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La Bataille

Chapter 28: XXV
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About This Book

The narrative blends a close, quasi-documentary account of a recent naval campaign with fictionalized vignettes that examine cross-cultural contact and personal sacrifice. Detailed technical passages on fleet movements and combat procedure alternate with scenes of formal social ritual, emotional entanglement, and symbolic portrayals of an aristocratic milieu. Several episodes are deliberately generalized to stand for wider social attitudes rather than individual biographies. Local speech and customs are woven from varied sources to provide atmospheric color, while the text distinguishes material grounded in reportage from elements amplified for thematic and symbolic effect.

Et l'aventure s'acheva comme s'achèvent toutes les aventures.


Presque au zénith, la lune luisait dans le ciel nocturne, blanche comme un croissant de jade parmi la chevelure bleue d'une mousmé. Et, tout alentour, des nuages couleur de perle flottaient, incessamment chassés, déformés, métamorphosés par la brise. Felze suivait des yeux leur vol changeant, comme un tableau magique, dessiné par le vent, colorié par la lune. Dans le décor étoilé du firmament, des figures pâles et floues s'agitaient avec lenteur, et leurs gestes confus semblaient le reflet mystérieux d'autres gestes, de gestes réels et humains que des êtres vivants accomplissaient sans nul doute, dans la même seconde, quelque part, sous l'infaillible miroir des cieux.

Trois grands oiseaux noirs, cigognes ou grues, traversèrent tout à coup la voûte lactée, volant à tire d'aile des montagnes de l'est aux montagnes de l'ouest. Mais Jean-François Felze ne les vit pas.

Jean-François Felze avait fermé les yeux, obsédé par l'apparence bizarre d'une grande nuée, qui s'allongeait, pareille à une femme demi-nue, couchée sur un lit. Deux autres nuées, toutes proches, se découpaient comme deux autres femmes, assises auprès de la première, dans une attitude d'extraordinaire intimité...

[1] Tchaya, maison de thé. Yadoya, auberge.


XX

Tcheou Pé-i, étendu sur trois nattes au milieu de la fumerie odorante, fumait sa soixantième pipe, quand un serviteur coiffé d'une toque à boule d'albâtre[1], souleva le rideau de la porte, et, saluant, selon la règle, la tête inclinée bas, les poings réunis et secoués au-dessus du front, supplia le maître de daigner recevoir un message qu'un étranger venait d'apporter..

Tcheou Pé-i soutenait dans sa main gauche le bambou d'une pipe que l'enfant agenouillé près du plateau guidait au-dessus de la lampe. Tcheou Pé-i ne s'interrompit point, et ne remua pas sa main. Mais, muet, il ferma les yeux pour consentir.

Dans l'instant, le rideau de la porte s'écarta encore et le secrétaire intime, très vieil homme coiffé d'une toque à boule de corail ciselé[2], entra. Correct, il fit d'abord le geste de se prosterner. Mais Tcheou Pé-i, affable, se hâta de l'en empêcher.

Debout, le secrétaire intime offrit le message. C'était une lettre européenne, contenue dans une enveloppe cachetée. Tcheou Pé-i n'y jeta qu'un regard.

—Ouvre,—dit-il avec politesse,—et permets que je t'ennuie et te fatigue; prête-moi ta lumière.

Les serviteurs présents reculèrent aussitôt, avec la discrétion prescrite. Seul demeura l'enfant préposé aux pipes, parce que l'opium est au-dessus de tous les rites.

Le secrétaire, respectueux et prompt, fouillait déjà sa ceinture, et, détachant son stylet, fendait l'enveloppe:

—Je me conforme humblement,—murmura-t-il,—à l'ordre du Ta-Jênn.

Et il déplia la lettre. Ses yeux obliques se rapetissèrent.

—Les nobles caractères,—annonça-t-il,—sont de la langue que parlent les Fou-lang-sai.

—Lis avec ta science,—dit Tcheou Pé-i.

Le secrétaire intime avait jadis accompagné en Europe l'ambassadeur extraordinaire. Et son français n'était pas inférieur à celui de Tcheou Pé-i.

—Je me conforme humblement,—dit-il encore,—à l'ordre très noble...

Et il commença de sa voix rauque, déshabitué des sons occidentaux:

Lettre du stupide Fenn à son frère aîné, très vieux et très sage, Tcheou Pé-i, le grand lettré, académicien, vice-roi, et membre des conseils impériaux.

Le tout petit salue jusqu'à terre son frère aîné. Il lui demande, avec dix mille respects, des nouvelles de sa santé, et prend la liberté audacieuse de lui envoyer cette lettre sans intérêt.

Le tout petit ose ensuite informer son frère aîné d'une détermination soudaine quoique réfléchie. Il est écrit dans le Liun Iu: «Quand l'Empire est bien gouverné, l'Empereur règle lui-même les cérémonies et la musique[3].» Le tout petit, aujourd'hui même, a connu avec amertume le déshonneur qui résulte de vivre dans une principauté où les cérémonies sont oubliées, la musique inharmonieuse, et les remontrances inutiles. Il est écrit dans le livre de Méng Tzèu: «Celui qui est chargé d'un emploi, s'il ne peut s'en acquitter, doit se retirer[4].» Le tout petit, dans la principauté où il vit, s'efforçait jusqu'à présent d'épargner à une femme encore chaste de trop funestes exemples, et à son époux des disgrâces imméritées. Mais l'effort est vain. Et le tout petit, ne pouvant ainsi s'acquitter de son emploi, a pris la résolution de se retirer. A quelque distance de cette ville,—à quinze lis, selon la mesure de la Nation Centrale—est un lieu nommé Mogui. Le tout petit a dessein de s'y rendre et d'y demeurer plusieurs jours. Le tout petit supplie son frère aîné, très sage et très vieux, de daigner l'excuser, s'il cesse, durant ce laps, de frapper à la porte bienveillante au-dessus de laquelle pendent trois lanternes violettes.

