Debout contre le mur, immobile et muette, la marquise écoutait.
Felze s'était ressaisi:
—Il me plaira, assurément,—dit-il, redevenu décent,—il me plaira d'écouter tout ce que vous jugerez bon de me faire entendre.
—Fumons donc,—dit Tcheou Pé-i,—et souffrez que mon secrétaire intime, à qui la noble langue des Fou-lang-sai n'est pas étrangère, vienne ici nous prêter sa lumière, et lise et traduise la substance utile de tout ce qui nous est arrivé depuis ce matin.
Et, des mains de l'enfant agenouillé près de sa tête, il prit une pipe, cependant que Jean-François Felze, des mains de l'autre enfant, en prenait une autre. Les volutes de fumée grise se mêlèrent autour de la lampe constellée de mouches et de papillons d'émail vert.
Aux pieds des fumeurs, le secrétaire intime, très vieil homme coiffé d'une toque à boule de corail ciselé, s'était accroupi, et lisait de sa voix rauque, inhabile aux sons occidentaux...
—Fenn Ta-Jênn,—dit Tcheou Pé-i, quand fut achevée la longue lecture,—il vous souvient peut-être d'une conversation que nous avons eue, en ce lieu, le lendemain même de votre arrivée dans cette ville. Vous me demandiez alors si j'estimais que le Soleil Levant dût inévitablement succomber dans sa lutte contre les Oros. Je vous répondis que je n'en savais rien, et qu'au surplus cela n'importait pas.
—Il me souvient parfaitement,—dit Felze.—Votre condescendance daigna même me promettre que nous reparlerions ensemble de cette bagatelle, lorsque le temps en serait venu.
—Votre mémoire est irréprochable,—dit Tcheou Pé-i.—Eh bien! Quel temps jamais sera plus favorable que n'est celui-ci? Voilà que le Soleil Levant, loin de succomber, triomphe. Il sied que nous examinions à loisir la vraie valeur de sa victoire. Et si notre examen nous persuade que cette valeur est proprement nulle, nous aurons eu raison d'affirmer jadis que la guerre actuellement en cours est une bagatelle, et que son issue n'importait pas.
Silencieux, Felze, qui venait de fumer, repoussa doucement la pipe chaude, et, posant sur le coussin de cuir sa joue gauche, fixa son regard sur les yeux de son hôte. Tcheou Pé-i fuma lui-même et commença:
—Il est écrit dans le livre de Méng Tzèu. «Vous entreprenez des guerres; vous mettez en péril la vie des chefs et des soldats; vous vous attirez l'inimitié des princes. Votre cœur y trouve-t-il de la joie? Non. Vous agissez ainsi pour la seule poursuite de votre grand dessein, vous désirez étendre les limites de vos États, et tenir sous vos lois jusqu'aux étrangers. Mais poursuivre un tel dessein par de tels moyens, c'est monter sur un arbre pour attraper des poissons. La force s'opposant à la force n'a jamais produit que ruine et barbarie. Il convient seulement de s'appliquer à exercer dans l'administration la bienfaisance. Dès lors, tous les officiers, y compris ceux des nations extérieures, veulent avoir des charges dans votre palais. Tous les laboureurs, y compris ceux des nations extérieures, veulent cultiver la terre dans vos campagnes. Tous les marchands, soit ambulants, soit sédentaires, y compris ceux des nations extérieures, veulent déposer leurs marchandises dans votre marché. S'ils sont disposés de la sorte, qui pourra les arrêter. Je sais un prince qui régnait d'abord sur un territoire de soixante-dix lis, et qui a régné ensuite sur tout l'Empire[3].»
Tcheou Pé-i, solennel, ponctua la citation d'une sorte d'exclamation poussée du plus profond de la gorge.
—Il est écrit dans le livre de K'òung Tzèu: «La principauté de Lou penche vers son déclin et se divise en plusieurs parties. Vous ne savez pas lui conserver son intégrité; et vous pensez à exciter une levée de boucliers dans son sein. Je crains bien que vous ne rencontriez de grands embarras non pas sur la frontière, mais dans l'intérieur même de votre maison[4].»
