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La belle Gabrielle — Tome 1 cover

La belle Gabrielle — Tome 1

Chapter 39: VISITES
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About This Book

The narrative recreates late 16th-century wartime France, following a royal army beset by hunger and shifting alliances as truces and negotiations alternate with skirmishes. It contrasts life in provincial camps with courtly maneuvering, portraying military hardship, diplomatic exchange, and debates over religion and legitimacy. Interwoven personal relationships illuminate loyalty, ambition, and the human cost of political struggle. The work moves between vivid battlefield and camp scenes, negotiation and intrigue at higher levels, and more intimate episodes to evoke the era's social tensions and moral ambiguities.

XVII

COMMENT DANS LE MOULIN, HENRI TIRA DEUX MOUTURES DU MÊME SAC

Henri n'avait pas été gâté par les moines: ces bons pères se montraient coriaces à l'égard des rois. Dans un temps de troubles et d'anarchie, l'écume qui monte à la surface se compose de toutes les corruptions du corps social malade en toutes ses parties. L'Église, il faut le dire, était malade alors comme l'armée, comme la magistrature, comme la bourgeoisie et le peuple. Derrière les prélats éminents qui traitaient avec une noble sollicitude les graves questions politiques si fatalement soudées aux questions religieuses, derrière ces illustres chefs, disons-nous, venait une cohue cynique, turbulente, bassement ambitieuse, qui vivait de rapines, de querelles et de turpitudes, comme à la suite des armées vivent les traînards et les goujats, vils rebuts des nations les plus belliqueuses. Il y avait alors en France force moines sordides, effrontés voleurs, qui travestissaient la sainte religion avec aussi peu de scrupule, avec autant de stupidité qu'il y a aujourd'hui de dévouement et de science, même dans l'arrière-ban de l'Église. Les processions de la Ligue et l'assassinat prêché publiquement, telles étaient les oeuvres de ces prétendus religieux; et, sans compter le moine Jacques Clément, Henri en avait bien vu défiler, de ces bandits abrités sous le froc!

Aussi, tout en faisant honneur au mets friand de Gratienne, Henri voulut-il continuer la conversation sur ce moine bienfaisant, dont les conseils l'intriguaient fort, précisément à cause de leur bienveillance.

—Chère belle, dit-il, je ne sais si votre génovéfain mangera ce soir un plus délicat poisson, mieux accommodé, mais en tous cas, s'il a un cuisinier meilleur, il n'a pas meilleure compagnie. J'en excepte les jours où vous vous confessez à lui.

—Je ne me confesse pas à lui, dit Gabrielle.

—Pardon; mais vous m'avez dit, il me semble….

—Que dom Modeste était mon conseiller, oui, mais non mon confesseur.

—Voilà une distinction … dit le roi.

—Importante, car le prieur ne peut plus confesser, et bien des fidèles s'en plaignent.

Henri l'interrompant:

—Je ne comprends plus du tout, ajouta-t-il. Pourquoi ce révérend, cette lumière de l'Église, ne peut-il pas diriger les consciences?

—Parce qu'il est affligé d'une paralysie sur la langue, et que par conséquent il ne saurait parler.

—Vous m'avez dit tout à l'heure qu'il vous avait dit….

—Il m'a fait dire.

—Par qui?

—Par le frère parleur.

Henri fit un nouveau mouvement de surprise.

—Qu'est-ce encore que cela? dit-il; un frère parleur! quelle fonction cela représente-t-il?

—La fonction d'un frère qui parle. Le prieur, à cause de sa paralysie, ne peut s'exprimer.

—Bien, c'est convenu.

—Mais il pense, mais il sait, mais il juge, et il faut bien que ses idées, ses opinions et ses avis soient traduits…. Traduire est la fonction du frère parleur.

—Voilà qui est particulier, s'écria le roi en repoussant son assiette, tant était vif l'intérêt que ce singulier frère parleur excitait en lui. Soyez assez bonne pour m'expliquer un peu le mécanisme de la conversation entre ce frère prieur, le frère parleur et la personne qui vient consulter.

—Rien de plus simple, sire.

—C'est qu'alors je suis stupide et enivré par vos beaux yeux. Je ne comprends vraiment pas.

—Supposez, dit Gabrielle, que je vais au couvent pour obtenir un avis du révérend prieur. Sachez d'abord, et sachez-le bien, que c'est un homme supérieur.

—Oui, une lumière … très-bien.

—Oh! ce fut, à ce qu'on dit, un orateur immense, un de ces rares génies qui gouvernent par la parole, un peu ligueur autrefois, du temps d'Henri III, mais bien amendé aujourd'hui.

—Depuis qu'il est muet.

—Depuis qu'il s'est courbé sous la main sévère de Dieu. Dieu lui a envoyé deux terribles épreuves.

—Quelle est la seconde?

—Une obésité formidable, une vraie maladie, une affliction … quelque chose qui rendrait ridicule tout autre que ce saint homme, sans le respect que lui concilient et sa patience et son illustre réputation.

—Comment, il est si gras que cela! dit Henri IV qui faisait tous ses efforts pour garder son sérieux.

—Je ne pense pas, ajouta Gabrielle d'un ton pénétré, que le digne prieur puisse passer par cette porte du moulin.

—Où passent les ânes avec deux sacs!… Peste! quelle affliction! s'écria Henri. Et vous dites qu'il la supporte?

—Héroïquement. Jamais on ne l'entend se plaindre.

—Songez qu'il est muet. Ce qui, soit dit sans vous déplaire, diminue un peu ses mérites.

—Oh! s'il se plaignait, on le saurait par le frère parleur.

—C'est juste, nous y voilà revenus. Eh bien, par grâce, continuez. Vous en étiez à expliquer comment le révérend communique sa pensée à l'interprète.

—Avec des signes de la main et des doigts. C'est un langage convenu entre eux. Souvent même un regard suffit. Le prieur a l'oeil encore vif. Quant au frère Robert, c'est le nom du cher frère parleur, son oeil est prompt comme celui d'un moineau franc. L'éclair est moins rapide que cet échange entre le prieur et l'interprète, des idées les plus délicates, les plus compliquées.

—Vraiment?

—C'est à surprendre, c'est à renverser d'admiration ceux qui n'y sont pas habitués.

—Vous avez l'habitude, vous, n'est-ce pas?

—Sans doute, à force d'avoir consulté.

—Mais pour commencer à bien consulter, il vous a fallu un apprentissage. Comment ce désir de consultation vous est-il venu?

—C'est mon père qui le premier m'y a conduite, pour que j'eusse de bons conseils. Toute jeune fille un peu recherchée en a besoin. Or, la réputation du révérend l'avait précédé à Bezons. Il paraîtrait que primitivement il résidait en Bourgogne, dans un prieuré que le feu roi lui avait donné. C'est là que son accident s'est déclaré.

—La paralysie ou la graisse?

—La paralysie; mais, par grâce, sire, ne riez pas du pauvre prieur. Ses conseils vous seraient utiles à vous-même, je vous en réponds, malgré tous vos conseils royaux, de guerre et de finances, malgré l'assistance de MM. Rosny, Mornay, Chiverny et autres sages!

—Si le prieur me conseille de vous aimer comme il vous l'a conseillé pour moi, j'accepte. Mais, j'ai bien peur qu'il ne prétende me conseiller autre chose.

—Oh! d'abord, répliqua Gabrielle, il vous imposerait l'obéissance à ses prescriptions.

—Qui sont?

