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La Bataille cover

La Bataille

Chapter 15: XII
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About This Book

The narrative blends a close, quasi-documentary account of a recent naval campaign with fictionalized vignettes that examine cross-cultural contact and personal sacrifice. Detailed technical passages on fleet movements and combat procedure alternate with scenes of formal social ritual, emotional entanglement, and symbolic portrayals of an aristocratic milieu. Several episodes are deliberately generalized to stand for wider social attitudes rather than individual biographies. Local speech and customs are woven from varied sources to provide atmospheric color, while the text distinguishes material grounded in reportage from elements amplified for thematic and symbolic effect.

Elle s'était abandonnée...


—Mais, aujourd'hui, les mœurs sont moins rigoureuses?...

—Un peu moins...

Il y eut un silence. Felze peignait toujours, d'une main peut-être distraite. La marquise Yorisaka, assise, et tout à fait immobile, gardait la pose.

Pourtant après quelques minutes, elle remua légèrement et frappa dans ses paumes. Le «héi!» des servantes nipponnes se fit entendre derrière la porte.

—Vous prenez du thé, n'est-ce pas, cher maître? O tcha wo motte kite koudasai[1]!...

Elle avait repris, pour parler japonais, sa voix de soprano très léger.

—Je prendrai du thé,—dit Felze.—Toutefois, je vous avouerai, chère madame, que votre thé anglais, noir, sucré et amer, me délecte beaucoup moins que les petites tasses d'eau parfumée que je bois dans toutes les tchayas de campagne, où j'entre pour me désaltérer quand je me promène...

—Oh! que dites-vous?...

Elle était si fort étonnée qu'elle oubliait de rire. Une curiosité intense arquait ses sourcils bridés.

—Vraiment, vous aimez le thé japonais?

—Beaucoup.

—Mais à bord de votre yacht, vous n'en buvez pas!... Votre hôtesse, Mrs. Hockley, doit préférer le thé de son pays?

—Oui. Mais elle a ses goûts, et moi les miens...

La marquise Yorisaka appuyait sa joue sur son petit poing fermé:

—Se plaît-elle, à Nagasaki, Mrs. Hockley?

—Assurément! Mrs. Hockley est une grande excursionniste et il y a quantité de promenades à faire dans Kioûshoû...

—Alors, vous ne songez point encore à reprendre votre voyage. Où irez-vous, en quittant le Japon?

—A Java, probablement... Vous savez que Mrs. Hockley veut faire le tour du monde...

—Je sais... C'est une femme tout à fait extraordinaire, si hardie, si résolue ... et si merveilleusement belle...

Felze sourit avec quelque mélancolie.

—Savez-vous qu'elle a un très vif désir de vous connaître?

Il avait prononcé cette phrase avec hésitation. Et il bredouilla les derniers mots, comme s'il regrettait d'avoir parlé. Mais la marquise Yorisaka avait entendu:

—Oh! je serai moi-même ravie... En vérité, mon mari et moi songions à l'inviter, mais nous avions peur d'être importuns...

La porte glissait dans ses rainures et les deux servantes entraient, apportant le plateau anglais, deux fois plus long que leurs bras.

—Allons, cher maître, acceptez tout de même une tasse de thé noir!... Puisque Mrs. Hockley viendra ici, il faut bien nous habituer à sa boisson favorite...

La marquise Yorisaka, on ne peut plus Parisienne, tendait d'une main le sucrier, de l'autre le pot à crème. Certes, il ne pouvait y avoir aucune ironie dans ses paroles, ni aucune arrière-pensée dans son esprit.

[1] Veuillez apporter le thé.


X

Au dessus du grand temple d'O-Souwa, un parc tout petit s'étage jusqu'au sommet de la colline Nishi...

Un parc tout petit, mais un vrai parc, touffu, profond, mystérieux à miracle. Les Japonais savent atrophier jusqu'à l'invraisemblance leurs cèdres nains et leurs pruniers minuscules. Mais ils n'en aiment que davantage les très grands pruniers et les cèdres géants. Les jardinets en miniature sont d'agréables bibelots qu'on possède au même titre que nous possédons une serre chaude ou une orangerie. Les hautes futaies sont la joie véritable et l'orgueil de l'Empire.

Dans le petit parc de la colline Nishi, parmi les camphriers centenaires, les érables et les cryptomérias d'où pendaient de splendides glycines arborescentes, le marquis Yorisaka Sadao et son ami le commandant Herbert Fergan se promenaient en devisant.

L'allée sinueuse montait sous bois. Parfois, aux coudes du chemin, une échappée de vue glissait entre les arbres et tous les vallons verdoyants, et toute la ville bleuâtre avec ses faubourgs épars, et tout le fiord couleur d'acier, se dévoilaient soudain, au-dessous des jardins, des cours et des escaliers du grand temple.

Les deux promeneurs s'étaient arrêtés à l'un de ces angles en terrasses.

—Il fait un très beau temps,—dit Herbert Fergan.—Cette fin d'avril est réellement brillante. Cela changera peut-être en mai.

—Oui,—murmura Yorisaka Sadao.

Il n'avait donné qu'un coup d'œil à l'admirable paysage. Son regard vif et noir, qui luisait d'une curiosité ardente et furtive, ne se détachait point du visage calme de l'Anglais.

—Au fait,—questionna-t-il tout à coup,—avez-vous reçu par le courrier d'hier des nouvelles de votre ami, le commandant Percy Scott?

—L'amiral,—rectifia Fergan.—Percy Scott a été promu il y a six semaines,—en février.

