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La belle Gabrielle — Tome 1 cover

La belle Gabrielle — Tome 1

Chapter 32: XVI
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About This Book

The narrative recreates late 16th-century wartime France, following a royal army beset by hunger and shifting alliances as truces and negotiations alternate with skirmishes. It contrasts life in provincial camps with courtly maneuvering, portraying military hardship, diplomatic exchange, and debates over religion and legitimacy. Interwoven personal relationships illuminate loyalty, ambition, and the human cost of political struggle. The work moves between vivid battlefield and camp scenes, negotiation and intrigue at higher levels, and more intimate episodes to evoke the era's social tensions and moral ambiguities.

Le comte salua profondément. Le roi, sortant de sa rêverie, leva enfin la tête et dit:

—Asseyez-vous, monsieur.

En même temps, il lui désignait une place à ses côtés, sur le vaste manteau. Brissac hésita un moment par politesse; puis, sur une nouvelle invitation, il s'assit le plus loin possible.

Ce fut alors qu'il put voir le visage du prince: la lune avait gagné le sommet des arbres voisins; elle envoyait de là, au travers des rameaux entrelacés, une douce flamme qui teignait la clairière d'un reflet pâlissant.

XIV

DE DEUX CONVERSIONS CÉLÈBRES

Le roi, âgé de quarante ans à peine, avait déjà les cheveux rares et la barbe grise. S'il n'était pas de cette beauté fraîche et séductrice qui fascine et subjugue les femmes, il avait au plus haut degré la beauté imposante et persuasive à la fois qui prend les hommes par l'esprit et par le coeur. Ses yeux, vifs et grands, regardaient avec une fixité qui n'était pas gênante, tempérée qu'elle était par une sincère bonté. Cependant, Brissac se sentit mal à l'aise quand ce regard lumineux et malin l'enveloppa comme une flamme destinée à éclairer le fond de son coeur.

—Monsieur Brissac, dit le roi, je sais que vous avez beaucoup désiré de me voir. Telle était votre intention, assurément, ce soir même, et je sais quels efforts vous avez faits pour y réussir. Moi, j'avais voulu vous voir également. Nous avons, chacun de notre côté, atteint un but commun.

Il était difficile de dire plus poliment et plus doucement ce que Brissac redoutait si fort d'entendre. Il s'inclina devant cette courtoisie délicate du vainqueur.

—Ne me répondez pas encore, continua Henri. Tout à l'heure, vous le ferez en pleine connaissance de cause.

—Vous vouliez aujourd'hui, monsieur, vous emparer de ma personne; c'était un beau projet. Non pas qu'il fût beau par la difficulté de l'entreprise, mais il offrait au premier aspect des avantages qui ont pu vous séduire, passionné comme vous l'êtes pour votre parti; c'est naturel et je ne vous blâme pas.

Brissac se sentit rougir et chercha l'ombre pour dissimuler son visage. Le roi reprit:

—Je n'invoquerai pas, monsieur, la foi de votre signature qui est au bas de l'acte de trêve auprès de la mienne. Gouverneur de Paris, vous vous êtes dit que votre véritable foi consiste à garder les intérêts qui vous sont confiés. Or, en me livrant à la Ligue, vous sauviez à tout jamais de moi votre ville que je menace continuellement d'un siège. Assurément, il n'y a pas un seul ligueur capable de vous reprocher votre dessein. Eh bien! moi qui ne suis pas un ligueur, je ne vous le reprocherai pas davantage. J'en comprends toute la portée, je le trouve jusqu'à un certain point généreux. A quoi bon, vous êtes-vous dit, faire subir encore une fois aux Parisiens la misère, la famine, la mort? Tous ces canons qui tuent et qui brûlent, les égorgements du champ de bataille, les agonies de femmes et d'enfants déchirent mon coeur; je les supprimerai en supprimant la cause; je finirai d'un coup la guerre; je rendrai Paris heureux et la France florissante; je sauverai ma patrie en retranchant le roi. Voilà ce que vous vous êtes dit.

Brissac voulut répondre; Henri l'arrêta d'un geste affable.

—C'est évidemment par suite de votre amitié pour M. de Mayenne, dit-il, que vous me faites cette rude guerre; mais est-ce bien lui que vous servez? Vous le croyez. Je ne le crois pas, et voici mes raisons:

Le roi tira de son pourpoint un papier qu'il froissa dans ses doigts.

—C'est que l'Espagnol vous trompe et vous joue; c'est que la convocation de ces états généraux qui doivent nommer un roi de France est une mystification insolente. M. de Mayenne croit que ce sera lui qu'on mettra sur le trône. Erreur! Le roi d'Espagne y fera monter sa fille, l'infante Clara-Eugenia, à laquelle, si le parlement et les états murmurent trop, parce qu'ils ne sont pas encore tout à fait Espagnols, on fera épouser le jeune duc de Guise, neveu de M. de Mayenne. Que le mari de la reine vienne à mourir, et c'est un fait commun dans l'histoire des mariages espagnols, l'infante d'Espagne règne seule. Vous m'objecterez la loi salique! Erreur. Philippe II n'en veut plus en France; il abrogera cette loi fondamentale de notre pays qui défendait au sceptre de devenir quenouille. Et alors, sans guerre, sans frais, par la volonté même des états français, le fils de Charles-Quint sera roi d'Espagne et de France. Il aura le monde! On dirait que vous frissonnez, monsieur de Brissac; c'est peut-être que l'esprit de la Ligue n'a pas tué tout à fait en vous le caractère français. Peut-être aussi est-ce que vous doutez de mes paroles. Eh bien! prenez cette dépêche qu'un de mes fidèles a rapportée aujourd'hui d'Espagne, où j'ai aussi l'oeil et la main, lisez-la, vous y verrez le plan de tout ce que je viens de vous dire: la nomination de l'infante, son mariage, l'abrogation de la loi salique; lisez, dis-je, cette dépêche, et montrez-la au duc de Mayenne, puisque vous êtes son ami; ce sera pour vous deux un avertissement salutaire, et vous saurez désormais pour qui vous travaillez avec tant d'ardeur.

Le roi tendit en même temps à Brissac la dépêche, que celui-ci reçut d'une main tremblante et avide à la fois.

—Une pareille horreur! murmura-t-il consterné, une déloyauté si infâme! Oh! le malheureux pays!… Tout cela ne fût pas arrivé si nous eussions eu à opposer à l'Espagnol un prince catholique: l'hérésie a fait la Ligue.

—Prétexte! monsieur, reprit Henri IV. Henri III, mon prédécesseur, était, je crois, un bon catholique, ce qui n'a empêché ni les outrages des prédicateurs de sa religion, qui l'appelaient vilain Hérode, ni le couteau, catholique de Jacques Clément. Quant à moi, je ne suis pas catholique, et voilà pourquoi on me repousse. Voilà pourquoi Paris m'est fermé, Paris la porte de la France! C'est parce que je suis hérétique que les ligueurs ont appelé l'Espagnol, lui ont livré leur patrie, et enseigné la langue espagnole à leurs enfants, qui un jour peut-être auront oublié la langue française. Parce que je ne suis pas catholique! ventre-saint-gris! prétexte! Si les ligueurs n'avaient celui-là ils en inventeraient un autre. Eh bien! monsieur, ils n'auront même plus celui-là; je vais le leur ôter. Il ne sera pas dit que j'aurai commis une seule faute et laissé un seul trou par où l'usurpation étrangère puisse se glisser en France,

Brissac, stupéfait, regarda le roi.

