Casimir parlait des blés, des sarrasins, des colzas, de la «culture intensive», des «guanos du Pérou». Il ne possédait aucune notion sérieuse d'agriculture. Félicie haussait les épaules, et M. Laballue, qui était lauréat des concours régionaux, glissait de temps à autre vers son amie un regard d'intelligence: «Ne vous fâchez pas; votre beau-frère dit des bêtises, mais cela nous distrait un peu…» Abusé par leur silence, l'ancien ami de lord Bolingbroke s'élançait, prenait un ton de professeur, croyait leur enseigner quelque chose. Il alla jusqu'à proposer, en se retournant tout à coup:
—Voulez-vous que je voie vos fermiers? je leur indiquerai…
Mais Félicie l'arrêta court:
—Ah! mais non, par exemple! Faites-moi donc le plaisir de vous occuper de ce qui vous regarde!…
Sans M. Laballue qui répandait la douceur, elle se fût mise en colère. Elle était bonne, mais vive, et toujours prête à partir, surtout quand il s'agissait de son bien.
C'était l'heure charmante des débuts de l'été, où l'on sent que le soir va succéder au jour. L'air agitait le feuillage odorant des noyers, et les oiseaux commençaient à regagner les arbres. Nous montions le mauvais chemin de la Chaume; on donnait son attention à ne point se tourner le pied dans les ornières; la campagne semblait déserte comme le dimanche, parce qu'on ne touche pas à la terre les jours de deuil; et nos cinq ombres noires étaient assez chagrines. Pourtant, je me souviens que quelque chose de léger et d'heureux frétillait ou dansait dans le profil d'une maigre avoine où dominaient les bleuets et les coquelicots.
Félicie heurta la porte à claire-voie de la ferme, et souleva en vain le loquet intérieur. Un chien s'éveilla, fit fuir les poules, et accourut, furieux et aboyant. Il s'empêtra dans la paille humide de la cour, et arriva, le dos en brosse et tous crocs dehors.
—Tes maîtres ne sont donc pas encore rentrés, mon bon Parisien? dit
Félicie.
Parisien rabattit la crête de son échine en reconnaissant «la bourgeoise»; il allongea ses pattes de devant, le train de derrière en l'air, et balançant en manière de parade le panache de sa queue couleur de feu; puis il bâilla familièrement. Un chat sortit par un trou noir, au bas d'une porte, prit le vent, monta à l'échelle; et, avec l'aisance d'une plume qui vole, fut presque aussitôt au haut du toit.
—Allons-nous-en! dit Félicie mécontente; quand ces gens-là vont à la ville, la journée en est!
Elle exprima ses doléances sur les mille tracas des propriétaires, et nous mena au Dolmen.
L'herbe, les ronces, les chardons envahissaient en liberté la grande pierre et un très vieux noyer, à demi mort, entrelaçait au-dessus, en guise de dais, les jolies courbes de ses branches. On s'asseyait ou s'adossait comme on pouvait contre la table inclinée. J'étais excessivement fier de connaître par coeur certaines cavités qui me permettaient de l'escalader et d'aller me planter au plus haut.
—Ne va pas me dégringoler sur la tête, au moins!
Et je regardais le chapeau, au-dessous de moi, sur lequel il ne fallait pas tomber. Il ressemblait, de là, à la toiture d'osier de ces fauteuils de jardin où s'abritent les personnes délicates. Il oscillait, tantôt à droite et tantôt à gauche, et, par ce léger mouvement de la tête, Félicie parcourait du regard presque toute l'étendue des quatre cents hectares de Courance. Elle encadrait chaque ferme, une à une, entre les bords de la capote de paille; elle inclinait la capote, et ce qu'elle voyait était à elle; elle l'inclinait encore, et c'était toujours sa terre, et cela s'appelait toujours Courance, sauf au couchant où s'avançait ce qu'on nommait «la Semelle de Gruteau».
Il était rare que quelqu'un ne dit pas à côté d'elle:
—Ah! nom d'un petit bonhomme! quel beau domaine vous avez là, madame
Planté!
Elle répondait avec modestie:
—Ce qui lui donne de la valeur, c'est qu'il est d'un seul tenant.
Sa vie s'était employée à arrondir l'héritage familial. Elle pointait du bout de sa canne les enclaves achetées une à une; les trous bouchés par elle et les zones conquises sur les voisins. Elle savait la contenance et la nature de chaque petit rectangle découpé si net par la diversité des cultures, et le nom qu'il portait sur le cadastre, et son rendement.
Philibert, qui ne parlait pas beaucoup, hasarda une opinion d'artiste. Il montrait la maison de Courance et les six fermes étalées en demi-cercle:
—Voulez-vous savoir ce que c'est que votre bibelot, ma tante? c'est un éventail. Voilà les six lames ouvertes avec les fermes à leurs extrémités, comme vignettes; la route de Beaumont, toute rose, c'est le ruban qui les relie par en haut, tandis que votre main tient le tout en fixant fermement la cheville…
—Oh! toi! ce ne sont pas les idées qui te manquent!
Philibert alla un peu plus loin pour dessiner notre groupe.
Félicie releva sa canne vers la rivière d'Esve qui glissait comme une couleuvre entre les peupliers:
—Voilà le défaut de la cuirasse! dit-elle; c'est ce satané moulin de Gruteau: des prairies de première qualité et le dos du petit coteau, un peu sec, par exemple, mais où l'on planterait des vignes. Et ça forme un pied qui s'avance sur moi jusqu'au talon; c'est facile à voir sur le plan.
—Pourquoi ne l'achetez-vous pas? dit Casimir.
—Vous en parlez bien à votre aise! je n'ai plus un sou vaillant, hormis ma propriété.
Grand-père Fantin entama un parallèle entre la propriété française et l'anglaise, et il vanta les perfectionnements du crédit dont il avait été témoin outre-Manche.
—Vous voulez Gruteau, dit-il: pourquoi n'empruntez-vous pas?
—Une hypothèque sur ma propriété? Jamais! jamais! entendez-vous, jamais!… Et puis, que vos Anglais fassent donc chez eux ce qu'il leur plaît. «Chacun chez soi», voilà ma devise.
—La leur est: «Partout chez moi», et ils la mettent en pratique. Monsieur le curé de la Ville-aux-Dames ne nous rapportait-il pas, il y a une heure, que des insulaires ont acheté le château de La Roche, au bord de la Creuse? Si je ne me trompe, c'est sur votre paroisse… Comment s'appellent-ils donc?…
—Les Pope, dit Félicie. Ce sont des Américains; des parpaillots. S'il n'y a que moi pour aller leur faire la révérence!…
—Ils sont charmants, fit M. Laballue. Il y a parmi eux trois ou quatre jeunes femmes fort jolies, dont une créole.
Du haut de mon perchoir, je m'écriai:
—Qu'est-ce que c'est que ça, tante, des créoles?
—Des femmes qui passent leur vie dans des hamacs, qui fument, qui sont malpropres et qui ne savent pas tenir leur ménage.
—Ma bonne amie! ma bonne amie! s'écria M. Laballue, je vous assure que vous exagérez!
—Ta, ta, ta!… je sais ce que je dis. Dans tous les cas, ce ne sont pas des gens à fréquenter. Ah bien! nous en prendrions, des moeurs!
—Sur le paquebot qui nous ramena d'Algérie, en 1832, dit Casimir, se trouvait une superbe créature née à l'île Bourbon…
—Descends, mon petit, fit Félicie, allons, va jouer un peu plus loin!