L'homme faible, mais sincère, et qui agit selon son cœur, obtient quelquefois la haute faveur de n'être pas jugé une créature haïssable. C'est dans cet espoir que le tout petit a pris son pinceau malhabile, et s'est permis d'adresser à son frère vieux et illustre des phrases inélégantes et dépourvues de sagesse. Ce dont il sollicite, avec humilité, son pardon.

Le tout petit aurait encore maintes choses à dire. Mais il n'ose, sûr d'avoir déjà trop importuné son très vieux frère. Le tout petit referme donc son cœur, et renonce à exprimer tous les sentiments dont ce cœur est plein.

Le secrétaire intime avait lu.

Tcheou Pé-i acheva la pipe qu'il fumait, repoussa le bambou, appuya sa nuque sur le petit oreiller de cuir, et, levant vers les lanternes du plafond sa main droite, fit jouer la lumière violette sur ses ongles démesurément longs.

—Ho!—dit-il sur un ton de réflexion.

Il considéra l'enfant agenouillé qui pelotait une goutte d'opium contre le verre chaud de la lampe, et songea tout haut, par brèves phrases chinoises:

—Houei, de Liou-hia[5], ne gardait pas assez sa dignité. Et le conducteur de char Wang Leang ne le prit pas pour modèle. Il convient d'approuver Wang Leang.—Toutefois, même les hommes du plus petit peuple savent que les beaux chemins ne mènent pas loin[6]. Il faut que je pense à cela, que je pense à droite et que je pense à gauche[7].

L'enfant collait sur le fourneau la pipée cuite à point. Tcheou Pé-i reprit le bambou dans sa main gauche, et fuma. Puis, la dernière parcelle brune correctement évaporée:

—L'homme qui part pour un voyage douloureux,—prononça-t-il très gravement,—oublie souvent son cœur sous la porte...

Il s'interrompit, et, sans transition, éclata de rire. Les caractères chinois sin (cœur) et menn (porte), placés l'un au-dessous de l'autre et combinés ensemble, forment un troisième caractère dont la signification est «mélancolie». Tcheou Pé-i, lettré subtil, se réjouissait comme il sied de son docte calembour. Mais, ayant ri, il redevint sentencieux:

—L'homme qui reste,—conclut-il,—doit donc veiller fraternellement sur ce cœur oublié, et en prendre soin.

[1] Mandarin de sixième classe.

[2] Mandarin de deuxième classe.

[3] Kouong fou Tzeu, livre VIII, chap XVI, §2.

[4] Meng Tzeu, livre II, chap II, §5.

[5] Philosophe de l'antiquité, renommé par son extrême tolérance.—Tcheou Pé-i cite ici une phrase de Méng Tzèu et fait allusion à une anecdote célèbre dans les annales chinoises. Wang Leang, malgré l'ordre du grand préfet, refusa de conduire le char de l'archer maladroit Hi. Ce dont il fut loué comme ayant, contrairement aux opinions de Houei, maintenu toute la dignité de sa profession, même contre un ordre dangereux à enfreindre.

[6] Proverbe chinois.

[7] Tsouo sen you siang. Idiotisme très usité.


XXI

La mousmé servante,—la nê-san à belle robe ceinturée de satin pourpre, à beau chignon d'ébène sculpté et verni,—se faufila trotte-menu dans la chambre close, et, bruyamment, fit glisser dans leurs rainures les shôdjis à vitres de papier.

Jean-François Felze, qui dormait à plat sur les nattes, entre deux f'tons de soie ouatée, s'éveilla en sursaut et se dressa, drapé d'un immense kimono bleu et blanc, à grands ramages.

Dans le cadre de la fenêtre, maintenant large ouverte, la mer apparaissait, nocturne encore sous un ciel où pâlissaient les étoiles. Mais, à l'horizon, les montagnes très lointaines d'Amakousa et de Shimabara, qui bornent la rive orientale du golfe, commençaient d'être visibles. L'aube naissait.

—Un peu tôt!—murmura Felze.

Il avait recommandé qu'on le prévînt juste à temps pour le lever du soleil. Mais, sans doute, l'auberge n'avait-elle point d'horloge. La nê-san, d'ailleurs, ayant tiré son dernier shôdji, non sans y avoir mis toute sa petite force, et non sans s'être pincé les doigts, s'agenouillait près du voyageur avec un sourire si candide et si poli, que Felze se garda du moindre reproche comme d'une impardonnable grossièreté. Et comme, visiblement, on attendait ses ordres, il rassembla tout son japonais pour demander, par pure courtoisie:

Fouro ga dékimachita ka[1]?

Très sûr, à pareille heure, de s'entendre répondre:

Mada dékimasen[2]....

Ce qui ne manqua point.

