—Bah!… tandis que j'hésitais entre l'homme et le cheval, l'homme avait disparu.
—Et le cheval aussi: mais où peut aller ce la Ramée?
—Sambioux! vous le demandez! Il suit M. Espérance.
—Tu crois?
—J'en suis sûr! Si vous aviez vu son dernier coup d'oeil quand il lui a dit: Vous ne perdrez pas pour attendre.
—Harnibieu! s'écria le chevalier, tu as raison, il sait peut-être où le retrouver, où l'attendre. Oui, tu as mille fois raison: je devrais aller moi-même sur ses traces. Mais le roi qui m'attend! comment faire? Ah! monte à cheval, rattrape Espérance qui s'en va vers le village d'Ormesson, par Épinay.
—Bien, colonel.
—Rattrape-le; dusses-tu crever Coriolan et toi-même.
—L'un et l'autre, colonel.
—Et préviens Espérance, ou si tu ne le rattrapes pas, veille, veille autour de la maison d'Entragues, au bout du parc, du côté d'un balcon ombragé par un marronnier.
—Fort bien.
—Et souviens-toi, ajouta Crillon en appuyant sa robuste main sur l'épaule du garde, que s'il arrive malheur à Espérance, tu me réponds….
—Je me souviendrai qu'il m'a sauvé la vie, mon colonel, dit le garde avec noblesse. Où vous retrouverai-je?
—A Saint-Germain, où je coucherai.
Pontis enfonça les éperons aux flancs du volage Coriolan, et disparut dans un tourbillon de poussière.
IX
LA MAISON D'ENTRAGUES
A cent pas du village qu'on appelle aujourd'hui Ormesson, s'élevait jadis un château dont on a fait un hameau, ou plutôt des morceaux de château. Mais à l'époque dont nous parlons, le château était bien entier, avec ses petites tours carrées montées en briques, ses fossés alimentés par des eaux claires et froides, et son parapet bâti du temps de Louis IX.
Des fenêtres du donjon, de la terrasse même, la vue s'étendait charmée sur ces collines riantes qui forment à la plaine Saint-Denis une ceinture de bois et de vignes. Le château semblait fermer au nord la plaine elle-même, et son fondateur, qui était peut-être quelque haut baron chassant la bonne aventure, pouvait surveiller à la fois les routes de Normandie et de Picardie, et s'en aller après, soit à Deuil demander l'absolution à saint Eugène, soit à Saint-Denis faire bénir son épée pour quelque croisade expiatoire.
La situation du petit château était charmante. Les terres, fertilisées par les sources généreuses qui depuis ont fait toute la fortune d'Enghien, alors inconnu, rapportent les plus beaux fruits et les plus riches fleurs de la contrée. Cinquante ans après sa fondation, le château était caché aux trois quarts sous le feuillage des peupliers et des platanes, qui, se piquant d'émulation, avaient lancé leurs têtes chevelues par delà les cimes du donjon.
Un parc plus touffu que vaste, des parterres plus vastes que soignés, un verger dont les fruits avaient eu l'honneur de figurer plus d'une fois sur des tables royales, l'eau murmurante et limpide dont l'efficacité pour les blessures avait été proclamée par Ambroise Paré, puis une distribution élégante et commode, qualités rares dans les vieux édifices, faisaient du petit domaine un bienheureux séjour fort envié des courtisans.
Le roi Charles IX, en revenant d'une chasse, était venu visiter mystérieusement ce château à vendre, et l'avait acheté pour Marie Touchet, sa maîtresse, afin que celle-ci, à l'abri de la jalousie de Catherine de Médicis, pût faire élever sans péril le second fils qu'elle venait de donner au roi, et qui pourtant était le seul enfant mâle de ce prince, puisque la mort, une mort suspecte au dire de beaucoup de gens, lui avait enlevé le premier fils de Marie Touchet, ainsi qu'une fille légitime qu'il avait eue de sa femme Elisabeth d'Autriche.
Mais Charles IX n'avait pas joui longtemps des douceurs de la paternité. Il était allé rejoindre ses aïeux à Saint-Denis, et Marie Touchet, s'étant mariée a messire François de Balzac d'Entragues, chevalier des ordres du roi et gouverneur d'Orléans, apporta son fils et son château en dot à son mari.
Le fils avait été, nous le savons, soigneusement élevé par Henri III, le château fut entretenu convenablement par M. d'Entragues, et c'était là que les deux époux venaient passer les chaudes journées de l'été, quand ils n'allaient point dans leur terre plus importante, qu'on appelait le Bois de Malesherbes.
Ormesson, depuis la Ligue, était devenu une position dangereuse mais bien commode; dangereuse, si les maîtres eussent été bons serviteurs du roi Henri IV. Car la Ligue, alliée aux Espagnols, poussait incessamment ses bataillons dans la plaine Saint-Denis pour protéger Paris incessamment menacé par le roi contesté. Et alors, gare aux propriétaires qui n'étaient point ligueurs. Mais les Entragues étaient grands amis de M. de Mayenne et fort bien avec la Ligue et les Espagnols.
Ainsi que l'avait dit Crillon, Mme d'Entragues avait à peine toléré Henri III acclamé par toute la France, et profitait de l'opposition faite contre Henri IV pour ne pas reconnaître ce prince, lequel du reste se passait de son consentement pour conquérir vaillamment son royaume de France. Marie Touchet se consumait de chagrin à chaque nouvelle victoire, et son plus violent dépit venait de la conduite du comte d'Auvergne, son fils, qui suivait la fortune d'Henri IV, et s'était bravement battu a la journée d'Arques pour ce Béarnais qui lui volait le trône, à ce que prétendait Mme d'Entragues.
Le château, puisqu'il n'était pas dangereux pour ses maîtres, leur était donc d'autant plus commode. Sa proximité de Paris facilitait l'arrivée des nouvelles fraîches, et quant aux visites, tout cavalier médiocre pouvait aisément, au sortir d'un conciliabule de ligueurs, venir comploter contre le Béarnais à Ormesson et s'en retourner à Paris sans avoir perdu plus de trois heures. Aussi voyait-on au château nombreuse sinon excellente compagnie, car les Entragues, dans leur ardeur de tout savoir, préféraient la quantité des visiteurs à la qualité.
Le jour dont il s'agit ici, vers six heures, quand la chaleur fut tombée, et que l'ombre des arbres s'allongeait sur les pelouses, Mme d'Entragues sortit de sa grande salle, appuyée sur un petit page de huit à neuf ans, qui, tout en supportant la main de sa maîtresse sur sa tête, tenait un oiseau sur son poing droit, et un pliant sous son bras gauche. Un autre page un peu plus grand, mais encore enfant, portait un coussin et un parasol. Deux grands lévriers bondissaient de joie et, se renversant l'un l'autre, saccageaient autour de leur maîtresse les bordures du jardin.
Marie Touchet avait alors quarante-cinq ans, et, belle encore de ce reste de beauté qui n'abandonne jamais les traits réguliers du visage, elle était loin cependant de son anagramme célèbre.
Ce fameux visage tant comparé au soleil et à tous les astres un peu qualifiés, et qui, du temps de Charles IX, était plus rond qu'ovale avec un front plus petit que grand, une bouche plus mignonne que petite et des yeux plus prodigieux que grands, ce visage adoré s'était élargi, ossifié avec le temps. Le rond avait tourné au carré, et le front petit s'était peu à peu déprimé pour laisser aux pommettes cette saillie qui décèle la dissimulation et la ruse. Les yeux prodigieux, dont les cils s'étaient raréfiés, n'avaient plus que la flamme sans la chaleur.
Deux plis obliques, creusés profondément, remplaçaient les fossettes de la bouche mignonne, et achevaient d'enlever au visage toute cette grâce, tout ce charme séducteur qui avaient triomphé d'un roi. Un caractère sérieux, presque viril de sécheresse majestueuse, de belles lignes, l'habitude de la dignité, ou plutôt la raideur, tout cela superbement vêtu et entretenu, complétait, avec des mains nerveuses et des pieds royalement paresseux et petits, non pas le portrait, mais le souvenir effacé de ce qui, vingt ans avant s'était appelé justement: Je charme tout.