Tcheou Pé-i répéta son exclamation respectueuse; puis, ayant fermé les yeux:
—Il me paraît que ces textes s'appliquent avec une égale justesse à l'Empire des Oros, vaincu, et au royaume du Soleil Levant, vainqueur. Tout peuple qui engage une guerre inutile et sanglante abdique sa sagesse ancienne et renie la civilisation.
C'est pourquoi il n'importe aucunement que le nouveau Japon, barbare, ait abattu la nouvelle Russie, barbare. Il n'aurait pas importé davantage que la nouvelle Russie eût abattu le nouveau Japon. C'était le combat du tigre rayé contre le tigre ocellé. L'issue de ce combat est sans intérêt pour les hommes.
Il appuya sa bouche sans lèvres contre le jade d'une pipe que lui tendait l'enfant agenouillé, et, d'un seul trait, aspira toute la fumée grise.
—Sans intérêt,—répéta-t-il.
Ses yeux rouverts promenaient de droite à gauche leurs lueurs perspicaces.
—Ma mémoire à moi—reprit-il après un silence—est tout à fait infidèle et incertaine. Mais, au cours de la conversation que nous avons eue, le lendemain de votre arrivée dans cette ville, vous avez prononcé des paroles si mémorables que je n'ai pu, malgré mon infirmité, les oublier. Vous avez très ingénieusement comparé l'Empire à un vase enfermant la précieuse liqueur des anciens préceptes. Et vous avez, non sans grande raison, redouté pour la liqueur inestimable la fragilité du vase impérial. Si l'Empire est en effet subjugué, qu'adviendra-t-il des anciens préceptes? A cette question très philosophique, la pauvreté de mon intelligence ne me permit point de répondre sur-le-champ. Je réponds, après dix mille réflexions et méditations, je réponds aujourd'hui, éclairé enfin par les événements. L'immortalité des anciens préceptes n'est pas liée à la vie périssable de l'Empire. L'Empire peut être subjugué: pourvu que le Fils du Ciel ait fait son devoir jusqu'au bout, observé les rites, gardé les cinq lois morales, et pratiqué les trois vertus indispensables, qui sont l'humanité, la prudence et la force d'âme; pourvu que chaque prince, chaque ministre, chaque préfet, chaque homme du peuple aient pareillement fait leur devoir, observé les rites, gardé les cinq lois et pratiqué les trois vertus, il n'importe en rien que l'Empire soit vaincu ou soit vainqueur. Il n'importe en rien que tous ses habitants soient morts ou soient vivants. S'ils sont morts, leur exemple irréprochable leur survit, et leurs ennemis mêmes sont contraints de l'admirer et de le suivre. Et l'immortalité des anciens préceptes en est renouvelée et rajeunie. Au contraire, la nation qui s'écarte du Milieu Invariable en vue d'un avantage momentané, d'un succès fugitif, d'une gloire apparente ou d'un profit mensonger, compromet gravement sa réputation et son honneur, et ne peut plus laisser dans l'histoire qu'un souvenir souillé, capable de corrompre par contagion toutes les nations à venir, jusqu'à la trentième et jusqu'à la soixantième génération.
Il suspendit son discours pour considérer attentivement la pipée fort grosse que l'enfant agenouillé près du plateau de nacre venait de coller sur un fourneau nettoyé de frais. Puis concluant:
—Que pèse la destinée matérielle d'une seule nation, en regard de l'évolution morale de l'humanité entière?
Ayant jugé de la sorte, il fuma coup sur coup deux pipes. Et la drogue ayant versé de l'indulgence dans son âme, il sourit:
—Le royaume du Soleil Levant, trop jeune, ignore ces choses. Il les saurait, s'il avait vécu, comme la Nation Centrale, dix mille années, et si, d'année en année, il était devenu plus sage.
Felze avait écouté sans rien dire. Mais Tcheou Pé-i ne parlant plus, la courtoisie maintenant ordonnait au visiteur de rompre le silence. Et le visiteur s'en souvint.
—Pé-i Ta-Jênn,—dit-il,—vous êtes mon frère aîné, très vieux et très sage. Et, certes, je ne reprendrai pas un seul mot dans tout ce que vous avez dit. Comme vous, je pense que le royaume du Soleil Levant est un royaume jeune. Les jeunes royaumes sont comme les jeunes hommes: ils aiment la vie d'un amour exagéré. Pour ne pas mourir, le royaume du Soleil Levant s'est écarté du Milieu Invariable. Son excuse réside dans la beauté de la vie et dans la laideur de la mort. Pé-i Ta-Jênn, aimer la vie est une vertu.
