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La belle Gabrielle — Tome 1 cover

La belle Gabrielle — Tome 1

Chapter 15: VII
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About This Book

The narrative recreates late 16th-century wartime France, following a royal army beset by hunger and shifting alliances as truces and negotiations alternate with skirmishes. It contrasts life in provincial camps with courtly maneuvering, portraying military hardship, diplomatic exchange, and debates over religion and legitimacy. Interwoven personal relationships illuminate loyalty, ambition, and the human cost of political struggle. The work moves between vivid battlefield and camp scenes, negotiation and intrigue at higher levels, and more intimate episodes to evoke the era's social tensions and moral ambiguities.

Il attendait depuis cinq minutes à peine, quand un léger bruit d'avirons lui annonça l'arrivée d'une barque. Bientôt il reconnut la gondole noire de la veille et la silhouette du barcarol masqué qui se courbait sur sa rame.

La gondole vint lui présenter le flanc comme elle avait fait le veille pour l'inconnue, et Crillon en pénétrant à la hâte sous le felce, fut bien surpris de s'y trouver seul.

Il allait commander à ses barcarols de rester à l'attendre, mais l'homme masqué leur dit de s'en retourner au palais, ce qu'ils firent immédiatement.

La gondole mystérieuse tourna vers la lagune et fila légèrement à travers les batteries de pilotis jetées çà et là pour servir de refuge et d'abri aux barques.

La nuit était sombre, le vent venait de la mer et soulevait une longue houle sur le dos de laquelle montait la gondole avec un doux balancement. Crillon vit paraître et disparaître dans les ténèbres les îles San-Lazaro, Saint-Michel et Murano, dont les fourneaux incandescents soufflaient du feu et de la fumée rouge par leurs longues cheminées de briques.

Puis, continuant à couper diagonalement la lagune, le barcarol arriva dans des eaux plus calmes, bordées de rivages fleuris. La barque divisait avec sa proue des touffes frémissantes de roseaux, de nénufars, et plus d'une fois, l'éperon reluisant arracha, de ses dents tranchantes, les grenades enlacées de liserons, qui formaient une haie touffue de chaque côté du canal, et retombaient en jonchées dans la gondole, sur les pieds du chevalier.

—Où me conduit cet homme? pensait Crillon. Me voilà bien loin de
Venise, il me semble.

L'idée ne lui vint pas qu'on pouvait lui tendre un piège. Il ne questionna pas même le barcarol qui, toujours avec la même rapidité, dirigea la gondole parmi les charmants méandres de ces déserts; et après avoir passé sous un pont de brique d'une seule arche hardiment cintrée, laissa glisser l'esquif dans les hautes herbes et les oseraies, jusqu'à ce qu'elle touchât le sol. Alors il sauta sur le rivage, et offrit silencieusement son bras à Crillon pour qu'il descendît.

Le chevalier mit pied à terre et regarda curieusement autour de lui. Il se trouvait sous une sorte de portique formé par un entrelacement de vignes sauvages et de lianes. Un grenadier au feuillage épais surmontait l'étroite baie d'une porte à peine visible, tant les fleurs et les branchages s'en disputaient la penture et les gonds.

Le barcarol indiqua silencieusement du geste cette petite porte ouverte comme par enchantement. Crillon entra. La gondole s'éloigna du rivage et la porte se referma sur le chevalier, dont toutes ces précautions faisaient battre le coeur.

Il était alors dans un petit jardin sombre, irrégulièrement planté; pas une lueur ne guidait ses pas; déjà il hésitait et cherchait à tâtons un aboutissant quelconque, lorsqu'une clarté douce illumina soudain les arbres et en fit ruisseler les feuilles comme autant d'émeraudes. Une autre porte, intérieure cette fois, venait de s'ouvrir, et Crillon distingua l'entrée d'une maison.

En quatre pas, il fut au milieu d'un vestibule de marbre, au plafond duquel brûlait une lampe à chaînes d'argent. Une tapisserie fermait la communication de ce vestibule avec les chambres voisines. Chose étrange! à peine Crillon fut-il entré dans le vestibule, que la porte d'entrée se ferma aussi.

Le chevalier souleva la lourde portière et pénétra dans l'appartement. Là, sur une table d'ébène richement sculptée et incrustée d'ivoire, une collation était servie sur des plats de vermeil et dans des bassins d'argent magnifiquement ciselés. Tous les fruits de la riche Lombardie, les vins de l'Archipel dans des buires de cristal de Murano, des viandes froides et les plus rares poissons de l'Adriatique, promettaient à Crillon seul un festin qui eût rassasié vingt rois en appétit.

De la voûte en chêne sculpté pendait un de ces lustres vénitiens à fleurs de verre bleu, rose, jaune et blanc, dont les courbes élégantes, les merveilleux accouplements, les spirales fantastiques, font encore aujourd'hui l'admiration de notre siècle orgueilleux et sans patience. Dans le calice de douze fleurs variées, douze cires bleues, roses, jaunes et blanches, selon la nuance des cristaux, s'élançaient avec leur étoile de flamme et dégageaient une odeur d'aloès qui parfumait la chambre éclairée à peine.

Ce petit palais enchanté à colonnettes de cèdre était meublé de ces admirables fauteuils de frêne sculpté, sur le bois desquels chaque artiste avait laissé tomber dix ans de son génie et de sa vie. Les bras en col de guivres et d'hydres enroulés de ronces et de lierres, les pieds en racines diaprées de coquilles et de fruits sauvages, les frontons peuplés de gnomes, de salamandres aux yeux d'émail, le dossier formé de bas-reliefs, d'un fouillis inextricable, composaient un de ces ensembles qui résument à la fois le caractère et la richesse d'une époque de civilisation et d'art, le caractère, parce qu'on y voit éclater dans sa libre toute-puissance la fantaisie de l'ouvrier, la richesse, parce qu'un pareil ouvrage, n'eût-il été payé qu'avec le pain quotidien, vaudrait encore son pesant d'or.

Quant aux tapisseries, aux tableaux de Bellini, de Giorgion et du vieux Palma, tout cela disparaissait dans l'ombre moelleuse, comme si le maître du palais estimait peu ces trésors, et voulait attirer l'attention sur d'autres plus précieux.

Crillon admirait et s'étonnait de la solitude. Il s'assit dans un fauteuil, mit son épée en travers sur ces genoux, et attendît qu'une créature humaine vînt lui faire les honneurs de la maison.

En face de lui une porte s'ouvrit dans la muraille et donna passage à une femme qu'il crut reconnaître pour la belle visiteuse de la veille. Même démarche, même taille, mêmes cheveux, l'éternel masque, et cette fixité du regard qui, dans la gondole, avait si fort surpris et gêné Crillon.

Cette dame s'arrêta au seuil de la chambre sans parler ni saluer. Elle portait sur sa poitrine une large pensée attachée à sa robe de damas de soie blanc. A voir les pesants bracelets de sequins qui tombaient jusqu'au milieu de sa petite main et tordaient ensemble leurs chaînons inégaux, l'on eût dit que tout son corps, entraîné par les bras, s'affaissait ainsi sous le poids de cette masse d'or. Cependant l'émotion de l'inconnue était la seule cause qui fit pencher sa tête, et bientôt, fléchissant comme si elle eût été saisie de vertige, elle fut forcée, pour se retenir, d'accrocher ses doigts pâles aux sculptures d'un cadre qui se rencontra, sous sa main.

Crillon courut à elle et s'agenouilla en discret chevalier.

Elle, sans quitter sa pose mélancolique et rêveuse:

—Vous parlez espagnol, je le sais, dit-elle avec une voix d'une vibration sonore; eh bien, nous parlerons espagnol. Levez-vous et écoutez-moi.