Aux côtés de Mme d'Entragues marchait, en se retournant à chaque minute vers la porte d'entrée comme s'il guettait l'arrivée de quelqu'un, un cavalier d'un âge mûr, et qui par une minutieuse recherche de coquetterie cherchait à dissimuler une douzaine des hivers qui avaient neigé sur sa tête demi-chauve.
Il portait l'écharpe rouge espagnole, et se dandinait en marchant avec cette précaution fanfaronne que les Trivelin et les Scaramouche savaient si bien habiller de leurs bouffonneries, quand ils représentaient un tranche-montagne espagnol.
Ce gentilhomme, dont les bottes de Cordoue étaient crevées de satin rouge bouffant, avec des semelles crevées aussi, par parenthèse, exhalait à chaque pas un mélange indescriptible de parfums que Marie Touchet, sans paraître y prendre garde, chassait de temps à autre avec son éventail de plumes.
L'hidalgo avait nom Castil. Il était l'un des capitaines que le duc de Feria, commandant la garnison espagnole de Paris, avait répartis aux portes de la capitale pour le service de son auguste maître Philippe II; et pour obtenir quelques politesses quand ils allaient à Paris, les Entragues recevaient chez eux cet officier-concierge espion aux gages du roi d'Espagne.
A cette bienheureuse époque de haines politiques et religieuses, les partis ne se gênaient point pour convier l'étranger à les aider contre des compatriotes. La Ligue, étant, de fondation, régénératrice et conservatrice de la religion catholique, le très-catholique roi d'Espagne Philippe II, du fond de son noir Escurial, avait jugé l'occasion belle pour faire en France les affaires de la religion et allumer chez nous, avec notre bois, de beaux auto-da-fé pour lesquels, chez lui, le fagot devenait rare à cause de la grande consommation.
Par la même occasion, ce digne prince pensait à ses affaires temporelles et cherchait le moyen de réunir la couronne de France à toutes celles qu'il possédait déjà.
Il avait donc envoyé avec un pieux empressement beaucoup de soldais et peu d'argent à M. de Mayenne, pour l'aider à chasser de Paris et de France cet abominable hérétique Henri IV, qui poussait l'audace jusqu'à vouloir régner en France sans aller à la messe.
Et M. de Mayenne et toute la ligue avaient accepté; et les Espagnols occupaient Paris au grand scandale des gens de bien, et le moment approchait où Philippe II, fatigué du rôle d'invité, allait prendre le rôle du maître de la maison.
Il va sans dire que la garnison espagnole de Paris était aguerrie, vaillante, comme il convient aux descendants du Cid. La plupart avaient combattu sous le grand-duc de Parme, illustre capitaine mort l'année précédente. C'étaient donc de braves soldats, mais ils étaient d'une galanterie opiniâtre dont les dames ligueuses commençaient elles-mêmes à se fatiguer. Je ne parle pas des maris ligueurs, ceux-là en étaient fatigués tout à fait; mais il faut bien souffrir un peu pour la bonne cause.
Cette pauvre petite digression nous sera pardonnée, puisqu'elle permet de comprendre mieux le personnage singulier qui accompagnait Mme d'Entragues dans le jardin, après un dîner fort délicat, qui, pourtant, n'était pas, comme on le verra bientôt, le motif le plus intéressant de sa visite.
Mais derrière l'Espagnol et la châtelaine venait M. d'Entragues, gentilhomme déjà vieillissant, suivi, lui aussi, de deux pages microscopiques.
Le successeur de Charles IX donnait le bras à une belle personne de seize ans au plus, qui écoutait avec distraction la phraséologie paternelle. C'était une fille brune, aux yeux d'un noir velouté, profonds, aux cheveux d'ébène, à la bouche purpurine, aux narines dilatées comme celles des voluptueuses indiennes, son front large et sa tête ronde recelaient encore plus d'idées qu'il ne jaillissait d'éclairs de ses yeux. Un fin duvet brun dessinait une ombre bistrée sur le tour de ses lèvres frémissantes. Tout en elle respirait l'ardeur et la force: et les riches proportions de son corsage et de sa taille, la cambrure hardie de son pied, son bras rond et ferme, l'attache solide de son col d'ivoire sur des épaules larges et charnues révélaient la puissance d'une nature toujours prête à éclater sous le souffle à grand'peine contenu de son indomptable jeunesse.
Telle était Henriette de Balzac d'Entragues, fille de Marie Touchet et du seigneur qui avait par grand amour épousé la maîtresse du roi de France. Revenue la veille sous le toit paternel avec la succession de la tante de Normandie, elle rendait compte à M. d'Entragues de certains détails sur lesquels il l'interrogeait. Mais le lecteur peut croire qu'elle ne lui répondait pas sur une foule d'autres qui concernaient aussi son absence.
L'hidalgo don José Castil, dans sa voltige déhanchée, se retournait souvent pour lancer à cette belle fille en même temps qu'à la porte du château une oeillade qui s'émoussait parfois sur le père Entragues; car, nous l'avons dit, Mlle Henriette avait des distractions; le mot n'est pas juste, c'est préoccupations qu'il faudrait dire.
Elle aussi attendait quelqu'un, mais non pas du même côté que l'Espagnol, et elle voyait avec inquiétude la direction que sa mère imprimait à la promenade. Au bout des parterres on trouvait le parc; à cent pas, dans le parc, le pavillon où logeait Henriette, et dont les murs blancs s'apercevaient déjà sous les épais marronniers. Or, Henriette avait ses raisons pour que la société ne s'installât point du côté de ce pavillon à une pareille heure.
Cependant, Mme d'Entragues s'avançait toujours dans sa lente majesté; Henriette passait de l'inquiétude au dépit. Par bonheur, le petit pied de la mère s'embarrassa dans sa robe, et un faux pas s'ensuivit. L'hidalgo et M. d'Entragues se précipitèrent de chaque côté pour prêter leur appui à cette divinité chancelante. Henriette profita du moment pour s'écrier:
—Vous êtes lasse madame. Vite … le pliant, page!
Le page au pliant lâcha l'oiseau, l'oiseau s'envola sur une branche; le page au coussin jeta son coussin sur le page au pliant, les chiens croyant qu'on voulait jouer avec eux fondirent sur tout cela. Il y eut une bagarre désobligeante pour des maîtres de maison qui tiennent au bel air et au cérémonial.
Les pages furent tancés d'importance.
—Ils sont bien jeunes, dit l'hidalgo. Pourquoi si jeunes? Quelle habitude singulière en certaines maisons françaises? Pourquoi ne pas prendre plutôt de robustes jeunes gens bons au service, à la guerre, à tout?
Ce malencontreux à tout fut accueilli par un fauve regard de Marie
Touchet, lequel ricocha sur Henriette et lui fit baisser la tête.
—Monsieur, répliqua la mère, les maisons françaises dans lesquelles il y a des demoiselles préfèrent le service des pages enfants. J'eusse cru qu'on pensait de même en Espagne.
L'hidalgo comprit qu'il avait dit une sottise. Il s'apprêtait à la réparer, mais Marie Touchet changea aussitôt la conversation. Elle s'assit à l'ombre d'une grande futaie, près de la fontaine. Sa fille prit place auprès d'elle. M. d'Entragues offrit lui-même un siège au capitaine espagnol.
—Dites-nous, señor, quelques nouvelles de Paris, demanda Henriette, satisfaite de la halte, et jetant un coup d'oeil furtif au pavillon que sa mère ne pouvait plus voir.
—Toujours les mêmes, señora, toujours de bons préparatifs contre le Béarnais, si jamais il revient. Mais il ne reviendra pas, nous sachant là.
Cette rodomontade ne persuada pas M. d'Entragues.