Je m'en allai retrouver Philibert, parce que, toutes les fois que grand-père Fantin commençait à parler d'une dame, il disait des choses inconvenantes. On voyait très bien cela d'avance à ses yeux. Quelquefois, je m'éloignais avant qu'on m'en eût donné l'ordre. Je n'avais pas tourné le dos, que M. Laballue faisait: «Oh! oh! oh!…» à cause de l'histoire, et j'entendis Félicie qui disait:
—Casimir, vous devriez avoir honte, un jour comme celui-ci!
Peu après, je rapportai en triomphe le dessin de Philibert. Félicie regarda et soupira:
—Le pauvre garçon sera toujours bon à amuser les enfants!
M. Laballue prit la défense de Philibert:
—Je vous affirme que c'est très original… Si, si, ma chère amie; il y a là quelque chose…
L'album en mains, je revins avec la ténacité méchante des enfants sur le sujet qui m'avait préoccupé:
—Tante, as-tu vu la petite fille qui saute à la corde? Tu sais, c'est la même qui est couchée plus loin. Oncle Philibert ne veut pas dire qui c'est… Tiens, la voilà! Est-ce que tu sais qui c'est, toi?
Quand elle l'eut vue, elle referma l'album et elle cria:
—Philibert, fais-moi donc le plaisir de reprendre tes élucubrations…, et puis, si j'ai un conseil à te donner, c'est de ne pas laisser traîner les paperasses!
Nous demeurâmes encore là quelque temps, car Félicie n'abandonnait cet endroit qu'à regret. Avec les premières ombres du soir, on vit courir les carrioles des fermes sur la route de Beaumont.
—Enfin! dit Félicie, les voilà!
À tel et tel embranchement, elles quittaient la route pour s'enfoncer dans une allée de noyers. Alors, elles disparaissaient, mais on les suivait à leur bruit grandissant. Et Félicie disait:
—Voilà Cornet… Ça, ce sont les gens de chez Pénilleau… Je reconnais le coup de fouet du père Moreau.
Des vols de courlis s'élevèrent, à longs cris, du côté de la rivière. Une pie attardée jacassait dans un arbre… De loin nous parvenait un bruit d'essieux: clic clac, clic clac. Un garçon de ferme sifflait. Des chiens aboyaient. Nous vîmes passer près de nous des vieilles femmes courbées sous un sac de toile bise; elles s'arrêtaient, le temps de nous reconnaître, et murmuraient des mots inintelligibles. Philibert nous fit remarquer les troncs des sapins d'Épinay qui étaient couleur gelée de groseille et qui s'assombrirent tout à coup. Félicie me dit de mettre mon foulard, et la cloche de Courance sonna l'heure du dîner.
IV
UN HOMME VEUF
On me ramena à Beaumont, vers la fin de l'été, parce que mon père s'ennuyait trop. Grand'mère vint s'y installer en même temps et prendre la direction du ménage.
Je n'eus rien de plus pressé que de courir chez mesdemoiselles
Pergeline, et je leur annonçai:
—Vous savez, maintenant, moi, j'ai une petite cousine!
—Comment, une cousine? où l'as-tu trouvée?
Mes deux amies étaient en deuil, comme moi, car elles avaient perdu leur frère Paul à la guerre; et il y avait son uniforme étendu sur un lit, dans une chambre où l'on entrait comme à l'église.
—D'abord, il ne faut pas le dire! C'est une cousine dont on ne parle pas.
Elles me saisirent chacune par une main, et m'emmenèrent dans le jardin, sous la tonnelle. Elles portaient de longs sarraus noirs, agrafés dans le dos.
—C'est que le noir est si chaud, par cette température! disaient-elles; alors, sous ces fourreaux-là, n'est-ce pas? on peut ne rien mettre du tout, et on est à l'aise… Allons! qu'est-ce que c'est que cette cousine? Tu n'as pas d'oncle marié. C'est une petite-fille de madame Leduc?
—Non, il n'est pas défendu de parler des petites-filles de madame
Leduc.
—Oh! mais… qu'est-ce qu'il veut dire? en voilà, un roman!
Marguerite, l'aînée, s'étant assise sous la tonnelle, me prit sur ses genoux, et elle donna un coup à son chapeau de paille pour qu'il ne me chatouillât pas la figure.
—Comment s'appelle-t-elle, ta nouvelle cousine?
—Je ne sais pas.
—Ah! ah! tu es un petit farceur!… tu n'as pas plus de cousine qu'il n'y en a dans le creux de ma main.
—Si. Autrefois, elle sautait à la corde; maintenant, elle est couchée parce qu'il lui est arrivé un accident, et on lui achètera un corset qui coûte au moins trois cents francs…
—Pauvre petite! Quelle espèce d'accident lui est-il arrivé?
—Je ne sais pas.
—Mais d'où sort-elle? Elle a poussé, comme ça, sous un chou? Ton oncle Philibert n'est pas marié…
—Ça ne fait rien.
Elles se regardèrent toutes les deux.
—Il a une femme qui n'est pas sa femme…
—Oh!
—C'est pour cela qu'il est un «dévoyé», et il n'aura rien dans l'héritage de tante Félicie.
Elles joignirent les mains:
—Mais qu'est-ce que tu nous racontes là? C'est absolument insensé!
Avec qui causais-tu donc, quand tu étais à Courance?
—Avec Valentine.
—Et c'est Valentine qui t'a appris ces histoires?
—Elle ne voulait pas, mais je lui ai dit: «Si tu ne veux pas, moi, je dirai à tante Félicie que tu sens la pipe.»
—Comment! elle fume la pipe?
—Non, c'est l'oncle Planté.
—Ah!
Georgette, les coudes aux genoux et le menton gentiment assis sur le petit pliant que formaient les paumes des mains jointes, fit tout à coup:
—Eh bien, tout ça, c'est du joli!
—Tu y comprends quelque chose? demanda sa soeur.
—Je comprends qu'il faut se méfier de ces gamins-là qui vont mettre leur nez partout.
Elle se pencha à l'oreille de Marguerite pour lui parler tout bas. Je fus vexé: je me jetai sur elle en lui allongeant une grande tape au hasard.
Elle se retourna avec une grimace qui lui découvrait les dents et le bout de la langue; et elle arrondit la main sur sa gorge, du côté droit, comme lorsqu'on tâte avec précaution une pêche d'espalier qui semble mûre.
—Le vilain brutal! Tu devrais bien commencer à t'apercevoir que nous ne sommes pas des garçons!
—Ce que tu nous as dit là n'est pas bien, fit Marguerite. Tu as de la chance d'avoir eu aussi, toi, un grand malheur, parce que sans cela on t'aurait grondé… D'abord, quand on sait quelque chose qu'il ne faut pas dire, on ne le dit pas.
De peur que nous ne fussions fâchés, elles me firent aller à la balançoire; mais, dès qu'elles m'eurent bien lancé, elles me plantèrent là et coururent au-devant de leur mère qui rentrait. Madame Pergeline vint m'embrasser et me dit, d'un air très grave, un doigt devant la bouche:
—Mon enfant, si vous avez appris des choses en cachette de vos parents, il faut bien vous garder de les répéter, parce que votre papa serait très mécontent.
Elle prévoyait juste, madame Pergeline.
Un matin, mon père fit une scène à sa belle-mère pendant le déjeuner.
Il avait su au bureau de tabac que «les histoires de Philibert» couraient la ville; et ce qu'il jugeait le plus scandaleux, c'était que «le petit» fût informé de l'existence de «l'enfant naturelle» et s'en vantât dans les maisons où il allait.
