WeRead Powered by ReaderPub
La belle Gabrielle — Tome 1 cover

La belle Gabrielle — Tome 1

Chapter 23: XI
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative recreates late 16th-century wartime France, following a royal army beset by hunger and shifting alliances as truces and negotiations alternate with skirmishes. It contrasts life in provincial camps with courtly maneuvering, portraying military hardship, diplomatic exchange, and debates over religion and legitimacy. Interwoven personal relationships illuminate loyalty, ambition, and the human cost of political struggle. The work moves between vivid battlefield and camp scenes, negotiation and intrigue at higher levels, and more intimate episodes to evoke the era's social tensions and moral ambiguities.

—Comment des voix, puisque Henriette est seule?

La Ramée sans répondre leva le bras vers le bâtiment d'où s'échappaient voilés, il est vrai, et inintelligibles, mais parfaitement reconnaissables, les accents d'une voix qui n'était pas celle de la jeune fille.

Marie Touchet entendit. Bientôt la voix de Mlle d'Entragues répondit à l'autre, et les deux voix se mêlèrent dans un duo des plus vifs qui n'annonçait rien d'harmonieux.

—Il y a un homme là-haut, murmura la mère à l'oreille de la Ramée.

—Oui, fit celui-ci de la tête.

—Comment un homme se serait-il introduit chez Henriette?

La Ramée amena Mme d'Entragues près du mur de clôture, au travers duquel, grâce à une crevasse, il lui montra dans les orties et le taillis de marronniers, de l'autre côté, un cheval qui broutait tranquillement en attendant son maître.

—Je vais appeler ma fille, dit Marie Touchet.

—Elle fera évader l'homme par la fenêtre, dit la Ramée; avez-vous une clef de la porte du bas?

—Assurément, et je vais la chercher.

La Ramée l'arrêta.

—Ils auront tiré les verrous peut-être, et le bruit que vous ferez pour ébranler cette porte, les avertira.

—Que faire alors!

—Ce pavillon a-t-il deux issues?

—Non, à moins que vous n'appeliez issue la fenêtre qui donne sur les champs.

—C'en est une. Puisqu'on entre par là chez Mlle Henriette, on en peut
  sortir par là.

—Eh bien! je n'en connais pas d'autre.

—Madame, vous allez heurter à la porte en bas. En reconnaissant votre voix, Mlle Henriette ne pourra manquer de vous ouvrir.

—Mais la fenêtre?

—Je me charge de la garder, dit la Ramée, et je réponds que nul ne s'échappera de ce côté; frappez, madame.

Aussitôt il disparut à travers les arbres.

XI

OR ET PLOMB

Ce cheval qui broutait derrière le mur avait pour maître Espérance, qui, arrivé au moment même où huit heures sonnaient à Deuil, s'était mis tout joyeux à reconnaître la place.

Les amants sont d'excellents topographes, Henriette avait décrit parfaitement son pavillon et tous les alentours. Espérance reconnut sans effort les indications de sa maîtresse. Comme il avait tourné autour du château, évitant les chemins trop frayés, la ligne des murs lui servit de guide, et le mena tout naturellement au pavillon, qui formait l'un des angles.

Nous l'avons dit, l'ombre descendait sous les feuilles touffues. Espérance promena un long regard autour de lui, ne vit que des paysans cheminant bien loin vers leurs chaumières, et sauta en bas de son cheval.

La pauvre bête attendait ce moment avec impatience. Elle se mourait de faim et de soif; un ruisseau jaillissant pour ainsi dire sous ses pieds poudreux, de longues tiges d'herbe et de jeunes pousses qui s'offraient avec complaisance, indemnisèrent l'animal.

Il plongea ses naseaux fumants dans l'eau fraîche, et tout fut oublié, la chaleur du jour, la course forcée, l'éperon injuste.

Espérance, après s'être assuré que le licol était bon et d'une longueur suffisante pour laisser une heure de libre pâture à son cheval, s'occupa de son escalade. La tâche n'était pas difficile et le moment était bien choisi.

Personne aux environs; personne, il est vrai, au balcon pour l'attendre, mais à quoi bon? Henriette guettait peut-être derrière les rideaux. Le principal était que la fenêtre fût ouverte. Or, on voyait les deux battants ouverts.

Poser un pied sur la selle du cheval, s'accrocher des mains à une branche de marronnier, lancer son autre pied sur une autre branche, tout cela fut l'affaire de quatre secondes et s'accomplit d'un seul élan.

Il y eut bien un craquement dans le marronnier; il y eut bien quelques égratignures à l'habit et à la peau, mais qu'importe? Est-ce que la peau ne repousse pas, et la branche aussi? Les vieux marronniers ont tant de sève, et les jeunes gens, donc!

Une fois sur le balcon, Espérance regarda dans la chambre avec circonspection. Elle était vide.

Il s'y glissa pour ne pas rester en vue du dehors. Cette chambre, tapissée de vieux damas vert, lui parut vaste et sombre. Un pêle-mêle d'oiseaux effarouchés se culbutant dans une grande volière fit peur d'abord à Espérance et puis le fit sourire. Il entendit son cheval qui hennissait comme pour le rappeler et lui dire adieu.

Le jeune homme, se voyant seul, passa en revue tout ce qui s'offrait à ses regards. Cette chambre n'avait qu'une fenêtre, celle-là même par laquelle Espérance était entré, et qui donnait sur le balcon. Ce n'était pas la chambre à coucher d'Henriette, car le lit se trouvait dans un grand cabinet à gauche, éclairé par une petite fenêtre sur le parc, avec des barreaux de fer entrelacés.

La chambre d'une femme aimée! Ce n'est pas un spectacle qui laisse froid et sans palpitation un coeur de vingt ans. Les rideaux ont retenu son souffle; le tapis, ses pieds nus l'ont foulé. Chaque usage en est poétisé par l'amour, chaque muet détail devient éloquent. Elle présente, il n'y a qu'elle; absente, elle s'y trouve cent fois.

Espérance contemplait cet appartement avec une sorte d'attendrissement vague. Déjà, pour lui, Henriette ne représentait plus l'adorable maîtresse, que notre orgueil d'amant divinise jusque dans sa chute qui est notre ouvrage. Les paroles de Crillon, retentissant encore à son oreille, enlevaient à Henriette son prestige le plus beau. Espérance l'accusait mentalement, non plus de faiblesse, mais de mensonge: la désirait-il? c'est possible; l'aimait-il encore? c'est douteux; l'aimait-il moins? c'est sûr.

Cependant il subissait l'irrésistible influence de cette retraite silencieuse, déserte. Au lieu de la liberté des bois et des plaines, qui fait deux amants égaux, puisque là le ciel est commun à tous deux, et qu'ils sont les hôtes de Dieu seul, Espérance se voyait emprisonné pour ainsi dire sous le toit de sa maîtresse, entouré d'objets inconnus qui l'accueillaient en étranger. Aussi les oiseaux, effarouchés par sa présence, le parquet, criant aigrement sous son pied, le rideau, rebelle à sa main, lui parurent-ils de mauvaise humeur. Il se trouva étrange dans le miroir de la jeune tille, et se figura que, s'il voulait s'asseoir, le siège le repousserait.

Là-bas, pensa Espérance devenu triste, la forêt se faisait belle pour nous appeler; je voyais poindre des violettes dans la mousse, à l'endroit où je conduisais Henriette, et les oiseaux, loin de s'enfuir, venaient au-dessus de nous se jouer sur les branches. J'avais fait amitié, dans certaine clairière, avec un chardonneret qui nous rendait exactement visite et amenait des camarades musiciens pour nous offrir le concert. Est-ce donc parce que là-bas il y avait la foi et qu'ici c'est le doute? est-ce parce qu'ici j'apporte la défiance et que là-bas on apportait l'amour?

Il en était à soupirer, quand un verrou se ferma à l'étage inférieur. Un petit pas rapide retentit dans l'escalier. Espérance sentit tout son courage l'abandonner. Le pas d'une maîtresse qui accourt éveille toujours un écho dans notre coeur.

