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La Becquée

Chapter 10: VI
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About This Book

The narrator returns to the provincial house of his childhood and reconstructs family life through intimate domestic scenes: an ailing mother, children at windows, household servants, and village rituals. Small events—visits, parades, rumors of war—reveal the town's manners, anxieties, and casual cruelties. Memory and observation alternate between affectionate nostalgia and quiet satire as social customs, generational tensions, and moral compromises are shown in precise sensory detail. The narrative unfolds as a series of linked episodes that explore belonging, the persistence of habit, and the gentle ache of recollection.

—Quel rang? Que sommes-nous? D'où sortons-nous? disait-il. Ton mari, ma chère, gagnait sa vie dans les farines. Notre papa vendait des pierres à moudre le blé. Nos ancêtres en cassaient, probablement, le long des routes, un petit loup de toile à garde-manger sur les paupières. Quand on n'a plus d'argent, on est fichu; il faut se jeter dans les affaires ou bien à l'eau!

—Casimir, disait grand'mère, songe un peu à qui tu parles.

Madame Leduc se redressa:

—Ah çà, dis donc! tu te plais à m'écraser là, comme une miette de pain sous le pied, parce que tu es à te goberger à la table de l'oncle Goislard! Mais j'ai les mêmes droits que toi à la succession de l'oncle Goislard!… Et je te préviens que je ne les abandonnerai pas. Je suis mère de famille, entends-tu? et je n'abandonnerai pas mes droits!

—Tu me fais rire avec tes droits! Mais les tiens comme les miens se mesureront aux services rendus…

—C'est pour cela que tu accapares le bonhomme, avec la complicité de ta Bringuet qui m'a tout l'air d'une intrigante. Eh mais! eh mais! s'il me prenait fantaisie, à moi, de venir réclamer ma part de votre mission de dévouement?

Casimir arrondit les bras en mimant le transport de madame Leduc vers la chambre de l'oncle Goislard.

—À ton aise! ma chère, à ton aise! Il ne tient qu'à toi, dès ce soir, de présenter le pot au valétudinaire…

—Trêve d'obscénités! dit madame Leduc. On croirait, à vous écouter, que les seuls soins physiques soient dus aux pauvres moribonds. À la fin, ma charité se révolte! Et je suis curieuse de savoir qui osera s'opposer à ce que la parente vienne relever la salariée au chevet du vieillard et lui fournir la suprême consolation de paroles issues du coeur!

Grand-père Fantin toucha le bouton de la porte:

—Je vais prévenir que tu nous restes, ma bonne amie. Faut-il donner ton linge au blanchissage?

Ce fut notre départ, à grand'mère et à moi, qui fut décidé, d'abord parce que notre mission diplomatique avait échoué, ensuite, à cause des mauvaises nouvelles de la santé de Félicie. Ses douleurs névralgiques augmentaient; elle subissait de fréquentes crises; elle réclamait sa soeur pour surveiller la maison.

Nous montâmes, un dernier soir, sur le belvédère. On parlait peu, ou par petites phrases sourdes, comme les grondements espacés de l'horizon après l'orage. L'odeur des buis et de la terre se soulevait en fortes bouffées. Au-dessus des marronniers égrenant leurs feuilles d'or, la sombre masse du château aux tours pointues prenait un aspect fantastique dans le ciel. Un train passa, et madame Letermillé soupira:

—C'est le train de Paris.

M. Futaine, que l'on entendait ratisser dans l'ombre, s'approcha de nous, leva la tête, et, n'apercevant pas la silhouette de l'oncle Goislard, demanda si, par hasard, il ne serait point malade.

—Non pas! non pas! Mais la saison s'avance, et nous le mettons au lit de bonne heure pour lui tenir le teint frais.

Par-dessus le mur de séparation, les petites grenouilles des deux jardins destinés à s'unir croisaient leur chant mélancolique.

VI

LA PROPRIÉTAIRE

Et nous voilà sur la route de Courance. Nous n'étions pas fiers. Grand'mère roulait sous son chapeau de sombres pensées qui s'exprimaient tant bien que mal par de gros soupirs. Qu'allait-elle dire à Félicie? Par où commencerait-elle? Quand elle portait des messages tristes ou difficiles, sa coutume était de servir d'un coup tout le paquet, comme font souvent les êtres faibles. Mais il fallait tenir compte de l'état de Félicie et de la gravité particulière des nouvelles.

Je revois sa figure dans notre étroit compartiment de drap bleu. Elle avait un nez épais: celui de Philibert, un peu moins long, un peu plus charnu, des yeux soumis, un beau front, une figure régulière. Elle était mise avec la plus grande simplicité, car elle n'avait jamais d'argent, et taillait elle-même ses robes dans des pièces d'étoffe enroulées sur une planchette de bois, qu'une ou deux fois par an Félicie apportait de Beaumont et lui donnait en disant: «Tiens, voilà!» Sa peur était de perdre nos billets de chemin de fer qu'elle tenait contre la paume de la main, et surveillait toutes les cinq minutes par l'ouverture de son gant de fil noir.

Et ses yeux malheureux se relevaient vers la portière, un peu pareils par l'hébétement à ces pauvres beaux yeux des bêtes qu'on aperçoit dans les trains de marchandises. Enfin, quand nous fûmes sur le point d'arriver, elle pencha la tête au dehors, reconnut la voiture et me dit:

—Si, par hasard, tante Félicie était venue au-devant de nous, il ne s'agirait pas de faire le petit bavard. Tu diras que tu t'es bien amusé, et ça suffit.

Fridolin, seul, était là avec le break et une quantité de châles. Il nous avertit que madame n'avait pas voulu laisser sortir la calèche, crainte de verser, à la nuit, dans le chemin de Gruteau, où l'on passe à gué la rivière.

—Mais comment va-t-elle? demanda grand'mère.

Il fut long à répondre, comme toujours, et, après une forte aspiration:

—Ce n'est point à moi de dire qu'elle va ou qu'elle ne va pas; mais M. Léveillé a été demandé l'autre jour en consultation, et il a fait acheter chez le pharmacien de quoi monter une ambulance!

—Et on ne sait pas ce qu'elle a?

Il prépara encore sa réponse:

—Ça la prend et ça la quitte. Celui-là qui en dira plus long est plus savant que moi.

La nuit tomba, un peu avant Gruteau, comme l'avait prévu Félicie! Fridolin descendit pour allumer les lanternes. On vit un instant son visage rasé, entre de courts favoris gris, tout seul illuminé au milieu de l'ombre, et vite auréolé de bestioles volantes, tandis qu'on entendait le bruit de l'eau et de la roue du moulin. La jument hésita au contact du sol humide; Fridolin jura: alors elle frappa de ses quatre fers l'eau courante qui nous entoura en jaillissant assez haut.

—Gare à toi! dit grand'mère, ne te penche pas!

Un sifflement de courroies sur des poulies qui ronflent; le grand battement des palettes garnies d'une herbe de velours; un bruit de sabots rythmant la marche d'un homme chargé qui passe sur de longues planches flexibles; par une fenêtre éclairée, la vue d'un X en lanières de cuir, dont les jambages courent éperdument en sens inverse: ainsi nous apparut le moulin de Gruteau.

La jument s'ébroua au sortir de l'eau; Fridolin offrit à la brèche de sa dent une prise d'air puissante et prononça:

—S'il y a quelqu'un d'infaillible, il peut me jeter la pierre, mais on ne m'empêchera point de dire mon idée: c'est que voilà un bon dieu de bâtiment qui fera passer plus d'une nuit blanche à madame.

Si grand'mère eût été perspicace, elle se fût épargné de se mettre l'esprit à la torture afin de découvrir pour sa soeur des formules adoucissantes. Félicie connaissait l'achat de Gruteau. De telles opérations ne demeurent pas vingt-quatre heures ignorées dans un petit pays. C'est à cette nouvelle qu'elle devait la recrudescence de sa maladie nerveuse.

Nous la trouvâmes plutôt alerte qu'affaissée. Elle avait, dans son oeil bleu, cette lumière qu'on voyait poindre chaque fois qu'il était possible de constater la justesse de ses prévisions. À peine eut-elle embrassé sa soeur, qu'elle se planta devant elle:

—Qu'est-ce que je t'avais dit?

Elle en savait plus que nous. Ce fut elle qui apprit à grand'mère le nom des bailleurs de fonds: des gens du pays; de tout petits capitalistes, des paysans, qui avaient escompté plutôt la solidarité morale des Planté que la succession Goislard sur laquelle Casimir établissait son crédit. Pidoux y était de deux mille francs. Elle voulait le mettre à la porte; sans Valentine, elle l'eût déjà exécuté. Par bonheur, elle ignorait l'emploi du legs de Philibert. On se garda de la renseigner.