—Hé!... je suppose qu'il poursuit néanmoins ses travaux?... qu'il continue de révolutionner l'artillerie navale anglaise?

—Oh!—dit Fergan,—est-ce vraiment une révolution?

Il affichait un léger scepticisme. Mais le marquis Yorisaka insista:

—Sinon une révolution, au moins une totale réforme! Certes, votre amirauté avait fait, depuis douze ans, beaucoup de bonne besogne... J'ai suivi les progrès de votre matériel. Il n'y a plus rien à reprendre à vos canons. Et je ne parlerai pas de vos obus...

—Oui,—fit tranquillement Fergan:—vous les avez adoptés, après l'expérience assez peu satisfaisante que vous aviez faite des obus à moins grande capacité, l'an passé, le 10 août...

—Il est vrai... Et c'est bien pourquoi je n'en parlerai pas... Hé!... votre matériel est donc excellent, et tout l'honneur en revient à votre amirauté. Mais à la guerre, n'est-ce pas? le matériel n'est rien, le personnel est tout! Et si votre personnel, aujourd'hui est peut-être le premier de l'Europe, tout l'honneur en revient à l'amiral Percy Scott...

D'un geste, Herbert Fergan y consentit.

—De bons canons, de bons obus,—professait le marquis Yorisaka Sadao,—c'est bien! De bons pointeurs, de bons télémétristes, de bons officiers de tir, c'est mieux! Et voilà précisément le cadeau que Percy Scott a fait à l'Angleterre!... L'Angleterre, d'ailleurs, a su récompenser Percy Scott. N'est-ce pas une gratification de quatre-vingt mille yens[1] que le Parlement lui a décernée récemment?

—Huit mille livres sterling, exactement. C'est une juste rémunération. Si Percy Scott avait vendu ses brevets à l'industrie, il eût certes gagné davantage.

—Certes!... Huit mille livres ne paient pas le génie d'un tel homme! Notre empereur donnerait probablement davantage pour avoir un Percy Scott japonais.

—Quel besoin?—dit Fergan, un peu ironique.—Vous avez le Percy Scott anglais!... L'Angleterre et le Japon sont pays alliés. Vous avez pu, vous pouvez profiter très librement de tous nos travaux.

Le marquis Yorisaka détourna un instant son regard vers la profondeur verte de la futaie.

—Très librement,—répéta-t-il.

Sa voix s'était enrouée. Il toussa.

—Très librement, c'est vrai! Oh! nous vous avons de grandes obligations! Cependant, nous avons profité surtout des travaux de votre amirauté: nous possédons aujourd'hui vos tourelles, vos casemates, vos projectiles, votre acier de cuirasse... Nous ne possédons pas encore vos hommes, ni leurs secrets merveilleux, ces secrets que l'amiral Percy Scott inventa...

—Il n'y a point de secrets,—affirma Fergan.—Et d'ailleurs, n'avez-vous pas été vainqueurs, aux batailles du 10 et du 14 août?

—Nous avons été vainqueurs. Mais...

Les lèvres minces se serraient de mépris sous la moustache à poils rêches:

—... Mais ce furent de piètres victoires! Vous le savez. Vous étiez à côté de moi à bord du Nikkô, le 10 août!...

L'Anglais, courtoisement, s'inclina:

—J'y étais,—dit-il.—Et je témoigne ici, par Jupiter! que ce 10 août fut une journée très glorieuse!....

—Non!—exclama le Japonais.—O Fergan kimi[2], souvenez-vous mieux! Souvenez-vous des lenteurs, de l'indécision, du désordre général! Souvenez-vous de cet obus russe qui atteignit le Nikkô au-dessous du blockaus, et brisa le tube cuirassé des transmissions! Aussitôt, toute la vie du cuirassé s'arrêta, comme la vie d'un homme dont l'artère aorte est coupée. Nos canons intacts cessèrent de tirer. Nos canonniers attendirent stérilement l'ordre qui ne pouvait plus venir! Et, cependant, le Tsesarevitch, déjà criblé de nos coups, s'échappait à la faveur de cette unique avarie qui nous frappait d'impuissance! Voilà ce que fut la journée du 10 août!... Et je pense avec désespoir que la prochaine journée sera pareille, puisque nous ne possédons point les secrets anglais...

—Il n'y a pas de secrets anglais,—redit Fergan.

Un silence suivit. Ils étaient parvenus au sommet de la colline. Maintenant, ils redescendaient par une autre allée plus occidentale, qui aboutit aux jardins mêmes du grand temple.

—Quand il commandait le Terrible,—reprit tout à coup Yorisaka Sadao,—Percy Scott, tirant en exercice, mettait quatre-vingts pour cent de ses obus dans la cible. Quatre-vingts pour cent! Quelles cuirasses résisteraient à cette avalanche de fer?

—Bah!—dit Fergan,—pourquoi le Nikkô ne tirerait-il pas aussi bien que le Terrible? Percy Scott avait entraîné ses pointeurs au moyen d'appareils que vous connaissez! N'avez-vous pas des dotters, des loading-machines, des deflections-teachers[3]! N'avez-vous pas vos télémètres Barr and Stroud[4]?

—Nous avons tout cela! Et vous nous avez enseigné à nous en servir... Oh! nous vous avons de grandes obligations! Mais tout cela est bon surtout pour les tirs en temps de paix. A la guerre, la part d'imprévu est si grande! Souvenez-vous de l'obus du 19 août.

Il scrutait les yeux de l'Anglais, comme un chasseur scrute le buisson d'où le gibier va sortir.