—Oui,—prononça le fumeur.—Mais la pratique d'aucune vertu ne doit conduire les hommes hors du Milieu Invariable, hors de la Loi Primordiale, base et piédestal de la société et du monde.
Il se renversa sur le dos, et toucha de la nuque l'oreiller de cuir. Sa main aux ongles démesurés s'éleva vers les lanternes du plafond.
—Sous la dynastie Han,—dit il,—un Empereur régna, qui se nommait Kao. Il avait, se conformant aux rites, une épouse-impératrice, du nom de Lu, et une concubine-princesse, du nom de Tsi.
«Et celle-là lui avait donné un fils, prince du premier rang, qu'on appelait Hoéi; et celle-ci lui avait donné un fils, prince du second rang, qu'on appelait Joui.
«Or, quand l'Empereur fut plein de jours, il manda ses ministres et ses grands préfets, et les interrogea afin de savoir si les philosophes de l'antiquité autorisaient les souverains de la Nation Centrale à changer l'ordre de succession au trône, et si lui, Kao, pouvait par conséquent suivre le désir de son cœur, et léguer le pouvoir au prince du second rang, Joui, plutôt qu'au prince du premier rang, Hoéi. A quoi les ministres et les grands préfets répondirent que non. Alors, obéissant aux philosophes, l'Empereur Kao légua le pouvoir au prince du premier rang, Hoéi, puis tomba majestueusement (dans la mort), comme tombe la cime d'une haute montagne[5].
«En ce temps-là, le prince du premier rang, Hoéi, n'était pas encore capable de diriger lui-même les cérémonies en l'honneur des esprits qui veillent sur la terre et les grains. Devenu Empereur, il porta des vêtements très courts[6]. En sorte que l'épouse-impératrice, Lu, exerça la régence.
«C'était une femme au cœur dur.
«Elle fit d'abord emprisonner la princesse concubine Tsi, la réservant pour des supplices. Elle ordonna ensuite que le prince du second rang, Joui, fût empoisonné; et elle envoya le poison au précepteur de ce prince.
«Mais le précepteur, homme juste, ayant relu tous les livres sacrés et tous les livres classiques, n'y trouva pas l'autorisation de tuer l'élève à lui confié par le Fils du Ciel défunt. C'est pourquoi, plutôt que d'obéir, il but lui-même le poison.
«Et la nouvelle en étant parvenue aux oreilles de l'Empereur-enfant, Hoéi, celui-ci, plein d'admiration et de pitié, prit sous sa protection le prince-enfant, Joui, et la mère de ce prince, Tsi. Et l'impératrice-régente, Lu, n'osa pas poursuivre sur-le-champ ses desseins noirs.
«Elle attendit, comme attend le tigre rayé, lorsqu'il guette le départ du berger pour ensanglanter le troupeau. Et quand vint le troisième mois de l'été, l'Empereur étant allé, comme il est prescrit, pêcher les grandes tortues marines, elle profita de cette absence.
«Elle tua d'abord de ses mains le prince du second rang, Joui, en lui traversant la cervelle de longues aiguilles. Elle tira ensuite de prison la mère de ce prince, Tsi, et lui coupa le nez, les lèvres et les quatre membres à l'articulation des coudes et des genoux. Enfin, lui ayant diminué les oreilles au fer rouge, en forme d'oreilles de porc, elle lui fit boire un philtre qui ôte l'intelligence et la condamna à vivre sur le fumier, au sud du palais, et à porter le nom de truie humaine.
«Toutes choses évidemment inspirées par l'esprit de rancune; et cruelles.
«L'Empereur Hoéi, cependant, revenait, ayant pêché les grandes tortues marines. Arrivant au palais par la plaine du sud, il vit, en passant, la truie humaine. Et, saisi d'horreur à cette vue, il s'écria, avant d'avoir réfléchi: «Ceci est contraire à l'humanité. Ma mère a eu tort.»
«Or, cette histoire nous est rapportée dans toutes les annales de l'Empire, par tous les philosophes et par tous les grands lettrés.