—Quant à Casimir, dit-elle, qu'il ne s'avise pas de remettre les pieds ici!

Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde ne soufflaient mot; mais elles participaient toujours aux ennuis de chacun, très sincèrement. Elles tournaient sur les talons, allaient, venaient, touchaient à tout, croyaient se rendre utiles, incapables en réalité de faire quoi que ce fût. On trouva Valentine engraissée. Elle nous dit:

—Tous mes corsages ont craqué.

La maison neuve était fermée, bien entendu, et l'on avait repris l'existence modeste dans la salle commune du vieux pavillon, dit Pavillon pointu, à cause de son toit à pignon. Il était crépi à la chaux et orné, à la manière rustique, de lierre, de vignes vierges, et d'un bouquet de chèvrefeuille fort pesant dans la belle saison, qui arrachait les crampons, fatiguait la muraille et donnait des inquiétudes.

Cette salle, au parquet de bois blanc, contenait un mobilier d'ancien utrecht jaune. Une pendule en zinc doré portait un beau Cupidon adolescent, le carquois riche et l'arc tendu. Les mouches, durant cinquante ans d'ébats, avaient criblé le plafond de taches de rousseur. Un panneau était mangé par d'immenses placards. Une console de marbre noir, à cariatides nubiennes, servait quelquefois de marchepied pour atteindre une étagère-bibliothèque où l'on puisait rarement. Une porte-fenêtre donnait sur le jardin, une porte dérobée menait au corridor.

Il y avait aussi un piano que l'on n'ouvrait plus, parce que c'était ma mère qui l'avait touché la dernière.

Et, sur le guéridon de Félicie, se trouvait depuis quelque temps une boîte plate, de forme oblongue, contenant de fines balances à quinine, avec des poids en minces lames de cuivre carrées. Plusieurs fois par jour, elle pesait la farine amère en faisant la grimace, et, à l'aide d'un couteau d'argent, la déposait sur un disque de pain à chanter qu'elle mouillait dans une cuiller et pliait adroitement en forme de petite omelette. Outre ses névralgies, elle souffrait de maux de coeur fréquents, et voulait tenir à sa portée un verre d'eau, du sucre, et de l'eau de mélisse des Carmes.

La première fois que Félicie fit allusion, devant moi, aux affaires intimes de Philibert, ce fut en pesant sa quinine. Quinze jours durant, une sourde tempête avait secoué les bonnets de ces dames et m'avait relégué dans le corridor. Un seul bruit m'en était parvenu: à savoir qu'une «révolution» s'accomplissait encore quelque part. Félicie crut devoir m'annoncer:

—Il faut te dire, mon enfant, que ton oncle Philibert s'est marié, le 15 de ce mois, à Paris.

—Alors, je vais bientôt voir ma petite cousine?

Félicie laissa tomber son couteau d'argent, qui renversa les plateaux et fit vibrer les lamelles de cuivre. Elle regarda grand'mère:

—Ah çà! dit-elle, tu avais donc parlé au petit? En vérité, il n'y a plus d'enfants!

Grand'mère dit:

—On ne leur apprend rien.

Depuis lors, une association d'idées s'établit, dans l'esprit de Félicie, entre cette pesée de quinine et le mariage de Philibert. L'habitude en gagna les uns et les autres; et il arrivait fréquemment qu'en voyant les plateaux balancer au bout de leurs trois fils de soie, quelqu'un dit: «À propos, tu sais, quand Philibert viendra, à Pâques…»

Avant l'année présente, où les événements avaient tout bouleversé, l'usage était que Philibert vînt à Pâques. Il fallait prévoir qu'il se rétablirait, et chacun était anxieux de savoir ce que Félicie déciderait au sujet de la nouvelle famille. Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde passaient pour très pitoyables; grand'mère n'était que dévouement; on ne doutait pas que l'oncle Planté adoptât le parti que choisirait sa femme. C'est ce parti que tous ignoraient.

Pour le pressentir, on tâtait M. Laballue, qui venait dîner le mercredi. Mais il répondait simplement: «Vous verrez que tout s'arrangera pour le mieux.»

Et ces dames me conseillaient en cachette: «Quand tu te promènes avec tante Félicie, parle-lui donc de ta petite cousine.»

Moi seul, en effet, n'avais pas peur de Félicie, parce que les enfants pénètrent très bien le coeur secret. Peut-être leur instinct les porte-t-il aussi à aimer les forts. Et Félicie était la tête qui dirigeait et protégeait tout le monde. Mais, parce que j'étais plus souvent que les autres avec elle, je savais mieux aussi ses ennuis, et j'évitais de lui être désagréable.

Elle n'interrompait pas ses tournées quotidiennes, malgré sa mauvaise santé. À l'été de la Saint-Martin, elle prenait encore son chapeau de paille monumental, la canne de Sucre-d'Orge et un foulard pour me garantir le cou au retour, et nous partions tous les deux, accompagnés ordinairement jusqu'à la petite porte jaune, ou bien jusqu'à la grille, par ces demoiselles et par grand'mère, toutes paresseuses des jambes, et qui agitaient longtemps la main, en signe d'adieu.

On boudait encore Pidoux pour avoir confié ses économies à Casimir, et, quand nous passions sous les noyers gaulés, les filles du métayer, occupées à ramasser les dernières noix poisseuses, se retournaient derrière Félicie et lui adressaient des pieds de nez. Un jour, elle s'en aperçut, fut dans une grande colère, brandit sa canne en criant:

—Vilaine engeance! vilaine engeance!

D'un coup, toute la marmaille s'enfuit, s'empêtra, s'aplatit pêle-mêle, les galoches en l'air, et hurlant comme si on l'eût saignée.

—Allons-nous-en! dit Félicie; elles diront à leur père que je les ai battues. Tu vois, mon enfant, quel avantage il y a à entretenir de la tête aux pieds une Pidoux à la maison!

Toutes les soeurs de Valentine étaient jalouses, et Pidoux mécontent qu'on ne lui eût adopté qu'une fille.

Le vent s'élevait à mesure que nous quittions le bas de la vallée. Quand nous atteignîmes la route de corail, Félicie fut obligée de marcher en tournant la tête de côté, afin de ne présenter à la brise que le flanc de son chapeau qui s'emplissait, se soulevait et l'étranglait avec les brides. À notre halte habituelle, sous les sapins d'Épinay, elle s'assit à l'abri d'un tronc énorme.

—Ce sont de fameux arbres, dit-elle. C'est le grand-père Gillot qui les a plantés. Souviens-toi de cela plus tard.

Tout à coup, je la vis se relever:

—Mon petit, regarde là-bas, toi qui vois bien. Est-ce que ce n'est pas encore la mère Fluteau qui sort du taillis avec ses chèvres? Je parie que depuis le petit jour, elle est en train de manger mon bois!

Et la voilà courant, brandissant sa canne et proférant des malédictions contre la mère Fluteau. Le vent s'engouffre dans la capote du chapeau qu'elle retient comme elle peut; sa robe se retrousse à mi-jambe; elle marche de biais; elle marche à reculons, mais elle avance quand même, dans l'espoir de tomber sur la bonne femme aux chèvres avant qu'elle ait eu le temps de rallier son troupeau.

Cependant, la vieille, qui a reconnu de loin le chapeau, pousse ses trois chèvres au beau milieu de la route communale, en tricotant pacifiquement un bas de laine.

—Ah! je vous y prends encore une fois, vous, la Fluteau! Mais je vous réponds bien que c'est la dernière, et je vous mène carrément devant le juge de paix!

—Hé là!… ma chère dame Planté, vous voilà-t-il dans un état, à cette heure! Vous me prenez, que vous dites?… À quoi donc que vous me prenez?

—Oh! ce n'est pas la peine de chercher à faire la maligne. Vos chèvres sortent du taillis: je les ai vues, de mes yeux vues!

—Hé là!… mon bon Jésus! Faut-il bien se tourner les sangs pour des affaires qui ne sont point! Regardez-les, mes chèvres; elles broutillent l'herbe du bon Dieu qui est à tout le monde, sur la route. Et regardez-le, votre bois: est-il pas encore là votre bois? on l'a-t-il mangé, votre bois?

—Taisez-vous! je vous dis que vos chèvres sortent du taillis, je les ai vues.