—Oui, continua Henri, mon peuple, mon vrai peuple, celui qui est Français, désire en effet un roi de sa religion; je me suis fait instruire dans la religion catholique; j'ai appelé près de moi, dans les rares loisirs que me laissait la guerre, les meilleurs docteurs, les plus sages théologiens. Ils m'ont appris, non pas que Dieu réside dans un seul culte et sur un seul autel, mais qu'il est plus noblement, plus splendidement adoré sur l'autel catholique romain. J'ai appris les beautés sublimes de cette religion, je me suis profondément pénétré de la sainte grandeur de ses mystères. Dieu, qui voyait mon zèle et mon amour, a béni mes efforts; il m'a envoyé sa lumière, il m'a donné la force, lui qui sacrifia son divin Fils au salut des hommes, de sacrifier un vain entêtement, une folle erreur au salut de mon peuple, et c'est aujourd'hui un converti sincère, un fervent adorateur du culte catholique, un fils convaincu de l'Église romaine qui prend à témoin votre Dieu, monsieur de Brissac, et le confesse hautement la main sur un coeur loyal. Dans huit jours, à Saint-Denis, sous les voûtes de cette basilique où dorment les vieux rois de France, mon peuple me verra, entouré de ma noblesse, m'avancer calme et le front courbé vers l'autel. J'abjurerai sans honte une erreur que Dieu m'a pardonnée; je jurerai fidélité à l'Église catholique, sans oublier jamais la protection que je dois à mes anciens coreligionnaires, qui, assez malheureux déjà de n'avoir pas été comme moi éclairés par la grâce divine, n'en réclament que plus vivement le secours de ma compassion et mon appui. Voilà ce que je ferai, monsieur, et nous verrons ce que dira la Ligue! Nous verrons si elle cesse pour cela de charger ses canons et d'aiguiser ses poignarda. Cependant, comte, boulets et balles, épées et couteaux, se dirigeraient alors contre la poitrine d'un prince catholique, catholique comme M. de Mayenne, catholique comme le roi d'Espagne!

—Une conversion! murmura Brissac, bouleversé a l'idée de cet immense événement politique.

—Tranquillisez-vous, répondit le roi avec un triste sourire, la guerre sera encore bien longue; Paris est bien fort, grâce à vous il se défendra cruellement!

Le front d'Henri se voila d'une poétique mélancolie.

—Tenez, dit-il, monsieur de Brissac, bien des fois depuis cinq années je me suis demandé s'il n'était pas temps de remettre l'épée au fourreau, s'il n'était pas indigne d'un homme de coeur de disputer ainsi la possession d'un trône d'où l'exclut tout un peuple. Je me suis demandé où sont les avantages qui compenseront ces dégoûts, ces déceptions, ces fatigues et ce continuel travail de corps et d'âme qui use ma vie et me blanchit avant l'âge. Je m'écriais comme le prophète: «Assez de labeur pour mes mains, assez de sacrifices pour les satisfactions d'un cadavre vivant qui aspire à s'appeler roi!»

Eh bien, cependant, j'ai repris l'épée, j'ai passé les nuits au travail, j'ai fatigué mes conseils. Tout ce qu'un homme peut lever pour sa part du fardeau commun, je l'ai fait sans vouloir me plaindre, et quand vous saurez pourquoi, peut-être me direz-vous que j'ai bien fait.

C'est qu'il ne s'agit plus de disputer ma couronne contre un prince français, mais de l'arracher à un étranger qui parle assez haut pour que d'Espagne on l'entende jusqu'en France. C'est que je suis un enfant de ce pays, mon gentilhomme, et que je ne veux pas désapprendre la langue que m'a enseignée ma mère.

C'est que je souffre de voir se promener dans les campagnes ces bandes de soldats espagnols qui mangent le blé du paysan; dans les villes ces cavalcades de muguets, toujours Espagnols, qui déshonorent les filles et les femmes; c'est que la France est un pays bien plus grand par le génie, par le courage, par la richesse que l'Espagne et que tous les autres pays de l'Europe, et que moi, fils de roi, roi moi-même, je ne veux pas, entendez-vous, monsieur de Brissac, je ne veux pas que ce magnifique pays devienne une province de Philippe II, comme la Biscaye, la Castille et l'Aragon, toutes contrées misérablement rongées par la paresse et la misère.

Voilà pourquoi je lutte et lutterai jusqu'à la mort. Les gens qui m'appellent ennemi sont les ligueurs ou les Espagnols; je suis leur ennemi, en effet, car ils conspirent la ruine de ma patrie. Je leur serai un ennemi si terrible, que villes, bourgs, hameaux, fer et bois, hommes et bêtes, je brûlerai, je broierai, j'anéantirai tout, plutôt que de laisser un étranger absorber la sève et croiser le sang de la France.

En prononçant ces paroles, avec une généreuse véhémence, Henri s'était redressé, son oeil foudroyait, et le feu de sa grande âme illuminait son visage, et dans l'élan d'un geste sublime il avait tiré de l'ombre sa glorieuse épée qui flamboya aux rayons de la lune.

Brissac cacha son visage dans ses mains, sa poitrine haletait comme soulevée par des sanglots.

—Maintenant, monsieur le comte, dit Henri devenu calme, vous savez tout ce que je pense. Mon coeur est soulagé. Je me réjouis de vous l'avoir ouvert. Depuis bien longtemps vous entendez parler espagnol à Paris, aujourd'hui vous venez d'entendre quelques mots de bon et de pur français. Relevez-vous, allez, vous êtes libre. Crillon va vous rendre votre épée.

Brissac se releva lentement, son visage était sillonné de larmes.

—Sire, dit-il en courbant la tête, quel jour Votre Majesté veut-elle entrer dans sa ville de Paris?

Le roi poussa un cri de joie, il ouvrit les bras a Brissac.

—Oh! je suis Français, croyez-le, sire, et bon Français, dit le comte en se précipitant aux pieds de son roi qui le releva et le serra étroitement sur sa poitrine.

Au même instant deux coups de pistolet retentirent sur la route, à l'endroit où Crillon s'était placé pour assurer la sécurité du roi pendant son entretien avec Brissac.

Henri se baissa pour prendre son épée; Brissac courut en avant pour soutenir Crillon s'il en était besoin.

Il trouva le chevalier, riant comme toujours après une prouesse.

—Qu'y a-t-il? demanda Brissac, que le roi suivait de près.

—Un Espagnol que je viens de mettre en déroute, comte.

—L'Espagnol que M. le comte connaît bien, dit Arnaud, un espion du duc de Féria, qui, malgré nos détours, avait suivi nos traces et cherchait par ici avec grande inquiétude, et voulait à tout prix retrouver M. de Brissac.

—Et que j'ai arrêté pour qu'il n'allât point découvrir et déranger le roi, dit Crillon, et qui m'a manqué de ses deux coups de pistolet, l'imbécile!

Brissac se mit à rire à son tour.

—Arnaud avait fait pour ces pistolets, dit-il à Crillon, ce que vous lui avez fait faire pour les miens.

Ces mots furent, comme on le pense, accueillis par une hilarité générale.

—Fort bien, dit Crillon, mais il emporte quelque chose que vous n'avez pas eu, comte.

—Quoi donc?

—J'ai cru ses pistolets sérieux, j'ai riposté par un coup de taille qui a dû entamer furieusement son pourpoint et la peau qui est dessous; le cheval même a dû en avoir sa part. Homme et monture ne sont pas morts, mais bien écorchés. Entendez-les courir!… Quel enragé galop!

—A-t-il reconnu Arnaud? demanda Henri IV.

—Je ne sais, sire.

—Vous voilà bien compromis, Brissac, dit le roi gaiement. Cet
Espagnol vous dénoncera. Comment vous en tirerez-vous?

—En avançant le jour de votre entrée, sire, dit le comte bas à Henri.

—Nous allons y songer, comte. Mais commencez par bien prendre vos mesures pour que les Espagnols ne vous fassent point assassiner. Car s'ils vous soupçonnent….

—Votre Majesté est trop bonne de songer à moi. C'est moi qui la supplierai de bien veiller sur elle-même. Une fois l'abjuration prononcée, la Ligue sera aux abois, et alors gare les assassins!

—Je ferai mon possible, Brissac, pour arriver bien entier dans cette chère ville de Paris.

—Je vais faire préparer votre chambre au Louvre, sire.

—Et moi, je vais faire dorer votre bâton de maréchal.

Brissac, éperdu de joie, voulut parler. Le roi lui ferma doucement la bouche avec sa main, et lui dit à l'oreille:

—Pardonnez à Arnaud, qui est un honnête homme, je le sais mieux que personne, et gardez-le près de vous; il nous servira d'intermédiaire chaque fois que vous voudrez communiquer avec moi, ce qui, à partir d'aujourd'hui, va se répéter fréquemment. Allons, il faut se séparer; soyez prudent. N'ayez pas d'inquiétude pour votre ami Mayenne. Je ne le hais pas. Je ne hais pas même Mme de Montpensier, ma plus mortelle ennemie. Je ne hais personne que l'Espagnol. Mayenne aura bon quartier, et tout ce qu'il voudra, s'il le demande. Ménagez-vous, et aimez-moi.

