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La belle Gabrielle — Tome 1 cover

La belle Gabrielle — Tome 1

Chapter 48: XXIV
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About This Book

The narrative recreates late 16th-century wartime France, following a royal army beset by hunger and shifting alliances as truces and negotiations alternate with skirmishes. It contrasts life in provincial camps with courtly maneuvering, portraying military hardship, diplomatic exchange, and debates over religion and legitimacy. Interwoven personal relationships illuminate loyalty, ambition, and the human cost of political struggle. The work moves between vivid battlefield and camp scenes, negotiation and intrigue at higher levels, and more intimate episodes to evoke the era's social tensions and moral ambiguities.

XXII

LA DUCHESSE TISIPHONE

C'était bien la duchesse, si célèbre à cette époque, qui venait faire visite au prieur des génovéfains.

Crillon ne s'était pas trompé. Elle avait une suite assez nombreuse pour commander le respect, et, par une barbacane industrieusement percée dans l'épaisseur de l'alcôve du prieur, frère Robert aperçut les Espagnols et le petit jeune homme dont le chevalier avait signalé la visite à Henri IV.

Les deux portes de l'appartement de Gorenflot s'ouvrirent comme pour l'entrée d'une reine, et frère Robert ayant, sans être aperçu, levé au plafond, par le moyen d'une bascule, certaine trappe qui en diminuait assez l'épaisseur pour que la voix parvint à l'étage supérieur, la duchesse pénétra chez dom Modeste.

Catherine-Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, avait quarante et un ans environ, et conservait peu de restes de la beauté de visage dont elle avait été si fière. Ses yeux noirs, profonds et méchants, des sourcils épais dont les arcs se touchaient au-dessus d'un nez fin et long, une bouche mince pleine d'astuce et de circonspection, le front fuyant comme celui des vipères, telle était la femme. Elle dissimulait l'inégalité de sa jambe boiteuse par un sautillement gracieux peut-être dans une jeune fille, mais assurément étrange dans une femme dont les cheveux grisonnent. Petite, maigre, elle furetait et rongeait partout comme une fourmi blessée.

Quant à son portrait moral, c'était encore une plus laide image. Ennemie mortelle d'Henri III, qui, disait-on, l'avait offensée par de secrets mépris, elle avait saisi l'occasion éclatante du meurtre des Guise, ses frères, tués à Blois, et, à partir de ce moment, avait poursuivi le roi à outrance, soudoyant des prédicateurs, soufflant le feu de la Ligue, et armant la main du fanatique Jacques Clément, que tout l'accuse d'avoir séduit par les plus honteux sacrifices. Après le meurtre d'Henri III, on l'avait entendue s'écrier: «Quel malheur qu'avant de mourir, il n'ait pas su que le coup vient de moi!»

Enfin, c'était elle qui, appelant les Espagnols en France, avait, depuis la mort d'Henri III, entretenu la guerre civile, pour faire entrer la couronne de France dans sa maison. Cette furie valait une armée par l'activité de sa haine dévorante et l'adresse infernale de ses combinaisons, qui ne reculaient devant aucun crime. Elle excitait Mayenne, souvent paresseux et tiède, elle l'eût sacrifié lui-même, et parce qu'à cette flamme il fallait toujours un aliment nouveau, Henri IV avait remplacé Henri III. Devenu point de mire, c'était sur lui que tout se dirigeait.

Elle entra chez dom Modeste avec une précipitation qui témoignait de son inquiétude et de son impatience. On put voir à l'extrémité du corridor, près de la grande salle, ses gardes espagnols et ses ligueurs qui se promenaient en l'attendant.

—Fermez les portes! dit-elle d'une voix impérieuse, à laquelle frère
Robert se hâta d'obéir.

Les portes bien closes, il revint humblement et avec tous les signes d'un profond respect s'asseoir aux pieds de son prieur, la cire et l'ébauchoir en main.

La duchesse arpentait la chambre, baissant la tête et frappant de sa houssine les meubles, et lorsqu'elle n'en rencontrait point, sa robe de drap qui traînait sur le plancher derrière elle.

Gorenflot faisait de gros yeux à son parleur, qui le calma par un petit clignement des paupières imperceptible pour tout autre que ces deux hommes si bien habitués à s'entendre.

Le frère parleur, voyant s'agiter la baguette, dit à la duchesse qu'elle était la bienvenue et que sa présence comblait d'honneur et de joie toute la communauté.