—Vous les avez vues! Ah bien! en voilà une chose qui est trompeuse, la vue, par exemple! il n'y en a pas de plus trompeuse. Tenez, que je vous dise, ma'me Planté: pas plus tard que l'autre soir, est-ce que je ne crois pas voir mon homme monté dans le noyer, tout ras le mur de votre château? Et que je m'écrie: «Veux-tu bien descendre, sacré Fluteau! Attends un peu que je te dénonce à la gendarmerie pour voler les noix de ma'me Planté!»

—Comment! Fluteau me vole mes…

—Attendez donc! que vous êtes donc pressée! Voilà-t-il pas que j'entends une voix de vipère qui me siffle du haut de votre noyer: «Tire-toi, la vieille, et plus vite que ça, ou je te tombe dessus!» Et savez-vous qui c'était, ma'me Planté, voulez-vous que je vous dise qui c'est qui était dans votre noyer?

—Mais certainement.

—Je vous le dirai bien! mais donnant, donnant. Si je vous le dis, vous me laisserez tranquille avec mes chèvres…

—Mais allez donc! allez donc!

—Eh bien, c'était le gars à ma'me François, la servante à M. le curé de la Ville-aux-Dames. Faut point ébruiter ça, ma'me Planté, ça ferait peut-être du tort à la religion. Mais c'est un mauvais sujet, et qui causera plus de dommage que de bien en faisant comme ça la navette de chez M. le curé chez votre vieille tante Gillot…

—Comment! la navette?… comment! la tante Gillot?…

—Oh! ma'me Planté veut me faire jaser! Vous ne seriez pas la seule à ne pas savoir que mam'selle Gillot donne tout ce qu'elle a à monsieur le curé de la Ville-aux-Dames: meubles, linge, vaisselle, bois de chauffage, et tout le fourniment… Je ne parle pas de ses perdreaux, parce que ça, c'est des bêtises, mais ils font tout de même de jolis rôtis à la table de monsieur le curé… Je sais bien que tout ça, c'est en vue de son salut, comme on dit, à cette chère demoiselle. Après ça, me voilà, moi, que je cause, et que je cause… mais je ne garantis rien, non, ma'me Planté, je ne garantis rien.

—C'est bon! dit Félicie.

En rentrant à la maison, elle fut saisie par ses douleurs; elle se tordait sur le canapé d'utrecht, et la chair de ses joues prenait le ton de la paille. Elle voulait aller elle-même chez la tante Gillot, où personne n'avait pénétré depuis des années. Mais elle ne trouva point de répit. Le lendemain, qui était un dimanche, elle sortit, tout habillée pour la messe, tandis que Fridolin attelait la calèche. On l'attendit longtemps. Le vent amena le son des cloches de Beaumont et de la Ville-aux-Dames, avant qu'elle fût rentrée.

Quand elle parut à la petite porte de la cour, sa figure était bouleversée. Elle monta rapidement dans la voiture où nous étions installés et se pencha à la portière:

—Allez, et ne nous faites pas verser.

Puis elle se préoccupa; elle demanda à sa soeur:

—As-tu bien recommandé à ces demoiselles de ne pas ouvrir la bouche au curé ni à madame François?

—Oui, oui; ne te fais donc pas tant de mauvais sang!

Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, par une vieille habitude de modestie, allaient à la messe en carriole, à la Ville-aux-Dames, tandis qu'on nous menait en calèche au chef-lieu de canton.

—Sais-tu ce que j'ai vu chez la tante Gillot?

Grand'mère ouvrit ses yeux peureux et cependant toujours résignés d'avance.

—J'y ai vu le désert!… On lui a tout pris; on l'a rongée jusqu'à l'os; il lui reste un bois de lit et la paillasse.

—Mon Dieu! mais c'est abominable!

—Oh! nous allons avoir tantôt une jolie scène avec le curé!

—Avec le curé!… Félicie, tu n'y penses pas!

—J'y pense si bien que je fais faire un crochet à la voiture sur la Ville-aux-Dames, aussitôt après la messe de Beaumont. Non, non, je n'entends pas qu'on nous tonde la laine sur le dos; j'en aurai le coeur net; je saurai ce qui s'est passé.

Au carrefour, en face du bureau de tabac, la voiture fendit l'agglomération des paysans en blouse bleue. Ils se rangeaient sans se presser, n'ouvrant leur masse compacte que sous les pieds du cheval, et portaient la main au chapeau en dardant sur nous de petits yeux vifs.

Félicie et grand'mère adressaient des bonjours à droite et à gauche lorsqu'elles apercevaient quelque personne de connaissance: une dame endimanchée, avec sa fille, qui se faufilaient à travers la foule, s'escrimant à mettre un dernier doigt de gant, la main encombrée du paroissien à tranche d'or; des fournisseurs sur le pas de leur porte; des fermières assises entre leurs paniers d'oeufs frais et de légumes; ou des messieurs avec qui l'on était mal, et qui saluaient cependant ces dames, d'un geste sec. Et c'étaient des tours de hanches, des inclinaisons d'échine et des oeillades tantôt révérencieuses et tantôt familières, renouvelés à la même heure, au même endroit, cinquante-deux fois l'an. Et tout le temps de la messe, d'ailleurs interminable, on échangeait des signes de tête, mesurés et gradués selon la chaleur des relations.

Ce jour-là, après l'office, nous vîmes pour la première fois la créole. Elle passa, en charrette anglaise, à côté d'une longue dame blonde qui conduisait elle-même.

Madame Pergeline la montra à grand'mère en disant:

—La voilà!

—Qui donc?

—Ah! si votre gendre était là!…

—Mon gendre?…

—Je veux dire que M. Nadaud, qui aime la société distinguée, n'aurait pas manqué de lui tirer son coup de chapeau…

Félicie pinça les lèvres en regardant s'éloigner la charrette anglaise, et elle dit:

—On se demande où ces gens-là vont chercher de l'argent pour payer des toilettes aussi ébouriffantes.

—Pour la blonde, dit madame Pergeline, ce sont des gens qui remuent l'or à la pelle. Mais on prétend que celui qui épousera la créole la prendra nue comme le revers de la main.

Et nous remontâmes en voiture pour aller souhaiter le bonjour à mon père, toujours très occupé le dimanche. Je traversais la salle des clercs bondée de paysans, et j'entrais sans frapper. Mon père se tenait souvent debout, consultant son «répertoire», le porte-plume à l'oreille, et j'attendais qu'il prît garde à moi; quelquefois il était appliqué à former le mot secret qui ouvrait la caisse, et il tournait de petits disques de cuivre à alphabet circulaire. Il m'embrassait et me disait: «Bonjour, gamin!» et: «À demain soir!…» Car il venait à Courance à jours fixes. Je m'en retournais à la voiture où Félicie, qui s'impatientait vite, me disait régulièrement: «Allons, monsieur le lambin, j'ai cru que tu n'en finirais pas.»

Aujourd'hui, elle avait la fièvre: elle préparait à l'abbé Fombonne «un plat de sa façon».

On pénétrait chez le curé de la Ville-aux-Dames par le jardin. Un long fil de fer agitait la sonnette à portée de l'oreille de madame François; un autre fil touché par elle, de la cuisine, lui permettait d'ouvrir sans se déranger. À peine avait-on mis le pied dans le potager du presbytère, que l'on apercevait de loin, sous un auvent orné de bois découpé, madame François, une main en abat-jour sur ses lunettes bleues, l'autre relevant un tablier d'une blancheur dominicale.

Comme on observe, en province, le moindre manquement aux habitudes,
Félicie fit remarquer:

—Madame François n'est pas sous l'auvent…

La porte du salon se trouvant entre-bâillée, nous vîmes mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, assises côte à côte sous une lithographie de Notre-Dame de Lourdes. Elles venaient le dimanche se reposer là, en attendant que Pidoux, qui les conduisait, eût terminé ses affaires. À notre entrée, elles prirent une mine si étrange que Félicie ne put s'empêcher de leur demander:

—Qu'est-ce qu'il y a?

—Mais, rien du tout, Félicie, rien du tout.

—Je suis sûre que vous avez parlé à madame François!

—Parlé? mais de quoi donc, Félicie? Je te jure…

—Ta, ta, ta! vous l'avez avertie des histoires de la mère Fluteau!

Et Félicie frappa du poing sur un guéridon où un jeu de cartes était posé. Les petits rectangles au dos bleu gras volèrent par la pièce.

Ces demoiselles eurent peur; elles se ratatinèrent sur le canapé.