—Oh! comme vous le méritez, de toute mon âme!

—Prenez ce chemin au bout duquel je m'étais posté; il mène à Colombes, vous pouvez par là, sans être vu, rentrer à Paris une demi-heure avant l'Espagnol si le coup de taille de Crillon lui permet d'aller jusqu'à Paris. Il frappe si fort ce Crillon!

—Adieu, sire!

—Adieu, maréchal!

Brissac alla serrer les deux mains de Crillon, qui lui rendit cordialement son étreinte. Arnaud, indécis, restait derrière le roi; Henri lui fit un petit signe amical en désignant Brissac. Aussitôt le jeune homme alla tenir l'étrier au comte, et partit derrière lui silencieux et calme, comme si, depuis une demi-heure, il ne se fût rien accompli de cet événement qui devait changer la face de l'Europe.

Restés seuls, Henri et Crillon se regardèrent.

—Il me paraît, dit le chevalier, que Votre Majesté n'est pas mal satisfaite de son entrevue avec Brissac.

—Tu as vu, Crillon, comment nous nous sommes séparés?

—Avec des baise-mains. Mais, sire, Brissac est Gascon.

—Moi aussi, mon cher Crillon.

—Pardon, sire, je veux dire qu'il est à moitié Espagnol.

—Il ne l'est plus. Tout est fini, conclu; Paris est à moi, sans siège, sans assaut, sans artillerie. Rengaine, brave Crillon, nous n'aurons plus toutes ces belles batailles, où tu brillais tant!

—Paris à nous! Oh! sire! avez-vous bien remercié Dieu de ce qu'il vous rend votre couronne à si bon marché?

—Vingt fois depuis cinq minutes, ou, pour mieux dire, depuis le départ de Brissac, je n'ai encore fait que répéter la même prière. Plus de sang français à verser, brave Crillon; je suis heureux, bien heureux, le plus heureux des hommes!

—Sire, répliqua Crillon palpitant de bonheur, il ne faut jamais dire cela. On ne sait pas ce qui se passe dans le coeur des autres.

—Est-ce pour toi que tu parles? dit Henri, tant mieux alors, puisses-tu être encore plus heureux que moi! Du reste, je le croirais presque à voir tes yeux brillants et ta figure épanouie.

—Le fait est que je ne me sens pas de joie. Et sous tous les rapports, je prétends être plus favorisé que vous, sire, car chez vous c'est la tête qui est satisfaite en ce moment; l'ambition a fait un bon repas, et elle se réjouit; chez moi, c'est le coeur qui tressaille et qui joue de la basse de viole, comme on dit.

—Tu m'aimes tant.

—Et j'aime encore autre chose, sire.

—Tu serais amoureux?

—Ah bien, oui!… Je ne serais pas content comme cela, si j'étais amoureux; et puis, ce serait joli d'être amoureux avec la barbe grise.

—J'ai la barbe grise, et je suis terriblement amoureux, interrompit
Henri IV.

—Oh! mais vous, sire, vous êtes le roi, et vous avez le droit de faire toutes les folies imaginables.

—Tu appelles cela une folie! Peste, si tu voyais ma maîtresse, tu te mordrais les doigts d'avoir parlé si légèrement.

—Je sais que Votre Majesté a bon goût, mais enfin chacun a le sien en ce monde.

—Écoute, mon brave Crillon, dit le roi en passant son bras autour du col du chevalier, ma Gabrielle est la plus adorable fille qui soit en France…. Et maintenant que le roi a fini ses affaires, et bien fini, je m'en vante, grâce à toi qui ce soir m'as tenu lieu de toute une armée, nous allons nous occuper un peu des plaisirs de ce pauvre Henri que je néglige trop depuis quelque temps. Viens-t'en avec moi à la Chaussée où demeure Mlle d'Estrées, tu la verras et tu avoueras qu'elle est incomparable.

—Je l'avoue dès à présent, sire; parce que ce soir j'ai promis d'aller coucher à Saint-Germain, et que j'irai certainement.

—Soit; mais c'est ton chemin pour aller à Saint-Germain de passer devant la maison de Gabrielle; tu me seras d'ailleurs fort utile.

—Ah! dit Crillon, à quoi donc, bon Dieu?

—A dissiper les soupçons d'un père intraitable.

—Le père Estrées? En effet, c'est un homme plein de volonté, un honnête homme.

—Il est féroce, te dis-je, et me réduit au désespoir.

—Parce qu'il ne veut pas que vous lui fassiez l'honneur de déshonorer sa maison.

—Crillon! Crillon! le mot est fort.

—Sire, voilà ce que c'est que de me confier des secrets, j'en abuse immédiatement. Mais, pardonnez-moi.

—Je te pardonne d'autant plus volontiers que l'honneur de Gabrielle est pur ainsi que la première neige. Hélas! le coeur de la fille est, comme l'orgueil du père, intraitable. Croirais-tu que, pour être à peu près certain de voir Gabrielle ce soir, il m'a fallu dépêcher M. d'Estrées à Médan, près de Rosny? Il m'y attend, ce brave gentilhomme, et malgré cela, je ne suis pas fort assuré que la fille consente à me recevoir.

—Eh bien! alors, je ne vois pas Votre Majesté si heureuse qu'elle le disait tout à l'heure.

—Tout malheur finit comme tout bonheur passe, répondit Henri avec un sourire. L'espoir est une de mes vertus. Mes ennemis l'appellent de l'entêtement, mes amis l'appellent patience. Allons, montons à cheval; voilà une belle soirée après une journée bien rude. J'ai vaincu la Ligue et pris possession de mon royaume. Espérons que ma maîtresse me sera non moins soumise que la Ligue.

—Espérons, puisqu'il s'agit de satisfaire Votre Majesté, dit Crillon.
Mais moi, je vais couper par la plaine pour arriver plus vite à
Saint-Germain. Je ne me sens pas tranquille. Je prie le roi de me
rendre ma liberté si je ne lui suis pas indispensable.

—Sois libre; adieu et merci, brave Crillon. A demain, sans faute, à notre rendez-vous!

Crillon aida le roi à monter a cheval et le vit s'éloigner rapidement. Il s'apprêtait à partir lui-même, lorsque sur la route, en arrière, au loin, il entendit retentir un galop rapide.

—Serait-ce l'Espagnol qui reviendrait avec du renfort? dit-il. Mais non, je n'entends qu'un cheval, et à moins qu'il ne revienne seul, son maître ayant été tomber quelque part, je ne comprends pas ce que l'Espagnol pourrait venir chercher par ici. Mais d'ailleurs, le galop s'arrête.

En effet le cheval s'était arrêté.

—N'entends-je pas comme une voix, un gémissement, continua Crillon.
Plus que cela … un cri et des gémissements.

Il vit alors sur la pointe de la berge, à l'endroit où la lune éclairait, un homme qui descendait puiser de l'eau à la rivière et à sa gauche le cheval, près duquel, sur le sable, on eût dit voir un autre homme étendu.

—Un cheval gris! s'écria le chevalier dont le coeur s'emplit de sinistres soupçons.

L'animal poussa un hennissement lugubre et prolongé.

—Oh! pensa Crillon, il y a peut-être là un grand malheur. Ce cheval, c'est Coriolan qui m'a senti! Courons!

L'homme que Crillon avait vu descendre vers la rivière se retourna au bruit des pas du chevalier, et comme si l'aspect d'une créature humaine lui eût rendu quelque courage, il se mit à crier:

—Au secours! au secours!

—Harnibieu! s'écria le chevalier que cette voix inonda d'une sueur froide, c'est Pontis.

—Monsieur de Crillon, dit le garde en accourant de toutes ses forces au-devant du chevalier, qu'il avait reconnu au célèbre Harnibieu!

—Eh bien! quoi? qu'y a-t-il? pourquoi cette épouvante? qui est cet homme étendu?.

—Ah! monsieur, ne le devinez-vous pas, quand je vous ai dit que la
Ramée était sur nos traces!