Elle, frémissant comme une tigresse en cage:

—Il n'en est pas de même de mon côté, dit-elle, et je ne suis pas venue pour vous faire des compliments, monsieur le prieur.

—Pourquoi? madame, demanda l'interprète.

—Oh! cela est tellement grave, dit la duchesse en grinçant des dents; que je me suis demandé si je devais venir ici, ou vous faire venir chez moi.

—Madame la duchesse sait que je ne puis me mouvoir, répliqua frère
Robert.

—Vous êtes pesant, c'est vrai, monsieur le prieur. mais j'ai remué des masses plus lourdes, et je ne sais pourquoi je pense que dix de mes gens vous emporteraient comme une plume soit chez moi, à Paris, soit à la Bastille.

—A la Bastille! s'écrièrent les yeux effarés de Gorenflot; mais la voix de frère Robert dit froidement:

—Pourquoi à la Bastille, madame la duchesse?

—Parce que c'est là qu'on s'explique sur des accusations de trahison.

Gorenflot sentit se dresser son bonnet sur ses rares cheveux; une sueur froide perlant à grosses gouttes roula sur les pommettes de ses joues énormes.

—Je ne comprends point, dit frère Robert, avec un accent doux et placide.

—Et d'abord, s'écria la duchesse exaspérée, il est impossible de causer ainsi par l'entremise de ce butor!

Elle désignait frère Robert tapi sous son capuchon.

—Ce maraud, ce cuistre, poursuivit-elle en écumant de rage, me traduit vos paroles avec un flegme stupide! Il ne sent donc rien, l'animal brute! Au moins, vous pâlissez, vous, dom Modeste, et vous suez de peur!… Mais lui, c'est une solive, c'est un grès, c'est une carcasse bonne à pendre au plafond d'une sorcière, comme un lézard! Mort de ma vie! je le ferais écorcher vif, si j'étais sûre qu'on trouvât de la peau sur ses os!

Frère Robert, sans se déconcerter, répondit:

—Les reproches que madame adresse à mon interprète sont injustes. Il traduit exactement ma pensée. Il parle comme je sens.

—Vous n'avez pas peur, vous?

—Pas le moins du monde.

—Vous ne suez pas à grosses gouttes?

—C'est ma graisse qui fond à la chaleur.

—Vous ne tremblez pas de vous expliquer avec moi?

—Je ne sais point trembler quand je me sens pur de toute faute. Et, d'ailleurs, ma force me vient d'en haut, et je redoute peu les puissants de la terre.

Rien n'était plus bizarre que cette traduction invraisemblable des émotions qui agitaient le prieur. Frère Robert parlait du calme et du courage de Gorenflot, Gorenflot semblait près de crouler sous sa chaise, et tous ses traits se décomposaient à vue d'oeil.

La duchesse vint à Robert, le saisit par son capuchon et le secouant furieusement:

—Parle-moi toi-même, dit-elle.

—C'est défendu, répondit-il en la regardant avec calme.

—Je te l'ordonne.

Frère Robert rabattit son capuce et se tut. On vit la duchesse pâlir et rougir comme si elle eût eu un frein a ronger. Le silence des deux moines l'exaspérait, et elle ne voyait pas le moyen de faire cesser ce silence. Gorenflot, remis de sa frayeur par l'exemple de l'intrépide Robert, semblait lui-même braver la duchesse, et quelque chose comme un ironique sourire épanouissait sa large et pâteuse figure.

—Vous me menacez, je crois, du martyre! s'écria l'interprète d'une voix claire comme l'accent de la trompette. Eh bien! madame, au martyre! au martyre! Nous irons joyeusement au martyre comme frère David que vous avez fait tuer! comme frère Borromée que vous avez fait tuer! comme frère Clément que vous avez….

—Assez!… interrompit la duchesse, assez, vous dis-je! Qui vous parle de martyre?…

—Vous avez nommé la Bastille.

—J'étais en colère.

—Péché mortel.

La duchesse haussa les épaules.

—Je sais bien que cela vous est égal, dit l'interprète; mais dans les casseroles et sur les grils de l'enfer, vous parlerez tout autrement!

—Allez-vous prêcher?

—C'est mon métier, c'est ma vocation. Le prophète parla fièrement à la superbe Jézabel, Jézabel fut mangée par….

—Par les chiens; c'est ce que je venais vous dire. Et puisque je suis Jézabel, qui était reine, songez-y bien! nommez-moi les chiens qui me dévorent toute vivante. Mort de ma vie!