Crillon obéit et resta en face d'elle, penché pour aspirer ses paroles et son souffle.

-Ainsi, continua l'inconnue, vous êtes libre puisque vous êtes venu.

Crillon s'inclina.

—Cet anneau, dit-il, est mon cachet, qui vient de ma mère.

—J'ai bien fait alors de ne pas vous le prendre hier pour le jeter dans le canal comme j'en avais l'envie.

—Assurément, madame, cela m'eût fort attristé.

—En sorte que si je vous le demandais….

—Je serais forcé de vous le refuser, madame.

—Il vient bien de votre mère?

—Madame, Crillon ne dit jamais un mensonge et ne répète jamais une vérité.

—C'est vrai, Crillon est Crillon.

Elle garda le silence, et, plus hardie, sa dirigea vers un des coussins où elle prit place en faisant signe au chevalier de s'asseoir en face d'elle.

—Puisque vous ne mentez jamais, reprit-elle enfin, dites si vous m'aimez?

—Presque, madame; je dirais tout à fait si je connaissais votre visage.

—Oh! mon visage … est donc indispensable pour faire naître l'amour? Moi, je connais une personne qui s'est éprise d'amour pour quelqu'un sur sa seule réputation … et il me sembla que le souffle, le contact d'une femme ou d'un homme qui aime devraient suffire à opérer la réciprocité de l'amour.

—Assurément, balbutia Crillon. Toutefois, l'aspect d'un beau visage est bien puissant.

—Pourquoi donc alors certaines femmes laides sont-elles aimées?

Crillon frémit.

—D'ailleurs, continua l'inconnue, la beauté est idéale. Belle pour d'autres, on peut paraître laide à celui précisement qu'on voudrait toucher.

—Il est vrai, soupira le héros de plus en plus tremblant.

—Tenez, dit vivement la Vénitienne en se levant pour montrer à Crillon une toile magnifique de Giorgion, où Diane se voyait au milieu des nymphes, dans le bain après la chasse. Voici plusieurs beautés, les trouvez-vous telles?

—Admirables, madame.

—Et ces madones de Jean Bellini, pour être moins voluptueusement profanes, les aimez-vous aussi?

—Ce sont des beautés achevées.

—Une Suzanne de Palma, qu'en dites-vous?

En disant ces mots elle levait un flambeau pour éclairer les tableaux à Crillon. Cette pose forcée dessinait sous son bras une taille pareille a celle des Nymphes, et comme, pour se hausser, elle avait dû poser le pied sur une escabelle de cuir de senteur, son pied fin et cambré, une cheville d'enfant, une jambe ronde, le galbe élégant et riche de tout le corps qui repoussait les plis du damas, prouvèrent à Crillon que cette femme n'avait pas besoin de la beauté du visage pour être belle et exciter l'amour.

Il le pensait et le lui dit.

—Vraiment, s'écria-t-elle; que me direz-vous donc quand vous m'aurez vue?

—Ce que je disais des nymphes, des madones et de Suzanne.

—Allons donc, monsieur! murmura la Vénitienne avec un superbe dédain, ne me comparez donc plus à ces faces vernies. Tout cela est gratté, froid, mort. Je suis bien plus belle que cela: regardez!

Et d'un frôlement de ses doigts elle fit voler son masque. Crillon poussa un cri de profonde admiration.

En effet, rien de si parfaitement beau ne s'était offert à ses yeux; et il avait vu les Romaines et les Polonaises.

Sous des sourcils noirs dessinés comme deux arcs irréprochables brillaient les yeux dilatés et chatoyants de cette femme. Le regard était brûlant comme un fer rouge. Quand ce regard parlait, tout le reste de la physionomie se transfigurait: l'ange devenait archange. Elle avait le teint d'une pâleur mate, des lèvres d'un carmin si frais qu'il paraissait violent, le nez de la Niobé, des dents d'un million par perle, la tête d'Aspasie sur le corps de Vénus, et dix-huit ans,

—Je vous aime! s'écria le Français ébloui, éperdu, à genoux.

—Et moi donc! répondit la Vénitienne, qui, en le relevant, chancela dans ses bras.

Les cires consumées coulaient en larges nappes sur les plaques de cristal; une pâle clarté, celle de l'aube, bleuissait les ténèbres. Crillon ouvrit des yeux appesantis, et chercha vainement la Vénitienne à ses côtés.

Elle reparut bientôt, éblouissante de joie et de parure, vint à Crillon, qui déjà lui reprochait son absence si courte, et d'une voix plus caressante encore que son sourire:

—Désormais, dit-elle, nous ne nous quitterons plus. C'est pour la vie.

—Pour la vie, répéta Crillon enivré.

La Vénitienne lui saisit la main droite, baisa la bague et dit:

-A nous deux, maintenant, cette bague de votre mère.

-Pourquoi? demanda Crillon.

—Parce que maintenant nous partagerons tout: ceci d'abord.

Elle lui montrait un coffret dont sa main adroite fit jouer le ressort, et qui contenait des poignés de joyaux et de pierreries qu'eussent enviées des reines.

—Mais … objecta Crillon.

—Et ceci ensuite, continua la Vénitienne, avec une joie d'enfant; regardez.

Une caisse de fer, longue de trois pieds, profonde de deux, et pleine de sequins d'or.

Le chevalier pensa qu'il continuait son rêve.

—Et maintenant que vous connaissez la dot et que vous connaissez la femme, votre bras, Crillon.

Elle lui prit le bras avec une douce autorité.

—Où me conduit le bel ange? demanda-t-il.

—Tout près, tout près.

Elle l'entraînait vers la muraille où son petit poing nerveux heurta vivement un bouton d'acier.

La porte s'ouvrit; elle donnait sur un long couloir sombre, au bout duquel on voyait dans des flots de lumière resplendir les colonnes de marbre et la mosaïque d'or d'une église. L'autel était orné, le prêtre agenouillé et deux assistants attendaient en s'appuyant sur la balustrade.

—Qu'est ceci? s'écria le chevalier.

—Une belle église, des plus belles et des plus antiques.

—Mais je ne comprends pas.

—Vous allez comprendre, seigneur. Je suis patricienne, riche, et je vous aime. Vous allez savoir mon nom. Vous connaissez ma fortune, je vous ai prouvé mon amour. Ma famille veut m'imposer un mariage pour lequel je me sens de l'horreur. Si je choisis monsieur de Crillon, ai-je pensé, ma famille n'aura plus rien à dire; et, au besoin, mon préféré saura faire respecter mon choix. Vous aurez eu peut-être mauvaise opinion de la jeune fille qui semblait accepter un amant; rassurez-vous: c'est un époux que j'ai pris. Venez, Crillon, le prêtre nous attend à l'autel.

Si la foudre eût fait voler en morceaux le lambris de chêne, si la maison fût disparue sous le jet d'une mine, si la sublime beauté de la Vénitienne eût fait place à Méduse, Crillon n'eût pas éprouvé ce qu'il éprouva en ce moment. Il vacilla comme étourdi du coup, et sa main se glaça dans celle de la jeune fille.

Cette brusque proposition, ces préparatifs, lui parurent un guet-apens dirigé contre son honneur. Toute la beauté de la jeune femme, son abandon délirant, ce mélange inconcevable de virginale innocence et d'audace vicieuse, cette richesse splendide, cette féerique retraite, n'étaient-ce pas autant de pièges du démon pour lui voler son âme et le damner à jamais, en lui faisant violer ses voeux?