—D'abjurer l'erreur, de reconnaître la perfection de l'Église catholique romaine, et de rassurer tous vos sujets par ce retour sincère aux bonnes doctrines.

Un fugitif sourire passa sur les lèvres du roi, qui se dit que la besogne était faite.

—Dom Modeste n'est-il pas bien hardi de confier ainsi ses théories politiques à ce frère bavard; non, frère parleur.

—Oh! leur confiance réciproque est fondée sur des bases solides.

—Soit; mais vous, pour conter ainsi toutes vos petites affaires au confident de dom Modeste, n'êtes-vous pas bien imprudente? Votre père peut apprendre tout ce que nous lui cachons; le frère parleur peut parler à M. d'Estrées.

—Nullement, puisque c'est lui qui me transmet l'ordre de vous aimer et de vous pousser vers la véritable Église. Il n'a garde d'aller avertir mon père; et je suis sûre de sa discrétion, malgré toute l'amitié qui existe entre mon père et les génovéfains. Si mon père apprenait que l'on veut faire de moi l'instrument de votre salut, je n'aurais plus qu'à préparer l'instrument de mon martyre.

Le roi, souriant encore dans sa large barbe qu'il caressait:

—Je donnerais beaucoup, dit-il, pour entendre le révérend père muet et le digne frère parleur vous donner leurs conseils, et j'ajouterais encore quelque chose par-dessus le marché pour voir comment vous écoutez. Profitez-vous au moins?

—Trop!…

—Vous ne supposez pas un seul instant que vous soyez la dupe de ces moines?

—On voit bien, dit Gabrielle en haussant légèrement les épaules, que vous ne connaissez ni le prieur, ni le frère Robert. Me duper? Et que leur importe? Quel serait leur bénéfice?

—Ne fût-ce que pour être au courant de ce que je fais. Un joli petit espion comme vous, c'est précieux, et Philippe II ou M. de Mayenne vous payerait cher le rapport que vous donnez pour rien aux génovéfains sur les faits et gestes du roi Henri IV.

—Encore une fois, je vous dis que je ne rapporte rien, dit Gabrielle piquée; je vous dis que vous ne faites point un pas, point un geste, que le père et le frère n'en soient instruits. Ce doit être le ciel qui avertit dom Modeste et qui l'inspire. Vous vous souvenez du mystère que vous mîtes à vos premières visites chez mon père. Il s'agissait, lui disiez-vous, des secrets de l'État. Certes, M. d'Estrées se fût fait hacher plutôt que de vous trahir. Cependant vos visites le gênaient fort! Eh bien! qui m'a averti de vos intentions sur moi, alors que moi-même je ne m'en doutais pas encore? dom Modeste. Qui m'a prévenue que vous m'alliez fixer un rendez-vous? dom Modeste. Qui m'a dicté la conduite que je devais tenir en ces rendez-vous? dom Modeste, toujours lui, interprété par le frère Robert.

—Ah! s'écria le roi, on vous dictait votre conduite?

—Certainement.

—Votre sévérité, vos résistances, tout cela était prescrit par avance, comme l'ordre et la marche d'une cérémonie?

—Oui, sire, et c'était bien prudent. J'ai si peu d'expérience que, par faiblesse, j'eusse perdu, peut-être, vous, la France et moi.

—Eh bien! mais ce sont mes ennemis furieux, que ces moines; de quoi se mêlent-ils?

—De votre salut et du salut de l'État.

—Et vous persistez à les écouter, malgré mes tendres supplications?

—Obstinément; je vous sauverai malgré vous.

—Vous ne vous adoucirez point?

—Je n'aimerai jamais qu'un prince catholique.

—Tout cela pour obéir à un moine stupide.

—Dom Modeste stupide! Frère Robert stupide! Il n'a point le vol de l'aigle, comme son prieur; mais pour traduire la pensée….

—Une plume d'oie suffit, n'est-ce pas? Allons, ce frère Robert sera quelque cafard, quelque cheval de carrosse, court et lourd.

—Non, il est grand, sec, mince, et lorsqu'il est perché sur ses longues jambes, qui semblent vouloir couper sa robe comme deux bâtons, le pauvre homme fait l'effet d'un héron mélancolique. Mais s'il est simple, il est bien bon, et tout ce qu'il me dit a beau sortir d'un fonds étranger, je l'écoute et m'en pénètre … Et je l'aime, et je ne veux pas qu'on se moque de lui ou qu'on lui souhaite du mal!

—Allons, répliqua Henri, comme toujours on vous obéira.

—Vous vous convertirez? sire, s'écria Gabrielle en frappant ses deux charmantes mains rosées l'une contre l'autre avec une joie ardente.

—Pardon, pardon! je n'ai pas dit cela, ma Gabrielle; oh! non, je ne l'ai pas dit. Il y aurait témérité à me le demander … Croyez-vous que jamais l'amour d'une femme puisse payer à un homme le sacrifice de ses convictions et le repos de sa conscience?

Le roi avait malicieusement appuyé sur chaque mot de sa phrase, en affectant un sérieux qui désespéra Gabrielle.

—Là! murmura-t-elle, voilà toute ma peine perdue … il ne se convertira jamais! Que je suis malheureuse! moi une fille de noblesse! moi qui aime tant le roi! moi dont le père et le frère sont des serviteurs zélés de Sa Majesté, moi qui ai perdu un autre frère sous vos drapeaux, sire! n'avais-je pas droit d'espérer que mon maître écouterait favorablement sa servante, et m'accepterait comme l'humble instrument du salut de tout un peuple? Jeanne d'Arc, disait dom Modeste par la bouche de frère Robert, a sauvé Charles VII des Anglais à la pointe de son épée. Vous, ma fille, vous sauverez Henri IV de l'Espagnol.

—Vous n'avez pas d'épée, chère belle.

Gabrielle rougit et baissa les yeux; belle au delà de tout ce que peut rêver l'imagination des poëtes.

—J'espérais, murmura-t-elle, que mon roi ferait par amour pour moi, ce que dix armées ne le forceraient point à faire … ce que l'appât d'une couronne, ce que toute la gloire de ce monde ne réussirait point à lui arracher….

—Eh bien! s'écria le roi, transporté d'amour, je ne promets rien, oh non … je ne puis rien promettre sans de longues méditations; une conversion, ma mie … c'est si grave! Mais, croyez bien que le désir de vous plaire et de calmer votre chagrin sera pour moi le plus actif des aiguillons. Cependant, chère belle, pour me donner du courage, qu'avez-vous fait? Je n'ai jamais trouvé en vous que défiance. Vous venez de m'avouer que vos conseils vous enjoignaient de me désespérer … Comment voulez-vous alors que la persuasion m'arrive?

—Non! non! s'écria Gabrielle prise au piège que le rusé Béarnais lui tendait depuis le commencement de l'entretien, non, il ne s'agit pas de désespoir, bien au contraire; espérez, sire, espérez; mais convertissez-vous.

Le roi triomphant:

—Des gages, ma mie; votre farouche vertu m'a rendu soupçonneux, et des gages sont indispensables.

—J'offre ma parole, sire.

Henri s'approcha de la jeune fille en la regardant tendrement.

—C'est quelque chose, dit-il, que la parole d'une demoiselle de votre qualité, de votre probité; mais détaillons un peu, je vous prie. C'est mon habitude quand je signe des traités d'alliance.

—Je n'en ai jamais signé, dit Gabrielle avec une naïveté enchanteresse.

—Laissez-moi dicter, alors.