Très vite, cependant, la croupe onduleuse des montagnes de l'ouest se profila plus noire sur un ciel qui s'éclaircissait d'instant en instant. L'aurore, singulièrement prompte et brutale, chassait l'aube. Des nuages apparurent, bleuâtres d'abord, et tout d'un coup, tachés de sang, comme si quelque sabre aérien les eût tailladés. Puis, le rouge, et le gris, et le bleu se fondirent en une vive teinte d'or pur. La mer brilla, ocellée de cuivre rose et d'acier bleu. Et, soudain, bondissant au-dessus du rivage et de la mer, le Soleil Levant rayonna sur tout l'Empire; et tout l'Empire sembla frissonner de joie.

Felze, ébloui, se détourna. Toujours à côté de lui et toujours agenouillée, la petite servante regardait avidement le flamboyant spectacle. Felze vit dans les yeux obliques le reflet rapide de l'astre emblème. Et ce fut dans les humbles prunelles nipponnes comme un mystérieux éclair d'orgueil.

—Le bain de l'honorable voyageur est prêt!...

Une seconde nê-san venait d'entrer, et se prosternait dès la porte. Une troisième, derrière la seconde, montrait sa frimousse la plus accueillante. Et toutes ensemble, processionnellement, conduisirent Felze vers le baquet de bois plein d'eau quasi bouillante, baignoire traditionnelle de toutes les yadoyas villageoises.

Sous le regard très attentif, mais très innocent des trois mousmés, l'honorable voyageur laissa tomber le kimono bleu et blanc, enjamba le rebord cerclé de fer et s'accroupit... Son grand corps d'homme blanc emplissait aux trois quarts la cuve, faite à la mesure des corps nippons, moitié moins volumineux. Sa peau très claire et transparente, rougissait sous la brûlure de l'eau. Nu, ses membres toujours robustes et souples lui donnaient l'air encore jeune, malgré les boucles argentées de ses cheveux et de sa barbe.

Curieuses, les trois nê-san s'approchaient, allongeaient un doigt, touchaient cette extraordinaire peau blanche, pour s'assurer qu'elle était vraiment naturelle,—pas fardée.—Et de gentils rires puérils s'égrenaient des trois bouches peintes.

Les cloisons de bois uni luisaient si propres qu'on les eût crues rabotées de la veille. Les solives du plafond, à force de netteté, semblaient neuves. Le kimono bleu, à peine à terre, avait été ramassé en grande hâte par des menottes soigneuses, et emporté vers la lessive toujours prête. Un autre kimono, violet, celui-ci, et frais lavé, et fleurant bon, attendait que l'honorable voyageur se fût, dans son baquet, échaudé comme on doit... Les mousmés déployaient déjà la belle étoffe souple et crépue, et se haussaient à qui mieux mieux, pour élever les manches au niveau nécessaire...

Quand Jean-François Felze sortit du bain et fut enveloppé du kimono violet, frais lavé et fleurant bon, il crut sentir, réelle et palpable autour de ses épaules, la caresse accueillante du vieux Japon courtois, simple et sain.

[1] «Le bain est-il prêt?»

[2] «Pas encore prêt.»


XXII

Autour de Mogui, tous les chemins ressemblent à des allées de parc.

Felze, ayant marché au hasard une demi-heure, en tournant le dos à la mer, parvint au bout d'un col touffu et sinueux, à l'orée d'un grand bois de bambous.

Le ciel était très bleu, et le soleil assez chaud. Felze avisa un tronc renversé sur le bord de la route, et s'assit.

Le lieu était propice aux voyageurs las. Felze, admirant le paysage étendu à ses pieds, ne se souvint pas d'en avoir jamais vu de plus harmonieux ni de plus souriant. Ce n'était qu'un vallon borné par un coteau. Mais toute la grâce et toute la délicatesse japonaises semblaient s'être réunies sur ces pelouses et parmi ces bosquets, pour en composer un jardin non pareil, qu'aucun jardinier de France ou d'Angleterre n'eût jamais su dessiner ni planter. Des parterres de gazon s'étageaient en terrasses, séparés par des haies vives ou des rocailles. Des arbustes fleuris alternaient avec des hêtres pourprés, des camphriers bruns et de gigantesques cèdres d'où coulaient en cascades d'immenses grappes de glycines. Le sommet du coteau s'arrondissait en forme de sein, et supportait un porche antique fait de deux colonnes frustes et d'une poutre de pierre. Un escalier passait dessous, propylée mystérieux d'un temple disparu...

—La merveille,—murmura Felze,—c'est que ceci n'est point du tout un jardin, mais bel et bien une terre de culture et de rapport. Ces pelouses sont des rizières. Ces corbeilles, des potagers. Ces taillis servent d'écrans contre le soleil d'août et la bise d'octobre. Et la chute d'eau que voici alimente un canal d'irrigation...

Il s'accouda sur ses genoux, et posa ses joues dans ses mains:

—En Europe, des champs comme ceux-ci seraient très laids... Mais les laboureurs de ce pays féérique ne ressemblent point aux nôtres. Et je crois qu'ils ne pourraient véritablement pas mener leur charrue, si chaque chose autour d'eux n'avait été d'abord préparée, disposée, calculée pour la plus grande joie de leurs yeux artistes!...

Il écouta. Au-dessus de sa tête, les bambous chantaient dans le vent. C'étaient des bambous arborescents comme il n'en pousse guère qu'au Japon: plus épais que nos tilleuls et plus hauts que nos peupliers; mais d'un feuillage si mince et si mobile que nos saules ou nos bouleaux n'en sauraient donner l'idée.

