WeRead Powered by ReaderPub
La Bataille cover

La Bataille

Chapter 29: XXVI
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative blends a close, quasi-documentary account of a recent naval campaign with fictionalized vignettes that examine cross-cultural contact and personal sacrifice. Detailed technical passages on fleet movements and combat procedure alternate with scenes of formal social ritual, emotional entanglement, and symbolic portrayals of an aristocratic milieu. Several episodes are deliberately generalized to stand for wider social attitudes rather than individual biographies. Local speech and customs are woven from varied sources to provide atmospheric color, while the text distinguishes material grounded in reportage from elements amplified for thematic and symbolic effect.

[1] Aucun navire du nom de Nikkô n'a pris part à la bataille de Tsou-shima. L'auteur, soucieux de conserver à l'«intrigue» de ce livre un caractère purement imaginatif, s'est vu forcé de recourir à un cuirassé qui n'exista pas, pour y situer des personnages et des aventures qui n'existèrent pas davantage. Il va de soi que, dans le récit qu'on va lire, tout ce qui ne concerne pas directement le Nikkô, son équipage et son état-major, est d'une exactitude historique rigoureuse.


XXVI

—Par conséquent, les tourelles manœuvreront à l'électricité?

—Oui, tant que les moteurs pourront tourner. En cas d'avarie, nous passerons à la manœuvre hydraulique. Et, en dernier lieu, à la manœuvre à bras. C'est l'ordre.

—Nous obéirons donc, honorablement.

Et le vicomte Hirata Takamori, ayant salué d'abord selon la discipline militaire, les doigts joints et levés jusqu'à la visière de la casquette, salua ensuite selon le rite des daïmios et des samouraïs, le corps plié à angle droit, les mains à plat sur les genoux.

—A présent, souffrez que je me retire..

Il s'en allait. Le marquis Yorisaka Sadao le retint:

—Hirata, êtes-vous très pressé? Il n'est pas encore midi. Vous plairait-il que nous causions un peu?

Le vicomte Hirata ouvrit un éventail qu'il portait dans sa manche:

—Yorisaka, vous me faites beaucoup d'honneur. En vérité, je n'osais abuser de vos nobles minutes, et tel était le motif de ma discrétion. Mais je suis flatté de votre condescendance. Dites-moi donc: que vous semble de cette pluie fine, pareille à un brouillard fondu? Ne pensez-vous pas que, tout à l'heure, nous pourrons en être gênés sur le champ de bataille?

Le marquis Yorisaka regarda distraitement la mer houleuse et brumeuse:

—Peut-être,—murmura-t-il.

Puis, soudain, face à son interlocuteur:

—Hirata, excusez mon impolitesse: je désirerais vous poser une question.

—Daignez le faire,—dit Hirata.

Il avait refermé son éventail, et penchait la tête en avant, comme pour mieux entendre. Le marquis Yorisaka parla très lentement, d'une voix grave et nette:

—Permettez-moi d'abord de rappeler quelques souvenirs qui nous sont communs. Nos familles, quoique souvent ennemies au cours des siècles anciens, ont combattu plus souvent encore l'une à côté de l'autre, durant beaucoup de guerres civiles ou extérieures. Récemment, je veux dire à l'époque du Grand Changement, nos pères ont pris les armes ensemble pour restaurer dans sa splendeur le pouvoir impérial. Et, quoique, un peu plus tard, lors des événements de Koumamoto[1], cette confraternité guerrière se trouvât rompue, le sang versé en cette occasion glorieuse ne nous empêcha point, vous et moi, de nous lier d'amitié, douze ans après, quand nous entrâmes, le même jour, au service de l'Empereur.

—Le sang versé, Yorisaka, lorsqu'il j'exige pas de vengeance, n'a jamais fait que cimenter l'union des deux familles l'une et l'autre fidèles observatrices du Bushido.

—Il en est certainement ainsi. Nous avons été, Hirata, comme sont deux doigts d'une seule main. Mais il me semble que nous ne le sommes plus. Me trompé-je? Je vous conjure de me donner là-dessus votre sentiment, sans courtoisie.

Le vicomte Hirata avait relevé la tête.

—Vous ne vous trompez pas,—dit-il simplement.

—Votre sincérité m'est précieuse,—répliqua le marquis Yorisaka, impassible.—Pardonnez-moi donc si j'y réponds par une sincérité égale. Quoique, en toutes circonstances, vous ayez continué de me témoigner mille égards dont je suis indigne; quoique personne n'ait assurément pu soupçonner, d'après vos paroles ou votre attitude, ce refroidissement de notre amitié, il m'est impossible d'endurer plus longtemps une humiliation même secrète. J'ai donc résolu d'en finir aujourd'hui même; et je vous prie, honorablement, de m'expliquer en quoi j'ai démérité auprès de vous. Telle est ma question.

Ils se regardaient l'un et l'autre fixement, tous deux immobiles et seuls au milieu de la plage arrière ruisselante de pluie et d'embrun. Au-dessus de leurs têtes, les deux canons de la tourelle étendaient leurs volées immenses. Et, tout alentour, la mer, violemment fouettée par le vent, gémissait et hurlait en bouleversant ses lames.

Le vicomte Hirata répondit plus lentement encore que le marquis Yorisaka n'avait parlé:

—Yorisaka, vous avez tout à l'heure rappelé des souvenirs qui nous sont communs. Soyez bien assuré que ces souvenirs-là n'étaient pas sortis de ma mémoire. Me permettrez-vous maintenant d'en rappeler d'autres, qui peut-être sont sortis de votre mémoire à vous? Vous avez parlé du Grand Changement. Il est exact qu'à cette époque illustre, origine de l'ère Meïji, votre clan et mon clan ont ensemble tiré le sabre pour le Mikado contre le Shôgoun. Mais avez-vous oublié la cause première de cette lutte? Il ne s'agissait pas de fidélité dynastique. Nul Shôgoun jamais n'avait usurpé les prérogatives essentielles des Divins Empereurs fils de la Déesse Solaire[2]. Et sept cents années durant, les princes Foudjiwara, ou Taïra, ou Minamoto, ou Hôjô, ou Ashikaga, ou Tokougawa, avaient, sans inconvénient, substitué leur volonté robuste à la faible volonté des Mikados. Qu'y avait-il donc, de changé pour que, tout à coup, tant d'hommes nobles voulussent détruire une organisation sept fois séculaire? Il y avait, Yorisaka, ceci: que, cinq ans plus tôt, des vaisseaux noirs venus d'Europe, avaient bombardé Kagoshima, et que le Shôgoun, au lieu de combattre, avait signé une paix honteuse. Telle fut en vérité la cause. Le Japon, ayant mangé l'insulte et n'ayant pas bu la vengeance, se leva d'un seul bond contre le Shôgoun, au cri dix mille fois répété de: «Mort à l'Étranger!...» Mort à l'Étranger. Ainsi crièrent nos ancêtres, marquis Yorisaka. Ainsi crièrent-ils sur tous les champs de bataille, jusqu'à ce que le Mikado eût été restauré dans sa puissance originelle. Ainsi crièrent mes ancêtres à moi; ainsi criaient-ils encore au jour rouge de Koumamoto, quand, indignés contre le nouveau pouvoir, en apparence aussi débile que l'ancien, ils marchaient derrière Saïgo, qui leur avait promis de laver la honte commune dans la victoire ou dans la mort. Ainsi crié-je aujourd'hui, moi. Car je suis l'héritier légitime de ces cadavres. Leurs tablettes funéraires n'ont jamais quitté ma ceinture. Depuis trente ans que je vis, j'attends l'heure de rendre à ces tablettes ce qui leur est dû: la libation de sang. Et voici que cette heure sonne!... Yorisaka, pardonnez-moi ce long discours. Je ne doute cependant pas qu'il ne vous ait donné pleine satisfaction. Vous n'avez certes point démérité auprès de moi. Et que vous importerait, d'ailleurs, le jugement d'un très petit daïmio, dépourvu d'intelligence? Mais je vous ai ouvert mon cœur et vous y avez lu comme dans un livre imprimé en beaux caractères chinois, très noirs: je hais l'étranger de toute la force de ma haine. Vous, au contraire, qui le haïssiez pareillement jadis, l'aimez aujourd'hui. N'avez-vous pas adopté peu à peu ses mœurs, ses goûts, ses idées, sa langue même, que vous parlez sans cesse avec cet espion anglais, soi-disant notre allié? Loin de moi l'outrecuidance d'un blâme! Tout ce que vous faites est, évidemment, bien fait. Mais nos sentiments opposés creusent entre nous un abîme, un abîme que rien ne pourra combler.