Grand'mère étouffait son chagrin; elle disait:
—Voyons! voyons! ne vous emportez pas. Tout se sait à la longue; on ne peut rien tenir caché; mais il faut aussi avoir pitié des malheureux. Le pauvre Philibert a eu sa jeunesse brisée par les mauvaises affaires de son père. Il n'a jamais pu obtenir de situation qui lui permît de se marier. Je ne le défends pas, non, certes! je suis la première à souffrir de ce qui est. Mais l'enfant est l'intelligence même, paraît-il. Elle est belle comme le jour, et elle n'a devant elle que quelques années à vivre… Personne ne s'est informé de leur misère pendant le siège, personne, puisque cela vous brûle la bouche à tous, de prononcer leur nom. Oh! Félicie m'a remis de l'argent pour eux, à plusieurs reprises, elle a été généreuse, mais sans jamais demander seulement: «Où sont-ils? que font-ils? courent-ils un danger?» On a toujours tort de vivre irrégulièrement, mais on en est bien puni.
—Quand on s'est retranché de la famille, de la société, on n'a plus droit à leur appui. Il faut faire comme tout le monde.
—Ah! ce n'est pas toujours facile. Vous n'avez pas vécu à Paris, vous!
—Qui est-ce qui le forçait à vivre à Paris?
—Mais il avait une vocation, ce garçon; puisqu'il voulait faire de la peinture…
—Ta, ta, ta!… des bêtises!
Ce fut la première difficulté entre grand'mère et son gendre, mais elle se représenta très souvent; il en naquit d'autres. Tout était prétexte à querelles. Se disputer devenait une habitude.
Mon père demeurait des journées entières dans son cabinet, ou bien il allait chez son prédécesseur, M. Clérambourg.
M. Clérambourg était un homme assez vieux, qui ne riait jamais et laissait tomber du bout des lèvres des paroles piquantes comme des flèches. Il passait pour un puits de science. Il donnait des conseils gratuits, et évitait au pays beaucoup de procès. Il faisait une peur terrible à grand'mère, et elle prétendait que mon père se desséchait le coeur près de lui.
—Inutile de vous demander où il faut vous envoyer chercher s'il vient des clients?
—Je vais chez Clérambourg.
—Après tout, cela vaut peut-être autant que de séjourner au bureau de tabac…
—Qu'entendez-vous par séjourner au bureau de tabac?
—J'entends qu'un homme dans votre situation, et si fraîchement veuf, devrait éviter de se montrer si souvent dans un magasin où tous les freluquets se donnent rendez-vous autour d'une personne…
Il partait en haussant les épaules. Et la belle-mère allait à la fenêtre le surveiller, par acquit de conscience, jusqu'au coin de la rue.
Que de fois madame Pergeline, qui était au courant de nos soucis, prodigua à sa voisine des expressions compatissantes, dans le genre de celles-ci: «Ah! vous pouvez vous flatter d'avoir un gendre qui est joliment élégant!… Ah! cela, on peut le dire: il n'y en a pas un comme lui en ville pour faire retourner les têtes!…»
Ou bien grand'mère demandait à son gendre pourquoi il allait si souvent au château de la Frelandière.
C'était une coquetterie de mon père, dont les parents avaient été laboureurs, d'être reçu chez le marquis de la Frelandière. Il faisait alors laver la victoria et prenait une cravate blanche ornée d'une fine fleur de lis en jais. Il dissimulait sa serviette d'homme d'affaires. On le retenait parfois à déjeuner au château.
—Et aujourd'hui, interrogeait grand'mère avec malice, avez-vous au moins vu ces dames?
—La marquise? faisait mon père, un peu embarrassé.
—La marquise, la comtesse, la vicomtesse… est-ce que je sais? Les avez-vous vues, oui ou non?
—Mais certainement, je les ai saluées dans le parc.
—Elles n'ont donc pas déjeuné avec vous?
—Vous comprenez, quand le marquis a à causer d'affaires…
—Ah çà! mais, mon ami, on vous fait déjeuner à l'office!…
Ce genre de taquinerie l'exaspérait particulièrement. Il jetait sa serviette sur la table et s'en allait.
Il nous arriva, un soir, dans un état d'agitation peu ordinaire.
—Eh bien, dit-il, je viens d'en apprendre de belles! Savez-vous à quoi s'occupe en ce moment votre mari? oui, votre mari, M. Casimir Fantin!
Grand'mère frissonna. Elle avait appris de son mari tant de choses désastreuses!
—Non, vous ne devineriez pas!… il est tout bonnement en train de négocier un emprunt pour acheter le moulin de Gruteau.
—Le moulin de Gruteau? Mais c'est fou! Mais Félicie le guigne depuis trente ans; elle n'a jamais pu trouver le moyen de l'acheter.
—Il paraît qu'il l'a trouvé, lui. Il n'y a que les meurt-de-faim pour avaler les bouchées doubles. Il a écrit, de Langeais, à Clérambourg; il lui demande des conseils.
—Oh! si ça vient par Clérambourg!…
—Clérambourg a cru devoir me prévenir afin que nous puissions à temps éviter un désastre.
—Mon Dieu! mon Dieu! ne parlons pas de cela à Félicie, elle en mourrait.
Cette alerte fournit aux deux ennemis un motif d'union momentanée, et l'on combina de concert les stratagèmes propres à empêcher ce diable de grand-père Fantin de se relancer en de nouvelles aventures. Il fut décidé que l'on accepterait, enfin, l'invitation qu'adressait chaque année le vieil oncle Goislard, et que nous irions, grand'mère et moi, pendant une ou deux semaines, à Langeais, tenter de faire avorter le projet.
Il y eut certainement quelque chose de providentiel dans ce voyage, car, sans cette raison de quitter Beaumont, nous nous en éloignions, peu après, de la façon la plus regrettable.
Nous avions eu des pluies d'automne. La cour était sombre; le feuillage des chasselas roses du mur mitoyen luisait sous les averses; des jours se passaient à regarder les grosses gouttes rejaillir sur le pavé, en jets d'eau fluets. Les gouttières jasaient, d'une voix d'arrière-gorge, comme des commères infatigables. Un clerc, le col relevé, son mouchoir sur la tête, se dirigeait, en courant, vers une porte trouée en as de coeur; on voyait de grands parapluies bleus, ruisselants, monter sur deux jambes mouillées l'escalier extérieur de l'étude. Adèle allait de sa cuisine au puits, son jupon en guise de capeline; et la bonne du capitaine manquait souvent d'obéir au signal du chant plaintif de la poulie. Marguerite et Georgette venaient, en voisines, dire bonjour. Le deuil leur allait à ravir et on leur adressait des compliments sur leur taille; elles parlaient toujours mariage. Grand'mère pleurait souvent; et maintenant que je savais tout, elle m'entretenait quelquefois de la petite cousine malheureuse que j'avais à Paris.
Un de ces jours moroses, nous entendîmes le sifflement de la soie dans le porte-parapluie, suivi d'un petit choc du bout plombé contre la cuvette de fonte, et mon père entra, à l'heure où il avait coutume de se rendre chez M. Clérambourg.
—Ah! dit-il, j'avais oublié de vous prévenir que je ne dînerai pas ce soir à la maison.
Grand'mère releva ses lunettes sur son front.
—Oui, je ne trouve plus de raison plausible de me dérober, surtout alors qu'il s'agit d'un dîner tout à fait sans cérémonie.
—Chez Clérambourg?
—Mais non: chez les Pope.
—Comment! chez les Pope? Vous dînez sans cérémonie chez les Pope!
Mais, vous n'avez seulement pas dit que vous fréquentiez ces gens-là!
—«Ces gens-là… ces gens-là!…» Mais aussi vous êtes tellement difficile… Et puis, d'ailleurs, peu importe! Je connais «ces gens-là», et c'est chez eux que je vais.