—Juron, blasphème; péché mortel.

—Dom Modeste!…

—Je sers le Seigneur! vous l'offensez, tant pis pour vous.

—Encore une fois! s'écria la duchesse ivre de rage, vous prêchez, mauvais moine, et vous ne répondez pas!

—Et vous, vous insultez, vous hurlez, vous écumez même, et vous n'interrogez pas.

A ces mots, qui firent frissonner de la tête aux pieds Gorenflot, leur éditeur responsable, la duchesse se retourna d'un bond. Elle était effrayante à voir. Ses cheveux tordus, prêts à se dénouer, semblaient siffler comme les serpents de Tisiphone.

—Vous vous oubliez, mon maître! murmura-t-elle avec un accent farouche. Croyez-vous donc qu'il ne vous reste plus assez de cou pour qu'on vous pende?

—Nous voilà revenus au martyre, dit froidement Robert; nous tournons dans un cercle vicieux: vitiosum circulum tenemus! pendez vite! mais changez de formule, l'entretien est monotone.

Ce calme dédaigneux abattit soudain la rage de la duchesse.

Elle s'approcha les bras croisés de Gorenflot et lentement, comme si elle eût pesé chaque parole:

—Quel jour suis-je venue vous consulter sur le nouvel embarras que suscitent à la Ligue les états généraux?

—Il y a aujourd'hui trois semaines, madame, dit l'interprète.

—Que m'avez-vous conseillé de faire?

—Vous le savez aussi bien que moi, princesse.

—Vous m'avez conseillé d'abandonner la cause de mon frère, M. de Mayenne, vous fondant sur ce qu'il avait trop peu de chances pour régner.

—C'est vrai, il en a fort peu, dit Robert.

—Docile à vos avis comme je l'ai toujours été, parce qu'il faut l'avouer, vous êtes d'une perspicacité remarquable.—Vous m'en avez donné des preuves, vous qui aviez deviné Jacques Clément!…

Gorenflot devint livide.

—Docile, dis-je, j'ai abandonné la cause de mon frère et proposé à l'Espagne le mariage de l'infante avec mon neveu de Guise.

—Rien que de très-naturel là dedans, interrompit l'interprète, puisque le roi d'Espagne veut marier sa fille avec un prince français, et que M. de Mayenne est déjà marié.

—Et puis, la couronne de France, grâce à votre ingénieux conseil, ne sort pas ainsi de la maison de Guise. Certes, le conseil est admirable, et je vous en remercie encore.

—C'est peut-être pour cela, dit Robert, que vous me proposiez tout à l'heure de me faire pendre?

—Attendez! je n'ai pas fini. Qui a rédigé la proposition de ce mariage au roi d'Espagne, vous, n'est-ce pas?

—Oui, je vous l'ai dictée après m'en être bien défendu; souvenez-vous-en! Je me défie de l'Espagnol; je vous l'ai assez répété.

—Quel jour suis-je venue vous rendre la réponse du roi d'Espagne, c'est-à-dire son acceptation?

—Avant-hier, en me raillant sur ma défiance.

—Combien de personnes savaient le secret?

—Ah! je ne puis vous le dire, madame.

—Mais je le puis, moi. Il y avait trois personnes dans la confidence: le roi d'Espagne, moi et vous. Je ne parle pas du moine que voici … puisque vous prétendez qu'il ne compte pas.

—Il ne compte pas, en effet, répliqua frère Robert. Eh bien! madame, où voulez-vous en venir?

—A ceci: au lieu de trois personnes instruites de notre combinaison, il y en a cinq aujourd'hui, et savez-vous quels sont les deux nouveaux adeptes?

—Ma foi non, madame. Mais je le saurai si vous me faites la grâce de me le dire.

—L'un s'appelle M. de Mayenne, mon frère; celui surtout qui devait ignorer notre secret.

—M. de Mayenne est instruit! s'écria frère Robert. Eh bien! alors, tout est perdu.

—C'est ce que je disais, tout est perdu.

—Votre conspiration avorte.

—Oui, dom Modeste, je suis brouillée mortellement avec mon frère, la division est dans notre camp, une guerre sourde s'allume dans notre famille; mais, ce n'est encore rien … Devinez par qui M. de Mayenne a été instruit de notre complot?

—Ah! madame….

—Par le roi de Navarre, par le Béarnais qui lui a, hier soir, envoyé copie exacte du traité passé entre l'Espagne et moi au sujet du mariage de l'infante.