Dans un bois de bambous, le soleil pénètre toujours presque librement, malgré la densité drue des troncs et l'enchevêtrement des ramures. Et l'ombre y est ténue, légère, lumineuse...

Felze, immobile, goûtait la douceur délicate de l'heure et du lieu. Devant lui, sur la route, un kourouma passa, allant au pas. Une mousmé s'y prélassait, nonchalante et jolie. Sa robe était gris perle et son obi ponceau, avec une doublure de satin violet. Un parasol à mille nervures, qui tournait dans une jolie main ambrée; un éventail; une longue branche de fleurs fraîche cueillie, complétaient le gracieux équipage, qui disparut parmi les bambous comme un grand papillon chatoyant parmi de hautes herbes.

—En vérité, en vérité,—songea Felze,—ce serait dommage que toute cette japonerie si fine et si précieuse fut piétinée par les grosses bottes moscovites!...


XXIII

Cinq jours durant, Jean-François Felze vécut à la japonaise dans l'auberge japonaise de Mogui. Et il ne lui en fallut pas plus pour devenir Japonais lui-même.

L'existence, toute rustique, quoique délicate, d'une yadoya à l'ancienne mode le changeait délicieusement des complications perfectionnées, mais quelque peu grossières, en usage sur un yacht américain. D'autre part, il avait quitté l'Yseult dans un accès de colère et d'indignation que la paix pastorale dont il jouissait maintenant était on ne peut plus propre à bien calmer.

Jean-François Felze n'était pas de ces amants qui ne peuvent vivre qu'attachés aux jupes de leur maîtresse. Et d'abord, il n'aimait point Betsy Hockley. Il la désirait, il la subissait, il ne pouvait s'affranchir d'elle. Il avait à certaines heures besoin de sa bouche, comme un homme altéré a besoin d'eau.—Passée la cinquantaine, les gens qui ont souvent soif prennent volontiers l'habitude de boire toujours à la même fontaine.—Mais, dans cette nécessité sensuelle, semblable en tous points à un appétit, il n'y avait point de place pour la tendresse, et il y en avait pour le mépris. Chaque soir,—après une longue journée de promenades, de tchayas, de dînettes au riz et au poisson sec, de marivaudages avec les mousmés d'alentour, quand Felze, derrière ses shôdjis clos, se couchait entre les deux f'tons de soie ouatée, et attendait le sommeil, peut-être sentait-il assez douloureusement, dans sa chair soudain happée, la morsure aiguë d'un désir. Mais la saine lassitude du plein air et de la marche faisait office de narcotique. Une chasteté de cinq fois vingt-quatre heures n'est pas encore insupportable.

En cinq jours donc, Jean-François Felze était devenu suffisamment Japonais. Le sixième jour, il devint Japonais davantage...

Ce sixième jour avait débuté par un orage assez brutal, avec averses, rafales et grands roulements de tonnerre. Après quoi la pluie se mit à tomber, et le vent à souffler, comme pluie et vent savent faire au mois de mai, dans cette île de Kioûshoû qui est le rendez-vous préféré des typhons de printemps. Il fit tout de suite froid, et l'on dut rallumer quelques braises dans les hibachis, parce que le contraste était rude, de cette bise humide et du soleil presque trop ardent qui s'était couché la veille. Une brume grise flotta sur le golfe et l'on n'aperçut plus les montagnes mauves de Shimabara et d'Amakousa. L'horizon s'était rapproché, et le ciel basset la mer terne se mêlaient, sans frontière précise.

Felze, considérant la campagne ruisselante et les chemins déjà détrempés, appréhenda l'inévitable ennui d'une longue solitude dans sa chambre nue, que l'hibachi attiédissait fort mal. Mais il avait oublié la courtoisie nipponne. Les trois nê-san, dès que l'honorable voyageur fut sortie du baquet-baignoire, l'accompagnèrent processionnellement jusque chez lui. Et, l'honorable voyageur n'ayant point manifesté le désir de quitter tout de suite, pour ses vêtements européens, le kimono matinal dont on venait de l'envelopper, on s'agenouilla poliment sur les nappes, et on s'efforça de le distraire par une conversation tout ensemble badine et choisie.

Il n'est pas très difficile de bavarder, voir de flirter, avec de petites filles japonaises. L'honorable voyageur jargonnait très médiocrement; mais ses trois partenaires rivalisaient de bonne volonté pour bien l'entendre. Les pires difficultés furent aplanies et l'on parla du soleil absent, de la pluie déplorable, du brouillard, du froid, des tempêtes, des cerisiers dépouillés de leur parure rose, avec toutes les nuances de regret, d'indignation, d'inquiétude, de terreur et de mélancolie qui convenaient.

Felze écoutait, répondait, approuvait, et, sur toutes choses, regardait d'assez près la plus jolie des trois mousmés, une poupée très mignonne quoique dodue, et dont les joues rondes et fraîches contrastaient d'amusante manière avec des yeux pensifs et un sourire délicat.

Ces yeux-là et ce sourire, sur le visage d'une servante d'auberge auraient eu de quoi étonner en Europe. Mais au Japon les moindres ouvrières et les plus humbles paysannes ont très souvent l'air d'être des princesses déguisées...

—Évidemment,—songea Felze,—la marquise Yorisaka jouant du koto avait tout de même un autre regard... Mais la marquise Yorisaka jouait rarement du koto...