—Écoute, Félicie, dit mademoiselle Adélaïde, c'est vrai; nous l'avons avertie parce que nous avons eu pitié d'elle…

—Ce n'est pas vrai!—s'écria Félicie, accoutumée aux détours qui précèdent la vérité.—Je vais vous dire, moi, comment cela s'est passé: c'est elle qui, en voyant vos têtes de l'autre monde, vous a tiré les vers du nez!

—C'est vrai! c'est vrai! firent-elles, allégées, heureuses, au fond, de n'avoir plus rien à dissimuler.

Mais elles s'aplatirent de nouveau, à l'entrée de madame François.

L'accusée arrivait à pas de loup, chaussée de ces bottines de drap mat, à la semelle souple comme la plante d'un pied nu, et qui semblent faire corps avec les vieilles personnes pieuses. Elle referma aussitôt la porte sur elle en éteignant le bruit. Et, pour la première fois, on lui vit ôter ses lunettes bleues. Ses yeux délicats étaient tout roses. Elle croisa les mains sur sa bavette, soigneusement épinglée, dans une attitude empruntée aux images de dévotion; et elle s'inclina, comme à l'église. Elle releva les yeux sur Félicie, tout droit. Elle était si propre que, dès le premier aspect, on se défendait de lui imputer une mauvaise action.

—Me voilà, madame Planté, dit-elle. Voyons donc, il faut tâcher de nous expliquer toutes les deux pendant que monsieur le curé mange sa côtelette… Alors, c'est à cause de mademoiselle Gillot que vous êtes fâchée comme ça? Mais, ma chère dame, elle nous a donné tout de la main à la main: il n'y a personne pour m'opposer un démenti.

—C'est ce qui vous trompe! Moi, je soutiens que vous lui avez tout extorqué morceau par morceau. Mademoiselle Gillot n'a jamais été prodigue de son bien.

—Pardi! madame Planté, vous n'êtes point sans savoir, aussi bien que moi, que qui ne demande rien n'a rien… C'est-il pas les impies et les francs-maçons qui vont venir nous apporter de quoi entretenir l'église? Eh! mon bon Jésus, si je n'allais pas quêter chez l'un chez l'autre, il y aurait bien des chances pour que le bon Dieu et ses saints aillent, comme on dit, sauf votre respect, le derrière tout nu! Voyons, madame Planté, faut être raisonnable. Voilà trente ans bientôt que je sers chez ces Messieurs; vous m'en croirez si vous voulez, c'est la première fois qu'on me fait reproche d'avoir enrichi l'église du bon Dieu. Défunt ce pauvre monsieur le curé de Chaumussay me l'a dit de sa bouche en rendant son dernier soupir: «Madame François, qu'il m'a dit, je ne sais pas comment vous avez fait votre compte; mais, depuis que vous êtes entrée au presbytère, je n'ai jamais manqué de rien, et j'ai toujours dîné comme un archevêque. Notre-Seigneur vous en donnera la récompense.» Voilà comme il a parlé, monsieur le curé de Chaumussay…

—Il ne s'agit pas du curé de Chaumussay; il s'agit d'une vieille femme que vous avez dévalisée!

—Si on peut dire! madame Planté! C'est-il bien vous que j'entends me parler comme ça! Mais, je lui aurais corné aux oreilles, à votre vieille tante, que je ne voulais point de ses frusques, elle nous les aurait envoyées par le messager! Voilà ce qu'elle aurait fait, madame Planté! Autrement, elle se serait crue damnée pour son éternité.

—Qu'est-ce que vous me chantez là? C'est vous qui lui avez mis ces idées-là dans la tête!

—Moi! ma bonne chère dame, moi! mais je ne suis rien de rien qu'une malheureuse servante; je n'ai seulement point appris à lire et à écrire: comment donc que j'aurais pu convertir mademoiselle Gillot, qui est d'une famille riche, à des idées qu'elle n'avait pas?… Voyez-vous bien, madame Planté, les paroles de défunt monsieur le curé de Chaumussay sont là: «Madame François, Notre-Seigneur vous en donnera la récompense.» Voilà des paroles. Eh bien! pourquoi c'est-il qu'il a dit ça, monsieur le curé de Chaumussay? C'est parce que le bon Dieu lui a soufflé au moment de mourir: «Madame François t'a donné tout ce qu'elle avait, oui, tout. Elle avait trois mille francs d'économies, et bien placés, en bons billets, à cinq du cent: elle les a mis dans ton ménage.» Oui, madame, c'est comme si je l'avais entendu qui lui soufflait ça! Un peu plus, et ce pauvre monsieur le curé n'aurait jamais rien su de ce que j'avais fait pour lui; non! si ça n'avait pas été le bon Dieu qui est toujours là à fureter dans les coins pour savoir ce qui s'y passe, il serait mort sans m'en avoir seulement dit merci!… Faut point vous tourmenter, madame Planté: s'il y a une récompense pour moi qui ai mis mes trois mille francs dans l'Église, il y en aura une pour mademoiselle Gillot. Mais je vous demande bien pardon, voilà monsieur le curé qui tape sur son verre…

Elle tourna sur les talons et disparut. Félicie demeura abasourdie.
Mais grand'mère et ces demoiselles avaient été touchées du premier
coup par l'accent de vérité qui marquait le discours de madame
François:

—Tu vois, c'est une brave femme.

—Comment! une brave femme? s'écria Félicie; mais vous avez donc perdu le sens commun? Une femme qui s'en va flibuster le bien d'autrui pour faire manger des côtelettes à son curé! Et vous trouvez cela superbe, vous? Est-ce que Notre-Seigneur mangeait des côtelettes, lui? Est-ce qu'il est mort en remerciant sa bonne de l'avoir fait dîner comme un archevêque, lui? Mais, répondez-moi donc! Mais vous ne voyez donc pas qu'elle vous fait tourner en bourriques, vous comme les autres, avec ses paroles du curé de Chaumussay? Je voudrais vous y voir, à défendre votre bien, vous autres! Ah! vous avez de la chance de n'avoir pas le sou!…

Grand'mère et ces demoiselles restaient muettes: on ne répliquait jamais à Félicie. Elle allait et venait à grands pas dans le salon du presbytère. Devant chaque siège, il y avait un tapis de la largeur d'une assiette, composé de petits hexagones de draps multicolores. Elle les déplaçait, et grâce à son goût de l'ordre, les replaçait à mesure, du bout du pied, malgré son emportement.

Soudain, elle s'arrêta devant un bureau d'acajou orné de cuivres opulents. Elle rappelait le chien en arrêt. Elle bondit et toucha le meuble si brusquement qu'une des six tasses à café qu'il portait tomba et se brisa. On sursauta; mais Félicie criait:

—Le bureau du grand-père Gillot!

—Félicie, voyons, Félicie! je t'en supplie, ne fais pas de scandale!

—Mais le voilà, le scandale, le voilà! Je vous dis que c'est le bureau du grand-père Gillot! Vous le connaissez bien. Vous n'avez donc plus de sang dans les veines? On vous vole votre mobilier, et vous êtes là, à vous regarder comme des chiens de faïence!

Ces demoiselles n'avaient jamais eu de mobilier. Grand'mère avait vu vendre le sien quatre fois. L'indignation de Félicie ne les gagnait point.

—Mais, hasarda grand'mère, madame François t'a expliqué…

—Il n'y a pas d'explications devant ça! On vous fait avaler tout ce qu'on veut avec des explications, mais devant une pièce à conviction ce n'est plus possible. On nous a volés. Qu'on aille me chercher Pidoux: il va me remporter ce meuble-là, tout de suite, dans sa carriole, chez mademoiselle Gillot.

Et elle touchait de nouveau le bureau de famille; elle en maniait et faisait claquer toutes les poignées de cuivre; elle se cognait les doigts contre sa propriété.

—Vous ne voulez pas aller me chercher Pidoux? Moi, j'y vais.

Elle se précipita vers la porte. Mais elle n'eut pas la peine de l'ouvrir: monsieur le curé entrait.

On vit, dans le jour clair du corridor, sa grosse bedaine, où des miettes de pain étaient encore attenantes; il y en avait un chapelet aux grains blonds dans un des plis de la ceinture remontée jusque sur l'estomac. Tout rayonnait en lui: sa bonne face rouge et réjouie, son large nez gras, ses yeux d'enfant.

Il ouvrit les deux mains de chaque côté du corps, de ce geste accueillant et tendre qu'on prête au bon pasteur. Son regard contenait la plénitude du bonheur et de la bonté. Il souriait comme une mère qui va embrasser ses enfants. Ses cheveux blancs lui dessinaient une espèce d'auréole. Pour tous les gens qui étaient là, assurément, il était Dieu lui-même.