Grand'mère, qui tenait son ouvrage à la main, lâcha tout: ses ciseaux tombèrent et se fichèrent par la pointe dans le parquet. Elle ôta ses lunettes, les plia machinalement, et tâtonna sur un guéridon pour y chercher l'étui. Sa tête était agitée d'un petit tremblement; elle regardait, droit devant elle, le bouton brillant de la porte d'entrée. Mon père, debout, regardait dans la cour. Il n'y eut plus un mot. C'est ce qui était le plus effrayant.
Une ou deux minutes s'écoulèrent ainsi. On attendait le coup de tonnerre. Mon père fit claquer plusieurs fois ses doigts, puis il éleva les deux poings fermés à la hauteur des oreilles, en découvrant les dents canines. Je crus qu'il allait défoncer les vitres. Certainement, il voulait battre ou briser. Il était poussé à bout. Il y avait quelque chose qu'il ne pouvait plus supporter. Il dit seulement, en abaissant les poings:
—Partez! partez! Allez à Langeais!
Grand'mère se sauva, en m'entraînant, et fit sa malle.
V
L'ONCLE À LA MODE DE BRETAGNE
Par l'effet d'une grâce merveilleuse, que Dieu n'accorda jamais qu'à l'extrême jeunesse ou à grand-père Fantin, dans ce voyage qui ressemblait à un exil, je voyais tout en rose. Langeais! l'oncle Goislard, ou mieux: «l'oncle à la mode de Bretagne!» c'étaient des mots qui, depuis les genoux de ma nourrice, tintaient des airs de fête à mes oreilles. On m'avait appris que Langeais était au bord d'un fleuve dix fois plus large que nos rivières, et possédait un château du moyen âge, avec des créneaux, des meneaux, des douves, et tout ce qui s'ensuit. À Langeais, Félicie et grand'mère avaient été jeunes, et cette seule circonstance en faisait un pays de Cocagne. En outre, je comptais n'y voir que des dames «outrageusement décolletées», ce qui ne touchait que ma curiosité, mais très vivement. Tout cela ne fleurait-il pas le conte de fées? Et j'étais assis, les yeux bêtes à force de rêves, sur ma banquette de seconde classe, vis-à-vis de ma pauvre grand'mère, chassée par son gendre, encore une fois humiliée, et s'en venant heurter de front,—pour le salut de Félicie, notre commune providence,—le chimérique auteur d'humiliations sans nombre.
À l'arrêt du train, grand-père Fantin amenuisait ses petits yeux et souriait d'un favori à l'autre, même avant que de nous voir. Notre surprise fut de trouver là Philibert.
—Comment! lui dit sa mère, toi, ici?
—On m'a fait venir.
—Oui, oui,—interrompit Casimir,—nous hébergeons ce gaillard-là, depuis trois semaines. Il prend du ventre.
Il ajouta, à l'oreille de sa femme:
—Je ne désespère pas de lui voir «faire une fin» dans le pays!
Elle demeura ébaubie. Il envoya ses yeux de côté, selon sa coutume lorsqu'il annonçait une nouvelle invraisemblable, et dit, en parodiant le militaire:
—Fait'ment!
Philibert allait devant, chargé des colis.
Grand'mère, qui était un diplomate plus empressé qu'habile, dit, sans perdre de temps:
—Casimir, voyons: cette affaire de Gruteau, c'est une plaisanterie, j'espère?
—Mais non! ça ne marche pas mal.
Et, indiquant du doigt son fils:
—Il m'a confié ses vingt mille francs.
—Ah! mon Dieu!
Nous venions de tourner dans une longue rue pavée, et au bout était le château. Il paraissait énorme et tout gris. Nous nous dirigions vers lui. En continuant notre chemin, nous aurions pu frapper à la grille de la grande porte ogivale, au fond d'une cavité sombre, au delà du fossé; et, en levant les yeux, on n'apercevait que des mâchicoulis, des fenêtres pointues, des tours, des tours, et de hauts pignons couverts d'ardoises. Je devins fou: j'allais, j'allais… On me rappela:
—Riquet! mais ce n'est pas si loin!
Nous étions déjà chez l'oncle à la mode de Bretagne.
On toucha une grosse boucle de cuivre poli qui faisait marteau contre la porte cochère, et, au milieu de l'un des battants peints en vert, une petite porte s'ouvrit.
Je remarquai aussitôt une grande étendue de sable bien ratissé, des orangers en caisse, et des marronniers dont le feuillage jaune et roux empêchait de voir loin, sauf par une voûte ménagée à même la montagne d'ombrage, et qui semblait creusée dans de l'or. Et, au fin bout de ce tunnel, on distinguait, toutes petites, comme si on les eût regardées par une lorgnette à l'envers, des cloches à melons étincelant au soleil.
Mademoiselle Bringuet, la gouvernante, vint à nous, un trousseau de clefs à la main. Elle s'informa avec beaucoup de politesse de notre santé, de celle de madame Planté et de celle de toute la famille; et elle donna des ordres concernant les bagages.
Elle nous invita à entrer dans une salle à manger qui sentait les prunes et le pain frais.
—Prenez-vous votre collation tout de suite? demanda-t-elle, ou bien préférez-vous commencer par un brin de toilette?
Grand'mère objecta qu'elle dirait volontiers bonjour à l'oncle
Goislard.
Nous marchâmes, tous à la queue leu leu, par de longs corridors. Ils étaient ornés de gravures. Je vis aussi une horloge qui ressemblait à celle du «bout du monde», mais en plus beau. Enfin, mademoiselle Bringuet nous fit signe: «Attention! pas de bruit!»
Elle poussa une porte, puis une double porte, rejeta la tête vers nous et dit:
—Il ne dort pas; entrez.
Tout au bout d'une pièce quatre fois grande comme le salon de Courance, et entièrement garnie de tableaux et de tapisseries, nous vîmes, par-dessus une table encombrée de gros livres, une tête rose et blanche. À mesure que nous approchions, les yeux, d'un très joli bleu, s'animèrent, et la bouche bredouilla des paroles difficiles à saisir.
Je fus étonné de voir un monsieur si vieux et si propre. Il était rasé de près; sa longue redingote s'ouvrait sur un gilet de piqué; il portait le ruban de la Légion d'honneur. Ses cheveux tombaient de chaque côté de sa figure comme les rideaux blancs d'un berceau; et, de fait, il était si soigné et si frais qu'il ressemblait un peu à un bébé.
Il voulait absolument se mettre debout pour nous recevoir. Mademoiselle Bringuet lui appliqua les deux mains sur les épaules en disant:
—Non! non! ce n'est pas le moment de faire la belle jambe; il faut ménager vos forces.
Mais il devint rouge; il se fâchait; il parla nettement:
—Sacrédié! dit-il, on me fait bien lever pour madame Leduc!
Grand'mère lui tendit les mains, l'embrassa, le radoucit. Il s'attendrit en regardant la vieille bonne femme qu'elle était devenue, car ils ne s'étaient pas rencontrés depuis longtemps. On lui dit, en me poussant entre ses jambes:
—Voilà le petit.
Toutes les fois qu'on me présentait à quelqu'un, on levait les yeux au ciel, où l'on semblait voir celle qui aurait dû être près de moi.
Quand on prononça le nom de Félicie, il se retourna, et dit à mademoiselle Bringuet de lui apporter un crayon que Pajou le fils avait fait d'elle en 1830, et qui était accroché à gauche de la cheminée.
À l'aspect de cette figure charmante, entre deux énormes manches à gigot, et sous la haute coiffure à la girafe, tout le monde hocha la tête: «Non, non, ce n'est plus cela, Félicie…» L'oncle Goislard soupira, puis il éleva sa main droite un peu branlante, et joignit le pouce et l'index comme s'il recueillait dans l'espace une pincée de poudre impalpable:
—Elle a été exquise! dit-il.
