[1] Avant le commandant Herbert Fergan, M. André Bellessort entendit un samouraï de Kagoshima prononcer une phrase toute pareille.—C. F.
XIV
La chambre de Mrs. Hockley, à bord de l'Yseult, avait été copiée sur celle de S. M. l'Impératrice de Russie, à bord du Standardt. L'ameublement en était anglais, avec profusion de boiseries claires, de laqués vert d'eau et de marqueteries ton sur ton. Le lit de cuivre n'avait pour tous rideaux qu'une mousseline, brochée de grands iris. Le tapis était d'un feutre ras, cloué. Et des photographies tenaient lieu d'objets d'art. Mrs. Hockley, à cette exacte imitation d'une souveraine austère dans ses goûts, trouvait la double satisfaction de sa vanité démocratique et de son instinct du confort. Le luxe véritable, le luxe des ors, des marbres, des tableaux de maîtres, des statues antiques, on le prodiguait orgueilleusement dans les salons et dans les halls. Mais aux appartements intimes s'adaptait mieux la moelleuse simplicité des capitonnages britanniques.
Minuit venait de sonner.
Étendue sur le lit, un coude contre l'oreiller et la joue dans la main, Mrs. Hockley, seulement vêtue de ses bagues et d'une chemise de surah noir, beaucoup plus transparente qu'une dentelle, écoutait miss Elsa Vane lui faire à haute voix la lecture du soir.
Miss Elsa Vane, lectrice correcte, était assise sur une chaise à dossier droit, et n'avait point quitté sa robe de dîner, robe, d'ailleurs, plus indécente, en sa qualité de robe, que la chemise de Mrs. Hockley, en sa qualité de chemise,—la différence en était du dégrafé au nu,—mais, tout de même, robe. Et l'habit faisant, comme chacun le sait, le moine, miss Vane corrigeait, par son vêtement et par son attitude, ce que Mrs. Hockley pouvait avoir d'un peu hardi dans son attitude et dans son vêtement.
Tel était d'ailleurs le cérémonial de chaque soirée. Mrs. Hockley n'en changeait point, détestant toute infraction au protocole.
Et miss Vane lisait, ce soir-là, le chapitre onze du volume dont elle avait lu, la veille, le chapitre dix.
La voix légèrement nasillarde, comme sont toutes les voix yankees, mais bien timbrée, et très grave pour un timbre de jeune fille, achevait en scandant les mots:
—«Et cependant—étrange contradiction pour ceux qui croient au temps—l'histoire géologique nous montre que la vie n'est qu'un court épisode entre deux éternités de mort, et que, dans cet épisode même, la pensée consciente n'a duré et ne durera qu'un moment. La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit.
«Mais c'est cet éclair qui est tout.»
—M. Poincaré,—prononça Mrs. Hockley,—est un original écrivain.
Miss Vane, fatiguée, buvait la traditionnelle citronnade, lemonsquash, préparée d'avance.
—Original,—répéta Mrs. Hockley.—Philosophique assurément. Un peu superficiel, ne trouvez-vous pas? Trop français et dépourvu de la profondeur allemande...
—Oui,—dit miss Vane,—les Allemands adaptent à chaque sujet une langue particulière qu'il est agréable de connaître et de comprendre, parce qu'elle fixe notre esprit. M. Poincaré parle la langue de tout le monde. Et il y a là une frivole tendance.
Mrs. Hockley, nonchalamment, se renversait sur le dos et prenait un de ses genoux entre ses mains jointes:
—Frivole, en vérité. Vous avez raison, Elsa. En outre, cette langue vulgaire crée un danger d'athéisme. Il est impropre que le peuple sans instruction lise tels livres qui lui paraîtraient irréligieux.
—Vous pensez que réellement ces livres ne sont pas irréligieux?
—Certes. Je pense. Ils ne sont clairement qu'une paradoxale spéculation. Ils n'ébranlent aucune foi.
Les mains jointes sur le genou glissèrent le long de la jambe, et saisirent, au bas de la chemise légèrement retroussée, la cheville découverte. Mrs. Hockley, dans cette attitude nouvelle, entreprit de compléter sa pensée:
—La Sainte Bible...
Mais deux coups frappés à la porte interrompirent cet exorde.
—Est-ce François?
—C'est moi,—dit Felze.
Il entra, et regarda les deux femmes: miss Vane toujours assise, et son livre près d'elle,—Mrs. Hockley couchée sur le dos et ses mains, nouées l'une à l'autre, serrant maintenant son pied nu.
—Vous parliez théologie, si j'ai bien entendu?
Il prononça le mot «théologie», avec tout le respect convenable.
—Non théologie, mais philosophie; à cause de ce livre-ci...
Pour désigner du doigt le livre en question, Mrs. Hockley avait lâché son pied. Et la jambe soudain libre, glissa sur le lit et s'allongea très blanche hors de la chemise noire.
Felze considéra un instant cette jambe, puis détourna ses yeux vers le volume encore ouvert:
—Peste!—dit-il,—vous avez des lectures hautaines.
Il se pencha, lut à mi-voix:
—«La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit. Mais c'est cet éclair qui est tout...» Tiens! je répéterai cette affirmation à un Chinois que je sais, et qui l'approuvera... Mais j'y songe: c'est contre ce terrible Poincaré que vous appeliez la Sainte Bible à votre secours?
Mrs. Hockley, dédaigneuse, agita lentement, de droite à gauche, sa main scintillante de diamants.
—Cela eût été superflu. Et, d'ailleurs, ce Poincaré n'est pas terrible. Miss Vane, tout à l'heure, l'a raisonnablement estimé frivole.
Felze écarquilla les yeux, mais se souvint à temps d'une parole récemment entendue sous la lumière philosophique de neuf lanternes violettes: «Il convient d'écouter les femmes et de ne pas leur répondre.» Et Felze ne répondit pas.
Mrs. Hockley l'interrogeait déjà:
—Avez-vous été à la gare?
—Oui. Et j'ai fait vos adieux au marquis Yorisaka.
—Il est donc parti. Le commandant anglais est-il parti également?
—Oui. Et le vicomte Hirata Takamori avec eux.
—Ce vicomte Hirata ne m'intéresse pas parce que je le crois peu civilisé. Mais dites-moi: avez-vous vu la marquise?
—Non.
—Elle n'était donc pas à la gare... Il me paraît ainsi qu'elle n'est point amoureuse de son mari; ne vous paraît-il pas?
—Je suis plus lent que vous à apprécier.
—Je saurai d'ailleurs ses réels sentiments. Quel jour avez-vous l'intention de commencer le portrait en travesti?
—Demain ou après. Rien ne me presse. Mais ne pensez-vous pas que ce mot «travesti» est plutôt désobligeant pour la marquise Yorisaka, quand vous l'appliquez au costume national des femmes du Japon?
—Pourquoi désobligeant? puisque la marquise ne porte plus ce costume national? Vous êtes sans cesse comique. Ah!... je vous prie: quelle a été votre fantaisie de ne pas rentrer à bord pour dîner? Vous êtes bien entendu tout à fait libre. Mais j'ai reçu votre billet étonnamment tard.
Felze allongea les lèvres:
—Quelle a été ma fantaisie? Je ne sais pas. La gare est très éloignée. Quand le train fut parti, le soleil allait se coucher. J'ai traversé la moitié de la ville. Les rues, sous le ciel lilas, luisaient comme pavées d'améthystes. Je n'ai pas eu le courage de continuer mon chemin. Je me suis arrêté pour mieux voir. Et quand le dernier reflet fut épanoui, je me suis senti tout d'un coup si las et si triste, que j'ai mieux aimé ne pas vous infliger ma présence.
