'incliner devant Mrs. Hockley, pour lui baiser la main. Mais cette main caressait les poils rudes du lynx; et Jean-François Felze, le front bas et l'échine courbe, dut attendre que le lynx eût été caressé.

Felze s'était assis, et buvait d'un trait la tasse de thé refroidie.

—Vous avez oublié le temps, cher,—observa Mrs. Hockley.

—Oui, dit-il.—Et je vous prie de m'excuser. Mais vous saviez où j'étais, et j'ai pensé que vous ne seriez ni inquiète, ni fâchée...

Elle l'examinait très attentivement.

—Avez-vous réellement fumé de l'opium?

—Oui. Toute la nuit.

—Cela ne se voit pas du tout... N'est-ce pas, miss Vane?

Miss Vane, silencieuse, acquiesça d'un signe. Mrs. Hockley continuait d'étudier le visage de Felze comme un naturaliste étudie un phénomène zoologique.

—Si, pourtant! Cela se voit un peu ... à l'iris de vos yeux, qui est plus brillant et plus fixe ... et aussi à votre teint qui est plus livide ... cadavérique, dirai-je...

—Merci...

—Pourquoi «merci»? Cela ne vous fâche pas, je pense? C'est seulement une constatation ... une curieuse constatation... Je voudrais comprendre pourquoi votre teint est ainsi... L'opium n'a aucune action sur la circulation du sang, n'est-ce pas? Il attaque exclusivement le système nerveux, et paralyse les réflexes... Alors, je ne devine pas... Pouvez-vous expliquer?

—Non,—dit Felze.

—Vous ne pressentez même pas la cause?

—Même pas.

—Mais vous seriez curieux de la savoir?

—Pas curieux le moins du monde.

—Combien extraordinaire!... Vous êtes étonnamment français! Les Français n'ont aucun plaisir à se rendre compte des choses... Dites-moi: de quelle nature est la volupté du fumeur d'opium?

Felze, agacé, se leva:

—Il m'est tout à fait impossible de vous l'exprimer,—dit-il.

—Pourquoi?

—Parce que cette volupté, pour employer le même mot que vous, ne saurait être accessible à une Américaine. Et vous êtes étonnamment américaine!

—Je suis telle, oui. Mais comment découvrez-vous cela, soudainement?

—Par vos questions. Vous êtes l'inverse d'une Française. Vous avez trop de plaisir à vous rendre compte ... non, à essayer de vous rendre compte des choses.

—N'est-ce pas le naturel instinct d'une créature qui a le don de penser?

—Non: plutôt la manie d'un être qui n'a pas le don de sentir.

Mrs. Hockley ne se fâcha pas. Ses sourcils légèrement froncés marquèrent une réflexion intense. Miss Vane, toujours renversée dans une chaise à pivot, éclata d'un rire impertinent.

—Qu'avez-vous?—dit Mrs. Hockley, se retournant vers sa lectrice.

Miss Vane répondit, et continua de rire après avoir répondu:

—Il est réellement comique que ce soit vous, si excitable, à qui l'on reproche de n'avoir pas le don de sentir.

—Je vous prie!—dit Mrs. Hockley,—n'interrompez pas ainsi, par une plaisanterie, une sérieuse conversation!...

Elle revint à Felze:

—Dites-moi encore, cher: votre Chinois, ce mandarin que vous aviez connu autrefois, et que vous avez retrouvé ici d'une si romantique manière ... est-il tout à fait un sauvage? je veux dire un primitif, un arriéré?...

Felze pencha la tête en avant, et fixa son regard dans les yeux de Mrs. Hockley:

—Tout à fait,—affirma-t-il.—Soyez bien sûre qu'il n'y a pas une idée commune entre vous et ce Chinois.

—En vérité? N'a-t-il pas voyagé cependant?

—Si fait.

—Il a voyagé! Et le voilà au Japon, dans un pays qui secoue justement son ancienne barbarie!... Est-il possible que ce Chinois soit alors aussi retardé que vous dites? aussi étranger à la civilisation? Par exemple, ici, à Nagasaki, dans sa maison, n'a-t-il, même pas le téléphone?

—Il ne l'a pas.

—Incompréhensible! Pouvez-vous goûter un agrément dans le commerce d'un tel homme?

—Vous voyez que chez lui, j'ai oublié l'heure.

—Oui...

Elle réfléchissait comme tantôt, les sourcils un peu froncés.

—Les Français,—trancha miss Vane, judicieuse,—sont eux-mêmes des gens très ignorants du progrès moderne.