Crillon poussa une imprécation ou plutôt un sanglot et s'élança auprès d'Espérance, que Pontis avait déposé sur le talus de la berge, la tête un peu soutenue par l'herbe humide de la rosée.

Le pauvre enfant fermait les yeux; une mortelle pâleur couvrait son visage, ses belles mains incolores et glacées retombaient avec cette grâce touchante que l'oiseau seul, de toutes les créatures terrestres conserve jusque dans le sein de la mort.

Sous son pourpoint ouvert, on voyait, entassés à la hâte, le mouchoir et les lambeaux de la chemise d'Espérance, que Pontis avait serrés sur la plaie avec sa ceinture.

Crillon, à la vue de ce linge teint de sang, de cette immobilité du corps, à la vue du désespoir de Pontis, commença lui-même à perdre l'esprit, et s'agenouilla près du blessé en donnant toutes les marques d'un profond découragement.

Tout à coup il se releva en s'écriant:

—Malheureux! tu me l'as laissé tuer!

—Eh! monsieur, c'était fait quand je suis arrivé. Cependant j'avais été bien vite. Mais il ne s'agit pas de m'accuser, monsieur; il n'est pas mort. J'ai bonne idée, malgré tout, et si nous ne le laissons pas sans secours, si nous lui trouvons un bon médecin, il en sortira sain et sauf. Or, ce n'est pas sur le chemin que nous rencontrerons ce médecin et ces secours.

—Je ne connais point ce pays, dit Crillon avec un froncement de sourcils dont Pontis se fût fort effrayé en un autre moment.

—La première maison venue, dit Pontis.

—Il n'y a pas de maisons avant Bezons ou Argenteuil, et cette blessure par laquelle tant de sang a coulé, et cette secousse du voyage … car je ne te comprends pas, maudit, d'avoir amené si loin ce pauvre enfant!

—J'eusse mieux aimé le mettre en sûreté plus tôt, mais quand on est poursuivi….

—Tu as peur quand on te poursuit! s'écria le chevalier, heureux de laisser s'exhaler sa colère par un légitime prétexte, tu as peur, bélître!

—Quand j'ai un blessé dans les bras, quand je mène avec les genoux un cheval éreinté, quand au détour d'un bois j'entends siffler les balles à mon oreille, quand le cheval chancelle atteint d'une de ces balles, quand j'entends courir après nous l'assassin enragé qui recharge son arme, quand je me dis qu'une fois le cheval en bas, et moi tué raide, on viendra peut-être achever mon blessé que M. de Crillon m'a recommandé, alors, monsieur, c'est vrai, j'éperonne le cheval, tout mourant qu'il est, j'étreins plus fortement encore mon blessé sur ma poitrine, je me recommande à tous les saints du paradis, je vole sur la route, sans savoir où je vais, jusqu'à ce que le cheval tombe; et j'ai peur! oui monsieur, j'ai peur, très-peur!

En disant ces mots Pontis montrait à Crillon un trou saignant à la croupe du pauvre Coriolan, qui se roulait douloureusement sur les cailloux comme pour arracher la balle des chairs qu'elle déchirait de sa morsure de feu.

—S'il en est ainsi, dit Crillon, tu as raison. Mais ce la Ramée, on ne le tuera donc pas!

—Oh! que si fait, monsieur! patience. Mais emportons d'abord M.
Espérance quelque part.

—Voila un homme qui vient sur le chemin là-bas.

—Avec quelque chose au bras. J'y cours! Il nous indiquera une maison dans le voisinage. '

Et Pontis de courir au-devant de cet homme aussi courageusement que s'il n'eût fait depuis deux heures l'ouvrage de dix hommes infatigables.

L'homme portait un panier à son bras, et dans ce panier un monstrueux poisson dont la tête et la queue dépassaient les deux couvercles; ce poisson s'agitait encore dans les dernières convulsions de l'agonie.

A l'aspect de Pontis, effrayant avec ses habits poudreux, et teints de sang, cet homme poussa un cri de terreur et tendit le panier au garde, en disant d'une voix étranglée:

—Prenez mon barbillon et ne me tuez pas. Je suis Denis le meunier de la Chaussée, et je porte ce poisson de la part de Mlle Gabrielle d'Estrées, au prieur des génovéfains, à cent pas d'ici … Ne me tuez pas!

—A cent pas d'ici, s'écria Pontis, il y a un couvent à cent pas d'ici, est-ce bien vrai?

—A gauche de la rivière, derrière le bois que vous voyez sur cette petite colline, répondit le meunier, dont les dents claquaient.

—Brave homme! va, dit Pontis, n'aie pas peur, tu nous sauves la vie.
Viens! viens!

Crillon avait tout entendu, il s'écria de son côté:

—Viens, viens, et tu auras dix pistoles, si tu nous aides à enlever ce pauvre homme assassiné.

Le meunier ne se fût pas laissé prendre à cette amorce, mais Pontis le poussait à deux mains par derrière; il arriva jusqu'auprès du corps étendu, se signa d'effroi, mais il fut un peu rassuré en voyant que les prétendus assassins, au lieu de jeter un cadavre dans la rivière, voulaient conduire un blessé au couvent des Génovéfains. Alors il accepta les pistoles de Crillon, passa son panier en sautoir sur son épaule et souleva la moitié du triste fardeau. Pontis portait l'autre moitié. Crillon tirait par la bride Coriolan, qui se traînait à peine et hennissait de souffrance à chaque pas.

Ils aperçurent au détour de la route, derrière le monticule boisé, les bâtiments trapus et grisâtres du couvent tant désiré. Crillon se pendit à la cloche. Bientôt une lumière parut au treillis de fer du guichet, et après le protocole d'usage en ce temps de violences et de défiances mutuelles, la porte s'ouvrit à la voix du meunier Denis, et le lamentable cortège disparut dans la sombre profondeur du couvent.

XV

Cependant le roi marchait gaiement, dans son ignorance de tous ces malheurs. Il marchait dispos, rafraîchi par son succès, souriant à l'espoir d'une capitulation de sa belle maîtresse.

On appelait maîtresse, en ce temps heureux, la femme qu'aimait un homme; maîtresse alors même qu'elle était aimée et n'aimait pas. Aujourd'hui les hommes ont bien pris leur revanche, et comme ce sont eux qui règnent et gouvernent, ils n'ont plus laissé le titre de maîtresse qu'à la femme dont ils sont aimés.

Henri songeait donc à sa maîtresse Gabrielle, la pure et libre fille, que six mois d'assiduités royales n'avaient pas conquise, et qui régnait despotiquement sur le plus grand coeur de tout le royaume de France. Il avait, sous prétexte d'affaires graves, envoyé à Médan M. d'Estrées, père de la jeune fille, père rébarbatif, nous le savons, et sans avoir prévenu Gabrielle, de crainte qu'elle ne s'alarmât et ne refusât aussi sa porte. Il voulait la surprendre chez elle, bien assuré qu'elle n'aurait pas la cruauté de renvoyer spontanément un amoureux qui s'appelait le roi, n'était pas absolument haï, et ne demandait d'ailleurs qu'une heure de douce causerie, bon visage et peut-être une part du souper quotidien.

Henri voulait, il l'espérait du moins, une franche explication avec Gabrielle. Le temps était propice. Un ciel tiède, demi-voilé, semé d'étoiles et de vapeurs ouatées, une de ces nuits qui fondent la rigueur des âmes les plus fermes, une de ces brises qui font éclore en réalités fleuries tous les rêves de l'esprit et des sens.

—Il faudrait savoir, pensait le roi, le vrai motif de cette longue résistance. D'ordinaire les rois sont plus également bien traités par l'amour que par la guerre. La fortune capricieuse a plus de vol sur un champ de bataille, elle échappe parfois; mais dans l'étroite enceinte du boudoir de l'amante, la fortune perd l'usage de ses ailes; elle est bientôt prise et vaincue.

Comment depuis six mois de ruses, de mystères, Gabrielle avait-elle pu résister? Malgré la surveillance du père, Henri, recommandé par ses exploits et son grand nom à cette belle fille d'un esprit ardent et chevaleresque, d'un royalisme éprouvé, Henri, reçu chez M. d'Estrées, avec respect sinon avec confiance, avait mis à profit chaque entrevue pour faire connaître à Gabrielle ses sentiments de plus en plus brûlants pour une si belle idole.