Il avait déjà oublié Crillon, les reproches et l'exorde de son interrogatoire préparé. Caché par prudence derrière les plis du rideau, car il faut tout prévoir, et Henriette pouvait n'être pas seule, Espérance, quand il vit entrer la jeune fille, sans gardiens et sans servante, sortit précipitamment de sa cachette, l'oeil amoureux, les bras ouverts.

—Ah! vous voilà, dit-elle d'un ton si étrangement sec et d'un air si distrait que le jeune homme en fut glacé malgré lui.

Mais nous savons qu'il ne pouvait croire le mal, et que chez lui tout nuage s'évaporait au souffle seul de la vie.

—Qu'avez-vous? dit-il à sa maîtresse; êtes-vous poursuivie, avez-vous peur?

Elle ne répondit pas. Elle tournait et retournait la tête avec plus d'embarras que d'effroi.

—Si vous voulez, ajouta-t-il, je vais redescendre par le balcon, et je remonterai quand vous serez tout à fait rassurée.

En disant ces mots, il joignait l'action aux paroles et gagnait la fenêtre.

Elle l'arrêta.

—Non, dit-elle, plus tard; puisque vous êtes là, profitons de ce moment pour causer.

Ce puisque vous êtes là fit dresser l'oreille à Espérance. La phrase lui parut illogique sinon discourtoise; cependant sa provision de complaisance et de candeur n'était pas encore épuisée. Il prit le change et répondit:

—Oui, chère belle, causons.

Et il entoura Henriette de ses bras.

Elle fit, pour se dégager, un mouvement si adroit et si rapide, qu'il ne le sentit qu'en la voyant s'asseoir à deux pas de lui, sur une chaise.

Il détacha son épée, la posa sur un meuble près du balcon, et s'agenouilla près d'Henriette, accoudée sur le bras de sa chaise. Alors il attacha sur la jeune fille son regard profond dans lequel se reflétait toute son âme. L'image était parfaite, le miroir sans prix. Henriette, si elle eût regardé cette noble et adorable figure, cette bouche pensive à la fois et souriante, n'eût pas résisté au désir d'y coller ses lèvres; mais elle aussi rêvait et ne regardait pas.

—Il me semble, dit Espérance avec douceur, que vous me payez mal mon voyage, Henriette, et la fatigue, et la soif, et tout l'ennui que j'ai eu de vous perdre ces trois jours passés. Au moins ai-je donné tout à l'heure à mon brave cheval de l'eau fraîche, de l'herbe tendre et mes caresses. A défaut du picotin, il s'est déclaré satisfait. Mais vous, méchante, vous ne me donnez rien.

Henriette poussa un soupir.

—Gageons que je suis meilleur que vous, continua Espérance, et que je n'ai rien oublié de ce qui peut vous plaire, ou du moins vous distraire. Vous ne vous souvenez peut-être plus qu'il y a dix jours, en Normandie, au bord de notre petite fontaine Eau claire, quand vous rouliez des gouttes d'eau sur des feuilles de noisetier, vous me fîtes admirer ces diamants, et me dites qu'ils ressemblaient à ceux de votre mère. Alors je versai ces gouttes brillantes sur vos beaux cheveux noirs, et elles tombèrent au bord de votre charmante oreille rouge, où je les bus, tout diamants qu'elles étaient.

—Eh bien? dit Henriette.

—Eh bien, j'avais feint seulement de les boire. Le feu de mon baiser les a durcies. Je vous les rends assez solides pour demeurer à vos oreilles.

Il lui offrit les diamants que Crillon avait tant regrettés. Ils eurent le bonheur de lui plaire, et elle leur adressa un regard moins terne qu'à Espérance.

—Vous êtes bon, dit-elle.

—Ah! vous en convenez, s'écria ce brave coeur avec une gaieté si franche que pour toute autre femme elle eût été irrésistible. Voyons, déridez-vous, et ne me faites pas voir une Henriette que je ne connais pas, à la place de cette charmante maîtresse tant aimée.

Elle se leva presque à ce mot, et repoussant l'écrin, toujours ouvert sur ses genoux:

—Il faut que je vous parle, dit-elle du même ton glacial qu'elle avait pris à son arrivée.

Espérance, surpris, ramassa les pendants d'oreille et les plaça sur la table.

—J'ignore absolument, dit-il d'un ton de dignité sans colère, ce que vous pouvez avoir à me dire avec un pareil accent. Il faut que le séjour dans la maison paternelle vous ait fait faire des réflexions. C'est possible après tout.

—C'est cela, monsieur Espérance, j'ai fait des réflexions.

—Monsieur?… répéta le jeune homme, de plus en plus blessé. Alors je vous appellerai mademoiselle.

—Ce sera mieux, entre gens destinés à se séparer.

—Ah! dit Espérance suffoqué, comme serait un homme qui s'enfoncerait pas à pas dans un lac de glace.

—La séparation est inévitable; elle est forcée. Vous devez voir à ma tristesse, à l'hésitation de chacune de mes syllabes, combien il m'en coûte pour vous l'annoncer.

—Aurait-on découvert notre intelligence? dit Espérance avec son inépuisable crédulité.

—A peu près.

—Avec de l'adresse, de la prudence, nous détournerons les soupçons.

—Cela ne suffirait pas, monsieur Espérance, et le danger évité se représenterait infailliblement. Ce qu'il importe, c'est que notre secret meure à jamais entre nous; c'est que vous m'aimiez assez pour m'oublier.

—Comment alliez-vous ces deux mots-là, mademoiselle? Aimer et oublier ne vont pas ensemble. D'ailleurs, pourquoi me demanderiez-vous de vous aimer encore si vous ne m'aimez plus?

—Je ne dis pas cela … Tous les jours on obéit à la nécessité.

—Quelle nécessité?

—Mais … il s'en rencontre de cruelles dans la vie d'une femme.

—Voudriez-vous épouser quelqu'un?

—Si ce n'est moi qui le veux, c'est peut-être ma famille.

Henriette prononça cette réponse avec tant de sécheresse et d'orgueilleuse provocation, que le jeune homme se sentit mordu au coeur. Il lui sembla qu'il venait d'être attaqué, touché même, et que ce serait une lâcheté de ne pas répondre par un coup énergique à l'attaque sans pitié qu'on venait de lui envoyer. Ce coup vengeur, Crillon le lui avait enseigné pendant la route.

Il se redressa le front assombri, passa une main frémissante dans ses beaux cheveux, et dominant cette femme assise de toute sa taille, de toute sa beauté de corps et d'âme:

—Mais, mademoiselle, lui dit-il, je ne sais pas si vous agirez prudemment en laissant votre famille vous chercher un mari.

Elle le regarda, surprise.

—Un mari, continua-t-il, sera exigeant. Ce n'est plus un amant qui s'extasie et remercie à deux genoux, et, quand il ne le demande pas lui-même, accepte toujours le bandeau qu'une femme lui met sur les yeux.

Henriette, en écoutant ces étranges paroles, restait indécise entre l'étonnement et la colère.

—Un mari, poursuivit Espérance, vous demandera compte de toute votre vie, mademoiselle, et chacune de vos actions lui fournira matière à questions et à recherches.

—Je ne suppose pas, répliqua Henriette pâlissant, que ces questions et ces recherches puissent jamais tourner à mon déshonneur. Vous êtes un honnête homme, monsieur, je le crois du moins, et qui que ce soit vous ferait vainement des questions à mon sujet. Mon secret ne peut donc être révélé que par vous … dois-je craindre qu'il le soit jamais? Si vous vous défiez de vous-même, dites-le, du moins, pour que je sache à quoi m'en tenir.

Le coeur loyal d'Espérance battait au moment de porter le grand coup.
Mais il reprit courage sous le regard venimeux de l'adversaire.

—Votre secret, mademoiselle, dit-il d'une voix émue, ne court aucun danger. Je parle du secret qui nous est commun. Celui-là, je vous le garantis, mais celui-là seul. Je ne puis m'engager pour les autres.

—Que prétendez-vous dire? s'écria Henriette avec un serrement de coeur qui retira de son visage le peu de sang que cette discussion y avait laissé. Quels autres secrets puis-je avoir?