Mrs. Hockley, attentive, avait soulevé sa tête blonde au-dessus de l'oreiller ajouré.
—Oh!—dit-elle, frappée.—Vous parlez avec une extraordinaire poésie...
Elle se tut, cherchant peut-être à se représenter la vision des rues bariolées par le crépuscule, et n'y parvenant probablement pas. Puis, se renversant de nouveau:
—Mais ensuite, qu'avez-vous fait?
—J'ai été saluer mon ami chinois Tcheou-Pé-i.
—Combien étrange le plaisir que vous trouvez à fréquenter chez cet homme ridicule... Avez-vous, ce soir, fumé l'opium?
—Non.
—Pourquoi?
—Parce que ... parce que j'avais l'intention de rentrer ici, tôt...
Il attachait maintenant sur elle un regard insistant. Elle rit brusquement:
—Miss Vane, je trouve qu'il entre par ce sabord une odeur très japonaise... Et je sais que vous n'aimez pas... Voulez-vous prendre le vaporisateur?... Oui, vaporisez partout, je vous prie, et aussi sur le lit ... et sur moi...
Miss Vane obéissante et silencieuse pressait le petit piston du flacon d'or. Sous la caresse fraîche du parfum, Mrs. Hockley avait raidi et cambré tout son corps, et les pointes de ses seins tendaient le surah transparent.
Felze passa deux fois sa main sur son front, puis ferma les yeux. Le rire de Mrs. Hockley résonna de nouveau très clair.
—C'est assez... Remettez le vaporisateur, Elsa. Je suis présentement tout à fait bien. Quelle heure est-il?
—Minuit et demi.
—Je pense que vous souhaitez tous deux aller dormir.
Il n'y eut point de réponse. Miss Vane rangeait avec lenteur le flacon d'or sur son étagère. Felze, immobile, n'avait pas rouvert les yeux.
—Oui!—trancha soudain Mrs. Hockley.—Vous devez être fatigués. Bonsoir!...
L'un après l'autre, ils s'approchèrent du lit, docilement. Mrs. Hockley leur tendit sa main droite ouverte. Miss Vane, d'un geste inattendu, baisa la paume de cette main. Felze ne fit qu'en effleurer le bout des ongles.
—Bonsoir!—répéta Mrs. Hockley.
A la porte, Felze s'effaçait pour laisser passer la jeune fille.
—François!—appela Mrs. Hockley, soudain.—Restez un moment, vous seul...
Miss Vane était dehors. Elle poussa la porte d'une main sans doute maladroite, car le pêne craqua presque violemment.
Felze, demeuré comme on l'y conviait, avança de trois pas. Et la lumière rose des lampes électriques éclaira son visage un peu pâli.
Mrs. Hockley souriait:
—Réellement, j'ai un remords de vous retenir quand vous êtes à ce point épuisé... Il vaudrait mieux que vous alliez vous coucher, comme a fait miss Vane...
Il était tout près du lit. Il s'agenouilla, prit la main pendante, et, passionnément, appuya sa bouche sur la chair du bras tiède:
—O Betsy! ce soir par exception, daignerez-vous ne pas me faire trop souffrir?
Elle pencha sa tête vers lui:
—Êtes-vous bien certain que vous n'aimeriez pas davantage rentrer dans votre chambre et faire une peinture de ces rues, telles des améthystes?... Non?...
XV
Mrs. Hockley, dès le lendemain, accompagna Jean-François Felze chez la marquise Yorisaka. Ou plutôt, elle l'y conduisit.
A son habitude, la marquise Yorisaka reçut ses visiteurs le plus aimablement du monde. Mais le but officiel de la visite fut manqué: il ne put être question de commencer le portrait «en travesti». La marquise, quoique bien avertie, se présenta vêtue de sa plus jolie robe parisienne. Et quand Felze lui fit le reproche, et réclama la toilette japonaise promise, il lui fut répondu qu'au dernier moment, on avait manqué du courage nécessaire pour endosser une vieille défroque.
—Je suis d'ailleurs heureuse de ce courage qui vous a manqué,—approuva Mrs. Hockley,—parce que vous êtes assurément beaucoup plus séduisante dans ce tea-gown.
Sur quoi, deux heures coulèrent en bavardages. Mrs. Hockley prenait un plaisir extrême à entendre des paroles anglaises sortir de la bouche étroite et fardée d'une dame asiatique. Et la marquise Yorisaka se prêtait aux effusions de sa nouvelle amie avec un singulier mélange de complaisance et de coquetterie.
Felze, maussade, n'ajouta que des monosyllabes à la conversation. Mais quand vint l'heure de se retirer, il insista pour un prochain rendez-vous, qui serait, cette fois, une véritable séance de pose.
On était au mercredi 3 mai. Le prochain rendez-vous fut donné pour le vendredi 5. Mais il en fut de ce jour-là comme de l'avant-veille. La marquise Yorisaka, le matin même, avait reçu, par le paquebot de France, un envoi de son couturier favori. Et naturellement, elle ne résista pas au plaisir de montrer à Mrs. Hockley «la dernière création de la rue de la Paix».
—Je pense—dit Mrs. Hockley—qu'aucune femme à Paris ou à New-York n'est dans cette dernière création aussi gracieuse que vous êtes.
Felze, deux fois déçu, ne souffla pas. Mais il fit si grise mine qu'à l'instant des adieux, la marquise Yorisaka le prit à part:
—Cher maître,—dit-elle en français,—je m'en veux vraiment de vous avoir encore manqué de parole... Je vois que vous êtes fâché contre moi. Si, si, je le vois, et vous avez raison, et j'ai tort... Mais je rachèterai ma faute. Écoutez: venez tout seul, comme vous veniez pour l'autre portrait... Venez demain. Et je vous jure que, cette fois, je poserai comme il vous plaira...
Mrs. Hockley s'avançait:
—Dites-vous un secret?
—Oh non! je faisais seulement mes excuses au maître, parce que je sens bien que jamais je n'oserais paraître devant vous dans une simple robe japonaise, très laide et qui vous déplairait. Alors, pour que le maître me pardonne, je lui offrais de poser tout de même devant lui comme il le désire, mais un jour que vous ne seriez pas là, vous!...
—Demain, dit Felze.
Et il admira la diplomatie nipponne. Mrs. Hockley, très flattée, souriait:
—Oui. Cela est tout à fait bien. Car moi aussi, je préfère vous voir toujours avec des robes très belles. Le maître viendra donc ici demain, et je ne viendrai pas. Mais après-demain je viendrai et il ne viendra pas. Ainsi, les choses seront égales.
Elle réfléchit un instant:
—Je suis d'ailleurs persuadée que, malgré le costume barbare, la peinture sera parfaite, parce que le propre talent de François Felze est tourné vers les bizarreries.
Elle réfléchit encore:
—Seulement, est-il correct, et selon les coutumes de cette contrée, qu'un homme pénètre seul dans votre maison, tandis que votre mari est à la guerre?
—Bah!—fit la marquise Yorisaka, insouciante.
XVI
—Voulez-vous,—avait proposé la marquise Yorisaka, rougissant tout d'un coup sous son fard,—voulez-vous que je pose en véritable dame d'autrefois? Je le ferai pour que vous soyez content, et parce que vous m'avez promis de toujours garder ce portrait au fond de votre atelier, à Paris, et de ne jamais le montrer à personne... Oui: je songe qu'il y a ici un koto, et que je pourrais faire semblant d'en jouer, pendant que vous peindrez. Sur les kakemonos du temps jadis, les femmes de daïmios sont souvent représentées jouant ainsi du koto, car le koto était un instrument réputé très noble... Alors, si cela peut vous faire plaisir...