—Oui,—approuva Mrs. Hockley, satisfaite de l'explication.—Oui, ils ignorent, et ils dédaignent aussi. Vous avez raison, Elsa.

Elle s'était levée, et, s'approchant de miss Vane lui secoua les deux mains avec une sorte d'effusion. Felze,—se détournant, appuya son front contre la vitre d'une des baies qui tenaient lieu de sabords.

Un valet apportait deux gerbes d'orchidées. Mrs. Hockley les prit, et s'occupa d'en garnir les grands vases de bronze qui décoraient la cheminée monumentale.

—Japonaises?—questionna Miss Vane, en désignant les fleurs.

—Non, c'est toujours la provision de Frisco. La glace les conserve parfaitement.

Felze avait ramassé une corolle tombée à terre, et étirait les pétales entre ses doigts.

—Point de parfum,—dit-il.

Il se souvint tout à coup du coteau des Cigognes:

—En cette saison, tous les cerisiers de Nagasaki sont en fleurs. Vous ne préféreriez pas de belles branches roses et vivantes à ces orchidées qui ont l'air d'être artificielles?

Mrs. Hockley ne daigna pas discuter:

—Il est en vérité surprenant et choquant que vous ayez d'aussi populaires idées, étant le délicieux peintre que vous êtes.

Jean-François Felze ouvrit la bouche pour répliquer. Mais Mrs. Hockley élevait à cet instant vers les vases de bronze ses deux mains pleines de tiges assemblées.

Les jambes longues et fines, les cuisses larges, les hanches épanouies, le torse étroit, les épaules rondes d'où jaillissait la nuque robuste et mince, sous la masse lourde des cheveux d'or, entre les bras tendus et dressés,—tout ce corps de femme était une telle splendeur et une telle harmonie que Jean-François Felze ne répliqua pas.

Mrs. Hockley, cependant, avait disposé ses orchidées.

—Mais, cher,—dit-elle soudain,—je pense que vous ne nous avez pas parlé de cette marquise japonaise dont vous faites le portrait?... Comment l'appelez-vous? J'ai oublié déjà.

—Yorisaka...

—Oui! Est-elle véritablement une marquise?

—Très véritablement.

—De race ancienne?

—Les Yorisaka ont été jadis des daïmios du clan Choshoû, dans l'île de Hondo. Et je ne crois pas qu'ils se soient jamais mésalliés.

—Daïmios, c'est-à-dire seigneurs suzerains?

—Oui.

—Seigneurs suzerains! Cela est en vérité passionnant. Je pense toutefois que, puisque vous aimez à peindre cette marquise japonaise, elle est tout à fait une sauvage, comme le mandarin chinois:

Felze sourit:

—Pas tout à fait.

—Oh! elle a le téléphone?

—Je ne sais pas, mais je parierais que oui.

Miss Vane intervint:

—Beaucoup de Japonais ont le téléphone.

—Oui,—riposta Mrs. Hockley.—Mais je suis étonnée que le maître ait consenti à faire le portrait d'une Japonaise qui a le téléphone.

Elle rit, puis sérieuse:

—Réellement, cette marquise Yorisaka est une moderne créature?

—Assez moderne, oui.

—Elle ne vous a pas reçu, agenouillée sur des nattes, dans une petite chambre sans fenêtre, entre quatre paravents de papier?

—Non, elle m'a reçu assise dans une bergère, au milieu d'un salon Louis XV, entre un piano à queue et une glace à cadre doré.

—Oh!

—Oui. J'ai tout lieu de croire, en outre, que la marquise Yorisaka a le même couturier que vous.

—Vous vous moquez?

—Je ne me moque pas.

—La marquise Yorisaka n'était pas habillée d'un kimono et d'un obi?

—Elle était habillée d'un tea-gown fort élégant.

—Je suis stupéfaite... Et quelles choses vous a dites la marquise Yorisaka?

—Des choses toutes pareilles à celles que vous dites vous-même, quand vous recevez un étranger.

—Elle parle français?

—Aussi bien que vous.

—Mais elle est une femme réellement fascinante! François...

—Jean-François, je vous en prie...

—Non, jamais! Voilà encore votre goût populaire! François, seul, est beaucoup plus noble. Je dis: François, très cher, je vous prie de me faire connaître la marquise Yorisaka...

Felze, qui souriait, tressaillit imperceptiblement:

—Oh!—dit-il d'une voix changée, âpre et presque amère.—Betsy, n'avez-vous pas assez de cette perruche dans votre volière?

