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La Becquée

Chapter 13: IX
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About This Book

The narrator returns to the provincial house of his childhood and reconstructs family life through intimate domestic scenes: an ailing mother, children at windows, household servants, and village rituals. Small events—visits, parades, rumors of war—reveal the town's manners, anxieties, and casual cruelties. Memory and observation alternate between affectionate nostalgia and quiet satire as social customs, generational tensions, and moral compromises are shown in precise sensory detail. The narrative unfolds as a series of linked episodes that explore belonging, the persistence of habit, and the gentle ache of recollection.

—Tout ce qui reluit n'est pas or, dit l'oncle Planté.

Hélas! ce n'était pas en vain que mon père était fils de paysans courbés sur le sol plat de la Beauce. Le plus maigre relief lui semblait une montagne; tout chemin de montagne escaladait le ciel. Il avait cru au déjeuner du château; il donnait sa foi aux avances d'un millionnaire qui étonnait le pays.

Vers neuf heures, il serra les mains et m'embrassa. On l'entoura jusqu'à la porte, par où venait un petit vent frisquet. Toutes ces dames se garantirent en enfonçant le cou dans les épaules. Chacun prêta l'oreille au bruit de la voiture descendant l'allée des ormes; on distingua nettement le choc de la grille de fer, le jeu de la serrure sous la main ferme de Fridolin, qui cracha haut, comme toujours. Cela fit dire à Félicie:

—Le vent a tourné.

Grand'mère toussa un peu, et risqua:

—Alors, ça ne va pas trop mal à Paris?

Félicie comprit ce qu'on réclamait d'elle; elle avança la lèvre inférieure et fit des yeux qui ne signifiaient rien de bon. Elle vint s'asseoir à la table qu'éclairait la lampe et dit:

—Il faudrait au moins que j'aie mes lunettes.

Ces demoiselles bondirent; elles tâtonnèrent sur la cheminée, sur la console, sur le canapé, à la recherche des lunettes. Félicie les tira de sa poche en même temps que l'enveloppe jaune. Le coeur battait à toutes ces bonnes femmes.

Félicie lut la lettre de Philibert d'une voix volontairement monotone, comme lorsqu'on veut paraître tout à fait détaché. De temps en temps, elle prenait un petit ton boudeur. Elle relevait les yeux fréquemment au-dessus de ses verres de lunettes pour surveiller la lampe; sa fine peau blanche et ridée de femme nerveuse et toujours émue semblait agitée par des remous profonds; et ces ondes couraient et se contrariaient sous son front, sous ses joues diaphanes, sous ce menton jadis si gracieux, d'après le crayon de Langeais.

Philibert écrivait des choses gentilles, avec l'humour et la libre allure de sa parole. Sa méthode avait consisté toujours à faire contre mauvaise fortune bon coeur. Il ignorait les expressions amères; au pire moment de sa détresse, personne ne se souvenait qu'il se fût plaint. Sa lettre rappelait les précédentes: il jetait question de ses travaux, que la famille ne prenait pourtant guère au sérieux. Mais il en parlait sans se dépiter, avec une sérénité inlassable. Certaines de ses phrases eussent pu paraître d'une ironie féroce: celles où, à l'aide des mots les plus simples, il vous donnait à entendre les pires tristesses de sa condition. Mais non, il n'y pensait pas: il avait la résignation de sa mère. Il disait: «J'ai vendu hier une frimousse de femme au pastel, vue de trois quarts en arrière, avec une nom d'un petit bonhomme de nuque un peu grasse et dorée comme un poulet qui cuit, à faire mourir de joie. J'ai sué dessus pendant un mois. J'ai pleuré devant deux jours; ça a été mes étrennes. Mon brocanteur m'en a donné cinq louis; c'est toujours bon à prendre…» On retenait seulement qu'il s'était fait un mois de cent francs, et on haussait les épaules. Il est vrai qu'il n'écrivait pas pour qu'on le comprît, mais pour raconter ce qui était.

Le ton ne différait pas de celui du paragraphe suivant où on lisait: «Nous sommes allés en bateau, dimanche, jusqu'à Suresnes. Ah! le joli soleil d'hiver!»

À la fin de sa lettre, seulement, il disait:

«Ma femme et ma fille, qui partagent mes sentiments, ont tenu à vous en faire part elles-mêmes, à leur façon. Ce sont deux bons coeurs qui vous aiment. Ma foi, je ne crois pas que cela puisse vous être désagréable.»

Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde soulignaient chaque mot par un signe de tête approbatif. Elles approuvaient tout confusément sans être certaines de bien entendre, mais en vertu d'un système; et elles répétaient, chaque fois que la voix de Félicie baissait:

—C'est un brave garçon!

—Comme il est bon! Comme il est bon!

Grand'mère, tournant le dos à sa soeur, construisait dans le foyer les châteaux de ses rêves et dissimulait l'émoi de sa figure. Félicie s'arrêta un moment, après avoir lu les derniers mots de Philibert. Les deux autres lettres étaient dessous; elle les touchait de ses doigts sans cesse agités. Une feuille de la dernière retombait, où l'on distinguait une écriture enfantine.

Félicie dit:

—Ah bien! moi, je suis fatiguée; lisez donc ça, vous autres.

Et elle tendit les deux lettres à qui voulut les prendre. Ces demoiselles les saisirent sans trop savoir comment interpréter la décision de Félicie. Elles cherchèrent leurs lunettes. Pendant ce temps, Félicie se leva. Elles se troublèrent; mademoiselle Adélaïde ne trouvait point son étui; mademoiselle Victoire écarquillait des yeux tout grands et n'y voyait goutte. Félicie ouvrit la porte:

—J'ai à parler à la cuisinière. Vous n'avez pas besoin de moi; vous savez lire, je pense.

Tout était perdu. Les deux pauvres demoiselles s'en rejetèrent la responsabilité:

—Tu es là qui te tâtes sur toutes les coutures, aussi! Tu sais bien que ça l'impatiente!

—Je me tâte, je me tâte! Eh bien, et toi qui as tes lunettes sur le nez et qui n'es pas fichue de lire un mot! Si tu avais commencé, elle serait restée jusqu'à la fin.

—Mais lisez donc!—fit grand'mère en se retournant brusquement, la joue rougie par la flamme;—lisez donc, sinon elle va être furieuse en rentrant.

La lettre de la femme de Philibert était très insignifiante. On y sentait les efforts de la malheureuse à remplir quatre pages sans prononcer un mot compromettant; des brouillons avaient dû précéder ce texte, et il portait des ratures. La lettre de l'enfant était émouvante. Elle écrivait:

«Il ne faut pas m'en vouloir de mon écriture, madame ma tante de Courance, parce que je ne peux pas me tenir comme les autres pour écrire, et je suis couchée jusqu'à l'âge de quinze ans, à ce que dit notre médecin, Bilboquet, qui est Américain et qui a un bien plus drôle de nom que celui-là, mais je ne sais pas l'écrire. Papa m'apprend à dessiner tout de même, et il paraît que je serai peintre de plafonds, ce qui rapporte plus d'argent que le reste qui n'en rapporte pas beaucoup. Et alors, je pense que, quand j'aurai une belle couverture qui me cache et une toilette mirobolante, je pourrai aller au Bois sans qu'on s'aperçoive de ce que j'ai…»

On avait tout lu, que Félicie causait encore avec la cuisinière.
Lorsqu'elle rentra, son premier regard fut pour la pendule.