Il ferma les yeux un instant. Puis, secouant le souvenir, il commença résolument de faire la cour à la mousmé, lui demandant son nom, son âge, et lui adressant tout ce qu'il savait de compliments nippons. Ce que voyant, les deux autres nê-san, discrètes, se hâtèrent de s'éclipser sous d'ingénieux prétextes. Car en Extrême-Orient, comme en Extrême Occident, une fille d'auberge est professionnellement obligée à beaucoup de mystérieuses complaisances envers chaque honorable voyageur qui a daigné la distinguer parmi ses compagnes.

Seul avec O-Setsou san,—elle s'appelait O-Setsou san, «mademoiselle Très-Chaste»,—Felze, soucieux de n'être point impoli, dut user de cette solitude, et risquer les gestes d'usage. En jeune personne très bien élevée, O-Setsou san résista le temps correct, ni trop ni trop peu. Et l'aventure s'acheva comme s'achèvent toutes les aventures qui ont pour décor une chambre à verrou, et pour acteurs un homme et une femme désireux de s'épargner charitablement l'un à l'autre tout déplaisir et toute humiliation.

A demi couché sur les tatamis, Felze, un coude à terre et la nuque sur le poing, regardait en silence sa maîtresse d'une minute debout devant lui, et silencieuse comme lui.

Elle avait marqué, jusque dans l'abandon, une mesure et une décence rares. Elle avait pris, pour se rajuster, une attitude exquise de modestie vraie et de jolie simplicité.

—Elle s'appelle O-Setsou san,—pensait Felze.—Et elle n'est en somme qu'une petite prostituée clandestine. Mais je crois, en vérité, que toutes les Japonaises de toutes les castes, y compris cette, caste-là mériteraient de s'appeler O-Setsou san.

Il continuait de la regarder, toujours muet et immobile. Elle hésita, attentive à ne pas lui déplaire. Que souhaitait-il! Fallait-il rire ou demeurer grave? se taire ou parler? Elle se décida pour une moue moitié mutine et moitié tendre, et pour une caresse timide des deux menottes tendues vers lui...

Ils causaient maintenant. Enhardie, elle renouait le bavardage interrompu tout à l'heure; elle posait une à une les questions immuables, celles que posent à chacun de leurs amants d'outre-mer chacune des petites filles jaunes, brunes ou noires qui, n'importe où, sur la terre ronde, prêtent aux passants le sourire de leur bouche et l'étreinte de leurs bras nus...

—D'où venez-vous?... Quel est le nom de votre pays?... Pourquoi avez-vous quitté votre maison lointaine?... Les femmes que vous aimiez là-bas devaient être beaucoup plus belles et avoir beaucoup plus d'esprit que moi...

Felze, à son tour, l'interrogea. Où était-elle née? Qui étaient ses parents? Avait-elle beaucoup d'amants? beaucoup d'amis? beaucoup d'amies? Était-elle heureuse? A chaque demande, elle répliquait d'abord d'une révérence, puis d'une longue phrase fleurie, évasive le plus souvent. Et elle se taisait parfois après les premiers mots, et elle riait alors en secouant la tête, comme pour dire que tout cela n'avait réellement aucune importance et que le bonheur ou le malheur d'une simple nê-san ne valait pas qu'on prît la peine de s'en informer.

—Robe ouverte, âme close!—murmura Felze.—Voilà qui bouleverserait la morale des honnêtes dames de chez nous, toujours prêtes à faire étalage de leur psychologie la plus intime. En Europe, la pudeur est réservée pour l'usage externe. Ici...

Il sourit, se souvenant d'une citation du Cheu-King[1] que lui avait apprise Tcheou-Pé-i:

—«Par-dessus son vêtement de soie brodée, elle met une tunique très simple.» Oui!... C'était la vieille mode chinoise... Les nê-san la suivent encore. Ailleurs, c'est la soie brodée qu'on met par-dessus.

Tout de même, les âmes les mieux closes s'entr'ouvrent parfois, quand on appuie inopinément sur un de leurs ressorts secrets. Felze, au hasard de la causerie, nomma tout à coup la ville d'Osaka, où l'Yseult avait relâché, six semaines plus tôt. Et la petite fille sage et circonspecte s'oublia jusqu'à tressaillir:

—Hé!... Osaka?...

Felze la questionna du regard. Elle expliqua, un peu confuse:

—J'ai été à l'école à Osaka...

Puis, après un silence:

—Quand ma mère m'a vendue, j'ai eu du chagrin.

Son visage s'était imperceptiblement crispé. Une tristesse voila les yeux minces, un pli oblique se creusa du coin de la bouche à l'angle des narines. Mais, dans l'instant même, un effort surprenant refoula la pauvre grimace douloureuse et, résolu, correct, un sourire y succéda.

Felze prit la main de l'enfant, une main qui n'était pas vilaine, et la baisa, non sans respect.

—J'ai vu,—songeait-il,—des laques anciens, dont le travail représentait dix ans de la vie d'un artiste. Et j'ai admiré ces laques. Mais le sourire que voilà, sur ce visage de petite servante, combien représente-t-il de siècles d'une civilisation toute tendue vers l'héroïsme et l'élégance?...

Des pensées rapides s'enchaînèrent dans sa cervelle:

—Tcheou Pé-i,—dit-il, presque à haute voix,—estimerait peut-être que cette civilisation vaut d'être sauvée, par n'importe quel moyen...