—Soit, mon roi.

—Divisons le traité en trois articles. C'est un nombre heureux.
Article premier….

—Article premier, s'écria Gabrielle, le roi se convertira!

—Non, ce n'est point l'usage de poser l'ultimatum en premier lieu. Article premier … Mais, ma chère, nous nous sommes bien trompés tous deux. Il n'y a là-dedans et il ne peut y avoir qu'un seul article pour éviter tout ambage et toute fraude.

-Oh! sire, faites le traité en prince, en gentilhomme, en honnête homme!

—Je le veux ainsi, Gabrielle.

—Faites un traité qui ne m'engage point sans vous engager … Car je vous l'ai dit, une fille de ma race tient sa promesse, quand elle en devrait mourir. Faites de même, vous, un si grand roi! un héros!

—Alors, dictez.

—Merci, j'accepte. Oui, sire, il n'y a qu'un seul article possible.
Le voici:

«Entre très-haut et très-puissant seigneur Henri, quatrième du nom, roi de France et de Navarre, et Gabrielle d'Estrées, noble demoiselle, fille d'un bon et loyal serviteur du roi, a été convenu et juré ce qui suit:

Le jour où le roi aura fait solennellement et publiquement abjuration de la religion prétendue réformée, pour entrer dans le giron de l'Église catholique, apostolique et romaine….»

—Eh bien!… dit le roi enivré.

—Écrivez le reste, sire, balbutia Gabrielle en cachant son visage dans ses mains.

Et aussitôt son tendre coeur, ce coeur généreux s'emplit de sanglots qui débordèrent en larmes au travers de ses doigts de nacre.

Henri se précipita aux genoux de son idole.

—Vous inscrirez au traité, ajouta la jeune fille, que Gabrielle voulait sauver la France.

—J'inscrirai dans mon coeur que vous êtes un ange de bonté, de grâce, d'amour, et, si profondément je l'inscrirai, Gabrielle, qu'il faudra m'arracher le coeur pour effacer votre souvenir.

Il se releva et serra la jeune fille sur sa poitrine, avec un remords d'avoir trompé cette belle âme par le semblant d'une faiblesse d'amour.

Gabrielle, radieuse, remercia le ciel d'avoir touché le coeur du roi, et, dans sa candeur, elle remercia aussi le généreux prince qui lui faisait un tel sacrifice. Ah! si elle eût pu savoir qu'une heure avant, le même article du même traité avait conquis Paris à Henri IV!

Deux pareilles conquêtes: Gabrielle et Paris! Que de rois se fussent damnés pour l'une ou pour l'autre!

Mais Henri se promit au fond de l'âme de racheter la supercherie par tant de tendresse et de constance, que Gabrielle n'y perdît rien.

La main dans la main, tous deux avec un regard loyal scellèrent le traité.

—Et vous n'en parlerez pas au révérend prieur, ni au père Robert, dit le roi gaiement; nous verrons s'ils le devinent. Eux qui savent tout, je les défie de savoir ce qui s'est passé dans le moulin.

—Quand toute l'Europe va retentir de cet acte immense, dit Gabrielle, j'aurai donc le noble orgueil de me répéter, cachée dans un coin: Henri a fait cela pour moi!

Le roi, embarrassé, cherchait une réponse, lorsque Gratienne entra précipitamment.

—Voici maître Denis qui revient, dit-elle.

En effet, des pas lourds et cadencés retentissaient sur la planche du moulin. Le roi se leva pour prendre un avis dans les yeux de Gabrielle.

—Appelez-vous M. Guillaume, dit-elle vivement, vous m'apportez des nouvelles de mon frère, le marquis de Coeuvres.

—Fort bien.

Denis entra.

Le digne garçon fut ébahi de trouver si bonne compagnie au moulin. Gabrielle fit son petit conte de l'arrivée imprévue de M. Guillaume; Gratienne, à son tour, conta la mésaventure de M. Guillaume, qui avait mouillé ses habits en tombant du bateau, et au lieu de l'incrédulité à laquelle toutes deux s'attendaient en présence de ces récits extraordinaires:

—C'est aujourd'hui le jour des événements, dit la meunier. En voilà-t-il de ces événements, bon Dieu!

—Quoi donc? demandèrent les trois complices de la comédie.

—Il n'est rien arrivé aux bons pères? dit Gabrielle.

—Rien du tout, mademoiselle, rien à eux; mais c'est à moi qu'il est arrivé une chose … voilà-t-il pas qu'en mon chemin je trouve un homme assassiné!

Les jeunes filles poussèrent un cri d'effroi.

—Où cela? demanda le roi inquiet.

—À cent pas du sentier de Colombes, au bord de l'eau.

Henri pensa à l'Espagnol, mais Denis le tira bientôt d'erreur.

—Un beau jeune homme, un vrai saint Sébastien!… Est-il possible qu'on ait tué une si belle créature, avec de si beaux cheveux blonds!

—Qu'en avez-vous fait? demanda le roi, ému de la sensibilité de
Gabrielle.

—Je l'ai porté au couvent avec les autres.

—Comment, avec quels autres?

—Avec ses deux camarades.

—Deux autres morts? s'écrièrent le roi et Gabrielle.

—Oh! non, vivants, puisqu'ils portaient le blessé avec moi. Il y en a un petit et un gros.

—Le mort n'est donc plus que blessé, maintenant?

—Oui, mais fièrement! Figurez-vous que le petit est un garde du roi
Henri.

Le roi tressaillit.

—Qui vous a dit cela? s'écria-t-il.

—Lui-même. Et le gros est le colonel du petit.

Henri fit un mouvement si brusque qu'il faillit renverser la table.

—Le colonel des gardes!

—Sans doute, puisque une fois le garde l'a appelé mon colonel.

—Crillon!… Tu as vu Crillon? demanda le roi avec une anxiété qui fit peur au meunier.

-Je ne dis pas que ce soit M. Crillon, balbutia-t-il.

—Un homme carré, bien pris.

—Oui.

—Le sourcil noir, la moustache grise, l'oeil ferme?

—L'oeil terrible: mais ce regard devenait bien triste quand il tombait sur le pauvre blessé!

—Ce ne peut être Crillon, dit le roi.

—Et à présent je crois bien que ce serait lui, s'écria Denis, à voir le respect de tout le monde au couvent, et l'empressement du frère Robert, qui bouge si peu d'habitude. Tiens, j'aurais vu Crillon, le grand Crillon! Ces dix pistoles me viendraient de Crillon!

—Voyons, voyons, expliquons-nous, dit le roi. Raconte par ordre et en détail.

—Oui, raconte, dit Gabrielle.

Denis ouvrait sa large bouche avec la satisfaction d'un orateur attendu, quand une voix sèche et vibrante, venant de la Chaussée, traversa la rivière dans le silence de la nuit, et cria:

—Gabrielle! Gabrielle!

Chacun tressaillit.

—La voix de mon père, dit la jeune fille épouvantée.

—Sitôt revenu!… Il a des soupçons, pensa le roi.

—C'est M. d'Estrées, en effet, ajouta le meunier, en regardant au petit volet du moulin.

—Je suis perdue!

—Silence! dit le roi.

—Gabrielle! appela encore la voix: envoyez le bateau, que j'aille vous chercher.

La jeune fille perdit la tête. Gratienne et elle couraient effarouchées dans le moulin comme deux oiseaux poursuivis.

Le roi, avec sang-froid, leur dit:

—Je vais passer dans l'île, ne craignez rien. D'ailleurs, si vous allez rejoindre M. d'Estrées, il ne viendra pas ici.