Sa tête, d'un signe méprisant, indiquait miss Vane.

Miss Vane ne sourcilla pas.

Mais Mrs. Hockley éclata de rire.

—Perruche! Oh! je trouve ce mot réellement plaisant. Mais quelle jalousie! Êtes-vous si ridicule, cher, que vous ne puissiez même pas souffrir auprès de moi des femmes?

Elle le regardait tout droit de ses magnifiques yeux clairs; et ses dents luisaient dans sa bouche entr'ouverte. Sa gaieté ressemblait à l'appétit d'une belle bête de proie.

Il eut une colère soudaine, et fit un pas vers elle. Dédaigneuse, elle pencha le front de côté et, par une sorte de défi, caressa les cheveux de miss Vane.

Il s'était arrêté et il avait pâli. A son tour, elle fit un pas vers lui, lentement. Elle gardait sa main droite posée sur la tête de la jeune fille. Et, tout à coup, elle offrit sa main gauche à l'homme immobile.

Il hésita. Mais elle avait cessé de rire. Une dureté contractait son visage. Sur ses lèvres, sa langue passa, d'un mouvement vif, à la fois cruel et sensuel.

Il pâlit davantage, et, humble, se courba pour baiser la main tendue.


VIII

L'Yseult était évitée cap au sud. Par le sabord de sa chambre, située à bâbord, Felze accoudé voyait tout Nagasaki, depuis le grand temple du Cheval de Bronze, sur la colline d'O-Souwa, jusqu'aux usines fumeuses qui allongent la ville vers l'entrée du fiord.

C'était le matin. Il avait plu. Le ciel gris accrochait encore des lambeaux de nuages aux sommets de toutes les collines. La verdure nuancée des pins, des cèdres, des camphriers et des érables, apparaissait plus fraîche sous ce manteau de ouate humide. La neige rose des cerisiers luisait, plus délicate. Et, sur la frontière des nuées basses, les cimetières qui dominent la cité montraient plus nettes leurs petites stèles lavées par l'eau de pluie. Seuls, les toits des maisons, toujours bruns et bleus, mais sans jeux d'ombres et de lumières, se mêlaient confusément tout le long du rivage. Et le soleil manquait à leurs tuiles ternes.

—Les paysagistes—songea Felze—ont en somme les mêmes joies que nous. Le plaisir est pareil, de peindre ce printemps mouillé, ou le visage d'une fille de seize ans, qui a pleuré, la veille, son son premier petit chagrin d'amoureuse...

Il quitta le sabord et vint s'asseoir devant la table à dessiner. Quelques esquisses étaient là. Il les feuilleta.

—Peuh!—murmura-t-il.

Il rejeta les esquisses:

—J'ai eu du talent, autrefois. Il m'en reste encore un peu ... très peu.

Il regarda les quatre murs lambrissés de bois rares. La chambre était luxueuse, et intelligemment aménagée pour qu'on y eût, dans peu d'espace, un confortable très raffiné.

—Prison,—dit Felze.

Sans se lever, il tournait les yeux vers le sabord.

—Me voici dans une ville exotique et jolie, au milieu d'un peuple qui lutte pour son indépendance, et dont les qualités de bravoure, d'élégance et de courtoisie, grandissent infailliblement et se magnifient dans l'exaltation de ce combat... Un hasard m'a mis à même de voir de près l'aristocratie de ce peuple et d'admirer à l'aise le passionnant spectacle de ses instincts d'autrefois aux prises avec son éducation nouvelle. Un autre hasard m'a fait retrouver Tcheou Pé-i, philosophique montreur de toute cette lanterne magique d'Asie. Et, de cette triple bonne fortune, qui jadis m'eût enivré, aujourd'hui je ne jouirai pas. Pas du tout.

Il baissa la tête:

—Je ne jouirai de rien, parce que mes yeux verront toujours, interposée entre le monde extérieur et moi, l'image obsédante d'une femme.

Il appuya son front dans sa main:

—L'image d'une femme stupide, pédante et vicieuse, mais belle, et qui a su, tour à tour, me donner et me refuser sa bouche habilement. Si bien que c'en est fait du pauvre imbécile que je suis...

Il s'était relevé. Il déploya le Nagasaki Press, qu'un valet venait d'apporter. Et il lut, en tête des Reuter du jour:

Tokio, 22 avril 1905.