—Cela ne me regarde pas, mademoiselle, mais votre mari s'en occupera; au lieu de croire, comme je l'ai fait, à cette bague donnée par Mlle Marie d'Entragues, enfant de douze ans, au page de votre mère, il vous demandera si ce n'est pas vous plutôt qui aviez donné la bague qu'un assassin a volée pour vous au cadavre d'Urbain du Jardin.

Henriette devint livide, poussa un cri sourd et chancela sous l'autorité de ce regard ferme et de cette parole hardie. Espérance se croisa les bras et attendit la réponse.

—Qui vous a appris ce nom? murmura-t-elle avec angoisse.

—Peu importe. Je le sais, voilà l'essentiel.

—Mais enfin, de quoi m'accusez-vous, en rapprochant ce nom du mien?

—Je croyais vous l'avoir dit, mademoiselle, et votre égarement prouve assez que vous m'avez compris.

—Je sens une calomnie, une injure, et je me révolte, voilà tout. D'ailleurs, comment se fait-il que vous veniez m'accuser d'un crime que vous ne me reprochiez pas il y a trois jours?

—Parce que je ne le sais que depuis deux heures.

—Et alors, reprit-elle vivement, pourquoi il y a dix minutes étiez-vous à mes pieds me rappelant des souvenirs d'amour?

—Parce qu'il y a dix minutes j'espérais encore ce que je n'espère plus maintenant.

—Quoi donc?

—Vous trouver innocente.

—Nommez-moi les calomniateurs!

—Que vous sert-il de les connaître? Tout à l'heure vous m'avez congédié, c'est signe que vous ne m'aimez plus. Quand on cesse d'aimer les gens, s'occupe-t-on de ce qu'ils pensent?

—Évidemment, monsieur, je tiendrais peu à l'estime d'un homme qui manquerait d'assez de confiance envers moi pour m'attribuer….

—Ce qu'on attribue à votre soeur, à une pauvre absente que vous laissez accuser, que vous accusez vous-même.

—Mais, monsieur, vous m'insultez.

—La colère n'est pas une réponse.

—L'insulte n'est pas une preuve, et si vous n'êtes venu que pour m'insulter, vous eussiez mieux fait de ne pas venir.

Espérance était bon, mais il n'était pas faible. Cette nouvelle agression l'exaspéra.

—Je ne suis venu, mademoiselle, dit-il, que pour répondre à l'invitation que j'avais reçue de vous. Car vous m'avez appelé, ne vous déplaise, et je porte heureusement sur moi ma lettre d'audience. Peut-être me direz-vous qu'elle n'est pas de vous, car la personne qui vient de me traiter ainsi n'est pas celle qui écrivait:

«Cher Espérance, tu sais où me trouver, tu n'as oublié ni l'heure ni le jour fixés par ton Henriette qui t'aime.»

—N'est-ce pas, mademoiselle, ajouta-t-il en mettant le billet ouvert sous les yeux de la jeune fille frémissante, n'est-ce pas que vous ne comprenez pas d'avoir pu écrire ces lignes et d'avoir peut-être pensé ce que vous écriviez?

Henriette, en effet, venait de voir avec épouvante ce billet dans la main d'Espérance. Lui, calmé par l'évaporation de la première colère, plia tranquillement la feuille et la remit dans la bourse brodée qu'il portait à sa ceinture. Les yeux d'Henriette dévoraient ce papier accusateur et brillèrent de fureur en le voyant disparaître.

—Ainsi, reprit le jeune homme, je ne suis venu vous voir que pour continuer notre rôle d'amants interrompu par votre absence. En route j'ai su votre faute et votre mensonge. On me conseillait de rebrousser chemin. Par faiblesse j'ai voulu obtenir de vous une explication. Me voici: vous refusez de vous expliquer, vous accueillez mes propositions conciliantes par des menaces, j'accepte la rupture. Adieu, mademoiselle, adieu.

Il se dirigea vers la fenêtre; sa décision était nettement écrite sur ses traits. En le voyant près de partir, Henriette au désespoir, il emportait le billet, s'élança vers lui et le saisit par les deux mains avec tous les signes du repentir et de l'humilité.

—Espérance! s'écria-t-elle, reste; tu sais bien que je t'aime.

—Mais non, dit-il, je ne le sais plus.

—Comprends donc ma douleur, ma folie; comprends donc l'horreur de ma situation.

—Pourquoi m'avoir chassé?

—Tu m'accusais.

—Pourquoi m'avoir menti?

—Rappelle-toi en quelles circonstances. C'est la Ramée qui est cause de tout. Il ose m'aimer; j'ai ce malheur! Il m'écrit chez ma tante une ridicule lettre entortillée, que le hasard fait tomber en tes mains; tu t'étonnes, tu m'interroges. Il était question dans cette lettre fatale de secret, de Marie, d'honneur de la famille. Je me confie à toi, je t'explique comment ce la Ramée s'arroge des droits sur moi pour se faire payer son dévouement. Dans sa lettre il ne parlait que de la faute de Marie, puisque ma mère, par tendresse pour moi, ne lui avait parlé que de ma soeur. Voulais-tu que, pour justifier ma soeur cadette, que tu n'as jamais vue, que tu ne verras jamais, j'allasse m'accuser inutilement et risquer de perdre ton amour? Ton amour plus précieux pour moi que l'honneur, tu le sais; toi pour qui j'ai tout oublié. Allons, pardonne, tu n'es pas méchant, aie pitié de ta maîtresse, dont tu es le premier amour. J'ai été légère, quelle jeune fille ne l'est pas? mais une étourderie n'est pas un crime; ce n'est qu'une étourderie; qu'on me prouve autre chose … Pardonne, oublie… Je t'aime, Espérance, et n'ai jamais cessé de t'aimer.

Elle l'enlaçait de ses bras si beaux, elle embrassait de ses lèvres ardentes un visage qui trahissait toute l'émotion, toute la faiblesse magnanime du généreux Espérance.

—Vous me chassiez, cependant, dit-il tout troublé.

—Pardonne la colère à une âme noble que révolte une honteuse accusation.

—Vous me chassiez avant d'avoir été accusée.

—Oh! pardonne encore plus à la pauvre jeune fille que ses parents circonviennent et qui se voit captive, isolée, séparée à jamais peut-être de celui qu'elle aime. Mon père est sans pitié, ma mère rêve pour moi des alliances au-dessus de mon faible mérite. Un soupçon de leur part c'est pour moi la mort.

—Vous ne serez pas perdue cependant pour m'aimer, dit Espérance, et près de moi vous n'avez à craindre ni la pauvreté, ni le déshonneur!

—Vous ne connaissez pas vos parents, dit la jeune fille avec une hypocrite douceur; voilà pourquoi jamais les miens ne consentiraient à nous unir. Oh! sans cela, je vous avouerais avec orgueil. Allons, vous voilà devenu raisonnable, vous n'êtes plus ce furieux qui maltraitait une pauvre fille dont le malheur est le seul crime. Je lis dans vos beaux yeux l'oubli; j'y lis plus encore, n'est-ce pas, vous m'aimez toujours?

—Il le faut bien, soupira ce tendre coeur. Un éclair de triomphe illumina le visage pâle d'Henriette.

—Est-il possible, dit-elle, que l'orgueil fausse à ce point une belle âme, qu'elle devienne ingrate jusqu'à l'indélicatesse?

Elle enveloppa ce mot amer dans le miel d'un baiser.

—Comment cela? dit Espérance;

—Oui, vous me reprochez une preuve d'amour, une lettre.

—Je ne l'ai pas reprochée, je l'ai citée.

—Le rouge m'en monte au visage. Il me reprochait d'avoir été confiante … et moi, dans ma douleur, je me disais: S'il s'arme de cette lettre contre moi, aujourd'hui qu'il m'aime, quel usage en fera-t-il donc lorsqu'un jour il ne m'aimera plus?

Un nouveau baiser fit passer cette nouvelle goutte de poison.

—Me croyez-vous à ce point votre ennemi?