—Mais Denis….

—Denis se taira, dit Gratienne.

Denis regardait ébahi, ahuri, sans comprendre.

—J'apporte à mademoiselle de mauvaises nouvelles du marquis de Coeuvres, lui dit tout bas le roi, et il faut les cacher au pauvre père.

—Encore un événement, c'est le jour! s'écria Denis. Pauvre M. de
Coeuvres!… Oh! oui, ne disons rien au père.

—Maintenant, passe vite Mlle d'Estrées pour que son père ne s'impatiente pas.

—A l'instant, dit le meunier, qui se jeta dans le batelet où déjà
Gabrielle et Gratienne avaient sauté.

Tandis qu'il démarrait, le roi appuya son doigt sur ses lèvres, et
Gabrielle en réponse mit une main sur son coeur. Le bateau s'éloigna.
Henri, caché dans l'ombre, le suivit des yeux et de l'âme.

Comme le roi l'avait prévu, M. d'Estrées, aussitôt qu'il eut près de lui sa fille, ne demanda pas de passer au moulin. Henri les entendit échanger de ces questions et de ces réponses, au bout desquelles il y a toujours victoire pour la femme qu'il n'est plus temps de surprendre. Puis le groupa s'éloigna et entra dans la maison de la Chaussée.

—Il serait trop tard pour aller au couvent des Génovéfains, pensa Henri; je coucherai au moulin, et demain j'irai savoir pourquoi Crillon escortait avec un garde ce jeune homme blessé; un jeune homme blond … Serait-ce le comte d'Auvergne, qui est roux? Cet honnête Denis peut bien avoir confondu les nuances. Il faut absolument que je sache à quoi m'en tenir. Je saurai surtout pourquoi mon Crillon a du chagrin.

XVIII

LES GÉNOVÉFAINS DE BEZONS

Le soleil s'était levé radieux dans un ciel sans nuages. Une douce lumière tombait sur les vieux murs du couvent de Bezons et pénétrait les cours intérieures, les jardins et le coeur même de cette heureuse retraite, habilement placée par son fondateur à l'abri du vent du nord, derrière une colline boisée.

Bien qu'il fût déjà cinq heures, et qu'à ce moment, dans l'été, le jour ait commencé depuis longtemps pour les gens qui travaillent, la vie semblait encore endormie dans le couvent, et l'on voyait à peine un ou deux frères servants passer des bâtiments aux vergers pour y cueillir la provision du premier repas.

Cette communauté était bien calme et bien prospère. Limitée à douze religieux par la volonté intelligente de son directeur, mais à douze religieux assez riches, elle n'avait ni les éléments de désordre, ni les causes de ruine qui réduisaient alors à la mendicité une partie des ordres religieux de France. L'abondance et la paix régnaient chez les génovéfains de Bezons. Il est impossible, même à des moines, de ne pas vivre heureux sous un régime pareil.

Nos génovéfains n'étaient pas des lettrés comme les bénédictins ou les chartreux, ils n'étaient point des pèlerins vagabonds comme les cordeliers ou les capucins. Il s'agissait donc de les empêcher d'engraisser comme des bernardins ou de prendre l'exercice violent des jacobins et des carmes. Une discipline sage, humaine présidait à chaque article du règlement, et les douze moines de l'abbaye de Bezons n'avaient pas eu depuis deux ans une querelle entre eux ou une punition du supérieur, lequel gouvernait despotiquement et sans appel, pour le plus grand bien de la communauté.

Il n'avait pas transpiré au dehors que ces religieux s'occupassent de politique, chose bien rare en un temps où dans chaque couvent il y avait une arquebuse et une cuirasse suspendues à côté de chaque robe de moine. Cependant le nombre de leurs visiteurs était grand. Ils s'étaient fait d'illustres amitiés: plus d'une fois de grandes dames avec leur cortège d'écuyers et de pages, des princes, même, étaient venus chercher à Bezons les douceurs d'une hospitalité champêtre.

On vantait le laitage des génovéfains, dont les troupeaux et les ânesses paissaient grassement les berges du fleuve et les clairières du bois. On vantait les belles chambres du couvent, où toute la commodité du luxe mondain se rencontrait unie à la simplicité religieuse. La vue de ces chambres était superbe, l'air exquis, le service affable et la chère aussi abondante que recherchée.

Or, il y avait de la part du public une certaine curiosité provoquée par cette belle administration. Chacun savait que le prieur était muet, qu'il était incapable de se mouvoir, et l'on admirait d'autant plus le talent et la prudence de l'homme qui, privé des deux plus importantes facultés du surveillant et du chef, se multipliait néanmoins à ce point, qu'aucun détail n'échappait à sa perspicacité, sans compter que jamais un ordre n'était en retard.

Nous verrons plus loin s'expliquer ces merveilles, et nous rabattrons ce qu'il faudra de l'enthousiasme général. Qu'il suffise au lecteur, pour le moment, de pénétrer avec nous dans ce couvent modèle, et d'y respirer en entrant l'air pacifique, le silence et la fraîcheur que d'un côté la colline, de l'autre la rivière envoyaient aux arbres et aux hommes.

On arrivait au corps de logis principal par une grande cour plantée d'ormes. A droite et à gauche de la principale entrée s'élevait un pavillon de forme quadrangulaire, habités, l'un par le frère portier, l'autre par le servant des écuries. Les communs, composés de vastes greniers, d'écuries et d'étables, de pigeonniers et de crèches, disparaissaient à gauche sous les marronniers et les chênes séculaires.

Quant au bâtiment réservé à la communauté, il était vaste, peu élevé, sobrement percé de fenêtres ouvertes sur toutes les faces, de sorte que, pour les esprits rêveurs ou amis de la solitude, il y avait des vues charmantes sur la colline verdoyante et déserte qui montait doucement jusque par-dessus le couvent; et, pour les mondains, une vue de la route, du village de Bezons, de la plaine riante, de la rivière, ce grand chemin toujours amusant à voir.

Au rez-de-chaussée, une immense salle en bois de chêne, avec une cheminée gigantesque. Le feu ne s'y éteignait jamais. C'était le parloir et le salon, même pour les indifférents. On en eût fait la cuisine, comme dans beaucoup de communautés religieuses; mais, par une disposition des plus prudentes, les génovéfains avaient caché leur cuisine à l'angle du bâtiment, par derrière, prétendant, non sans raison, que la coutume n'est pas hospitalière d'étaler aux yeux et au nez de ceux qu'on n'invite pas les séductions odoriférantes du dîner. Il fallait aussi que dans les jours de carême ou de maigre, le parfum d'un poulet ou d'une perdrix à la broche ne dénonçât point qu'il y avait des malades dans la maison, ce qui eût fait tort à la réputation de salubrité dont elle jouissait dans tous les environs.

Celte grande salle, parquetée et lambrissée de chêne, renfermait deux ou trois beaux tableaux donnés au révérend prieur par diverses personnes de qualité. De bons sièges la garnissaient, une lampe immense descendait du plafond, et, par de grandes fenêtres à petites vitres enchâssées dans le plomb, filtrait un jour moelleux, intercepté au passage par d'amples tapisseries de Bruges.

Un escalier conduisait de là aux appartements du prieur. Un autre plus vaste menait aux chambres des religieux, séparées absolument de tout le reste. Et enfin le réfectoire s'étendait à droite, bien clos et calfeutré pour l'hiver, bien frais et aéré pour l'été, grâce aux dispositions de l'architecture. On trouvait là au complet cette minutieuse prévoyance du directeur qui semblait avoir partout écrit: netteté, clarté, abondance.