Et comme l'amour ne trouve pas son compte à des entretiens par tiers; comme M. d'Estrées, à qui la réputation du roi était fort connue, se jetait habilement, soit dans la conversation entre deux galanteries, soit dans la promenade entre deux oeillades ou deux serrements de mains, soit enfin dans les vestibules entre la main du messager porteur de lettres et la main de Gabrielle, que ces lettres passionnées attendrissaient malgré elle, Henri, peu avancé, avait eu recours à des visites moins officielles, et quelquefois déjà, flattée de la recherche d'un héros qu'elle admirait jusqu'à l'enthousiasme, Gabrielle avait accordé la faveur d'un chaste entretien sur la terrasse au fond du jardin. Là, en compagnie de Gratienne, jeune fille dévouée à sa maîtresse, Henri et son inhumaine Gabrielle avaient longuement débattu et rebattu l'éternelle syntaxe des amours, au premier chapitre, au plus doux, au plus beau. Et le roi, vieilli par tant de soins et d'ennuis, menacé par tant de périls mortels dans sa gloire et dans sa vie, se reprenait avec une recrudescence de jeunesse aux poétiques joies, aux innocentes douceurs de la passion naissante; il aimait, il adorait, il idolâtrait: fou de joie et d'orgueil quand, au départ, un petit doigt effilé, blanc et rose s'était appuyé sur ses lèvres, et alors il oubliait cet autre Henri, sombre amoureux de la couronne de France, qui poursuivait à travers le feu et le sang ce fantôme radieux, son fugitif amour.

Il faut dire que le ciel avait réuni tous ses dons sur le front charmant de Gabrielle. Jamais rien de si suavement pur, de si voluptueusement chaste ne s'était offert aux regards du roi; et il mesurait sa patience de conquérant à l'inestimable valeur de la conquête.

Toutefois, comme chaque bataille finit par avoir un résultat, succès ou revers, Henri, ainsi qu'il venait de le dire à Crillon, attendait l'événement de sa longue entreprise amoureuse, et il se sentait en veine de bonheur. Il lui semblait que le ciel et la terre ne s'étaient parés de tant de charmes, embaumés de tant de parfums, que pour lui faire une fête complète, bien due aux coeurs passionnés qui n'accusent jamais Dieu dans leurs revers, et le glorifient au jour du succès dans le plus humble détail de l'universelle nature.

Henri arriva au hameau de la Chaussée vers dix heures et demie. Ça et là un chien aboyait sous une porte. Toute lumière était éteinte dans les huit à dix chaumières pittoresquement jetées sur le revers du coteau avec de petits chemins abominables et charmants qui aboutissaient à la rivière.

La maison de M. d'Estrées s'élevait à mi-côte avec une aile en retour sur la Chaussée. De grands arbres entouraient cette maison. On voyait aux rayons de la lune monter doucement une vaste prairie en pente qui, pareille à un lac nacré parsemé d'îlots, allait rejoindre une terrasse bordée de roches crayeuses sur lesquelles un bois touffu versait sa fraîcheur et son ombre.

Enfin, sur le bord de la Chaussée, une grange immense, au toit aigu, construite avec l'imposante solidité d'une forteresse, fermait, de son rempart, le verger, la basse-cour et les communs du château d'Estrées. La grande masse noire de cet édifice, qui avait vu plus d'un siège et supporté bravement plus d'un incendie, se profilait étrangement sur le ciel, et, dans la perspective, coupait, avec le vaste parallélogramme de son toit, cette pale et souriante prairie en pente dont nous parlions tout à l'heure.

Des rares fenêtres de la grange, on découvrait toute la rivière, et son autre bras par delà l'île située en face, et tout au loin la plaine fertile des Gabillons, et le Vésinet, et Saint-Germain, un tableau incomparable!

Henri savait, aux jours des rendez-vous illicites, s'approcher de certaine fenêtre du corps de logis en retour sur la Chaussée. C'était la chambre de Gratienne. Il jetait dans la vitre de gros verre sombre un petit caillou qui claquait. La fenêtre s'ouvrait, une main blanche faisait un signe, et le roi, obéissant à ce signe toujours compris, allait, selon la direction du petit doigt, attendre Gabrielle, soit au bord de l'eau qui courait à dix pas de la maison même, soit à cette terrasse, près des roches, à laquelle il arrivait dans les vignes, moyennant une ou deux rudes escalades.

Le soir dont nous parlons, il fit son manège accoutumé avec plus de confiance encore qu'à l'ordinaire. M. d'Estrées était absent, Gabrielle probablement couchée, puisque la lumière était éteinte dans la chambre de Gratienne. Mais par une si belle soirée, c'était plaisir de ne pas dormir. Henri avait fait sa provision de projectiles à tous les arbres de la route. Il se mit donc à jeter des petites pommes vertes dans la vitre avec un grand désir de réussir promptement, parce que la lune donnait en plein sur la Chaussée et inondait d'une dangereuse lumière le cheval et le cavalier.

La vitre sonna, mais la fenêtre ne s'ouvrit point. Henri recommença. Pas de réponse. Il attendit sans succès. Dans la crainte d'attirer l'attention, il se promena de long en large sous le mur de la grange, espérant que Gratienne pourrait ou se réveiller ou revenir de chez sa maîtresse, qui peut-être la retenait pour son coucher.

Il revint donc à la vitre et recommença le bombardement.

Alors, un bruit singulier répondit à ses attaques, non pas du côté de la maison qui demeurait sourde et muette, mais du côté de la rivière, dont la moitié resplendissait de lumière, tandis que l'autre était couverte par l'ombre gigantesque des arbres séculaires entassés pêle-mêle sur le bord de l'île de Bougival.

Il sembla au roi qu'un rire de lutin, plusieurs rires même, accueillaient chacune de ses tentatives infructueuses, et ces ironiques lutins s'ébattaient sans doute dans la rivière tiède, car au bruit des rires se mêlaient des chuchotements, les frémissements de l'onde et ce cliquetis des gouttes qui jaillissent, et le clapotement des mains qui battent l'élément humide, et ces souffles joyeux qui décèlent le nageur triomphant.

Henri était-il aperçu de quelque baigneur, se moquait-on de sa contenance embarrassée?

Personne dans le hameau ne veillait à cette heure; personne, d'ailleurs, n'eût osé rire d'un voyageur qui s'adressait à la maison du seigneur d'Estrées.

En écoutant mieux, le roi crut reconnaître que les voix des lutins étaient des voix de femmes rieuses, des voix connues; il distingua même, malgré la distance, son nom prononcé par des lèvres chéries, son nom qui glissait harmonieusement jusqu'à lui, porté sur les surfaces élastiques de l'eau.

Les éclats de rire se rapprochaient; bientôt, de la raie sombre tracée par la ligne des arbres, sortirent en pleine lumière deux têtes qui s'aventuraient jusqu'au milieu du fleuve. Et alors, plus de doute, Henri reconnut Gabrielle et Gratienne, qui se jouaient comme deux ondines dans le tiède cristal de la plus belle eau du monde, Gabrielle et Gratienne, qui, riant de leur éloignement et fières de l'obstacle infranchissable, provoquaient par leur gaieté mutine le malheureux voyageur attaché au rivage.

Mais Henri provoqué ne connaissait pas de barrières. Cent canons ne l'eussent pas retenu. Il poussa son cheval dans le fleuve et se mit, en riant lui-même, à fendre les flots du côté des naïades imprudentes qui l'y avaient appelé.

Les rires alors se changèrent en petits cris d'effroi, en supplications touchantes. Le cheval nageait avec délices, il s'ouvrait fièrement le chemin. Henri s'avançait, les bras étendus, vers la nageuse épouvantée, dont les grands cheveux blonds, roulés en tresses plus épaisses qu'un turban, s'imprégnaient tour à tour et reparaissaient plus brillants, comme si Gabrielle se fût plongée dans un bain d'argent liquide. On voyait parfois son bras blanc, d'où ruisselaient les perles, et la fine draperie qui couvrait ses épaules comme la tunique d'Amphitrite, et l'extrémité d'un petit pied, qui, dans sa précipitation, effleurait la surface du fleuve.

Henri envoyait de tendres baisers et avançait toujours.