On confirme le passage de quarante-quatre bâtiments russes[1] devant Singapore à la date du samedi 8 courant. Le vice-amiral Rodjestvensky les commandait. La division du contre-amiral Nebogatof n'est pas encore signalée. Le bruit court que le vice-amiral Rodjestvensky se serait dirigé vers la côte française de l'Indo-Chine.

Les instructions de l'amiral Togo demeurent secrètes.

Le journal froissé tomba. Felze, derechef, s'accouda au sabord.

Le vent avait sauté, comme il arrive souvent dans la baie de Nagasaki, les matins de pluie. A présent, l'Yseult était évitée cap au nord. Felze vit la côte ouest du fiord, celle qui fait face à la ville. Il n'y a guère de maisons sur cette côte-là. La robe verte des montagnes y traîne nonchalamment jusque dans la mer. Et ces montagnes plus dentelées, plus bizarres, plus japonaises que les montagnes de l'autre rive, évoquent une plus parfaite image des paysages que les vieux peintres fantasques peignirent sur le papier de riz des makemonos.

Mais sur cette côte ouest, un vallon se creuse entre deux collines, un vallon noir et sinistre d'où monte jour et nuit la fumée opaque des forges et le fracas des enclumes et des marteaux: l'arsenal. C'est en ce lieu que Nagasaki fabrique sa part de vaisseaux et de machines de guerre, et contribue, ainsi, activement, à la défense de l'Empire.

Felze regarda les montagnes fleuries et l'arsenal à leur pied. Et il pensa, littéraire:

—Peut-être ceci sauvera-t-il cela...

Il sourit avec mélancolie:

—Tout de même, quel dommage! Au temps que ceci n'existait pas, j'aurai peint la marquise Yorisaka Mitsouko en triple robe de crêpe chinois, blasonnée d'argent et ceinturée de pourpre...

[1] Dans ce nombre, d'ailleurs exagéré, la presse japonaise englobait sans distinction les bâtiments de guerre et les navires charbonniers.


IX

La palette au pouce, Jean-François Felze recula de deux pas. Sur le fond brun de la toile, le portrait s'enlevait vigoureux et délicat. Et, malgré le chignon trop long et trop bas, le visage, par ses yeux étirés et sa bouche moins large que haute, souriait d'un sourire d'Extrême-Asie, d'un sourire mystérieux et inquiétant.

—Oh! cher maître, que c'est bien! Comment pouvez-vous, si vite et comme en vous jouant, créer de si belles choses?

La marquise Yorisaka, enthousiaste, joignait ses petites mains d'ivoire. Felze, dédaigneux fit une moue.

—Si belles, oh!... Vous êtes indulgente, madame.

—N'êtes-vous pas satisfait?

—Non.

Il regardait tour à tour le modèle et l'effigie.

—Vous êtes beaucoup beaucoup plus jolie que je n'ai su vous peindre. Ceci ... mon Dieu!... ceci n'est pas absolument mauvais... Le marquis Yorisaka, quand il aura repris la mer et qu'il s'enfermera le soir dans sa cabine, en tête à tête avec ce portrait, reconnaîtra certainement, quoique enlaidis, les traits qu'il aime... Mais je rêvais une meilleure imitation de la réalité.

—Vous êtes très difficile!... En tout cas, vous n'avez pas encore fini: vous pouvez retoucher...

—De ma vie, je n'ai retouché une esquisse, sauf pour la gâter...

—Eh bien! croyez-moi, cher maître! Celle-ci est délicieuse!...

—Non!...

Il avait posé sa palette, et, le menton dans la main, il considérait avec une attention extrême, obstinée, acharnée si l'on peut dire, la jeune femme debout devant lui.

C'était la cinquième séance de pose. Une familiarité commençait de naître entre le peintre et le modèle. Non point qu'aux bavardages de simple politesse eussent succédé de vraies causeries, et moins encore des confidences. Mais la marquise Yorisaka s'accoutumait à traiter Jean-François Felze plutôt en ami qu'en étranger.

Felze, cependant, d'un geste vif, reprenait son pinceau.

—Madame,-dit-il soudain,—j'ai très envie de vous adresser la plus indiscrète des prières...

—La plus indiscrète?...

—Oui, si vous ne m'encouragez pas, je n'oserai jamais.

Elle se taisait, étonnée.