Il était, disons-nous, cinq heures du matin, et les premiers rayons du soleil se reflétaient dans le couvent. Ils éclairèrent au premier étage une belle chambre tendue de cuir espagnol gaufré et doré à la manière de Cordoue, avec des images des saints martyrs et de héros représentés en creux et en relief, les uns avec leurs auréoles d'or, les autres avec leurs glaives également d'or, qui se détachaient sur le fond de couleur fauve.

Un grand lit à baldaquin de velours usé, mais dont les tons écrasés de rouge incarnat et de rosé pâle avec des reflets violacés eussent fait la joie d'un peintre, s'adossait au milieu de la boiserie, abrité sous deux immenses rideaux de ce même velours, ornement de richesse royale à cette époque, et dont, malgré son état de délabrement, la présence en une maison aussi modeste ne pouvait s'expliquer que par un présent ou un souvenir.

Et de fait, c'étaient l'un et l'autre. Ce lit avait été donné au révérend prieur par une de ses bonnes amies, Catherine-Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, soeur des duc et cardinal de Guise, tués à Blois par ordre de Henri III.

La duchesse qui, en différentes circonstances, avait eu recours à l'obligeance et à la sagesse du prieur, lui avait, sur sa demande, envoyé, lors de l'installation des génovéfains à Bezons, c'est-à-dire deux ans avant le commencement de cette histoire, le lit dans lequel son frère le cardinal avait passé sa dernière nuit avant l'assassinat; et ce lit mémorable garnissait l'une des chambres d'honneur du prieuré de Bezons.

C'est là que reposait, pâle et l'oeil éteint, un jeune homme dont le regard cherchait avec une triste avidité le soleil et la vie. Espérance, après quelques heures de sommeil, venait de se réveiller et de se souvenir.

Son coeur battait faiblement, sa tête était vide et douloureuse. Une âcre souffrance, pareille à la brûlure d'un fer rouge, dévorait sa poitrine et sollicitait chaque fibre de son corps. Il eut soif et fit une tentative pour chercher quelqu'un autour de lui et demander à boire.

Mais il ne vit d'abord personne dans la chambre, ce ne fut qu'après une minute d'efforts qu'il découvrit, sous un immense fauteuil, deux jambes poudreuses allongées qu'on eût prises pour celles d'un cadavre, sans certain ronflement pénible qui accusait la fatigue et le rêve pesant d'un dormeur.

Ces jambes appartenaient au pauvre Pontis, qui ayant voulu veiller lui-même le blessé, s'était, après deux heures de lutte contre le sommeil, laissé vaincre par une lassitude au-dessus des forces humaines, et peu à peu, glissant du fauteuil au bord, du bord dessous, avait fini par s'étendre et disparaître complètement enseveli.

Espérance respecta le plus qu'il put ce repos de son gardien, mais la soif desséchait son gosier, la douleur rongeait ses muscles; il poussa un gémissement.

Pontis, que le canon n'eût point réveillé, n'avait garde d'entendre cette plainte vaporeuse comme la voix d'un sylphe. Espérance voulut crier, mais aussitôt un déchirement de sa poitrine l'avertit qu'il fallait supporter la soif et se taire.

Tandis qu'il reposait sa tête avec découragement, la porte s'ouvrit sans bruit, une grande ombre passa entre le soleil et le lit, glissa plutôt qu'elle n'avança dans la chambre, et s'approcha du lit d'Espérance en lui faisant signe de garder le silence. En même temps, ce bienfaisant fantôme allongea le bras, et Espérance sentit tomber sur ses lèvres sèches, entre ses dents contractées, le jus frais et parfumé d'une orange délicieuse que les doigts du fantôme pressaient au-dessus de sa bouche. Une sensation de bien-être inexprimable se répandit dans tout son être; il but avec volupté, sans avoir eu besoin de faire un mouvement, et revenu à la vie, essaya de voir son bienfaiteur et de le remercier; mais déjà l'ombre avait tourné le dos et regagnait la porte après un regard donné aux jambes de Pontis. Espérance ne vit sous un capuchon qu'un bout de barbe grise, et sous la robe du moine qu'une taille qui lui parut gigantesque, et lui fit croire qu'il rêvait. Le fantôme, arrivé à la porte, se retourna pour regarder le blessé, lui faire une nouvelle recommandation de silence et d'immobilité; et cependant Espérance ne vit encore que deux doigts perdus dans une grande manche, comme il n'avait vu qu'un bas de barbe englouti sous un capuchon.

Tout à coup Pontis, qui faisait sans doute un mauvais rêve, bondit sous son fauteuil, auquel, en se relevant, il se heurta la tête. C'était un spectacle risible et dont Espérance eût bien ri s'il n'eût été si douloureux de rire. Le brave garde, se dépêtrant du milieu des franges du meuble, sortit comme un hérisson du terrier, avec les signes les plus marqués de colère contre le fauteuil et contre lui-même.

Il courut à son malade, dont il vit l'oeil ouvert et presque bon.

—Ah! pécore que je suis, dit-il, j'ai dormi! Comment vous trouvez-vous? Parlez bas, tout bas!

—Mieux, dit Espérance.

—Est-ce bien vrai?

—Pontis, murmura Espérance, approchez-vous de moi, bien près, j'ai beaucoup de choses à vous dire.

—Beaucoup, c'est trop, puisqu'on vous a défendu de parler.

—Je serai bref, ajouta le blessé d'une voix aérienne comme un souffle. Répondez-moi seulement en brave soldat, en gentilhomme.

—Mais….

—Jurez d'être vrai.

—Enfin, de quoi s'agit-il?

—Hier, on a examiné ma blessure.

—Oui.

—Mourrai-je, ou ne mourrai-je pas?… Ah! vous hésitez. Soyez vrai!

—Eh bien! le frère qui vous a pansé a dit: S'il ne survient aucun accident, il échappera.

Espérance attachait des regards pénétrants sur Pontis. Il comprit que ce dernier n'avait pas menti.

—Il y a beaucoup d'espoir, s'écria le garde, et quatre-vingt-dix-neuf chances contre une.

—C'est trop. Dans tous les cas, il y a une chance de mort, et pour moi cela suffit. Quand on m'a porté ici, qui vous accompagnait?

—M. de Crillon, qui nous a rencontrés, et qui se désespérait, et qui a failli me tuer.

—Où est-il? que fait-il?

—Il dort, comme moi tout à l'heure.

—Vous n'avez pas manqué à la recommandation que je vous fis là-bas quand vous m'avez relevé et emporté?

—De ne rien dire de votre accident?

—Oui?

—Je n'en ai rien dit; mais M. de Crillon savait votre départ pour Entragues, votre rencontre probable avec ce la Ramée; il m'a beaucoup questionné. Je ne pouvais donc, sans danger pour le secret même, lui faire croire que vous vous étiez blessé par hasard.

—Que lui avez-vous dit, alors?

—Que vous reveniez d'Ormesson, que la Ramée vous avait attendu au coin d'un mur, et donné un coup de couteau.

—Bien, est-ce tout?

—Absolument tout, d'autant mieux que je sais très-peu de chose du reste.

—Que savez-vous?