—Voilà qui est incroyable! s'écria frère Robert avec une grimace intraduisible. Quoi! le Béarnais sait tout! qui le lui a dit?

—C'est ce que je venais vous demander, répliqua la duchesse d'une voix sombre; voilà pourquoi mon impatiente colère a commencé par menacer, voilà pourquoi enfin vous me voyez prête à tout faire, sinon pour réparer le mal énorme que me cause cette trahison, du moins pour découvrir et punir si cruellement le traître, que l'horreur du châtiment s'en transmette aux siècles les plus reculés. Est-ce votre avis, dom Modeste?

—Complètement, répondit l'interprète d'un air dégagé.

—Avez-vous quelque idée sur le supplice qu'on pourrait lui infliger?

—Nous prendrons, si vous voulez, toutes les tortures des Persans et des Carthaginois; j'en ai un livre assez gros tout rempli, avec commentaires et figures. Quelques-uns de ces supplices sont d'un ingénieux qui surpasse toute imagination.

—Vous me plaisez en parlant ainsi, dit la duchesse avec un rugissement de colère … Mais d'abord….

—Je sais ce que Votre Seigneurie veut dire; d'abord il faut connaître le coupable, secundo l'appréhender, tertio le convaincre.

—Ce ne sera pas difficile, monsieur le prieur.

—Procédons, alors, dit frère Robert en relevant les manches de
Gorenflot avec un geste d'empressement bouffon. Quel est-il?

—C'est vous ou le frère Robert, s'écria la duchesse. L'interprète se retourna vers Mme de Montpensier et lui dit froidement:

—Je ne crois pas.

—Comment?

—Je crois plutôt que c'est vous ou le roi d'Espagne.

—Quel intérêt aurais-je? s'écria la duchesse étourdie de cette audacieuse confiance.

—Et moi, dit frère Robert, quel intérêt?

—On ne sait pas. L'âme d'un moine est une caverne.

—L'âme des rois et des duchesses est un abîme, dit fièrement l'interprète. D'ailleurs, prouvez…. Et comme vous ne pouvez pas, comme vous ne sauriez prouver, comme la femme est un esprit faible, pétulant, toujours cherchant les extrêmes quand il est si sage et si facile de demeurer au centre des choses, je vous prouverai, moi, que vous avez des traîtres chez vous.

—La dépêche d'Espagne ne m'a pas quittée.

—Alors l'Espagne vous joue, et a envoyé un double de sa dépêche soit au roi de Navarre, soit à M. de Mayenne. L'Espagne veut régner en France, sans votre neveu et sans vous? Elle vous croit trop forte et veut vous affaiblir en fortifiant momentanément votre ennemi Henri IV.

La duchesse réfléchit, frappée de cette idée nouvelle.

—C'est possible, murmura-t-elle.

—C'est certain, et je vous engage fortement à faire écarteler S. M. très-catholique, si mieux vous n'aimez faire décapiter cette perfide Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, pour la punir de s'être trahie elle-même, en prenant l'intermédiaire des Espagnols.

—Vous avez raison, dom Modeste.

—Il fallait faire vos affaires vous-même.

—Cela m'a toujours réussi, et c'est ce que je ferai.

—Il est vrai que vous vous êtes mise aujourd'hui en un grand embarras.

—J'en sortirai.

—Je ne vous demanderai pas comment, de peur que demain vous ne m'accusiez encore d'avoir prévenu le Béarnais … le Béarnais, qui a juré de faire rouer et brûler vif tous ceux qui ont trempé dans la mort du feu roi! le Béarnais, dont le triomphe serait ma perte comme la vôtre!

—Pardonnez-moi, la douleur égare….

—Jusqu'à insulter et menacer des amis tels que moi, jusqu'à les suspecter! Allez, allez, madame, je vous l'avais dit souvent: Rompons! rompons! Il n'y a plus d'amitié entre gens qui se défient l'un de l'autre.

—Vous vous défiez donc de moi?

—A cause de vos fautes, oui, madame; vous en commettez qui perdront vos amis.

—Je n'en commettrai plus, dom Modeste.

—Vous venez de fortifier Henri IV par une alliance avec l'Espagne, qui vous dépopularise aux yeux de toute la France, par une brouille avec M. de Mayenne, et vous ne vous en relèverez pas.

—Tout cela sera réparé demain.

—Que le roi abjure, et vous êtes perdue, vous et toute la Ligue.

—J'y ai pensé, le roi n'abjurera pas.