—Madame Planté!—prononça-t-il de sa voix grasse,—madame Planté est chez moi avec toute sa chère famille! Et on ne m'avertit pas! Je mettrai un de ces jours ma gouvernante à la porte,—dit-il, en riant de tout son coeur,—car, à supposer que notre saint-père le pape s'avise de venir me faire visite, elle ne me préviendrait pas pendant mon déjeuner!

Le flot de sa bonhomie coulait. Sous une pareille fraîcheur, quelle colère ne se fût amollie? Félicie, surprise et dépitée, se taisait. Elle ne savait plus que penser ni que dire vis-à-vis de cette puissance presque mystérieuse.

—Me ferez-vous l'honneur de demeurer un petit instant? ajouta-t-il. Vous n'avez pas déjeuné, sans doute, mesdames? Accepteriez-vous un biscuit trempé dans un doigt de vin?

Il allait de l'une à l'autre, innocent jusqu'à l'évidence; il portait l'odeur de la campagne et de la santé physique; il répandait aussi le parfum de l'espoir céleste. Une heure ne s'était pas écoulée depuis qu'il avait quitté les habits sacerdotaux. Il fit partir, d'une chiquenaude, la blonde guirlande des petites miettes de pain fixée à la ceinture, enfonça sous l'écharpe de soie ses gros doigts ronds, et se carra au milieu de ces femmes émues.

Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde toussaient, caquetaient, disaient des paroles sans suite, dans l'intention de couvrir on ne savait quel mot menaçant. Félicie n'allait-elle pas éclater? Qu'allait-il advenir? Et c'étaient elles et grand'mère, habituellement silencieuses, qui faisaient le plus de bruit.

Le curé leur montra la lithographie de Notre-Dame de Lourdes: un cadeau que venait de lui adresser une de ses paroissiennes. Il toucha un relief en stuc de Saint-Pierre de Rome: un don de madame la comtesse de la Frelandière. Il remarqua la tasse brisée, dont les morceaux gisaient sur le sol.

—Qui est-ce qui a fait ça? s'écria-t-il. Madame François aura encore laissé entrer Minet. Il est impossible de rien conserver, ma parole d'honneur! Ou vous brise tout jusque dans la main: c'est une dérision…

—Ne vous fâchez pas, monsieur le curé, dit Félicie; c'est moi qui l'ai cassée, tout à l'heure, en portant la main sur ce bureau… Je suis bien maladroite.

Le curé s'excusa. En ce cas, ce n'était rien du tout, une bagatelle. Cependant, il considérait du coin de l'oeil les ruines de la tasse à café:

—Ce service,—dit-il, en baissant la voix,—me vient, vous ne le croiriez pas, mesdames, d'une famille étrangère et, qui pis est, hérétique! Oui, mesdames,—ajouta-t-il en faisant de gros yeux,—ceci est un présent des richissimes protestants de Beaumont que l'on nomme les Pope. J'ai été très sensible à cette attention d'une famille infidèle. Qui sait? c'est peut-être le premier pas de la brebis égarée vers le bercail.

—Je suis d'autant plus aux regrets, dit Félicie.

—J'ai placé ce magnifique service,—continua le curé avec une ineffable candeur et une intention flatteuse,—sur le plus beau meuble qui me vienne de mademoiselle Gillot, votre respectable tante; c'est un parent à vous! dit-il en riant et tapotant le ventre du bureau.

Tout le monde trembla. Félicie raviva un instant la flamme de ses yeux colères.

—Je trouve, dit-elle, que ma tante Gillot pousse la générosité…

À cent lieues de soupçonner un reproche, le curé l'interrompit:

—Mademoiselle Gillot est une sainte, dit-il; elle fait pour l'Église ce qu'elle peut… Dieu lui en saura gré.

Ce fut dit si simplement et d'une figure si garantie de toute arrière-pensée, que les plus farouches eussent été désarmés. En vérité, si Félicie lui eût exprimé ses reproches, il n'eût pas compris. Il n'y avait plus qu'à s'en aller.

Le bon curé, le sang au visage, s'exténuait à ramasser les parcelles de la tasse brisée.

—Allons!—dit Félicie en lui tendant la main,—monsieur le curé, je vois bien qu'il faudra que je répare ma maladresse en vous priant d'accepter un service complet.

Ces demoiselles ne continrent pas leur joie. Elles faillirent embrasser Félicie qui avalait son dépit et leur disait:

—Ah çà! mais qu'avez-vous?

Madame François se montra à propos pour reconduire ces dames. Elle glissa dans l'oreille de Félicie:

—Vous voyez bien, madame Planté, il ne s'agit que de s'entendre.

Félicie se tapit au fond de la calèche et ne dit rien le long de la route. De temps en temps elle penchait à la portière sa tête diaphane et ses yeux de poule pourchassée, afin de surveiller la carriole, parce que Pidoux était ivre.

Grand'mère, qui récitait son chapelet, s'interrompait pour supplier sa soeur:

—Mais ne te tourmente donc pas tant!

VII

LES FEUILLETS DU CALENDRIER

Cette défaite fut extrêmement pénible à Félicie. Son amour-propre déjà blessé par l'affaire de Gruteau, qui n'en était qu'à ses débuts, se trouva tout à vif pour endurer la nouvelle épreuve. Elle en exagéra l'importance. Elle ne voyait que ruse et spoliation du haut en bas de l'échelle sociale. Dans l'intervalle de ses crises de nerfs, elle se mit à vérifier de vieux comptes. Elle se rappelait tout à coup telle et telle circonstance où l'on avait dû la voler; elle convoqua à plusieurs reprises ses métayers. Ensemble ils exerçaient leur mémoire et exhumaient d'anciens cours de marchés, en regardant en l'air, les yeux vers les taches de rousseur du plafond. Le pire était que l'incident de la Ville-aux-Dames troublait sa foi qui, sans être vive, lui laissait l'espoir d'occuper là-haut, avec l'indulgence de Dieu, un petit coin,—oh! de moindre importance que Courance, probablement, elle n'était pas exigeante,—mais qui serait bien à elle et qu'elle administrerait de façon à édifier le souverain maître… Et, moins elle était certaine de la vie future, plus elle se cramponnait à la présente qu'elle sentait lui échapper par la maladie.

Elle m'enseignait le respect de la terre et l'amour de tout objet qui contribuait à donner à Courance sa physionomie. Elle m'inculquait les vertus conservatrices:

—Mon petit, méfie-toi des idées nouvelles: des fariboles!

Et je me trouvais mal à l'aise pour lui parler de ma petite cousine, comme le voulaient grand'mère et ces demoiselles: car je sentais que, pour Félicie, cette famille de Philibert était une intruse qu'on essayait de pousser à Courance afin de partager la propriété.

Depuis son mariage, Philibert se permettait, dans sa correspondance, de timides allusions aux siens; il écrivait «Adrienne» tout court, pour désigner sa fille; il parlait de «sa femme», mais avec discrétion. À table, quelquefois, quand cela n'allait pas trop mal, grand'mère se risquait à prononcer: «la petite Adrienne», ou: «la femme de Philibert», et c'était très héroïque de sa part. Elle tâchait d'accoutumer les oreilles, après quoi les esprits suivent aisément. Nous n'étions qu'à l'entrée de l'hiver et Pâques demeurait la date extrême. On avait le temps.

La veille de la Toussaint, en même temps qu'on allumait le premier feu et que l'on serrait dans une armoire le chapeau de paille de Félicie, on disposait un paravent vis-à-vis la porte du corridor. C'était un cérémonial immuable. À l'heure du déjeuner, on entendait frapper à la porte. «Qui est là?» Personne ne répondait. On allait ouvrir, et l'on ne voyait qu'une feuille de paravent en papier jaune, à vignettes, et deux mains rouges. Cela s'avançait gravement, et, par derrière, éclatait tout à coup le rire de Valentine.