—La flotte britannique s'est battue tant de fois, depuis tant de siècles! Et toujours, et partout, infailliblement, elle fut victorieuse! Comment? par quelle sorcellerie? Voilà ce que nous voudrions savoir! Que firent Rodney, Keppel, Jervis, Nelson, pour n'être jamais, jamais, jamais vaincus?

—Sais-je?—dit Fergan, souriant.

Ils arrivaient aux jardins. Le parc s'achevait brusquement en une terrasse étroite et longue, plantée d'une dizaine de cerisiers en quinconces. Une tchaya était là, à côté d'un tir à l'arc.

—Tiens!—fit Fergan, content de parler d'autre chose.—Tiens! monsieur Jean-François Felze!...

Le peintre était assis devant la tchaya, en face d'une tasse de thé. Il se leva, poli.

—Comment allez-vous?—demanda Fergan.

Le marquis Yorisaka saluait à la française, ôtant sa casquette à galons d'or;

—Vous êtes ici, cher maître! Je vous croyais à la villa. Le commandant Fergan et moi, rentrions justement, et nous espérions vous trouver là-bas... La marquise n'a pas su vous retenir?

—Elle l'a tenté, très aimablement. Mais la séance de pose avait été déjà bien longue... La marquise avait besoin de repos, et moi-même de plein air...

—Nous vous disons donc au revoir... A demain, sans doute?

—A demain, assurément.

Il s'était déjà rassis, après un geste de la main. Immobile et silencieux, il avait reporté son regard vers la ville et vers le golfe, aperçus au-dessous de la terrasse. Le soleil de six heures commençait de rougir la buée bleuâtre des lointains et la mer saignait d'une myriade de petits reflets pourpres, pareils à d'étincelantes blessures.

Fergan et Yorisaka s'en allaient.

—A pied, n'est-ce pas?—demanda l'Anglais.

Il était bon marcheur. Et, du reste, le coteau des Cigognes est assez proche d'O-Souwa.

—A pied, si vous le voulez.

Ils étaient sortis du jardin par la porte opposée à la ville. Ils marchèrent sans parler jusqu'au petit pont en arc qui enjambe le ruisseau du nord. Là, le chemin bifurque. Yorisaka Sadao, qui depuis un moment réfléchissait, fit une halte brusque.

—Hé!—s'écria-t-il.—Voici que j'oubliais le rendez-vous que m'a donné le gouverneur.

—Un rendez-vous?

—Oui, pour cette heure même... Que faire? M'excuserez-vous?

—Vous plaisantez!... Partez tout de suite! Vous trouverez un kourouma à cent pas d'ici dans les rues voisines du temple... Je vous accompagne, bien entendu...

—Oh! pour rien au monde! Je vais et je reviens. Il s'agit d'une simple formalité militaire. Ce sera très court, une heure à peine. Kimi, faites-moi le plaisir de rentrer seul à la villa... Mitsouko nous attend peut-être pour le thé. Je vous rejoins bientôt, et nous dînons ensemble...

—All right!

[1] Deux cent mille francs.—Chiffre historique.

[2] «Kimi», «mon cher», avec une nuance respectueuse.

[3] Le dotter et le deflection teacher sont deux instruments dont la pratique enseigne aux canonniers à pointer juste. Le loading-machine enseigne aux servants à charger rapidement.

[4] Les télémètres Barr and Stroud sont actuellement encore (1910) les seuls instruments au monde qui permettent de mesurer exactement la distance du canon au but, afin de régler convenablement la hausse.


XI

Marchant d'un pas fort allongé, Herbert Fergan n'avait pas mis dix minutes à gravir le coteau des Cigognes.

A la porte de la villa, il frappa trois coups pressés.

—Héi!...

La mousmé servante avait ouvert, et se prosternait devant l'ami du maître. Habitué de la maison, Fergan tapota la joue fraîche et ronde, et passa.

Le salon Louis XV recevait par toutes ses fenêtres ouvertes la caresse du soleil couchant. Aux tentures pompadour rougeoyaient des rayons obliques.

—Good evening,—dit Fergan.

La marquise Yorisaka à demi étendue au fond de sa bergère, se leva comme en sursaut.

—Good evening,—dit-elle.—Vous êtes seul? le marquis vous a quitté?

Elle parlait anglais aussi bien que français.

—Le marquis a dû courir chez le gouverneur, je ne sais pas pour quelle affaire. Il ne peut être revenu avant une heure.

—Ah!

Elle souriait d'un sourire un peu apprêté. Il s'approcha d'elle et, très simplement, d'un geste accoutumé, la prit dans ses bras et lui baisa la bouche.

—Mitsou, petite chose chérie!...

Elle s'était abandonnée, docile plutôt qu'amoureuse. Elle rendit le baiser, s'appliquant à le bien rendre comme elle l'avait reçu, comme le donnent les Occidentaux, des deux lèvres entr'ouvertes et aspirantes.

Fergan cependant la soulevait de terre, et, s'asseyant, l'asseyait sur ses genoux:

—Qu'avez-vous fait, tout aujourd'hui?

—Rien... Je vous attendais ... je n'espérais pas vous voir seul, ce soir...

Il se pencha sur elle et l'embrassa de nouveau:

—Vous êtes une ensorcelante mignonne... Qui avez-vous vu, cette après-midi?

—Personne ... le peintre...

—Le peintre?... Je suis sûr qu'il vous fait la cour!...

—Pas du tout!...

—Pas du tout? Très invraisemblable? Tous les Français font la cour à toutes les femmes!...