Dans le trouble qui s'empara de lui, Crillon se figura qu'en gagnant une minute, il verrait se confondre et disparaître en fumée toutes ces sorcelleries, tout cet attirail infernal des tentations de Satan. La belle femme se changerait en couleuvre, les sequins en feuilles desséchées, les lumières en flammes sépulcrales. Au doux bruit des baisers d'amour succéderait le rire strident du mauvais ange qui triomphe, et Crillon demeurerait seul, écrasé, dans une effrayante solitude. Mais, du moins, il aurait, comme sur le champ de bataille, combattu jusqu'à la mort.

Comment exprimer à cette femme une seule des pensées qui se heurtaient dans son cerveau? Il la regarda fixement et se tut.

Elle, au contraire, le crut ivre de son bonheur.

L'idée ne pouvait pas venir à cette étrange créature que son patriciat, sa richesse, sa beauté, son amour, la rendissent à ce point fabuleuse et incompréhensible qu'un amant la repoussât épouvanté de son triomphe.

Elle se croyait dans son noble coeur d'autant plus assurée d'avoir conquis Crillon, qu'elle s'était, sans réserve aucune de sa vie et de son honneur, livrée au plus hardi, au plus généreux chevalier du monde. S'il hésitait, ce devait être par délicatesse et magnanimité.

—Il faut l'encourager par de bonnes paroles, pensa la Vénitienne. Et, s'armant de son irrésistible sourire

—Allons, il le faut; il faut subir votre femme, malgré sa laideur et son obscure pauvreté.

—Impossible! s'écria-t-il la sueur au front, devant ce nouvel assaut du tentateur.

~ Impossible! pourquoi?

—Je suis chevalier de Malte.

—Vous l'étiez au berceau. Ce sont des voeux absurdes, et le saint-père, qui n'a rien a refuser au héros de Lépante, vous en relèvera quand nous voudrons.

—Madame, balbutia Crillon, qui avait pris sa résolution, ces voeux qu'on prononça pour moi, enfant au berceau, ainsi que vous venez de le dire, je les ai répétés à vingt ans, homme, et sachant ce que je faisais.

La Vénitienne pâlit comme une morte et reculant, les sourcils froncés.

—Vous ne m'acceptez pas?… murmura-t-elle d'une voix déchirante…
Vous me repoussez!

—Dieu m'est témoin….

—Oui ou non … monsieur! s'écria la jeune fille, qui sentit l'orgueil de son sang patricien lui monter tumultueusement au front.

Crillon baissa la tête, le coeur navré.

—On vous dit brave, prouvez-le donc, dit-elle avec ironie, oui, ou non; c'est facile à dire, ce me semble.

—Eh bien … articula le chevalier en serrant les poings, jusqu'à les déchirer de ses ongles … Non!…

Le visage de la jeune fille prit une effrayante expression de désespoir. Pas un cri, pas un soupir ne s'exhala de sa poitrine. Son oeil chargé d'éclairs, sa lèvre frémissante, éloquents interprètes de ce qui se passait dans cette âme, prononcèrent la muette imprécation sous laquelle Crillon se courba anéanti.

Elle passa devant lui lentement comme un spectre, et laissa tomber une à une sur la tête du chevalier ces sanglantes paroles:

—Crillon, vous n'étiez pas libre. Vous avez trompé lâchement une femme. Vous n'êtes plus Crillon!

Lorsqu'il releva la tête pour essayer de se justifier, il se trouva seul dans l'appartement. Il courut au vestibule, croyant avoir entendu marcher de ce côté. Il ouvrit même la porte et regarda dans le jardin.

Rien. La porte se referma au moment où il cherchait à rentrer.

La porte extérieure, au contraire, était béante devant lui.

Crillon tomba sur un banc de pierre. Sa tête en feu roulait mille vagues projets, mille pensées contradictoires.

Irait-il se jeter aux pieds de cette femme offensée? N'était-ce pas un crime de refuser la réparation après l'offense?

N'était-ce pas sa bonne étoile, au contraire, qui le sauvait d'un piège où peut-être il eût péri honneur et bonheur.

Il fut tiré de sa rêverie par une rauque exclamation. Le barcarol à son poste l'appelait et lui montrait le jour naissant.

Crillon obéit, se jeta dans la gondole, insensible désormais à ce spectacle splendide d'un lever du soleil par delà les grèves du Lido.

Venise dormait encore tout entière quand la barque aborda au palais
Foscari et déposa son passager sur l'escalier de marbre.

Crillon glissa sa bourse pleine d'or dans la main du gondolier.

Celui-ci, avec un froid dédain impossible à décrire, étendit le bras, et la bourse alla tomber dans le milieu du canal. Le barcarol poussa au large, et, se courbant sur son aviron, disparut en vingt secondes dans l'étroit et sombre Rio del Duca.

A partir de ce moment, ce ne fut plus du regret ni du repentir, ce fut du remords et du désespoir qui dévora le coeur du chevalier. Il était amoureux, idolâtre, fou, de cette belle et noble femme; pour la revoir, il eût donné sa vie, il eût donné sa vie éternelle pour retrouver l'beure à jamais envolée de cet amour tel, qu'il était assuré de n'en plus trouver en ce monde.

Il courut Venise, il courut les îles voisines sans retrouver ni la gondole ni la petite porte mystérieuse. Il sema l'or, les espions, et pour tout résultat n'obtint pas même le coup de stylet qu'il espérait et invoquait sans cesse.

A la cour du doge, aux promenades, aux assemblées, aux fêtes, il épiait, dévorait tous les visages. Jamais il ne retrouva l'inconnue, et lorsqu'il la voulut dépeindre pour aider à ses recherches, les mieux informés lui répondirent qu'assurément une telle perfection n'existait pas et qu'il avait rêvé.

Huit jours après, Henri III quitta Venise, rappelé en France, sans avoir pu assister aux fiançailles du fils du doge, que la république voulait marier à une de ses riches héritières, lorsqu'il aurait, disait-on, atteint sa majorité.

Crillon suivit son maître; le corps retourna en France, mais le coeur et l'âme étaient restés à Venise, dans cette maison perdue sous les althéas et les grenadiers en fleur.

Telle fut cette poétique aventure, à laquelle, vingt ans plus tard, le brave Crillon, le front caché dans ses mains, rêvait, et son généreux sang bouillonnait encore.

La lettre que lui avait remise le jeune homme ne contenait que ces mots:

« Je fais connaître mon fils Espérance à M. de Crillon, afin que le hasard ne les oppose jamais l'un à l'autre les armes à la main. Il est né le 20 avril 1575.

« De Venise, au lit de la mort. »

Voilà pourquoi la plaie s'était rouverte au coeur du héros; voilà pourquoi il tressaillait en regardant Espérance.

VII

CE QU'ON APPREND EN VOYAGEANT

Pontis faisait à son sauveur de sincères protestations, lorsque
Crillon rappela près de lui Espérance.

Au coup d'oeil bienveillant et attendri que le colonel des gardes attacha sur lui, le fils de la Vénitienne sentit que les méditations lui avaient été favorables.

—Eh bien! monsieur, dit-il en s'approchant avec son air engageant et poli, avez-vous découvert qu'il soit nécessaire de me faire pendre comme maître la Ramée tout à l'heure?

—Oh! si l'on cherchait un peu, répliqua Crillon en souriant, on trouverait bien certaines peccadilles.

Et il passa son bras sous celui du jeune homme, heureux et surpris de cette douce familiarité.

—Mais, continua Crillon, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous courez les aventures, mon jeune maître, et fort imprudemment, ce me semble. Comment, en temps de guerre, un cavalier de votre mine et de votre qualité se risque-t-il à arpenter le grand chemin, seul, avec un cheval et un portemanteau, qui tenteraient tant de gens désoeuvrés?