—Il y est déjà venu, dit-il, et vous y étiez, et c'était du temps de votre grand-duc de Parme, lequel, aujourd'hui, ne peut plus effrayer personne. Moi, je ne crois pas qu'il se passe un mois avant le retour du Béarnais devant Paris.
—Si vous en savez plus long que nous, répliqua l'Espagnol avec curiosité, parlez, monsieur; sans doute vous êtes bien renseigné; car, en effet, M. le comte d'Auvergne, votre beau-fils, est colonel-général de l'infanterie des royalistes, et à la source des nouvelles.
—Monsieur mon fils, interrompit Marie Touchet, ne nous fait point part des desseins de son parti; nous le voyons très-peu; d'ailleurs il nous sait trop fermes adversaires du Béarnais, trop dévoués à la sainte Ligue et vieux amis de M. de Brissac, le nouveau gouverneur donné à Paris par M. de Mayenne.
—M. de Brissac! Excellent choix pour nous Espagnols, dit le seigneur Castil, que le nom de Brissac, prononcé en cette circonstance, sembla frapper d'une défiance nouvelle. Ne me disiez-vous pas tout à l'heure, madame, que le seigneur gouverneur est de vos amis?
—Excellent! dit M. d'Entragues.
—Vous le voyez souvent? demanda l'Espagnol.
—Non, malheureusement. Il est devenu bien rare depuis quelque temps.
L'hidalgo enregistra cet aveu.
—Il a tant d'affaires, maintenant, se hâta de dire Mme d'Entragues, qui ne voulait pas se laisser croire négligée. Mais absent ou présent, je suis sûre qu'il nous porte une affection vive. Et j'y tiens, car son amitié en vaut la peine.
—Assurément, dit l'Espagnol, le seigneur comte nous aide vaillamment, c'est un franc ligueur. Mais quelle étrange division dans les familles! quel affreux exemple! ajouta sentencieusement l'hidalgo. Voir M. le comte d'Auvergne armé contre sa mère!
Mme d'Entragues se pinça les lèvres. Un violent dépit de paraître opposée à son fils, dont elle était si vaine, combattait en elle la crainte non moins grande de déplaire au parti régnant.
M. d'Entragues intervint, pour écarter de la déesse ce nuage fâcheux.
—Non, señor, dit-il, M. le comte d'Auvergne ne s'arme pas contre sa mère. Fils et neveu de nos rois, il croit rester fidèle à leur mémoire en servant celui que le feu roi Henri III avait désigné pour son successeur, car enfin c'est un fait; le feu roi a eu cette faiblesse à ses derniers moments de nommer roi le roi de Navarre.
—En est-on bien sûr? demanda l'hidalgo avec cet aplomb de l'ignorance victorieuse qui conteste volontiers tout ce qui la gène.
—M. le comte d'Auvergne, mon fils, en a été témoin, répliqua Mme d'Entragues.
Don Castil salua en matamore. Henriette voulant ramener un peu de souplesse dans la conversation qui commençait à se tendre, réitéra sa question:
—Qu'y a-t-il de nouveau à Paris, sauf cette nomination de M. de
Brissac par M. de Mayenne?
Et elle ajouta:
—Excusez-moi, señor, j'arrive de voyage.
—Mademoiselle, rien de précisément nouveau, sinon l'attente des fameux états généraux qui vont s'assembler.
—Quels états?
—Excusez cette petite fille, señor, dit Mme d'Entragues, nous nous occupons si peu de politique entre nous. Ma fille, les états généraux sont une réunion des trois ordres de l'État qui s'assemblent en des circonstances difficiles pour délibérer des mesures à prendre pour le bien public. Il s'agit d'abord de repousser le Béarnais, en quoi il y aura majorité, je pense.
—Unanimité, dit le capitaine avec son assurance imperturbable.
—S'il y avait unanimité, fit observer Henriette, on n'eût pas eu besoin de convoquer les états généraux, ce me semble.
M. d'Entragues sourit à sa fille, pour la récompenser de cette réflexion judicieuse.
L'hidalgo riposta:
—D'ailleurs, ce n'est pas la nation française qui convoque les états généraux, c'est le roi d'Espagne, notre gracieux maître.
—Ah! dit Henriette surprise, tandis que les deux Français, son père et sa mère, baissaient honteusement la tête.
—Oui, señora; ce moyen vient de nous. Il peut seul mettre un terme à vos discordes civiles. Les états généraux vont trancher le noeud gordien, comme dit l'antiquité. S'il vous plaît d'assister aux séances, je vous ferai entrer.
—Qui verrai-je là?
—Mgr le duc de Feria, notre général; don Diego de Taxis, notre ambassadeur; don….
—En fait de compatriotes? demanda Henriette avec enjouement.
—M. le duc de Mayenne, M. de Guise, répliqua d'Entragues.
—Qui délibéreront à l'effet d'exclure Henri IV du trône de France? demanda encore Henriette.
—Assurément.
—Mais ce ne sera pas tout que de délibérer, il faudra exécuter.
—Oh! cela nous regarde, poursuivit l'hidalgo; aussitôt que la nation française se sera prononcée, nous nous emparerons de l'hérétique et nous l'expulserons de France. Peut-être le mettra-t-on à Madrid dans la prison de François Ier. J'ai reçu d'un mien cousin, alcade du palais, l'avis que les ouvriers réparent cette prison.
—Cela va bien, monsieur, continua Henriette, cependant, sera-ce facile de prendre l'hérétique?
—Oh! moins que rien, il court sans cesse par monts et par vaux.
—Alors, on eût peut-être dû commencer par là, au lieu de le laisser gagner tant de batailles sur les Espagnols.
—Ce n'est pas sur les Espagnols, señora, que le Béarnais a gagné des batailles, s'écria l'hidalgo rougissant, c'est sur les Français.
Henriette se tut, avertie par un sévère coup d'oeil de sa mère, et par l'inquiétude qui agitait M. d'Entragues sur son banc de gazon.
—Et, le Béarnais exclu, reprit Marie Touchet en s'adressant tout haut à sa fille comme pour lui faire leçon, les états nommeront un roi.
—Qui?
Cette naïve et terrible question qui résumait toute la guerre civile, avait à peine retenti sous la voûte de feuillage, qu'une voix enfantine, celle d'un page annonça pompeusement:
—M. le comte de Brissac!
Chacun se retourna. M. d'Entragues poussa une exclamation de joie et Madame rougit légèrement, comme si l'aspect du nouvel interlocuteur l'eût frappée un peu plus loin que la paupière.
—M. de Brissac, le gouverneur de Paris! s'écria Entragues, en se précipitant au-devant de l'étranger, qui arrivait par le jardin.
—Encore quelqu'un! pensa Henriette, avec un regard plaintif au pavillon des marronniers. L'heure s'approche où je devrais être chez moi!
Le comte aperçut tout d'abord l'Espagnol et tressaillit.
—Quel heureux hasard amène M. le comte de Brissac chez ses anciens amis tant négligés? dit Mme d'Entragues.
—La trêve, madame, qui laisse un peu respirer le pauvre gouverneur de Paris, et pendant la paix on se dépêche de faire ses civilités aux dames.
En même temps il la salua comme elle aimait à l'être, c'est-à-dire fort bas, et en lui baisant la main il lui serra sans doute involontairement les doigts, car elle rougit au point de redevenir presque belle.
L'hidalgo attendait gravement son tour. Il l'eut. Brissac ne l'embrassa point, il est vrai, mais le reconnut, et lui pressant les mains avec expansion:
—Notre brave allié, don José Castil, s'écria-t-il, un vaillant, un
Cid Campeador!
Tout en s'acquittant de ces devoirs de politesse, grâce auxquels il divisa l'attention des assistants, il remettait son chapeau et ses gants à un grand laquais d'une tournure militaire, auquel il dit sans affectation à l'oreille:
—L'Espagnol a des pistolets dans ses arçons; prends-les sans être vu et ôtes-en les balles.