—Par pitié! sire, par pitié! retournez, dit Gabrielle d'une voix suppliante, et elle montra au roi un visage empreint d'un éloquent désespoir.

—Ma belle, vous m'avez appelé, dit Henri.

—Respectez une femme, sire! Pardon … pitié … Si vous faites un pas de plus, je me laisse glisser au fond!

—Oh! pitié pour moi-même, mon cher amour, dit Henri épouvanté, qui retourna aussitôt son cheval … nagez tranquillement, ma vie; plus d'effroi, plus de menaces. Oh! mais pour vous prouver mon respect, c'est moi plutôt qui m'abîmerais sous ces flots; voyez, je détourne la tête. Où voulez-vous que j'aille, faut-il vous dire adieu?

—Voilà déjà que vous avez traversé les deux tiers de l'eau, dit Gabrielle, rassurée et calmée par cette docilité du prince; continuez, s'il vous plaît, et allez-vous sécher au moulin, sur le bord de l'île.

—J'y vais, ma mie, mais vous….

—Oh! ne parlons plus de moi, je vous prie, et surtout n'y faisons plus attention. Vous me comprenez bien, cher sire?

—Oui, oui, je comprends, et j'entre au moulin.

—Où j'irai vous trouver avec Gratienne, car nous y devons faire la collation pendant l'absence du meunier.

—Merci! oh! merci cent fois!

Le roi, amoureux et affamé, prit terre aux abords du moulin, laissa son cheval gravir la pente de l'île, où la bête se secoua librement et commença un repas délicieux dans le petit potager du meunier.

Henri traversa la longue planche qui menait au bateau et s'assit, le coeur inondé de joie, le corps trempé d'eau, à l'extrémité de la roue, là où nul ne le voyait, et où par conséquent sa présence ne pouvait inquiéter Gabrielle.

Tandis qu'il admirait la beauté de la nuit et la splendeur du paysage, les nageuses gagnaient silencieusement une anse sablée, fleurie, impénétrable aux rayons de la lune. Et certes, en ce moment, les jambes pendantes au-dessus de l'eau, l'oreille tendue au moindre bruit qui décelait sa bien-aimée, le roi de France était le plus heureux meunier de son royaume.

XVI

LE MOULIN DE LA CHAUSSÉE

Parmi les choses que l'homme fait poétiques sans le savoir, une des plus charmantes c'est le moulin à eau, l'ancien moulin, la vieille machine gothique sans élégance et sans art, un bateau bien carré qui porte une maison de bois, au flanc de laquelle s'attache un arbre qui tourne et fait écumer l'onde verte avec quatre grandes palettes de bois. C'est un joujou d'enfant primitif. Le bateau est laid, la maison est noire et rapetassée de planches comme une vieille étoffe cousue de pièces. Au premier coup d'oeil, tout cela gêne et salit le regard. Puis, avec un peu d'attention, l'oeil découvre en ce fouillis sordide des milliers de beautés qui ravissent. Les ais vermoulus sont drapés d'une mousse verdâtre dans laquelle, habitants parasites, les ravenelles sont venues s'incruster, s'agrandissant à chaque terme de loyer, repoussant hargneusement la planche qui les avait reçues, plongeant dans le coeur du chêne leurs racines affamées et jetant au vent humide leur tête insolente de fleurs. Sous la roue qui tourne d'un mouvement égal avec un bourdonnement monotone, jaillit une poussière humide enlevée aux flocons écumeux de la rivière. Que le soleil illumine cette vapeur, vous avez l'arc-en-ciel avec sa magie; que la lune s'y arrête, vous voyez les vapeurs blanches danser autour du moulin, comme un grand fantôme qui rôde incessamment, gardien de cette mystérieuse demeure.

Attirés par le bruit et le courant, les gros poissons montent sournoisement autour du bateau. A l'abri sous les planches inaccessibles, ils lèvent parfois leurs museaux béants et absorbent avec une bulle d'air le grain de blé ou de seigle chassé hors des fentes. Au-dessus d'eux, dans son élément, à lui, le chat couché sur le plat-bord du bateau, dort ou fait semblant; oublieux de ses antipathies, il ouvre et ferme mollement tour à tour son oeil vert pour regarder en bas le poisson qui le nargue et viendra tôt ou tard dans la poêle à frire lui offrir ses arêtes; ou bien il regarde eu haut la cage suspendue au soleil, d'un sansonnet bavard ou d'une pie inquiète.

Au dedans du moulin, tout est reluisant, glissant; le sapin enfariné toujours, toujours balayé, a conservé sa pureté native. Il a bruni, voilà tout, et ses larges veines courent en ogives moirées du plancher aux solives.

Dans la soupente, fermée d'un rideau de serge plus souvent blanc que vert, le meunier a son lit, dur il est vrai, mais si doucement tremblotant à chaque tour de roue, que le dormeur bercé n'y appelle jamais en vain le sommeil. Pour peu qu'il ait, le soir, tiré à bord la planche qui lui sert de pont et le relie au monde, il est seul et inabordable sur son île. Alors sa lampe brille, phare modeste qui réjouit l'oeil du passant sur la route voisine; alors le meunier est libre; il est roi.

Voilà ce que pensait Henri sur sa planche, au murmure suave de l'eau, qui descendait sans colère et sans bruit, car la roue du moulin ne tournait pas.

Toutes ces petites richesses que nous venons d'énumérer l'entouraient et lui faisaient fête. Le chat ronflait en se frottant le dos à la main de l'étranger; la table de chêne poli était dressée au fond de la salle, et dans le bahut à sculptures grotesques se prélassaient les assiettes de faïence peintes d'animaux fabuleux et d'une flore fantastique. On nous pardonnera cette interprétation des pensées du roi, mais elle est juste: il envia le sort du meunier, sinon longtemps, du moins jusqu'à ce que le charme de la solitude eût été rompu par l'apparition de Gratienne.

Celle-ci, la première des deux baigneuses, sauta légèrement de la planche dans le moulin. C'était une jeune et joyeuse fille, un peu courte, un peu ronde, avec une voix aiguë et de bons gros bras tout fraîchement séchés des caresses de l'eau par les caresses de la brise. Elle connaissait le roi et l'aimait; c'était bien plus que de le respecter.

Henri alla prendre les deux mains de la belle enfant, et la fit sauter, comme au village, avec mille questions sur l'absence de Gabrielle. Gratienne répondit que sa maîtresse était honteuse; qu'elle n'avait point d'habits convenables pour recevoir un grand prince, et que des filles qui s'attendent à souper seules après le bain, au beau clair de lune, n'ont pas d'atours; qu'ainsi tout le dommage est pour les indiscrets qui leur rendent visite sans s'être annoncés à l'avance.

Tout en causant de la sorte, Gratienne allumait une seconde lampe et tirait de l'armoire du meunier des chausses neuves et des bas blancs qu'elle offrit à Sa Majesté, sans plus de malice. Elle lui indiquait en même temps la petite chambre du meunier pour qu'il changeât ses habits mouillés, tandis qu'elle préparerait le souper de sa maîtresse.

—Mais que dira le maître de céans, demanda Henri du fond de la chambre où il procédait à sa toilette, si on lui ravage ainsi ses hardes neuves?

—Trop heureux serait Denis s'il savait à quel honneur on les réserve, dit Gratienne. Mais Denis ne le saura pas, il ne faut pas qu'il le sache, le bavard. Il est absent d'ailleurs.

—Pour longtemps?

—Le temps d'aller porter de la part de mademoiselle, au prieur des génovéfains, près de Bezons, un monstre de barbillon qui s'est pris dans la vanne. C'est deux bonnes heures s'il ne flâne pas en route.

—Enfin il reviendra et me verra.

—Votre Majesté sera M. Jean ou M. Pierre, qu'importe à M. Denis? votre royauté n'est pas écrite sur votre visage.

—Malheureusement! se dit Henri, peu satisfait du compliment, et qui se félicita de l'essuyer en l'absence de Gabrielle.

Mais celle-ci avait entendu. Elle entrait au moment même, et, venant à
Henri les mains jointes, la bouche souriante:

—Si la royauté n'est pas sur son visage, dit-elle, Gratienne, elle est profondément gravée dans son âme et dans son coeur!

—O ma belle! ô mon amour! s'écria Henri en se courbant, le coeur épanoui, sur les mains fraîches que la jeune fille lui tendait.