—C'est que, monsieur, répliqua Espérance, pour aller où je vais, je ne puis prendre de valet ni d'escorte. Il ne manquerait plus que d'emmener des trompettes, et de faire sonner fanfares.

Crillon l'interrompit.

—Vous ne prendrez point mal mes questions, dit-il. On vous a recommandé à moi, et je me crois autorisé, vous sachant orphelin, seul, à vous offrir mes conseils, sinon ma protection.

—Monsieur, c'est trop de bontés, et soyez assuré que conseils et protection me sont bien précieux de votre part.

—A la bonne heure. Je continue donc: nous avons un rendez-vous et nous y allons?

—Oui, monsieur.

—Vers Saint-Denis, près d'Ormesson.

—A Ormesson même.

—Et cela ne peut se remettre?

—Oh! monsieur, jamais….

Crillon se retournant vers son quartier:

—Un cheval, dit-il.

Puis à Espérance:

—Je veux vous accompagner un bout de chemin; justement j'ai affaire de ce côté. Est-ce que je vous gêne?

—Le pouvez-vous croire, monsieur? Mais quoi! m'accompagner, vous, un si grand personnage?

—Vous craignez que je ne traîne avec moi tout un cortège. Non, rassurez-vous, nous voyagerons côte à côte, comme deux reîtres.

—Mais, monsieur, c'est moi qui, à mon tour, ne vous laisserai pas seul par les chemins. S'il vous arrivait malheur…

—Il y a trêve; et puis, pour ceux, qui ne me connaîtront point, je vaux mon homme. Pour les autres, mon nom vaut une troupe! D'ailleurs, je n'irai pas absolument seul. Holà, cadet!

Il appelait Pontis, qui se hâta d'accourir,

—As-tu un cheval? dit-il.

—Moi, monsieur! si j'en avais un, je l'eusse déjà mangé.

—C'est vrai; fais t'en donner un à mon écurie, tu m'accompagnes.

—Merci, mon colonel.

—Et j'accompagne M. Espérance.

—Sambioux! quelle joie! s'écria le Dauphinois transporté, qui courut à l'écurie comme s'il y devait trouver une fortune.

Dix minutes après tout était préparé. Espérance voulut tenir l'étrier à Crillon, mais celui-ci avant de monter fut arrêté par une réflexion.

—Nous oublions quelque chose, dit-il.

Et, faisant signe au jeune homme de le suivre, il alla trouver Rosny qui continuait sa promenade au bord de la rivière.

Le seigneur huguenot travaillait, comme toujours, faisant des plans ou prenant des notes.

Il vit du coin de l'oeil Crillon descendre de son côté, mais il feignit de ne pas le voir. Il avait encore sur le coeur la rebuffade du matin.

Mais Crillon allait droit au but; il lui barra la route, et, la bouche souriante, l'oeil sincèrement affectueux:

—Monsieur de Rosny, dit-il en lui prenant la main, je m'en vais faire un tour du côté de Saint-Germain, où j'ai reçu avis d'aller trouver le roi notre maître pour quelque affaire de conséquence, confidentiellement, ceci. J'emmène avec moi ce jeune voyageur et le Dauphinois, vous savez, l'échappé de la corde. Je vous prie, monsieur de Rosny, de donner ici votre coup d'oeil incomparable, de traiter les choses en maître, et de me regarder comme votre serviteur.

Rosny ne tint pas devant cette généreuse expansion; il embrassa cordialement Crillon qui, profitant de la bonne veine, fit signe à Espérance d'approcher, le prit par la main et ajouta:

—J'ai voulu vous présenter moi-même ce jeune homme, qui m'est recommandé par sa famille. C'est un aimable compagnon, n'est-ce pas, monsieur? et vous me rendrez sensiblement votre obligé en lui accordant vos bonnes grâces.

Rosny allait répondre.

Crillon s'adressant à Espérance:

—Et vous, notre ami, dit-il, regardez bien ce seigneur qui sera fort grand parmi nous, car il s'y prend jeune.

Rosny rougit de plaisir.

—J'aurai beau faire, répliqua-t-il, je ne vous égalerai jamais.

—Il y a plus d'une gloire, monsieur de Rosny; notre roi est le seul qui les ait toutes. Ainsi je compte pour Espérance, que voici, sur vos bonnes grâces.

—Que veut-il? demanda Rosny.

—Rien, monsieur, que votre estime, dit le jeune homme.

—Gagnez-la, répondit le huguenot en homme de Plutarque.

—J'y tâcherai, monsieur.

—Soit; mais pour qu'on vous y aide, que voulez-vous?

Crillon, avec un rire joyeux:

—C'est plutôt lui, dit-il, qui nous offrirait quelque chose. Savez-vous que le compagnon est seigneur comme Zamet, non pas de dix-sept cent mille écus, mais de vingt-quatre mille par chaque année!

—Vingt-quatre mille écus de rente! s'écria Rosny d'un ton qui annonçait le commencement de cette estime réclamée l'instant d'avant par Espérance.

—Tout autant.

—Si le roi les avait! soupira Rosny.

—Monsieur, dit vivement le jeune homme, je suis tout à la disposition de Sa Majesté.

—A la bonne heure, à la bonne heure, vous êtes un brave cavalier, s'écria Rosny en serrant la main d'Espérance.

—Voilà qu'il l'estime tout a fait, pensa Crillon avec un sourire plein de finesse.

Ils prirent congé, et quand ils furent un peu éloignés:

—Vous auriez là une bonne connaissance si je venais à vous manquer, dit Crillon d'une voix pénétrée, dont Espérance ne put comprendre tout le sentiment et la portée. Mais à cheval et en route.

Le colonel partit entouré de ses gardes qui, l'adorant comme un père, le suivirent pendant quelques cent pas avec des protestations et des voeux pour son prompt retour.

Pontis, fier d'avoir été choisi, se prélassait sur le grand cheval du colonel. Il laissa prendre l'avance à ses compagnons, et les suivit au petit pas hors de la portée de la voix, comme un discret et délicat serviteur.

Le temps était magnifique, et la campagne, protégée par la trêve, épanouissait de jaunes moissons sur lesquelles se jouait le soleil. Les chevaux hennissaient de plaisir à chaque souffle de la brise tiède qui leur apportait l'arôme des foins frais et des pailles odorantes.

Lorsque Crillon eut respiré quelque temps en silence ce bon air de la paix, si doux aux braves soldats, il se rapprocha d'Espérance et lui dit:

—Encore une fois, je vous trouve imprudent de voyager seul et sans cuirasse ni salade quand vous êtes porteur de deux mille écus pour le moins.

—Moi? monsieur, deux mille écus! je n'ai pas cent vingt pistoles.

—Alors, vous n'avez donc pas reçu votre pension ce mois-ci?

—Ce mois-ci et tous les autres, mais….

—Ah! vous dissipez tant d'argent!

—Ce n'est pas pour moi, au moins, n'allez pas le croire, dit vivement
Espérance.

—Pour qui donc, alors?

Espérance ouvrit son justaucorps et en tira une petite boîte de cuir, d'une forme plate et longue.

—Un écrin!…

Espérance desserra les crochets pour faire voir le contenu à Crillon.

—Des pendants d'oreille … Oh! oh! les beaux diamants!

—Mes oreilles n'en seraient pas dignes, n'est-ce pas? dit le jeune homme.

—Il faut de bien jolies oreilles pour mériter de pareils diamants, murmura Crillon. Ah! mon pauvre ami, si Rosny vous voyait avec cette boîte, son estime baisserait singulièrement!