Coiffée en larges bandeaux lisses, et tout habillée d'un crêpe de Chine bleu sombre où se détachaient, hiératiques, les rosaces blanches du môn, la marquise Yorisaka, dans son salon parisien, entre le piano et la glace Pompadour, apparaissait semblable à quelqu'une de ces statues archaïques sans prix, que les empereurs des siècles légendaires firent sculpter pour l'ornement de leur palais d'or pur, et qui vieillissent aujourd'hui dans la galerie banale d'un musée d'Europe entre un rideau de coton rouge et trois murs de plâtre peint.
Et Felze peignait, silencieux, enthousiaste.
Le modèle avait pris la pose et la gardait avec l'immobilité asiatique. Les genoux reposaient sur un coussin de velours, la robe évasée s'épanouissait autour des jambes repliées à plat, et, hors de la manche large comme une jupe, une main nue, armée de l'ongle d'ivoire, touchait les cordes du koto.
—N'êtes-vous pas lasse?—avait demandé Felze au bout d'une longue demi-heure.
—Non. Autrefois, nous avions l'habitude de rester agenouillées ainsi, indéfiniment...
Il continuait de peindre et son ardeur première ne se ralentissait pas. Dans cette demi-heure, une ébauche était née, très belle.
—Vous devriez,—dit-il soudain,—jouer tout de bon, et non faire semblant. J'ai besoin que vous jouiez, pour l'expression de votre visage...
Elle tressaillit:
—Je ne sais pas jouer du koto.
Mais il la regarda:
—En vérité, quand on s'agenouille si bien sur un coussin d'Osaka, je ne crois pas qu'on puisse ne pas savoir jouer du koto...
Elle rougit encore, et baissa les yeux. Puis, cédant au pouvoir magnétique de cette volonté qu'elle subissait, elle pinça doucement les cordes sonores. Une harmonie bizarre s'égrena.
Felze, les sourcils froncés, la lèvre sèche, poussait avec une sorte de violence son pinceau sur la toile déjà lumineuse. Et l'esquisse semblait prendre vie sous ce pinceau magicien.
A présent, le koto vibrait plus fort. La main enhardie se laissait aller à l'ardeur du rythme mystérieux, très différent de tous les rythmes que connaît l'Europe. Et le visage penché revêtait peu à peu l'inquiétant sourire des idoles contemplatives que le Japon ancien sculptait dans l'ivoire ou le jade.
—Chantez!—ordonna brusquement le peintre.
Docile, la bouche étroite et fardée chanta. Ce fut un chant presque indistinct, une sorte de mélopée qui commençait et s'achevait en murmure. Le koto prolongeait ses notes assourdies, soulignant parfois, d'un trait plus aigu, d'incompréhensibles syllabes. Plusieurs minutes, l'étrange musique dura. Puis la musicienne se tut, et il sembla qu'elle était épuisée.
Felze, sans lever la tête, interrogea presque à voix basse:
—Où avez-vous appris cela?
La réponse vint comme du fond d'un rêve:
—Là-bas ... quand j'étais petite, petite ... dans le vieux château de Hôki, où je suis née... Chaque matin d'hiver, avant l'aube, dès que les servantes avaient ouvert les shôdji[1], dès que le vent glacé de la montagne m'avait secouée de mon sommeil et chassée du petit matelas très mince qui était mon lit, on m'apportait le koto d'étude, et je jouais, agenouillée, jusqu'après le lever du soleil. Et alors, je descendais pieds nus dans la grande cour souvent blanche de neige, et je regardais mes frères s'exercer à l'escrime du sabre, et je m'exerçais, moi, à l'escrime de la hallebarde, car la règle l'ordonnait ainsi. Les longues lames de bambou claquaient en se heurtant. Il fallait endurer en silence les coups cinglants aux bras et aux mains, et la morsure de la neige aux jambes... Quand la leçon était prise, les servantes m'habillaient en cérémonie, et j'allais d'abord me prosterner devant mon père, que je trouvais toujours dans l'appartement des femmes... Il m'emmenait alors avec lui recevoir le salut des samouraïs, des valets d'armes et des autres domestiques. Les belles robes de soie traînaient leurs plis, les fourreaux laqués des sabres froissaient les fourreaux laqués des poignards. Et je souhaitais dans mon cœur que tout demeurât pareil pendant un millier d'années...
Le pinceau s'était arrêté, et le peintre immobile avait fermé les yeux pour mieux entendre.
—Et je souhaitais dans mon cœur mourir mille fois, plutôt que vivre une vie étrangère ou différente. Mais plus vite que le mont Foudji ne change de couleur au crépuscule, toute la surface de la terre a été métamorphosée. Et je ne suis pas morte...
Les doigts songeurs griffèrent les cordes du koto. Des sons s'éveillèrent, mélancoliques. La voix menue répétait, comme un refrain de chanson:
—Je ne suis pas morte ... pas morte ... pas morte... Et la vie nouvelle m'a enveloppée, comme les filets des oiseleurs enveloppent les faisans pris au piège... Les faisans pris au piège, et trop longtemps gardés dans des cages étroites, ne savent plus ouvrir leurs ailes, et oublient l'ancienne liberté...
Le koto pleurait à petit bruit.
—Dans ma cage à moi, où m'ont enfermée beaucoup d'oiseleurs très habiles et très sages, j'ai peur d'oublier aussi, peu à peu, la vie ancienne... Déjà je ne me souviens plus des préceptes que j'ai jadis appris dans les Livres classiques et dans les Livres Sacrés[2]. Et parfois, oh! parfois, je n'ai plus envie de m'en souvenir...
Le koto jeta trois notes pareilles à des cris.
—... Je n'ai plus envie. Et puis ... je ne sais plus, je ne sais plus ... peut-être dois-je oublier? Les préceptes qu'on m'apprend aujourd'hui sont autres... Comment goûterais-je le riz brûlant, en gardant sur ma langue la saveur du poisson cru?... Je crois que je dois oublier...
La main avait lâché les cordes, et retombait muette dans les plis de la manche de soie.
—... A Hôki, la neige de la grande cour était très froide à mes pieds nus, et les sabres de bambou très douloureux à mes bras tendres... Maintenant, il n'y a plus de sabres ni de neige. Et les servantes n'ouvrent plus les shôdji de ma chambre avant que le soleil chaud m'ait réveillée...
Un éclat de rire inattendu résonna, grêle comme le tintement d'un verre fêlé.
—... Il est certainement meilleur d'oublier ... d'oublier tout. J'oublierai... Ho!...
Le koto, frappé du pied, par mégarde, avait résonné comme un gong.
La marquise Yorisaka ne retira pas son pied tout de suite. Ses yeux égarés continuaient de regarder on ne savait où, dans le vide. Et elle demeurait immobile comme une statue agenouillée. A la fin, d'un geste de migraine, elle appuya ses deux pouces sur ses tempes. Puis elle se reprit à rire, plus doucement.
—Hé!—dit-elle,—il me semble que je vous ai ennuyé par beaucoup de bavardages très sots...
Jean-François Felze s'était remis à peindre. Il ne répondit point.
—Oui,—dit encore la marquise Yorisaka,—j'ai parlé sans écouter mes paroles. Je vous prie de me pardonner. Les femmes sont souvent tout à fait déraisonnables.
Elle effleurait de l'ongle le koto.
—C'est cette vieille, vieille musique qui a troublé ma tête... Il ne faudra rien répéter à personne, n'est-ce pas, jamais? Parce que c'est une chose honteuse de dire des folies...
Felze peignait toujours en silence.
—Vous ne répéterez pas, je le sais. Votre amie, Mrs. Hockley, serait fâchée. Et je crois qu'elle me mépriserait. Elle est tellement charmante! Je l'admire! et je voudrais lui ressembler...