—Dix heures! mais qu'est-ce que vous faites là? Il est temps d'aller se coucher.

Elle alluma elle-même les bougies rangées sur la console. Grand'mère et ces demoiselles, émues et désolées, les yeux pleins d'eau, barbotaient et se dépensaient en vains mouvements. Une d'elles osa dire, en tendant les lettres:

—Lis cela avant de t'endormir, Félicie!

Le ton avait une telle éloquence qu'il n'était pas possible de dire davantage. On se coucha encore confiants dans le lendemain. Mais Félicie ne fit plus jamais allusion à cette tentative d'introduction de la famille légitimée. Elle dit seulement à sa soeur:

—Quand tu écriras à ton fils, préviens-moi avant de fermer ta lettre.

C'était pour y glisser un billet de banque.

VIII

INDULGENCE DE LA CHAIR

Les pauvres femmes s'agitèrent du jour de l'An à Pâques, et Dieu seul connut tout à fait les complots étouffés, les alarmes secrètes, les timides rébellions et la sombre énergie que couvrit le battement des ailes de leurs bonnets noirs.

Ces scènes se passèrent dans la pièce au meuble d'utrecht, sous le geste du Cupidon et le sourire incertain de la disparue qui semblait nous regarder de très loin. On avait descendu du grenier d'anciens journaux illustrés qui sentaient la poussière, la lavande et la souris confusément. Je suivais, sur leurs images, la campagne d'Italie ou les grimaces des «semaines comiques» de Cham, lorsque le vent tordait les arbres du jardin, soufflait dans le corridor ou faisait trembler tout à coup le paravent de papier jaune.

Grand'mère et ces demoiselles, trop bonnes pour désespérer, caressaient la conviction que toutes les difficultés seraient aplanies; ne sachant par quel moyen, elles tranchaient la question par une date: Pâques. Pâques, c'était le bon Dieu, le printemps, la lumière; les causes justes devaient triompher à Pâques. Elles voyaient très bien Philibert arrivant avec sa femme et sa fille. Elles disposaient les chambres; elles savaient où l'on mettrait la petite voiture sur laquelle l'enfant passait sa vie étendue. Est-ce que Félicie ouvrirait la maison neuve? Une fois décidée, elle ne faisait pas les choses à demi.

Le temps coulait et Félicie ne se décidait point. Elle devenait si malade que l'on osait à peine lui parler. À l'époque de Carnaval, on piétinait encore sur place. Un événement faillit tout perdre: c'est que Philibert se fâchait.

Lui, si patient et si humble lorsqu'on maltraitait son art, il s'avisa d'être susceptible lorsqu'il s'agit de sa femme et de sa fille. Il regimba parce que la tante n'avait répondu que par un envoi d'argent aux deux lettres du 1er janvier. Trois mois on demeura sans nouvelles de lui; on ne s'en inquiétait pas trop, car il n'aimait pas écrire. Mais, vers la Mi-Carême, il avertit qu'il ne viendrait pas à Pâques.

La lettre était adressée à sa mère; il fallut la cacher à Félicie. Ce furent des mots couverts, des résolutions, des serments, des manoeuvres dans les ténèbres. Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde furent informées; M. Laballue sut la chose; on la confia même à l'oncle Planté. Que d'allées et venues! que de colloques dans les coins! que de «hem! hem!» la main sur la bouche, lorsqu'on entendait le pas de la maîtresse de maison! Tout le monde écrivit à Philibert, chacun de son côté, et à la dérobée; on me tint la main pour tracer quelques lignes suppliantes au bas d'une page. On affirmait qu'il avait failli tuer sa tante; on le conjurait d'être indulgent pour elle en raison de sa santé déplorable. Il eut peur et écrivit à Félicie elle-même une lettre très convenable où il annonçait qu'il arriverait la veille de Pâques, comme à l'ordinaire.

On respira; il semblait qu'on fût satisfait. Tel est l'avantage des pires maux qu'après les avoir redoutés, on se contente de l'état médiocre dont l'inconvénient semblait d'abord mériter la guerre.

On vit donc venir Philibert seul, sans songer que cela même constituait une défaite irréparable. En effet, si l'on n'accueillait pas la nouvelle famille à la première occasion qui suivait le mariage, y avait-il espoir qu'on le fît jamais?

Philibert ne manifesta point de rancune à sa tante; il l'embrassa tendrement, sous le marronnier, en descendant de voiture; et il prononça sans acrimonie ses premiers mots:

—Ma femme et ma fille m'ont chargé de tous leurs respects.

Mais il n'évita plus à aucun moment de parler de son intérieur. Les noms de Marceline et d'Adrienne lui étaient aussi fréquents que ceux de Riquet ou de Félicie.

On fut obligé de comprendre ce qu'il avait dû lui en coûter de se taire: car son amour se répandait avec toutes ses paroles. Félicie disait: «Oui, oui», sans ajouter jamais un mot d'encouragement.

Il s'encourageait tout seul. Il profitait du silence pour raconter sa vie passée côte à côte avec Marceline et Adrienne. Bientôt nous connûmes dans tous ses détails le petit «magasin de mercerie», situé au bas de la rue Monsieur-le-Prince, qui les avait, dix ans durant, aidés à vivre.

Ce magasin de mercerie fit mauvais effet. Ces demoiselles elles-mêmes trouvaient qu'il eût mieux valu n'en point parler. Non qu'elles manquassent de modestie! Elles étaient, toute leur vie, demeurées pauvres et à la charge de tel ou tel parent plus fortuné. Mais jamais l'idée ne leur fût venue qu'elles pussent exercer quelque métier rétribué. Ce préjugé gisait chez ces filles de petits bourgeois aussi profondément que chez d'authentiques duchesses.

Marceline ouvrait les volets à six heures, lavait les carreaux, balayait la boutique, pour vendre six sous de fil dans la matinée. Son enfant devenue malade, elle avait dû se multiplier. Elle avait confectionné des robes, habillé des filles du quartier latin.

—Elles venaient en cheveux, disait Philibert, et voulaient, à midi, une toilette pour aller le soir au théâtre.

—Assez! s'écria Félicie, nous n'avons pas besoin de tous ces détails…

Il revenait, malgré lui, à ces détails. Il racontait la vérité, sans adresse, donnant libre cours à sa reconnaissance envers sa femme méconnue.

—Je l'ai vue, disait-il, exécuter deux costumes dans sa journée: elle courait au Bon Marché acheter des étoffes, pendant que nous étions à table.

Grand'mère fit observer que madame Besnier, couturière à Beaumont, demanderait quinze jours pour un pareil travail.

Et on pensa à la couturière de Beaumont. La femme de Philibert n'était pas autre chose, malgré toute son activité. Et elle habillait des filles. L'auditoire ne s'échauffait point.

—Si tu avais été raisonnable, si tu avais fait comme tout le monde, cela ne serait pas arrivé.

Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde reprochaient à grand'mère de leur avoir caché cette misère. Grand'mère, qui n'était cependant pas fine, avait flairé que tout cela n'embellissait pas la cause de son fils. Elle s'était contentée de dire: «Je vous assure que sa femme a beaucoup de mérite.» En le répétant tous les jours, tandis que Félicie ne disait rien, elle avait fini par monter les têtes.