Ces ressouvenirs, entre gens déchus, étaient d'une mélancolie qui ne manquait pas de grâce. Grand-père Fantin ne comprit pas qu'il en rompait le charme en se mettant à chantonner sur un ton badin:
Ah! combien je regrette
Et ma jambe bien faite,
Et mon bras si dodu!…
On nous reconduisit à la salle à manger, tout en nous annonçant que nous aurions le plaisir de voir madame Leduc dans la soirée. Je courus au jardin dès qu'il me fut possible, afin de passer sous le tunnel qui semblait creusé dans une montagne d'or. Philibert m'accompagna. Les choses étaient beaucoup plus simples qu'elles ne m'avaient paru à mon entrée par la porte cochère.
Sous la voûte des marronniers, à mi-chemin, il y avait deux bancs qui se faisaient vis-à-vis. Je m'assis sur l'un et sur l'autre, pour prendre possession des lieux. Le vent agita les feuilles sèches; Philibert et moi, nous courûmes avec elles jusqu'aux cloches à melons, en frappant dans nos mains. Mon oncle paraissait beaucoup mieux qu'à son dernier voyage à Courance. Je lui dis:
—N'est-ce pas que, quand tu es à Courance, tante Félicie te fait peur?
Il me regarda en riant:
—Et l'oncle Goislard, à toi, il ne te fait pas peur?
—Il n'a pas l'air méchant, mais il est décoré.
—Eh bien?
—Est-ce que c'est qu'il a fait la guerre?
—Non, il n'est jamais sorti de chez lui.
—Alors, qu'est-ce qu'il a fait?
—Rien.
—Alors, pourquoi est-il décoré?
—Parce qu'il a toujours été bien avec tout le monde.
—Ah!… Mais, au moins, il faut être bien pendant très très longtemps?
—Tu vois: quatre-vingts ans, à peu près.
—Ça doit être difficile.
—Je te crois!
Au potager, le vieux domestique Cadoudal marchait, entre deux arrosoirs ébouriffés de pluie scintillante, aussi attentif que s'il eût tenu à bout de bras des crinolines de cristal. Il enjamba la bordure de buis, posa d'un même coup les deux arrosoirs sur le sable et ôta son chapeau en me regardant tout droit, car il nous avait vus sans lever les yeux.
—Alors, dit-il, c'est ça le jeune monsieur qui est le neveu de ma'me
Planté, anciennement mam'selle Gillot?
Et il dirigea son regard au loin, en recueillant sur le dos de la main les grosses perles de sueur de son front qui ruisselait comme les pommes d'arrosage. Puis il fit claquer sa langue:
—Nom de d'là! mam'selle Gillot, si je me la rappelle! Je me la rappelle comme le nom de mon père!… Tenez! la v'là qui descend l'escalier avec sa gentille frimousse, et qui appelle défunt la mère Ribotteau, la cuisinière: «Célestine! combien donc que vous avez payé la friture?» Et Célestine qui répond par le soupirail: «Mais, mademoiselle, c'est rapport à la crue de la Loire…» Et puis, est-ce que je sais? Des bêtises, quoi! Ah dame! fallait pas lui faire prendre une pièce de cent sous pour un écu de six livres. Bougre! celui-là qui l'a eue, avec sa dot, n'a pas fait un mauvais coup!…
Il souleva ses arrosoirs, et ajouta:
—C'est égal, elle ne doit plus être fraîche, à l'heure qu'il est!…
Et cela le fit rire; il s'en allait vers la pompe en riant tout haut et dodelinant de la tête.
Au bout du jardin, était un belvédère composé d'une terrasse établie sur quatre piliers de bois. Au-dessous, on s'abritait du soleil; en haut, on avait l'agrément de la vue. D'un côté, on contemplait le château, et, au-dessus des grosses tours à toits pointus, sur une petite colline boisée, les ruines sombres et jolies, toutes velues de lierre noir, d'un château plus ancien. De l'autre côté, on eût distingué la Loire, sans la levée construite contre les inondations; on se contentait de voir passer le chemin de fer et de plonger à même dans le jardin de M. Futaine.
—Le jardin de M. Futaine,—me dit Philibert,—a été tracé pour former le prolongement exact de celui où nous sommes. C'est que M. Futaine n'attend que la mort de l'oncle Goislard pour abattre le mur de séparation. En effet, l'oncle a vendu par avance maison et jardin. Mais, comme il s'est réservé le droit d'en user jusqu'à son dernier jour, il aime à venir ici faire la nique à son successeur. L'autre soir, on l'a grimpé jusque-là, et il a hélé de loin M. Futaine: «Et vos arbres, comment vont-ils?—Ils vont bien.—Moi aussi.»
Nous étions sur le belvédère, dans l'espoir de voir passer le train de
Nantes, lorsque Cadoudal nous appela, et nous aperçûmes mademoiselle
Bringuet qui nous adressait de grands signaux.
—Madame Leduc est arrivée, me dit Philibert; dépêchons-nous.
Nous descendîmes quatre à quatre. Au bas des marches, il me dit:
—Je ne suis pas trop malpropre, au moins?
Je battis le dos de son veston.
La voiture de madame Leduc était dans la cour, et le cocher, en chapeau haut de forme, commençait à dégarnir le cheval. J'eus une surprise à trouver une petite fille, à peu près de mon âge, qui courait de toutes ses forces après un chat. Elle s'arrêta net pour venir à Philibert, et lui sauta au cou comme une vieille connaissance, en me jetant une oeillade de côté. Philibert, la bouche encore enfouie dans ses cheveux, lui demandait:
—Et ta maman?
—Maman? dit la petite, ah! elle avait joliment peur que vous ne soyez parti!
Et, se tournant aussitôt vers moi, elle me tendit la main:
—Est-ce que tu veux être mon petit mari?
Je sentis que je devenais rouge et prenais mon air niais. Nous étions tous au salon avant que j'eusse répondu un mot.
Cette fois, on avait mis l'oncle Goislard debout. Mademoiselle
Bringuet le soutenait par un bras, grand-père Fantin par l'autre.
Madame Leduc lui offrait son front qu'il baisait, tout en souriant à
la mère de la petite fille, une jeune femme que je trouvai très jolie.
Tout le monde parlait en même temps:
—Madame Letermillé, une bonne amie à nous… À quelle heure avez-vous quitté Chantepie?—Une poussière aveuglante…—Sept quarts d'heure de voiture, vous pensez!—Mon Dieu, que voilà une fillette qui a l'air raisonnable!…—Aussi nous ne nous ferons pas prier pour rester quelques jours…—Elle a nom Suzanne.—Hélas! la santé de Félicie…—Ah! M. Philibert nous a bien manqué!—Voyons ce charmant petit garçon…
Le charmant petit garçon n'en menait pas large. Suzanne le poursuivait derrière les dossiers des chaises, et, plus vive et plus adroite, se trouvait tout à coup en face de lui pour lui souffler dans le nez:
—Tu ne veux pas être mon petit mari? Dis pourquoi? dis pourquoi?
Je restais stupide. Une idée lui vint:
—Que tu es drôle! dit-elle. Mais ça n'a aucune importance! J'en ai un dans toutes les maisons où je vais. À quoi jouons-nous?
La maman m'embrassa. Elle sentait très bon. Quand elle ne regardait pas Philibert, il suivait des yeux son cou découvert, sa gorge forte et les coussins si bien bombés de ses hanches, comme s'il eût craint d'en perdre.
—Où demeures-tu? me demanda Suzanne.
—À Beaumont.
—Qu'est-ce que c'est que ça, Beaumont? C'est un trou?
—Et toi, où demeures-tu?