[1] Le troisième des livres sacrés (King): Y-King (Sciences Occultes), Chou-King (Annales), Cheu-King (Vers), Li-Ki (Rites), Tchun-Tsiou (Printemps et Automne).


XXIV

L'enveloppe était très longue et très étroite, et cachetée à la cire. Felze, ayant rompu le sceau, dégagea une feuille de papier soyeux, douze ou quinze fois repliée sur elle-même. Cela se dépliait comme un papyrus se déroule, et la lettre, dictée en français, avait été calligraphiée, au pinceau et à l'encre de Chine, par une main plus habile à tracer les caractères de Confucius que l'alphabet occidental. Si bien qu'une fois étalé dans toute sa longueur, l'étrange message ressemblait assez exactement à ces bandes de calicot sur lesquelles on imprime à la queue leu leu, au-dessous d'une flamboyante image, les couplets et le refrain d'une complainte populaire.

Felze lut:

Lettre de l'ignorant Tcheou Pé-i, à Fenn Ta-Jênn, le grand lettré, haut dignitaire de l'illustre Académie du royaume Fou-lang-sai.

Votre frère cadet, Tcheou, vous salue jusqu'à terre. Il s'informe avec dix mille respects de votre santé, et prend l'extrême liberté de vous envoyer cette lettre.

Le disciple Tseng Si, répondant au Tzèu[1], exprima un souhait: «A la fin du printemps, quand les vêtements de la saison sont filés et cousus, aller, avec ma rêverie, baigner mes mains et mes pieds dans la source tiède de la rivière I, respirer l'air frais sous les arbres de Ou iu, chanter des vers, et revenir,—voilà ce que j'aimerais.» Le Tzèu dit en soupirant: «J'approuve le sentiment de Tien[2]

En cette année châ[3], au troisième mois du printemps[4], mon frère aîné Fenn Ta-Jênn, ayant accompli les rites, est allé, avec sa rêverie, baigner ses mains et ses pieds dans la source tiède, respirer l'air frais sous les arbres, et chanter des vers. A présent, il est convenable qu'il revienne, afin de se conformer à la prudente parole du disciple Tseng Si.

Il ne faut pas observer au premier mois de l'été les règlements propres au troisième mois du printemps.

Et il est profitable de relire l'enseignement donné dans le Li Ki:

«Au premier mois de l'été, on ne lève pas pour la guerre de grandes multitudes d'hommes. Parce que le souverain qui domine est Ien Ti, l'Empereur du Feu.»

Pensez à cela, pensez-y à droite, pensez-y à gauche. Dans la très misérable maison dont la porte est surmontée de trois lanternes violettes, des messagers sont arrivés, apportant des nouvelles de la mer. Et d'autres messagers sont attendus.

J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire[5]. Mais je me résigne à finir cette lettre sans pouvoir vous exprimer mes sentiments. Et le tout petit attend très impatiemment votre retour.

Les shôdjis étaient ouverts, et le vent du large entrait librement dans la chambre. Le golfe apparaissait houleux et sombre. Des vagues, à perte de vue, déferlaient.

Felze, méditatif, avait relu deux fois l'étrange missive. Relevant enfin les yeux, il regarda la mer.

—Vilain temps,—songea-t-il.—Une queue de typhon qui passe... Quoi qu'en dise le calendrier de Tcheou Pé-i, l'été est encore loin... Nous ne sommes qu'au 28 mai...

Il compta sur ses doigts:

—Oui, au 28 mai... au 28 mai 1905... Et ce 28 mai, ma foi, ressemble à un 28 mars... N'importe, il faut se remettre en route. Tout cela mérite d'être éclairci...

Il frappa dans ses mains. A l'instant, la porte glissa dans sa rainure, et la petite O-Setsou san se prosterna sur le seuil:

—Héi!...

Quoique, depuis trois fois vingt-quatre heures, la nê-san vînt chaque nuit rejoindre Felze avec une fidélité de gentille épouse, et qu'elle sût alors oser toutes les familiarités les plus conjugales, elle n'en gardait pas moins, hors du lit, sa place exacte de servante. Et le premier appel la trouvait toujours aux aguets, prompte, souriante et soumise.

—Je veux...—dit Felze.

Il s'interrompit, curieux d'épier sur le visage qui se levait, attentif, une première émotion. Aurait-elle du chagrin, cette petite, en apprenant tout d'un coup, avec brusquerie, que son amant allait partir? Les oïrans des Yoshivaras, même indifférentes, s'accrochent volontiers aux manches de leurs hôtes d'une nuit: cela fait partie du code de politesse.

—Je veux—répéta Felze—un kourouma avec deux hommes coureurs. Tout de suite: parce que, tout de suite, je veux retourner à Nagasaki.

—Héi!...

Elle était toujours à quatre pattes. Elle baissa si vite le front pour saluer jusqu'à terre que Felze n'eut pas le temps de rien lire dans les yeux noirs instantanément cachés. Et quand elle se redressa pour trottiner vers la porte et exécuter l'ordre du maître, elle avait déjà composé son minois comme l'exigeait la courtoisie, et elle souriait docilement, avec juste ce qu'il fallait de tristesse.

La nê-san était sortie. Felze, attendant qu'elle revînt, fit ses préparatifs, qui consistaient à remettre, au lieu du kimono de crêpe fin, la chemise empesée, le pantalon de drap raide et le veston à manches étroites.