—Mais lui est trop vieux!...

—Il le dit, mais c'est coquetterie.

—Trop vieux, et d'ailleurs, amoureux d'une autre ... vous savez bien!... de cette Américaine, Mrs. Hockley...

—Je sais. Non, il n'est pas amoureux, il est esclave. Il la déteste beaucoup plus qu'il ne l'aime. Mais elle s'est emparée de lui... Il est Français... Elle est très belle et très vicieuse...

—Très vicieuse?

—Oui... Oh! oh! cela vous intéresse?

Il avait senti, dans sa main, la menotte emprisonnée tressaillir. Mais, peut-être, était-ce une illusion? La voix menue parlait le plus tranquillement du monde:

—Cela ne m'intéresse pas. Mais vous la connaissez, cette Mrs. Hockley?

—De réputation, oui. Tout le monde la connaît de réputation.

—Je veux dire: vous lui avez été présenté?

—Non.

—Alors, vous lui serez présenté.

—Comment?

—Elle viendra ici. J'ai promis de l'inviter.

—Elle vous a fait demander cette invitation?

—Non. Moi-même j'ai proposé.

—Miséricorde! pourquoi?

Elle réfléchit avant de répondre:

—Pour faire plaisir au peintre. Et aussi, parce que le marquis désire que je reçoive beaucoup d'Européennes...

Il rit et l'embrassa encore:

—Petite femme obéissante!...

Il lutinait les beaux cheveux noirs qui cédaient avec souplesse sous les doigts câlins.

—Si vous aviez conservé l'incommode coiffure des mousmés, je n'aurais pas la douceur de toucher ainsi vos cheveux. Cette coiffure-ci est beaucoup plus favorable...

Elle le regarda par la fente longue des paupières demi-fermées:

—C'est fait exprès...

Il devenait audacieux. Sa bouche, maintenant, pressait avidement les lèvres complaisantes, et ses mains dégrafaient le corsage, cherchant la nudité tiède des seins.

—Mitsou, Mitsou!... Petit rayon de miel délicieux!...

Elle ne résistait pas. Mais ses bras immobiles pendaient le long de son corps, et ne se refermèrent pas sur le buste de l'amant.

—Laissez-moi, à présent!... Herbert, je vous prie!... Laissez-moi et asseyez-vous ici, sagement! Sagement, oui!... Je veux vous faire un peu de musique...

Elle ouvrit le piano, fouilla un casier:

—Je veux vous chanter une chanson ... une chanson française toute nouvelle. Ecoutez bien les paroles.

Elle préluda. Ses mains touchaient le clavier avec une surprenante adresse. Elle chanta, s'accompagnant d'un jeu sûr, assez expressif. Son soprano très grêle, donnait à l'étrange mélodie une valeur de mystère et d'irréalité.

—Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. J'avais ta chevelure autour de mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque et sur ma poitrine.

«Je les caressais, et c'étaient les miens; et nous étions liés pour toujours ainsi, par la même chevelure, la bouche sur la bouche, ainsi que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine.

«Et, peu à peu, il m'a semblé, tant nos membres étaient confondus, que je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe.

Quand il eut achevé, il mit doucement ses mains sur mes épaules, et il me regarda d'un regard si tendre, que je baissai les yeux avec un frisson...

Il avait écouté fort attentivement.

—C'est très joli,—dit-il avec politesse.

Pareil à tous les Anglais, il n'entendait pas grand'chose à la musique.

—Très joli,—répéta-t-il.—Et, surtout, vous jouez parfaitement bien.

Elle se taisait, les mains encore posées sur le dernier accord. Il jugea nécessaire de marquer une curiosité:

—Qui a fait cela?

Elle nomma le poète et le musicien. Il répéta les noms illustres:

—Monsieur Louys et monsieur Debussy... Oh! c'est réellement une chose considérable...

Il s'était levé.

Il vint derrière elle et se pencha pour baiser la nuque d'ambre pur...

—Vous êtes une excellente artiste...

Elle rit, incrédule et modeste:

—Je suis une écolière très médiocre. Je ne crois pas que vous ayez pu goûter le moindre plaisir à m'entendre.

Il protesta:

—J'ai goûté beaucoup de plaisir. Et je souhaite que maintenant vous chantiez une autre chanson.

Elle se fit prier. Il insista.

—Oui, une autre chanson; et cette fois, une chanson japonaise...

Elle tressaillit légèrement. Sa voix se posa, pour répondre après un court silence:

—Je n'ai pas de musique japonaise dans mon casier. Et comment pourrais-je, sur un piano?...

—Prenez votre koto...

Elle leva sur lui des yeux grand ouverts:

—Il n'y a point ici de koto.

Il cessa de sourire. Il était Anglais, peu enclin aux rêveries et aux spéculations de la pensée. Mais beaucoup de siècles civilisés avaient tout de même affiné sa race. Et il ne passait pas devant les spectacles extraordinaires de la vie sans en apercevoir la grandeur ou le mystère...

Elle avait dit: «Il n'y a point ici de koto». Le koto est une sorte de harpe très ancienne et très vénérable, dont l'usage fut jadis réservé aux plus nobles dames japonaises et aux courtisanes du premier rang. Née comme elle était, la marquise Yorisaka avait certes appris le koto dès sa plus petite enfance. Et sans nul doute, sa jeunesse s'était assidûment employée à pincer avec l'ongle d'ivoire les cordes sonores. Mais les temps modernes étaient venus. Et «il n'y avait plus ici de koto...»