Philibert parlait aussi sottement de sa fille. Il croyait lui gagner des admirateurs en rapportant ce goût naturel de la jeune Parisienne pour la toilette, qui réjouissait son esprit artiste. Lorsqu'il disait qu'elle faisait elle-même ses chapeaux, à dix ans et demi, il avait un geste des doigts qui vous dessinait la forme, un peu extravagante pour la province; et le ravissement qu'on lisait dans ses yeux passait pour une coupable excitation à la coquetterie. Il nommait les peintres qui le suppliaient de laisser poser sa fille, tant elle était belle. Lui-même venait d'envoyer au Salon un portrait d'elle, couchée dans une barque et mangeant des cerises. La mère et lui ne rêvaient plus que d'installer la petite voiture dans un coin de la salle où la toile serait exposée.

—Singulière préparation à la première communion! dit Félicie.

Depuis que mesdemoiselles Victoire et Adélaïde étaient retournées insensiblement au parti de Félicie, elles avaient recouvré la paix qui réside du côté du plus fort. Elles éprouvaient un grand soulagement; elles s'épargnaient la peine de penser, de réfléchir, de juger, d'adopter une opinion: elles ressemblaient aux enfants qui ont eu peur, un instant isolés, et se croient sauvés dès qu'ils se sont bouché les yeux dans le giron de leur mère. Elles n'accordaient plus aux récits de Philibert qu'une oreille distraite, un peu gênées seulement quand l'audition de ses misères devenait touchante et faisait pleurer grand'mère.

Félicie y gagnait, de leur part, un redoublement d'attentions et de soins, ce qui n'était pas superflu, car son mal empirait. Il lui laissait si peu de répit qu'elle ne pouvait ni travailler ni lire, et elle s'y reprenait à dix fois pour mettre à jour ses livres de comptes. Le plus pénible était pour elle de se montrer malade devant ses gens. Quand un métayer venait compter et que la douleur la prenait en face de lui, elle tenaillait la table de ses doigts crispés et faisait «hu hu hu» du bout des lèvres, semblant poursuivre ses calculs. Mais, plusieurs fois, nous l'avons vue sortir brusquement par la porte du corridor, derrière le paravent. On n'osait pas la suivre; on ne savait que dire. On entendait respirer l'homme sur les petits sacs d'argent en grosse toile; chaque souffle poussait un peu plus loin l'odeur d'ail qu'il exhalait. Un jour, comme elle tardait à revenir, on la trouva affaissée dans le corridor, sur les marches de l'escalier. Elle se releva brusquement:

—Ce n'est rien, ce n'est rien.

Elle rentra et reprit son addition.

Son aversion pour les médecins désespérait la famille. Elle ne voulait même plus voir le docteur Léveillé. Elle fit venir de l'eau de Lourdes: une caisse. Elle alla à Beaumont, un dimanche matin, avant la première messe, se confessa, communia. Puis elle but pieusement. On parlait beaucoup d'un curé de la Charente qui guérissait. Elle s'informa et pratiqua sa méthode. Elle s'appliquait, le soir, sur l'estomac, des serviettes plongées dans l'eau bouillante. On l'entendait crier; elle se brûlait la peau. Le jour elle buvait une infusion de feuilles de noyer; une grande bouillotte, tenue sans cesse devant le feu, à distance, répandait dans la pièce ce parfum familier des routes de Courance, qui rappelait nos promenades d'été. On sut par les journaux que le curé était poursuivi pour exercice illégal de la médecine: elle cessa aussitôt le traitement, prise de peur. Alors, elle s'abandonna au mal, lui donnant toutefois deux ou trois ans avant qu'il vînt à bout de son corps.

M. Laballue avait épuisé tous les arguments afin de la décider à un voyage à Tours. Ce n'était pas en une séance, disait-il, qu'un médecin pouvait diagnostiquer la nature de sa maladie. Il connaissait une maison, tenue par des religieuses, excessivement propre, où il était possible de se soumettre à un examen prolongé des praticiens. Par la chirurgie, n'obtenait-on pas aujourd'hui des résultats merveilleux?

Félicie le regardait en dessous:

—Vous, vous savez quelque chose: le docteur Guérineau vous a dit ce que j'ai.

Il jurait ses grands dieux qu'il ne savait rien.

—Parce que, voyez-vous, s'il s'agit de m'ouvrir le ventre, j'aime mieux mourir là, tout de suite. Moi, je ne demande qu'une chose au bon Dieu, c'est de fermer l'oeil dans mon lit, chez moi.

Ses doigts, diaphanes comme la chair de ses joues, frémissaient quand elle prononçait: «chez moi». Son regard, si clair, si précis, s'affolait à l'idée d'être transportée chez des étrangers.

—De quoi vous effrayez-vous? disait Philibert. Milwaukee a fait trois opérations à Adrienne, ce n'est rien du tout.

—C'est celui qu'elle appelle Bilboquet? demanda Félicie.

—La petite ne se gêne pas avec lui, dit Philibert, parce qu'ils sont devenus deux grands amis.

On sourit, à cause du nom du chirurgien, et, en même temps, on se regardait à la dérobée parce que c'était la première fois que Félicie semblait se souvenir de la lettre du jour de l'An.

Elle sortait toujours dans l'après-midi. Sa volonté la portait plutôt que ses jambes. Philibert nous accompagnait.

Le printemps venait à petits pas au-devant de nous; la campagne était fraîche et pure comme l'aube humide; un blé jeune et soyeux, qui paraissait né du matin, jouait sous le vent; dans les chemins bordés de buissons gris encore, les fils de la Vierge vous chatouillaient la figure; on eût voulu mordre à même et manger les blancheurs roses des arbres en fleur.

Félicie marchait en s'aidant de la canne à corne d'or; elle regardait à droite et à gauche ses terres ensemencées; ses fines narines palpaient l'air nouveau qui allait tirer les germes du sol.

Elle se tourna brusquement vers Philibert, qui ne parlait pas, et elle lui dit à brûle-pourpoint:

—Enfin, elle vit, c'est un résultat, cela…

—Qui est-ce qui vit, ma tante?

—Mais… la petite… ta fille…

—Ma fille! répéta Philibert.

Il restait la bouche ouverte. Jamais Félicie n'avait spontanément daigné faire allusion à sa fille.

—Alors, tu crois que c'est ton médecin qui l'a sauvée?

—Milwaukee? oui.

—Raconte-moi ça.

Il reprit par le menu toutes les phases de la maladie d'Adrienne.

Quand il s'interrompait, Félicie murmurait:

—Il a fait ça!… Et alors, qu'est-ce qu'elle disait, la petite?…
L'important, c'est que ces êtres-là arrivent à vous inspirer
confiance… On l'endormait; et après, est-ce qu'elle souffrait?…
Comme cela, maintenant, vous êtes à tu et à toi avec le médecin?…
Et, à ton avis, toi, elle en reviendra?…

Il eut le tact de ne pas insister outre mesure, malgré son émotion qu'il contenait difficilement. Félicie le poussait sans cesse. Elle ne voulait point paraître s'intéresser trop au médecin, et parlait surtout d'Adrienne. Il comprenait le jeu de sa tante et n'épargnait aucun éloge du médecin. Mais les deux sujets étaient liés, et Philibert caressait des yeux un horizon nouveau, inespéré.