—A défaut de son estime, je me contenterai, pour cette fois, d'une autre….

Crillon secoua la tête.

—Oh! ne la dépréciez pas, monsieur, dit Espérance avec enjouement, elle vaut son prix.

—Vous en savez plus que moi à cet égard, probablement; mais, à ne considérer que les pendants d'oreille, je trouve la conquête d'un prix considérable. Vous avez payé cela au moins deux cents pistoles.

—Quatre mille livres.

—A un juif?

—De Rouen. Je n'avais pas le choix. En guerre, les diamants se cachent.

—Et il vous en fallait absolument.

—A tout prix.

—Peste! votre inestimable est bien exigeante.

—Ce n'est pas elle précisément.

—Qui donc, alors?

—Elle a une mère, monsieur.

Crillon, avec un mouvement qui fit rire Espérance:

—Une honnête mère, s'écria-t-il, qui prie mademoiselle sa fille d'avoir besoin de quatre cents pistoles de diamants. Harnibieu!… la jolie drôlesse de mère. Vous êtes dans la nasse.

—Là, là, monsieur, dit Espérance avec le même enjouement, comme vous arrangez cela! vous avez l'imagination trop vive. Eh non, ce n'est pas la mère qui exige les diamants.

—Vous venez de le dire.

—J'ai dit: elle a une mère. Cela signifie que la mère est une si grande dame….

—Que pour ne pas l'humilier dans la personne de sa fille, vous donnez à celle-ci des pendants de quatre cents pistoles.

—C'est un peu cela.

—Voilà d'impudentes pécores, et vous êtes un grand niais, mon cher protégé.

—Vous changeriez de langage si vous connaissiez Henriette.

—Elle n'est pas fille d'empereur, harnibieu!

—Elle pourrait être fille de roi!

—Plaît-il?

—J'ai dit de roi, et si elle ne l'est pas, son frère a cet honneur.

—Ah çà, quels contes me faites-vous: est-ce que nous avons des fils de roi autres que notre roi?

—Mais oui, monsieur, dit Espérance avec une douce opiniâtreté.

—Harnibieu! s'écria Crillon en se frappant le front d'un coup si brusque que le cheval en fit un écart. Ah! malheureux que nous sommes … oui… c'est cela!…

—Vous auriez deviné?

—Plaise à Dieu que non. En fait de lignée royale, vous n'entendez pas me citer le comte d'Auvergne, par hasard?

—N'est-il pas fils de Charles IX et de….

—Quoi! c'est bien de lui que vous voulez parler?

—Mais oui, monsieur.

—Et, alors, cette mère, cette grande dame, cette merveille à diamants, c'est Marie Touchet….

—Eh bien?…

—Maintenant dame de Balzac d'Entragues.

—Sans doute.

—Et de sa fille, mademoiselle Henriette.

—Un chef-d'oeuvre de beauté.

—Pauvre garçon!

Crillon après cette exclamation laissa choir sa tête sur sa poitrine.

—Mon Dieu, dit Espérance, vous m'épouvantez. Je vous vois consterné comme si j'étais tombé dans les griffes d'une goule.

Crillon ne répondit pas.

—S'il y a là quelque cbose qui intéresse l'honneur, dit Espérance, soyez assez bon pour m'en instruire. Tout amoureux que je sois, je saurai prendre des mesures.

—Comment vous dire ma pensée sans calomnier des femmes, répondit lentement Crillon, ou du moins sans avoir l'air de calomnier. Or, c'est un métier révoltant pour moi, j'aime mieux me taire.

—Mais enfin, monsieur, dit Espérance, madame Touchet a pu être aimée de Charles IX, sans qu'un déshonneur infranchissable la sépare à jamais des honnêtes gens. Monsieur le comte d'Auvergne, fils du roi Charles IX, n'est sans doute pas un prince légitime, mais il est né prince, quoique bâtard, et je ne sais pas trop si j'aurais bonne grâce à faire le dégoûté en pareille circonstance. Il y a au bas de la lettre de ma mère certain espace blanc, certain anonyme qui me dispose très-fort à l'indulgence chrétienne envers les enfants illégitimes.

Crillon rougit, et sa conscience acheva de donner raison au jeune homme. Espérance reprit:

—Pour en revenir à monsieur le comte d'Auvergne, qui m'est parfaitement inconnu, du reste, sa part est encore très-honorable. Il a été élevé dans le cabinet même du feu roi Henri III, et n'est pas mal traité du roi actuel. D'ailleurs, je ne le fréquente pas, moi. C'est à la fille que j'adresse ma cour et non à la mère.

Crillon continua à secouer la tête.

—Le poing y a passé, dit-il; le bras entier, puis tout le corps y passeront. Ces Entragues ne sont pas des gens comme les autres; ce qu'ils tiennent, ils le tiennent bien. Et voyez, vous en êtes déjà aux présents de noces … Harnibieu! vous épouseriez une Entragues, vous!…

—Pourquoi non? dit Espérance, frappé du ton de volonté presque colère avec lequel Crillon, un étranger, venait de lui parler de ses affaires de coeur.

—Voici mes raisons, mon ami: d'abord vous avez annoncé quelques bonnes dispositions pour le parti du roi, qui est le mien, cela vous est recommandé, je crois, par madame votre mère….

—Oui, monsieur, et je ne pense pas y contrevenir.

—Plus que vous ne croyez. La maison d'Entragues est ligueuse, ligueuse enragée. Pour faire votre cour à la fille, comme vous dites, il est impossible que vous demeuriez bon serviteur du roi; impossible que vous ne complotiez pas un peu avec ses ennemis.

—Jamais cela n'est arrivé; l'occasion même ne s'en est pas offerte. Henriette m'a bien parlé quelquefois d'un petit hobereau de leurs amis qui est un ligueur fanatique, ce la Ramée, vous savez, à qui vous offriez une corde tantôt. Mais les confidences qu'elle m'a faites sur ce drôle m'ont aidé à servir le roi, puisqu'en rappelant à ce la Ramée ses prouesses derrières les haies, prouesses qu'il ne croyait pas plus connues que lui-même, je l'ai forcé à lâcher le pauvre Pontis, dont il demandait la punition. Il est donc bon à quelque chose d'avoir sa maîtresse dans le camp ennemi, et pour achever de vous rassurer, mon noble protecteur, je vous proteste qu'Henriette et moi, quand nous sommes seuls, nous ne parlons jamais politique.

—Cela viendra. Si vous épousez la fille, il vous faudra bien entendre politiquer la mère. Or, la dame, la noble dame, comme vous dites, n'admet pas d'autre roi en France que Charles IX. Il a beau être mort: pour elle il n'en est pas moins le roi, attendu qu'il a été son roi. Tout au plus consentira-t-elle à couronner monsieur son fils, et encore! Je ne vous parle pas du père Entragues; oh! celui-là est un type tellement curieux d'ambition, d'avarice, de vile admiration pour sa femme, que je conçois, par amour de l'art, que vous vous rapprochiez de la fille pour mieux étudier le père. Rapprochez-vous donc: mais, harnibieu! n'épousez pas!

Espérance se mit à rire.

—Je ne le connais pas plus que sa femme, dit-il; tous ces gens-là, de si près qu'ils touchent à ma maîtresse, je ne les ai jamais vus.

—Comment est-ce possible?