Le vicomte Hirata s'était tu. Le marquis Yorisaka ne répliqua pas tout de suite. Il avait écouté jusqu'au bout sans sourciller, ni détourner son regard. A la fin, ayant réfléchi plusieurs graves minutes, il embrassa d'un geste brusque tout l'horizon du sud, noyé de brumes et de fumées confuses, et, d'un ton détaché, questionna:

—Hirata, ne voyez-vous pas quelque chose, là-bas?... On a piqué midi, si je ne me trompe... Oui. En ce cas, ces nuages verticaux sont probablement les panaches des cheminées russes. Voici venir l'étranger, Hirata, l'étranger que vous croyez haïr si fort...

Il souriait, et ses paupières à demi closes bridaient ses yeux, les resserraient en deux fentes obliques, minces et noires.

—... L'étranger que vous croyez haïr si fort... A ce propos, Hirata ... vous avez pris connaissance des ordres secrets... La tactique est singulièrement modifiée, ne trouvez-vous pas?... en ce qui concerne l'artillerie, surtout...

—Oui...

—Oui! Singulièrement modifiée! On ne dispersera plus le tir, comme autrefois... Le feu sera concentré sur la tête des colonnes ennemies... En outre, afin de parer aux accidents de transmission, on a prévu pour les sections isolées une autonomie très large... La tentative est fort audacieuse. Peut-être ne l'aurions-nous pas risquée, si des renseignements de source européenne,—anglaise,—n'avaient persuadé l'amiral du succès plus que probable, du succès certain que notre audace nous vaudra. Ces renseignements, savez-vous, Hirata, qui les a obtenus? qui les a conquis ou volés, par la force ou par la ruse, hardiment, patiemment, péniblement? C'est moi, Hirata. Il se peut que vous haïssiez l'étranger autant que vous dites. Il se peut que je l'aime autant que vous croyez. Mais il se peut aussi qu'un ennemi tel que vous lui soit moins funeste qu'un ami tel que moi.

Le vicomte Hirata fronça les sourcils.

—Yorisaka,—dit-il,—ma stupidité est si grande que vous n'avez pas pu, je le vois, saisir le sens exact de mes paroles. Vous êtes assurément, pour la flotte russe, un adversaire plus dangereux que je ne suis. Et jamais n'est entrée dans ma tête l'injurieuse supposition que vous ne sachiez le mieux du monde faire votre devoir, et servir très utilement, les desseins de l'Empereur. Mais vous êtes comme ces maîtres d'armes qui tuent sans colère, quoique infailliblement. Aujourd'hui, je tuerai moins bien que vous. Mais je tuerai avec ivresse. Et ma fureur ne peut pas lier amitié avec votre indifférence.

Le marquis Yorisaka s'était croisé les bras:

—Jugez-vous donc,—dit-il, parlant presque bas,—jugez-vous donc que mon indifférence soit autre chose qu'un masque, sous lequel bouillonne une fureur plus furieuse peut-être que la vôtre?... Hirata, je pensais que vos yeux savaient mieux voir!...

Le marquis Yorisaka s'était cette fois départi de son calme:

—Je pensais que vos yeux avaient su lire en moi! Mon faux visage n'était que pour les hommes d'Europe. Et vous vous y êtes trompé, vous, un noble Nippon! Vicomte Hirata, vos ancêtres sont tombés à Koumamoto, et vous vous souvenez d'eux, et vous conservez pieusement leurs tablettes funéraires. Mais n'avez-vous pas compris la leçon qu'ils nous ont donnée par leur défaite et par leur mort? Leçon de patience et de prudence! leçon de ruse! Le temps n'est plus des batailles simplement gagnées au tranchant du sabre. Pour vaincre l'étranger, nous avons commencé, vous et moi, par aller dans ses écoles. Mais la science que nous y apprenions n'était pas grand'chose. En outre, nous l'apprenions mal. Nos cervelles japonaises n'assimilaient pas l'enseignement européen. Et je sentis vite la nécessité où nous étions d'acquérir d'abord des cervelles européennes, quoi qu'il pût nous en coûter par ailleurs. Je m'y appliquai; et peut-être y suis-je parvenu ... non sans fatigue et sans dure souffrance!... souffrance plus dure que personne ne saura jamais... Mais il le fallait pour l'affranchissement, pour l'exaltation de l'Empire. Je vous le dis, Hirata, le rouge m'est dix mille fois monté à la face, d'oublier, pour mieux imiter l'âme occidentale, les préceptes les plus rigoureux de l'éducation d'un daïmio: Mais je songeais alors aux malades que leurs médecins envoient se plonger dans des bains de boue, et qui en sortent guéris et robustes. Je sors aujourd'hui de ma boue à moi. J'en sors guéri de mon ancienne faiblesse et robuste pour la lutte qui va s'engager. Et je ne regrette rien. Mais je ne m'attendais pas, ayant accompli ma tâche, à subir le dédain d'un compagnon d'autrefois.

Les yeux du vicomte Hirata étincelèrent et sa voix résonna plus sèche:

—Je vous ai dit, Yorisaka, qu'il n'était pas question de dédain. Je prends l'extrême liberté de vous le redire. J'apprécie hautement le souci patriotique qui vous a guidé. Mais vous-même le proclamiez à l'instant: votre cervelle a cessé d'être japonaise pour devenir européenne. Ma cervelle à moi, tout à fait grossière, ne réussira jamais à imiter la vôtre. Pour nous entendre désormais, notre double effort serait donc vain. A présent, tout étant dit là-dessus, ne vous semble-t-il pas superflu de parler davantage?—Un seul mot encore,—fit Yorisaka Sadao.—J'ose vous questionner une seconde et dernière fois... Hirata, nous remporterons tout à l'heure, ici même, dans ce détroit de Tsou-shima, une grande victoire. Eussiez-vous préféré que cette victoire fût une défaite, mais que tous les Nippons d'aujourd'hui fussent encore pareils aux Nippons de Koumamoto:

—Je suis trop ignorant pour vous répondre selon la sagesse,—fit Hirata Takamori.—Mais permettez que très humblement, je vous interroge à mon tour: Êtes-vous certain que tout à l'heure nous serons, comme vous l'affirmez, vainqueurs! Et, si nous étions vaincus; avez-vous imaginé le nom dont l'Europe nous nommerait, l'Europe que nous aurions plagiée inutilement, ridiculement?

—Oui,—prononça le marquis Yorisaka.—L'Europe nous nommerait des singes. Mais nous ne serons pas vaincus.

—Yoshits'né lui-même le fut. Si nous l'étions?

—Nous ne le serons pas.

—Je le crois sur votre parole. Nous serons donc vainqueurs. Mais après?

—Après?

—Après la bataille? Après la paix signée? Vous rentrerez, Yorisaka, dans votre maison de Tôkiô. Vous y rapporterez votre cervelle européenne, et vos idées, et vos mœurs, et vos goûts européens. Et comme vous serez un héros très glorieux, le peuple japonais, séduit par votre illustre exemple, imitera vos goûts, vos mœurs, vos idées...

—Non,—dit Yorisaka.