Herbert Fergan, tout à coup, secouant sa brève songerie, baisa une fois encore la nuque de sa maîtresse.

—Mitsou, petite chose aimée, chantez tout de même, je vous en prie...

Elle consentit:

—Je chanterai... Voulez-vous... voulez-vous une tanka très vieille? Vous savez, une tanka? cette ancienne poésie de cinq vers que les princes et les princesses d'autrefois, échangeaient entre eux, à la cour du Mikado ou du Shôgoun... Celle-ci date de plus de mille ans. Je l'ai apprise quand j'étais encore un bébé. Et je me suis amusée à la traduire en anglais...

Ses doigts coururent sur le piano, inventant une harmonie triste et bizarre. Mais elle ne chanta pas, d'abord. Elle semblait hésiter. Et, pour l'engager à vaincre cette hésitation, Fergan, une fois encore, appuya longuement ses lèvres sur le cou tiède et duveté.

Alors la voix douce murmura très lente:

—Le temps des cerisiers en fleurs
N'est pas encore passé.
Maintenant cependant les fleurs devraient tomber,
Tandis que l'amour de ceux qui les regardent
Est à son extrême exaltation...

La chanteuse s'était tue et demeurait immobile. Herbert Fergan, debout tout près d'elle, allait la remercier d'un nouveau baiser...

A cet instant, quelqu'un parla, au fond du salon:

—Mitsouko, pourquoi chantez-vous ces petits refrains absurdes?

Herbert Fergan se redressa soudain, une sueur aux tempes. Le marquis Yorisaka, silencieusement, était entré. Avait-il vu?... Qu'avait-il vu?...

Il n'avait pas vu, sans doute. Car il parla, absolument calme:

—Mitsouko, vous ne dînerez pas avec nous, ce soir?

Elle s'était levée. Elle répondit, les yeux fixés vers la terre:

—Je suis très lasse. Je désirerais, en effet, si cela ne vous contrarie pas, être servie chez moi.

—Comme il vous plaira...

Elle était sortie. La porte, sans bruit avait glissé dans sa rainure. Herbert Fergan respira avec effort et passa sa main sur son front.

Amical et insinuant, Yorisaka Sadao fit quatre pas, et s'accouda au piano.

—Kimi, nous dînerons donc tête à tête, et nous causerons...

Il s'interrompit, plongea son regard au fond des yeux de l'Anglais:

—Nous causerons. J'ai beaucoup d'enseignements à recevoir encore de vous, beaucoup de conseils à vous demander. Il ne faut pas, il ne faut pas que nous recommencions la bataille du 10 août... Vous ne refuserez pas à un allié...

Herbert Fergan baissa le front. Ses joues rasées rougirent. Et, docilement, il commença de parler:

—Le 10 août ... le 10 août, vous avez été timides, très timides... Vous ne saviez pas, vous ne sentiez pas que vous étiez les plus forts. Vous n'avez pas eu foi en vous. Et vous vous êtes battus comme des gens qui ont peur de la défaite: trop sagement, trop habilement, de trop loin. Le seul secret anglais, c'est l'audace. Pour vaincre cette mer, il faut d'abord se préparer avec méthode et prudence, puis se ruer avec fureur et folie. Ainsi firent Rodney, Nelson et le Français Suffren... Par conséquent, pour la conduite du feu...


XII

... La porte, sans bruit, avait glissé dans sa rainure. Et la marquise Yorisaka était sortie.

Hors du salon, elle s'arrêta. Elle écouta, attentive.

Les voix d'Herbert Fergan et du marquis Yorisaka alternaient en phrases paisibles. A travers la cloison mince, des noms historiques passèrent, Rodney, Nelson, Suffren...

La marquise Yorisaka, d'un geste lent, toucha, du bout de ses doigts, ses deux tempes. Puis, marchant à pas muets, elle s'éloigna de la cloison.

La chambre attenant au salon n'était qu'un cabinet étroit, vide de meubles. La marquise Yorisaka traversa ce cabinet, traversa la pièce qui lui faisait suite, et parvint à l'aile extrême du logis.

Là, un couloir presque obscur s'allongeait entre deux panneaux de papier uni, surmonté de frises ajourées. Au fond, deux portes à coulisse se faisaient face. La marquise Yorisaka fit glisser la porte de gauche.

Une sorte d'alcôve était derrière cette porte, une alcôve de simple bois blanc, finement menuisé, mais absolument nu. Le plafond, très bas, montrait ses solives; le plancher, ses tatamis couleur de paille fraîche. Trois grands châssis de papier grenu tenaient lieu de fenêtres et de vitres. Et dans un coin, devant une toilette de poupée posée à même le sol et surmontée d'un miroir à cadre de laque, un coussin de velours noir figurait l'unique siège où l'on pût s'asseoir, s'agenouiller plutôt,—s'agenouiller à la japonaise.

Debout sur le seuil, la marquise Yorisaka frappa deux fois dans ses mains, et deux servantes accoururent.

Il n'y eut point de paroles prononcées. Bouches closes, les mousmés se prosternèrent d'abord, et déchaussèrent la maîtresse. Puis, prestement, elles la dévêtirent, ôtant le corsage de dentelle qui glissa vite le long des bras poudrés, ôtant la jupe de moire et les jupons de soie, ôtant le corset, ôtant la chemise, ôtant les bas d'Europe qui n'ont point de doigts comme les bas nippons.

Toute nue, la marquise Yorisaka s'enveloppa d'un kimono à grands ramages, mit ses pieds dans des sandales à brides d'étoffe, et, quittant d'abord l'alcôve de bois blanc, qui était sa chambre personnelle et intime, s'en fut se baigner dans une cuve d'eau brûlante, comme font toutes les femmes du Japon, chaque soir, un peu avant le coucher du soleil.