Certes, elle fut belle. Le peuple, qui la voyait tous les jours, a gardé la mémoire de cette miraculeuse beauté comme il a gardé, en sa loyale et reconnaissante estime, le souvenir de la bonté du roi Henri. Mais peut-être la Gabrielle de la cour, la Gabrielle marquise, la Gabrielle duchesse ne fut jamais sous les velours et les broderies, sous l'or et les diamants, aussi belle que le roi la vit ce soir-là, peinture idéale encadrée dans cette porte du moulin, ayant derrière elle la splendide lumière de la lune et le paysage argenté; en face, les deux lampes du meunier, qui envoyaient sur elle leurs feux rougeâtres et doucement pénétrants.

Qui donc pourrait peindre cette taille de déesse aux fermes et voluptueuses ondulations, que la draperie mal attachée de sa robe accusait en larges plis? Et les bras d'ivoire encore humides dans leurs fourreaux ouverts? Et ces torrents de cheveux blonds aux reflets d'or qui rompaient leurs liens et roulaient à flots sur l'épaule, en découvrant un cou veiné, transparent? Et ce visage, d'un incomparable ovale, qu'éclairaient des yeux bleus fins, rieurs, tendres, dont la prunelle, marquée d'un point noir, avait quelque chose de vaguement étrange qui lançait le trouble et la flamme dans tous les coeurs? Cette figure d'ailleurs était sereine et douce comme un beau jour; elle éveillait l'idée du printemps, elle vivifiait, elle consolait; le moindre sourire de sa bouche vermeille aux coins profonds eût rajeuni le vieillard morose et rafraîchi le mourant sur sa couche. Jamais ange égaré sur terre n'y porta un plus pur et plus céleste reflet de la beauté d'en haut; jamais créature terrestre ne charma comme Gabrielle le regard du souverain créateur, qui dut se rappeler en la voyant, Ève, son plus charmant, son plus sublime ouvrage.

Belle, avons-nous dit! elle était bien plus, elle était bonne; le sourire venait de son âme comme le parfum sort de la fleur: jamais d'envie, jamais d'ambition, jamais de colère, jamais d'hypocrisie. Il fallut des années d'orage et l'air empesté de la cour, il fallut la haine et l'envie des autres, souffles venimeux, pour apprendre à cette loyale figure l'usage du masque, seule défense contre tant de poisons mortels.

Mais, à dix-sept ans, Gabrielle ne savait pas mentir. Elle tenait Henri à ses genoux, le regardait avec des yeux de soeur, avec un respect de sujette, et, lui abandonnant ses deux belles mains, croyait sincèrement lui abandonner tout son coeur; ce coeur inestimable, elle-même ne le connaissait point!

Lorsque le roi eut longtemps promené ces doigts veloutés sur sa bouche, avec une discrète et respectueuse ardeur, signe infaillible des passions vraies, Gabrielle ordonna à Gratienne de fermer la petite porte, et, passant au bout de la salle, elle offrit un siège en bois à son maître.

Il n'y en avait qu'un, et il revenait de droit au roi de France. Mais
Henri s'assit gaiement sur un septier d'orge, et le siège échut à
Gabrielle, qui prit bientôt son air sérieux.

—Encore une imprudence, sire, dit-elle d'une voix enchanteresse. Mon père est absent, mais il pourrait revenir. Votre Majesté ne risque rien, elle, de la part d'un de ses plus féaux sujets; mais, moi, je serai grondée, menacée, j'aurai comme toujours à pleurer quand vous serez parti.

—Pleurer! oh! ma chère belle, dit Henri, non, vous ne pleurerez point. Mais, d'ailleurs, votre père ne reviendra pas. Je l'ai envoyé à Mantes.

-C'est vous! sire, s'écria la jeune fille … Oh! méchant roi!… pauvre père!…

—Sans doute, c'est moi; puisque l'on ne peut vous voir quand il est là.

Gabrielle, avec une expression plus triste:

—Ni en son absence, ni en sa présence, sire, dit-elle. Le temps est venu de dire la vérité, quoiqu'il m'en coûte et beaucoup, mais il faut enfin que je parle, écoutez-moi.

—Quelle vérité? s'écria le roi inquiet.

—Nous ne vous verrons plus….

—Oh!…

—Jamais … Mon père me l'a ordonné … Il m'a bien fait comprendre ma situation vis-à-vis de mon roi; car ici vous êtes bien le roi, dans nos coeurs et dans nos voeux!

—Ce n'est pas comme à Paris, dit Henri, essayant d'égayer Gabrielle, qui se dérida, en effet.

—Allons, s'écria-t-elle, nous dirons cela plus tard. C'est inhumain de la part d'une fidèle servante d'affliger ainsi son maître, et ce serait cruel au maître d'empêcher sa servante de souper. Sire, le bain nous a retardées, il est onze heures et nous mourons de faim.

—Et moi donc, ma belle.

—Oh! sire, je vais vous servir. Quelle joie! j'aurai donné un festin au grand Henri! un beau festin, vous allez voir. Gratienne!

Gratienne apparut.

—Apporte les cerises et les groseilles.

—Peste, fit le toi avec une grimace, quelle chère-lie!

—Nous avons du gâteau, mon roi, un gâteau léger, croquant comme
Gratienne les sait faire.

—Du gâteau!… mais c'est complet.

—Et … oh! mais c'est une friandise, il faut la pardonner, sire, nous sommes gourmandes. Il y a une petite fiole de liqueur de noyau: comme vous allez vous régaler!

Le roi sentit frémir son robuste appétit de chasseur et de guerrier. Un frisson lui passa sur la peau à l'aspect des cerises purpurines amoncelées sur une assiette, et surtout des groseilles au parfum aigre, et dont les grappes rouges et blanches brillaient à la lumière comme un fouillis de rubis et de topazes.

La table était mise. Henri offrit un morceau de gâteau à Gabrielle; il en prit un lui-même en soupirant.

Elle le regarda et comprit:

—Sotte que je suis! dit-elle; le roi a faim, et je lui offre un repas de fille!

—La plus belle fille du monde, ma Gabrielle, répondit Henri, ne peut offrir que ce qu'elle a.

Gabrielle repoussa tristement le gâteau et les cerises.

—Il faut chercher, dit-elle. Gratienne!

—Mademoiselle?

—Mène-moi dans le bateau jusqu'à la maison. Là certainement on trouvera des provisions.

—Non! non! s'écria Henri; j'aime mieux me rassasier de votre vue; je soupe en vous admirant. Je mangerai vos mains mignonnes….

—Pauvre nourriture pour l'estomac, sire!

—J'y perds la faim!…

—Cherchons! cherchons! dit Gabrielle en repoussant doucement Henri, qui après avoir mangé les mains entamait les bras.

Il s'arrêta pour ne point déplaire à sa maîtresse, et faute d'aliments immatériels, se mit à songer aux aliments du corps.

—Il me semble, dit-il, que l'on parlait tout à l'heure des monstres qui se prennent dans les vannes du moulin. N'y a-t-il pas quelque nasse tendue ou quelque hameçon qui pende? Les meuniers n'en font jamais d'autre.

—Je ne sais, dit Gabrielle.

—Je trouverai bien, moi. Plus d'une fois j'ai soupé à merveille dans le moulin, en maigre … Mais qu'importe.

Après quelques minutes d'une revue passée autour du bateau, le roi vit une ficelle vagabonde qui s'éloignait ou se rapprochait du plat-bord avec des tressaillements et des convulsions de bon augure. C'était en effet une des lignes que maître Denis avait grand soin de tendre chaque soir. Une belle anguille avait mordu et cherchait à rouler ses spirales autour d'un pieu quelconque pour résister à la main qui l'attirait hors de l'eau; mais le roi joignit l'adresse à la force, et amena sa proie, sur laquelle Gratienne fondit joyeusement, tandis que Gabrielle reculait avec un sentiment d'effroi.

—Eh bien! voici la chair, dit Henri, mais le feu, mais l'assaisonnement?

—Un peu de lard, que voici, répliqua Gratienne, un oignon que voilà, une croûte comme on les a chez un meunier, et un demi-verre du petit vin de maître Denis, voici la cruche, et je demande un quart d'heure pour servir Sa Majesté.