Felze recula de deux pas, et tendit vers la toile son pinceau victorieux. Le portrait, quoique inachevé, vivait maintenant, vivait d'une vie personnelle et puissante. Et les yeux de ce portrait,—des yeux d'Extrême-Asie, profonds, secrets, obscurs,—fixaient sur la marquise Yorisaka, admiratrice de Mrs. Hockley, une regard d'ironie singulière.
[1] Shôdji, cloisons mobiles faites d'un cadre tendu de papier épais.
[2] Livres chinois qui étaient autrefois la base de l'éducation japonaise.
XVII
—Est-il réellement incorrect que vous veniez à ce garden-party que je veux donner sur le yacht?—avait demandé Mrs. Hockley.
—Oh! si peu! et je désire tellement y venir!—avait répondu la marquise Yorisaka.
Elle y était donc venue.
Partout où s'arrêtait Mrs. Hockley, au cours de ses voyages sur mer, une fête sensationnelle était de rigueur à bord de l'Yseult. Y étaient conviés, selon le cas, les corps diplomatiques ou consulaires, les colonies étrangères, tant européennes qu'américaines, et le beau monde du cru, quand beau monde il y avait. A Nagasaki, les Japonais des hautes classes n'abondent point. La ville est une ancienne cité shôgounale. Elle n'a jamais eu d'aristocratie de terroir. Elle n'est peuplée que de petites gens, boutiquiers, artisans, bourgeois sans importance. Les Occidentaux qui habitent la Concession ne fréquentent guère cette plèbe indigène, dont ils diffèrent par l'éducation autant que par la race. Si bien qu'au garden-party donné par Mrs. Hockley, le gouverneur et le commandant de l'arsenal s'étant excusés pour raisons d'ordre militaire, la seule marquise Yorisaka composa tout l'élément nippon.
Elle n'en fut naturellement que plus remarquée.
Le pont supérieur de l'Yseult, le spardeck,—qui régnait du mât avant au mât arrière, et faisait terrasse au-dessus des appartements de réception, avait été transformé en jardin véritable, avec parterres, pelouses et grand bosquet de cerisiers en fleurs. Cent ouvriers, de ces ouvriers japonais dont chacun vaut six des nôtres par l'adresse délicate et l'ingéniosité, avaient travaillé toute une nuit à cette création champêtre qui semblait tenir de la magie. Rien n'y manquait, pas même le miroir d'eau, un lac en miniature, avec rives de marbre, rocailles, lotus, et monstrueux cyprins d'Extrême-Asie, cornus, barbus, chevelus. Vers la poupe du navire, une estrade de gazon surélevait l'orchestre et le corps de ballet: douze géishas en robes sombres, qui jouaient du tambourin ou de ce rebec nippon qu'on appelle shamicen; et huit maïkos, brillantes comme des arcs-en-ciel, qui dansaient, l'une après l'autre ou par groupes, les pas pittoresques et charmants du vieux Japon.
La marquise Yorisaka, en face de cette exposition délicate de l'élégance et de la grâce nationales, montrait une robe de satin liberty, incrustée de guipure de Venise, et quatre plumes d'autruche sur une immense cloche en paille d'Italie.
Les invités de Mrs. Hockley encombrèrent bientôt tout ce jardin miraculeux d'une foule admirative, mais bruyante. C'était une foule principalement américaine. Et même au Japon, dans la propre patrie de la politesse et des raffinements, l'Américain demeure ce qu'il est partout: un barbare assez brutal. Les hôtes de l'Yseult piétinèrent les plates-bandes et cassèrent par divertissement les basses branches des arbres fleuris. Après quoi, ayant donné deux coups d'œil aux danseuses, pareilles, sur le gazon de leur estrade, à de grands papillons multicolores, ils se hâtèrent de descendre aux appartements du yacht et commencèrent d'assaillir la salle à manger, où était le buffet.
Après quoi, ayant donné deux coups d'œil aux danseuses...
Moins pressés toutefois, moins affamés peut-être, quelques groupes s'attardèrent sous l'ombre rose des cerisiers, en face des géishas et des maïkos. C'étaient les Européens, et l'élite civilisée des Yankees, les Yankees de Boston ou de New-Orleans. Sans trop s'émerveiller du spectacle et du concert l'un comme l'autre familiers à tous les yeux et à toutes les oreilles d'Extrême-Orient, ces gens moins primitifs marquèrent une attention courtoise aux réjouissances offertes et firent à la maîtresse du lieu la cour qu'ils lui devaient. Mrs. Hockley s'était assise sur l'herbe, et signalait à chacun le contraste bizare et féerique du jardin suspendu au-dessus des vagues et du paysage maritime qui l'enveloppait. Felze avait imaginé cela.
—J'ai pensé que ce serait une très curieuse chose—disait Mrs. Hockley.—Il faut regarder en se plaçant ici, afin d'apercevoir l'horizon juste entre ces deux massifs de verdure.
La marquise Yorisaka, pour regarder comme il fallait, se penchait sur l'épaule de son amie. Un peu effarée par le bruit et la cohue, elle avait d'instinct cherché refuge auprès de la seule femme qui ne fût pas pour elle une inconnue. Mrs. Hockley, d'ailleurs, goûtait le plaisir de montrer à ses hôtes une marquise japonaise habillée en Parisienne. Et elle ne manqua point de faire autant de présentations qu'elle put. Mais, pour beaucoup de personnes qui étaient là,—touristes, négociants, industriels,—la différence était médiocre entre les deux termes: «japonais» et «sauvage». Force gens d'Amérique et même d'Allemagne ou d'Angleterre, que Mrs. Hockley avait conduits, et non sans orgueil, devant l'héritière des antiques daïmios de Hôki, la traitèrent plutôt en bête curieuse qu'en femme du monde.
Il y eut toutefois des exceptions.
Il y en eut même une dont la marquise Yorisaka sembla flattée.
Trois jours plus tôt, un visiteur avait franchi la coupée de l'Yseult, sollicitant l'honneur d'être admis auprès du maître Jean-François Felze. Le cas était fréquent. Nombre d'étrangers souhaitaient connaître l'illustre ami de Mrs. Hockley. Et Mrs. Hockley tirait vanité de ces hommages qu'elle obligeait Felze d'accueillir, et dont elle prenait sa part quand le peintre, toujours soucieux d'abréger les entrevues, se débarrassait de ses admirateurs en leur offrant de les introduire auprès de la propriétaire du yacht, ce qu'ils ne pouvaient manquer d'accepter.
Toutes sortes de gens se présentaient ainsi, simples curieux le plus souvent. Mais cette fois, le personnage s'était révélé d'importance. Il n'était rien de moins qu'un gentilhomme italien de fort bonne race, le prince Federico Alghero, des Alghero de Gênes. Et Mrs. Hockley, grande liseuse du Gotha, n'ignorait point que les princes Alghero comptent authentiquement trois doges dans leurs ancêtres. Elle apprécia comme il convenait un seigneur de si haut lignage, d'autant que le prince Federico se trouva par surcroît être un homme de la meilleure mine et de la plus irréprochable distinction.
Invité au garden-party, il s'y était rendu. Nommé à la marquise Yorisaka, il s'inclina devant elle comme il eût fait devant la plus noble des dames d'Italie, et, très cérémonieusement, lui baisa la main.
J'arrive de Tôkiô,—dit-il.—Et j'ai eu l'honneur d'entendre parler de vous, Madame, il y a quinze jours, à la fête des Fleurs de Cerisiers, chez Sa Majesté l'Impératrice.
Son anglais était très pur. Mais ayant bientôt découvert que la marquise savait le français, ce fut en français qu'il poursuivit:
—Je suis sûr, Madame, que vous aimez mieux parler français qu'anglais ... et vous aimeriez mieux encore parler italien.