—Pas vous! mais on vous influence; vous êtes faible pour tout le monde, excepté pour moi, et quand nous serons séparés … Oh! mon cher Espérence, si votre faiblesse, si un malheureux hasard fait tomber ce billet en des mains étrangères, je suis perdue, perdue par celui que j'ai tant aimé … Quel châtiment! il sera juste!

Elle s'attendrit en disant ces mots; Espérance la prit dans ses bras avec transport.

—Ne la redoute plus, cette lettre, dit-il, nous allons la brûler ensemble.

Pauvre Espérance! qui prit pour un sourire d'ange la joie infernale allumée dans les yeux d'Henriette, et pour une douce rançon d'amour son baiser de Judas!

Il fouilla dans sa bourse pour y prendre le billet. Henriette tendit une main tremblante d'avidité.

Soudain plusieurs coups pressés retentirent à la porte du pavillon, et une voix impatiente cria: Henriette! Henriette!

—C'est ma mère! dit celle-ci épouvantée.

Espérance courut au balcon, Henriette l'arrêta, songeant qu'il emportait avec lui la lettre.

—Dans ma chambre, dit-elle….

Elle y poussa le jeune homme, ferma la porte et descendit ouvrir.

XII

LES HABITUDES DE LA MAISON

Il faisait sombre dans le vestibule, Marie Touchet avait la voix tremblante; en apercevant le trouble de sa fille elle se tut.

—Me voici, ma mère, dit Henriette en détournant les yeux.

—Pourquoi n'ouvriez-vous pas?

—J'allais dormir, je dormais déjà, je crois, mais à présent que me voilà réveillée, je puis aller souper avec vous, ma mère.

En disant ces mots, dans son ardeur de sortir et d'éloigner Marie
Touchet du pavillon elle poussait doucement celle-ci dehors.

Marie Touchet la poussant à son tour:

—Montons chez vous, dit-elle en passant la première.

—Je suis perdue, pensa Henriette, qui se repentit de n'avoir pas laissé fuir Espérance.

La mère après un rapide coup d'oeil jeté autour d'elle, marcha droit à la fenêtre ouverte, et, apercevant en bas la Ramée qui veillait, lui demanda si personne n'était sorti de ce côté.

—Non, répondit la Ramée.

Alors Mme d'Entragues revenant à sa fille:

—Où est, dit-elle, l'homme que vous cachez ici?

—Qui donc? répliqua Henriette avec un horrible serrement de coeur.

—Si je le savais je ne vous le demanderais pas.

—Mais il n'y a personne, madame.

—J'ai entendu sa voix.

—Je vous jure….

La mère se mit à visiter chaque angle, chaque meuble de la chambre et les plis de la tenture, avec une vivacité fiévreuse. Il n'était plus question de majesté.

N'ayant rien trouvé, elle se dirigea vers la chambre à coucher, heurta violemment Henriette qui voulait lui fermer le passage, et entra.

Henriette espérait que le jeune homme se serait adroitement dissimulé, à la manière des vulgaires amants, sous le lit ou dans quelque armoire; mais Espérance était debout près de cette petite fenêtre grillée de fer. Il avait entendu tout et s'attendait à tout.

À l'aspect de cette figure noire perdue dans le crépuscule, Marie Touchet saisit à la hâte le fusil et la pierre pour allumer une bougie et voir.

Espérance, pendant ces préparatifs, contemplait le visage pâle et contracté par la fureur de cette mère offensée, dont il connaissait en pareil cas la justice férocement expéditive.

Henriette se cachait dans un grand fauteuil.

Marie Touchet leva la bougie jusqu'à la hauteur du visage d'Espérance, et frissonna de le voir si beau, si calme, si digne d'être adoré.

Un pareil amant près de sa fille renversait tous ses plans d'avenir. Encore une tache qu'il faudrait effacer. C'était donc l'inexorable destinée de sa famille: honte et sang!

—Que faites-vous là? dit-elle d'une voix menaçante. Vous vous taisez
… Répondrez-vous, au moins, mademoiselle!

Henriette, au comble de l'effroi, s'écria:

—Mais, ma mère, je ne connais pas monsieur….

—Un malfaiteur, peut-être, dit Marie Touchet, exaspérée de la placide beauté d'Espérance.

L'oeil noble et pur du jeune homme appela sans affectation le regard de la mère sur la table où scintillaient les diamants.

—Qu'est cela? dit-elle avec un redoublement de fureur. Je ne vous connais pas ces joyaux, mademoiselle!

—Moi non plus, bégaya Henriette, folle de honte et de terreur.

Ému de compassion, Espérance trouva le mensonge pour sauver l'honneur de sa maîtresse.

—Voici la vérité, madame, dit-il enfin d'une voix doucement harmonieuse. Je passais à Rouen il y a six jours. J'y ai vu mademoiselle dont je suis tombé éperdument épris sans qu'elle m'eût seulement aperçu. C'était jour de fête. Mademoiselle regardait à l'étalage d'un juif les diamants que voici. L'idée m'est venue de les acheter, puisqu'ils avaient mérité son attention.

—Je vous trouve hardi d'acheter des diamants à ma fille.

—Permettez, madame, ce n'est pas un crime que d'éprouver de l'amour, c'en serait un alors d'en inspirer. Moi, qui ne voulais pas offenser ou compromettre mademoiselle, je l'ai suivie de loin, oh! respectueusement, jusques ici.

—Pourquoi faire? dit Marie Touchet avec sa hauteur de reine.

—Pour savoir son nom et sa qualité, que je ne me fusse pas permis de demander à ses gens; pour trouver une occasion favorable de lui faire tenir ces diamants qui ne sont pas un présent, mais un gage mystérieux des sentiments que je voulais un jour lui faire connaître. C'est permis, madame, d'essayer à plaire quand on est respectueux, quand on cherche à ne pas compromettre une femme; depuis hier, j'ai étudié les êtres et les habitudes de ce château, et ce soir, croyant mademoiselle sortie du pavillon pour souper avec vous, je me suis risqué—c'est un grand tort de ma part—à pénétrer chez elle pour déposer les diamants sur sa table, cela l'eût fait rêver: cette pensée me souriait d'occuper son esprit, sinon son coeur. Or, mademoiselle que je croyais absente, est rentrée tout à coup, m'a vu, a poussé un cri; j'ai voulu la rassurer, lui expliquer la pureté de mes intentions, et j'étais occupé à combattre ses scrupules, lorsque votre voix, madame, a retenti au bas de l'escalier. Voilà toute la vérité. Je vous supplie de me pardonner, et surtout de ne pas accuser mademoiselle, qui n'est pas coupable et qui souffre en ce moment d'injustes soupçons. Seul je mérite vos reproches et m'incline très-humblement devant votre colère.

A mesure qu'il parlait, la couleur et la vie revenaient sur les joues d'Henriette; elle admirait cette présence d'esprit qui la sauvait. Le rôle devenait si beau pour elle qu'elle s'y cramponna, qu'elle l'adopta, qu'elle prit le masque pour le visage.

—Oui, s'écria-t-elle, oui, voilà la vérité.

Marie Touchet, elle, ne se laissa pas abuser. Sa colère augmenta lorsqu'elle vit l'adresse de la défense.

—Et c'est là, dit-elle, l'excuse qu'on ose invoquer pour s'être introduit chez ma fille par une fenêtre!

—La porte m'était fermée, répondit doucement Espérance. D'ailleurs, je ne voulais pas être vu de Mlle d'Entragues, et par la porte j'eusse été vu.

—Il reste à expliquer, dit la mère en froissant convulsivement ses doigts, pourquoi à mon arrivée, vous vous êtes caché dans cette chambre au lieu de reprendre le chemin par lequel vous étiez venu.

Henriette plia sous ce nouveau coup.