—J'étais au bas du pavillon, vous entendant vous quereller avec des femmes. Tout à coup un homme a sauté par la fenêtre, presque sur mes épaules, j'ai cru d'abord que c'était vous et j'allais vous embrasser et vous emmener, lorsqu'en regardant le sauteur que j'avais saisi, je reconnais ce coquin de la Ramée. Je l'accroche de mes dix doigts, il déchire son habit et s'échappe, je le poursuis, il disparaît dans les arbres et je le perds après une course furieuse où je me suis fait vingt égratignures aux jambes, et vingt bosses au front. Tout à coup en cherchant au clair de la lune, je vois du sang sur mon pourpoint, à l'endroit où j'avais étreint la Ramée; une idée me vint qu'il était blessé par vous, ou vous peut-être par lui. J'abandonne la poursuite, je retourne au pavillon; plus de bruit, c'était effrayant, on eût dit le silence de la mort. Bientôt une voix s'élève lugubre et qui me fit frissonner, c'était la vôtre; elle n'avait rien d'un vivant. Je bondis d'en bas à une branche, de la branche au balcon; je vous vois étendu, sanglant, je vous saisis, je vous emporte à cheval; je vous tenais sur les bras comme un enfant, dans le dessein de gagner la première habitation venue pour vous y faire panser. Au coin du petit bois, j'entends courir, c'était la Ramée. À ma vue il pousse un cri; je réponds par un autre. Un canon d'arquebuse s'abaisse, la balle me siffle à droite par derrière; je pique, l'autre court toujours, et enfin j'arrive au bord de l'eau comme un fou. C'est là que j'ai trouvé M. de Crillon, qui m'a aidé à vous amener ici.

Espérance écoutait, et repassait douloureusement chaque détail sinistre de toutes ses souffrances.

—Mais, dit-il, vous avez vu quelqu'un avec moi dans le pavillon.

—Oui, une femme pâle, effrayante, collée au mur comme une statue de la Terreur.

—Silence … Que je vive ou que je meure, ne dites jamais que vous avez vu là cette femme … Écoutez, Pontis, vous avez de l'amitié pour moi?

—Oh!… pour mon sauveur!

—Eh bien! jurez-moi que jamais un mot sur cette femme ne sortira de vos lèvres. Cette femme n'est pas coupable; je ne veux pas qu'on l'accuse.

—Vous m'avez déjà prié de me taire. Je me suis tu avec M. de Crillon, malgré toutes ses instances; mais je vous dirai à vous que cette femme était une scélérate de vous voir blessé, mourant, et de ne pas appeler, et de ne pas vous secourir. Je dirai qu'il faut qu'on la punisse…

—Assez!… vous ignorez tout cela; oubliez-le, Pontis. J'ai même à vous demander encore une grâce.

—À vos ordres, cher monsieur Espérance.

—Malgré vos quatre-vingt-dix-neuf chances, il est probable que je mourrai.

—Oh!…

—Laissez-moi finir. Fouillez dans ma bourse, ou plutôt prenez ma bourse elle-même. Elle renferme un billet que vous allez me garder précieusement; je le confie à l'honneur d'un gentilhomme, à la reconnaissance d'un ami.

—Plus bas! plus bas! dit Pontis ému en serrant affectueusement les mains froides du blessé.

—Prenez donc ce billet, et si je meurs, brûlez-le immédiatement après que j'aurai rendu le dernier soupir; si je vis, rendez-le-moi; vous comprenez?

—Monsieur, je vous jure d'obéir à vos volontés; mais vous vivrez, dit
Pontis d'une voix brisée par la douleur.

—Raison de plus, prenez vite ma bourse, pour que ni M. de Crillon ni personne ne la voie ici et n'y découvre ce que je veux cacher.

—Brûlons le billet tout de suite, alors.

—Non pas! Je puis vivre, et en ce cas, j'en aurai besoin.

—Je comprends.

—Ni pour or, ni pour sang, ni demain, ni dans vingt années, ni vivant, ni mourant, vous ne donnerez cette lettre a d'autre qu'à moi!

—Je le jure! dit Pontis en saisissant la bourse, et je mourrai pour ce dépôt sacré comme je jure de mourir pour vous, si l'occasion m'en est offerte.

—Vous êtes un brave homme, merci. Cachez vite la bourse, quelqu'un vient.

XIX

VISITES

À peine Pontis avait-il caché la bourse sous son pourpoint que, dans la chambre d'Espérance, entra M. de Crillon, suivi du frère chirurgien de la communauté, qui, dès leur arrivée, avait déjà examiné la blessure.

Crillon était inquiet, ému. Mais, en homme habitué à souffrir, à voir souffrir, il faisait bonne contenance, affectait un air de profonde satisfaction, et trouvait tout superbe, le temps, le visage du blessé, la chambre et les tentures. Le digne chevalier débuta par une phrase qui trahissait toute l'agitation de son esprit, car elle eût été stupide de la part d'un indifférent.

—Voilà, dit-il, un jeune homme bien heureux d'avoir reçu cette égratignure. Elle lui procure le plus beau gîte, dans la meilleure hôtellerie de France. Peste! un lit chez les génovéfains de Bezons, quel aubaine! et un lit de cardinal, dit-on!

Et comme Pontis riait du bout des dents:

—Si j'en eusse trouvé un semblable chaque fois que mon corps a été endommagé, continua Crillon, je me réjouirais de mes cinquante blessures.

Il cherchait et rencontra un faible sourire sur les traits pâlis d'Espérance.

Cependant le frère avait préparé sa trousse et se disposait à examiner la plaie. Crillon, pour occuper l'esprit du malade, voulut faire causer Pontis ou le chirurgien. Ce dernier répondit tant qu'il en fut aux opérations préliminaires; mais au moment de lever l'appareil il se tut, et Crillon retomba dans le vide après tant de frais perdus.

Tandis que le frère examinait avec attention la blessure, où déjà la nature réparatrice avait commencé son merveilleux travail, quelques religieux, attirés par la curiosité, poussèrent doucement la porte, et regardèrent de loin cet émouvant spectacle.

Le chirurgien, sans dire un mot, acheva sa tâche, remit tout en ordre autour de lui, et il fût sorti de la chambre, si Crillon, impatient, ne l'eût arrêté en lui disant avec un visage riant:

—Eh bien! c'est un homme sauvé, n'est-ce pas?

—S'il plaît à Dieu, répondit le frère en s'esquivant avec un salut profond sur cette réplique évasive.

—Vous entendez, s'écria le chevalier qui s'approcha d'Espérance; il le dit: vous êtes sauvé, mon jeune compagnon.

—S'il plaît à Dieu, murmura Espérance, à la sagacité duquel n'avait pas échappé l'ambiguïté de cette réponse.

—J'en étais sûr, continua Crillon. Je me connais en blessures, et j'en ai vu, je devrais dire j'en ai eu, de plus cruelles. Aujourd'hui, mon vieux cuir n'y résisterait pas, mais quand on a votre âge, on est vraiment immortel.

Cette superbe exagération ne rassura point Espérance; cependant le sentiment qui la dictait était tellement affectueux, qu'il méritait sa récompense. Espérance étendit la main pour saisir celle de Crillon.

—Voyons, dit le chevalier en s'asseyant près du lit, à présent que je suis tranquille sur votre état, tout à fait tranquille, et il appuya sur ces mots, je vous annonce que le roi m'attend a Saint-Germain dans la matinée, sans doute pour quelque affaire. Je vous laisserai Pontis avec un congé de … de ce qu'il vous faudra pour être tout à fait rétabli. Pontis apprendra le métier de garde-malade. Je le crois un brave garçon: ce n'est pas que je lui pardonne d'être arrivé trop tard; je ne le lui pardonnerai jamais.