[1] C'est à Koumamoto que Saïgo fut vaincu en 1877, et avec lui tout le clan Satsouma.

[2] Amateraç'no Ohomi Kami, qui enfanta la dynastie mikadonale.


XXVII

De l'avant à l'arrière et du spardeck jusqu'aux soutes, les trompettes nipponnes, aigres et stridentes, rappelaient au branle-bas de combat. Yorisaka Sadao, soulevant la trappe de fermeture, pénétra dans la tourelle de retraite.

—Fixe!

Le sous-officier, raide comme un bâton, saluait, les talons joints, la main à la visière. Les hommes, quartiers-maîtres et matelots, tournèrent vers le chef douze figures respectueusement souriantes.

—Repos!—dit Yorisaka.

Et il commença de passer une inspection brève, mais minutieuse.

La tourelle était une chambre basse, sans porte ni fenêtre, une chambre hexagonale, longue de dix mètres, large de huit, toute cuirassée d'acier épais. Les deux canons énormes l'emplissaient aux trois quarts; et le peu d'espace restant était accaparé par les berceaux, les châssis, les affûts, les monte-charges, les refouloirs, les écouvillons, les pointages, les lunettes, les hausses, les transmetteurs, et tout le tuyautage d'eau sous pression, et tout le tuyautage d'air comprimé, et toute la canalisation électrique, et tout l'inextricable fouillis de fer, de cuivre et de bronze que nécessite la manœuvre de deux pièces marines du plus gros calibre qui soit.

Six lampes à incandescence enveloppaient et pénétraient chaque mécanisme d'une lumière multiple, crue et sans ombres. Et le jour extérieur n'y ajoutait qu'une sorte de halo bleuâtre, filtré par la fente annulaire de là double embrasure, entre cuirasse et canon.

Yorisaka Sadao fit le tour des deux culasses, scrutant toutes les choses une à une, et regardant chaque homme au visage. Puis, arrivant à l'échelle médiane, il en grimpa les trois marches, et s'assit sur la sellette de commandement. Sa tête dépassait ainsi le plafond blindé, et sortait de la tourelle par l'orifice du capot central. Ce capot, blindé lui-même, formait casque. Et Yorisaka Sadao, protégé de la sorte contre les coups ennemis, apercevait néanmoins tout le champ de bataille par trois trous assez larges ménagés dans le blindage. L'orifice du capot lui permettait d'autre part de communiquer facilement avec les canonniers, et de bien voir le fonctionnement des pièces.

Assis, il se baissa d'abord, et considéra, au-dessous de lui, toute la tourelle immobile et attentive. Une extraordinaire sensation de puissance se dégageait de cette formidable machine et de ces treize hommes qui en étaient la chair vivante et les nerfs. Le chef qui commandait à cela tenait vraiment dans sa main une foudre plus terrible que celle du ciel. Yorisaka Sadao, d'orgueil, crispa les poings. Puis, immédiatement calme, il haussa la tête, et regarda par les trous du casque,—par les trois trous, méthodiquement, de gauche à droite.

La mer déferlait toujours, glauque et creuse, sinistre sous le linceul opaque des nuages lourds. La plage arrière, aperçue en contre-bas, n'était qu'un radeau triangulaire, assiégé par les lames et ruisselant. L'armée avait viré de bord. Elle courait maintenant cap à l'ouest, vers Tsou-shima, chaque bâtiment s'efforçant de tenir bien son poste, et de serrer son intervalle aux quatre cents mètres réglementaires. La ligne s'allongeait sur près de trois mille marins, du Mikasa chef de file, à l'Iwate, matelot de queue. Le Nikkô suivait le Mikasa, le Shikishima suivait le Nikkô, et derrière cette première division, que le vieux Togo commandait en personne, toutes les autres s'avançaient en bel ordre, la division Kamimoura, la division Simamoura, tous les cuirassés, tous les croiseurs-cuirassés, toute la force vive de l'Empire. Dans le sillage écumeux et plat, Yorisaka Sadao voyait venir les hautes silhouettes grises hérissées de canons en bataille. Et le pavillon du Soleil Levant, arboré à chaque mât, semblait secouer sur les vaisseaux et sur la mer les prémices glorieuses du sang rouge près de couler...

—Balancez!... Tourelle à gauche!... Stop!... Tourelle à droite!...[1]

Le pointeur, assis entre les deux pièces, et l'œil à sa lunette, appuyait sur la crosse du pistolet de tir. Un bourdonnement doux monta du moteur électrique, et, docile comme un jouet, la tourelle géante tourna de droite à gauche, tourna de gauche à droite, entraînant comme fétus, sans bruit ni secousse, hommes, machines, canons, cuirasse. Sous les yeux de Yorisaka Sadao, l'horizon défila comme la toile sans fin d'un décor mobile. Par tribord, une escadre lointaine apparut, tout empanachée de fumée, une escadre de croiseurs qui, visiblement, se hâtait vers son poste de bataille,—Dewa sans doute, et Ouriou derrière lui... Par bâbord, la brume formait rideau, et l'on n'apercevait rien encore de l'ennemi, proche pourtant.

La cloche piqua un coup double, puis un coup simple:—une heure et demie. Une trompette sonna trois notes longues, puis deux notes brèves:—Préparez-vous à combattre par bâbord.—D'un signe, Yorisaka transmit l'ordre au pointeur. La tourelle vira, face à l'adversaire présumé.

—Chargez les pièces!

Un cliquetis de chaînes-galles annonça seul la manœuvre des monte-charges. Les servants, muets, s'affairaient, avec des gestes vifs et précis à miracle. Les deux culasses s'ouvrirent, les deux obus s'engouffrèrent dans le trou noir huileux des chambres à poudre, les deux refouloirs se déroulèrent sur leurs galets. Des sons nets marquaient le temps de la charge: le choc métallique des projectiles heurtant les cloisons de l'âme, le froissement des gargousses de soie poussées à coups de poing l'une sur l'autre, le battement clair des culasses refermées... Yorisaka Sadao, chronomètre en main, sourit: vingt-quatre secondes, presque un record! Les Russes feraient mieux, s'ils pouvaient...

Derechef, le silence régna. Par les trous du casque blindé, on continuait de ne rien apercevoir, rien que la brume et que la mer. Yorisaka Sadao, patient, cessa de regarder. Il prit son télémètre, et, scrupuleusement, le vérifia. Les miroirs n'étaient pas tout à fait parallèles: il corrigea l'erreur. Un télémètre de tourelle, mon Dieu! ce n'est pas grand'chose de précis. Mais si les télémètres de blockhaus venaient à manquer, comme au 10 août... Faute de sabre, le héros Yoshits'né dégainait un éventail...

Yorisaka Sadao reposa le télémètre, et, une fois de plus, haussa la tête. Est-ce que le brouillard n'allait pas se dissiper enfin?... Ah! du nouveau: un signal montait aux drisses, et le Mikasa, brusquement, venait sur la gauche...

Le timbre électrique résonna. Au tableau transmetteur deux lampes s'allumèrent; les aiguilles tournèrent sur les cadrans. Les trompettes de toute l'armée lançaient encore une fois leurs notes aigres. Yorisaka Sadao, soudain raidi sur sa sellette, commanda:

—Préparez-vous à combattre par tribord!... Tourelle à gauche! quatrième vitesse!

La tourelle, déjà, obéissait, pivotait.

—Distance, sept mille trois cents mètres! Correction: cinq millièmes à droite! Stop!

Les deux longues volées se dressèrent, braquant très haut leur gueule en arrêt. Yorisaka Sadao se pencha, fouillant des yeux la ligne trouble où se mêlaient le ciel et la mer... Oui... là-bas, droit au sud ... parmi les nuages opaques entassés sur l'horizon ... des volutes noirâtres montaient,—trois, quatre, cinq, régulièrement espacées ... sept, huit ... et d'autres encore ... douze, quinze, vingt, trente...

—Amorcez! Armez!