—Mademoiselle m'avait congédié honteusement répliqua Espérance embarrassé; mais moi j'ai voulu rester, un espoir me guidait. Peut-être, me suis-je dit, aurai-je le bonheur de voir la mère de Mlle Henriette, et je saurai la convaincre de mes sentiments respectueux, et par l'excès même de ma témérité, cette dame jugera de l'excès de mon amour et du désir que j'ai d'être approuvé dans ma démarche. Voilà pourquoi, madame, je me suis caché. Mademoiselle devait me croire parti … Mon stratagème a réussi en dépit de mademoiselle, puisque j'ai été assez heureux pour déposer à vos pieds ces sincères explications.

Henriette respira; Marie Touchet la regarda d'un oeil plus calme. Mais l'effort de cette tempête tomba sur le malheureux Espérance.

—Votre recherche! s'écria la mère en donnant un libre cours à sa rage trop longtemps contenue. Votre recherche! mais, pour rechercher Mlle d'Entragues, vous ne vous êtes pas encore nommé. Qui donc êtes-vous?

Espérance baissa la tête avec une hypocrite humilité.

—Je ne suis pas pauvre, dit-il.

—Il s'agit bien de cela. Êtes-vous prince? Êtes-vous roi?

—Oh! non, madame.

—Votre nom! votre nom! dit Marie Touchet, de plus en plus animée par la feinte soumission du jeune homme … Il ne s'agit pas d'acheter des diamants, nous ne sommes pas des juives; mais vous, êtes-vous seulement bon gentilhomme?

Espérance prit le temps de respirer pour bien poser l'effet de sa réponse, et répondit:

—Je ne sais pas, madame.

L'effet fut effrayant. La mère se redressa comme une géante, et d'un geste superbe:

—Il faut que vous soyez un audacieux compagnon, dit-elle, pour venir ainsi affronter la potence. Pas gentilhomme!… et l'on complote de séduire des filles de noblesse! Que dis-je, on ose avouer qu'on les recherche! Ah! malheureux! si je ne craignais d'attirer sur mon imprudente fille la colère de son père et de son frère, vous auriez déjà payé cette impudence.

—Mais, madame, je n'ai offensé personne, dit le jeune homme, enchanté de voir approcher le dénoûment sans que sa maîtresse eût été compromise.

—Taisez-vous!

—Je me tais.

—Et partez!… partez, misérable!

—Je l'eusse fait depuis longtemps sans le respect qu'on doit aux dames, dit Espérance avec un sourire mal déguisé.

—Et vos diamants! ajouta Marie Touchet, ne les oubliez pas; ils vous serviront près de vos pareilles!

En disant ces mots, elle lança l'écrin dans les jambes d'Espérance, qui riait de cette fureur féminine et ne se baissa pas pour les ramasser. Après une gracieuse révérence adressée aux deux dames, il se dirigea vers le balcon:

—Excusez-moi, dit-il, de reprendre le chemin défendu; mais mon cheval est en bas, et je tiens à ne pas causer de scandale en votre maison.

—Moi aussi, répliqua Marie Touchet avec fureur. C'est pourquoi je vous invite à ne point aller de ce côté: vous trouveriez en bas de cette fenêtre quelqu'un dont je veux bien vous épargner la rencontre. Certes, vous méritez d'être châtié, mais ce sera plus tard et plus loin. Souvenez-vous bien que s'il vous arrive jamais de regarder seulement cette fenêtre ou de parler de votre aventure, mademoiselle que voici entrera pour le reste de ses jours au couvent. Quant à vous….

—Oui, je sais ce que vous voulez dire, murmura Espérance avec un sourire moins joyeux. Eh bien! madame, soyez tranquille, à dater d'aujourd'hui je suis aveugle et muet. Par où faut-il que je sorte, s'il vous plaît?

—Attendez que je prévienne la personne qui vous guettait en bas.

Au moment où Marie Touchet s'approchait de la fenêtre pour avertir la Ramée qu'elle supposait être encore à son poste, au moment où Espérance cherchait dans les yeux d'Henriette un remercîment qu'il avait bien gagné par sa patience et son esprit, la Ramée apparut au seuil de la chambre l'oeil brillant d'une ivresse sauvage, il vit Espérance et s'écria:

—J'étais bien sûr d'avoir reconnu sa voix:

Ces mots, l'accent haineux dont ils étaient empreints firent tourner la tête à Mme d'Entragues; elle accouru près de la Ramée pour lui en demander l'explication.

A l'aspect de son ennemi, Espérance comprit le danger, pressentit la lutte, et au lieu de continuer à marcher vers le balcon, il revint sur ses pas, jusqu'au milieu de la chambre. La Ramée le couvait d'un regard dévorant. Il fit quelques pas aussi à la rencontre de Mme d'Entragues. Henriette, à l'arrivée de ce nouveau témoin, s'était reculée jusqu'à la porte de sa chambre, comme pour mieux cacher sa honte.

—Ah! c'est monsieur, dit la Ramée d'une voix stridente qui fit tressaillir Espérance comme le sifflement d'un reptile.

Instinctivement, il songea à se rapprocher de son épée placée sur une console près du balcon. Mais la crainte de paraître inquiet enchaîna encore une fois sa résolution. «La générosité de l'adversaire, dit un proverbe arabe, est l'âme la plus sûre d'un lâche ennemi.»

La Ramée comprit cette hésitation. Il tourna lentement autour de la table comme pour retrouver Mme d'Entragues, et chemin faisant, il écrasa Henriette d'un regard menaçant et désespéré.

—Il me semble, madame, dit-il alors à la mère, que vous aviez querelle avec monsieur tout à l'heure. Si je puis vous être utile, me voici.

—Non, dit Mme d'Entragues humiliée de la protection d'un pareil personnage, monsieur a expliqué sa présence d'une manière satisfaisante, et il part.

La Ramée bondit jusqu'au balcon, de façon à se placer entre Espérance et son épée.

—Vous ne savez donc pas madame, dit-il à Marie Touchet, quel est cet homme que vous laissez partir?

—Non.

—C'est celui qui m'a menacé tantôt, celui qui sait le secret, celui qui veut nous perdre tous et qui n'est ici que pour cela!

Mme d'Entragues poussa une exclamation de surprise et d'effroi.

—Ce matin il m'a échappé, ajouta la Ramée, il ne faut pas qu'il m'échappe ce soir!

Pendant ce colloque, Espérance serrait sa ceinture et regardait avec un sourire méprisant l'habile manoeuvre de son ennemi.

Marie Touchet, pâle et agitée;

—Cela est bien différent, dit-elle, et mérite une explication.

—Et monsieur va s'expliquer, ajouta la Ramée en s'appuyant sur la console même où reposait l'épée.

Henriette, la lâche, joignit les mains et adressa un regard suppliant à Espérance, non pour qu'il fût patient, mais pour qu'il fût discret.

Celui-ci, sans s'émouvoir:

—Je ne comprends plus, dit-il. L'arrivée de monsieur embrouille tout.

—Tout se débrouillera, fit la Ramée en jouant avec la poignée de l'épée.

—Madame, c'est à vous que je m'adresse, poursuivit Espérance; je ne veux pas ici avoir affaire à monsieur. Vous me faisiez l'honneur, je crois, de me demander des explications. Sur quoi?

—Sur les secrets prétendus dont vous auriez ce matin entretenu M. la
Ramée … des secrets mortels!

Espérance regarda Henriette qui cachait son visage dans ses mains.

—Je devais, dit-il, donner ces explications à M. la Ramée au coin de certain bois fourré dont il me faisait fête alors. Mais ce n'est pas ici le lieu, et les témoins ne me conviennent pas.

—Cependant, vous parlerez! dit Marie Touchet en s'avançant l'oeil en feu, les poings serrés vers le jeune homme.

—Oh oui! vous parlerez! dit la Ramée en s'approchant également, la main sur un couteau qu'il portait à sa ceinture.

—Vous croyez, dit Espérance, souriant à la faiblesse de l'une et à la rage de l'autre.

—J'en suis sûr, répliqua la Ramée avec un affreux regard.

Henriette, stupide de frayeur, se mit à murmurer des prières devant son crucifix. Espérance demeura seul, les bras croisés faisant face à ses deux adversaires. La Ramée tira tout à fait son poignard du fourreau.