Vêtu, le voyageur regarda au dehors. La pluie avait cessé. Mais le vent continuait de chasser par le ciel des nuages lourds, tout prêts à ruisseler de plus belle sur la campagne. Malgré quoi, huit ou dix fillettes barbotaient bravement sur la plage, leurs socques de bois s'enfonçant dans le sable mouillé. La plus grande chantait à pleine voix le vieux refrain populaire:

Souz'mé, souz'mé doko itta?
Senghé yama é saké nomini.
No mou tcha wan, no mou ftats[6]...

—Leurs pères ou leurs frères se battent peut-être aujourd'hui, contre Rodjestvensky ou contre Liniévitch,—pensa Felze.—Mais quand les Japonais se battent, les Japonaises savent chanter... Ainsi faisait l'héroïne Sidzouka, quand le héros Yoshits'né, proscrit, errait dans la dangereuse solitude des monts couleur de violette, «où grimpent seuls les sangliers[7]»...

O-Setsou san, déjà revenue, se prosternait derechef sur le seuil.

—Le kourouma de l'honorable voyageur est prêt!...

—Adieu,—dit Felze.

Il se pencha vers le petit corps agenouillé, le releva, et presque tendrement, posa ses lèvres sur la bouche fraîche.


Au milieu même des flammes et des braises, un homme apparaissait fantastique.


Enhardie, l'enfant questionna:

—Où allez-vous?

Felze voulut tenter une expérience:

—A la guerre.

—Hé!... A la guerre!...

Les doux yeux noirs avaient étincelé.

—A la guerre contre les Russes?

—Oui.

La mousmé s'était redressée, presque orgueilleuse. Felze, l'observant, lui demanda soudain:

—Voudrais-tu venir avec moi?

La réponse partit comme une balle:

—Oui!... je voudrais!... Je voudrais mourir ... et renaître sept fois, en donnant sept fois ma vie à l'Empire!...[8]

[1] Désignation la plus usuelle de K'ôung fou Tzèu (Confucius).

[2] Linn Lù. Liv. VI. Ch. XI, §25. (Tien et Tseng Si sont les prénom et nom du même philosophe.)

[3] Châ (serpent), le sixième des douze animaux du cycle chinois. L'an 1905 de l'ère chrétienne a été une année châ.

[4] Mai.—Les saisons chinoises retardent d'environ quarante jours sur les nôtres.

[5] Formule obligatoire J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire (mais je ne vous les dis pas, crainte de vous ennuyer)

[6]

Petit oiseau, petit oiseau, où t'en-vas-tu?
Sur le mont Senghé, pour boire du saké.
J'en boirai une tasse, j'en boirai deux....

[7] Légende du xiie siècle se rattachant à l'histoire des guerres civiles entre les clans Taira et les clans Minamoto (1161-1185).

[8] Traduction littérale d'une phrase réellement entendue dans la bouche d'une servante d'auberge.


XXV

England expects that every man will do his duty.

Nelson and Bronte.

La cloche du vaisseau-amiral piqua deux coups doubles,—dix heures, selon la convention universelle des marins.—Et, sur tous les bâtiments, d'un bout à l'autre de la ligne, des cloches pareilles tintèrent et se répondirent. L'escadre,—un vice-amiral et un contre-amiral, deux divisions, six cuirassés,—faisait route à l'est, à petite vitesse. Le ciel était bas, la brise froide, la mer houleuse et l'horizon noyé de brume. Par tribord, l'île de Tsou,—Tsou-shima—dressait sa masse grise.

Une grande lame déferla au vent, et l'embrun pulvérisé vola jusque sur la plage arrière, du Nikkô[1].

Cinglé en plein visage, le marquis Yorisaka Sadao, qui allait et venait, s'arrêta pour s'essuyer les yeux, puis, tout aussitôt, reprit sa promenade silencieuse.

La plage, en forme de triangle arrondi, était large et longue, plane, sans rambardes ni parapets, et légèrement inclinée en abord, à la façon d'un glacis de forteresse. Elle était proprement la plate-forme et le socle de la grosse tourelle de retraite. Les deux canons jumeaux, hors de la double embrasure ovale, étendaient horizontalement leurs volées géantes, pareilles à deux colonnes trajanes couchées.

Passant sous l'une des pièces, le marquis Yorisaka leva la main pour caresser le métal sonore, qui vibra imperceptiblement, comme un gong de bronze effleuré du doigt.

A cet instant, quelqu'un toucha l'épaule du marquis Yorisaka, comme le marquis Yorisaka venait de toucher l'acier du canon.

—Cher, eh bien? quelles nouvelles?

Le marquis se retourna, et salua militairement à l'anglaise:

—Hé! c'est vous, kimi? comment allez vous?

Le commandant Herbert Fergan portait son uniforme britannique et fumait une pipe d'Oxford. Il avait seulement remplacé sa casquette galonnée par un suroît, identique, d'ailleurs, à ceux que portent par mauvais temps tous les marins du monde.

—Je vais tout à fait bien,—dit-il.—Y a-t-il quelque chose en vue, là-bas?

Son bras tendu montrait l'horizon du sud. Le marquis Yorisaka fit un signe négatif:

—Trop loin. Ils sont encore au sud de Mameseki, à plus de soixante milles... Mais ils viennent... Nous concentrons l'armée. Kamimoura est là, et aussi Ouriou...

Il indiqua le sud-est.

—Tout sera prêt pour midi. Et nous aurons encore une heure à attendre.