La voix calme ne tremblait pas, pas du tout.

L'appel téléphonique tinta. Yorisaka Sadao décrocha le récepteur:

—Allo!... Oui ... l'amiral télégraphie?...

Il se baissa, fit face aux canonniers, et répéta, sans un mot de commentaire:

—L'amiral télégraphie: «Le salut de l'Empire dépend du résultat de la bataille. Tous, faites votre devoir!»

Cette fois, la voix moins calme avait tremblé un peu. Mais, dans le même instant, elle recouvra toute sa froideur sèche:

—Quatre-vingts degrés! Pointez sur la tête de la ligne ... oui, à gauche, sur le bateau à deux cheminées... Attention!...

Yorisaka Sadao avait saisi son télémètre, et contrôlait les distances successivement inscrites au tableau transmetteur:

—Sept mille cent!... Six mille huit cents!... Six mille quatre cents!...

Il s'interrompit une seconde. Là-bas, sur les coques ennemies, maintenant bien distinctes, des éclairs brillaient soudain: les Russes ouvraient le feu ... trop loin peut-être...

—Six mille mètres!...

Il s'interrompit encore. A moins de cent mètres du Nikkô, une immense gerbe d'eau venait de jaillir et retombait en pluie lente,—le premier obus fouettant la mer, le premier obus tiré, en ce jour décisif, par l'Occident contre l'Orient... Yorisaka Sadao, dédaigneux, toisa le haut fantôme blanc, qui achevait de s'évanouir dans la brise. Ce n'était que cela: un peu d'embrun soulevé. Ils tiraient mal...

—Cinq mille neuf cents!...

D'autres obus éclataient çà et là, parmi les vagues, tous en deçà du but. Oui, les Russes tiraient très mal. Une interminable minute passa. Enfin un ronflement brutal, pareil au bruit des ailes d'une abeille démesurée, annonça un coup trop long... Et comme si ce coup trop long eût été le signal attendu pour la riposte, une détonation proche retentit, la première détonation japonaise...

—Cinq mille sept cents mètres!

La voix, toujours irréprochablement nette, détacha chaque syllabe en l'articulant:

—Commencez le feu!...»

Le halo bleuâtre, filtré par le jour extérieur à travers la double embrasure, entre cuirasse et canon, se changea tout d'un coup en un rayonnement pourpre, éblouissant: hors des gueules en arrêt, deux flammes prodigieuses s'étaient ruées, longues de vingt mètres et rouges comme sang. Une secousse effroyable ébranla la tourelle comme une rafale ébranle un roseau. Un tonnerre inouï, dont nul fracas terrestre ne saurait donner l'idée, déchira, accabla toutes les oreilles alentour, laissant tous les hommes, pour plusieurs secondes, sourds et presque ivres. Et les culasses énormes, lourdes chacune comme plusieurs canons de campagne, reculèrent de trois pieds et rebondirent en batterie, plus vite qu'un tireur exercé ne fait tourner le barillet de son revolver. Déjà, la voix de Yorisaka Sadao, glaciale et sereine, ramenait parmi les servants la lucidité et le sang-froid.

—Cinq mille six cents mètres!... Feu accéléré!...

[1] Les commandements japonais ont été traduits en commandements français équivalents.


XXVIII

Herbert Fergan s'abrita derrière ses mains en cornet, et alluma une cigarette. Il se tenait hors du blockhaus, afin de ne point encombrer davantage l'étroite cellule cuirassée dans laquelle s'agitaient le commandant, l'officier de manœuvre, l'officier de tir et leurs aides. Lui, debout sur la passerelle, et à découvert, regardait avec flegme les projectiles russes éclater à l'entour. Il était brave. Sa cigarette convenablement allumée, il reprit ses jumelles et recommença d'étudier les deux flottes, aux prises. Il regardait lentement, méticuleusement; il épiait avec une curiosité professionnelle les signes de fatigue ou de détresse que donnait l'un ou l'autre de ces combattants acharnés. Ici, c'était une muraille éventrée, un mât rompu, des superstructures en miettes. Là-bas, c'était une cheminée par terre, une tourelle écrasée, un blockhaus emporté. Le profil des vaisseaux, d'abord net et géométrique, se déformait, se dénivelait, se frangeait de débris et de décombres. Par intervalles, Herbert Fergan reposait ses jumelles, ouvrait son carnet, consultait sa montre, et notait quelque épisode de la bataille. Le canon hurlait sans interruption, et si fort que les oreilles brisées n'en souffraient même plus. Et ce n'était qu'en observant la lueur toujours égale et flamboyante dont le Nikkô s'enveloppait comme d'une gloire, que Fergan constatait la vigueur encore intacte du feu nippon. En face, au contraire, les bâtiments russes crépitaient déjà moins dru, comme des bûches à demi consumées, qui ne peuvent plus prodiguer leurs étincelles. Herbert Fergan pivota sur ses talons et parcourut d'un coup d'œil toute la circonférence de l'horizon. Les deux lignes opposées couraient parallèlement vers l'est, l'une régulière et bien manœuvrante, l'autre en désordre et sur le point d'être disloquée. Allons! l'événement justifiait les pronostics: Rodjestvensky n'«étalait» pas contre Togo. Sur le carnet, le crayon sténographia: «2 h. 35, bataille gagnée. Osliabia, désemparé, abandonne. Souwarof, hors de combat. Nikkô, point d'avaries majeures...» Herbert Fergan, bon prophète, sourit. Non que la victoire japonaise lui tînt à cœur! Tout au plus sa sympathie allait-elle moins volontiers aux rustres Moscovites qu'à ces Nippons dont il avait goûté fort agréablement l'hospitalité délicate et voluptueuse... Mais, pour peu qu'on y songeât, la flotte de Togo était proprement une flotte anglaise,—une flotte construite en Angleterre, armée en Angleterre, exercée, aguerrie selon la méthode et les principes anglais.—Et l'amour-propre britannique trouvait son compte dans un succès, tout bien pesé, national...


De la main du sous-officier, il prit le télémètre.


—All right! Avant une heure tout sera fini. Mais il faut vivre jusque-là!...

Un obus—le sixième ou le septième—éclatait sur le spardeck, émiettant çà et là quelques cadavres. Fergan, impassible, se pencha: le pont, tout à l'heure propre et poli comme un parquet de salon, n'était plus qu'un chaos de choses informes, emmêlées, enchevêtrées, déchiquetées, broyées. Du sang ruisselait. Des membres d'hommes, arrachés, alternaient avec des poitrines ouvertes et des entrailles répandues. Et du feu dévorait ces lambeaux. Mais l'eau des pompes à incendie combattait encore victorieusement les flammes, et, sur toutes choses, la canonnade triomphante ne tarissait point. Déchiré, dévasté, meurtri, le cuirassé n'en crachait pas moins furieusement la mort à la face de ses ennemis. Et Fergan, ayant sondé d'un regard toutes ces blessures béantes, mais superficielles, répéta la phrase inscrite l'instant d'avant sur le carnet de notes:

Nikkô, point d'avaries majeures...

Comme il prononçait le dernier mot, un officier, se précipitant hors du blockhaus, le heurta au passage, et, courtois, malgré la fièvre du moment, s'inclina pour s'excuser, avant de continuer sa route.

—Eh! Hirata, cher ami! où courez-vous ainsi?

Le vicomte Hirata descendait déjà l'échelle du faux pont. Il s'arrêta cependant, poliment, pour contenter d'un mot la curiosité de l'hôte anglais:

—Réparer la communication du blockhaus à la tourelle arriè...

Herbert Fergan n'entendit pas la dernière syllabe. Un obus éclatait encore, contre le blockhaus même, cette fois ... un obus de gros calibre, au fulmi-coton...

Fergan perçut un bruit immense, vit un brouillard couleur d'ocre plus brillant, beaucoup plus brillant que le soleil ... et se releva lourdement, péniblement, par un effort atroce des jambes et des bras, et un effort pire de la cervelle, de la cervelle ankylosée qui ne comprenait pas, qui avait cesse de comprendre...