—Ah oui, dit lentement Espérance, j'oubliais où je suis et avec qui je suis. C'est l'habitude de la maison d'Entragues. Un porteur de secret gêne-t-il, on l'assassine!

—Monsieur! s'écria Marie Touchet livide, vous allez nous y forcer!

—Voyez-vous qu'il le faut! hurla la Ramée en grinçant des dents.

—Bah! répliqua Espérance, je ne suis pas un petit page, moi, je ne suis pas Urbain du Jardin et je n'ai peur ni des mauvais yeux de madame ni du vilain couteau de monsieur. Oh! vous avez beau vous placer ainsi entre moi et mon épée, je la retrouverais si j'en avais besoin, mais avec de pareils ennemis l'épée est inutile. Allons! passage! arrière, madame, et vous, coquin, au large!

Henriette, égarée, s'enfuit dans sa chambre où elle s'enferma. Mme d'Entragues recula jusqu'à la porte; la Ramée, le couteau à la main, baissa la tête comme le taureau qui va fondre sur son adversaire.

Espérance prit son élan.

—Tu n'as pas été pendu ce matin, dit-il, tu vas être étranglé ce soir.

Et jetant ses deux bras en avant comme deux tenailles, il tordit le poing de la Ramée, le désarma, jeta le couteau sur le plancher et saisit l'homme à la gorge; ses doigts nerveux s'incrustèrent dans la chair vive. On vit, sous la terrible pression, les joues de la Ramée se rougir du sang qui refluait, ses yeux terrifiés grandir démesurément, et l'écume lui monter aux lèvres. Il tomba ou feignit de tomber.

Soudain, Espérance poussa un cri, ses mains s'ouvrirent, son corps plia. La Ramée libre, la sueur au front, sauta en arrière, laissant Espérance se débattre au milieu de la chambre, avec une large plaie d'où jaillissait le sang. L'assassin, en se baissant, avait ramassé son couteau et le lui avait enfoncé dans la poitrine.

Marie Touchet recula béante de terreur devant ce flot sinistre qui descendait sur le parquet jusqu'à elle.

Quant à Espérance, il voulut étendre la main pour saisir son épée, mais ce mouvement acheva d'éteindre ses forces, un brouillard passa sur ses yeux, ses jambes fléchirent et il tomba en murmurant:

—Crillon! Crillon!

C'était un épouvantable spectacle: de chaque côté de ce cadavre, près du balcon et de la chambre d'Henriette, les deux assassins, livides et muets, se regardant comme en délire; dans la chambre voisine des cris étouffés, tandis qu'au dehors le rossignol saluait sur les marronniers le premier rayon de la lune.

Tout à coup, deux voix rieuses et avinées, des coups bruyants frappés à la porte d'entrée, retentirent dans le pavillon. On appelait Henriette et Mme d'Entragues.

—Oh! s'écria celle-ci, mon mari et M. le comte d'Auvergne.

—Ouvrez! ouvrez! je veux voir la petite soeur, disait le fils de Charles IX, trébuchant aux marches du pavillon, montrez-la-moi, la jolie petite reine….

Et M. d'Entragues riait aux éclats.

Ces paroles réveillèrent Mme d'Entragues comme une trompette du jugement dernier. Elle souffla les bougies dont l'une se ralluma malgré son souffle, et s'élança par les montées pour empêcher le comte d'Auvergne d'aller plus loin.

La Ramée, dont les dents claquaient de terreur, cherchait une issue à tâtons, comme s'il eût été aveugle. Il secoua dans son égarement la porte à laquelle Henriette, hurlant d'effroi, se cramponnait avec ses ongles. Alors la Ramée ouvrit le balcon, l'enjamba, et s'élança dans le vide.

On entendit, au moment de sa chute, deux cris, l'un de surprise et l'autre de rage, puis un bruit de poursuite furieuse qui s'effaça peu à peu dans le silence et les ténèbres de la nuit.

Espérance était tombé étourdi plutôt qu'évanoui. La secousse du choc acheva de lui rendre sa connaissance. Il rouvrit péniblement les yeux et se vit étendu au milieu de cette chambre à la lueur lugubre de la bougie qui semblait éclairer un mort.

Il avait appliqué une main sur sa blessure; l'autre, appuyée sur le parquet, en recevait la fraîcheur. Les idées du malheureux jeune homme s'entre-choquaient confusément comme une légion de fantômes, comme un essaim désordonné de rêves.

Il lui sembla que la porte de la chambre d'Henriette s'ouvrait insensiblement et que la jeune fille elle-même apparaissait, le visage pâle, les yeux hagards montrant d'abord sa tête seule, puis une main, puis tout le corps qui se dégageait lentement de la chambre voisine.

C'était bien Mlle d'Entragues; Espérance la reconnut. Elle écoutait, elle regardait. Sa robe frôla les gonds et la serrure. Elle fit un pas et fixa un regard épouvanté sur le pauvre Espérance.

Ce dernier eût bien voulu parler, mais n'en avait pas la force; il essaya bien de sourire, mais l'ombre enveloppait sa tête, et ce sourire sublime fut perdu.

Henriette s'avança, s'enhardissant par degrés, Espérance la bénissait tout bas.

—Elle vient, pensait-il, pour fermer ma blessure, ou pour recueillir mon dernier souffle. C'est une charitable idée qui lui comptera près de Dieu, et pourra effacer quelques-unes de ses fautes.

Henriette, arrivée près du jeune homme, se baissa et étendit la main vers lui. Mais ce n'était point pour panser sa blessure, ni pour chercher le souffle suprême aux lèvres de son amant.

Elle attirait de ses doigts tremblants la longue bourse où Espérance avait enfermé le billet de rendez-vous; elle sentit le papier sous les mailles et se mit à dénouer les cordons qui retenaient cette bourse à la ceinture.

Dieu permit qu'Espérance, à la vue de cette profanation, recouvrât une seconde de vigueur et de vie.

Il fit un mouvement pour se défendre et un soupir s'exhala du fond de son coeur révolté.

En le voyant ressuscité, Henriette se releva éperdue. Elle ouvrit la bouche et ne put crier. Elle reculait à mesure que le mourant se redressait effrayant de colère et pâle de désespoir.

—Oh!… lui dit Espérance d'une voix sépulcrale, oh! la lâche!… oh! l'infâme qui dépouille les cadavres! Il te faut donc le billet d'Espérance comme il t'a fallu la bague d'Urbain!… Mon Dieu, punissez-la! Mon Dieu! je ne demande pas à vivre, mais donnez-moi la force d'aller mourir loin d'ici!

— Sambioux! s'écria une voix de tonnerre, en même temps qu'un homme sautait bruyamment du balcon dans la chambre, qui est-ce qui parle de mourir, cher monsieur Espérance. Oh! j'en étais sûr, le pauvre enfant, ce scélérat me l'aura tué.

—Pontis!… sauve-moi!

—Sambioux de bioux! cria le garde en s'arrachant les cheveux des deux mains.

—Emporte-moi, Pontis!

Aussitôt, Pontis saisit Espérance d'un bras d'Hercule, le plaça sur sa large épaule, se pendit d'une main au balcon, de l'autre à une branche qui craqua en pliant jusqu'au sol et disparut avec sa proie.

Henriette ferma les yeux, étendit les bras et tomba inanimée en travers de la fenêtre.

XIII

LE ROI

Peut-être le lecteur trouvera-t-il son compte à suivre M. de Brissac, depuis sa sortie de la maison d'Entragues, lorsqu'il avait tant peur d'être accompagné, c'est-à-dire gêné par l'Espagnol.

Le gouverneur de Paris entreprenait une grosse besogne, et toutes les conséquences d'un échec lui étaient parfaitement connues. La moindre était sa mort et la ruine d'une partie de la France.

Le succès, au contraire, représentait pour lui une fortune brillante parmi les plus splendides fortunes de ce monde, et le salut de la patrie.

Il s'agissait de décider entre la Ligue et le Roi, entre la France et l'Espagne. Mais pour faire ce choix il s'agissait aussi de bien connaître le fort et le faible des deux situations.