—À Vaucottes: c'est un château à grand'maman, tout près de Chantepie, la maison de madame Leduc; mais du temps de papa, nous demeurions à Paris, et puis à Biarritz, à Cannes. Tu ne connais pas ces endroits-là, toi… Mais tu sais, si papa avait vécu, nous serions depuis longtemps sur la paille, parce que c'était un panier percé… Toi, c'est ta maman que tu as perdue: est-ce que tu penses encore à elle?
Une petite bonne vint prendre Suzanne. On monta s'habiller pour le dîner. Dans l'escalier, madame Leduc confiait à grand'mère:
—J'arrive ainsi, les trois quarts du temps, le samedi, comme par hasard. Cela me permet de veiller à ce que l'on conduise notre cher vieillard à la messe du dimanche. Croiriez-vous que, si je ne m'en étais mêlée, Casimir—tout aussi bien que cette Bringuet, du reste—le laissait descendre à la tombe sans le réconcilier avec l'Église!
—Hélas! dit grand'mère, je crois que le bonhomme n'a jamais eu beaucoup de religion.
—Mais, à ce compte-là, ma chère, tous ces messieurs mourraient comme des chiens. Dieu merci! notre zèle n'est pas toujours sans récompense, vous en serez témoin: le bon oncle nous édifiera par sa piété.
—Tant mieux!
—Que dites-vous de madame Letermillé?
—Mais… très jolie!
On trouva l'oncle Goislard assis à table avant ses hôtes, car il n'aimait pas qu'on le vît marcher avec ses béquilles. Pour passer le temps, il avait fait appeler la petite bonne de madame Letermillé, et il lui demandait son nom en lui appuyant le doigt au menton, ce qui répandit un froid durant quelques minutes. Mais lui, mis en humeur par un minois agréable, entama des histoires de jeunesse. Grand'père Fantin souriait avec indulgence en attendant le moment de placer quelqu'une des siennes qu'il jugeait plus intéressantes.
L'oncle Goislard était né en pleine Terreur, à Saumur, dans une maison située sur la place où fonctionnait la guillotine. Il disait, entre deux cuillerées de potage:
—J'ai tété ma nourrice pendant qu'elle regardait tomber les têtes.
Par la fenêtre, il avait vu Napoléon, au retour de la guerre d'Espagne:
—Un petit homme vêtu de drap de billard, avec une figure taillée dans du navet.
Il tint un moment sa cuiller en l'air; il se ramassa sur lui-même, fit de gros yeux, de grosses joues, et devint rouge, pour lâcher de nous redonner, dans sa bouche, le tonnerre de trois mille gorges hurlant à la fois: «Vive l'Empereur!»
—Mon bon oncle, dit madame Leduc, pourrez-vous bien jamais après cela crier: «Vive la République»?
—Voilà quarante-trois ans que je suis maire: comme homme public, j'engage chaque année les enfants des écoles à applaudir le gouvernement…
On ne pouvait s'empêcher d'admirer cet homme venu au monde à une heure où nulle âme, libre de choisir son sort, n'eût consenti à y descendre, et qui avait vécu quatre-vingts ans, heureux, dans de petites villes paisibles.
Le lendemain, on le mena à la messe sans qu'il opposât la moindre difficulté. En revenant à la maison, dans sa voiture basse, où grand'mère et moi étions montés avec lui, il parlait des dames qu'il avait reconnues pendant l'office, et il faisait l'éloge du curé:
—C'est un gaillard, disait-il. Il a sauvé quinze personnes en se jetant à la nage, lors de l'inondation de 66. Et il mange comme quatre!
Au pas d'une petite jument grise, qui était douce comme un agneau, Cadoudal nous promena dans la ville et sur la levée de la Loire. On voyait de longs sables jaunes qui s'étiraient en pâlissant jusqu'à l'horizon, léchés par une eau langoureuse, entre des peupliers fatigués par l'automne. On avait fait sauter le pont durant la guerre, et ces arches, ouvertes au-dessus du lit immense et à demi déserté du fleuve, attristaient encore la lassitude ou l'épuisement du paysage.
—Et ça s'emplit tout d'un coup, disait l'oncle Goislard: l'eau vous arrive au galop, comme de la cavalerie… J'en ai eu chez moi jusqu'au plafond du premier.
Quand nous rentrâmes, grand-père Fantin et madame Leduc tenaient un conciliabule.
—Pardon, fit grand'mère, je suis de trop?
—Mais non! ma bonne, mais pas du tout, au contraire… nous parlions de votre fils…
—S'il est question du complot que vous avez fait pour marier
Philibert, je vous avertis que je ne trempe pas les mains là dedans.
Ils tombèrent des nues.
—Comment cela? comment cela? Expliquez-vous, Célina!
—Je m'entends; ça suffit.
—Voyons! est-ce que la jeune femme vous est antipathique?
—S'il était nécessaire de formuler mon opinion sur la jeune femme, je vous dirais que je la trouve un peu jolie pour lui donner le bon Dieu sans confession. Mais il s'agit de Philibert: il a un fil à la patte.
—On vous propose de le couper, dit madame Leduc. La situation de votre fils est humiliante pour la famille, vis-à-vis du monde, et il est lamentable d'en être réduits, avec Philibert, à causer de la pluie ou du beau temps, de peur de nous heurter à une vie privée qui doit nous rester aussi étrangère que celle du Grand Lama…
—Lama, Lama… dit grand'mère, tout ce que je sais, c'est qu'il adore sa fille.
Casimir tira son trémolo:
—Pauvre petit être! dit-il, Dieu le reprendra comme il l'a donné, sans qu'on l'en prie…
—Non, Casimir, fit madame Leduc, tes paroles ne sont pas chrétiennes. Prions Dieu, au contraire, qu'il laisse la vie à l'infortunée créature. Mais il y a cent moyens d'arranger les choses. Voyons: la mère, je suppose, malgré sa faute, n'est pas absolument dénuée de sentiments humains; elle s'estimerait très heureuse de conserver la jouissance de l'enfant, moyennant…
Grand'mère leva la main:
—Philibert ne fera pas ça! s'écria-t-elle; on peut dire de lui ce qu'on voudra, mais il est honnête…
—Plaît-il? dit madame Leduc.
—Je veux dire: il aime sa fille, et il ne fera pas cela. Mais lui, l'avez-vous pressenti, au moins?
—Philibert? il est emballé!
—Parlons peu et parlons bien, dit Casimir; je pose en fait que le garçon est totalement incapable de gagner sa vie.
—Et vous négligeriez une aubaine?… Voilà une fortune qui se présente…
—Aussi rondelette que la personne,—interrompit Casimir, les yeux réduits à la dimension de petits pois.—Sache, d'ailleurs, une fois pour toutes, ma chère Célina, que la jeune femme est absolument toquée de lui. Il l'amuse, il la fait rire; ça la change. Voilà cinq ans qu'elle ronge son frein dans son castel de Vaucottes; elle meurt de l'envie d'aller à Paris; elle y eût filé vingt fois, n'était sa mère qui la tient prisonnière à cause de sa beauté. Avec une figure comme celle-là, tu comprends, une jeune veuve a tôt fait de voir flamber sa réputation… Disons-le: ici même, la pauvre femme n'échappe pas à la calomnie.
—C'est flatteur!
—Songe, ma bonne, que notre fils n'est pas non plus tout frais baptisé!
Grand'mère était inapte à formuler une idée nette. Elle m'entraîna dans sa chambre, en faisant:
—Tout ça… tout ça…
Elle ôta son chapeau, tourna, vira, hésita.
—Mon petit, dit-elle, va me chercher Philibert.