La passerelle n'était plus là, ni le blockhaus. A leur place, il y avait ... il y avait du métal ... du fer, du cuivre, du bronze, mêlés, amalgamés, confondus ... du métal en charpie, en écheveau, en dentelle fine... C'était encore rouge de feu, et, par places, noir de cendres. Fergan, laborieusement, se rendit compte: l'obus avait tout emporté, tout fondu, tout évaporé... Et tout le monde était mort ... tout le monde, le commandant, l'officier de tir, l'officier de manœuvre, les aides ... tout le monde, excepté lui, Fergan, qui avait été seulement jeté, sans s'en apercevoir, ici ... ici, sur le spardeck, à vingt mètres de l'explosion... Il se redressa, il regarda à l'entour. Juste à côté de lui, une tête coupée, coupée très proprement, comme à la faux, gisait dans une flaque brune. Elle souriait, tranchée si vite que ses muscles, soudain paralysés, n'avaient pas même eu le temps d'effacer leur sourire...

Fergan parla, étonné que sa voix eût encore un son:

—Tout le monde ... oui ... tout le monde est mort... Tiens? non! pas tout le monde...

Au sommet du décombre encore incandescent, au milieu même des flammes et des braises, un homme apparaissait, fantastique. Accroché on ne savait à quoi, on ne savait comment, il se penchait au-dessus du tube acoustique qui descendait au plus profond du navire, vers le poste central, où convergent tous les porte-voix de l'artillerie, du gouvernail et des machines, et, dans ce tube béant, il criait des ordres, il commandait la manœuvre que les gens d'en bas, abrités, eux, exécutaient, sans soupçonner assurément l'effroyable posture de celui qui leur servait d'yeux, d'oreilles et d'intelligence, et qui, menacé à chaque seconde de l'anéantissement dans une fournaise sans nom, continuait, impassible, de guider vers la victoire le cuirassé toujours combattant!...

—Hirata Takamori!...

Herbert Fergan, encore chancelant, écarquillait les yeux, et contemplait avec stupeur l'officier japonais, debout sur son piédestal terrible. L'explosion de l'obus, évidemment, l'avait lancé, lui aussi, à bas de la passerelle pulvérisée... Et ce n'étaient pas seulement des reflets de feu, c'était du sang qui empourprait son uniforme noir... Mais, à peine abattu, il avait trouvé dans son énergie prodigieuse, dans l'orgueil de sa race daïmiaque, plus stoïque que ne fut Sténon et son école, la force surhumaine de secouer d'un seul coup sa torpeur, et de bondir d'instinct vers le poste de bataille le plus proche et le plus périlleux...

Fergan, humilié, sentit sa face chaude: un Japonais avait fait cela, alors que lui, Anglais, était resté, quoique sans blessure, par terre, accablé, évanoui...

Herbert Fergan, brusquement, fit demi-tour, et s'éloigna vers l'arrière, marchant à pas très lents et bombant la poitrine, soucieux, pour l'honneur de l'Angleterre, d'égaler la contenance du vicomte Hirata Takamori...


XXIX

Vous le croyez votre dupe: s'il feint de l'être, qui est plus dupe de lui ou de vous?

La Bruyère.

—Quatre mille quatre cents mètres!

Le marquis Yorisaka, l'œil rivé à la lunette du télémètre de tourelle, ne se retourna pas en entendant battre la trappe de fermeture. Herbert Fergan venait d'entrer, et désireux de ne point troubler les servants des pièces, il se tint sur la trappe même, immobile et muet.

—Quatre mille deux cents!

Ensemble, les deux canons géants tonnèrent. Fergan, pris au dépourvu, tournoya comme un homme blessé, et se retint contre la muraille...

—Quatre mille?

Après trente minutes de bataille, rien ici n'était changé;—rien, sauf un homme tout à l'heure vivant, maintenant mort. Son cadavre gisait sur le parquet d'acier, la tête ouverte: une clé de démontage, arrachée de son croc par le choc d'un projectile, avait fracassé cette tête. Accoutumés à voir du sang, les survivants s'étaient contentés de jeter un seau d'eau sur les débris rouges.—pour éviter qu'on glissât. Et le combat, bien entendu, continuait comme si de rien n'était,—froidement, silencieusement, obstinément.

—Quatre mille trois cents!

Toutefois, le tableau transmetteur d'ordres ne fonctionnait plus, et la tourelle, isolée, autonome, se battait comme elle pouvait, au jugé, à l'aveugle. Yorisaka Sadao s'estimait trop heureux, à présent, d'avoir, comme suprême corde à son arc, le télémètre de tourelle, qui seul lui permettait encore d'apprécier tant bien que mal, au travers de la fumée et de la brume, les variations de la distance et les changements de la correction...

—Quatre mille cinq!

Derechef, la double détonation éclata. Aguerri cette fois, Herbert Fergan se pencha en avant, et regarda au dehors par la fente annulaire de l'embrasure. Au bout de la ligne de mire, très loin, profilée en ombre chinoise sur l'horizon lumineux, la silhouette d'un cuirassé russe, apparaissait, cible déjà criblée. Des gerbes d'eau jaillissaient devant lui, soulevées par les coups trop courts. Fergan distingua tout à coup deux de ces gerbes, plus hautes que toutes les autres. Et il comprit que c'étaient les obus mêmes de la tourelle qui venaient de frapper là, en deçà du but.

—Bon!—murmura-t-il,—les Russes en ont assez!... Ils s'éloignent...

Et, dans le même instant, il songea que le réglage du tir allait devenir difficile. Plus de blockhaus, plus d'officier télémétriste... Mauvaises conditions pour obtenir un «pour cent» efficace, au moment que choisissait l'ennemi pour s'écarter brusquement du champ de bataille.

Car l'ennemi s'écartait, c'était positif. Par la fente annulaire, Fergan, clairement, vit le cuirassé de tête venir sur bâbord. Il gouvernait sur la queue japonaise, espérant sans doute l'envelopper, et fuir vers le nord à la faveur de la brume, toujours flottante et floconneuse. Mais déjà Togo, déjouant la manœuvre, obliquait lui-même à gauche. Et le Nikkô, imitant le coup de barre de l'amiral, fit route dans les eaux du Mikasa.

—Cessez le feu! Tourelle à droite!...

Les cuirassés russes doublaient l'arrière-garde. On allait combattre par bâbord. Toutes les conditions du tir s'en trouvaient naturellement bouleversées, et le réglage à reprendre élément par élément...

—Héi!...

Deux servants, lâchant leurs culasses, s'étaient jetés en avant, vers la sellette de commandement. Et Fergan, d'instinct, s'élança avec eux.

Le marquis Yorisaka Sadao venait de glisser jusqu'à terre,—sans un cri, sans un gémissement.

Mais son épaule, effroyablement déchirée, laissait ruisseler un tel flot de sang que, déjà, sa face jaune était devenue verte. Un éclat d'obus l'avait évidemment frappé par l'un des trois trous du casque, sans que de la tourelle on entendît rien, à cause du fracas ininterrompu qui régnait au dehors...

Les servants, aidés de Fergan, étendaient leur chef entre les deux pièces. Il n'était pas tout à fait mort. Il fit un signe il parla, très bas, mais d'une voix encore impérieuse:

—A vos postes!...

Les deux hommes obéirent. Fergan seul demeura penché vers le visage du mourant.

Et il se passa alors une chose singulière.

Le sous-officier de la tourelle, tout de suite, était accouru: à lui revenait l'honneur de prendre la place vacante. Il enjamba le corps grisant, se baissa pour ramasser le télémètre échappé de la main sanglante, et, près de monter sur la sellette, fit tourner l'instrument dans ses doigts, de l'air hésitant d'un homme qui s'avoue inexpert... Et Fergan, malgré sa tristesse sincère, sourit:

—Il va s'en servir Dieu sait comme!...