Cette perplexité avait fait passer à Brissac bien des nuits de fiévreuse insomnie. Mais un homme vaillant ne vit pas éternellement avec un serpent dans le cour: il préfère engager une lutte, il meurt ou il tue.

Brissac avait résolu de combattre le serpent. Suffisamment renseigné sur le compte des Espagnols et de la Ligue par une fréquentation quotidienne et sa participation à leurs conseils, bien éclairé sur les perfidies de ceux-là et les niaiseries de ceux-ci, il voulait savoir à quoi s'en tenir sur l'autre parti qui revendiquait la France. Il voulait connaître par lui-même les forces et les idées de ce Béarnais tant combattu. Et il se disait avec son sens droit qu'un ennemi méprisable n'est jamais redouté a ce point.

Il fallait donc se choisir un maître, et dans ce maître un ami assez puissant pour faire la fortune de celui qui lui aurait donné le trône. Serait-ce Mayenne, serait-ce Philippe II, serait-ce Henri IV?

Voici ce qu'imagina le gouverneur de Paris, homme, nous l'avons dit, éminemment ingénieux:

—La reconnaissance, pensa-t-il, n'est pas un fruit qui pousse naturellement sur l'arbre de la politique. Il faut l'aider à fleurir, à se nouer, à mûrir; il faut, lorsqu'il est mûr, l'empêcher de tomber chez le voisin ou d'être dérobé par le premier adroit larron qui passe.

Plusieurs moyens se présentent à l'effet de forcer la reconnaissance d'un grand. L'obliger par tant et de tels services qu'il ne puisse, malgré toute la bonne volonté possible, en perdre jamais la mémoire, ou le jeter vigoureusement dans un tel danger, dans un tel dommage, qu'il ne puisse reculer devant le solde qu'on lui présente pour rançon.

Brissac choisit ce dernier moyen, parce qu'il avait ouï dire que le Béarnais était ingrat et court de mémoire. Il résolut donc de faire à ce prince une telle peur que jamais il ne l'oubliât: le payement en serait plus prompt et meilleur.

Son plan était de s'emparer d'Henri IV pendant la liberté que donne la trêve. L'entreprise n'offrait aucune difficulté. Depuis huit jours, Henri parcourait seul ou à peu près les environs de Paris; fort occupé de nouvelles amours, il négligeait toutes les mesures de prudence. Si Brissac ne mettait pas ce projet à exécution, nul doute qu'un jour ou l'autre le duc de Féria ne le réalisât pour le compte du roi d'Espagne. Ne valait-il pas mieux, se disait Brissac, faire profiter un Français du bénéfice? Avec douze hommes braves et d'autant plus braves qu'ils ne sauraient pas contre qui on les employait, Brissac ferait garder le chemin que prenait le roi tous les soirs; Henri, toujours travesti, ne serait pas reconnu, et se garderait bien de se faire connaître. On amènerait la prisonnier à Brissac, dans quelque lieu bien écarté, bien sûr. Et là, selon les inspirations du moment, selon le tour que prendrait la conversation, le gouverneur de Paris trancherait enfin, et certainement à son profit, la grande question qui divisait toute la France et tenait l'Europe en échec. Henri serait livré à Mayenne, ce qui était de bonne guerre pour un ligueur, ou du moins, s'il était remis en liberté, ce serait contre de bons gages. Tel était le plan de Brissac, et nous n'avons pas exagéré en l'appelant ingénieux.

Les conditions de la réussite étaient d'abord un profond secret. En effet, si le prisonnier était connu d'un seul des assaillants, adieu le droit de choisir entre sa liberté et son arrestation définitive. Il faudrait rendre compte aux ligueurs, voire même aux Espagnols; on aurait travaillé pour ces gens-là, on ne serait plus un homme d'esprit. Il est vrai que le duc de Mayenne et le roi Philippe II pourraient être reconnaissants, mais ils pourraient aussi ne pas l'être. Or, quand ou joue une pareille partie sans avoir tous les atouts, on perd, et la perte est grosse. C'était pour posséder bien intact cet important secret, que Brissac avait ainsi écarté l'hidalgo, en lui ôtant toute chance de nuire au cas où un conflit se serait présenté.

Il sortit donc de chez Mme d'Entragues vers sept heures et demie; le temps, nuageux ce soir-la, promettait une nuit sombre. Le comte, suivi de son valet, prit la route de Paris au petit pas, observant les environs avec l'habile coup d'oeil d'un homme habitué à la guerre. Puis, ne voyant aucun espion sur la route, il tourna brusquement à gauche, traversa quelques bouquets de bois qui cachèrent sa nouvelle marche, et se dirigea vers la plaine de manière à tenir toujours Argenteuil et la Seine à gauche.

Son valet, sur la fidélité duquel il croyait pouvoir compter, était un soldat jeune et vigoureux qui lui servait d'espion depuis près d'une année, et lui avait rendu de grands services, grâce aux intelligences qu'il avait su nouer dans le camp royaliste.

—Tu disais donc, Arnaud, demanda Brissac à cet homme, que nous devons passer la rivière au-dessus d'Argenteuil.

—Oui, monsieur, et la suivre jusqu'à Chatou; c'est là ou dans les environs que chaque jour passe la personne que vous cherchez.

—Pourquoi ce: dans les environs? Sa route n'est-elle pas aussi certaine que tu le prétendais?

—Cela dépend du point de départ, monsieur. Lorsque la personne venait de Mantes elle arrivait par Marly; mais le but est toujours le même.

—Toujours cette maison de Mlle d'Estrées, au bord de l'eau, près
Bougival?

—Au village de la Chaussée, oui, monsieur.

—Mais, malheureux, s'il vient ce soir par Marly, mes guetteurs le manqueront, puisque, d'après les renseignements, je les ai échelonnés depuis Argenteuil jusqu'à Bezons.

—Ce soir la personne vient de Montmorency par le même chemin que nous, et vos guetteurs sont assurés de la rencontrer là.

Brissac réfléchit un moment.

—Je ne pense pas qu'il se défende, dit-il, et toi?

—Non, monsieur. Il est seul.

—Tu en es sûr?

—Vous le savez bien, monsieur, hier, il était à Pontoise avec M. le comte d'Auvergne et M. Fouquet. Ce dernier est parti à Médan rejoindre les gardes, vous en avez reçu l'avis. M. d'Auvergne est à Entragues, vous venez de l'y voir, l'autre se trouve donc seul pour toute la soirée.

—Et déguisé?

—Comme toujours. Depuis deux mois que je l'observe par vos ordres, il est allé six fois chez Mlle Gabrielle d'Estrées, jamais sans un déguisement quelconque. Oh! sans cela le père le reconnaîtrait et serait capable de ne pas le laisser entrer.

Brissac reprit le cours de ses méditations. Depuis Épinay, les chevaux, marchaient plus vite, et l'on aperçut bientôt le village d'Argenteuil. Là était un gué que le soldat fit prendre à son maître pour éviter le bac, et les deux cavaliers suivirent la berge déserte, en commençant à observer religieusement chaque ombre, chaque pli du terrain et chaque bruit.

Brissac témoigna sa surprise, ou plutôt son admiration. Rien ne paraissait. Il fallait que l'embuscade fût merveilleusement conduite.

—J'y serais pris moi-même, dit-il … Quelle solitude! quel silence! Et cependant nous voilà sur le lieu même que je leur ai indiqué pour s'embusquer.

On ne voyait, en effet, ni hommes ni chevaux; on n'entendait d'autre bruit que le murmure de l'eau, fort basse en cette saison, sur les cailloux et les bancs de sable de la rivière. L'endroit était désert, presque sauvage. D'un côté, le fleuve; de l'autre,une berge escarpée couronnée de broussailles et de petits bois coupés par des ravins et des fondrières.

—Voilà qui est étrange, pensa Brissac, le coup devrait être fait; mes hommes devraient déjà revenir.

Arnaud suivait son maître sans faire de commentaires, son attention était ailleurs; Brissac ne s'occupait que d'écouter ou de regarder en avant.

Tout à coup il s'écria:

—En voici un!