En rentrant à la maison, ils se turent, ce qui donna à leur conversation l'importance d'un secret. Les femmes sentent vite cela: grand'mère et ces demoiselles les regardaient l'un et l'autre en se demandant ce qu'il y avait. Cependant, même entre eux, Félicie et Philibert dissimulaient et rusaient. À chaque promenade ils étaient aussi lents à aborder le sujet qu'intimement impatients d'y aboutir, et ils employaient les détours les plus maladroits. Je les écoutais, trop jeune pour sourire du comique de leur embarras, et je me disais: «Ce sera pour la route de corail… Non?… Alors, ce sera pour les sapins d'Épinay. Pas encore. Ce sera pour la Chaume!» Quelquefois, nous arrivions jusqu'au dolmen, à l'heure du retour, avant qu'ils eussent trouvé le joint.

Félicie n'ignorait plus rien de la petite Adrienne; elle était édifiée sur le compte de Milwaukee, au point de le croire capable de miracles: et ils n'avaient pas encore parlé franchement.

Vers la fin du séjour de Philibert, nous étions assis tous les trois sur le dolmen, après une tournée insignifiante, mais par un temps charmant. Félicie portait pour la première fois son grand chapeau d'été, et les gens de la campagne se le montraient au loin comme l'indice des beaux jours. Elle promenait sur Courance le cadre arrondi que formait pour sa vue cette voûte de paille, et désignait du bout de la canne telle ou telle pièce de terre.

Ces rectangles inégaux, tapissant les terrains ondulés, flattaient les yeux par la variété et la douceur des tons. Les terres fortes et sombres au fond de la vallée, les terres légères et blondes sur les hauteurs, le sens divers des sillons de labour, les pièces défoncées à la charrue profonde, les semis passés à la herse, multipliaient les jeux de la lumière; le duvet naissant des blés et des avoines, le vert lointain des prés et les arbres fleuris répandaient une gaieté nouvelle.

Félicie se tourna vers Philibert:

—Tu ne dis rien?

—Il fait si bon!

Quand il était à la campagne, son coeur s'attendrissait pour un parfum qui passait, pour une feuille qui remuait, pour le chant d'un oiseau.

Félicie considéra un moment sa figure aux grands traits agréables. Son nez semblait moins osseux et moins long quand il avait bien mangé quinze jours durant; sa mâchoire et son front trahissaient des désirs immenses, et la douceur un peu fatiguée de ses yeux, une certaine mollesse de désenchantement.

Il reprit, en regardant devant lui:

—Il y a des moments où l'on voudrait avoir de grands bras pour embrasser tout.

—Te voilà toujours avec tes idées! dit Félicie.

Le soleil argentait la rivière et faisait étinceler sur la côte de Gruteau un nouveau toit d'ardoises. C'étaient les bâtiments destinés à couvrir la «machine élévatoire» de grand-père Fantin. Félicie haussa les épaules et soupira.

On entendait, sous les noyers des chemins, les lents chariots tirés par des boeufs, ou les carrioles plus légères. Félicie suivait chaque attelage:

—C'est le domestique de Pénilleau qui rapporte le linge de lessive… Ça, c'est la charrette du meunier… Voilà cet animal de Pidoux qui revient de Beaumont; ce n'est pas trop tôt!… Ne te presse pas, va, mon bonhomme!…

Des vols brusques de moineaux nous passaient sur la tête, déchirant l'air calme de petits cuic cuic âcres et pointus, puis se plaquaient tout à coup dans un buisson, comme une portée de plomb contre un talus. Les pies jacassaient. Une buée se forma au-dessus de la rivière et des prés, et, de ce nuage, premier signe des fraîcheurs du soir, parut sortir le triste cri des courlis; il s'approcha, en balançant, d'un bord à l'autre de la vallée, ses appels plaintifs.

Félicie porta vivement sa main au creux de l'estomac, se leva et s'en alla à l'écart. Le bruit de ses efforts douloureux vint jusqu'à nous. C'était toujours le «crabe» qui s'obstinait à ne pas sortir. Elle revint, le mouchoir aux lèvres et les joues animées par la secousse; elle prit dans sa poche un morceau de sucre enveloppé dans du papier, l'imbiba d'eau de mélisse, l'aspira et le croqua avec une voracité de toute la mâchoire, comme si elle s'accrochait, avec une énergie farouche, à quelque chose qui lui rendait la vie.

Le tumulte des oiseaux s'était élargi: c'était un joli vacarme qui courait les allées de noyers, les haies et la lisière des bois, et dont le parc de Courance, aux arbres touffus, semblait le puissant noyau sonore.

—Oh! je sais bien ce que j'ai, dit Félicie; je n'ai pas besoin de médecin pour me l'apprendre… J'ai un cancer à l'estomac.

—Mais non! mais non!

—Ta, ta, ta, je ne suis pas une enfant!

Philibert trembla qu'elle n'eût renoncé à toute consultation sous le prétexte qu'elle connaissait son mal. Je vis ses yeux qui s'apprêtaient à pleurer encore un rêve évanoui. Il hésitait à parler. Félicie avait quelque chose à dire. Elle attendait qu'une occasion vînt à son aide. Un bon moment de silence s'écoula. Tous les bruits étaient dissipés.

Comme un cri d'oiseau attardé, on entendit, dans la direction du moulin, mais venant des collines lointaines où les rayons du jour se mouraient, le sifflet du chemin de fer. Félicie dit:

—À propos, tu sais que j'ai pris une grave décision?

—Une décision?

—Oui. J'irai à Paris.

IX

LES MESSAGERS

Félicie annonça la nouvelle à table.

Je me souviens que l'oncle Planté trempait dans le jus un morceau de pain qu'il allait tendre à Mirabeau; il le tint en l'air, sous le coup de la surprise: de grosses gouttes en tombaient, une à une, comme d'une éponge.

Ces demoiselles firent une tête si drôle que Philibert ne put s'empêcher de rire, et, sa serviette sur la bouche, il dit:

—Voilà!… J'enlève ma tante!… Nous allons faire, rue
Monsieur-le-Prince, une noce à tout casser!

Félicie ne releva ni la liberté de l'expression ni l'allusion à la reconnaissance implicite du ménage légitimé. On restait stupéfait.

—Vous comprenez, dit-elle, ce n'est plus comme si j'allais confier ma peau au premier médecin venu. Celui-là voit la petite deux fois par semaine, et elle le tutoie. Quand elle lui dira: «Voilà ma vieille bonne femme de tante», il y a des chances pour qu'il ne me traite pas comme une chair d'amphithéâtre…

—Certainement! dit grand'mère, certainement!

Autour d'elle, chacun se répétait mentalement le «voilà ma vieille bonne femme de tante.» Qui est-ce qui mettait cela dans la bouche de l'enfant que Félicie affectait d'ignorer? C'était Félicie. Mais, comme elle avait toujours raison, chacun redit, après grand'mère:

—Certainement! certainement!