—Mon colonel, j'ai tant couru! s'écria Pontis.

—Jamais, bélître que vous êtes: Coriolan est un cheval que vous eussiez dû conduire à Ormesson de façon à devancer M. Espérance d'un bon quart d'heure, bien que vous fussiez parti une demi-heure après lui. Coriolan!… on voit bien que ces Dauphinois n'ont pas de chevaux! Qui vous a appris à monter à cheval? Quelque maraud. Quand on a dans les jambes une bête comme Coriolan, on arrive où et quand on veut! Mais, enfin, laissons cela, le mal est fait. Je disais donc que vous demeurerez ici, près de M. Espérance à qui je vous donne, entendez-vous bien? Je ne vous dis pas à qui je vous prête. Non! je vous donne à lui. M. Espérance est un très-grand seigneur que vous me ferez le plaisir de traiter avec respect et considération.

—Monsieur, balbutia Pontis avec des larmes dans les yeux, vous me punissez quand je suis innocent, vous me blessez!…

—Comment cela, cadet?

—Vous voyez bien que j'aime tendrement M. Espérance, par conséquent il est inutile de me recommander du respect, c'est un sentiment moins fort que mon amitié.

—C'est assez bien répondu, dit Crillon en se tournant vers Espérance. Le drôle a du bon, je le crois. Seulement, pas d'écart! Que cette amitié-là soit disciplinée. Vous avez de l'amitié aussi pour moi, maître Pontis, je suppose?

—Certes, oui, mon colonel.

—Eh bien! cela ne vous empêcherait pas de m'obéir aveuglément?

—Au contraire.

—Voilà que nous nous entendons. Vous ferez pour le service de M. Espérance tout ce que vous feriez pour mon service ou celui du roi, c'est tout un.

Pontis s'inclina respectueusement.

—La consigne? dit-il avec un sérieux comique qui dérida le front d'Espérance et fit sourire Crillon lui-même.

—Assiduité dans cette chambre. Conduite irréprochable en ce couvent. Obéissance aux ordres du prieur, qui est, dit-on, un grand esprit et un bon coeur.

Pontis s'inclina encore.

—Est-ce tout, monsieur?

—Ah!… une seule bouteille de vin par jour.

Le garde rougit.

—Enfin, continua Crillon en se rapprochant de Pontis, pas un mot du roi, ni des affaires de la guerre ou de la religion. Nous sommes en pays neutre, et ce n'est point séant que le blessé pansé par l'ennemi tourmente son hôte.

—Sommes-nous chez l'ennemi? demanda faiblement Espérance.

—On ne sait jamais où l'on est quand on est chez des moines, dit Crillon. Seulement il ne faut pas oublier de regarder la façade de la maison. On y voit une croix, n'est-il pas vrai?

—Oui, monsieur, dit Pontis.

—Eh bien, cela signifie que nous sommes dans la maison de Dieu. Au dedans, paix et bonne volonté, voilà la consigne. Dehors, comme dehors.

Crillon prit dans ses mains la fine main d'Espérance, la serra tendrement, et d'une voix ferme:

—Maintenant, je songerai à vous venger, dit-il, car le crime en vaut la peine.

—Me venger….

—Harnibieu! comme vous faites l'étonné! Est-ce donc que mon idée tombe des nues! Vous êtes donc une fille? Quoi! un bandit vous attend au coin du mur, et vous envoie un coup de couteau, la coltellata, comme on dit à Venise … il vous tue, car enfin vous seriez mort si on ne vous eût pas emporté, et vous ne voudriez pas que j'appelasse cela un crime?

—Monsieur, je crois que l'affaire me regarde, et qu'une fois en santé….

—Vous me rendrez-fou! Mais je ne veux pas parler si haut. L'affaire vous regarde! Qu'est-ce que cela signifie?

—Que je rendrai un coup d'épée pour un coup de couteau.

—Harnibieu! si je savais cela, je serais capable de vous laisser crever tout seul dans votre coin comme un cheval teigneux! Qu'est-ce que ces moeurs-là, mon maître! L'épée contre un poignard? mais on ne porte plus de poignard aujourd'hui. Vous vous battriez avec un assassin, vous! Je vous le défends! mais sur votre tête!

—Monsieur, il faut examiner les circonstances. Ce la Ramée a peut-être été provoqué.

—Provoqué, par un passant inoffensif; provoqué par un jeune homme qui s'en va bayer aux balcons, ou qui en revient? Provoqué! mais alors on ne se cache pas à l'ombre d'un mur, on ne coupe pas le jarret de son provocateur.

—Je répète que peut-être tels ne sont pas les détails de cette rencontre.

Crillon se tourna vivement vers Pontis:

—Celui-ci m'a donc menti, alors?

—Je ne dis pas cela, ajouta Espérance.

—Si, si, les détails sont exacts, s'écria Pontis avec acharnement, c'est un assassinat! avec toute sorte de circonstances épouvantables, et qui font dresser les cheveux sur une tête de chrétien.

Espérance, vaincu, garda le silence.

—Tu conclus comme moi, cadet. Bien. Je m'en vais donc à Saint-Germain. Je raconterai la chose au roi. Le roi aime les histoires. Celle-là l'intéressera. Il a failli en voir une page. Et lorsqu'il saura tout ce qui orne cette histoire… Je me charge de la conter en détail.

—Monsieur, monsieur, dit Espérance d'une voix suppliante, accordez-moi au moins une faveur.

—Je sais ce que vous allez dire. Vous allez demander grâce pour ces coquines de…

—Monsieur, pas de noms si haut!

—Des scélérates qui sont la cause première de tout le mal, qui peut-être ne sont pas étrangères au crime!

—Monsieur!…

—Au crime! très-bien! faisait Pontis en se frottant les mains.

—Au guet-apens! car je soutiens qu'il y en a eu un, continua Crillon s'exaspérant de plus en plus.

—Oui, au guet-apens! dit Pontis radieux.

—Et vous demandez qu'on ménage de pareilles créatures, après ce que je vous ai déjà conté sur elles!

—Par pitié! dit Espérance, vous ne voulez pas pousser ma vengeance plus loin que je ne la veux pousser moi-même.

—Bah! pourquoi non? Tous les jours un coeur faible pardonne, mais la justice ne pardonne pas.

—La justice! parfait, dit Pontis.

—Tous les jours, un chrétien excellent comme vous absout son meurtrier, mais le bourreau n'absout pas!

—Le bourreau! bon! s'écria Pontis en sautant de joie.

Espérance joignit les mains, ses yeux se cernèrent. L'effort violent qu'il faisait pour supplier, l'accabla de fatigue, et il pencha la tête comme s'il allait s'évanouir.

Crillon, effrayé, l'entoura de ses bras, le ranima, le caressa comme un enfant.

—Eh bien, dit-il, ne parlons plus des femmes; vous les défendez, vous leur pardonnez, soit. On ne fera pas mention d'elles.

—À personne, murmura Espérance.

—Pas même au roi. Êtes-vous content?

—Merci, dit faiblement le blessé avec un regard de tendre reconnaissance.

—J'espère que vous faites de moi ce que vous voulez, continua Crillon. Donc, les femmes sont hors de cause, on les retrouvera tôt ou tard. Quant à l'homme, c'est différent, je ne vous le céderai point; de retour à Saint-Germain, je l'envoie chercher.