Puis elle revint. Elle laissa tomber son kimono. Elle repoussa du pied ses sandales. Et les servantes lui tendirent trois robes de crêpe léger, trois robes japonaises à grandes manches, toutes trois bleu de nuit, toutes trois sobrement semées d'une même rosace bizarre et hiératique,—le môn,—le blason.

Habillée, la marquise Yorisaka s'agenouilla devant son miroir. Les robes s'évasaient comme il sied. L'obi les ceinturait largement de son nœud magnifique. A deux mains, la chevelure fut détachée, séparée, lissée en bandeaux larges qui encadrèrent l'impassible visage. La marquise Yorisaka se releva, marcha un moment par la chambre, sortit dans le couloir demi-obscur. Et soudain, frappant encore dans ses paumes, elle ouvrit la porte de droite.

Une deuxième chambre apparut, pareille exactement à la première: mêmes panneaux de bois blanc et nu, mêmes châssis de papier diaphane, mêmes solives et mêmes tatamis. Mais au lieu d'une toilette et d'un miroir, deux tabernacles minuscules flanquaient un autel de cèdre poli, sur lequel s'alignaient des tablettes d'ancêtres.

Toujours silencieuse, la marquise Yorisaka se prosterna d'abord correctement devant les tablettes, et demeura, plusieurs minutes, les mains à plat sur le sol, et le front heurtant les nattes.

Puis elle s'agenouilla sur un coussin, devant une sorte de harpe horizontale qu'une servante, respectueuse, venait d'apporter entre ses bras.

Une musique naquit, lugubre et lente, dont le rythme et l'harmonie ne ressemblaient en rien aux harmonies ni aux rythmes de l'Occident. Des sons mystérieux se succédèrent et se mêlèrent, des phrases sans commencement ni fin s'ébauchèrent, des rêveries, des tristesses, des plaintes lamentables frémirent parmi d'étranges grincements sinistres, qui rappelaient le bruit des bises d'hiver et le cri des oiseaux nocturnes. Sur tout cela, une mélancolie désespérée planait...

Agenouillée à la mode antique dans la salle de ses ancêtres, la marquise Yorisaka jouait du koto...


XIII

La semaine qui suivit, Jean-François Felze ayant achevé le portrait de la marquise Yorisaka, celle-ci ne manqua pas de convier Mrs. Hockley à venir, «sans aucune espèce de cérémonie, prendre une tasse de thé dans la villa du coteau des Cigognes, et y admirer la belle œuvre du maître, avant que le marquis Yorisaka l'emportât sur son cuirassé».

Mrs. Hockley n'eut garde de refuser l'invitation. Elle décida de s'y rendre en compagnie du maître lui-même, et voulut que miss Elsa Vane, la lectrice, les accompagnât.

—Vous n'emmenez pas le lynx Romeo?—demanda Felze, comme la caravane quittait l'Yseult.

—Vous êtes comique!—riposta Mrs. Hockley.

On était au 1er mai. Malgré les nouvelles alarmistes que répandait chaque matin le Nagasaki Press, les officiers japonais en permission n'avaient pas encore reçu l'ordre de rallier Sasebo.

A la porte du jardin, le marquis Yorisaka vint accueillir ses hôtes. Il portait, comme toujours, son uniforme noir à galons d'or. Mrs. Hockley, favorablement impressionnée, observa qu'il n'y avait aucune différence entre cet uniforme et celui des officiers de la grande marine américaine. Le marquis Yorisaka s'en déclara confus et orgueilleux.

Dans la villa, le salon Louis XV avait un air de gala. Les vases de Sèvres débordaient de fleurs, et le chevalet qui portait le tableau était élégamment drapé de satin liberty. La marquise Mitsouko, en robe de guipure molle, fit la révérence à sa visiteuse, et, pour lui mieux faire honneur, ne voulut parler qu'anglais.

—Le maître me pardonnera, si je suis aujourd'hui infidèle à sa belle langue française. Mais je suis sûre qu'à bord de l'Yseult, lui-même a la galanterie de parler comme vous, madame!

Charmée, Mrs. Hockley ne marchanda ni les louanges, ni les compliments les plus directs. Réellement, la marquise Yorisaka était une enchanteresse! Et combien gracieuse, et combien jolie, et combien cultivée! Les vieux peuples d'Europe confinent leurs femmes dans la frivolité ou dans le ménage. Mais les nations jeunes ont d'autres idées et d'autres ambitions. Mrs. Hockley appréciait la supériorité de ses propres compatriotes sur les Européennes. Et elle se réjouissait de tout son cœur de voir les Japonaises marcher superbement sur les traces des Américaines.

—Vous savez l'anglais, le français, l'allemand peut-être?...

—Quelques mots...

—Le japonais naturellement. Le chinois aussi?

Ce fut le marquis Yorisaka qui répondit non.

—Vous avez reçu une instruction tout à fait occidentale! Êtes-vous allée à New-York?

La marquise Yorisaka n'y était point allée, mais le regrettait de toutes ses forces.

—Comme cette toilette parisienne vous sied parfaitement bien!... Et votre main est un bijou!

Felze, d'assez sombre humeur, ne disait mot. Et miss Vane, dédaigneuse, imitait son silence. Malgré l'empressement des maîtres de la maison, malgré la cordialité expansive de Mrs. Hockley, la réception se fût peut-être refroidie, si le commandant Herbert Fergan n'était arrivé fort à point. Le marquis Yorisaka lui marqua la plus grande amitié. Et Felze dut se dérider un peu pour n'être point impoli, car l'Anglais était en verve.