Or, le marquis Yorisaka, se raidissant, souleva sa main droite, et toucha le sous-officier, qui se retourna.

La tête agonisante s'agitait de droite à gauche:

—Non! pas vous!

Et les yeux déjà ternes, se fixèrent sur l'officier anglais, étonné:

—Vous!

Herbert Fergan eut un haut-le-corps stupéfait.

—Moi?

Il hésita trois secondes, Puis il s'agenouilla tout près de Yorisaka Sadao, et il parla bas,—comme on parle à un malade que le délire égare:

—Kimi, je suis Anglais ... neutre...

Il répéta deux fois, articulant bien, accentuant:

—Neutre ... neutre...

Mais il se tut soudain, parce que les lèvres blêmes remuaient, parce qu'un souffle en sortait, un murmure rauque, indistinct d'abord, mais bientôt plus net, affermi, des syllabes, des paroles, un chant:

—Le temps des cerisiers en fleurs n'est pas encore passé.
Maintenant cependant les fleurs devraient tomber,
Tandis que l'amour de ceux qui les regardent
Est à son extrême exaltation...

Herbert Fergan écoutait, et un froid brusque entra dans ses veines.

Les yeux presque morts ne détachaient pas leur regard, un regard immobile et sombre où semblait luire comme le reflet d'une ancienne vision. La voix, renforcée par un miracle d'énergie, chanta encore:

—Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. J'avais ta chevelure autour de mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque et sur ma poitrine...»

Plus pâle qu'Yorisaka lui-même, Herbert Fergan avait reculé d'un pas; et il détournait maintenant la tête pour échapper au regard terrible. Mais il n'échappait pas à la voix, à la voix plus terrible que le regard:

—Je les caressais et c'étaient les miens; et nous étions liés pour toujours ainsi, par la même chevelure, la bouche sur la bouche, ainsi que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine...

La voix résonnait comme un cristal près de se rompre. Peu à peu, aux joues de Fergan, le sang était revenu. Et ce sang commençait d'empourprer toute la face d'une rougeur honteuse, humiliée, d'une rougeur de soufflet reçu en plein visage...

La voix acheva, plus pressante, et pareille à la voix d'un créancier âpre, qui tout à coup, impérieusement, réclamerait sa dette:

—Et peu à peu il m'a semblé, tant nos membres étaient confondus, que je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe...»

La voix, à bout de vie, s'éteignit. Et, seul, le regard s'obstina, lançant, dans une flamme dernière, un ordre véritable, clair, irrésistible...

Alors, Herbert Fergan, le front bas et les yeux vers la terre, céda,—obéit.—De la main du sous-officier, il prit le télémètre. Et il gravit les trois marches de l'échelle médiane, et il s'assit sur la sellette de commandement...

Par bâbord, les cuirassés russes, un à un, reparaissaient. Ils s'éloignaient, rapides...

—Un gentleman doit payer,—murmura Fergan.

Il manœuvrait les vis du télémètre. Dans l'oculaire de la lunette, la cible se profila, agrandie, précisée. Le pavillon de Saint-André montra sa croix bleue, nette sur le champ d'étamine blanche. Herbert Fergan, aide de camp du roi d'Angleterre, vit ce pavillon,—le pavillon du tsar.—Le tsar et le roi n'étaient point ennemis...

—Un gentleman doit payer,—répéta Fergan, sombre.

Il toussa. Sa voix résonna enrouée, mais distincte, résolue:

—Six mille deux cents mètres! Huit millièmes à gauche! Continuez le feu!

Dans le silence qui précéda la double détonation, il y eut, sous l'échelle, un bruit à peine perceptible. Le marquis Yorisaka Sadao avait achevé de mourir, sans tressaillement ni râle, discrètement, décemment, correctement. Sa bouche, toutefois, avant de se fermer pour toujours, avait balbutié deux syllabes japonaises, les deux premières syllabes d'un nom qui ne fut point achevé:

—Mitsou....


XXX

Du sommet de cet amas de débris qui était le seul vestige de la passerelle et du blockhaus emportés tous deux par le même obus, le vicomte Hirata Takamori se pencha une dernière fois sur le trou qui descendait vers le poste central, et jeta un dernier ordre, l'ordre qui terminait la journée, et changeait définitivement la bataille en victoire:

—Cessez le feu!

Au grand mât du Mikasa, le signal de Togo flottait et resplendissait, pareil à l'arc-en-ciel radieux des fins d'orage. Au zénith, parmi les nuages encore livides, une déchirure bleue s'épanouissait en forme de déesse ailée, planant.

Un cri immense volait de navire à navire, plus vite que ne volent les risées du nord-ouest, quand souffle la mousson d'automne: le cri de triomphe du Japon vainqueur, le cri de triomphe de l'antique Asie, affranchie pour jamais du joug européen:

Teikokou banseï!

—Vie éternelle à l'Empire!

Hirata Takamori, debout, répéta trois fois ce cri. Puis, déployant d'un coup sec l'éventail qui n'avait pas quitté sa manche, il promena du sud au nord et de l'ouest à l'est, un regard d'inexprimable orgueil. L'heure, certes, était bonne, et grisait mieux que dix mille coupes de saké! Trente-trois années durant, depuis le jour que sa mère avait accouchée de lui, Hirata Takamori, consciemment ou inconsciemment, n'avait vécu qu'en attendant cette heure. Mais pour l'ivresse sublime qui maintenant le suffoquait et le noyait comme dans une mer d'alcool pur, trente-trois années n'étaient pas une attente trop longue:

Teikokou banseï!

La clameur, à peine apaisée, reprenait et redoublait. A contre-bord des cuirassés, un aviso, le Tatsouta, défilait. Sur sa passerelle, un officier embouchait un porte-voix, et répétait de proche en proche l'ordre du jour dont il était porteur:

—«Les illustres vertus de l'Empereur et l'invisible protection des Ancêtres Impériaux, nous ont donné victoire pleine et entière. A tous qui avez fait de votre mieux, félicitations!»

A cet instant même, le soleil, perçant tout à coup les nuages et la brume, apparut, tangentant l'horizon de l'ouest.

Il apparut tout rouge, pareil à la boule monstrueuse, teinte de feu et de sang, que roule le Dragon Céleste à travers les plaines d'azur ... pareil au disque éblouissant qui règne au centre du pavillon de l'Empire... Et il plongea dans la mer, obliquement.

Hirata Takamori le regardait. C'était comme le symbole de la patrie nipponne, qui flottait là, qui promenait son dernier rayon, sa dernière caresse lumineuse sur ce champ de bataille où tant de sang venait de couler pour que la patrie nipponne fût plus grande!... Et voilà que, soudain, l'allégorie fut précisée, magnifiée: un vaisseau russe, vaincu, désemparé, incendié, traînait au loin, dans l'ouest, son agonie. Tout à coup le soleil atteignit cette carcasse ruinée, cette ombre près de s'engloutir, et l'entoura comme d'un linceul de pourpre et d'or. Les mâts brisés, les cheminées chancelantes, la coque dénivelée, déchirée, se dessinèrent funèbres sur l'orbe éblouissant. Hirata Takamori reconnut ce vaisseau qui allait mourir. C'était le Borodino, l'un de ceux-là mêmes que le Nikkô avait combattus de plus près... Et le soleil, peu à peu, s'enfonça et disparut. Et le vaisseau disparut aussi, en même temps...

Hirata Takamori fit demi-tour. Le Tatsouta s'approchait du Nikkô et le hélait:

—Liberté de manœuvre pour la nuit.—Rendez-vous demain matin à Matsou-shima.

—Bien,—dit Hirata.

—L'amiral désire savoir le nom de l'officier qui a pris le commandement du Nikkô après la destruction du blockhaus?

—C'est moi: le vicomte Hirata.... Hirata shishakou!...