—On annonce la cérémonie, à Saint-Denis, pour dimanche.

—Demain le roi sera enfermé dans quelque bonne forteresse.

—Par vous? s'écria frère Robert.

—Oh! non, je n'y essayerai même pas, moi, mais ses amis feront la besogne.

—Ses amis l'enfermeront?

—Ses amis les huguenots. Oui, furieux des bruits qui courent sur l'abjuration de leur chef, ils ont fait un petit complot, et l'enlèvent aujourd'hui même dans la retraite qu'il s'est choisie, chez sa nouvelle maîtresse, Mlle d'Estrées.

—Ils ont eu cet esprit?

—On le leur a soufflé. Ils enlèvent donc précieusement Henri IV, le gardent à vue, pour l'éloigner de la messe, leur antipathie, et pendant sa captivité, j'aurai regagné les avantages que la trahison de l'Espagnol m'a fait perdre.

—C'est parfaitement ingénieux, interpréta Robert, d'utiliser ainsi les amis de son ennemi. Mais avez-vous la certitude que les huguenots enlèveront le roi avant l'abjuration?

—Son escorte elle-même s'en est chargée. Il a fait venir aux environs de Chatou une troupe pour protéger ses excursions amoureuses. C'est un galant, notre Béarnais. Eh bien! on le protégera de façon qu'il n'aura plus de risques à courir.

Frère Robert leva les yeux au plafond, dont les poutrelles avaient craqué.

—Je vois que les mesures de madame la duchesse sont bien prises, dit-il, comme pour obéir à la baguette de Gorenflot; mais enfin, après avoir tenu Henri prisonnier, les huguenots lui rendront la liberté, ne fut-ce que pour livrer bataille, ne fût-ce que pour faire le siège de Paris; car vous avez prévu le cas où il assiégerait Paris, n'est-ce pas, madame?

—Oui, mon révérend.

—Et le cas même où il prendrait Paris?

—Je n'ai pas prévu cette circonstance, c'est inutile, Henri III assiégeait Paris comme Henri IV peut le faire, et il ne l'a point pris.

—Ah!… dit frère Robert d'une voix vibrante qui alla frapper les voûtes, c'est qu'entre Paris et Henri III, il s'est rencontré….

—L'événement de Saint-Cloud.

—Oui, madame, et il n'y a qu'un Saint-Cloud aux environs de la capitale.

—C'est probable; mais ce qui s'est fait à Saint-Cloud se fût fait tout aussi bien ailleurs.

Là-dessus la duchesse leva le siège, et, saluant amicalement
Gorenflot:

—Ne me gardez pas rancune, dit-elle. J'avais perdu la tête à la suite de ma querelle avec mon frère Mayenne. Si vous saviez comme j'ai été confondue quand ce matin il est entré chez moi ce traité espagnol à la main! Je m'en fusse prise à moi-même. Mais vous avez raison, c'est l'Espagne qui nous trahit et pactise peut-être avec le Béarnais pour m'affaiblir.

—Voilà ma pensée, dit le frère Bobert.

—Eh bien, soyez calme, ajouta la duchesse. Le Béarnais ne régnera pas, fût-il allié à vingt Philippe II; il ne régnera pas, je vous en donne ma parole.

—Eh eh! dit frère Robert en traduisant par ce doute le signe de
Gorenflot, s'il abjure, s'il prend Paris….

—Nous avons ses huguenots pour l'empêcher d'abjurer. Nous aurons notre événement de Saint-Cloud pour l'empêcher de prendre la ville; et si tout cela manque, nous aurons encore autre chose … que je garde là, dit-elle en se touchant le front avec un infernal sourire; quelque chose qui vous fera revenir de votre opinion un peu défavorable sur les femmes. Adieu, mon cher prieur; nous nous sommes expliqués, nous voilà bons amis. Adieu, je vous enverrai des confitures.

La figure de Gorenflot prit une expression d'épouvante qui faisait peu d'honneur aux confitures de la duchesse et dont rit sous cape le frère Robert.

Le parleur escorta Mme de Montpensier jusqu'aux portes. Elle donna ses ordres, et souriant au petit jeune homme blond qui l'attendait dans un coin avec les Espagnols:

—Aidez moi à monter à cheval, monsieur Châtel, dit la sirène avec une provocante familiarité.

Le nouveau favori s'élança, rouge de plaisir, pour offrir sa main au petit pied de la duchesse.

—Quel est ce jeune gentilhomme? demanda frère Robert à l'écuyer.