Félicie jugea toutefois qu'elle devait étayer sa détermination: elle rapporta ce qu'elle savait de Milwaukee. Elle donna les détails des opérations, insista sur les exemples d'habileté particulière, trouva des termes pour nous évoquer l'enfant renaissant sous les doigts de fée du savant étranger. Elle prononçait: «Bilboquet», et appelait la petite: «Adrienne», maternellement. Elle se tournait vers son neveu:

—N'est-ce pas, Philibert?

À la fin du dîner, tout cela paraissait simple et naturel. Chacun, à part soi, croyait avoir mené à bien cette oeuvre, même mesdemoiselles Adélaïde et Victoire, qui, ces derniers temps, travaillaient en sens contraire. Elles dirent à grand'mère:

—Puisque Félicie a décidé comme cela, tout est pour le mieux.

On alla se coucher contents.

De ce jour-là, notre humeur refleurit comme la terre sous la saison nouvelle. Le ciel semblait dégagé; on osait parler d'espoir. Félicie donnait le signal. Le docteur au nom exotique lui inspirait une foi complète. Après l'eau de Lourdes et le curé guérisseur qui n'avaient flatté que la partie anémiée de son esprit, Milwaukee, unissant la science au mystère de son pays d'origine, se présentait à point.—C'était la même femme qui ne pouvait souffrir les étrangers!—Elle était toute prête à se faire couper en morceaux s'il le fallait. Elle en parlait couramment, courageusement. Les termes affreux du manuel opératoire lui devenaient familiers. M. Laballue, le mercredi, lui lisait la Gazette des hôpitaux. Et l'aimable homme, lorsqu'il avait terminé, regardait la future patiente, de ses petits yeux doux, sous ses lunettes, et souriait.

—Ça vous amuse, vous? disait Félicie.

—Je songe, ma bonne amie, que Milwaukee pourrait bien vous éclater de rire au nez, à propos de toute votre charcuterie, et vous faire sauter vos maux d'estomac d'une petite chiquenaude!

On n'attendait plus qu'une lettre de Paris annonçant le rendez-vous fixé par Milwaukee.

Depuis le beau temps, mon père ne manquait plus de venir le lundi. Il était moins sombre; il avait plus d'entrain.

—Après tout, disait-on, la compagnie de ses Pope lui vaut peut-être mieux que celle de M. Clérambourg!

Étrange effet du ciel rasséréné! Cet homme, si criminel, durant l'hiver, pour avoir dîné dans une maison heureuse, nous parut, au printemps, mériter des distractions. Une de ces demoiselles fit observer qu'à tout prendre, il avait été très digne depuis son veuvage.

—Et il faut avouer que, pour un homme de son âge, la vie solitaire, à
Beaumont, n'a rien de séduisant.

On en tomba d'accord. Quand grand'mère était éloignée de son gendre, elle lui trouvait cent qualités.

—Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne porte pas ses quarante ans.

—Heu! heu!… Moi, je ne voudrais pas donner cent sous de chaque poil blanc qu'il a aux tempes!

—Oui, mais c'est du crin que ses cheveux! Il se tient bien; il n'a pas plus de ventre qu'étant garçon…

—J'entends toujours Adèle, qui faisait son ménage dès cette époque: «Madame! quand on voit cet homme-là passer dans la rue et qu'il est habillé, on ne peut pas s'empêcher de dire qu'il ne lui manque qu'une femme au bras.»

—Votre gendre se remariera, fit une de ces demoiselles.

On lui imposa silence de toutes parts.

Mais quelque chose mijotait, à quoi personne ne voulait prendre sur soi de risquer une allusion. Valentine m'avait dit en me couchant:

—On vous a trouvé une autre maman.

Les sous-entendus se multipliaient, s'entassaient:

—Un homme livré à lui-même est exposé à un coup de tête…

—La discrétion, c'est très joli; mais, faute d'un conseil donné à temps, on fait une sottise irréparable!…

—On n'épouse pas une femme, on épouse la famille…

—Une femme peut avoir toutes les vertus et être une affreuse marâtre pour l'enfant de son mari.

—Oh! si ce n'était pas le petit!…

—Voyez-vous une jeune fille qui trouve un enfant de sept ans dans sa corbeille de mariage?…

—L'idéal serait une veuve sans enfant.

—Ah! oui; mais voilà!…

—Moi, je dis qu'une veuve qui sait déjà ce que c'est qu'un enfant est plus disposée à en adopter un second…

—Surtout un petit garçon!

—Pourquoi?

—La femme a bien souvent une préférence pour le garçon.

—Principalement, quand elle n'a pas pu en avoir un.

—Ou qu'elle a déjà une fille…

Ce n'était pas encore pour cette fois. On ne prononça aucun nom. Mais, le lendemain, mademoiselle Adélaïde, en tricotant un bas, et même bâillant dans sa main, c'est-à-dire de l'air le plus détaché du monde, hasarda:

—C'est décidément une sérieuse amitié qu'a madame Leduc pour cette petite madame Letermillé?

Personne ne se pressa d'aller plus loin. Grand'mère dit:

—Je crois que c'est justice; la pauvre jeune femme a bien des vertus.

—Je m'en rapporterais à madame Leduc, d'autant plus qu'elle insiste dans ses lettres, d'une façon…

—Ah! tu l'as remarqué?

—Toi aussi?

—À moins qu'on ne soit aveugle!…

Et ce fut tout encore. Valentine me dit, le soir:

—Ça y est!

—Quoi donc?

—Votre maman numéro deux! c'est la dame que vous avez vue à Langeais, qui a une demoiselle de votre âge. Ça fait d'une pierre deux coups: vous allez gagner en même temps une petite soeur.

Je ne soufflais mot; elle me demanda:

—Vous n'êtes pas content?

—Comment est-ce que je l'appellerai?

—Qui?

—Madame Letermillé.

—Vous l'appellerez «maman».

—Et l'autre, alors, la vraie?

—On ne confondra point; n'ayez pas peur.

—C'est que, dis donc, madame Letermillé sera damnée!

—Pourquoi ça?

—C'est elle qui l'a dit à Philibert pendant qu'il lui passait un doigt sous la manche, au-dessous du coude, là où c'est le plus gras…

—On ne va pas en enfer pour si peu! Sans doute qu'ils essayaient de voir s'ils pouvaient se marier ensemble. Bientôt ce sera votre papa qui lui fera ça.

—Ah!

Je n'étais pas fâché à l'idée que Suzanne viendrait courir avec moi dans le jardin. Il était beau comme l'année d'avant, alors que je m'y amusais si bien au moment même où maman, la vraie, mourait à Beaumont. Les massifs regorgeaient de lilas et de lauriers fleuris; les cytises répandaient leur pluie d'or et les tamaris délicats leurs fines larmes roses. Chaque année, invariablement, l'oncle Planté disposait de ses mains, sur la pelouse, une corbeille de jacinthes et de tulipes, une de pétunias, une de dahlias et une de géraniums dans une couronne de bégonias.

Fridolin passait et repassait, à heures fixes, avec des arrosoirs lourds qui faisaient saillir les veines au long des bras tendus. Félicie m'apprenait à côtoyer sans avoir peur les ruches d'abeilles. Nous traversions au pas le bourdonnant village: elle s'arrêtait, comme dans ses fermes, à causer sur le pas des portes des petits chalets de paille; elle parlait avec ces bonnes ouvrières qui la connaissaient et la ménageaient. Puis nous allions, pour elles, jusqu'à la pompe du potager, remplir d'eau deux mortiers à bords plats où elles pouvaient aisément se poser à sec et boire.