—Voici … Vous savez que j'habitais un petit domaine loué par le seigneur Spaletta, mon gouverneur. Environ à une lieue est la maison d'une vieille tante des Entragues, fort avare. Quelquefois, en chassant, je forçais un lièvre ou je volais une pie sur la lisière de ses terres. Si la pièce tuée me paraissait d'une provenance équivoque, je l'envoyais à la vieille dame. Un jour, il y a sept mois environ, j'avais porté des perdrix rouges chez elle, quand je vis à table une jeune fille d'une éblouissante beauté. C'était sa nièce Henriette de Balzac d'Entragues, que ses parents envoyaient là pour lui épargner les dangers de l'assaut qu'alors le roi préparait à la ville de Paris.

—Eh! interrompit Crillon avec colère, c'est absurde; il n'y avait pas de dangers à courir si nous eussions pris Paris. Le roi force les villes, mais non les filles!

—Enfin, on le disait, continua Espérance, et, je l'avoue, en voyant cette admirable fraîcheur, cette fleur si vivante, si vigoureuse, je me pris à approuver M. d'Entragues de ne point l'exposer au feu d'un siège et aux admirations flétrissantes des officiers ou des lansquenets.

—Oui, vous avez approuvé Entragues d'envoyer sa fille à point nommé pour vous distraire. Eh bien, tenez, dit encore Crillon à qui démangeait la langue, la belle Henriette était envoyée là pour surveiller l'héritage de la tante et l'empêcher de tomber trop mûr en des mains prêtes à le cueillir.

—Je ne dis pas non, car, la tante morte, et l'héritage cueilli, comme vous dites, Henriette a été rappelée sur-le-champ par ses parents.

—Vous voyez bien! continuez.

—Le fait est que, comme je vous l'ai dit, je ne puis me décider jamais à chercher le côté honteux des faits et gestes de l'humanité. Donc, je vis Henriette, elle rougit en me voyant, elle admira mes perdrix comme si elles eussent été des faisans, et quelque chose m'avertit dès cette entrevue que le temps allait passer pour nous plus agréablement et plus vite.

Crillon frisa désespérément sa moustache.

—D'abord, reprit Espérance, nous nous vîmes à la chapelle, puis, de ma fenêtre à la sienne.

—Vous me disiez que vous habitiez à une lieue.

—Sans doute…

—Et vous vous voyiez d'une lieue?… ô jeunesse!

—Elle a de fiers yeux noirs, allez!…

—Et vous de fiers yeux bleus! dit Crillon avec une tendre complaisance. Après?

—Après … c'était en automne, vers la fin, il faisait bon pour la promenade, et elle sortait sur un petit cheval, et courait tout à travers les bois jaunissants…

—Surtout les jours où vous chassiez?

—Mon Dieu, oui.

—Eh bien, que faisait le gouverneur, et que disait la tante?

—Spaletta avait souvent la goutte, et la tante n'était plus d'âge à courir à cheval. Cependant Spaletta grondait bien plus que la tante.

—Brave tante! comme elle est bien de la famille, hein? Donc, Spaletta gagnait un peu l'argent de votre mère; il vous gênait?

—Oui, mais à partir du jour où vint la lettre que je vous ai montrée,
Spaletta disparut, vous savez

—Harnibieu!… je me rappelle … il disparut, et alors vous ne fûtes plus gêné.

—Plus du tout, dit naïvement Espérance.

Crillon s'arracha une poignée de barbe, et poussa un soupir bien plus éloquent que dix harnibieu.

Le silence régna quelques moments entre les deux interlocuteurs.

VIII

MAUVAISE RENCONTRE

Crillon revint le premier à la charge.

—Ainsi vous aimez Mlle Henriette d'Entragues, dit-il?

—Mais oui.

—Passionnément? Vous en êtes fou?

—Elle me tient au coeur, et les racines sont longues.

—Quant à elle, elle vous aime aussi?

—Je le crois.

—Essayez donc de me dire que vous en êtes sûr.

—Je vois, dit Espérance plus patiemment et plus gaiement que Crillon n'eût dû s'y attendre, que, pareil à saint Thomas, vous ne me croirez qu'après avoir touché mon côté. Touchez-le, du côté du coeur.

—Qu'est-ce encore? un autre écrin?

—Non, un billet.

—Tiens, elle écrit. C'est plus honnête que je n'aurais cru.

—Vous avez une triste opinion des femmes, cher seigneur.

—De celles qui s'appellent Entragues! dit Crillon impétueusement, non des autres. Mais que dit ce billet?

« Cher Espérance, tu sais où me trouver; tu n'as oublié ni le jour ni l'heure fixés par ton Henriette qui t'aime. Viens. Sois prudent!»

—Il y a: Ton Henriette? grommela Crillon.

—En toutes lettres. Tenez!

—Ni date, ni point de départ. Elle aussi est prudente: c'est la vertu des Touchet.

—Écoutez donc, une jeune fille peut craindre de se compromettre.

—Lâcheté, c'est le vice des Entragues.

—Vraiment, monsieur, répondit Espérance d'un ton sec, vous manquez d'indulgence.

—Je vois, mon ami, qu'il faut tout vous dire, interrompit le chevalier; c'est une tâche pénible que celle du froid vieillard qui dénoue le bandeau de l'amour. Ordinairement ce vieillard s'appelle le Temps, et je joue ici son rôle. Mais n'importe; au risque de vous déplaire, je m'expliquerai. D'ailleurs, c'est un peu pour cela que je vous ai accompagné.

—Je brûle de m'instruire, dit Espérance avec une ironie sans fiel. Voyons les crimes de Mlle Henriette. Il faut qu'ils vaillent la peine d'être racontés, pour que le brave Crillon daigne s'en faire l'historien.

—D'abord, mon jeune ami, venons aux prises: tout à l'heure nous courrons la bague, si vous voulez. Dans l'énumération de votre famille d'Entragues, vous avez cité le père, la mère, le frère et une soeur?

—Oui, monsieur.

—Vous avez oublié quelqu'un, je crois?

—Qui donc?

—Une seconde fille de Mme d'Entragues, la propre soeur de Mlle
Henriette.

—Celle-là ne compte pas. Nul n'en parle. Voilà pourquoi je ne vous en ai pas parlé.

—Ah! Nul n'en parle, dit Crillon avec un étrange sourire, pas même
Mlle Henriette?

—Non. A peine Henriette m'en a-t-elle touché quelques mots vaguement.

—Mlle Henriette avait peut-être ses raisons pour se taire. Mais, tout le monde ne s'appelle pas d'Entragues, et je vous prie de croire que tout le monde a terriblement parlé.

Crillon comptait avoir porté un rude coup à Espérance. Celui-ci ne chancela pas sur ses arçons. Souriant d'un air de finesse:

—Je sais ce que vous voulez dire, répliqua-t-il.

—Vous connaissez l'histoire?

—Oui.

—Scandaleuse?

—Le mot est peut-être bien gros, mais enfin il y a une histoire et je la sais.

—Voulez-vous me faire la grâce de me la conter comme vous la savez.

—Je suis en mesure de vous la dire telle qu'elle est, dit Espérance. M. d'Entragues avait pour page un jeune gentilhomme huguenot qui s'est oublié jusqu'à faire une déclaration d'amour à Mlle Marie d'Entragues, et on l'a chassé.

—Une déclaration! s'écria le chevalier; tout cela!

—N'est-ce pas assez? La fin de l'histoire est plus grave et vous satisfera probablement davantage. C'est un secret, mais vous me faites l'effet de le savoir.

—Dites-moi toujours votre fin, je vous dirai mon commencement.

—Eh bien, Marie avait été légère avec ce page; elle lui avait donné une bague.

—Tiens, tiens, tiens, Marie?

—Et le page, une fois sorti de chez M. d'Entragues, s'en est vanté.