Le comte Charles de Cossé-Brissac, homme de quarante-cinq ans, d'une haute mine, était un grand seigneur de race et de manières, enragé ligueur, que les Parisiens adoraient parce qu'il les avait commandés contre le tyran Valois aux barricades, et les Parisiennes ligueuses l'idolâtraient parce qu'elles pouvaient avouer cette idole sans faire médire de leur patriotisme.
Il avait pour principe qu'on ne se fait jamais tort en clignant l'oeil pour les dames; que les belles en sont flattées, les laides transportées.
Il avait tiré de cette conduite les plus grands avantages. Ses clins d'oeil placés avec adresse lui rapportaient de gros intérêts sans qu'il eût déboursé onéreusement. Parmi ses placements on pouvait compter Mme d'Entragues, à laquelle, depuis quelque dix années, il payait trois ou quatre fois l'an un soupir et un serrement de doigts. Mme d'Entragues, comme placement, offrait un certain avenir.
Brissac avait peut-être payé de la même monnaie Mme de Mayenne et Mme de Montpensier. Cette dernière pourtant, selon la mauvaise chronique, était plus dure créancière et partant plus difficile sur les termes de payement et la qualité des espèces. Mais enfin, Brissac était bien avec toutes deux, puisqu'il venait d'être nommé par leurs maris gouverneur de Paris, c'est-à-dire gardien public de ces dames et de leur ville capitale.
Le comte, depuis sa nomination, s'était montré d'un zèle si farouche pour la ligue, que les gens clairvoyants l'eussent trouvé trop vif pour être sincère. D'autant plus qu'il avait signé la trêve avec le Béarnais, au risque de déplaire à ses commettants les ligueurs. Il courait à ces moments-là des bruits sourds du mécontentement de M. de Mayenne, à qui les Espagnols ne donnaient pas assez vite la couronne de France; et comme le roi très-catholique Philippe II savait à quoi s'en tenir sur la destination de cette couronne, puisqu'il la convoitait pour lui-même, il avait vu avec inquiétude le changement de gouverneur opéré par Mayenne, pris Brissac en soupçon, et recommandé à ses espions ledit Brissac, qui, depuis la trêve surtout, était surveillé dans ses moindres démarches avec cette habileté supérieure des gens à qui l'on doit l'invention du saint-office et de la très-sainte Inquisition.
Brissac, fin comme un Gascon, c'est-à-dire comme deux Espagnols, avait pénétré ses alliés. Créature de M. de Mayenne, mais créature décidée à s'émanciper dans le sens de ses sympathies et de son intérêt, il ne voulait plus tenir les cartes pour personne, et jouait désormais à son compte. Aussi déroutait-il continuellement ses espions par des allures d'une franchise irréprochable; sa correspondance n'avait pour ainsi dire plus de cachets, sa maison pour ainsi dire plus de portes; il ne sortait qu'accompagné, annonçant toujours le but de chaque sortie, parlait espagnol et pensait en français. Il croyait pouvoir se flatter d'avoir endormi Argus.
Le matin du présent jour où il s'était décidé à prendre un grand parti, Brissac annonça dans ses antichambres, remplies de monde, qu'il suspendait dorénavant ses audiences pour l'après-dîner; que l'on était en trêve, que chacun respirant, le gouverneur de Paris voulait respirer aussi, que d'ailleurs MM. les Espagnols faisaient si bonne garde que tout le monde pouvait dormir en paix. Et il conclut en commandant ses chevaux pour la promenade.
Puis, s'adressant familièrement au duc de Feria, le chef des Espagnols, il lui proposa de le mener souper à une maison de campagne où il avait certaine vieille amie. Il lui nomma tout bas Mme d'Entragues.
Le duc refusa discrètement, avec mille civilités amicales. Et Brissac, en arrivant à Ormesson, fut mortifié, mais non surpris d'apercevoir l'hidalgo Castil, l'un des plus déliés espions de l'Espagne, qu'on lui avait expédié pour savoir à quoi s'en tenir sur cette visite chez les Entragues.
Mais comme il était décidé à ne rien ménager pour assurer le succès de son entreprise, il ne songea qu'à assoupir les soupçons de l'hidalgo jusqu'au moment de l'exécution. Il congédia donc son valet, avec la consigne dont il s'aperçut bien que Castil avait flairé l'importance, et, s'asseyant entre les deux dames de façon à ne point perdre de vue le visage du capitaine:
—Que c'est beau, la campagne, dit-il. Beaux ombrages, belles eaux, beautés partout!
Il décocha un de ses clins d'oeil à Marie Touchet. C'était l'appoint du trimestre.
L'hidalgo, distrait par le chuchotement de Brissac à l'oreille de son laquais, s'était levé. Brissac se leva à son tour.
—Que désirez-vous? lui demanda M. d'Entragues.
—J'avais prié tout bas mon valet de m'apporter à boire, et il ne vient pas.
—J'y cours moi-même, se hâta de dire Henriette, qui bouillait d'impatience et cherchait cent prétextes de fausser compagnie.
L'hidalgo se précipita au-devant d'elle:
—C'est moi, dit-il, qui veux épargner cette peine à la señora.
—Quoi! monsieur, dit Brissac, vous me serviriez de page!
Ces mots arrêteront le Cid, profondément humilié.
—Asseyez-vous, Henriette; asseyez-vous, capitaine, interrompit sèchement Marie Touchet. N'a-t-on pas ici des pages pour servir et un sifflet pour appeler les pages?
Elle siffla majestueusement dans un sifflet de vermeil, comme une châtelaine du treizième siècle.
Henriette vint se rasseoir avec dépit, l'Espagnol avec regret, Entragues essayant d'échauffer la conversation avec ses hôtes, Mme d'Entragues grondant les serviteurs tardifs, l'Espagnol rêvant au moyen de savoir ce qu'avait dit Brissac au laquais, Brissac songeant au moyen de sortir sans traîner après lui l'Espagnol, Henriette se creusant la tête pour s'évader avant huit heures.
En attendant on buvait frais sans que l'imagination de personne eût rien trouvé d'ingénieux.
Tout à coup deux pages sautillant, pour éviter les lévriers qui mordillaient leurs petites jambes, apparurent à l'entrée du couvert et annoncèrent pompeusement:
—M. le comte d'Auvergne vient d'arriver au château.
—Mon fils! s'écria Marie Touchet émue de surprise.
—Le comte! balbutia M. d'Entragues, effrayé de voir l'effet produit sur l'Espagnol par cette visite imprévue.
Celui-ci dévorait Brissac d'un regard ironiquement triomphant qui signifiait:
—Te voilà pris! tu avais donné ici rendez-vous à M. d'Auvergne. Je m'y trouve. Comment vas-tu sortir de là?
Brissac le devina et se dit:
—Attends, imbécile; puisque tu prends ainsi le change, je vais te faire voir du pays. Et j'ai trouvé mon moyen.
Cependant, toute la maison était en émoi de cet événement, Mme d'Entragues n'entendait pas raillerie sur le cérémonial. Ses gens s'occupaient donc à recevoir M. d'Auvergne en prince.
Henriette faillit s'évanouir de rage à ce nouveau contre-temps; mais il lui fallut surmonter tout cela pour accompagner Mme d'Entragues.
Celle-ci, pareille à une statue assise qui se dresserait sur son siège, se leva pour aller à la rencontre de son fils. Le cérémonial de la maison de France veut que la reine aille aussi au-devant de son fils roi.
L'Espagnol voyant Brissac immobile, le crut déconcerté; il se rapprocha donc hypocritement pour lui dire:
—Trouvez-vous convenable, monsieur, que nous demeurions dans la société du colonel général de l'infanterie royaliste?
—Ah! en temps de trêve, répliqua Brissac, jouant la naïveté.
—On pourrait mal penser de cette rencontre, ajouta l'hidalgo avec insistance; et cependant vous semblez hésiter.