Elle déposait l'objet poussiéreux et l'essuyait, en soufflant dessus à grosses joues. Une à une, les quatre feuilles étaient déployées, et l'on renouvelait connaissance avec les drôles de bonshommes qu'elles portaient, ainsi qu'on eût fait avec de vieux amis. On y voyait des compositions grotesques de Gustave Doré, au trait, de la fantaisie la plus extravagante. Quelle joie c'était de retrouver ces bals de la banlieue parisienne au temps de Louis-Philippe, ces foires de village avec un «monsieur le curé» rond comme un tonneau et des pompiers casqués comme dans les vaudevilles! Une scène de bains de mer, «côté des hommes, côté des dames», passait pour très divertissante: un monsieur maigre, affreux et barbu enjambait la corde de séparation et mettait en fuite un essaim de dames effarouchées, dont deux ressemblaient, à s'y méprendre, à grand'mère et à Félicie. Certains animaux de Grandville avaient acquis, à la longue, l'importance de véritables personnes: des professeurs du Conservatoire figurés par des canards, des moineaux, des merles, dont les becs, large ouverts, laissaient échapper des nuées de triples croches. Deux dames sarcelles excitaient une particulière sympathie: c'étaient des mères franchissant le porche du «temple des Arts» pour y prendre leurs «demoiselles» à la sortie du cours. À leur déhanchement, à l'attitude penchée de leur cou, on devinait et l'orgueil maternel et les charmes des gracieuses petites qui faisaient l'objet de leur entretien.

J'appris à lire en déchiffrant les légendes du paravent. Félicie me tapait sur les doigts avec son petit couteau à quinine, lorsque je n'épelais pas bien. On s'en rapportait à M. Laballue du soin de parfaire mon éducation, le mercredi.

À quatre heures de l'après-midi, ce jour-là, Félicie commençait à croire qu'elle entendait sa voiture et envoyait Fridolin ouvrir la grille. Grand'mère hochait la tête:

—Tu vois bien que Mirabeau n'aboie pas…

—Mirabeau? il est sourd. Son maître le tuera à le faire engraisser comme une volaille.

Et on prêtait l'oreille: on n'entendait plus rien.

J'appliquais le nez et les deux mains contre la vitre froide de la fenêtre, et, jusqu'à ce que la buée fût épaisse, je regardais le ciel gris, la terre et les arbres dénudés, et des moineaux qui venaient, en pépiant, tout près de là, picorer les miettes du déjeuner. Soudain, Mirabeau, qui semblait dormir, allongé devant le feu comme un rôti, se levait brusquement, grommelait, allait à la porte en agitant la queue.

—Cette fois…, disait Félicie.

Et elle était heureuse de revoir son «Sucre-d'Orge».

Leur amitié se perdait dans la nuit des temps, prétendaient grand'mère et ces demoiselles qui en étaient jalouses. Elle provenait de ce que M. Laballue était doux. Lui seul savait recevoir, sans se rebiffer jamais, les vivacités de Félicie. Cette aménité, par un effet contraire, nous exaspérait presque tous.

Quand M. Laballue faisait la lecture après le dîner, l'oncle Planté allumait son bougeoir et s'en allait en grognant dans son pavillon «du bout du monde»; grand'mère prenait son chapelet, ces demoiselles s'endormaient. Il lisait, du même ton onctueux et admiratif, les Contes à ma fille, de Bouilly, et Paul et Virginie, du Chênedollé ou du Chateaubriand; des vers de Lamartine ou des vers de Madame Amable Tastu. Quelquefois, M. Laballue repartait dans la soirée; mais l'hiver, et surtout au temps de la chasse, il couchait et restait jusqu'au jeudi soir. L'oncle Planté refusait de lui prêter son chien; c'était le seul acte de protestation qu'il se permît.

L'opposition à Sucre-d'Orge s'était atténuée, ces derniers temps, parce qu'on avait beaucoup à obtenir de Félicie, et que l'on comptait la prendre par son grand ami. Peu s'en fallût qu'on ne lui fît la cour. Comme il était sans rancune et très sensible à la flatterie, il se laissait gagner. Ce fut grâce à lui que l'on décida la malade à recourir à un célèbre médecin de Tours nommé Guérineau.

Quelle affaire! C'était la terreur de Félicie qu'un homme habile lui découvrît une affection mortelle. Avec toute son énergie, elle avait une peur terrible de mourir. Et elle aimait à se reposer sur l'ignorance du docteur Léveillé qui se contentait de lui dire: «C'est nerveux», et la gavait de drogues ordinaires. M. Laballue, qui ne prononçait jamais un mot plus haut que l'autre, s'éleva un soir comme un ouragan soudain et dit:

—Votre docteur Léveillé est un âne!

Et, trois mercredis de suite, il développa cette proposition. Lui-même se chargea d'aller à Tours pressentir le docteur Guérineau et finalement l'amena, avec le concours du médecin de Beaumont. On m'avait ordonné de rester à jouer dans la cour, sous le marronnier, le temps que durerait la consultation. Le cheval de M. Léveillé et celui de M. Laballue, non dételés, labouraient le sol, sous l'oeil de Fridolin. La Boscotte, la cuisinière ou Valentine venaient tour à tour informer le domestique mâle de ce qui se passait à l'intérieur. Elles lui parlaient, la main en cornet sur la bouche. Fridolin recevait ces communications d'un air impassible; il flattait de la main les naseaux des deux bêtes et aspirait l'air vif, du coin de la lèvre. La mère Pidoux, qui était craintive, vint gratter à la petite porte jaune et demanda:

—Croyez-vous qu'elle en réchappe?

Les deux médecins sortirent enfin; ils déposèrent chacun une petite pièce dans la main de Fridolin et montèrent en voiture.

On ne fut pas plus avancé. Le docteur Guérineau n'avait rien ordonné, sinon d'interrompre l'usage des médicaments. Félicie dit qu'il était un charlatan: il ne lui inspirait aucune confiance, et c'était de l'argent jeté par la fenêtre. Et, à cause de cette visite du médecin de Tours, on vint de quatre lieues à la ronde s'informer de sa santé, ce qui la mit dans tous ses états.

Elle surmonta ses douleurs. L'idée de la déchéance lui était intolérable. Au coeur de l'hiver, elle se montra comme par le passé dans ses métairies. Coiffée d'un chaud bonnet noir, emmitouflée d'un long châle, à la main son parapluie ou sa canne à corne d'or, elle arpentait les chemins et les sentiers et enfonçait ses galoches dans le purin des cours de ferme.

Parfois, son mal l'arrêtait, et elle s'appuyait du coude contre un noyer, espérant toujours vomir «le crabe qui lui rongeait l'intérieur», puis, les yeux inondés, à la suite d'efforts atroces, elle tirait de sa poche un flacon qui ne la quittait pas, et buvait à même l'eau de mélisse des Carmes.

—Ne te tourmente pas, mon enfant, disait-elle; quand on est vieux, vois-tu, on a ses petites misères… mais il faut accomplir son devoir jusqu'au bout.

Et nous marchions contre la bise, car il s'agissait de savoir si les maçons travaillaient à la grange de Pénilleau, qu'une tempête avait endommagée.

Arrivés à Épinay, elle me disait de rester là, de peur d'abîmer mes souliers; et elle s'avançait toute seule au milieu des travaux. Elle relevait ses jupes ou les ramenait tout à coup entre ses genoux serrés et se plantait sur le sol grémilleux et blondi par la chaux vive. Elle mesurait de l'oeil l'ouvrage exécuté depuis la veille, et, du bout de sa canne, donnait des indications en appelant chaque homme par son nom.

—S'ils ne savaient que je reviendrai demain, ils ne feraient pas oeuvre de leurs dix doigts!

Nous retournions souvent à travers champs, par le plus court, parce que le soleil, tout pâle, comme un grand chapeau de paille d'Italie, descendait là-bas, derrière les peupliers nus de Gruteau. Nos pas martelaient la terre gelée. Des vols de corbeaux s'élevaient, à longue distance, en croassant, s'abattaient, se relevaient, pour s'abattre encore, pareils à un grain noir qu'un grand semeur invisible, et marchant à pas comptés, eût semé dans le ciel d'hiver.

D'ordinaire, nous rentrions sans sonner, par la petite porte des communs, et nous passions par la cuisine. Un jour, Clarisse et la Boscotte nous y accueillirent avec des yeux lourds et gênés, et Félicie vit Pidoux qui se tenait tapi près du foyer, touchant la boîte de sel gris. Il tournait son chapeau entre ses mains et il dit:

—C'est moi, que je venais, ma'me Planté, rapport à bien des choses, depuis le temps qu'on ne se cause plus…

Elle le laissa parler, pendant qu'elle changeait de chaussures.

Il fut promptement question du moulin. Elle lui montra la porte.

—C'est pas pour vous fâcher, ma'me Planté; voyons donc! On avait l'habitude de vous demander conseil quand on était dans l'embarras; voilà donc tout changé, à c'te heure?