Espérance voulut faire un signe.

—Ah! ne discutons plus, dit Crillon, plus un mot, je vous comprends. Puisque vous désirez que cette affaire s'éteigne, vous craindriez le bruit d'un procès criminel dirigé contre l'assassin, vous craindriez des révélations, des confrontations, enfin tout le grimoire. N'est-ce pas votre pensée?

Espérance, épuisé, répondit oui, par un mouvement des paupières.

—Nous n'aurons ni juges ni greffiers, ajouta Crillon; nous ne ferons ni plainte ni enquête; j'arrangerai cela en famille, sans façon, avec M. la Ramée. Allons, Pontis, faites seller mon cheval. A propos de cheval, qu'est devenue la bonne jument d'Espérance?

—Ma pauvre Diane! murmura le blessé.

—Probablement, monsieur, dit Pontis, elle sera restée attachée à l'arbre où je la vis hier soir.

—Bah! là où l'on assassine on peut bien voler un peu. Mais la jument se payera en même temps que le coup de couteau. Adieu, Espérance; bon courage, ne pensez à rien qu'à moi. Mon cheval, Pontis!

Le garde s'élança dehors; mais il se heurta sur le seuil à un moine qui entrait, une lettre à la main.

—Pour M. de Crillon, dit le moine.

—Qu'y a-t-il? et comment sait-on que je suis ici? demanda le chevalier surpris.

—Un étranger a remis ce billet au frère portier, pour le chevalier de
Crillon, répliqua le moine.

Crillon prit le papier et le serra vivement dans sa main dès qu'il eut reconnu l'écriture.

—Le roi ici! se dit-il avec inquiétude; qu'est-il arrivé?

Et il lut avidement. Son front s'éclaircit aussitôt.

—Fort bien, dit-il à Pontis d'un air calme, je ne partirai pas sur-le-champ.

Puis, au moine:

—Voulez-vous demander au révérend prieur la faveur de laisser entrer au couvent, près de ma personne, un cavalier de mes amis, qui par hasard a su mon séjour dans cette maison, et voudrait me dire quelques mots d'importance?

—Monsieur, répliqua le frère, il m'est impossible de pénétrer auprès du révérend prieur, mais je m'adresserai, si vous le trouvez bon, au frère parleur.

—Le frère parleur! dit Crillon surpris, car ce titre singulier ne manquait jamais son effet.

—C'est lui, dit le moine, qui communique seul avec notre prieur, et qui peut lui transmettre votre demande.

—Va pour le frère parleur, mon cher frère, dit Crillon avec un salut plein d'onction.

Et se retournant vers Pontis:

—Qu'est-ce que c'est qu'un frère parleur? dit-il, le savez-vous?

—Non, monsieur, répliqua le garde.

Tous deux regardèrent Espérance.

—Ni moi, murmura celui-ci.

Le moine revint presque aussitôt.

—Voilà qui est expéditif! s'écria le chevalier.

—La cellule du frère parleur est à deux pas de cette chambre, monsieur, répliqua le moine, et le digne frère a répondu qu'il allait immédiatement demander l'autorisation au prieur. Et, tenez, il descend; le voilà qui regarde par la fenêtre qui donne sur la grande cour. Sans doute il voit l'étranger qui vous attend à la porte, et il ne le fera pas attendre longtemps.

—Il faut que je voie un peu comment est fait un frère parleur, pensa
Crillon, qui se pencha au dehors pour suivre des yeux le personnage
qu'on venait de lui signaler. Qu'il est long! qu'il est maigre!
Harnibieu, qu'il est long!

—Le digne frère est quelquefois très-grand, en effet, répondit le moine.

—Comment, quelquefois? dit Crillon, est-ce qu'il est quelquefois petit.

—Quand il se courbe, oui, monsieur.

Crillon regarda le moine avec des yeux défiants et pensa qu'on voulait se moquer de lui.

—C'est un peu ce qui arrive à tout le monde, dit-il; moi aussi, quand je me courbe, je suis moins grand que quand je me tiens droit. Vous ne m'apprenez rien de nouveau, mon frère.

Le moine répondit avec une parfaite douceur:

—Personne ne ressemble au frère parleur, monsieur; il a souvent des douleurs de goutte qui le plient en deux morceaux, et alors il est petit comme un enfant. En ses jours de santé il se redresse, et alors il touche à beaucoup de nos plafonds.

—Il se porte bien aujourd'hui, dit Crillon, j'en suis charmé.

On entendit alors un coup de clochette dans le corridor voisin.

—Voilà notre frère qui entre chez notre père, dit le moine, on m'appelle en bas pour que je rapporte la réponse. Permettez que je m'y rende, ajouta-t-il avec un soupir en manière d'oraison funèbre.

—C'est toujours drôle un moine, dit Crillon à Pontis, que tout cela venait d'ébahir. Mais ceux-ci sont plus que drôles. Frère parleur!… Qu'il est long! Je n'ai jamais connu qu'un homme aussi allongé… mais celui-là, aujourd'hui, serait un fantôme. Pauvre Chicot!

—Il faut, dit Espérance d'une voix faible, que ce soit ce brave génovéfain qui, tout à l'heure, quand tout le monde dormait, et que je pleurais de soif, est entré et m'a fait boire. Ce charitable frère m'est apparu comme un géant, et j'attribuais à la fièvre cette dilatation de ma prunelle, qui me faisait paraître son bras plus long que deux bras ordinaires.

Le moine rentra.

—La permission est accordée, dit-il à Crillon, et le cavalier que vous attendez peut entrer. Vous plaît-il qu'on l'amène ici, mon cher frère?

—Non pas, non; dans ma chambre, si vous le voulez bien. D'ailleurs, j'y vais moi-même, ajouta Crillon, qui craignait de trahir par trop d'empressement et de respect la qualité du visiteur qui lui arrivait, et dont le billet contenait à ce sujet les plus strictes recommandations d'incognito.

Le frère sortit pour chercher et conduire l'étranger dans la chambre où Crillon avait passé la nuit, et le chevalier tirant Pontis à part entre la porte et le corridor de façon à n'être pas entendu d'Espérance:

—Il y a, lui dit-il, dans les poches de M. Espérance, un billet.

Pontis tressaillit.

—Tu le prendras et me l'apporteras, dit Crillon, mais sans qu'il s'en doute.

Pontis, étourdi, cherchait une réponse.

—En fouillant dans son pourpoint, garde qu'il ne s'aperçoive de rien. On dirait qu'il nous observe: rentre vite, et fais ce que je t'ai commandé aussitôt que tu en trouveras l'occasion.

Après avoir dit ces mots au cadet, il envoya un sourire d'adieu à son blessé, rejoignit le moine dans le corridor, non sans avoir adressé à la cellule du frère parleur un regard tellement curieux qu'il eût assurément percé la porte si elle n'eût été faite d'un bon chêne croisé de solides pentures.

Cette porte, du reste, n'était pas hermétiquement fermée, à ce qu'il paraît, car à mesure que Crillon descendait, elle s'ouvrit, poussée par l'air, sans doute, et ne se referma complètement qu'au moment où l'étranger, conduit a la chambre de Crillon, y fut introduit et s'y enferma plus vite qu'on n'eût pu s'y attendre.

Nous pourrions ajouter que par l'entre-bâillement de cette porte, Crillon, s'il se fût retourné, aurait pu voir briller deux yeux capables d'éclairer l'escalier tout entier, bien qu'un capuchon gigantesque les ensevelît sous son ombre.