Un homme apparut en effet au détour d'un sentier sous des habits simples et de couleur sombre.

Il avait certaine tournure martiale qui semblait justifier l'exclamation de Brissac. D'ailleurs cet homme venait droit au gouverneur qui, de son côté, bâta le pas pour l'aborder: il était impatient d'avoir des nouvelles.

Lorsqu'ils furent tous deux en présence:

—Bonsoir, monsieur le comte, dit l'étranger d'une voix enjouée; me reconnaissez-vous?

—Monsieur de Crillon! s'écria Brissac saisi de stupeur à la vue d'un homme qu'il était si loin d'attendre à pareille heure, en pareil lieu.

—Votre bien bon serviteur, répondit le chevalier.

—Par quel étrange hasard rencontré-je monsieur de Crillon?

—Il le faut bien, comte, pour obéir au roi.

—C'est le roi … le roi de Navarre, qui vous a envoyé?

—Le roi de France et de Navarre, dit tranquillement Crillon.

—Mais … demanda Brissac dont l'inquiétude prenait les proportions de l'effroi.—En effet, rencontrer Crillon dans un endroit où l'on pouvait avoir à se battre, c'était malencontreux!—Pourquoi vous aurait-on envoyé?

—Pour vous arrêter, monsieur le comte, dit Crillon avec un flegme terrifiant.

Brissac était brave; mais il pâlit. Il savait que Crillon plaisantait peu sur les grands chemins.

—Qu'en dites-vous? continua le chevalier. Est-ce que vous auriez l'envie de faire résistance?

—Mais oui, dit Brissac, car il n'est pas possible qu'un gentilhomme armé se laisse prendre par un seul ennemi sans être déshonoré.

—Oh! dit Crillon, vous êtes si peu armé que ce n'est pas la peine d'en parler.

—J'ai mon épée, monsieur de Crillon.

—Bah! vous savez bien que personne ne tire plus l'épée contre moi.

—C'est vrai, mais j'ai l'arme des faibles, l'arme brutale dont le coup ne se pare point, et je serais au désespoir, avec cette arme lâche, de tuer le brave Crillon. Cependant! je le tuerais s'il me refusait le passage.

En même temps, il prit ses pistolets dans les fontes.

—Quand je vous disais de rester tranquille, dit Crillon. Rengainez vos pistolets, ils ne sont pas chargés,

—Ils ne sont pas chargés! s'écria Brissac avec une sorte de colère; en êtes-vous assez certain pour attendre le coup à bout portant?

En disant ces mots, il appuyait l'un des canons sur la poitrine du chevalier.

—Si cela vous amuse de faire un peu de bruit et de me brûler quelques poils de moustache, faites, mon cher comte, dit froidement Crillon, sans chercher à détourner l'arme, vos pistolets renferment de la poudre, peut-être, mais ils n'ont plus de balles certainement.

—C'est impossible, s'écria Brissac confondu.

—Alors tirez vite pour vous en convaincre, et quand vous serez bien convaincu, nous nous entendrons mieux. Tirez donc, et tâchez de ne pas me crever un oeil avec la bourre.

Brissac, après avoir vainement cherché le regard embarrassé d'Arnaud qui détournait la tête, laissa tomber sa main avec une morne stupéfaction. On lui avait joué le tour qu'il avait joué à l'Espagnol.

—Je comprends, murmura-t-il, Arnaud s'était vendu à vous!

—Vendu, non pas, répliqua Crillon, nous n'avons pas d'argent pour acheter: il s'est donné. Mais que cherchez-vous donc autour de vous avec cet oeil émerillonné? Vous ne songez pas à vous tirer de mes mains, n'est-ce pas?

—Si fait bien, j'y songe, et c'est vous, chevalier de Crillon, qui vous êtes livré à moi sans vous en douter. En voulant prendre le maître, j'aurai pris aussi le serviteur; c'est un beau coup de filet.

—Je ne comprends pas trop, dit Crillon.

—Tout à l'heure, douze hommes que j'ai postés sur la route que doit suivre le roi prendront le roi, et vous avec. Ainsi, faites-moi bonne composition en ce moment, je vous rendrai la pareille dans un quart d'heure.

Crillon se mit a rire, et ce rire bruyant troubla quelque peu la confiance de Brissac.

—Vous ne vous fâcherez pas si je ris, s'écria le chevalier, c'est plus fort que moi. Mais l'aventure est trop plaisante; figurez-vous que vos douze hommes n'ont pas eu plus de succès que vos pistolets et votre épée. Ces pauvres douze hommes, ils ont fondu comme neige. Qu'est-ce que douze hommes, bon Dieu! une bouchée de Crillon.

—Vous les avez détruits! s'écria Brissac, que cette prouesse n'eût pas étonné de la part d'un pareil champion.

—Détruits, non, mais confisqués, et ces braves gens s'en vont tranquillement, à l'heure qu'il est, vers Poissy, où ils coucheront, et demain ils auront rejoint notre armée, dont ils font partie désormais. Voyons, mon cher comte, ne vous assombrissez pas ainsi: descendez de cheval et venez avec moi dans un petit endroit charmant à trente pas d'ici; nous avons beaucoup de choses à nous dire. Vous êtes mon prisonnier; mais j'aurai des égards. Arnaud gardera votre cheval. Soyez tranquille. Pardon … votre épée, s'il vous plaît.

Brissac, tout égaré, rendit son épée et se laissa conduire par Crillon. Il ne voyait plus et n'entendait plus. Abasourdi comme le renard tombé dans la fosse, un enfant l'eût mené au bout du monde par un fil.

—Allons! pensait Brissac, voilà des joueurs plus forts que moi, j'ai perdu.

Crillon, après avoir placé Arnaud en vedette sur le bas côté du chemin, conduisit Brissac dans une petite clairière située à peu de distance. Là, deux chevaux attachés côte à côte dialoguaient à leur façon au moyen de ces grattements de pied et de ces ronflements sonores qui sont le fond de la langue chevaline.

Sur l'herbe fraîche, couverte d'un manteau de laine, un homme était assis près de ces deux chevaux. Il avait la main gauche à portée d'une épée, dont la poignée seule se détachait aux naissantes clartés de la lune. Le manteau recouvrait le reste.

Cet homme, adossé à un jeune frêne, le genou droit relevé, le coude qui soutenait la tête, appuyé sur ce genou, semblait plongé dans une profonde rêverie. L'ombre du feuillage enveloppait son visage et ses épaules; un point lumineux accusait sa ceinture: c'était une chaîne ou une boucle; un autre révélait l'extrémité de sa jambe, c'était l'éperon. Cette figure toute sombre, frappée seulement de deux rehauts, avait un caractère imposant de mystérieuse grandeur. Rembrandt ou Salvator ne l'eussent pas dédaignée, fondue comme elle était dans un cadre de feuillages vigoureusement découpés sur un ciel pommelé cuivre et argent.

Brissac, en l'apercevant, demanda au chevalier quelle était cette personne assise.

—Le roi, dit simplement Crillon.

Et aussitôt il s'éloigna laissant Brissac en tête-à-tête avec Henri
IV.

Il eût fallu posséder la triple cuirasse de chêne bardé de fer pour ne pas sentir une émotion vive en présence de cet imprévu. Tout ligueur qu'on soit, tout Gascon que l'on puisse être, on n'aborde pas sans un battement de coeur l'ennemi que l'on croyait tenir et qui vous tient, le prince qu'on niait et qui se révèle plus terrible et plus grand dans la solitude qu'il ne l'eût été sur un trône. Et Brissac avait sous les yeux cette épée qui avait vaincu à Aumale, Arques et Ivry!

Il restait muet, confus, désespéré, à deux pas du prince qui, soit distraction, soit besoin de chercher un exorde, n'avait pas encore relevé sa tête ni proféré une parole.

Et ce silence, cette immobilité laissaient encore un peu de calme à Brissac. Évidemment elle ne devait pas être flatteuse, la première parole de celui dont Brissac venait de menacer ainsi la liberté, la fortune, peut-être la vie, et qui tenait à son tour dans ses mains le sort de son imprudent adversaire.