«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands lettrés s'accordent à ne pas blâmer l'impératrice-régente, Lu, quoi qu'elle ait effectivement manqué à la vertu d'humanité, mais sans outrepasser son droit d'impératrice-régente, maîtresse absolue en l'absence de l'Empereur-enfant.
«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands lettrés s'accordent à blâmer l'Empereur-enfant, Hoéi, quoi qu'il ait observé la vertu d'humanité, mais en manquant à la Loi Primordiale, laquelle ordonne aux fils de ne jamais juger leurs mères. Car il est écrit dans le Néi Tse[7]: «En présence de leurs parents, les fils obéissent et se taisent.»
Tcheou Pé-i laissa retomber sa main, et se tut. Et cette fois, Jean-François Felze ne répliqua pas.
La fumée grise emplissait maintenant la fumerie d'un brouillard odorant. Au-dessus de ce brouillard, les neuf lanternes violettes brillaient comme brillent les étoiles dans une nuit de novembre, embrumée. Plusieurs heures avaient coulé, onctueuses comme du lait.
Et Jean-François Felze, reconquis peu à peu par la drogue souveraine, commençait d'oublier toutes choses extérieures, et doutait de bonne foi qu'il existât, hors de ces murs de satin jaune, un monde réel où des êtres vivaient et ne fumaient point...
Mais Tcheou Pé-i, tout à coup, toussa deux fois, et sa voix rauque résonna encore, dissipant le rêve presque cristallisé du visiteur:
—Fenn Ta-Jênn, quand le philosophe s'est élevé jusqu'aux spéculations suprêmes de la pensée, il n'en redescend pas sans effort vers les incidents médiocres de la vie. K'oung Tzèu toutefois excellait en cela. Et il sied que, très humblement, nous l'imitions. Sachez donc, après avoir su tout le reste, que plusieurs des hommes que vous avez connus dans ce pays sont morts hier: le marquis Yorisaka Sadao, et son ami le vicomte Hirata Takamori, et son autre ami, l'étranger de la Nation aux Cheveux Rouges. Tous ont péri glorieusement selon la morale des guerriers.
Trop de pipes avaient, l'une après l'autre, insinué leur vertu sereine dans l'âme de Jean-François Felze. Jean-François Felze, apprenant de la sorte le deuil total et la ruine du seul foyer nippon où il eût été reçu en ami, ne s'émut pas.
—Cette mort est triste,—dit-il simplement,—à cause de la solitude très lamentable où va vivre désormais la marquise Yorisaka Mitsouko, laquelle perd du même coup son mari et ses amis les plus chers.
—Oui,—dit Tcheou Pé-i.
Il parla d'une voix plus grave:
—Avant qu'une folie coupable ne perturbât ce royaume, les règles du deuil y étaient observées. La femme privée de son mari prenait la robe de grosse toile bise sans ourlets, et portait la ceinture et le bandeau faits de deux torons de chanvre tordus ensemble;—cela pour trois années. Elle s'abstenait de parler avec élégance. Elle se privait de nourriture afin de pâlir convenablement son visage. Souvent même, elle entrait au couvent et y attendait la mort.
—Les femmes d'aujourd'hui—reconnut Felze ont moins de vertu.
—Oui,—dit encore Tcheou Pé-i.
Ses yeux aigus scrutaient le visiteur.
—Fenn Ta-Jênn,—reprit-il au bout d'un temps,—je sais et vous savez le commandement des rites: «Les hommes ne parleront pas de ce qui concerne les femmes, et ce qui est dit et fait dans le gynécée ne sortira pas du gynécée». Je ne désobéirai point à ce commandement. Mais je songe que tout à l'heure, et quoique la marquise Yorisaka Mitsouko ait souvent négligé la modestie féminine et, de la sorte, enfreint la Loi Primordiale, vous voudrez vous-même observer la vertu d'humanité, et lui apprendre avec ménagement le malheur qui la frappe, malheur qu'elle apprendrait demain matin, d'un autre que vous, sans nulle préparation. C'est pourquoi je vous dirai, prudemment, ce qu'il faut que vous n'ignoriez point. Naguère, vous me demandiez si j'estimais qu'une femme, dont le mari s'est écarté de la voie droite, manque à son devoir, en prenant, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher dans les traces de celui qu'elle a promis de suivre pas à pas jusqu'à la mort. J'ai réservé ma réponse, me taisant par ignorance. Je réponds maintenant, instruit: il est possible que la femme dont nous venons de parler ait pris le sentier détourné afin de marcher dans les traces, non pas de son mari, mais d'un autre homme. Et peut-être ne sera-ce pas en apprenant la mort du marquis Yorisaka, que la marquise Yorisaka pleurera.