—J'hésite, j'hésite, parce que ce n'est pas poli en France de s'enfuir lorsqu'il arrive quelqu'un.
Cette feinte résistance avait déjà plongé l'Espagnol aux trois quarts dans le piège.
—Monsieur, dit-il, en y tombant tout à fait, je vous adjure, au nom de la Ligue, de ne pas vous compromettre en restant ici, car vous vous compromettez.
—Vous avez peut-être raison, répliqua Brissac.
—Partez, monsieur, partez!
—Eh bien, soit! puisque vous le voulez absolument. Vous êtes une bonne tête, don José!
—Je cours faire préparer vos chevaux.
—Nos chevaux! vous m'accompagnerez, je suppose, don José?
L'admirable bonhomie de cette dernière invitation acheva l'Espagnol. Il se figura que Brissac, après avoir voulu un tête-à-tête avec M. d'Auvergne, voulait maintenant que nul ne fût témoin de ce qui se passerait entre M. d'Auvergne et sa famille. Complots, toujours complots, qu'il était réservé à don José Castil de déjouer par la force de son génie.
Au lieu de répondre, l'Espagnol appuya mystérieusement un doigt sur ses lèvres.
Le désespoir de M. d'Entragues, au milieu de cette agitation, était un spectacle bien pitoyable. Que penserait la Ligue de la visite chez lui d'un royaliste aussi suspect? Et cela, quand il sortait de dire à Castil que M. d'Auvergne ne venait jamais à Ormesson! Brissac partait, scandalisé sans doute. Castil fronçait le sourcil. Quel désastre!
D'Entragues courut après les deux ligueurs pour leur faire mille protestations de son innocence. Il s'abaissa jusqu'à jurer à l'hidalgo que la visite de M. d'Auvergne était tout à fait imprévue.
—N'importe, dit Brissac, je ne puis me trouver avec lui sans inconvenance. Il vient d'entrer dans le parterre; prenons une contre allée, don José, pour qu'il soit dit que lui et moi nous ne nous sommes pas même salués. Vous êtes témoin, don José.
—Certes! répliqua celui-ci.
Brissac pria d'Entragues d'offrir ses excuses aux dames qui comprendraient cette brusque retraite, et après l'avoir salué en affectant beaucoup de froideur, il le laissa désolé.
Castil alors dit à Brissac qui l'entraînait:
—Nous ne sommes pas dupes de cet imprévu, n'est-ce pas, et tandis que vous protesterez par votre départ, je resterai, moi, pour qu'on ne nous joue pas.
—Quoi! vous me laissez seul, dit Brissac avec les plus affectueux serrements de main; mais c'est vous qui allez vous compromettre. Par grâce, venez.
—Moi, je ne risque rien, dit l'hidalgo, plus que jamais persuadé qu'il allait découvrir toute une conspiration royaliste.
M. de Brissac partit. L'Espagnol revint sur les pas de M. d'Entragues et arriva juste à la rencontre du fils de Charles IX et de Marie Touchet.
M. le comte d'Auvergne portait bien ses vingt ans et son titre de bâtard royal. Il était suffisamment humble et suffisamment insolent. Sa mère lui avait appris à se préférer à tout le monde, même à elle.
Il entra dans le château comme un vainqueur, mais un vainqueur dédaigneux, et saluant sa mère, qui lui faisait la révérence.
—Bonjour, madame, dit-il; avouez que je suis un événement ici. Ah! c'est M. d'Entragues que j'aperçois. En vérité, il rajeunit. Serviteur, monsieur d'Entragues.
D'Entragues s'inclinait; le jeune homme aperçut l'Espagnol.
—Don José Castil, capitaine au service de S. M. le roi d'Espagne, dit Marie Touchet, pour se hâter d'en finir avec cette désagréable présentation.
Le comte toucha légèrement son chapeau, et demanda:
—Monsieur était-il à Arques?
L'hidalgo grommela un non de mauvaise humeur et s'effaça derrière d'Entragues. Ce dernier, prenant par la main Henriette, la mena en face de son frère.
—Mademoiselle d'Entragues, dit-il, que vous ne connaissez point, monsieur le comte, car vous l'avez vue une seule fois lorsqu'elle était enfant.
Le comte regarda cette belle fille qui le saluait comme un étranger. Il la regarda avec une attention qui n'échappa point au père et à la mère.
—Mais, s'écria-t-il, je la connais, au contraire.
—Comment est-ce possible? demanda Marie Touchet.
—Était-elle ici hier?
Ce ton familier, presque méprisant, ne révolta ni les Entragues ni la jeune fille elle-même, tant ils étaient curieux de savoir la pensée du comte.
—Henriette est arrivée seulement hier, répliqua M. d'Entragues.
—Venant de?…
—De Normandie.
—Elle a passé à Pontoise?
—Oui.
—Elle était accompagnée de deux laquais?
—Oui.
—Et montait une haquenée noire, boiteuse du pied hors montoir?
—Oui. Comment savez-vous cela?
—Attendez … En sortant du bac elle s'est accrochée par sa robe à un piquet et a failli tomber.
—C'est vrai, dit Henriette surprise.
—Et en chancelant elle a montré une jambe très-galante, ma foi.
Henriette rougit.
—Eh bien! monsieur, dit-elle avec un sourire.
—Eh bien! mademoiselle, vous pouvez vous flatter d'avoir une chance!… cette demi-chute vous a procuré une belle conquête!
—Ah! dirent à la fois le père et la mère, en souriant aussi.
—Vous devez vous souvenir, continua le comte avec sa cynique familiarité, d'avoir vu trois hommes sous une petite échoppe, près de là, la cabane du passeur.
—Je ne sais, balbutia Henriette.
—Eh bien, je vous l'apprends. Savez-vous quels étaient ces trois hommes? moi, M. Fouquet la Varenne, qui continuait sa route vers Médan, et enfin … ah! ceci est le bon, le roi!
—Le Béarnais! s'écria Mme d'Entragues.
—Non, le roi, reprit M. d'Auvergne, le roi, qui a vu Mlle d'Entragues et sa jambe, le roi qui a poussé des hélas! d'admiration, et qui est amoureux fou de Mlle d'Entragues.
—Est-ce possible?… dit Marie Touchet, avec une réserve du meilleur goût.
—Quelle folie! balbutia Entragues, dont le coeur se mit à battre.
—C'est une folie peut-être, mais qui allait avoir des suites, si le roi n'eût été appelé par le passeur. Il s'est embarqué alors, en gémissant de ne pouvoir suivre l'inconnue, et nous n'avons parlé que de cette figure brune et de cette jambe ronde jusqu'à Pontoise, où nous devions coucher. Diable emporte si je me doutais que ce fût une jambe de famille!
Henriette était rouge comme le feu. Son sein battait, une sorte de vague ivresse montait à son cerveau. Elle, naguère si pressée de regagner son pavillon, s'assit alors près de sa mère en minaudant comme pour agacer son frère et le provoquer à de nouvelles confidences.
—Le roi de Navarre a bon goût, dit Marie Touchet.
—Le roi, reprit le comte d'Auvergne, oui, certes, il a bon goût, car
Mlle d'Entragues est une petite merveille.
—Le roi sera bien surpris, dit le père, quand il saura de vous que cette inconnue est une fille de noblesse, soeur de son ami le comte d'Auvergne; il le saura, car vous le lui direz certainement.
—Pourquoi faire? murmura Henriette en coquetant.
—Eh! mordieu! s'écria le jeune homme, je gage qu'il le sait déjà, car c'est lui qui m'a envoyé ici aujourd'hui. Profitez de la trêve, m'a-t-il dit, et du voisinage, pour aller voir votre mère, afin qu'on ne m'accuse pas de vous séparer d'elle.
—Il a dit cela, donc il ne savait rien, objecta Mme d'Entragues.