Le beau temps nous valait des visites. Un roulement de voiture, hormis le lundi et le mercredi, mettait la maison en émoi. Valentine, les jupes haut troussées, courait jusqu'à mi-chemin de la grille. On la voyait revenir essoufflée, et jetant les noms à tous vents. Alors Félicie allait ou non faire toilette.

Nous reçûmes ainsi la famille Pergeline qui présentait le fiancé de Georgette. C'était un jeune receveur de l'enregistrement, déjà bedonnant, un peu bouffi de figure, frisé et «jouissant d'un teint rose». Mon ancienne amie prétendait autrefois, sur la balançoire, qu'elle n'épouserait jamais qu'un grand garçon pâle, au visage coupé d'une longue moustache noire, ou tout au moins châtain foncé. Elle s'accommodait pourtant de celui-ci. Ils s'asseyaient côte à côte et se touchaient souvent les mains. Ils se regardaient avec des yeux de braise. L'un d'eux commençait à avancer les lèvres en cul-de-poule; était-ce pour rire? Point du tout. De son plus grand sérieux, l'autre répondait par le même signe; et un tout petit bruit de baiser leur échappait. Tout à coup, leurs pensées muettes les faisaient rougir. Au goûter, ils burent et posèrent leurs verres si près l'un de l'autre que le cristal tinta.

C'était la cadette qui se mariait la première. L'aînée dit à ces demoiselles:

—Je comprends, quand on est sur le point de se marier, que l'on se permette des choses plus ou moins convenables; mais ma soeur s'en paie jusque-là!

Elle haussait les épaules:

—Que voulez-vous? maman n'y voit que du feu!

Madame Pergeline décrivait la toilette de la mariée déjà prête, et nous invitait à l'aller voir chez elle, exposée dans la pièce où l'on montrait, l'année précédente, l'uniforme du fils tué à l'ennemi.

—Monsieur votre gendre, dit-elle à grand'mère, nous a fait l'honneur d'y jeter un coup d'oeil, après la signature du contrat. Quel homme distingué!… Il rajeunit.

—C'est ce que nous disions l'autre jour.

—Le pauvre homme a chèrement payé sa dette, lui aussi…

On soupira; on leva les yeux sur la photographie de la morte. Madame
Pergeline trempait un biscuit dans un verre de vin vieux. Elle reprit:

—C'est la vie. On ne peut pas pleurer éternellement.

On ne distinguait pas bien la liaison de son discours; il semblait qu'elle en eût aspiré une portion avec le biscuit. Il y eut un instant d'embarras. Elle se leva en disant:

—D'ailleurs, il y a du mariage dans l'air, cette année. C'est dans l'air… N'est-ce pas, mignonne?

Elle étouffait déjà cette phrase énigmatique contre les joues de la jeune fille. La soeur aînée regardait chacun comme s'il venait de lui marcher sur la robe. On les reconduisit jusqu'à leur voiture.

Une visite inopinée nous arriva un jour, au moment où nous partions, Félicie et moi, pour notre tournée quotidienne. Nous touchions à la grille, quand, tout en haut de la route de Beaumont, quelque chose pointa.

—Attends, dit Félicie, voyons d'abord ce que c'est.

Cela n'allait pas vite et ne prit forme que peu à peu.

—On dirait deux dames dans une petite voiture de rien du tout…

—Qu'est-ce que tu chantes? dit Félicie; deux dames, une petite voiture?…

Elle fit la grimace. Elle pensait aux Américaines, que nous avions vues, un dimanche, à Beaumont, se promener en charrette anglaise alors que tout le monde sortait de l'église.

L'attelage descendait en zigzaguant. L'une des personnes frappait à tour de bras sur l'animal.

—A-t-on jamais vu pareille brutalité! dit Félicie; il n'y a que des
Yankees, des sauvages, pour…

—Tante! tu ne sais pas qui c'est? c'est monsieur le curé de la
Ville-aux-Dames avec madame François.

Madame François conduisait. Sa figure était ombragée d'une capeline baleinée, en tissu à fleurettes. Les disques bleus de ses conserves brillotaient sous cette petite voûte. Le bout de son nez, fureteur, émergeait tout seul en coupe-vent. M. le curé Fombonne était fortement établi à son côté et occupait presque tout l'espace de l'étroit véhicule. Ses gros doigts étaient croisés au-dessus de sa ceinture soutenue par l'embonpoint de l'abdomen. Dès qu'il reconnut madame Planté, il ôta son chapeau, et l'air mariait ses longs cheveux blancs avec les ailes de la capeline.

On n'avait point vu le curé depuis la scène du presbytère. Le pittoresque de l'équipage nous évita le malaise d'une première rencontre. Le petit âne, qui marchait en rechignant, se décida à trotter quand il fallut faire halte. Il passa devant nous, les oreilles droites, et tricotant des pattes avec un entrain que la gouvernante était impuissante à calmer. Elle se levait de son siège, gesticulait, criait à tue-tête, tandis que le curé, essayant de toucher l'animal par la douceur, l'appelait: «Mon ami, mon bon petit ami!…» Tout cela s'engouffra dans l'allée des ormes, Félicie et moi courant par derrière. Le bruit attira les domestiques, et Fridolin parut sous le marronnier. Il s'avança, avec son flegme ordinaire, et cueillit l'âne au passage, tel un joueur reçoit la balle contre la paume de la main.

Tout le monde s'extasia devant l'élégance de l'attelage. C'était bel et bien une charrette anglaise, et le harnais du bourriquet portait quatre boucles d'argent.

—Ça ne nous a pas coûté cher, dit madame François, c'est un cadeau.

—Chut! fit le curé, c'est un cadeau du diable!…

Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, ainsi que grand'mère, étaient là.
On formait un cercle autour des nouveaux venus.

—Oui…—continua le curé sur un ton de mystère,—c'est ici le présent de… de… devinez, mesdames!…

On était très intrigué. Madame François riait de tout son coeur.

—J'ai failli refuser ce don magnifique, dit le curé: Timeo Danaos et dona ferentes! Mais le bon Dieu m'a inspiré une parole qui conciliera, je l'espère, les intérêts de l'Église et la convoitise toute profane d'un pauvre desservant: «Madame, ai-je dit à cette généreuse personne, madame, c'est sur un âne que Notre-Seigneur fit son entrée à Jérusalem… Puisse cette gentille petite bête vous conduire un jour à la véritable Église de Dieu!»

On se taisait toujours.

—Mesdames, reprit le curé, j'ai la ferme conviction que je ramènerai dans cette voiture une brebis égarée…

—Je donne ma langue au chat! dit Félicie.

Madame François la pinça à la manche, et, du cintre de sa cornette, jeta sous la voûte du chapeau de paille:

—Les protestants de la tasse à café!… Voyons, madame Planté, vous ne pensez qu'à eux, j'en lèverais la main! Mais c'est toujours comme ça quand il s'agit de deviner.

—J'étais à cent lieues de penser à ces…

—Vous seriez donc la seule, dans le pays, à ne point vous occuper d'eux! Le contraire serait bien plus croyable!…

Et elle se mit à rire, la main en écran devant les dents.