—J'ose tout de même... Mais, d'avance, excusez-moi. Écoutez: pour mettre au point l'étude que voilà, j'ai besoin de quatre ou cinq jours encore... Quand j'aurai achevé, serez-vous assez bonne pour m'accorder quelques séances de plus? Je voudrais essayer de faire, pour moi, une autre étude... Oui ... une autre étude de vous, mais qui ne serait plus, à proprement parler, un portrait... Ceci est un portrait. Je me suis efforcé d'y faire vivre la femme que vous êtes, la femme très occidentale, très moderne, Parisienne autant que Japonaise... Mais une pensée m'obsède, la pensée que, si vous étiez née un demi-siècle plus tôt, vous auriez eu, quoique étant alors seulement, purement Japonaise, le même visage et le même sourire... Et ce sourire, et ce visage, qui sont de votre mère et de vos aïeules, qui sont du Japon, du Japon immuable, j'ai le désir entêté de les peindre une seconde fois, dans un autre décor... Vous avez bien, n'est-ce pas, dans quelque vieux coffre de la chambre aux objets précieux, des robes d'autrefois, de belles robes à manches flottantes, de nobles robes brodées aux armes de votre famille?... Vous revêtiriez la plus somptueuse, et je me figurerais avoir devant moi, non plus une marquise de l'an 1905, mais l'épouse d'un daïmio d'avant le Grand Changement.

Il fixait sur elle un regard anxieux. Elle sembla fort embarrassée, et tout d'abord ne sut que rire, rire à la japonaise, comme elle riait quand elle était prise au dépourvu, et qu'elle n'avait pas le temps d'apprêter sa voix européenne, moins enfantine:

—Oh! cher maître! quelle idée extraordinaire!... En vérité...

Elle hésita:

—En vérité, mon mari et moi serions trop heureux de vous être agréables. Nous chercherons... Une robe d'autrefois, je ne crois pas que... Mais sans doute pourrons-nous néanmoins...

Il n'eut garde d'insister sur-le-champ:

—Votre mari, j'y songe... N'aurai-je pas le plaisir de le voir aujourd'hui?

—Non... Il fait une promenade en compagnie de notre ami le commandant Fergan... Ils sortent ainsi, très souvent... Et aujourd'hui, ils ne rentreront pas pour le thé.

—Je lisais encore hier, sur le Nagasaki Press...

Il s'arrêta. Le Nagasaki Press, complétant ses renseignements sur la flotte russe, toujours mouillée sur la côte annamite, avait annoncé le départ imminent de l'amiral Togo pour le sud. La marquise Yorisaka l'ignorait peut-être. Et convient-il d'apprendre trop brusquement à une jeune femme que son mari va partir pour la guerre?

Mais déjà, toute paisible, la marquise Yorisaka achevait la phrase interrompue:

—Dans le Nagasaki Press?... Ah! je sais!... le prochain appareillage de nos cuirassés?... J'ai lu aussi. Ce n'est peut-être pas immédiat, mais sûrement, cela ne tardera pas beaucoup.

Elle souriait avec une évidente sécurité. Felze, étonné, questionna:

—Est-ce que le marquis ne ralliera pas son navire, pour cet appareillage?

Elle ouvrit plus larges ses yeux minces:

—Mais si!... Tous les officiers rallieront, naturellement.

Il questionna encore:

—Pensez-vous qu'il n'y aura pas de combat?

Elle touchait ses cheveux du bout de ses doigts le plus tranquillement du monde.

—Nous espérons qu'il y aura bataille, grande bataille...

Felze, maintenant, peignait par petites touches agiles et précises.

—Vous serez très seule, madame, après le départ de votre mari...

—Oh! ce n'est pas la première fois qu'il me quitte ainsi... Et tant de femmes japonaises sont dans le même cas que moi, aujourd'hui!...

—Retournerez-vous à Tôkiô?

—Non, parce que je désire être tout près de Sasebo, jusqu'à ce que la guerre soit finie.

—Mais à Nagasaki, vous n'avez point d'amis, je crois, personne qui puisse vous entourer un peu, vous sauver de la solitude?...

—Personne. Nous ne voyons que vous, et Herbert Fergan. Et lui partira en même temps que mon mari...

Felze hésita avant de répondre:

—Je ne partirai pas, moi... Mais, malgré mes cheveux blancs, je n'oserai guère vous importuner de mes visites quand votre mari ne sera pas là. Les usages s'y opposent absolument, si je ne me trompe...

—Absolument, non... Mais il est certain qu'une Japonaise est obligée, en pareilles circonstances, de se cloîtrer un peu... Pendant la guerre contre la Chine, une princesse du sang, pour s'être trop souvent montrée en public, avec une ambassadrice étrangère qui était son amie, fut, par ordre de l'Empereur, répudiée...

—Répudiée!...

—Oui.