—Bah! il ne pouvait pas me dire: Allez annoncer à Mlle d'Entragues que je la trouve belle, non pas qu'il se gêne avec moi, mais enfin c'est la charge de Fouquet la Varenne de faire ces commissions-là.
—Mais pour vous envoyer ici dans ce but … de curiosité, comment le roi, dit Mme d'Entragues, aurait-il su le nom de ma fille!
Le jeune homme sourit malicieusement en remarquant les progrès de Marie Touchet qui, cinq minutes avant, ne pouvait appeler Henri que le Béarnais, et maintenant l'appelait </i>le roi</i> à la barbe de l'Espagnol.
—Est-ce que la Varenne, répliqua-t-il ne connaît pas tous les jolis minois de France? Ils sont tout rangés, tout étiquetés dans sa mémoire, et, à l'occasion, il en tire un du casier, comme un sommelier tire un flacon de l'armoire.
—Il y a cependant des flacons sur table en ce moment, dit le père Entragues pour continuer la métaphore, sans s'apercevoir de l'inconvenance profonde d'un semblable entretien devant une jeune fille.
—Ma foi, non. Le roi a trop peu réussi près de la marquise de Guercheville, trop réussi près de Mme de Beauvilliers et il avait déjà ébauché une autre passion. Mais cela m'a l'air de vouloir finir avant d'avoir commencé.
—Qui donc? demanda Marie Touchet, aussi excitée que son mari.
Henriette dévorait chaque parole.
—C'est une demoiselle de la maison d'Estrées, à ce que je crois, on l'appelle Gabrielle, c'est une blonde incomparable, dit-on; je ne la connais pas.
—Eh bien? demanda le père Entragues.
—Oh! des complications à n'en plus sortir. Une fille qui se révolte contre l'amour, un père féroce capable de tuer sa fille comme je ne sais plus quel boucher de Rome: le roi se lassera s'il n'est déjà las. Il soupire gros, notre cher sire, mais pas longtemps; le moment serait bien bon à prendre pour devenir….
—Quoi donc? s'écrièrent Marie Touchet avec une fausse dignité,
Entragues avec une fausse surprise, Henriette avec une fausse pudeur.
—Reine, sans doute, répliqua ironiquement le cynique jeune homme, aussitôt que notre roi aura rompu son mariage avec la reine Marguerite. Cela tient à un fil.
—Alors comme alors, murmura Entragues en s'agitant.
—Bah! à ce moment-la, le roi aura bien oublié sa belle inconnue, dit
Marie Touchet.
—En admettant qu'il y ait songé jamais, ajouta Henriette rouge et pensive.
Huit heures sonnèrent lentement à Deuil. Le vent du soir apporta chaque coup comme un avis pressant à l'oreille de la jeune fille, sans la tirer de ses rêves. Il fallut que sa mère, changeant de conversation, s'écriât:
—Huit heures!
Alors Henriette réveillée fit un bond sur son siège.
Le père et la mère venaient d'échanger un regard qui signifiait:
—Renvoyons cette enfant pour causer plus librement avec le comte d'Auvergne.
Quelque chose comme le craquement d'une branche au fond du parc, et le hennissement d'un cheval du côté du pavillon des marronniers, troubla le silence général, et Henriette se leva le sourcil froncé.
La nuit commençait à descendre sur les grands arbres; les personnages assis sous le couvert ne se voyaient qu'à peine. L'Espagnol, qui pendant toute cette scène avait constamment cherché aux paroles un sens mystérieux et essayé de lire dans les triviales provocations du comte d'Auvergne comme dans un chiffre diplomatique, se fatigua des mille combinaisons qui s'entrechoquaient dans sa cervelle, et annonça son départ, à cause, disait-il, de la fermeture des portes de Paris qui avait lieu à neuf heures.
Mais son véritable motif, c'est qu'il voulait suivre Brissac, dont le départ si prompt commençait un peu tard à lui inspirer des soupçons.
—Je le rattraperai, se dit l'Espagnol, c'est par-là qu'est le complot.
Il prit donc congé, reconduit avec politesse par Entragues, mais sans l'empressement que d'ordinaire le châtelain savait manifester à ses confrères de la Ligue.
Ce refroidissement après tant de caresses parut maladroit à Marie
Touchet, qui ne put s'empêcher de le dire tout bas à son mari.
—Il ne serait pas hospitalier, répliqua Entragues, de faire tant d'amitié à un ligueur en présence d'un royaliste. Le capitaine est Espagnol, c'est vrai, mais après tout M. le comte d'Auvergne est fils de roi, et votre fils.
Là-dessus, Entragues se hâta d'en finir avec Castil, qui ne demandait pas mieux.
Henriette se glissa dans l'ombre et partit sans dire bonsoir à personne, car elle se promettait de revenir bien vite.
Mme d'Entragues, demeurée seule avec le comte d'Auvergne, se préparait à le faire bien parler, quand un page accourant, annonça qu'un gentilhomme, venu en toute hâte de Médan, voulait parler à madame.
—Son nom? demanda la châtelaine.
—La Ramée.
—Qu'il attende.
—Ne vous gênez pas, madame, dit le comte d'Auvergne, recevez-le.
—Il dit être porteur de nouvelles, ajouta le page.
—Bien importantes, madame, s'écria la Ramée qui avait suivi le page à quelques pas et contenait à peine son impatience.
—Venez donc, monsieur de la Ramée, dit Mme d'Entragues avec inquiétude, venez, puisque M. le comte d'Auvergne le permet….
X
D'UN MUR MAL JOINT ET D'UNE FENÊTRE MAL CLOSE.
La Ramée, en se présentant, n'avait plus sa bonne mine. Le voyage un peu rapide, les suites de son exaltation de la journée, l'incubation d'une mauvaise pensée avaient reflété une teinte sinistre sur son visage.
La dame d'Entragues, qui brûlait de se trouver seule avec lui, n'osa cependant pas le prendre à part tout de suite. Elle fut aidée en cela par l'intelligence du jeune homme ou plutôt par sa méchanceté.
En effet, sachant qu'il était en présence du comte d'Auvergne, un royaliste, la Ramée débuta ainsi:
—Je vous apporte, madame, une fâcheuse nouvelle de la guerre.
—Comment, de la guerre? dit M. d'Entragues, qui revenait de conduire l'Espagnol. Est-ce que nous sommes en guerre, monsieur la Ramée?
Puis, se tournant vers le comte d'Auvergne, il lui expliqua ce qu'était la Ramée, le fils d'un voisin de terres.
—Nous sommes en paix, ou plutôt nous y devrions être, monsieur, répliqua le jeune homme; mais c'est seulement en paroles ou sur le papier. De fait, nous sommes en guerre, attendu qu'aujourd'hui même les soldats du Béarnais….
—Du roi! dit M. d'Entragues, inquiet d'un froncement de sourcils du comte d'Auvergne.
—Des soldats, continua la Ramée avec une volubilité qui témoignait de sa colère, ont forcé l'entrée de notre maison, pillé les vivres et provisions, et enfin incendié.
—Incendié! s'écria Mme d'Entragues.
—Votre grange, madame, où était rentrée toute la récolte de cette année pour votre consommation de chasse.
Mme d'Entragues se tut sur un signe de son mari; mais ce silence de tous deux était éloquent; il demandait l'avis de M. d'Auvergne.
Celui-ci, sans avoir perdu un moment le froid sarcasme de son sourire:
—Quels soldats ont fait cela? dit-il.
—Ceux qu'on nomme les gardes.
—Ah! les gardes. Eh bien, mais il y a dans la convention de la trêve un article….
La Ramée répondant au sarcasme par le sarcasme:
—Dans notre pays, répondit-il, c'est avec le papier de cet article que les soldats mettent le feu aux granges.
—Vous êtes-vous plaint à un chef? dit le comte d'Auvergne.
—Oui, certes, monsieur.
—Eh bien? demanda M. d'Entragues.
—On m'a proposé de me faire pendre.
Le comte d'Auvergne partit d'un éclat de rire si bruyant qu'il enflamma de fureur les yeux de la Ramée.