Félicie se laissa entraîner par elle, tandis que le curé demeurait dans l'autre groupe, selon une tactique sans doute préméditée.

—Que je vous dise, madame Planté, comment c'est que nous avons fait la connaissance de ces «Engliches». Et d'abord, ils ne nous ont pas donné seulement l'âne et la petite voiture, sans compter le service à café,—qui nous en fait deux avec le vôtre, car, soit dit en passant, j'ai bien racommodé la tasse:—ils nous ont donné cinq mille francs pour la réparation du clocher, sous prétexte que ce M. Pope, comme ils l'appellent, s'occupe des monuments de l'ancien temps! Mon Dieu! faut-il en avoir dans ses coffres pour faire des générosités pareilles d'un seul coup!… Telle que vous me voyez, moi, j'ai bien fait cadeau de trois mille francs au bon Dieu, mais j'y ai mis vingt ans!… Enfin, je voulais donc vous raconter, madame Planté, que ce monsieur était venu rôder bien des fois par chez nous, en tirant des photographies de l'église; même que monsieur le curé m'a dit un jour: «Madame François, envoyez donc Follette mordre un peu les talons de cet ostrogot!…» J'ai envoyé Follette qui s'est mise à aboyer comme si c'était le diable en personne, tant et si bien qu'il s'est en allé avec son ustensile, et qu'on ne l'a plus revu de trois mois… Et quand il est revenu, par exemple, c'était avec des dames, toutes mieux attifées les unes que les autres; et celle qui avait l'air de gouverner ce monde-là, une grande perche, unie comme un manche à balai, avec un chapeau de paille de garçon, tenait sur les bras, en guise de poitrine, sauf votre respect, madame Planté, un petit chien qui était gentil, mais qui était gentil comme un agneau! «Eh! que je dis à monsieur le curé en regardant par le rideau de vitrage, pourvu que Follette ne soit pas dehors, et qu'elle n'aille pas manger les chevilles de toute cette belle compagnie!» Madame Planté! je n'avais pas fini de parler, que je vois le petit chien sauter et se précipiter, la queue en trompette, au-devant de Follette qui hérissait un poil tout le long de l'échine, droit en l'air, à y brosser ses habits. «Nous voilà perdus! que je m'écrie. Follette ne va faire qu'une bouchée de ce petit bichon qui vaut peut-être des centaines de francs: avec ce monde-là, est-ce qu'on sait?—Courez vite, me dit monsieur le curé, courez vite, madame François, pour empêcher un malheur.» Madame Planté, ce que je vais vous dire vous paraîtra incroyable; mais c'est la preuve que tout arrive par la permission spéciale du bon Dieu. Voilà-t-il pas, aussitôt que j'ai mis le nez dehors, toute la société qui se tourne de mon côté; et des clignements d'yeux! et des chuchoteries! et des demoiselles qui se cognent les coudes! et le grand manche à balai qui vient à moi et qui me parle aussi clair que je vous parle, madame Planté. «Madame, qu'elle me dit poliment, c'est bien vous qui êtes chez monsieur le curé?—Mais, oui, madame.—Mon Dieu, madame, qu'elle reprend, que nous sommes donc bien aises de vous voir! nous avons tant entendu parler de vous et de vos mérites!—Je n'en ai guère, madame, que je lui fais.—Si, si! nous le savons.—Mon Dieu, madame, c'est sans doute qu'on vous aura parlé des trois mille francs que j'ai mis de ma poche dans le ménage de défunt monsieur le curé de Chaumussay: on ne peut rien tenir caché dans ces coquins de pays!…» Là-dessus, elle ne fait ni une ni deux, madame Planté: elle me glisse une pièce de vingt francs en or dans la main, en m'appelant par mon nom, comme si nous étions venues au monde porte à porte! «Madame François, qu'elle me dit, notre intention est de faire du bien autour de nous: monsieur le curé n'a-t-il pas des pauvres?—Oh! si fait! madame, que je lui dis, en tournant ma pièce dans le creux de ma main; c'est-il pour eux que vous me donnez tant d'argent!—Non! non! cela n'est rien; gardez-le; mais ne pourrions-nous pas faire une visite à monsieur le curé?—Eh! mesdames, la porte est toute grande ouverte, entrez donc; je vois bien que c'est le bon Dieu qui vous amène.»

—De ce moment-là, dit Félicie, voilà ces étrangers maîtres chez vous.

—Eh! mon Dieu! qu'est-ce que vous voulez donc, madame Planté? c'est-il bien nécessaire d'être plus royalistes que le roi? Pour dire la vérité, monsieur le curé ne leur a point fait mauvaise figure… Entre nous soit dit, madame Planté, vous qui avez de l'instruction, c'est-il vrai qu'ils ne sont pas baptisés?

Félicie ne s'était jamais posé la question. Provisoirement, elle secoua la tête.

—Eh! là, mon Jésus! c'est-il bien possible, et qu'ils soient en même temps si généreux? et polis! comme il n'y en a pas, même chez les nobles!… Il fallait les voir—je parle des deux amies, madame Pope avec celle qu'on appelle la Créole… en attendant,—il fallait les voir dans leur petite charrette: vous m'en croirez si vous voulez, même au galop de leur poney, quand elles me croisaient sur la route, pour me parler de la santé de monsieur le curé, elles s'arrêtaient net comme un lièvre qui a reçu le plomb dans les pattes. «Mon Dieu! que je leur dis une fois, mesdames, si monsieur le curé avait seulement une toute petite voiture cent fois moins jolie que la vôtre, pour aller faire sa tournée, il retarderait de dix ans son entrée au Paradis!…» Pas seulement trois jours après que j'avais dit ça, le jour de la Chandeleur, au matin, qu'est-ce que je vois arriver?…

—Je comprends, dit sèchement Félicie; je comprends.

—Eh pardi! madame Planté, vous me laissez réciter mon chapelet, et, quand j'ai le temps, je dirais le rosaire tout entier! Mais je m'aperçois que je vous ennuie à vous raconter des choses que vous savez peut-être bien déjà… M. Nadaud, le papa de ce petit garçon-là, aura eu la langue trop longue…

Félicie suspendit le pas et interrogea madame François du seul étonnement de ses yeux.

—Il n'y a point de mystère là-dessous, madame Planté. M. Nadaud était en compagnie de ces dames,—comme bien souvent,—quand elles sont venues nous faire leur beau cadeau, même qu'on a convenu, tous ensemble, que la première sortie de monsieur le curé, en voiture, serait pour vous faire visite.

—Comment, «tous ensemble»?… De quoi ces personnes se mêlent-elles en parlant de moi; elles n'ont jamais mis les pieds chez moi!

—À qui le dites-vous, madame Planté? Moi qui sais combien elles paieraient cher pour les y mettre!

Félicie:

—Est-ce qu'elles ont prononcé le chiffre?

—Ah! voyons, madame Planté, si vous prenez la chose du mauvais côté, il n'y aura point moyen de s'entendre. Écoutez-moi donc: on a bien du mal à tenir à distance celui qui est décidé à entrer chez vous.