—Est-ce que vous m'avez demandé conseil quand vous avez été mettre deux mille francs dans la poche de M. Fantin?

—Allons! ma'me Planté, vous voulez rire! Votre beau-frère ou bien vous, voyons! c'est-il pas la même chose?

Elle frappa la table de cuisine d'un grand coup de canne qui ébranla les épaules de tous et fit vibrer les cuivres. Elle savait où le paysan voulait en venir.

—Une fois pour toutes, dit-elle, entendez-le bien: je ne fais honneur qu'à ma signature.

Mais elle pensa que Pidoux pouvait connaître quelque chose de nouveau sur l'affaire; et la curiosité l'emporta. Elle lui permit de s'expliquer.

Il était surtout indigné de ce que le vieil oncle Goislard se portât très bien. L'agent voyer de Beaumont arrivait justement de Langeais et il avait vu le bonhomme passer fort gaillard dans sa petite voiture.

—Ce n'est pas ça que nous avait dit votre beau-frère… Dame! s'il ne se dépêche pas d'hériter, il pourrait bien se trouver mal à l'aise pour payer ses billets à six mois…

—Il a signé des billets à six mois? demanda Félicie.

—Ça se dit. J'aime mieux que ça soit à d'autres qu'à moi, mais c'est tout de même dommage pour le pauvre monde de voir son argent couler à la rivière… sans compter que ça ne fait pas de bien non plus à la famille…

—Que voulez-vous dire?

—Rien, ma'me Planté, rien du tout. Je n'ai point en vue de vous offenser.

Il revenait à son idée fixe: savoir si Félicie laisserait protester les billets. Il reprit:

—Ce n'est pas non plus pour critiquer ce qui se fait à Gruteau pendant que nous sommes là à causer, vous et moi, ma'me Planté; il n'y a point de danger que je me mêle de ce qui ne me regarde point…

Et il attendait l'effet de ces petites piqûres à la curiosité de
Félicie. Elle l'interrogea elle-même:

—Qu'est-ce qui se fait donc à Gruteau?

Il entra dans mille détails. Grand-père Fantin commandait des travaux gigantesques; il bouleversait le régime des cultures autour du moulin; il remplaçait la meule de pierre par des cylindres d'acier; et, entre autres améliorations, voulait irriguer un plateau situé à quelque vingt mètres au-dessus du niveau de la rivière. Dans tout le pays, il était déjà question de la «machine élévatoire».

—Pour du beau matériel, c'est du beau matériel!… En cas que la chose ne réussisse pas à votre beau-frère, celui-là qui achètera le tout au rabais ne fera pas une mauvaise opération…

Il fixait sur Félicie ses petits yeux brillants, en passant la main sur la râpe d'une barbe de huit jours.

—C'est tout ce que vous aviez à me dire? interrogea Félicie.

—Pardi! ma'me Planté, j'avais à vous dire sans avoir à vous dire… Une fois qu'on est à causer, on peut aller loin! Il y a bien aussi la question de ma fille Valentine…

—Comment! la question de votre fille Valentine?

—Ma'me Planté ne veut pas me reprocher de m'occuper de mon enfant. La voilà bien instruite et bien éduquée, à c'te heure, c'est-il pas la vérité? Et, pour ce qui est de la fraîcheur, elle en a, et de la tournure, sauf votre respect, à faire fauter un vicaire… Vous pensez bien, ma'me Planté, qu'elle n'est point sans être demandée…

—Qui est-ce qui vous l'a demandée?

—C'est celui-ci et celui-là, pardi! Il ne manque point de galants pour une fille dans sa position… Mais, pour ce qui est d'être prêt à mettre sa signature au bas d'un papier, ça sera-t-il celui-ci, ça sera-t-il celui-là? c'est selon la dot qu'elle aura.

—Vous avez une dot à lui donner?

—Ma'me Planté veut rire!

—Je n'en ai pas l'air.

—Alors, ça sera pour une autre fois, ma'me Planté. On est de revue, n'est-ce pas? Il n'y a point de rivière à passer de chez vous chez nous. N'ayez pas peur, pour cette question-là, je dormons sur les deux oreilles: M. Planté, qui est bien savant, n'est pas sans connaître qu'on paie tout en argent comptant dans le monde où je vivons… On ne lui fait point la malhonnêteté de croire qu'il ne sera pas généreux…

Félicie était assise devant le feu et présentait à la flamme haute ses pieds chaussés de pantoufles. Elle se redressa et chercha de la main sa canne, dont on l'avait débarrassée. Je crois qu'elle en eût fendu le crâne du paysan cynique et finaud. Dans le court moment que dura son geste inutile, elle comprit la nécessité de se taire et de sembler n'avoir pas entendu. Elle gagna la porte comme un automate, blême et frôlant la table et la huche, et elle dit:

—Bonjour, Pidoux.

Les heures de la triste saison tournaient au cadran de bronze, sous le corps gracieux du Cupidon. Quand elles sonnaient, ces dames levaient la tête sans interrompre leur ouvrage, et il se trouvait invariablement quelqu'un pour annoncer le nombre des battements du petit marteau. Le feu de bois sec pétillait; on confiait des châtaignes à la cendre brûlante; tout à coup cela sentait le roussi: on se levait et secouait ses robes; ou bien une châtaigne faisait explosion, et tout le monde se mettait debout. On était sensible au souffle du vent, à la moindre goutte de pluie au dehors; la température était l'objet d'une préoccupation constante, et l'on avait presque des battements de coeur lorsque, le temps s'étant mis à la neige, on épiait, les yeux au ciel sali, la chute tremblotante des premières blancheurs.

Les flammes semblaient s'allonger dans la grande cheminée, à mesure que le jour baissait. Peu à peu, sur leur ouvrage, les doigts de ces dames s'immobilisaient, et, avant que l'on se décidât à allumer la lampe, il s'écoulait toujours quelques minutes durant lesquelles le foyer nous éclairait tout seul, pareil à un guignol où danseraient des pantins rouges.

Grand'mère, frileuse, tenait les pincettes et, la main gauche posée en guise d'écran devant les yeux, elle tisonnait. Elle était sans rival dans l'art d'asseoir une bûche de fond contre la montagne de cendres, de disposer en avant la bûche moyenne retenue par la tige de fer, et d'unir le tout au moyen de rondins vite embrasés et dont il convient de relever attentivement et une à une, les parcelles aveuglantes, au fur et à mesure de leurs chutes. Parfois même, et en face d'un feu parfaitement équilibré, maniant son instrument favori, elle pinçait, dans le vide, des tisons imaginaires. C'était lorsqu'elle suivait son rêve. Et alors, il lui arrivait de prononcer tout haut: «J'en connais qui seraient heureux de se chauffer là…» Ce n'était pas compromettant; cela pouvait s'appliquer à beaucoup. Cela s'appliquait à Philibert et à sa famille. Personne n'en doutait. Elle essayait d'éveiller un écho, à tout hasard, et mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, ses complices, louchaient à la dérobée du côté de Félicie.

Les deux vieilles tantes n'approchaient point du feu, hantées sans cesse par l'appréhension de l'incendie. Elles travaillaient, infatigablement, chacune à un coin de la porte-fenêtre. Il fallait les déranger pour passer au dehors; et, au moindre signe, elles soulevaient leur petite installation et s'aplatissaient, s'effaçaient. Ah! si elles avaient pu ne tenir point de place!

Un de ces soirs d'hiver, à la tombée du jour, nous reçûmes la visite extraordinaire de l'arrière-grand'tante, mademoiselle Gillot. Elle venait remercier Félicie qui lui avait renouvelé son mobilier, reconstitué son trousseau, rétabli sa provision de bois.

Elle disparaissait tout entière sous un caban noir en usage chez les femmes du pays, et dont l'ample capeline embobelinait sa tête de centenaire. Elle était couverte d'un semis de givre qui fondit rapidement et mouilla tout. Après l'avoir approchée, chacun s'essuya les mains. On recourut à mille cérémonies pour la contraindre à s'asseoir, car elle avait la timidité des solitaires et se trouvait très incommodée. Quand elle fut sur la chaise, il s'éleva d'elle une vapeur, comme du goulot de la bouillotte.

Elle se nourrissait l'esprit des prônes du curé de la Ville-aux-Dames et de la lecture d'almanachs divers. La préoccupation de l'avenir absorbait toutes les facultés de cette malheureuse qui avait achevé sa vie; elle voyait partout des présages, et ses présages étaient sinistres. À son avis, le ciel était hautement courroucé contre l'homme et résolu à une vengeance exemplaire. Elle nous prédit cent calamités.