—Pourquoi?
—Parce que chaque nation préfère parler sa langue propre, celle qui a été formée naturellement à l'image de son caractère et de son génie. Il y a une si grande différence entre la nation japonaise et l'anglaise, que vous devez faire un effort certain pour traduire en anglais votre pensée nipponne. L'effort est moindre pour une traduction française. Il n'existerait presque pas pour une traduction italienne, parce que l'Italie et le Japon se ressemblent beaucoup.
—Beaucoup?
—Oui. Vous êtes comme nous, braves, courtois, chevaleresques et subtils. En outre, vos poètes et les nôtres ont chanté le même amour, héroïque et délicat.
La marquise Yorisaka souriait, silencieuse.
—Oh!—dit le prince Alghero,—je sais à quoi vous songez ... et vous avez raison: il est bien vrai que nos poètes à nous ont chanté surtout la passion des amoureux pour les amoureuses, et les vôtres, selon la coutume d'Asie, la passion des amoureuses pour les amoureux. Mais quoi? cela prouve seulement que chez vous et chez nous, ce ne sont point les mêmes épaules qui portent l'inutile fardeau de la pudeur...
Il appuyait sur les yeux de la marquise le regard de ses yeux à lui, des yeux italiens, d'une douceur chaude:
—Il serait très amusant, à cause de cela, qu'une Japonaise daignât se laisser aimer par un Italien...
Et il commença de flirter, assez adroitement.
Le gros des invités se répandait à présent par tout le yacht, et visitait jusqu'aux cabines, avec ce fabuleux sans gêne des gens qui ne sont point marins, et n'arrivent jamais à se persuader qu'un navire est une habitation privée, dont certains logis sont intimes à l'égal d'un cabinet de toilette ou d'une chambre à coucher.
Felze, qui abominait ces invasions, s'était, dès le premier assaut, claquemuré chez lui. Et là, verrou bien tiré, il avait ouvert le carton mystérieux qui cachait à tous les yeux profanes le portrait, maintenant achevé, d'une marquise Yorisaka vêtue en princesse japonaise du temps jadis. Et, contemplant cette marquise-là, il se consolait de ne point voir l'autre, la marquise Yorisaka déguisée en femme d'Occident.
Dans l'un des salons, plusieurs tables avaient été disposées. Le bridge et le poker avaient réuni leurs fidèles. On joue beaucoup dans la Concession de Nagasaki, comme on joue dans la Concession de Shanghaï, comme on joue dans celle de Yokohama ou dans celle de Kôbé, comme on joue généralement partout dans cet Extrême-Orient où les Européens s'enrichissent et s'ennuient. La partie était assez forte. Des femmes, des jeunes filles mêmes, mêlées aux hommes, la renchérissaient, relançant et contrant sans mesure ni prudence. Et l'or et les billets couraient sur le tapis.
Mrs. Hockley cependant avait quitté sa pelouse de gazon et guidait vers le buffet ceux de ses hôtes qui n'avaient point voulu se séparer d'elle. La marquise Yorisaka accepta le bras du prince Alghero.
—Vraiment,—disait le prince,—je suis impardonnable. Vous devez mourir de soif, Madame... Mais, à bavarder avec vous, j'oubliais absolument l'heure...
Il pressait doucement contre lui la main toute petite qui s'était posée sur son bras.
Apprivoisée, la marquise Yorisaka riait, non sans coquetterie.
Un maître d'hôtel s'était approché.
—Une coupe de champagne?—proposa le prince.
—Oui, s'il vous plaît... Mais plutôt un grand verre, avec de l'eau ... beaucoup d'eau ... et de la glace...
Il alla faire lui-même le mélange. Elle goûta:
—Hé!... mais ... vous n'avez point mis d'eau du tout.
—Si!... mais un peu seulement... Mrs. Hockley n'a pas permis davantage. Et puis, Madame, une Européenne comme vous ne va pas faire ici la Japonaise, et réclamer de l'eau ou du thé!...
Elle rit encore, et but. Le prince, sournoisement, avait ajouté du whisky au champagne.
Mrs. Hockley s'approchait:
—Mitsouko, petite chérie, je suis si heureuse que vous soyez ici! N'a-t-elle pas bien fait,—Mrs. Hockley en prenait à témoin le prince Alghero—n'a-t-elle pas bien fait de mettre dehors les absurdes vieilles règles de cette contrée, et devenir au garden-party, comme si le marquis eût été là pour l'amener?
Le prince approuvait. Il questionna toutefois:
—Le marquis Yorisaka est à la guerre?
—Oui. A Sasebo. Il reviendra bientôt glorieux, et je dis qu'alors il sera content d'apprendre qu'en son absence, sa femme a mené la libre et joyeuse vie d'une femme d'Amérique ou d'Europe. Oui, il sera content, parce qu'il est un homme très civilisé. Et je désire boire immédiatement à ses succès contre les barbares Russes!
On passait des cocktails au gingembre. La marquise Yorisaka dut en prendre un de la main de Mrs. Hockley.
Le prince Alghero avait repris contre son bras la petite main dégantée.
—Assurément,—dit-il,—un officier qui a le bonheur de se battre ne souffrirait pas que sa femme fût triste pendant que lui-même gagne des batailles...
—Cela est très bien dit!—affirma Mrs Hockley.
Et elle fit apporter d'autres cocktails.
Un peu plus tard, la marquise Yorisaka, toujours accaparée par le prince Alghero, entra au salon de jeu.
Depuis un temps, elle marchait dans une sorte d'étourdissement. Elle avait très chaud, et ses tempes battaient comme d'une fièvre singulière. Une gaîté sans cause était en elle, et jaillissait parfois en rires imprévus. A présent, quand elle sentait contre sa main nue la pression câline du bras où elle s'appuyait, elle y répondait complaisamment des doigts et de la paume.
Les dames japonaises goûtent quelquefois au saké national. Mais le saké est une liqueur si douce qu'on la boit comme nous buvons le vin sucré, à pleins bols et brûlante, et qu'un homme en avale volontiers deux ou trois douzaines de coupes en une seule nuit. Les cocktails yankees sont d'humeur moins bénigne, et même le champagne français, quand on l'alcoolise un tantinet...
Entre les tables de bridge et les tables de poker, quelques joueurs très cosmopolites avaient improvisé un baccara. Un baccara sans banquier, un tout petit chemin de fer, qui tournait agréablement autour du tapis, et vidait au passage les mains imprudentes pour le juste profit des mains avisées. A l'instant que la marquise Yorisaka entrait, le hasard des cartes attirait justement vers ce baccara la curiosité générale. La partie en effet y touchait à l'une de ces minutes passionnées où le jeu cesse d'être un plaisir et devient une lutte. Deux jeunes femmes, l'une Allemande et l'autre Anglaise, celle-là assise et tenant les cartes, celle-ci debout et pontant, s'affrontaient, un gros tas de billets entre elles. L'Anglaise venait de perdre cinq fois de suite et ses mises cinq fois doublées avaient seules fourni la forte liasse qui, selon la règle du chemin de fer, devenait l'obligatoire enjeu du sixième coup, si ce coup était tenu.
Ironique et légèrement agressive, l'Allemande comptait:
—Cinquante, cent, deux cents. Il y a quatre cents yens.
Opiniâtre, l'Anglaise lança le défi:
—Banco!
Leurs yeux s'entre-regardaient sans aménité. Leurs doigts s'effleurèrent en saisissant les cartes, avec un air de vouloir se griffer.
—Carte?
—Huit!...
Il y eut un brouhaha: l'Allemande avait encore gagné.