—Sabre de bois! il se peut que des poules mouillées soient incapables de tenir les gens en respect. Mais je vous jure…

—Ne jurez point, madame Planté: on s'en repent toujours après. On dit qu'on fera et qu'on ne fera pas, et puis les choses se font toutes seules et par elles-mêmes. Un jour, vous serez à défendre votre grille, et on viendra vous annoncer que toute la compagnie vous attend au salon.

—Elle m'y attendra!…

—Le temps de faire votre toilette, madame Planté!… Je parie la voiture et le bourriquet, que vous irez leur dire bonjour, quand ça ne serait que pour ne pas faire affront au papa de ce petit jeune homme…

—«Au papa!…» Ah çà! que voulez-vous dire? Je n'ignore pas que Nadaud fréquente ce monde-là, mais je me plais à reconnaître qu'il a toujours eu le tact de ne pas chercher à me l'imposer.

—Madame Planté, je ne mettrais pas ma main au feu que vous ne vous seriez point aperçue de ses manigances!… Sans être ce qu'on appelle «malin, malin», M. Nadaud connaît les affaires; et ce n'est point un homme à ne pas entr'ouvrir les portes ou à ne pas les faire pousser devant lui, plutôt que d'être obligé de les défoncer au jour venu…

—J'en ai assez! dit Félicie, si on vous a payée pour m'apprendre quelque chose, parlez français!

—Allons! madame Planté! voilà-t-il pas que nous serions encore fâchées pour des malentendus! Ce que c'est que de ne point savoir causer: je resterai toute ma vie une bête, faute d'avoir été à l'école!… Mais, puisque vous êtes si curieuse, madame Planté, adressez-vous donc à monsieur le curé. Il en sait plus que moi, là-dessus comme sur autre chose, et puis, au moins, chez ces messieurs prêtres, on est toujours sûr que c'est le Saint-Esprit qui parle par leur bouche.

Nous vîmes vis-à-vis de nous, au tournant d'un massif d'arbres verts, le groupe composé de l'abbé Fombonne, de grand'mère et de ces demoiselles, qui avait fait le tour de la grande pelouse, comme nous, mais en sens inverse. Le premier mouvement des trois femmes fut de rebrousser chemin. Leur figure était décomposée. Monsieur le curé, pour elles, avait dû mettre les pieds dans le plat, cependant qu'on jugeait que Félicie méritait des préparations.

Elle comprit aux visages ce que le discours de madame François avait été impuissant à lui faire entendre.

—Monsieur le curé, dit-elle, vous êtes chargé de m'annoncer une nouvelle qui intéresse vivement la famille; qu'attendez-vous donc?

—Plût au ciel, dit le curé, que j'eusse été trouvé digne de servir d'intermédiaire entre deux maisons que Dieu bénit pour leur bienfaisance! Mon rôle est plus modeste; je m'entretenais simplement avec ces dames d'un projet d'union que tout le pays a fait avant les principaux intéressés, ce qui en montre la convenance… Je suis surpris de l'émotion…

—Qu'est-ce que vous voulez? dit Félicie, nous sommes un peu sensibles, chez nous… L'affection… les souvenirs… le deuil que nous portons…

—Croyez, madame,—dit le prêtre, en étendant les deux mains,—que je respecte profondément…

—Ah! s'écria Félicie, je ne sais vraiment pas ce qu'on respecte aujourd'hui. Je ne parle pas des pauvres morts que l'on remplace comme on fait d'une paire de chaussures! Mais quand je vois les ecclésiastiques eux-mêmes faire cause commune avec des aventuriers sans religion, des gens qui ont peut-être assassiné, volé,—qui vous dit le contraire? avez-vous vu leurs papiers?—des femmes vêtues comme des drôlesses et qui ont des moeurs de maquignons… eh bien! c'est plus fort que moi… mon sang se retourne, et je suis tentée de ne plus croire ni à Dieu ni à diable!…

—Madame Planté! dit le curé, est-il possible que j'entende votre bouche proférer un tel blasphème?…

—Oui! c'est possible! oui, je l'ai dit, et je le répète, et je le répéterai encore! Je ne crois plus à rien! à rien!

—Félicie! Félicie! par grâce, contiens-toi!

—Elle est malade, monsieur le curé!… Il faut être indulgent!

—C'est la surprise, le chagrin. La pauvre femme était si peu préparée à cette nouvelle!…

—Parfaitement! parfaitement! disait le curé.

Grand'mère et ces demoiselles agitaient les bras autour de Félicie, qui voulait parler encore et qui étouffait. Elle porta son mouchoir à ses lèvres; on dut la soutenir.

Monsieur le curé s'essuyait le front, à l'ombre, son chapeau à la main.

Madame François s'accroupit devant moi, me prit les mains et faillit m'appliquer sur la figure ses grands verres de lunettes bleus, qui me rappelèrent tout à coup ces lentilles par où l'on regarde, dans les baraques foraines, des exécutions de criminels célèbres ou des naufrages.

—Et nous, voyons, monsieur le petit jeune homme, qu'est-ce que nous disons de tout ça? Est-ce que nous n'aimerions pas avoir une maman bien fraîche et bien jolie?

Je rougis, sans répondre, et détournai la tête, parce que madame
François exhalait une petite odeur de moisi.

Mais elle tenait à s'informer:

—Ah! c'est peut-être bien aussi que notre tante Planté nous avait découvert une maman à son goût?… Ce n'est pas une bête, notre tante Planté: je parie bien que, du premier coup, elle avait mis la main sur une perle?…

Je dis, avec une assurance à la Fridolin:

—Ce n'était pas non plus ce qu'il fallait; mais, au moins, j'aurais eu une petite soeur pour jouer.

—Voyez-vous ça! dit-elle, à cet âge-là, ça a déjà ses idées sur les personnes!

Le comble de la disgrâce pour Félicie fut de devoir, après sa crise, demander pardon au prêtre:

—Monsieur le curé, j'ai eu la parole un peu vive…

Il fit le geste de l'absoudre.

—Je savais bien, chère madame, que votre nature est foncièrement chrétienne.

—Heu! heu! bougonnait Félicie; on a tant d'occasions de s'indigner!

Il l'exhorta à la patience, à la douceur. Les hommes ne sont-ils pas tous frères, qu'ils proviennent d'un continent ou de l'autre?

—Pourvu qu'ils paient! dit Félicie.

Grand'mère et ces demoiselles se redressèrent. Allait-elle repartir?

Par bonheur, les mots se métamorphosaient dans l'oreille de l'abbé Fombonne, et il n'en percevait que le sens favorable. Il dit qu'en effet l'argent servait à accomplir de belles et grandes choses. C'était trop l'avis de Félicie; nul argument ne pouvait la frapper davantage. Il le vit bien et en usa. Il la prenait en contradiction avec elle-même; mais, comme elle était sincère, elle baissait le ton. Tous deux, fils de la terre, se rapprochaient par leur goût commun de la richesse. Tout à coup, Félicie s'avisa:

—Mais votre créole n'a pas le sou, au milieu de tous ces millions! Vos Américains cherchent à l'écouler sur le continent, comme leur camelotte!… Qui sait?… un laissé pour compte, peut-être bien? Dame! je vous demande si c'est naturel, quand on a roulé sur le pavé des deux mondes, de venir épouser un notaire de province!… Allez! allez!… Ce niais de Nadaud a donné dans le miroir aux allouettes!