Je descendis au jardin. Philibert était assis près de madame Letermillé, sur un des bancs du tunnel d'or. Je m'avançai pour m'acquitter de ma commission. Ils causaient. Ils s'interrompirent pour dire, chacun à son tour: «Tiens, voilà Riquet!» du même ton qu'ils eussent dit: «Voilà les canards…» ou: «Voilà le sifflet du chemin de fer…» J'avais l'amour-propre d'un jeune coq; je rougis et restai coi. On n'aurait pu ni me faire exécuter un mouvement, ni m'arracher un mot.
Madame Letermillé portait une robe ouverte en carré sur son cou de blonde; elle croisait les jambes dans une attitude familière, et entrelaçait ses doigts sur le genou en tendant ses bras demi-nus. Elle disait:
—Je m'en doutais! vous l'épouserez…
—Ce n'est pas elle qui le demande, répondait Philibert; mais pour la petite, cela vaudra mieux.
—Avouez que vous l'aimez.
Philibert considéra toute madame Letermillé, de ses cheveux à son cou, à sa belle gorge, à ses bras, à ses jambes croisées, au petit bout de pied pointu qui frétillait au bas de la robe. Puis ses yeux se reportèrent au loin, vers la figure absente.
—Il s'en faut, dit-il, qu'elle ait jamais eu la figure d'une Vénus. Ç'a été une demi-journée et une nuit de parfum dans la chambre: un bouquet de violettes d'un sou!… Les grandes ivresses, les mots qui vous sortent de la bouche tout de travers, les yeux de carpe, non, non, toutes ces belles histoires-là, ça n'a jamais été mon affaire.
—Alors?
—Alors? Mais nous avons supporté tout plein d'embêtements bras dessus, bras dessous. C'est ça qui vous entraîne à faire lit commun.
—Le fait est que mon mari et moi, par exemple, qui avions tout pour être heureux…
—Ça n'a pas marché?…
—Ah bien! ouiche!… Voyez-vous, monsieur Philibert, ce n'était pas l'homme qu'il me fallait.
—Ah!
Madame Letermillé avait désenlacé ses doigts, et, d'une main molle, elle s'appliquait à enlever une poussière imaginaire sur l'étoffe tendue par son genou:
—Moi, j'avais toujours rêvé d'un homme… d'un homme… comment peut-on expliquer cela? enfin, d'un homme pas comme un autre.
—On prétend qu'on ne rêve que ce qu'on a vu…
—Ou ce qu'on verra.
Philibert eut l'air embarrassé. Il dit:
—Les femmes ont de drôles de goûts.
—Seriez-vous de ceux qui croient que toutes les femmes se ressemblent?
Il leva encore les yeux sur madame Letermillé:
—Il n'y en a pas des tas comme vous!
—Oh! vous dites cela en m'examinant de la tête aux pieds; mais si j'étais laide—supposez que je sois laide—est-ce que vous diriez cela encore?
—Je ne peux pas supposer que vous soyez laide.
—Voilà! vous éludez la question… Oh! les hommes! les hommes! que vous êtes agaçants!
D'un mouvement d'impatience, elle jeta son pied en l'air, puis elle abaissa la jambe, et s'assit à plein sur le banc, en appliquant les deux épaules au dossier incliné. Et elle leva les bras derrière la nuque, ce qui fit éclore les deux coudes hors des manches.
Elle ouvrit la bouche, un moment, avant de se décider à parler, et je vis tout le petit fer à cheval de ses dents du haut. On entendait les canards de la basse-cour voisine, et, au loin, les cris de Suzanne jouant à lancer la balle sur le belvédère.
—Monsieur Philibert, je vais vous faire mes adieux, savez-vous?
—Vous partez?
—Dame! vous ne pensez pas que je vais continuer à tomber ici tous les quatre matins! Ma mère soutient que je me compromets.
—Avec l'oncle Goislard?
—Il est plus galant que vous! il n'y a pas de quoi rire… Et puis, lui, au moins, est célibataire… À propos, dites donc, vous m'inviterez à la noce, j'espère?
—À quelle noce?
—À la vôtre, parbleu! Est-ce que vous n'y pensez plus?
—Pourquoi me reparlez-vous de cela?
—Moi? mais pour rien!… Parce que ce sera amusant.
—Vous trouvez?
—Je dis: «Ce sera amusant…» je veux dire: ce sera un mariage… un mariage… original, comme vous, d'ailleurs… Vous auriez pu épouser une duchesse…
—Grâce au brillant de ma situation, ou de mes habits?
Il montrait le drap luisant de sa redingote.
—Taisez-vous donc! Les femmes doivent se jeter à votre cou!
Il ouvrit les bras et dit familièrement:
—Voyons voir?…
—Bas les pattes! Voulez-vous bien!… Pour le coup, si maman était là!…
Philibert sembla gêné et ne dit plus rien. Elle croisa les jambes de nouveau et fit gazouiller son pied dans la soie. Elle se redressa brusquement et posa son bras sur celui de Philibert:
—Avouez-le, dit-elle, je vous fais l'effet d'une coquette?
Il regarda le bras; il dit:
—Mais non! mais non!…
—Si! si! Parlez-moi franchement.
Il cherchait à formuler son opinion, à ne pas mentir et à ne pas blesser la jeune femme; il trouva:
—Vous êtes si jolie!
—Pan! ça y est! Je l'attendais! On ne m'en dit jamais d'autres!…
Elle frappa le sol de ses deux talons à la fois, et, le menton entre les mains, les coudes aux genoux, elle trépignait en secouant sa tête blonde:
—Avec mon mari, qui m'horripilait, j'étais insupportable; il aurait dû me battre: il revenait le premier, avec des yeux de carpe, comme vous dites, et les mêmes mots dans la bouche: «Vous êtes si jolie!» Veuve, j'ai voulu m'envoler, prendre l'air. Taratata! la famille m'a pincée au collet: «Vous êtes trop jolie pour vivre seule!…» Je vis cloîtrée entre ma mère et ma fille: le pays fourmille d'histoires sur mon compte! «On ne nous fera pas croire, jolie comme elle est…» J'ai failli me remarier avec un officier habitant Fontainebleau; l'homme, la ville, tout me plaisait: bernique! j'étais trop jolie pour une ville de garnison. Monsieur le curé me dit que j'aurai beaucoup de mal à gagner le paradis. «Pourquoi?—Ah! madame…» Je vois venir la phrase et l'arrête. Que je sois bécasse, que je sois méchante, je lis dans les yeux de ces messieurs: «Ça ne compte pas, elle est si jolie!…» Seulement, que je ne sois quelquefois pas plus bête qu'une autre; que j'aie, moi aussi, par-ci par-là, mes petites qualités, ça ne compte pas davantage: je suis jolie, et c'est assez. Je vous raconte mes misères, et vous ne me plaignez pas, vous non plus. Vous devez avoir raison, puisque, en dépit de tout cela, je ne changerais de figure avec personne. Ah! monsieur Philibert, voulez-vous que je vous dise mon opinion? C'est qu'une jolie femme a bien du mérite à ne pas mériter les horreurs qu'on dit d'elle!…
Elle ramena les mains sur ses yeux, et sa tête eut tout à coup les soubresauts de l'agonie d'un poulet auquel on a coupé la gorge. Je compris qu'elle pleurait, que cela devenait sérieux, et qu'il fallait absolument m'en aller. Je revins à la maison tout doucement, sans me retourner, honteux comme le chien qui a volé une côtelette.
J'étais tellement sûr d'être grondé que je restai dans le corridor, au lieu de remonter à la chambre de grand'mère. Je m'assis sur un coffre à bois; j'aurais préféré me cacher dedans.
La maison était à l'orage. On se disputait partout.