Rien n'est plus étranger à une Japonaise que le jeu, dans le sens où l'on entend ce mot lorsqu'il s'agit de baccara. Le Japon ne connaît, en fait de cartes, qu'un tarot spécial, délicatement enluminé d'oiseaux et de fleurs et dont les jeunes filles jouent entre elles avec autant d'innocence que jouent nos fillettes à pigeon-vole ou au furet. La marquise Yorisaka, quoique ayant vécu, comme elle s'en vantait parfois, quatre années à Paris, n'avait jamais fait qu'y entrevoir, dans les salons diplomatiques, une ou deux tables de whist, silencieuses et graves à souhait.
—Il y a huit cents yens,—proclamait la dame allemande, non sans quelque insolence.
Et comme sa rivale vaincue se taisait:
—Vous ne faites plus banco cette fois?
Défiée de la sorte, la dame anglaise rougit excessivement. Mais huit cents yens font quatre-vingts livres sterling et la somme est rondelette, surtout pour qui vient de perdre déjà l'équivalent. La dame anglaise n'avait sans doute plus quatre-vingts livres sterling, car elle se retourna vers la galerie, implorant à la ronde une association:
—Moitié avec moi?
—Cela vous amuserait-il?—demanda le prince Alghero à la marquise Yorisaka.
—Oui,—répondit-elle au hasard.
—La marquise fait moitié,—annonça le prince en posant son propre portefeuille sur le tapis.
Chacun se retourna vers la nouvelle venue, à qui la dame anglaise adressait son sourire de gratitude, et la dame allemande uns œillade hostile.
Les cartes, déjà, étaient données.
—Prenez-les, Madame,—offrit, le plus gracieusement du monde, la dame anglaise.
La marquise Yorisaka prit les cartes, et, peu experte, les tendit à son cavalier:
—Qu'est-ce qu'il faut faire?
Alghero regarda, et rit:
—Il faut crier: «Neuf!...» Vous avez gagné!
Et lui-même abattit le point.
Triomphante à son tour, la dame anglaise attira l'enjeu d'un râteau vif, et d'abord en sépara quatre billets de cent yens:
—Voici votre part, Madame...
La marquise Yorisaka prit les billets, en ouvrant plus larges ses longs yeux obliques.
—Quatre cents yens,—dit-elle au prince qui l'entraînait,—mais alors, si j'avais perdu, j'aurais perdu quatre cents yens?
—Sans doute...
—Hé!... je ne les avais pas dans ma bourse!...
—Qu'importe! Je les avais, moi, et vous m'auriez permis de vous les prêter... Elle rit:
—J'aurais permis ... oui ... mais...
—Ne sommes-nous pas amis?
Ils étaient seuls dans un vestibule tout planté de grands cycas qui séparait la salle de jeu d'une bibliothèque. Le prince tout à coup se pencha:
—Amis ... et même ... un peu davantage?...
Il avait touché de ses lèvres la petite bouche peinte.
La marquise Yorisaka ne se fâcha point, ni ne recula. C'est qu'elle avait chaud de plus en plus, et qu'elle sentait maintenant sa tête tour à tour lourde comme plomb ou légère comme liège. Dans ce vertige envahissant, après le champagne, les cocktails et le baccara, un baiser n'était pas une bien terrible affaire... La moustache italienne était d'ailleurs soyeuse et parfumée ... parfumée d'une senteur inconnue, grisante, brûlante...
Soudain, un orchestre, qui n'était plus celui des géishas, commença de jouer une valse. Mrs. Hockley, soucieuse de faire danser ceux de ses invités qui le souhaiteraient, n'avait pas négligé les violons. Et le dernier-salon de l'Yseult, grand hall fait exprès, s'emplit aussitôt de couples tournoyants.
—Il faut que vous valsiez.—exigea le prince Alghero.
—Mais je ne sais pas...
Plus encore que notre jeu, nos danses sont incompréhensibles aux Japonaises, incompréhensibles et scandaleuses. Le Japon n'est point du tout une contrée où la pruderie règne en maîtresse; mais homme ni femme ne s'aviserait d'y pousser l'indécence jusqu'à s'étreindre en public, taille à taille et poitrine à poitrine, pour donner à tous les yeux le spectacle éhonté d'une manière de coït...
Mais, saisie par le prince Alghero, la marquise Yorisaka oublia quelques principes de plus, et se laissa, sans grande résistance, guider dans l'impudique tourbillon.
—Combien ensorcelante!—jugea Mrs. Hockley, en regardant du seuil de la salle de danse, la marquise Yorisaka Mitsouko qui valsait à perdre haleine, décoiffée, pourpre, et pressée dans les bras du prince italien comme un petit faisan de Yamato dans les griffes de quelque grand oiseau de proie d'outre-mer.
XVIII
Les derniers rayons du soleil, effleurant les montagnes de l'ouest au-dessus du vieux village d'Inasa, vinrent, par le sabord grand ouvert, frapper Jean-François Felze au visage. Jean-François Felze se leva de son fauteuil, referma son carton à croquis et, prudemment, déverrouilla sa porte. Depuis un bon quart d'heure, les flonflons de l'orchestre à danser s'étaient tus.
—Cette aimable bacchanale est peut-être terminée,—espéra Felze.
Et il se risqua hors de sa chambre.
Le gros des invités était parti. Quelques privilégiés seuls, retenus à dîner par Mrs. Hockley, restaient encore, et devisaient sous les cerisiers du jardin, non loin de la pelouse gazonnée qui avait servi d'estrade aux géishas et aux maïkos. Felze, s'approchant, aperçut tout d'abord, à l'écart du principal groupe, et flirtant d'assez près, un couple dont la vue lui fit écarquiller les yeux.
Tout justement, Mrs. Hockley, ayant distribué quelques ordres aux valets, revenait vers ses hôtes. Felze l'arrêta au passage:
—Pardon!—dit-il,—j'ai la berlue, je crois... Ce n'est pas la marquise Yorisaka que je vois là accoudée à cette rambarde?
Mrs. Hockley leva son face-à-main:
—Vous n'avez nullement la berlue. C'est la marquise.
Felze feignit une stupéfaction excessive.
—Comment?—dit-il,—le marquis est donc revenu de Sasebo?
—Non que je sache.
—Bah? Ce n'est pas lui, là, qui baise la main de sa femme?
—Vous êtes comique! Ne voyez-vous pas que c'est le prince Alghero, que vous-même m'avez présenté?
Felze recula d'un pas et se croisa les bras:
—Ainsi,—dit-il,—non contente d'avoir traîné cette pauvre petite à votre fête, non contente de l'avoir ainsi compromise gravement, dangereusement peut-être, non contente de lui avoir sans nul doute exhibé dix mille choses indécentes ou révoltantes à ses yeux, vous avez mis le comble à tout cela, en jetant bon gré mal gré la marquise Yorisaka aux bras de cet Italien, pour qu'il en use comme il ferait d'une coquette de Rome ou de Florence, voire de New-York?
Mrs Hockley, ayant écouté attentivement, parti d'un éclat de rire:
—Combien extravagant! Je pense qu'il est réellement mauvais pour vous de rester trop longtemps enfermé dans votre chambre, car vous dites ensuite de pures folies. Aucune chose indécente ou révoltante n'a été ici exhibée, je vous prie de le croire. Et la marquise elle-même a nié qu'il fût incorrect à elle de venir au garden-party. Elle est d'ailleurs venue librement, et librement elle a flirté. Je trouve votre indignation tout à fait ridicule, parce que la marquise est une dame civilisée, et que n'importe quelle dame civilisée flirterait comme flirte la marquise. Cela est on ne peut plus innocent...
—Vous avez raison,—interrompit Felze.