—Herbert Fergan,—murmura Felze hésitant...
—Vous avez appris ce que vous deviez apprendre,—interrompit Tchéou Pe-i.—Souffrez qu'à présent nous fumions comme il convient, dans la pipe de bambou noir.
Et lorsqu'ils eurent fumé, il ajouta:
—La flamme de la lampe baisse.
Un serviteur se hâta, apportant une burette d'huile et un flambeau allumé. Felze, alors se souvint qu'il est écrit dans le Kiou-Li[8]:
«Levez-vous quand les torches arrivent.»
Et, observant tout le cérémonial, il prit congé.
[1] Ke tôdjin, barbare hirsute, ou baka tôdjin, imbécile barbare,—étranger.
[2] L'Invariable Milieu (Tchoug Ioung), où Confucius a placé l'absolue sagesse.
[3] Méng-Tzèu, liv. I, chap. i.
[4] Lioun Iou, liv. VIII, chap. xvi.
[5] Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel est mort.
[6] Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel n'est pas majeur. Le respect interdit aux Chinois de compter l'âge de l'Empereur.
[7] Dixième livre du Li Ki.
[8] Livre premier du Li Ki,—Kiou Li,—Petites Règles de Bienséance.
XXXII
Dehors, la pluie avait cessé. Les nuages épuisés abandonnaient leurs teintes livides. Des flèches de soleil les perçaient çà et là. Et la campagne, encore verte d'eau fraîche et déjà dorée de lumière, avait remis sa robe de printemps.
Jean-François Felze marcha lentement, humant à pleins poumons la senteur vivante de la terre, et rassasiant ses yeux de la clarté pure du jour.
Au bas de l'escalier de Diou Djen Dji, il pensa tout à coup à consulter sa montre:
—Trois heures et demie déjà! Eh! il n'est que temps d'aller au coteau des Cigognes: où je risque fort de trouver visage de bois...
Il se hâta vers les rues fréquentées, où l'on a chance de trouver des kouroumas maraudeurs.
—Corvée, corvée, corvée!—songeait-il.—Pauvre petite! N'importé comment, je la plains de toute mon âme! Et qu'elle pleure Herbert Fergan ou Yorisaka Sadao, je pleurerai de bon cœur avec elle!
Il hocha la tête. Il se souvenait du garden-party à bord de l'Yseult, et de Mrs. Hockley et du prince Alghero....
—Las!—murmura-t-il.—L'alcool d'Europe monte vite à la tête d'une mousmé, cette mousmé fût-elle marquise!...
Rue Megasaki, il n'y avait point de kourouma. Et il n'y en avait point non plus rue Hirobaba. Felze gagna Moto-Kago machi l'inévitable. Une foule opaque s'y pressait et s'y bousculait, et il ne fallait pas avoir une longue pratique des foules japonaises pour voir du premier coup d'œil que celle-ci était tout hors d'elle-même et bouleversée par une extraordinaire émotion. La nouvelle de la grande victoire remportée la veille venait d'être répandue dans Nagasaki. Et déjà chaque boutique, chaque logis, chaque fenêtre s'ornait précipitamment de drapeaux et de banderoles. Surexcitée follement, ivre d'orgueil et de triomphe, la foule abandonnait la mesure et la décence nationale et manifestait sa joie presque comme les cohues d'Occident manifestent la leur. Il y avait des cris, des chants, des cortèges. Il y avait des bagarres et presque des rixes. Il y avait des énergumènes et peut-être des ivrognes. Felze, s'efforçant de traverser la rue pour gagner le quai, faillit tomber. Deux mousmés s'étaient précipitées contre ses jambes, deux mousmés qui couraient et s'égosillaient, leurs belles coques noires en grand désordre, des mèches flottant au vent.
—Las!—dit encore Felze.—Il n'importe véritablement pas beaucoup que le nouveau Japon ait vaincu la Russie, nouvelle ou vieille...