—Monsieur Felze,—avait-il dit tout d'abord,—vous souvenez-vous d'un passage de Thucydide qui est peut-être ce qu'il y a de plus profond dans la littérature psychologique de tous les pays et de tous les siècles? Excusez-moi de faire le pédant: nous autres Anglais sommes très forts en grec... C'est même cette force-là qui nous fait, dans la vie pratique, si piteusement inférieurs aux compatriotes de Mrs. Hockley... Or donc, l'an III de la 87e olympiade, au plus fort de la célèbre peste qui dévasta Athènes, Thucydide nous affirme qu'une véritable folie de plaisir s'abattit sur la ville pourtant pleine de deuils et d'agonies. Et il ne s'en étonne point d'ailleurs, et semble considérer la chose comme tout à fait naturelle,—selon l'instinct humain. Oui.—Eh bien! monsieur Felze, Thucydide n'a pas tort. Car ce matin, moi qui suis à Nagasaki comme les Athéniens d'alors étaient à Athènes, je veux dire sous la menace d'une mort inattendue et foudroyante, je me suis éveillé avec le désir de jouir très énergiquement de la vie!...

Jean-François Felze avait levé les sourcils:

—Vous êtes sous une menace de mort?

—Je suis sous la menace d'un boulet russe. Moi aussi je dois rejoindre bientôt le cuirassé du marquis Yorisaka. Et j'assisterai à la prochaine bataille. Magnifique spectacle, monsieur Felze, mais assez périlleux. Avez-vous quelquefois vu des combats de gladiateurs? Je vais en voir un. Aucune chose n'est plus excitante! Toutefois, petit inconvénient: il n'y a point de gradins autour du cirque, si bien que je suis forcé de descendre dans l'arène!

Il riait. Et le marquis Yorisaka, gladiateur débonnaire, riait avec lui, de la meilleure grâce du monde.

Herbert Fergan avait ensuite complimenté fort adroitement Mrs. Hockley sur son yacht. L'Américaine en était orgueilleuse, et se plaisait à entendre redire qu'elle possédait incontestablement le plus beau navire de plaisance qui existât. Toutefois, malgré la valeur d'un éloge décerné par un capitaine de vaisseau, aide de camp du roi d'Angleterre, Mrs. Hockley n'y prêta qu'une oreille distraite, et ne détourna point son attention de la marquise Yorisaka, qui l'occupait toute.

Assises toutes deux sur le sopha, et près l'une de l'autre, l'Américaine et la Japonaise faisaient maintenant figures d'amies intimes. Mrs. Hockley s'était emparée des mains de sa nouvelle amie, et lui parlant à voix confidentielle, l'interrogeait infatigablement sur son enfance, sa jeunesse, son mariage, ses goûts, ses plaisirs, ses lectures, ses idées religieuses et ses opinions philosophiques. Elle déployait dans cette inquisition toute l'exaspérante curiosité des femmes de sa race, lesquelles s'entraînent, dès qu'elles sont petites filles, au sport des questions innombrables et inutiles, des questions sans intérêt ni fin, et, toute leur vie, emmagasinent au fond de leurs cervelles mille et mille renseignements, mille et mille documents—laborieusement obtenus, laborieusement classés, rangés, étiquetés,—jamais assimilés, jamais compris...


Et Felze peignait, silencieux, enthousiasmé


Mais la marquise Yorisaka, inaccoutumée, supportait volontiers l'assaut indiscret de sa visiteuse. Complaisante, elle répondait à tout et ne se lassait point. Elle donnait à Mrs. Hockley, qui n'était certes point capable de s'en rendre compte, une bonne preuve de la docilité des femmes du Nippon. Et elle abandonnait avec une imperceptible coquetterie ses petits doigts d'ivoire soyeux à l'étreinte des blanches mains occidentales, jolies aussi, mais très grandes par comparaison...

Miss Vane, à l'autre bout du salon, avait découragé les attentions de Herbert Fergan et du marquis Yorisaka lui-même. Immobile et nonchalante au fond d'une bergère, elle jetait par intervalles un bref regard vers le sopha. Et Felze souriait, avec un peu d'ironie et un peu d'amertume.

On servait le thé. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et l'on apercevait, au-dessous d'un ciel pommelé, les montagnes en dents de scie qui bordent les deux rives du golfe, et au-dessous des montagnes, les cimetières verdoyants qui enserrent la ville brune et bleue. Il faisait doux, à cause du soleil encore haut qui tempérait la fraîcheur du printemps humide.

—Monsieur le marquis Yorisaka,—dit enfin Mrs. Hockley,—je sens que je suis prise d'une grande affection pour votre femme, et je désire nouer avec elle une intime amitié. Je crains en outre qu'après votre départ pour la guerre elle ne s'ennuie beaucoup, seule. Et j'espère que mes très fréquentes visites la distrairont. S'il le faut, je prolongerai le séjour ici de mon yacht. Mais je ne souffrirai pas qu'une femme aussi belle et aussi intéressante attende dans la tristesse le retour glorieux de son mari. François Felze a d'ailleurs l'ambition de peindre une seconde fois la marquise, dans une sorte de travesti, je crois. Je l'accompagnerai afin que les usages corrects soient respectés comme il est convenable. Et je ne quitterai Nagasaki qu'après votre victoire sur les sauvages russes.