—Voyez-vous cela … Alors?…

—Alors comme il fallait arrêter le tort que cette vanterie pouvait causer à l'honneur de la maison, Mme d'Entragues a pris à part un gentilhomme, fils d'un ami de la famille, et l'a prié d'appeler en duel ce page qui était devenu grand et servait dans les gardes du roi Henri IV; vous devez bien le connaître, monsieur, Urbain du Jardin.

—Harnibieu! si je le connaissais, le pauvre garçon! dit Crillon, rouge de s'être si longtemps contenu. Mais vraiment je me ronge à vous entendre ainsi débiter, comme un geai bien élevé, toutes les sornettes qu'on vous a fait siffler par cette petite couleuvre; le gentilhomme huguenot n'a pas du tout été appelé en duel: il a été assassiné.

—Je le sais, et j'allais vous le dire.

—Un bravo; pardon, Espérance, c'est ainsi qu'à Venise on appelle les meurtriers à gages, un bandit a été dépêché à ce huguenot, qui était bien le plus charmant garçon du monde, et, le lendemain de la journée d'Aumale, où le pauvre garçon avait fait en brave homme, l'assassin l'a couché par terre de trois balles tirées derrière une haie.

—Je le sais.

—C'est moi qui l'ai ramassé, dit Crillon essoufflé de rage, et j'ai soupiré comme s'il eût été mon neveu ou mon fils…

—Assurément … essaya de dire Espérance.

—Mais vous trouvez cela très-bien, poursuivit le chevalier trop lancé pour s'arrêter facilement, c'est loyal, c'est permis, puisque cela vient des Entragues.

—Pardon, interrompit Espérance, c'est, je le sais, un abominable meurtre; mais il ne faut pas l'attribuer aux Entragues. Henriette elle-même, quand elle m'a tout raconté, détestait et maudissait l'assassin.

—Elle a fait cet effort!… Moi, j'ai juré Dieu que je le ferais pendre, non, écarteler, si jamais je mets la main dessus.

—Eh! monsieur, vous êtes parjure; car tantôt vous l'avez eu sous votre main, et il vit encore.

—Quoi! ce brigand…

—C'est M. la Ramée, dit Espérance en riant de la fureur de Crillon.

—Harnibieu! je le flairais.

—Et moi qui l'avais reconnu quand il s'est nommé à M. de Rosny, j'avais aussi une démangeaison de le faire brancher par les gardes, mais la crainte de déplaire à Henriette m'a retenu, et je n'ai point dit ce que je savais sur son compte.

—L'infâme…

—N'est qu'un lâche vantard qui n'a pas osé s'adresser en face au huguenot, et qui a préféré voler à son cadavre la bague de Mlle Marie.

—Toujours la bague de Marie!… dit le chevalier en arrêtant son cheval et se croisant les bras. Voyons, jeune homme, continua-t-il avec un accent de compassion profonde, allez-vous m'écouter un peu maintenant? et si je vous raconte l'histoire telle qu'elle est … me croirez-vous?

—On croit toujours monsieur de Crillon, dit Espérance avec inquiétude. Mais, ajouta-t-il en reprenant peu à peu cette vivace gaieté que doublait en lui tout le charme comme toute la vigueur de ses vingt ans, quelle que soit l'histoire que vous savez, je ne m'embarrasse heureusement ni de Mme d'Entragues ni de Mlle Marie, sa fille. Que celle-ci ait donné sa bague, et peut-être mieux au huguenot; que celle-là ait expédié M. de la Ramée pour assassiner le porteur de la bague, et ensevelir un secret déshonorant avec un cadavre, c'est abominable, je l'avoue; mais, ma foi, que ces vilaines gens-là s'arrangent. Moi, j'aime Henriette, la beauté, la grâce, l'esprit, l'honnêteté, toutes les perfections de l'âme et du corps. Elle m'aime aussi; elle a seize ans, j'en ai dix-neuf, et vive la vie.

Crillon prit doucement la main d'Espérance, et, la lui serrant avec une affectueuse mélancolie.

—Enfant, dit-il, vous ne m'avez pas laissé achever la confession du huguenot.

—Il y a encore quelque chose? s'écria Espérance, en affectant une liberté d'esprit qu'il n'avait plus depuis cette interpellation de Crillon.

—Il y a le principal. Remarquez donc que depuis le commencement de notre conversation vous parlez toujours de Mlle Marie d'Entragues, tandis que moi, je dis seulement Mlle d'Entragues.

—Eh bien! où tend cette distinction un peu subtile, je l'avoue, de la part de monsieur de Crillon.

—A vous faire observer que, suivant la leçon qui vous a été apprise, vous attribuez la faute à l'une des soeurs, tandis qu'elle appartient peut-être à l'autre.

—Oh! monsieur, ce doute sur Henriette…

—Ce n'est pas un doute, je vous disais peut-être par ménagement; c'est certainement que j'eusse dû vous dire.

—Mais la preuve?

—Urbain du Jardin l'a emportée dans le tombeau. Mais ce qu'il m'a confié, je me le rappelle: le nom qu'il m'a dit, j'en suis certain; la maîtresse pour laquelle on l'a assassiné, c'est Mlle Henriette d'Entragues. Entre deux demoiselles dont l'une mérite le respect d'un honnête homme, je regrette que vous ayez précisément choisi celle qui ne le mérite pas. Du reste, mon cher Espérance, ma tâche est terminée. Je savais un secret dont la révélation eût pu vous épargner bien des ennuis futurs. J'ai révélé, vous voilà averti; je me tais. Que m'importe, à moi, Mme d'Entragues et toute la séquelle? Suis-je assez désoeuvré pour avoir besoin d'occuper mes loisirs à des commérages de vieilles femmes? Suis-je assez peu de chose en ce monde pour craindre qu'un Entragues me gêne? Allons donc! vous me faites injure. Mais, je vois que nous nous sommes tout dit. Brisons là, faites ce que vous voudrez et ne retenez de mes paroles que celle-ci: Je suis votre ami, monsieur Espérance.

—Oh! monsieur, s'écria le jeune homme, dont l'excellent coeur fut inondé de reconnaissance. N'ai-je pas à Dieu de grandes obligations! S'il me retire une illusion d'amour, au même instant il m'envoie le plus généreux, le plus puissant des protecteurs. Oui, je suis né heureux!

—Charmant enfant! murmura Crillon attendri par l'élan de cette noble nature. Comment ne pas l'adorer.

Et pour cacher l'émotion qui peut-être se fût remarquée sur son visage, le brave chevalier se tourna en disant:

—Que cette forêt de Saint-Germain est belle!

Tous deux avaient oublié leur fidèle serviteur Pontis qui, depuis
Vilaines, chevauchait sur leurs traces.

Espérance s'en souvint le premier et voulut le récompenser par quelque bonne parole; mais lorsqu'il le chercha derrière lui, il ne trouva plus rien.

—Et M. de Pontis! s'écria-t-il.

—C'est vrai, dit Crillon, le cadet manque à l'appel.

En vain cherchèrent-ils, appelèrent-ils, rien ne répondit. C'était aux derniers bouquets de la forêt de Saint-Germain. Les maisons d'Argenteuil apparaissaient dans la brume blanchâtre du soir qui commençait à envelopper la plaine.

Crillon impatienté d'attendre, voulait qu'on retournât jusqu'au carrefour afin de prévenir un bûcheron qu'ils y avaient vu et de faire ainsi donner à Pontis, s'il revenait, des renseignements exacts sur leur route. Mais Espérance objecta timidement que six heures venaient de sonner à Saint-Germain, qu'il y avait encore deux grandes heures de chemin jusqu'à Ormesson, et que le rendez-vous convenu avec Mlle Henriette était pour huit heures précises.