—M. le comte est bon royaliste, murmura-t-il en serrant les dents et les poings.
Marie Touchet parut bien un peu scandalisée de cette joie du fils de Charles IX; mais M. d'Entragues, perplexe entre la colère du propriétaire et la complaisance du courtisan, souriait d'un côté et menaçait de l'autre, comme un masque de Chrêmès.
—Je parie qu'il s'est adressé à Crillon! ajouta M. d'Auvergne en se tenant les côtes.
—Précisément, dit la Ramée, et c'était une grande sottise de ma part, je l'ai éprouvé. Aussi ne me plaindrai-je plus, je me ferai justice moi-même.
—Vous serez écartelé, mon pauvre garçon, dit le comte d'Auvergne en se remettant à rire. Ma foi, cela vous regarde.
Et avec son habileté ordinaire, quand la conversation devenait compromettante, il tourna les talons en prenant le bras de M. d'Entragues, tout consolé de sa paille brûlée, par l'espoir de reprendre avec son beau-fils une autre conversation.
La Ramée demeura seul avec la châtelaine. Celle-ci baissait la tête.
Elle sentait l'affront, elle sentait les frémissements de la Ramée.
Cependant elle n'osait point s'irriter en présence de cette raillerie
du comte d'Auvergne.
—Prenez-en votre parti, dit-elle au jeune homme Après tout, le mal est réparable.
La Ramée baissant la voix:
—C'est vrai, madame. On peut éteindre un feu. Il s'éteint souvent de soi. Mais un secret qui court et qui dévore l'honneur d'une famille, comment l'éteindre?
—Que voulez-vous dire? s'écria Marie Touchet avec un mouvement d'effroi.
—L'incendie de la grange est le moindre do nos malheurs, et ce n'est pas le motif de ma visite si rapide; vous vous souvenez, madame, que vos terres en Vexin sont contiguës aux nôtres; que mon père n'est pas un indifférent pour M. d'Entragues, et que j'ai été élevé, pour ainsi dire, avec vos filles.
—Sans doute, je m'en souviens.
—Pour l'une d'elles, pour l'aînée, pour Mlle Henriette enfin, j'ai pris, vous ne l'ignorez pas, une amitié si vive….
Marie Touchet fit un geste d'impatience.
—Vous m'y avez autorisé, dit aussitôt la Ramée, le jour où vous adressant à moi comme à un de vos proches, vous avez bien voulu me confier que la cadette, Mlle Marie, une enfant! risquait d'être compromise par légèreté, ayant donné à l'un de vos pages, une bague…. Oh! Dieu m'est témoin que je ne m'alarmais pas comme vous; elle avait douze ans à peine, et j'appelais cette faute une étourderie sans conséquence; mais comme vous fîtes appel à mon dévouement….
—Oui, je sais tout cela, dit précipitamment la châtelaine. Vous avez repris et rapporté cette bague. C'est un immense service que je saurai reconnaître comme il convient.
—Je l'espère, madame, dit la Ramée en tremblant, car j'ai compromis mon salut éternel pour venger votre honneur: j'ai tué un homme, et, depuis ce jour, bien des choses m'ont été révélées que j'ignorais.
—Comment? fit Marie Touchet inquiète.
—Oui, madame, je croyais que l'homme une fois mort, on ne le revoit plus, que le secret une fois enseveli ne ressuscite jamais. Eh bien, je me trompais: le visage pâle et morne du gentilhomme huguenot reparaît incessamment à mes yeux, lumineux dans les ténèbres, livide et mat dans la lumière. Quant au secret, nous ne sommes plus seuls à le savoir vous et moi; car, tantôt, dans le camp des gardes du Béarnais, où je m'étais rendu pour faire punir les voleurs et les incendiaires … Ces gardes!… je voudrais les voir tous détruits, peut-être parmi tant de fantômes ne reconnaîtrais-je plus celui du huguenot; eh bien, madame, dans le camp des gardes, un jeune homme s'est opposé à moi et m'a dit à l'oreille notre secret si chèrement acquis, notre secret de famille….
—Il vous a dit?
—Aumale … la haie d'épines … le gentilhomme assassiné!
—Et … la bague?
—La bague aussi, avec ses armoiries.
—Malheur!… qui donc est ce jeune homme.
—Je ne sais pas son nom, mais je n'oublierai jamais sa figure, et quelque chose me dit que je le retrouverai.
—Il le faudra, dit Marie Touchet d'une voix sombre.
—Maintenant, madame, de qui peut-il avoir appris ce que nous deux seul croyions savoir? Cherchons dans votre famille. Mlle Marie a peut-être connu la vérité?
—Jamais. Marie est dans un couvent. Destinée à faire profession, elle n'a plus besoin de s'intéresser aux choses de ce monde. D'ailleurs, c'est une enfant qui ne se souvient plus.
—Elle a peut-être confié ses chagrins à sa soeur Henriette.
Mme d'Entragues avec une assurance étrange:
—Non, dit-elle, non, ce n'est pas Marie; et si c'est Henriette, il faudrait donc qu'elle eût trouvé un confident bien sûr, bien intime.
La Ramée sembla comprendre, car son visage prit une expression de menace effrayante.
Mme d'Entragues se hâta de dire alors:
—Nous causerions mal de ce sujet en un pareil moment. M. le comte d'Auvergne passe ici la soirée, la nuit peut-être. Demeurez au château, et nous trouverons une occasion de renouer cet entretien.
La Ramée, profondément rêveur, écoutait à peine ces paroles. Il ne remarquait pas non plus avec quelle insistance Marie Touchet l'éloignait. Elle, plus clairvoyante ou moins distraite, observa cet air pensif et le prit pour un muet reproche.
Apparemment, crut-elle dangereux de laisser partir la Ramée sur une mauvaise impression, car elle lui toucha légèrement le bras et lui dit:
—A propos, comment va monsieur votre père?
—Toujours moins bien. Sa blessure est mal soignée. Nous n'avons pas de médecin et la chaleur de cette saison est bien mauvaise pour les plaies.
—Je ne vous prie pas de souper avec nous, dit Marie Touchet après cette réparation de politesse, M. le comte d'Auvergne n'aime pas les nouveaux visages, et d'ailleurs vous vous êtes montré à lui un peu trop ligueur.
—Vous plaît-il que je m'en retourne à Médan? dit froidement la Ramée.
—Oh! je ne dis pas cela.
—Ne vous gênez point, continua le jeune homme avec une amertume courageusement déguisée. Mon cheval est un peu las, mais j'en prendrai un frais ici. Je ne voudrais pas que M. le comte d'Auvergne fût attristé par mon visage funèbre. Seulement, avant de partir, je vous demanderai la grâce de saluer Mlle Henriette, que je n'ai pas vue depuis si longtemps, et qui doit être bien embellie.
Il y avait au fond de toutes ces paroles prononcées par une bouche calme quelque chose de sinistre comme le silence qui précède les tempêtes.
Mme d'Entragues ne trouva pas que ce fût acheter bien cher le départ d'un hôte gênant.
—Voir Henriette, dit-elle, mais c'est trop juste. Elle était là il n'y a qu'un instant. Je crois qu'elle s'est retirée chez elle, vous savez le chemin du pavillon, je crois? Allez-y donc et heurtez à la porte, Henriette vous fera ouvrir ou descendra dans le parc. Je vous laisse pour retrouver mon fils.
La Ramée s'inclina presque joyeux. Il avait la permission d'aller voir Henriette. Mme d'Entragues partit satisfaite de son côté, car elle redoutait encore plus la complicité de la Ramée que celle de tout autre. La Ramée pour elle n'était plus seulement un confident, c'était un créancier envers lequel, dans un moment de détresse, elle avait contracté une dette qu'il lui était impossible de payer.