Sur le quai les kouroumayas n'avaient toutefois point perdu leur ancienne courtoisie. Et Felze, ayant prononcé les mots magiques: Yorisaka koshakou, il y eut grande concurrence parmi toute la gent trotteuse, pour l'honneur de conduire l'étranger très honorable chez le noble marquis, jadis daïmio...
XXXIII
Dans le boudoir pompadour, entre le piano d'Erard et la glace à cadre doré, rien n'était changé. Par les fenêtres à vitres, des rayons de soleil entraient joyeusement, répandant partout un air de fête, et parsemant de pierreries multicolores les fleurs des porte-bouquets. Felze observa que ces fleurs n'étaient plus comme jadis des branches coupées aux cerisiers nationaux, mais des orchidées américaines...
—Qui sait!—songea-t-il, soudain amer.—L'Amérique a passé par là... Herbert Fergan lui-même n'obtiendra peut-être pas une larme! Tant mieux et tant pis!
Il s'était approché de la fenêtre, il regardait le jardin minuscule, et ses rocailles, et ses cascades, et ses forêts pour Lilliputiens. Une voix qu'il n'avait point oubliée, une voix chantante et douce, menue comme un cri d'oiseau, répéta tout à coup derrière lui, la phrase de bienvenue qui l'avait accueilli pour la première fois, dans ce même salon, six semaines auparavant:
—Oh! cher maître!... Que je suis confuse de vous avoir fait attendre si longtemps!
Et, toujours comme jadis, une menotte d'ivoire clair se tendit vers le baiser.
Mais cette fois, Felze, ayant touché de ses lèvres les doigts soyeux, ne répondit rien à la phrase d'accueil.
Sans prendre garde à ce silence, la marquise Yorisaka bavardait gaiement:
—Hé! nous pensions bien, Mrs. Hockley et moi, que vous auriez bientôt assez de votre excursion! Avez-vous été très loin? N'avez-vous pas reçu trop de pluie? Rapportez-vous de belles esquisses? Dès demain, j'irai à bord de l'Yseult, et je veux absolument que vous me montriez tout!
Elle parlait avec plus de hardiesse qu'autrefois. Elle était vêtue d'une robe Louis XV en mousseline brodée, rose sur rose. Elle portait une capeline de tulle à grandes brides nouées. Elle s'appuyait sur une ombrelle à falbalas, rose comme la robe. Et dans cet accoutrement, combiné pour la taille des femmes que l'on rencontre au Pré Catelan ou à Armenonville, elle paraissait, petite, petite, petite...
Felze toussa trois fois, puis entama une phrase:
—Je suis revenu...
—Hé!—dit la marquise Yorisaka,—je suis si contente que vous soyez revenu!
—Je suis revenu—répéta Felze...
Et il se tut, regardant très fixement la jeune femme.
Elle souriait. Mais sans doute les yeux de Felze parlèrent-ils à cet instant plus clairement que sa bouche. Le sourire s'effaça brusquement des jolies lèvres fardées, et sur les yeux obliques et minces les cils battirent inquiets:
—Vous êtes revenu?...
Entre les grandes brides de tulle rose, sous la capeline fanfreluchée, le visage, tout d'un coup métamorphosé, était redevenu intensément asiatique.
Quatre secondes passèrent, lentes comme quatre minutes. La voix menue parla de nouveau; et elle ne chantait plus du tout, devenue mystérieusement unie, monotone, grise:
—Vous êtes revenu ... pour?...
Laborieusement, Felze acheva:
—Pour vous dire ... qu'hier ... du côté de Tsou-shima, il s'est livré une grande bataille...
Il y eut un bruit de soie froissée. L'ombrelle à falbalas était tombée. Elle resta par terre.
—Une très grande bataille ... entre l'escadre russe et la flotte japonaise... Vous ne saviez pas encore?...
Il s'interrompit comme pour reprendre haleine. Debout contre le mur, immobile et muette, la marquise Yorisaka Mitsouko écoutait:
—Non, vous ne pouvez pas encore savoir... Une très grande bataille. Très sanglante, naturellement... Oui, beaucoup de blessés...
Elle ne bougeait pas, elle ne parlait plus. Elle s'adossait toujours au mur; elle faisait face au messager sinistre..
—Beaucoup de blessés... Ainsi je crois savoir que le vicomte Hirata...
Elle ne remua pas...
—Et le marquis Yorisaka lui-même...