Dans sa chambre, au rez-de-chaussée, l'oncle Goislard criait à tue-tête qu'il ne déjeunerait pas si on ne lui donnait un pantalon blanc.
—Un pantalon blanc! ripostait mademoiselle Bringuet, mais pour qui?
Est-ce que vous croyez que ces dames font attention à vos guiboles?
—Taisez-vous! ou je vous fiche à la porte! Je veux mon pantalon blanc.
—C'est bon! Mais je vous enfile par-dessous un caleçon de tricot. Ça vous mettra des mollets là où il vous en manque.
Dans la pièce où nous les avions laissés, madame Leduc et son frère élevaient la voix à qui mieux mieux, et, pendant les intervalles d'un bruit d'assiettes et de cristaux venu de la salle à manger, leur dialogue éclatait en bourrasques, rappelant le vacarme de l'étude, à Beaumont, les dimanches et les jours de marché:
—… nouvel emprunt hypothécaire… Si, au lieu de jeter ton argent dans ton moulin de Gruteau…
—Mais, ta propriété de Chantepie est grevée jusqu'à la moelle!
—Une simple avance sur l'héritage…
—D'ailleurs, mon moulin de Gruteau…
—Ton moulin de Gruteau! mais tu n'as pas la moitié des fonds nécessaires!…
—… syndicat… solderai totalité…
—Félicie en mourra!
Grand'mère parut au bas de l'escalier; elle eut tôt fait de m'apercevoir:
—Eh bien, et ton oncle Philibert?
Je restais assis sur mon coffre à bois, les jambes pendantes, rougissant encore.
—Si nous étions chez nous, je te donnerais une tape, entends-tu?
Puis elle me dit que je ne serais jamais bon à rien, et qu'elle ne me confierait plus de commissions.
—Allons! cours vite me chercher ton oncle au jardin et dis-lui que le déjeuner est prêt.
Je dus retourner au jardin. Philibert avait passé un doigt sous la manche courte de la jeune femme et, de ce doigt, il lui caressait le gras du bras; une petite raie de lumière désignait ce relief de l'étoffe soyeuse et oscillait. Madame Letermillé disait:
—Vous me ferez damner!
En se mettant à table, elle prétendit qu'un coup de vent lui avait versé un tombereau de sable dans les yeux.
Suzanne me chuchota:
—C'est de la frime!…
Dans l'après-midi, Philibert parla à son père:
—Je file à l'anglaise, parce que, si je reste un jour de plus ici, je fais des bêtises.
—Peuh! mon garçon, c'est encore de ton âge!…
—Dame! vous me jetez une femme dans les bras. Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse?
Grand-père Fantin, du ton pincé de madame Leduc:
—«Vous me jetez dans les bras!…» Sois respectueux, je te prie.
—Turlututu!
—Philibert!
—Je demande: «Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse?»
Casimir lui tapa sur le ventre du revers de la main:
—Mais, bêta! que tu passes avec elle chez le notaire!
—Merci.
—Quoi?
—Pour qui me prends-tu?
—Pour un nigaud!
Ils se séparèrent. Philibert partit à la suite d'un grand tapage. Tout le monde avait la figure chaude comme lorsqu'on a couru au soleil.
Madame Letermillé se prit d'amitié pour grand'mère, qui fut touchée par son chagrin. Elle acheva de la gagner en me comblant de caresses et lui disant qu'elle serait toute sa vie malheureuse de n'avoir qu'une fille: c'était un petit garçon comme moi qu'elle eût aimé.
—Je n'en aurai jamais un! Je ne me remarierai pas.
—Qui sait?
—Votre famille inspire tant de sympathie! Cela ne se commande pas.
Grand'mère commençait à revenir des préjugés du public envers la jeune veuve.
Madame Letermillé voulut nous emmener à Vaucottes:
—Ah! par exemple, disait-elle, je veux que vous y veniez avant de passer à Chantepie, parce que, en sortant de chez votre belle-soeur, tout vous paraîtra un peu fade. Il faut avouer qu'il n'y a pas au monde une maîtresse de maison comparable à madame Leduc.
—Elle sait ce que cela lui coûte.
—Elle était née pour épouser un grand seigneur.
—Dites: le marquis de Carabas!
—Avec cela, elle fait beaucoup de bien.
—Oh! c'est une excellente femme.
Depuis l'échec du projet conjugal qui les avait unis, madame Leduc et son frère étaient retombés en bisbilles, et les discussions s'envenimaient entre eux. Elle le pinçait par la manche, au sortir de table, et l'entraînait: «Casimir, un mot, je te prie…» Elle lui emboîtait le pas lorsqu'il quittait le salon. Elle guignait sa présence au jardin. Lorsqu'elle le soupçonnait d'y fumer un cigare, elle jetait prestement une mantille sur ses épaules et trottait à sa rencontre.
Un jour, on les vit revenir ainsi, surpris par la pluie, sans cesser de se chamailler. Et pendant que madame Leduc frottait son pied sur les lames du décrottoir, on entendit grand-père Fantin secouer ses lourds talons sur les dalles de brique du corridor, et lancer un mot extraordinaire qui retentit comme un triple soufflet:
—Zut! zut! zut!
Madame Leduc ne pénétra point dans le corridor; elle courut aux écuries, sous l'averse, appelant son cocher. Ne l'ayant point trouvé, elle cria: «Cadoudal! Cadoudal!» comme on crie: «Au feu! au feu!» Point de Cadoudal.
Elle retroussait d'une main ses jupes et, de l'autre, assujettissait les doubles boudins de ses tempes, que le mouvement ébranlait. On l'aperçut de la cuisine, et l'on alla à elle avec un parapluie. On lui apprit que le cocher et Cadoudal assistaient à une réunion politique. Ils ne revinrent, d'ailleurs, qu'à la nuit, l'un et l'autre complètement ivres.
Madame Leduc annonça à grand'mère qu'elle venait d'essuyer les insultes de Casimir et qu'elle partirait sur l'heure et à pied. Mais, dans son emportement, elle révéla que Casimir avait acheté Gruteau, grâce à un emprunt de quarante mille francs, plus l'argent à lui confié par son fils. Grand'mère fut aux abois. Elle appela sur-le-champ Casimir. Il enfonçait les deux mains dans les poches à ouvertures horizontales de son pantalon; sa bouche formait un arc paisiblement suspendu à chacun de ses favoris. Il dit qu'il était content de son opération. Grand'mère avoua que son voyage avait pour unique but de l'empêcher: ce serait un désastre; Félicie en mourrait…
—Elle en mourra! répéta madame Leduc.
Casimir ne comprenait pas du tout pourquoi on lui cornait sans cesse aux oreilles ce «Félicie en mourra».
—Félicie, dit-il, est une timorée, qui aurait pu dix fois se payer Gruteau, si elle n'avait eu peur de risquer un écu. Il fallait procéder comme moi! Cela lui servira de leçon.
—Mon Dieu! mon Dieu! s'écriait grand'mère, et c'est fait? c'est signé?
—J'ai donné procuration ce matin. Je devais en finir pour résister aux obsessions de ma…
Madame Leduc agita sa main en abat-voix, comme sous les noisetiers de
Courance. Mais grand-père Fantin continuait:
—Tu pourras dire à Félicie que, si je n'avais promptement immobilisé mes vingt mille francs, on me les arrachait du gousset pour les précipiter dans le gouffre de Chantepie…
Madame Leduc se dressa, toute blême:
—Le gouffre de Chantepie!…
Sa tête vacillait; ses yeux étaient hagards; elle fit le geste d'implorer le secours du ciel.
Il répéta l'expression, la commenta, en démontra la justesse. À Chantepie, tout était subordonné à l'ostentation. Envers et contre tous, on voulait tenir «son rang».