Il omit son prénom et répéta son titre familial, afin que tous les ancêtres eussent leur juste part de l'honneur qui était fait au descendant.

Les deux navires s'éloignaient déjà, emportés par leur erre.

—Vicomte Hirata,—cria l'officier du Tatsouta,—il m'est agréable de vous annoncer la satisfaction particulière de l'amiral, et son intention de vous nommer avec éloge dans son rapport au Divin Empereur.

Sans répliquer, le vicomte Hirata s'inclina jusqu'à terre. Quand il se releva, le Tatsouta n'était plus à portée...

Un trompette traversait le pont, allant d'une échelle à l'autre. Hirata Takamori l'appela, donna l'ordre de sonner le branle-bas du soir...

—On alignera les morts sur la plage arrière, honorablement.

La nuit tombait maintenant, vite. On alluma les feux de position et les feux de route. Hirata Takamori, abdiquant pour un temps ses fonctions de commandant par intérim, quitta la passerelle et fit une ronde à travers les coursives dévastées du Nikkô. Les circuits électriques avaient été hachés. Mais, à force d'ingéniosité et d'adresse, des circuits de fortune avaient pu être rétablis. Et presque partout l'éclairage était normal.

Au bout de sa ronde, Hirata Takamori parvint à la plage arrière, et, ayant salué deux fois, à l'ancienne mode, passa la revue des morts...

Ils étaient trente-neuf. On les avait couchés côté à côte, sur deux rangs, sous la double volée des grands canons jumeaux. Ils dormaient là, leurs corps en loques bien rassemblés et recousus dans des sacs de toile grise, et leurs têtes calmes souriant aux rayons de la lune.

Deux quartiers-maîtres, lanternes en main, éclairèrent chaque visage. Un enseigne, à voix respectueuse, faisait l'appel. Il passa d'abord devant trois sacs vides. On n'avait pas retrouvé vestige du commandant mort, non plus que de l'officier de manœuvre, non plus que de l'officier de tir.

Devant le quatrième sac, l'enseigne nomma:

—Capitaine de vaisseau Herbert W. Fergan.

Hirata Takamori se baissa. L'officier anglais avait été frappé par un éclat d'obus au-dessous du menton, à la gorge même. Les deux carotides étaient tranchées et la moelle épinière en bouillie.

—Où a-t-il été tué?—questionna Hirata.

—Dans la tourelle de 305.

—Hé!... On meurt partout!...

Ce fut toute l'oraison funèbre d'Herbert Fergan.

Devant le cinquième sac, l'enseigne nomma:

—Lieutenant de vaisseau Yorisaka Sadao.

Hirata Takamori s'arrêta net, ouvrit la bouche pour parler, et se tut.

Le cadavre du marquis Yorisaka Sadao avait les yeux grand ouverts. Et ces yeux, vraiment, semblaient regarder encore ... regarder droit devant eux,—droit à travers la vie,—regarder dédaigneusement, orgueilleusement, triomphalement...

Marchant plus vite et d'un pas plus saccadé, le vicomte Hirata avait parcouru l'une après l'autre les deux rangées de visages endormis.

L'enseigne, saluant, allait se retirer. Le vicomte le retint, l'appelant par son nom:

—Narimasa, voulez-vous me faire l'honneur de m'accompagner dans ma chambre?

—Ainsi ferai-je, très honorablement,—répondit renseigne empressé.

Ils descendirent ensemble. Sur un geste du vicomte, l'enseigne s'agenouilla. Il n'y avait point de tatami,—la discipline moderne excluant des navires de guerre les nattes de riz, trop inflammables. Mais Hirata avait jeté par terre deux confortables carreaux de velours.

—Excusez mon impolitesse,—dit-il:—je commettrai l'inconvenance de régler devant vous le service de nuit, avant toute autre chose.

—Je vous supplie de le faire,—dit l'enseigne.

Des sous-officiers entrèrent, auxquels le vicomte donna ses ordres. Et quand tous se furent retirés, Hirata Takamori prit le pinceau, et traça sur deux pages de son bloc-notes plusieurs centaines de caractères bien calligraphiés.

—Excusez-moi,—dit-il encore,—mais tout cela avait son importance.

Il arracha les deux feuilles du bloc-notes et les tendit à l'enseigne.

—Ceci, d'ailleurs, est pour vous ... si vous daignez me faire la grâce d'être l'exécuteur de mes dernières volontés.

Surpris, l'enseigne regarda son chef.

—Oui,—dit Hirata Takamori.—Je vais, Narimasa, me tuer tout à l'heure. Et je vous serai très obligé, à vous qui êtes d'une très noble famille de bons samouraïs, de bien vouloir m'assister dans mon karakiri.

Le jeune officier ne s'étonna plus, et n'eut garde de poser aucune question discourtoise.

—C'est un honneur illustre que vous faites à moi et à tous mes ancêtres,—dit-il simplement.—Je suis très heureux d'être à même de vous servir.

—Voici mon sabre.—dit Hirata.

Il avait dégainé d'un fourreau de laque une splendide lame ancienne, dont la garde était de fer forgé en forme de feuilles de chêne. Il enveloppa cette lame d'un papier de soie, et la tendit à l'enseigne Narimasa.

Je suis à votre disposition, respectueusement, dit l'enseigne en prenant le sabre.

Hirata Takamori s'agenouilla en face de son hôte, et parla selon la politesse:

—Narimasa, puisque vous daignez me servir de second en cette cérémonie, il convient que vous connaissiez ma raison. Ce matin, au cours d'une conversation que le marquis Yorisaka m'avait fait l'honneur de m'accorder, mon intelligence infirme m'a fait prononcer diverses paroles, que ce soir, j'estime avoir été inconvenantes. Il est, je crois, préférable que ces paroles soient effacées.

—Je ne vous contredirai point, si vous en jugez ainsi.

—Aurez-vous donc la bonté d'attendre que j'aie tout préparé pour ce qui nous reste à faire?

—Ainsi ferai-je, très honorablement.

Une sorte de cabinet de toilette était attenant à la chambre. Le vicomte Hirata y passa pour revêtir le costume obligatoire, immuablement fixé par les rites.

Il revint.

—En vérité,—dit-il,—je suis confus, et vous poussez très loin la complaisance.

—Je fais à peine ce que je dois,—dit Narimasa.

Le vicomte Hirata s'était agenouillé de nouveau près de son hôte. Il tenait maintenant dans sa main droite un poignard enveloppé de papier de soie, comme le sabre. Il sourit:

—Ce m'est une grande joie de pouvoir aujourd'hui mourir à mon gré,—dit-il.—Notre victoire est si complète que l'empire peut aisément se passer d'un de ses sujets, et surtout du moins utile.

—Je vous félicite,—dit l'enseigne.—Mais je ne puis approuver votre modestie. Je pense au contraire que rien ne saurait atténuer la perte que va faire l'Empire, si l'exemple irréprochable, que vous nous léguez à tous, ne la réparait presque absolument.

—Je vous suis obligé,—dit Hirata.

Il se détourna et, très lentement, mit la lame du poignard à nu.

—L'exemple du marquis Yorisaka est plus grand que le mien,—dit-il.

Il effleurait du doigt le tranchant du poignard. Sans bruit, l'enseigne se leva du carreau de velours, et, debout derrière le vicomte, étreignit à deux mains la poignée du sabre, nu maintenant comme le poignard.

—Beaucoup plus grand,—répéta le vicomte Hirata.

Il fit un mouvement à peine perceptible. Narimasa, qui se pencha, ne vit plus la lame du poignard. Le ventre était ouvert le plus régulièrement du monde. Un peu de sang coulait déjà.

—Beaucoup plus grand, en vérité,—répéta encore le vicomte Hirata Takamori.

Il parlait toujours aussi net, mais moins fort. Un coin de sa bouche remonta légèrement, premier signe d'une souffrance atroce, impassiblement contenue.