Il appuyait sur le mot «raison». Il répéta:
—Vous avez raison. Toutefois, êtes-vous très sûre que la marquise Yorisaka soit une dame civilisée pareille à n'importe quelle dame civilisée?... Pareille à vous?...
—Pourquoi ne serait-elle pas?
—Pourquoi? Je n'en sais rien. Elle n'est pas, voilà le fait. Ne cherchons pas pourquoi, si vous le voulez bien, ce sera plus court. Je vous dis simplement ceci, sans discussion vaine ni philosophie à perte de vue: vous ne connaissez pas la marquise Yorisaka. Et vous vous trompez prodigieusement sur son compte. Vous la croyez faite à votre image, ou à l'image de cette péronnelle, votre miss Vane. Eh bien! non! la marquise Yorisaka ne s'orne pas d'un prénom wagnérien, et elle n'écrit pas sa correspondance à la machine. Elle ne met pas une chemise de soie noire pour disserter sur la physique mathématique. Elle n'a point de lynx apprivoisé, et ne parle pas exclusivement par questionnaires et conférences. Elle est pourtant ce que vous dites: une dame civilisée ... plus civilisée que vous, peut-être, mais civilisée comme vous, non. Vous portez toutes deux des robes qui se ressemblent. Mais, sous ces robes, vos corps et vos âmes ne se ressemblent pas... Vous souriez? Vous avez tort. Je vous affirme qu'entre la marquise et vous, l'abîme est encore plus large, beaucoup plus large que cet océan Pacifique qui sépare Nagasaki de San Francisco! Cessez donc de tenter un rapprochement difficile. Et laissez en paix cette pauvre petite, qui n'a que faire, elle, Japonaise, de vos exemples américains, trop américains.
Il avait parlé un peu nerveusement. Mrs. Hockley répliqua du ton le plus posé—la controverse académique était son fort:
—Je ne pense pas ainsi. Je pense qu'une Américaine ne diffère pas d'une Japonaise, lorsqu'elles sont deux créatures de même éducation et de culture égale. Et, en outre, je prétends que je connais la marquise Yorisaka, parce que je l'ai vue fréquemment et que nous avons eu ensemble d'intimes et passionnantes conversations. Je dis encore que l'abîme entre la marquise et moi est actuellement comblé à causé des paquebots, des chemins de fer, du téléphone et des autres sensationnelles inventions qui ont rapetissé le monde, et supprimé la distance entre les divers peuples. Tous vos arguments sont, par conséquent réfutés... Au reste, comment vous-même comprendriez-vous mieux que je ne fais les choses concernant la marquise Yorisaka? Elle est une femme; vous êtes un homme. Et tous les psychologues prononcent que les hommes et les femmes ne peuvent jamais se déchiffrer réciproquement...
Felze interrompit pour la seconde fois:
—Je vous en conjure, ne faisons pas de psychologie! Les grands ressorts du cœur humain ne sont pour rien dans cette affaire. Ne dévions pas. Il s'agit de la marquise Yorisaka Mitsouko, que voilà, à dix pas d'ici, en train de se faire agréablement tripoter par un monsieur qu'elle ne connaissait pas il y a deux heures, et qu'elle a connu chez vous, par vous. Or, c'est par moi que vous-même avez connu la sus-dite marquise. Par moi, et chez son mari, le marquis Yorisaka Sadao. J'estime donc avoir quelque responsabilité dans les désagréments qui pourraient résulter pour le susdit marquis du susdit tripotage. Et j'ai, malgré mes cheveux blancs, la jeunesse de croire qu'il est médiocrement honorable de favoriser l'inconduite d'une femme dont le mari, confiant, est à la guerre. C'est pourquoi je vous prie de bien vouloir m'épargner cette louche besogne, et vous l'épargner du même coup. Vous allez, aussitôt que la politesse le permettra, mettre à la porte vos derniers hôtes, et particulièrement ce prince Alghero, que je préférerais n'avoir jamais rencontré. Après quoi vous me chargerez de reconduire chez elle la marquise Yorisaka, comme doit être reconduite, le soir, une femme seule, crainte d'irrespectueuse rencontre. C'est convenu, n'est-ce pas?
—Cela ne peut pas être convenu, dit Mrs. Hockley.
Elle exposa, paisiblement:
—Vos scrupules sont ce qu'il y a de plus absurde. Toutefois, il est véritable que vous m'avez procuré mon introduction chez la marquise. Aussi voudrais-je faire ce que vous désirez, afin de vous prouver ma reconnaissance. Mais j'ai tout à l'heure retenu le prince et la marquise, ainsi que les autres personnes que vous voyez encore là-bas, afin que tous ensemble dînent à bord du yacht pour mieux achever la soirée. J'ai même positivement promis au prince de le placer à table auprès de la marquise. Je dois donc tenir ma parole. Mais pour que vous soyez consolé, je vous placerai, comme le prince, auprès de la marquise, de l'autre côté.
—Merci; non,—dit Felze.
Il s'était redressé, brusque:
—Non. Je vous connais assez pour ne pas insister davantage. Mais, s'il en est ainsi, moi, je dînerai en ville.
—Oh!—dit-elle, très ironique,—je crois deviner: vous êtes jaloux. C'est une habitude que vous avez, je ne m'étonne donc pas. Mais, je vous demande: êtes-vous jaloux de la marquise à propos du prince? ou de moi à propos de la marquise? puisque vous avez déjà cette bizarrerie bien française de me quereller souvent à cause de mon intime amitié pour miss Vane!...
Felze avait pâli:
—Vous trouverez bon,—dit-il lentement,—que je ne réponde pas à une question injurieuse. A présent, adieu.
Elle le considéra, inquiète:
—Adieu? Oh! voulez-vous réellement dîner en ville?
—Je vous l'ai dit.
—Où?
—N'importe où. Ailleurs. A une table qui ne réunira pas sous votre complaisante protection la marquise Yorisaka et le prince Alghero.
Il salua et fit demi-tour. Elle hésita une demi seconde. Puis, prompte, elle allongea la main et le retint par la manche.
—François! je vous prie! ne boudez pas!
Très rarement, Mrs. Hockley daignait laisser apercevoir qu'il n'était pas indifférent, même à une Américaine très belle et très millionnaire, de garder en cage, et de montrer, à tout venant, l'héritier le moins indigne des Titien et des Van Dyck,—Jean-François Felze. Mais ce soir-là, elle s'oublia. C'est qu'en vérité, ce Felze fantasque choisissait bien mal son heure d'être rétif: l'heure exacte d'un dîner qu'il eût incontestablement rehaussé de sa présence!
—François! je vous prie! Écoutez raisonnablement! Je ne puis pas, sur votre caprice, renvoyer une nombreuse compagnie que j'ai invitée avec prières... Mais je regrette beaucoup vous avoir fâché, quoique je ne comprenne pas comment. Et je vous promets de faire tout ce qu'il vous plaira pour que vous me pardonniez. Oui, ce qu'il vous plaira ... dès demain ... ou ce soir même.
Elle appuyait sur Felze un regard insistant et ses lèvres se fronçaient comme pour une offre sensuelle.
Mais son instinct yankee, pétri d'une ruse trop grossière, l'avait conseillée à rebours. Felze était Français, et le plus habile des grands corrupteurs, Walpole, notait déjà, il y a trois cents ans, combien délicatement doit se négocier l'achat d'une conscience française...
Felze, pâle l'instant d'avant, devint plus rouge que le ciel de l'ouest, et violemment, se cabra:
—Parbleu!—dit-il.—Il ne vous manque plus que de m'offrir un chèque! Mais pour ce chèque-là, j'ai peur que vous ne soyez pas assez riche!