—Ah! ah! reprit froidement Crillon. Eh bien! n'attendons pas alors.

Puis, après une pause souvent coupée de mouvements d'impatience.

—Vous êtes décidé à aller ce soir chez les Entragues, dit le chevalier d'un ton dégagé.

—Je vous avouerai, monsieur, que j'ai des explications si sérieuses à demander à Mlle d'Entragues, que, pour arriver plus vite, je monterais sur un dragon de feu. Mais ce n'est pas chez les Entragues que je vais, oh! non! Henriette habite un pavillon sur les champs.

—Et vous avez la clé?

—Inutile. Le balcon touche à un marronnier superbe. La porte la plus commode c'est la fenêtre.

—A merveille … Eh bien! comme je ne puis aller rendre visite à toute cette mauvaise graine, j'irais bien, mais enfin cela paraîtrait singulier, ils savent que je les exècre… Enfin, non, je ne puis, dit le bon chevalier dont les angoisses qu'il cherchait si bien à cacher éclataient dans chaque mouvement, dans chaque parole, dans l'incohérence même de ses pensées.

Espérance comprit tout cela.

—Mon Dieu! dit-il, que je suis un sot et un bélître; j'ai d'un côté la parole de Crillon, de l'autre celle d'une petite….

—Dites le mot! s'écria le chevalier.

—Coquette!

—C'est faible, grommela Crillon.

—Et je balance….

—Mais non, vous ne balancez même pas, puisque vous continuez à vous rapprocher de la tanière de ces bêtes puantes. Puantes n'est pas vrai, elles ne sont que trop fardées et parfumées, les sirènes. Allons, mon pauvre Espérance, marchez, ne vous égarez pas, ni dans les ornières, ni ailleurs. Adieu … au revoir … adieu!

Il s'agitait sur son cheval de façon à inquiéter sérieusement la pauvre bête, qui connaissait la calme et ferme assiette de ce modèle des cavaliers.

—Monsieur, s'écria Espérance, ne croyez pas que je vous laisserai aller seul ainsi!

—Et pourquoi non?

—Parce que s'il m'arrive malheur à moi, ce sera bien fait, et chacun en rira, tandis que s'il fallait qu'un buisson vous égratignât, la France entière prendrait le deuil.

—Tenez, Espérance, il faut que je vous embrasse, dit le brave guerrier en se penchant vers le jeune homme, qu'il arrêta un moment sur sa poitrine gonflée. Là, je me suis contenté. Maintenant, c'est fini, allez! tous mes discours sentent le vieux podagre. Allez! un homme de vingt ans ne doit pas faire attendre une belle fille de seize. Allez, dis-je, et faites-moi grand'mère l'illustre Marie Touchet … Mais n'épousez pas, harnibieu!

Espérance se mit à rire.

—Voilà parler, dit-il, et je reconnais Crillon; mais je resterai avec vous jusqu'à ce que Pontis nous ait rejoints.

—Il s'est arrêté à quelque cabaret, l'ivrogne.

—Il aime le vin?

—C'est la manie de tous ces jeunes gens. Celui-là est une véritable éponge. Vous souvenez-vous d'avoir aperçu un petit cabaret dans le bois, à un carrefour?… Eh bien, le drôle est là. Nous avons passé devant dans la chaleur de notre conversation. Je vais l'aller tirer par la jambe sous quelque table, où il sera tombé.

—Je vous suis.

—Non, non! allez à tous les diables, c'est-à-dire à Entragues! Adieu. Tenez, voilà d'ailleurs un galop de cheval; c'est mon drôle qui revient. Il est bonne lame et mauvais comme teigne quand il a bu. Gare à ceux qui nous chercheraient noise!

—En effet, j'entends venir un cheval, dit Espérance qui brûlait de se remettre en route. Eh bien, monsieur, puisque vous me le permettez….

—Je vous l'ordonne.

—Je vais prendre un trot allongé. M'autorisez-vous à retourner vous dire les explications de Mlle Henriette?

—Harnibieu! si vous manquiez de me voir demain à Saint-Germain, où je serai, j'aurais de l'inquiétude. Venez demander de mes nouvelles et m'apporter des vôtres aux Barreaux-Verts.

—Êtes-vous bon pour moi, qui ne vous cause que des ennuis!

—J'obéis à la recommandation de votre mère, répondit Crillon qui frappa de sa houssine le cheval d'Espérance et le lança ainsi par le chemin.

Le jeune homme rendit les rênes et partit comme un trait; mais si rapide que fût sa course, si bruyante que fût la brise qui sifflait à ses oreilles, il entendit encore une fois la voix déjà éloignée de Crillon qui lui répétait:

—Harnibieu! n'épousez-pas!

Crillon regarda Espérance tant qu'il put le voir, et se retourna ensuite vers la forêt.

Le galop qu'il avait entendu retentissait toujours; il s'approchait, et le chevalier finit par apercevoir dans l'ombre quelque chose qui traversait les taillis à cent pas, écrasant, cassant et foulant avec autant de bruit qu'en eût fait une troupe.

—Ce n'est pus un cerf qui passe. C'est bien un cheval, il me semble. Que diable cet animal fait-il dans le fourré, pensa Crillon? Est-il sans maître?

Le cheval disparut laissant Crillon dans la perplexité.

—J'irai décidément, se dit-il, jusqu'au cabaret, c'est là que mon
Dauphinois a pris racine.

Tout à coup le cheval reparut, il piaffait dans les fougères avec une joie et une aisance qui n'appartiennent qu'aux êtres libres.

L'animal était d'un gris-blanc. Il se mit à grignoter des branches de chêne, tout en se rapprochant du chevalier.

—Mais c'est mon cheval, dit Crillon, c'est bien Coriolan, sans
Pontis, oh! oh! serait-il arrivé malheur au pauvre cadet?

Crillon poussa son cheval vers le quadrupède fringant et libre. Il l'appela par son nom sur des tons affectueux et impérieux tout ensemble, qui rappelèrent l'indépendante créature aux leçons de discipline qu'elle avait reçues trop souvent. Coriolan revint, l'oreille basse, en frottant ses étriers à toute branche, et accrochant sa bride à ses pieds comme une entrave.

—Pontis, ivre-mort, sera tombé, se dit Crillon; il faut le faire chercher par charité, puis, demain, je l'enverrai au cachot pour une quinzaine.

Soudain il entendit crier dans l'épaisseur du bois, et bientôt un homme en sueur, souillé de poussière, les habits en lambeaux, soufflant ou plutôt râlant à faire pitié, arriva près de Crillon, qui fut bien forcé de reconnaître son garde sous cet accoutrement de truand ou de sauvage.

—Ah! s'écria Pontis, enfin!

—Eh bien! quoi; tu as bu et tu t'es jeté par terre.

—J'ai bu, oui, et j'ai vu aussi.

—Quoi vu?

—Deux hommes à cheval, vous avez dû les voir passer?

—Non.

—C'est qu'ils ont pris la route à gauche au carrefour. C'est égal, sortons vivement du bois, je vous prie.

—Parce que?

—Parce qu'en plaine nous verrons venir leurs arquebusades.

—Les arquebusades de qui?

—Du coquin, du brigand, de la Ramée.

—La Ramée!… Il est ici?

—Il traversait la forêt tout à l'heure; du cabaret où je faisais rafraîchir votre cheval, je l'ai reconnu avec un autre de mauvaise mine. J'ai voulu les suivre et me suis coulé dans le bois; mais, pendant ce temps-là, mon cheval s'est sauvé. Que faire? courir après les deux, impossible.

—Il fallait suivre la Ramée.