Pas un tressaillement.
—Et le commandant Herbert Fergan...
Pas un clignement de paupières.
—Sont ... blessés...
Dans la gorge de Felze, les mots s'embarrassaient:
—Blessés ... grièvement blessés...
Le mot terrible ne voulait pas sortir. Quatre secondes encore se traînèrent.
—Morts,—dit enfin Felze, très bas.
Il avait ouvert les mains. Il avança légèrement les bras, prêt à soutenir la victime. Il avait vu souvent, en pareil cas, des femmes s'évanouir. Mais la marquise Yorisaka Mitsouko ne s'évanouit pas.
Alors, il s'éloigna un peu, pour mieux la voir. Toujours immobile et debout, on l'eût dit clouée à son mur,—crucifiée. Elle était très pâle. Elle semblait tout d'un coup grandie.
—Morts,—redit Felze,—morts très glorieusement.
Et il se tut, ne trouvant plus de paroles.
Alors les lèvres fardées s'agitèrent. Dans tout le visage figé et glacé, ces lèvres seules semblaient vivre, avec les yeux,—les yeux grands ouverts, pareils à deux lampes funéraires bien allumées:
—Défaite?... ou victoire?...
—Victoire!—affirma Felze.
Il appuya:
—Victoire décisive: la flotte russe a succombé tout entière. Il n'en reste plus que des épaves. Ce n'est pas en vain que tant d'hommes héroïques ont versé leur sang. Le Japon, à jamais, triomphe!
Aux joues blêmes, une rougeur, lentement, remonta. La bouche étroite parla de nouveau, de la même voix grise et calme:
—Merci... Adieu...
Et Felze, ainsi congédié, salua et recula vers la porte.
Sur le seuil il s'arrêta pour saluer encore...
La marquise Yorisaka n'avait pas bougé. Elle demeurait rigide et raidie, indéchiffrable, inconnaissable,—asiatique, asiatique des talons aux cheveux, asiatique à ce point qu'on n'apercevait plus sa défroque occidentale. Et le mur tendu de soie lui faisait une sorte de cadre, au milieu duquel elle apparaissait à présent, grande, grande, grande...
XXXIV
Au-dessus du temple d'O-Souwa, dans le petit parc de la colline Nishi, parmi les camphriers centenaires, les érables et les cryptomérias d'où pendaient toujours de splendides glycines arborescentes, Jean-François Felze, une heure durant, avait erré.
Sa rêverie, d'instinct, l'avait conduit là, en sortant de cette villa du coteau des Cigognes dont la porte s'était refermée derrière lui, à peu près comme se referme la porte d'un tombeau sur les talons des fossoyeurs. Il avait eu besoin, tout de suite, de solitude, d'ombre et de silence. Machinalement, il avait marché jusqu'au petit parc, distant de moins d'un mille. Et les allées touffues et la futaie profonde l'avaient retenu. Il était monté, par l'allée de l'est, jusqu'au sommet de la colline. Il en était redescendu par l'allée de l'ouest. Il s'était arrêté aux coudes du chemin, pour contempler les vallons verts ondulants vers la plaine, et la ville couleur de brume assise au bord du fiord couleur d'acier. Il avait plongé son regard dans les cours et dans les jardins du grand temple. Il s'était promené sur la terrasse du sud, plantée de cerisiers en quinconces...
Et partout il avait vu, au lieu du paysage étalé sous ses yeux, l'image, gravée sur sa rétine, d'une femme debout, adossée contre un mur...
A présent, il avait quitté le petit parc. Très las, il voulait regagner la ville, regagner l'Yseult, et se reposer enfin, chez lui, dans sa cabine, de ce voyage trop long, et trop lugubrement terminé... Mais une obsession mystérieuse l'égarait, le détournait de sa route. Il avait pris à droite au lieu de prendre à gauche. Et il se retrouvait au flanc du coteau des Cigognes, à cent pas à peine de la maison en deuil...
Il s'était arrêté net. Il allait rebrousser chemin. Un trot précipité de kouroumayas lui fit relever la tête. Il s'entendit nommer:
—François! est-ce vous?