—Qui sait, se dit-elle en rejoignant son fils et son mari, si ce la Ramée ne me parle pas de son fantôme et de la résurrection de notre secret pour m'effrayer et me pousser à lui accorder Henriette. Mais à présent le péril est loin. Marie absente ne peut donner d'explication. Henriette ne se trahira pas elle-même et saura se défaire seule de ce fatigant la Ramée.
Elle marchait toujours, en rêvant ainsi.
—Évidemment, poursuivit-elle dans sa méditation, c'est la Ramée qui me tend ce piège. Ce jeune homme qui l'aurait tant effrayé au camp des gardes est un personnage d'invention; j'ai accusé Marie, une enfant sans conséquence, pour justifier Henriette, ma fille favorite, mon aînée, qu'il faut établir la première. Mais si Urbain avant sa mort avait tout conté à ce jeune homme, ce n'est pas le nom de Marie qu'il aurait prononcé. Donc, la Ramée croit me duper, et il est ma dupe. Ou bien, serait-ce Henriette qui aurait confié notre fable à quelqu'un, à ce jeune homme mystérieux … mais quand? comment? dans quel intérêt? sous quelle influence?
Mme d'Entragues se heurtait là, comme tous les gens de ruse et d'intrigue, à un écueil inconnu. Elle ne pouvait savoir le motif si simple qui avait forcé les fausses confidences de la jeune fille. Cette ignorance la rassura pleinement. Elle rentra dans sa sécurité. Le réveil devait être douloureux.
A peine eût-elle rejoint M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, que toutes ses visions lugubres se dissipèrent. Elle trouva les deux courtisans occupés à tresser la chaîne fleurie de leur déshonneur. On se mit à discuter à trois les chances de succès, les chances de revers; on analysa les beautés, les défauts; on parla du passé, de la fameuse époque de la gloire de la famille; on repassa les vers de Desportes et les vers de Charles IX.
Que ne devait-on pas attendre d'un prince nouveau, un peu avare encore, c'est vrai, mais dont le coeur ouvrirait la bourse!
Le roi, s'il abjurait, avait des chances. S'il restait huguenot, il ne finirait pas moins par se faire une très-grande position en France avec son épée. S'il ne devenait pas roi, il serait toujours un héros, soutenu par l'Angleterre et l'immense parti des réformés. Son avenir ne pouvait décroître. Sa maison serait toujours un palais, si elle n'était même une cour. Quel danger y avait-il à suivre la fortune d'un pareil prince? Le pis aller, c'était un bon mariage et la royauté de Navarre, après l'exclusion de la reine Marguerite.
Tant de rêves bâtis sur l'empreinte que le petit pied d'une jeune fille avait laissée en un peu de sable!
Les trois convives soupèrent gaiement. Ils parlaient de ces énormités à mots couverts comme des bandits parlent l'argot. On eut la pudeur des termes, pour ne point scandaliser les laquais, ou plutôt pour ne pas compromettre de si beaux projets en les vulgarisant.
Quant à l'objet de la combinaison, il n'était pas là; inutile de la ménager. Henriette venait de se faire excuser près de sa mère de ne pas paraître au souper. Fatiguée, disait-elle, elle préférait se reposer seule dans sa chambre; elle avait même congédié sa camériste. Marie Touchet la crut en conversation avec la Ramée, elle se garda bien d'insister. Le comte d'Auvergne ne se plaignait pas de la liberté qui résultait de cette absence. Il en profita de toutes les manières, car, après avoir mis à sac le buffet et la cave, il lança quelques attaques contre la caisse maternelle.
C'était un grand vaurien bien dangereux que ce faux prince. Combien de fois n'eût-il pas été pendu dans sa vie, si son père se fût appelé Touchet ou même Entragues! Il commençait de bonne heure, par le plus éhonté cynisme, cette carrière de petits vols, de sordides coquineries, qui ne s'élevèrent jamais assez haut pour lui mériter au moins la royauté des brigands.
Après avoir adroitement parlé de la faveur dont il jouissait près de Henri IV, il raconta quelques traits de la pénurie qui empêchait cette faveur d'être lucrative.
Il avait de l'esprit et la facilité de tout dire. Il divertit d'abord ses hôtes, et après les avoir fait rire, comme il avait su les intéresser pour eux-mêmes, il jugea que sa cause était gagnée.
En effet, Mme d'Entragues fit un signe à son mari, et le complaisant beau-père offrit le plus gracieusement du monde, comme il convient qu'on offre à un prince, deux cents pistoles de celles qu'il empilait avec force soupirs dans son bahut d'ébène, présent de Charles IX.
Le comte accepta, se remit à boire, et on renvoya décidément les laquais et les pages pour causer à coeur franc et à lèvres ouvertes.
M. d'Auvergne redit, avec des commentaires nouveaux, l'impression que la vue d'Henriette avait produite sur le roi. Il sacrifia en trois ou quatre épigrammes la blonde fille de M. d'Estrées à la brune enfant des d'Entragues. Il cita des prédictions, vieux hochets de famille qui pronostiquaient la royauté à quelque branche de sa maison. Pour lui, déjà ivre, plus de difficultés, plus de retards. La première personne qui entrerait au château serait en n'en pas douter Henri IV venant demander Henriette à ses parents.
Déjà M. d'Auvergne appelait le roi beau-frère et M. d'Entragues lui eût dit: Touchez là, mon gendre.
Une demi-heure à peu près s'écoula dans cette charmante intimité.
L'établissement de la soeur Henriette se construisait à vue d'oeil.
Tout à coup, lorsque Mme d'Entragues savourait avec le plus de sécurité les poisons de ce tentateur, un bruit singulier sur la vitre de la grand'porte appela son attention de ce côté.
Elle seule avait le visage tourné vers cette porte, à laquelle Entragues et le comte se trouvaient adossés. La nuit au dehors était d'autant plus noire que la salle était plus éclairée.
Quelque chose de pâle, rehaussé de deux points de feu, vint se coller sur la vitre, et Mme d'Entragues reconnut le visage de la Ramée décomposé par une expression qu'elle ne lui avait pas encore vue.
Auprès de cette effrayante figure, un doigt inquiet répétait incessamment le signe qui appelle. Et quand on songe à l'impérieuse familiarité de ce signe, à son inconvenance eu égard à la dame châtelaine, on comprendra combien fut étonnée et épouvantée à la fois Marie Touchet qui, malgré sa majesté révoltée, voyait toujours derrière la vitre ce doigt maudit qui lui disait: Venez!
En proie à des craintes que l'événement ne devait que trop justifier, elle se leva, sans même avoir attiré l'attention des deux hommes, qui en ce moment unissaient leurs coeurs et leurs verres; elle obéit au geste de la Ramée et sortit dans le jardin.
—Qu'y a-t-il encore, demanda-t-elle avec hauteur, êtes-vous fou, monsieur?
—Peut-être madame, car je ne sens plus que ma tête m'appartienne.
—Que voulez-vous de moi?
—Suivez-moi, je vous prie.
La Ramée frissonnait, ses mains glacées avaient saisi les mains de Mme d'Entragues.
—Où me menez-vous? dit-elle sérieusement effrayée de cette voix rauque, de ce regard effaré.
—Au pavillon de Mlle Henriette.
Mme d'Entragues tressaillit sans savoir pourquoi.
—Qu'y verrai-je, monsieur?
—Je ne sais si vous verrez, mais vous entendrez, à, coup sûr.
—Expliquez-vous!
—Et d'abord, madame, savez-vous si Mlle Henriette n'attendait pas quelque visite ce soir?
—Aucune, que j'aie autorisée du moins.
—Alors, venez, il le faut.
La Ramée appuya sur son bras le bras tremblant de Mme d'Entragues, et la guida plus vite que le cérémonial ne l'eût permis, vers l'extrémité du parc, à l'endroit où s'élevait le pavillon sous les marronniers.
—La porte est fermée, dit-il alors tout bas, el j'allais frapper tout à l'heure, lorsqu'il m'a semblé entendre là-haut des voix par une fenêtre maladroitement ouverte.