Déconcertée, elle se taisait. Il continua, plus froid:
—Terminons. Aussi bien, cette scène a suffisamment duré. J'ai donc le désespoir de m'excuser auprès de vous, si je vous fais, au dernier moment, faux bond. Je reviendrai demain, dès que je serai assuré de ne plus retrouver sur le yacht ce couple que vous avez assemblé et dont l'assemblage me déplaît.
Il partait tout de bon. Elle se fâcha à son tour:
—Très bien! allez! Mais je veux que vous soyez prévenu: vous ne serez pas demain plus assuré qu'aujourd'hui... Oui, il est très possible que j'invite encore ce couple qui vous déplaît, et qui me plaît à moi!...
—Ah!—dit-il, sarcastique.—L'Yseult va devenir bateau de rendez-vous? Merci de m'en avertir. Ce n'est donc pas demain que je rentrerai à bord.
—Faites ainsi, si vous l'aimez mieux. Il est certainement préférable que vous passiez votre mauvaise humeur hors d'ici. Vous êtes libre, et s'il vous convient même de ne jamais rentrer?
Elle le bravait, sachant bien que, sur ce terrain-là, elle était forte de toute sa faiblesse à lui. Et en effet, il baissa les yeux, et il baissa aussi le ton, pour répondre:
—Il me conviendra de rentrer, dès que je ne risquerai plus de revoir ce que je vois en ce moment...
Il montrait d'un signe de tête les deux silhouettes accoudées à la rambarde, et trop proches l'une de l'autre.
—Vous êtes chez vous. Faites à votre gré. Mais moi, j'ignorerai au moins ce que je ne puis empêcher.
Il s'en alla brusquement, évitant de la regarder, et la laissant debout, dépitée et rageuse.
Le soleil était couché. Il commençait de faire nuit sombre sur la mer.
XIX
Le sampan qui emportait Felze accosta l'escalier de la Douane. Felze sauta à terre, et, marchant au hasard, gagna Moto-Kago machi, la rue inévitable, quartier général de tous les touristes et de tous les marchands de curiosités. On ne peut guère n'y pas tomber d'abord, dès qu'on quitte le quai pour explorer la ville. Et les guides et les kouroumayas ne manquent jamais de vous y faire admirer les seules boutiques à vitrines que l'engouement du Japon nouveau pour les modes occidentales ait encore acclimatées à Nagasaki.
Le crépuscule ne rougissait plus qu'une bande de ciel très mince, au-dessous d'une autre bande à peine plus large, celle-ci verte comme une prodigieuse écharpe d'émeraudes. Et tout le reste du firmament, bleu de nuit, scintillait déjà d'étoiles.
Nagasaki, bruyant, tumultueux, encombré de badauds, bariolé de lanternes, multicolores, commençait de vivre sa vie nocturne. Des kouroumas couraient à la queue leu leu, en longs monômes précipités. Des files de mousmés baguenaudaient, riant et bavardant, leurs voix aiguës et leurs petits patins de bois emplissaient toute la rue d'un concert baroque, moitié flûte et moitié castagnettes. Des Nippons en costume européen, d'autres, plus nombreux, en kimono national, allaient, venaient, trottinaient, s'abordaient et se saluaient, sans heurts ni bousculades, car les foules japonaises sont merveilleusement plus courtoises que les nôtres. Les magasins et les bazars regorgeaient d'acheteurs, échangeant avec les marchands mille révérences à quatre pattes. Des échoppes en plein vent étalaient de bizarres victuailles et les vendeurs chantaient à pleins poumons leurs denrées. Quelques étrangers, disséminés dans cette cohue opaque, y semblaient perdus comme des barques au milieu d'une mer.
Felze, songeur, marchait à petits pas. Il parvint aux deux tiers de Moto-Kago machi avant d'avoir su au juste où il souhaitait aller. Mais, à la porte d'un ciseleur d'écaille, il dut s'arrêter, pour faire place à six matelots anglais qui, lentement, gravement et l'un après l'autre, entraient dans l'étroite boutique à dessein d'y acheter sans doute les bibelots de l'étalage,—sampans porte-plumes ou kouroumas porte-encriers.—Felze toisa ces hommes, tous grands, roses et blonds, et qui donnaient parmi la foule nipponne une sensation d'exotisme égale à celle qu'eussent donnée six matelots japonais dans Regent's Street. Et Felze se souvint qu'il avait tout à l'heure quitté l'Yseult pour n'y point revenir de si tôt, et qu'il se trouvait dans Nagasaki, n'ayant pas encore dîné.
—Voyons,—dit-il tout haut,—il faudrait pourtant organiser cette fugue, et souper, et se coucher...
Il regarda vers les ruelles adjacentes, qui escaladaient les premières pentes de la montagne. Là-haut, était le faubourg Diou Djen Dji, et l'hospitalière maison aux trois lanternes violettes, avec sa fumerie habillée de soie jaune et odorante de bonne drogue. Felze se rappela le proverbe hindou, célèbre d'une extrémité de l'Asie à l'autre: «Qui fume l'opium s'affranchit de la faim, de la peur et du sommeil.» Mais, tout aussitôt, il secoua la tête:
—Si je vais frapper chez Tcheou-Pé-i, j'y passerai la nuit entière; et, à l'aube, les pipes m'auront si bien consolé que la vie m'apparaîtra couleur de rose, et que je regagnerai ma cage en humeur de tout accepter et de tout approuver. Non! pas ça!...
Il fit demi-tour, et considéra la rue grouillante:
—Souper? se coucher? très facile: les hôtels ne manquent pas. Mais j'ai peu de bagage, et je ne me soucie guère d'envoyer chercher à bord une chemise de nuit... Il me faudrait quelque auberge campagnarde et proprette, avec servantes-blanchisseuses et kimonos pour voyageurs... Cela se trouve...
Il revoyait les tchayas et les yadoyas[1] de village où l'avaient conduit, au hasard des chemins et des sentiers, ses promenades des précédentes semaines. Toute l'île de Kioûshoû n'est qu'un immense jardin, le plus joli, le plus verdoyant, le plus harmonieux de la terre. Trois paysages radieux repassèrent en trois instants sous les jeux de Felze: le col d'Himi, plus chatoyant qu'un vallon de Suisse; la cascade de Kouannon, avec ses cèdres noirs et ses érables roux; et l'adorable terrasse de Mogui, qui domine un golfe méditerranéen entre deux montagnes écossaises.
Jean-François Felze, brusquement, fit signe à un kourouma qui passait vide.
L'homme-cheval, empressé, vint ranger son véhicule contre le trottoir.
—Mogui!—dit Felze.
—Mogui?—répéta le kouroumaya, stupéfait.
Les touristes, en effet, n'ont guère l'habitude de choisir la nuit noire pour leurs excursions champêtres. Et Mogui peut compter pour deux excursions plutôt que pour une seule: la route en est fort accidentée, et longue d'au moins deux ri, huit ou neuf de nos kilomètres.
—Mogui!—insista Felze.
Philosophe par profession, le kouroumaya ayant dûment entendu, n'objecta plus rien.
Mais, comme le léger équipage s'ébranlait, Felze songeant tout à coup à une lettre qu'il voulait écrire et songeant aussi qu'il commençait d'avoir faim, fit toucher d'abord au restaurant européen le plus proche.
Il dîna, il écrivit. Puis, remontant en kourouma, il répéta son premier ordre:
—Mogui.
Un second coureur était venu s'adjoindre au premier, comme il sied pour les courses fatigantes. La nuit était fraîche; Felze assujettit autour de ses jambes la couverture de laine brune, s'enfonça dans les coussins, et regarda les étoiles. Déjà la voiturette, au grand trot des quatre jambes nues, jaunes et musclées, avait dépassé la limite des faubourgs, et roulait sur une route déserte.