Le marquis Yorisaka s'inclina fort bas. Et il allait répondre, quand la porte s'ouvrit devant un personnage qu'on n'attendait point.

C'était un officier de la marine japonaise, un officier en uniforme, pareil de la tête aux pieds au marquis Yorisaka: même âge, même grade et même allure. Les deux visages différaient cependant par un détail: le marquis Yorisaka portait la moustache, à l'européenne, et la lèvre du nouveau venu était rasée.

Il entra, et tout d'abord salua à l'ancienne mode, le corps plié en deux, les mains sur les genoux. Puis, marchant vers le marquis Yorisaka, il le salua particulièrement, avant de lui adresser, en langue japonaise, un compliment cérémonieux, auquel le marquis répondit avec beaucoup de déférence.

Le commandant Fergan, cependant, s'était approché de Jean-François Felze:

—Regardez bien, cher monsieur! Voici l'ancien Japon qui nous fait sa révérence!

Le marquis Yorisaka avait pris par la main son visiteur et se tournait vers l'assistance.

—J'ai l'honneur de vous présenter mon très noble camarade, le vicomte Hirata Takamori, lieutenant de vaisseau comme moi à bord du Nikkô... Soyez assez bons pour l'excuser, il ne sait pas l'anglais ... ni le français...

Tout le monde s'inclina. Le vicomte Hirata, une fois de plus, cassa d'un plongeon son échine raide. Puis ayant présenté quelques hommages courtois, mais brefs, à la marquise Yorisaka, qui les reçut demi-prosternée, il conduisit à part le marquis, et l'entretint assez longuement, sur un ton fort animé.

—J'ai connu ce vicomte Hirata au cours de la dernière campagne,—expliquait Fergan à Felze.—C'est un homme bien curieux, qui retarde tout juste de quarante ans sur son siècle. Et vous savez qu'au Japon quarante ans en valent quatre cents, dès qu'on a remonté plus haut que la révolution de 1868. Le vicomte Hirata est un fils de daïmio, comme notre hôte. Mais, tandis que les Yorisaka furent du clan Choshoû, originaire de l'île Hondo, les Hirata furent du clan Satsouma, originaire de l'île Kioushoû. Cela fait une prodigieuse différence. Les Choshoû ont été jadis des lettrés, des poètes et des artistes. Les Satsouma ont été seulement des guerriers. Quand vint cette fameuse révolution, que les Japonais appellent le Grand Changement, Satsouma et Choshoû prirent ensemble les armes pour le Mikado, contre le Shôgoun. Et leur victoire militaire amena leur désastre féodal, parce que le Mikado, débarrassé du Shôgoun, n'eut rien de plus pressé que l'abolition des clans, des daïmios et de leurs samouraïs. Choshoû se résigna tout de suite au nouvel ordre de choses. Satsouma ne se résigna pas. Les parents du marquis Yorisaka se modernisèrent en un clin d'œil, et l'empereur n'a pas eu, dans la réorganisation de l'Empire, d'auxiliaires plus dociles et plus intelligents. Les parents du vicomte Hirata s'enfermèrent neuf ans dans leurs tanières de Kagoshima, et, quand ils en sortirent, le 17 février 1877, ce fut pour se ruer, sabre au poing, contre les troupes impériales, à la suite du vieux chef rebelle Saïgo. Ils furent vaincus. Tous moururent... Oui, monsieur Felze, le propre père de l'officier que voilà fut tué en se battant contre l'empereur, l'empereur qui règne aujourd'hui! Et j'ai tout lieu de croire que le vicomte Hirata Takamori professe exactement les mêmes opinions que tous ses ancêtres!...

La chose comique, c'est qu'il n'en est pas moins un excellent officier, fort au courant des armes les plus récentes. A bord du Nikkô, il est chargé des machines électriques, et peu d'ingénieurs européens le vaudraient...

A cet instant, le marquis Yorisaka, qui avait écouté en silence le discours japonais du vicomte Hirata Takamori, se retourna vers ses hôtes:

—Mon très noble camarade m'informe que nous serons tous deux ... (il se reprit en regardant Fergan) ... tous trois ... rappelés demain à Sasebo...

Un silence brusque tomba. Jean-François Felze regarda vers le sopha. La marquise Yorisaka, tressaillant sans doute, avait ôté ses mains des mains de Mrs. Hockley.

Puis, Herbert Fergan, le premier, parla:

—Que vous disais-je tout à l'heure à propos de Thucydide, monsieur Felze!... Quoi qu'il m'arrive en cette aventure, je serai content de partager sur le Nikkô le sort de la belle œuvre que voici...

Il montrait le portrait, dont Mrs. Hockley n'avait point encore songé à remarquer la présence. Ainsi rappelée au prétexte réel de la réception, l'Américaine se leva, et vint considérer l'image de son amie japonaise.

Le vicomte Hirata, à quatre pas de là, avait aperçu le tableau. Ses yeux comparèrent rapidement le visage asiatique peint sur la toile au visage occidental de Mrs. Hockley, qui s'était approchée pour mieux voir. Et, parlant à mi-voix, il prononça quelques mots nippons que le commandant Fergan fut seul à surprendre.

—C'est un jugement artistique?—questionna Felze, curieux.

—Non, cher monsieur! Un bon Satsouma prononce rarement des jugements artistiques... Le vicomte Hirata n'a émis qu'une opinion ethnologique, assez savoureuse d'ailleurs. Voici la traduction de ses paroles: «Notre peau est jaune, la leur est blanche; l'or est plus précieux que l'argent[1]