La jambe droite en arrière et le genou gauche plié, Narimasa détendit brusquement le ressort bandé de ses reins, de sa poitrine et de ses deux bras. La tête du vicomte Hirata Takamori, tranchée d'un seul coup, tomba sur les nattes blanches.

On ne vit le sabre que l'instant d'après, quand il se releva, rose.


XXXI

Jean-François Felze, au bas de l'escalier de pierre qui montait à flanc de colline vers le faubourg de Diou Djen Dji, renvoya son kourouma, et commença de gravir les marches familières.

Il pleuvait. De Mogui jusqu'à Nagasaki, il n'avait pas cessé de pleuvoir. Quatre heures durant, les deux hommes-coureurs avaient pataugé dans la boue et les flaques, sans ralentir leur trot ni interrompre le voyage, sauf aux portes des tchayas où l'on doit boire, et devant les boutiques de cordonniers, où il faut changer de sandales. Et l'on était entré dans la ville à bonne allure, en éclaboussant les deux trottoirs de Founa-Daïkou machi. La foule habituelle emplissait le quartier commerçant. Un moutonnement de parapluies couvrait les rues.

Mais l'escalier de Diou Djen Dji, comme toujours, était désert. Et Felze, se hâtant sous les ondées, put atteindre la maison aux lanternes violettes sans que nul passant s'étonnât de voir un ke tôdjin[1] frapper à la porte mystérieuse du grand mandarin chinois, porte que les Japonais eux-mêmes ne franchissaient guère.

—Midi,—avait constaté Felze, au moment d'entrer chez son hôte.

Il appréhenda d'être importun. Un fumeur d'opium s'endort habituellement fort après l'aube, et ne se soucie guère d'être réveillé avant le déclin du soleil. Il est vrai que, pour les voyageurs, les rites ont des accommodements.

—D'ailleurs,—songea Felze,—il est recommandé, sur toutes choses, d'obéir à la volonté des vieillards. Et le très vieux Tcheou Pé-i m'a mandé clairement auprès de lui. En cela au moins sa lettre n'est point ambiguë.

La porte, d'abord ouverte sur l'apparition du domestique vêtu de soie bleue, puis refermée, se rouvrit au bout du laps qu'exige la courtoisie. Et Felze, ayant attendu exactement comme il convenait, ni trop, ni trop peu, se persuada qu'il arrivait à l'heure correcte.

Tcheou Pé-i, en effet, ayant reçu, depuis la veille, un très grand nombre de rapports et de messages, tous d'importance, avait renoncé au sommeil pour la durée entière des événements en cours. Il fumait au lieu de dormir, et luttait ainsi sans effort contre la fatigue d'une veille déjà longue de trente-six heures.

Et il vint au-devant du visiteur, et il le reçut avec tout le cérémonial obligatoire, sans que Felze pût distinguer aucune trace de lassitude ou d'insomnie sur la face jaune aux joues concaves dont la bouche sans lèvres souriait.

Puis, dans la fumerie tendue de satin jaune et brodée, du plafond au plancher, de nobles sentences philosophiques écrites en beaux caractères de soie noire,—après avoir bu le vin chaud qu'apporta, selon la bienséance, le serviteur lettré dont la toque était ornée d'une boule de turquoise,—Jean-François Felze et Tcheou Pé-i se couchèrent au milieu de l'amas soyeux des coussins et des étoffes sur trois nattes superposées, plus fines qu'un tissu de lin.

Et ils parlèrent, face à face, le plateau à opium entre leurs poitrines. Ils parlèrent en observant la bienséance et les règles traditionnelles, tandis que deux enfants, agenouillés près de leurs têtes, chauffaient au-dessus de la lampe verte les lourdes gouttes suspendues au bout des aiguilles, et fixaient la pâte bien cuite sur le fourneau des pipes d'argent, d'ivoire, d'écaille ou de bambou.

—Fenn Ta-Jênn,—avait dit d'abord Tcheou Pé-i,—quand on scella, en ce lieu même et sous mes yeux, la lettre grossière et mal calligraphiée que j'ai eu la témérité de dicter pour vous au moins ignorant de mes secrétaires, j'ai prononcé la parole d'usage: I lou fou sing!—Puisse l'Étoile du Bonheur vous accompagner sur la route!—Car je savais que votre cœur vous pousserait à exaucer sur-le-champ mon humble prière, et à nouer sans perdre une heure les cordons du manteau de voyage. Vous arrivez avec une exactitude solaire. Et je m'aperçois avec honte que j'ai été grandement importun. En sorte que je ne saurais vous remercier jusqu'où je dois.

—Pé-i Ta-Jênn,—avait répliqué Jean-François Felze,—la lettre magnifique que j'ai reçue de vous m'a fait à propos souvenir des préceptes de la philosophie, que j'allais oublier, et m'a rappelé à temps dans le Juste et invariable Milieu[2], d'où j'étais sur le point de sortir. Souffrez que je reçoive avec reconnaissance votre bienfait.

Ils fumèrent. La fumerie était tout obscure. Les draperies opaques excluaient le jour extérieur. On eût cru qu'il faisait pleine nuit. Du plafond les neuf lanternes violettes versaient leur clarté de vitrail. La vie brutale semblait proscrite de ce royaume, infiniment pacifique, où n'avait accès qu'une vie surhumaine,—atténuée, assagie, libérée des passions violentes et vaines, libérée du mouvement inharmonieux.

—A présent,—commença Tcheou Pé-i,—il est convenable que je dissipe pour vous les obscurités de ma lettre, obscurités dues, ainsi que certainement vous l'avez deviné, à la seule infirmité de mon esprit.

—Il m'est impossible,—répliqua Felze,—de souscrire à vos paroles. J'ai vu, dans ce qu'il vous plaît de nommer des obscurités, le sage artifice d'un pinceau très vieux, qui ne se soucie pas de confier à un courrier, même fidèle, la vérité toute nue et imprudente.

Tcheou Pé-i sourit et joignit les mains pour remercier:

—Fenn Ta-Jênn, il m'est délectable d'entendre la musique de votre courtoisie. Permettez-moi d'y répondre en observant la règle: «Quiconque est chargé de délivrer un message ou de publier une nouvelle ne laisse pas le message ou la nouvelle passer une nuit dans sa maison. Il délivre ou publie le jour même.» Fenn Ta-Jênn, ce matin, au second chant du coq, une jonque de la Nation Centrale est entrée dans ce port, et d'autres jonques l'ont suivie. Leurs patrons, gens à mon service, et qui usent leurs cœurs pour accomplir la volonté de l'Auguste Élévation, m'ont instruit, moi le premier, de ce que les autorités de ce royaume ignoraient encore. Je vous en instruis vous-même: hier, non loin d'une île que les hommes du Nippon nomment Tsou-shima, mille et dix mille vaisseaux se sont heurtés sur la mer. L'immense flotte des Oros a succombé dans cette bataille. Il n'en reste que des épaves. Et je me suis souvenu des préceptes du Li Ki, et j'ai pris la liberté de vous les rappeler dans ma lettre: «Au premier mois de l'été, on ne lève pas pour la guerre de grandes multitudes d'hommes. Parce que le Souverain qui domine en ce mois, Iên Ti, l'Empereur du Feu, les vouerait à l'extermination.»

Jean-François Felze, brusquement, s'était redressé. Il s'accouda sur les nattes et faillit oublier la bienséance.

—Que dites-vous, Pé-i Ta-Jênn? La flotte russe vaincue? détruite?... Est-ce que...

Il se retint à temps, conscient de l'énormité qu'il allait commettre, en posant une question à son hôte; indulgent, Tcheou Pé-i s'empressait de parler, masquant ainsi, avec adresse, l'inconséquence du visiteur:

—Beaucoup de rapports m'ont été faits. Je n'ignore maintenant plus rien d'essentiel. Vous plairait-il d'écouter un récit exact?