Une dizaine de kouroumas accouraient à la queue leu leu, chargés de toilettes claires et de jaquettes à orchidées. Tout le Nagasaki américain était là. et Mrs. Hockley à sa tête, Mrs. Hockley, plus belle que jamais, dans une robe de mousseline, brodée rose sur rose, sœur jumelle de la robe que Felze avait vue tout à l'heure sur la marquise Yorisaka Mitsouko.
Le kourouma de Mrs. Hockley avait fait une halte brusque, et tous les kouroumas qui le suivaient butaient à qui mieux mieux les uns sur les autres.
—François!—disait Mrs. Hockley,—êtes-vous réellement de retour? Je suis heureuse de vous voir. Venez avec nous: nous allons tous ensemble, en pique-nique, goûter dans une forêt très belle que le prince Alghero connaît. Et nous devons prendre ici la-marquise Yorisaka...
—Voulez-vous d'abord m'écouter?—dit Felze.
Elle avait mis pied à terre. Il s'approcha d'elle, et, négligeant tout préambule:
—Je viens de voir, moi, la marquise. Et je vous avertis tout de suite: le marquis a été tué hier, à Tsou-shima.
—Oh!—exclama Mrs. Hockley.
Elle avait crié si fort que tout le pique-nique fut dans l'instant à bas des kouroumas, et, mis au courant, s'apitoya dans diverses langues:
—Pauvre, pauvre, pauvre petite chérie!... Mitsouko darling!... what a pity!... O poverina!...
—Je pense qu'il faut aller sur-le-champ la consoler,—dit Mrs. Hockley.—Je vais donc, et j'emmène d'abord le prince Alghero, qui est particulièrement intime avec la marquise. Je reviendrai ensuite chercher tout le monde.
Elle marcha résolument jusqu'à la porte. Elle frappa. Mais, pour la première fois, la nê-san portière n'ouvrit point et ne tomba point à quatre pattes devant la visiteuse. Derechef, Mrs. Hockley frappa, frappa plus fort, ébranla des deux poings le battant clos. Et le battant clos ne céda point.
Dépitée, Mrs. Hockley recula jusqu'aux kouroumas, et prit à témoin l'assistance.
—Il est incroyable que dans cette maison personne n'entende ni ne réponde. Assurément, la marquise n'est point informée. Car il lui serait doux et réconfortant d'avoir en ce moment ses amis autour d'elle. Je songe aux moyens de lui faire parvenir un message...
—Inutile,—dit Felze soudain.—Voyez!
La porte, à laquelle personne ne frappait plus, venait de s'ouvrir. Et un singulier cortège en sortait.
Des serviteurs, des servantes, tous et toutes en vêtements de voyage, tous et toutes chargés et encombrés de ces jolis paquets bien pliés, de ces jolies boîtes bien menuisées, de ces jolis sacs de papier bien indéchirables, qui sont les malles et les valises nationales du vieux Nippon, s'en allaient à petits pas, trottinant les uns après les autres, s'en allaient par le sentier de l'ouest, celui qui mène à la station de chemin de fer de Nagasaki à Moji, à Kyôto et à Tôkiô...
Et, tout à coup, derrière les servantes et les serviteurs, et suivi lui-même d'autres serviteurs et d'autres servantes, un kourouma franchit la porte et prit le sentier qui mène à la station ... un kourouma traîné par deux hommes-coureurs ... un kourouma de maître, très élégant... Sur les coussins, une forme blanche était assise...
Une forme blanche. Une femme en deuil, vêtue à l'ancienne mode, de toile unie sans ourlets, comme les rites prescrivent que soient vêtues les veuves. Une femme qui s'en allait, raide et hiératique, la tête droite et les yeux fixes:—la marquise Yorisaka...
Elle passa. Elle passa près du prince Alghero, sans lui donner un regard. Elle passa près de Mrs. Hockley, sans prononcer un mot. Elle passa près de Jean-François Felze...
Elle s'éloigna sur le sentier, lentement, et toujours entourée de son escorte...
Jean-François Felze arrêta le dernier serviteur, et l'interrogea en japonais:
—C'est la marquise Yorisaka Mitsouko,—répondit l'homme:—Yorisaka koshakou foudjin.—Son mari à été tué hier à la guerre. Elle va à Kyôto, pour vivre dans le couvent bouddhiste des filles de daïmios,—pour y vivre sous le cilice et pour y mourir,—honorablement.
Atlantique, an 1326 de l'Hégire.