À cette heure à demi ténébreuse, on finissait par y croire. Félicie ordonna d'allumer la lampe. Mademoiselle Gillot qui se couchait avec le jour, se retira, et on n'en fut pas fâché. On la reconduisit jusqu'à la porte de la cuisine où on l'abandonna aux soins de la Boscotte munie d'une lanterne.

Vers le milieu de décembre, il tomba une grande quantité de neige. Les routes devenues impraticables, nous fûmes quinze jours sans voir mon père, et M. Laballue manqua un mercredi. Mais, lui, huit jours après, venait à pied, à demi gelé. On trouva cela très bien. Félicie dit, en se tournant vers sa soeur:

—Ce n'est pas ton gendre qui en ferait autant!

Et on levait les yeux vers la photographie de la morte, dont on avait placé des agrandissements dans toutes les pièces. On la plaignait comme si le veuf l'eût négligée ou trahie, en témoignant pour la famille moins de zèle que M. Laballue. La calme figure nous regardait de son cadre d'ébène, la lèvre souriante et les yeux graves, telle qu'on l'avait connue. On n'eût pu dire si elle souffrait ou si elle était heureuse. Chacun interprétait son visage à sa guise.

Du moindre geste du malheureux veuf on était jaloux; on discutait des jours entiers l'opportunité de ses déplacements; on lui faisait la moue chaque fois que l'on avait vent d'un dîner chez les Pope; on épiait les personnes qu'il pouvait fréquenter chez M. Clérambourg; afin de l'éloigner du bureau de tabac, que de maux n'avait-on pas prédits aux fumeurs! Un soir, M. Laballue affirma à table que l'on connaissait l'amant de la dangereuse buraliste. On tressaillit. Il nomma le receveur de l'enregistrement, petit homme bilieux et vindicatif. C'est une des rares occasions où l'on put voir grand'mère et Félicie pousser un soupir de soulagement.

En raison du temps que l'on avait passé sans voir mon père, on l'invita, avec quelque cérémonie, à Noël. On l'attendait, malgré le dégel qui laissait les routes en mauvais état. La veille de la fête, il envoya un mot disant que sa jument s'était couronnée en glissant sur le pont. L'accident était vrai; nous pûmes nous en convaincre à Beaumont, en sortant de la grand'messe. Mon père quitta ses clients pour venir jusqu'à la calèche présenter ses excuses.

—Eh bien! dit Félicie, rien n'est plus simple: je vous envoie chercher ce soir par Fridolin qui vous ramènera.

—Sapristi! je n'avais pas pensé à ce moyen d'aller dîner chez vous; sans quoi je n'aurais pas accepté ailleurs…

—Ah! très bien.

On se regarda de part et d'autre, un peu embarrassés.

—Vous allez vous mouiller les pieds dans le ruisseau, dit Félicie en relevant doucement la glace. À une autre fois!

—C'est cela, c'est cela, à une autre fois!

Félicie fit arrêter la voiture devant le bureau de tabac pour acheter des bougies, des allumettes, un jeu de cartes. Fridolin descendit s'acquitter de ces commissions. On voyait, entre les cigarettes et les pipes, une grande femme brune vêtue d'un peignoir bleu, qui parlait en faisant virer prestement ses petits paquets sanglés en croix d'une ficelle qu'elle coupa net, finalement, sur la lame du porte-bobine. Quand Fridolin ouvrit la portière pour nous passer ses achats, il nous dit, de ce ton solennel qui affectait de couvrir des secrets diplomatiques:

—Paraît qu'il s'en est fallu de peu que madame ne trouve pas à acheter une demi-douzaine de bougies dans la ville, rapport au dîner de la maison Pope.

—Ah! fit Félicie.

Elle et sa soeur se regardèrent.

Toutes les deux ensemble me demandèrent si j'avais faim. Je savais ce que cela voulait dire: si je n'étais pas trop pressé de déjeuner, on obliquait à droite au sortir de Beaumont et on allait «là-haut», c'est-à-dire au cimetière.

Nous avançâmes entre les tombes. La boue nous avalait les pieds jusqu'aux chevilles, et refermait d'elle-même ses lèvres gluantes sur la trace de nos pas. De peur que je ne prisse un rhume, grand'mère me permettait de marcher sur les pierres funéraires, et elle me tenait par la main lorsque je sautais de l'une à l'autre. L'endroit où ma mère reposait était entouré d'un petit jardin sablé, et d'une grille de fer, au pied d'un cyprès. Deux places rectangulaires étaient réservées, l'une à grand'mère, l'autre à Félicie, de chaque côté de la dalle de marbre blanc où on lisait difficilement, entre les couronnes à peine défraîchies: «Marie-Félicie-Clémence… dans sa vingt-huitième année…» Arrivées là, les deux soeurs tombaient à genoux; elles faisaient des signes de croix, elles croyaient prier Dieu; mais leur âme s'adressait directement à l'être chéri qu'elles n'avaient pas encore complètement désappris d'embrasser. Elles recueillaient dans leur mémoire fidèle sa jolie figure et ses mains; elles l'appelaient par son nom: «Marie… ma chère Marie…» Elles lui demandaient pardon pour celui qui, ce soir, allait dîner chez les Pope.

Des deux dates de Noël et du jour de l'an que nous envisagions un peu comme des phares dans notre nuit d'hiver, l'une était donc passée sans rompre la monotone tristesse de Courance. On n'y avait gagné qu'un nouveau motif d'inquiétude.

—Quand une année se met à être mauvaise, disait mademoiselle Adélaïde, il ne faut rien en espérer de bon. Mais attendons le 1er janvier: il n'y a rien de tel que de changer de calendrier.

Le 1er janvier, mon père vint dès le matin afin de nous consacrer la journée. Il était de bonne humeur; il apportait des jouets pour moi et des cadeaux pour tout le monde. Il amenait avec lui le facteur rencontré sur la route. Celui-ci nous remit une grosse lettre de Paris où l'on reconnaissait l'écriture de Philibert.

L'enveloppe contenait trois lettres: une de Philibert, une de sa femme, une de sa fille. Jamais ces deux dernières ne s'étaient permis une relation avec la famille. Nous fûmes tous témoins de l'émotion de Félicie lorsqu'elle distingua d'un coup d'oeil ces écritures diverses. Elle ne retint que la lettre de Philibert et en prit connaissance, puis elle replaça le tout dans l'enveloppe et la glissa dans sa poche en disant:

—C'est un peu long; je finirai cela plus tard.

Personne n'osa lui en demander davantage, mais on fut gêné tout le jour par cet événement dont chacun s'efforçait d'augurer les conséquences. Ces demoiselles et grand'mère s'interrogeaient dans les coins.

—Qu'est-ce que tu en penses, toi?

—J'ai bien peur que le pauvre garçon n'ait commis une imprudence.

—La lettre de la petite sauvera tout.

Les trois lettres étaient contenues dans une grande enveloppe jaune. Félicie l'avait pliée en deux dans le sens de la longueur, et un bon bout pointait hors de la poche. Il hypnotisait ces dames; elles le suivaient des yeux quand Félicie changeait de place.

On supposa qu'elle ne voulait point régler l'incident devant mon père. Après avoir tant désiré qu'il vînt, on était presque impatient de son départ. Il dîna et ne se montra point pressé. On l'avait rarement vu si loquace.

Il ne fit aucun mystère de son dîner de Noël; il disait merveilles de la famille Pope. Le luxe de ces étrangers l'exaltait. Comme notaire, il connaissait leur fortune; il citait des chiffres énormes, d'un petit air narquois et familier.

—Leur fortune! leur fortune! s'écria Félicie, l'avez-vous vue? en quoi consiste-t-elle?

—Dans l'exploitation des cornes de boeufs sur les rives du
Mississipi.

Félicie et l'oncle Planté se récrièrent. Hormis la terre et la rente, ils ne concevaient pas que l'on pût faire fonds de quelque chose. Mon père, au contraire, s'était promptement «modernisé» au contact des Américains; il défendait leur cause avec chaleur, vantait leurs moeurs, proclamait leur supériorité, enfin semblait avoir découvert le Pérou. Mais on sentait trop qu'il se laissait éblouir.

Sa belle-mère lui dit:

—Je vois que les Frelandière sont enfoncés!

Il eut pour les Frelandière un petit geste dédaigneux. Nous sûmes plus tard que, sous le prétexte de ses attaches avec la famille protestante, le marquis lui avait retiré la clientèle du château.