—Vous avez pris le contact cette nuit.

—Oui, en interceptant leurs télégrammes sans fil. Et puis, à cinq heures, le Shinano-Marou les a vus... Ils étaient à la cote 203, sur le parallèle de Sasebo, à quatre-vingts mille dans l'ouest ... ils avaient le cap sur le détroit... Oh! ils viennent... Tenez, en ce moment, l'escadre de Kataoka doit les canonner... Mais d'ici, on ne peut rien entendre... Du reste, une canonnade de croiseurs, ça ne compte guère...

Il caressa de nouveau l'énorme pièce allongée au-dessus de lui, une pièce de 305, celle-ci, une pièce de cuirassé.

—Voici qui compte davantage,—dit Fergan.

—Hé! je pense comme vous.

Le marquis Yorisaka parlait d'une voix très paisible. Il n'était pas même nerveux, comme le sont les Occidentaux les plus braves, à l'heure qui précède une grande bataille.

—Allons,—dit Fergan,—je crois que tout ira bien. Certes, le premier moment sera dur à passer. Les Russes sont de braves gens... Mais vous valez beaucoup mieux, surtout à présent... Sans flatterie, vous avez fait de considérables progrès, dans ces dernières semaines.

—Grâce à vous!—dit Yorisaka.

Il attachait sur Fergan un regard d'irréprochable gratitude. Fergan rougit légèrement:

—Non! je vous assure! Vous exagérez beaucoup... Le vrai, c'est que votre effort a été réellement splendide. Vous avez su mettre dans votre jeu tous les honneurs et tous les atouts, et vous allez très justement gagner le robre... Un beau robre: cette victoire décide de toute la guerre.—Si Rodjestvensky perd tout à l'heure un seul trick, Liniévitch, demain, est chelem en Mandchourie!

—Hé! je souhaite qu'il en soit ainsi...

Tous deux marchèrent quelques pas; ils écartaient les jambes et pliaient les genoux, pour résister au roulis. Les cuirassés continuaient à «faire» de l'est. Tsou-shima se profilait maintenant dans sa longueur, à huit ou neuf milles derrière. Et ce n'était plus, dans le lointain, qu'un brouillard gris de fer, à peine visible parmi les nuages gris de plomb.

—Ceci ne ressemble pas au soleil de Trafalgar,—fit observer le marquis Yorisaka, souriant.

—Non,—dit Fergan.—Mais, à Trafalgar, le soleil se cacha dès que la bataille ne fut plus indécise, et il y eut tempête le soir. Peut-être que cette bataille-ci est d'ores et déjà gagnée.

—Vous avez trop bonne opinion de nous, protesta le marquis.

Les hautes cheminées jetaient par intervalles d'épaisses bouffées noires que le vent rabattait aussitôt en tourbillons. Et la mer, déjà sombre, reflétait cette fumée en longues traces livides.

Reculant, jusqu'à la tourelle, le commandant anglais s'y adossa:

—Vous serez dans cette boîte-ci, tout à l'heure, Yorisaka?—dit-il.—C'est votre poste de combat, n'est-ce pas?

—Oui. Je commande la tourelle.

—J'irai vous y rendre visite, si vous le permettez...

—Vous me ferez grand honneur... Je compte sur vous... Ah! voici Kamimoura...

Il indiquait, à l'horizon, d'autres cheminées, à peine distinctes encore, qui sortaient de la mer, deux par deux ou trois par trois. On vit, l'instant d'après, les mâts et les coques. Les deux escadres, marchant à la rencontre l'une de l'autre, infléchissaient leurs routes vers le sud, pour prendre tout de suite leur formation tactique de combat.

—Nous restons en tête, bien entendu?—questionna Fergan.

—Bien entendu. Vous avez lu l'ordre préalable? Une seule ligne de file, les cuirassés devant, les croiseurs-cuirassés derrière. On engagera les douze navires à la fois... Et, soyez tranquille! nous ne recommencerons pas le 10 août aujourd'hui...

Il avait baissé les yeux, et son sourire devenait singulier, aigu, avec une sorte d'orgueilleuse amertume au coin de la bouche. Il poursuivit, parlant avec lenteur:

—Nous ne serons pas timides... Et nous nous battrons de près ... d'aussi près qu'il le faudra... La leçon est apprise...

Il releva brusquement son regard, et le fixa sur Fergan...

—Nous savons à présent que, pour vaincre sur mer, il faut se préparer avec méthode et prudence, puis se ruer avec fureur et folie... Ainsi firent Rodney, Nelson et le Français Suffren. Ainsi ferons-nous...

Herbert Fergan s'était détourné. Il ne répliqua pas. Il semblait suivre avec une extrême attention la contre-marche des croiseurs-cuirassés entrant en ligne. Une minute de silence pesa...

—Voulez-vous être assez indulgent pour m'excuser?—demanda tout à coup le marquis Yorisaka:—voici notre ami le vicomte Hirata qui me fait signe... Il s'agit d'une petite affaire technique...

Herbert Fergan, dans l'instant même, cessa d'observer l'évolution, qui pourtant n'était point achevée:

—Mais je vous en prie!... allez!... A bientôt, cher... Moi-même je dois d'ailleurs descendre. N'est-il pas l'heure de déjeuner? Nous dînerons tard, peut-être...

Il montra tout son flegme et l'assaisonna d'une pointe d'humour:

—Plus tard que nous n'avons jamais dîné, qui sait?