En disant ces mots, elle disparut à l'avant du bateau, où bientôt s'éleva une flamme de copeaux et de charbons allumés sur un quartier de meule usée.

—Un quart d'heure que j'emploierai bien, dit le roi, car je vais me mettre aux pieds de ma Gabrielle, et lui dirai si souvent, si tendrement mon amour, que j'amollirai son coeur farouche.

La jeune fille, avec un mouvement charmant de la tête:

—Oh! non, dit-elle, c'est impossible.

—Rayez ce mot, ma mie.

—Impossible, sire.

—Alors, vous n'aimez pas Henri?

—Beaucoup, au contraire. Mais s'il m'aimait comme il le dit, serait-il près de moi en ce moment?

—Qu'est-ce à dire? demanda le roi étonné. Mais si je ne vous aimais pas, il me semble au contraire que je ne serais pas ici.

—Aimer, signifie donc affliger?

—Quoi, ma présence vous afflige?

—Aimer signifie donc offenser?

—Je vous offense?

—Aimer signifie donc perdre et déshonorer?

—Gabrielle! Gabrielle!…

—Mon roi, vous m'affligez, vous m'offensez, vous me perdez, en effet, par votre présence.

—Voilà bien de grands mots, chère belle.

—Plus graves encore sont les choses. .. Causons, et la main sur le coeur.

—Sur le vôtre.

—Sire, soyons sérieux. Que voulez-vous de moi qui ne puis être votre femme, puisque vous êtes marié?

—Si peu….

—Assez pour ne pas m'épouser, ce que d'ailleurs je ne vous demanderais pas, ce que même je n'accepterais pas, bien que fille noble, car vous êtes un puissant roi.

—Roi, oui; puissant, non.

—Croyez-vous donc que mon père souffrirait mon déshonneur.

—Ma mie….

—Le souffrirais-je moi-même? Voilà donc la raison pour laquelle votre présence m'offense … Mais je vous attriste avec ce mot si dur, passons. J'ai dit que vous me perdiez.

—Je vous défie de me le prouver….

—Facilement. Mon père m'a juré, si je vous écoutais, ou si vous me poursuiviez, de me jeter dans un couvent ou, ce qui pis est, de me marier.

Le roi fit un mouvement.

—Il faudrait voir, s'écria-t-il.

—Un père n'a pas besoin de la permission du roi pour marier sa fille.
Mariée, je suis perdue et mourrai de chagrin.

Henri se mit à deux genoux, suppliant:

—Ne me dites pas de ces paroles sinistres, ma Gabrielle, vous perdue, vous mourante!

—Par votre faute.

—Me croyez-vous donc si faible et si timide, que je ne puisse, malgré un père, malgré le monde entier, sauver du désespoir la femme que j'aime, et seriez-vous assez faible vous-même, assez cruelle, cependant, pour vous abandonner à un autre quand vous m'avez repoussé, moi, votre ami et votre roi? Ayez de la volonté pour moi, Gabrielle, et j'aurai de la force pour nous deux! Ce n'est pas moi qui vous perds, c'est vous-même! Aidez-vous, je vous aiderai! Quant à vous reprendre, qu'on y vienne, lorsque je vous aurai prise! Vous le voyez donc, Gabrielle, c'est de vous seule que vous dépendez. C'est à vous seule qu'il faudra rapporter les malheurs que vous voyez dans l'avenir. Si vous m'aimiez, vous auriez plus de courage.

—Oh! sire, je n'ai encore rien dit. M'offenser, me perdre, ce n'est rien; mais vous m'affligez, voilà la crime.

—Et comment, bon Dieu! moi qui ne respire que par vous et pour vous.

—Cela est bien grave, et j'ai pour vous le dire une bouche d'enfant bien frivole. Mais comme je prie Dieu tous les soirs pour vous, c'est Dieu qui va me dicter les paroles. Vous me demandiez tout à l'heure de sacrifier mon honneur et ma vie; je le dois peut-être à mon roi, mais vous sacrifier mon âme et mon salut éternel, est-ce possible?

—Votre salut?

—Sans doute; une bonne catholique peut-elle accepter l'hérésie!

—Bon! êtes-vous docteur? s'écria le roi en riant.

—Ne riez pas, sire, c'est bien sérieux.

—Pas tant que cela, ma belle, et, entre nous, il n'est aucun besoin de parler hérésie ou messe.

—Il le faut, cependant; car je ne composerai jamais avec l'enfer.

—Là, là … Laissons également l'enfer….

—Où vous tomberiez seul, sire, non pas. Je vous porte de l'amitié, je veux votre salut, et le veux d'autant plus opiniâtrement, qu'en vous sauvant je sauve toute la France, compromise par votre hérésie.

—Bien, voilà que nous attaquons la politique. Ah! Gabrielle, par grâce….

—Par grâce, sire, poursuivons ou rompons tout à fait.

La jeune fille prononça ces mots avec un accent de fermeté d'autant plus étrange que ses yeux s'étaient remplis de larmes. Le roi attendri, surpris en même temps, lui saisit la main.

—Vous vous égarez, dit-il, en des pensées qui jamais n'eussent dû habiter votre charmante tête. Croyez-moi, laissez au roi sa conscience, et ne vous en prenez qu'à la conscience de l'amant. Je vous jure, Gabrielle, que votre salut et le mien ne sont pas en danger….

—Ce n'est pas l'avis de tout le monde, sire.

—Ah! qui donc vous a donné son avis?

—Un bien saint homme….

—M. d'Estrées?

—Non, non. Mon père gémit comme tous les honnêtes gens, mais il n'accuse pas Votre Majesté; tandis que….

-Tandis que le saint homme m'accuse … Qui est-ce donc? votre confesseur?

—Mon conseiller, un homme éminent.

—Vraiment?

—Une lumière de l'Église.

—Bah!

—Un des plus célèbres orateurs de ces derniers temps.

—Hélas! je les connais tous par les injures dont ils m'ont chargé.
Comment s'appelle celui-là, qu'est-il?

—C'est le prieur du couvent des Génovéfains de Bezons.

—Oui, celui à qui Denis porte un barbillon. Et il s'appelle?…

—Dom Modeste Gorenflot.

—Je ne le connais pas, dit Henri en cherchant; pourtant ce nom-là ne m'est pas absolument étranger. C'est ce dom Modeste qui vous confesse et qui vous a dit que vous vous perdiez en m'écoutant. N'est-ce pas?

—Lui-même.

—Alors, Gabrielle, interrompit le roi plus sérieux, c'est à vous qu'il faut que je fasse un reproche. Vous avez été déloyale.

—Comment, sire? dit-elle effrayée.

—Vous m'aviez juré de ne point dire mon nom, de ne pas révéler ma présence à qui que ce fût, et vous m'avez trahi, vous m'avez nommé à des moines qui sont mes ennemis mortels.

—Sire! mon cher sire, je vous jure que je n'ai rien dit, que je n'ai rien trahi, que je ne vous ai jamais nommé.

—Ce dom Modeste a donc des espions?

—Non, c'est un trop digne homme. Mais il est plein de finesse, et rien ne lui échappe. D'ailleurs, il ne vous hait point.

—Oh! fit le roi avec un sourire d'incrédulité.

—Il vous hait si peu qu'il me donne sans cesse des conseils bien différents de ceux que vous lui attribuez.

—Lesquels, ma chère?

—Aimez le roi, dit-il, aimez-le, car il est bon, il est né pour le bonheur de la France.

—Vraiment?… Voilà un bon moine.

—Mais, ajoute-il, au lieu de ce bonheur, c'est du malheur qu'il vous apportera s'il persévère dans l'hérésie.

—Là! dit le roi, voilà le mauvais moine.

—Oh! sire, quelle parole païenne. On est mauvais parce qu'on veut votre salut? je suis donc mauvaise, moi?

—Vous, Gabrielle, vous êtes un ange.

—Voilà le souper du roi! s'écria Gratienne en apportant triomphante un plat de terre fumant sur lequel grésillait avec bruit dans un gratin odoriférant l'anguille couchée sur des croûtes appétissantes.

—J'ai bien faim! se dit le roi; mais le souper ne me fera pas oublier ce moine singulier qui conseilla ainsi Gabrielle.