—Ce n'est pas un gentilhomme, dit ce dernier, c'est le fils d'un marchand drapier qui vend des étoffes à Mme la duchesse.

Frère Robert sourit silencieusement à son tour, et regarda le jeune homme jusqu'au fond de l'âme en pétrissant dans ses doigts un nouveau morceau de cire qu'il attaqua de son ébauchoir.

XXIII

COMMENT HENRI ÉCHAPPA AUX HUGUENOTS ET COMMENT GABRIELLE ÉCHAPPA AU ROI

Le silence régnait chez le prieur. Mme la duchesse était déjà hors du couvent, que le roi et Crillon, penchés sur le parquet de la chambre haute, écoutaient encore, stupéfaits.

Crillon se tordit la moustache. Henri s'assit dans un fauteuil.

—Je crois bien, sire, dit le chevalier, que j'aurais encore le temps de rattraper cette scélérate et de lui rompre sa bonne jambe. A quoi pensez-vous, harnibieu, que vous ne parlez pas?

—Je pense que voilà de bons moines, dit le roi attendri, et que les hommes valent mieux qu'on ne pense.

—Les hommes, peut être; mais les femmes, non. Je suppose, sire, que nous n'allons pas nous endormir pendant que les ligueurs agissent?

—Oui, il faudra vérifier ce qu'elle a dit des projets de mon escorte… Allons au plus pressé.

Le roi achevait à peine, lorsqu'on frappa vivement à la porte du corridor. Crillon ouvrit, et Pontis parut.

Il était agité, rouge. Pour qu'il n'aperçût pas le roi, Crillon tint la porte entre-baillée et intercepta au garde la vue de l'intérieur de la chambre.

—Eh bien, dit-il, cette escorte vient-elle?

—Monsieur, elle vient. Mais, ce n'est pas seulement une troupe de huit hommes, c'est une armée, si je ne me trompe.

—Comment, une armée? s'écria le chevalier, tandis que le roi attentif prêtait l'oreille et se rapprochait de la porte pour mieux entendre.

—Monsieur, continua Pontis, j'ai compté au moins quatre-vingts cavaliers, marchant par petits groupes sur le bord de la rivière.

—De nos cavaliers à nous?

—Oui, monsieur. Mais, voila qui est bizarre. Tous huguenots! comme si on les avait appareillés.

Crillon tressaillit et envoya un regard furtif au roi.

—Mais la Varenne?

—Il n'y était point.

—Qu'as-tu dit alors?

—J'ai prié le premier piquet de se diriger vers le couvent, de votre part. Aussitôt un cavalier que je ne connais pas s'est écrié: Si M. de Crillon y est, le roi pourrait bien s'y trouver aussi. Est-ce que c'est vrai, monsieur le chevalier, ajouta Pontis, que le roi se trouve au couvent?

—Que t'importe! continue.

—Il y a eu des pourparlers parmi les huguenots; j'ai entendu prononcer des noms: la Chaussée, Bougival, M. d'Estrées. On se querellait, on s'échauffait; bref, tout le détachement s'est mis en marche, en sorte qu'au lieu d'une escorte de huit hommes, vous allez dans une demi-heure en avoir plus d'un cent.

Une légère pâleur passa sur le front du roi. Crillon, sans changer de couleur, s'arracha deux on trois poils de barbe en réfléchissant.

—Est-ce tout, monsieur, dit Pontis, car j'ai hâte d'aller voir mon blessé, mon pauvre Espérance, qui se plaignait d'avoir faim tout à l'heure. Y puis-je aller?

Crillon, touchant du doigt la manche de Pontis, comme si par le contact du plus brave homme de l'Europe il eût voulu centupler la valeur de son unique soldat:

—Tu as une bonne épée? demanda-t-il.

—Je crois que oui, monsieur, dit Pontis surpris.

—Tu vas la tirer du fourreau. Tu te planteras au bout de ce corridor, au débouché de l'escalier.

—Oui, monsieur.

—Le passage est facile à défendre, puisqu'il n'y peut passer qu'un homme à la fois.

—C'est vrai.

—Eh bien, tout homme qui voudra passer là, et qui ne sera pas bon catholique….

—Je l'arrêterai?

—Tu le tueras.

—Tiens! c'est donc une Saint-Barthélémy! s'écria Pontis avec une de ces joies fébriles, vieux charbon des haines religieuses que tant de pleurs et de sang n'avaient pas éteintes.

—Une Saint-Barthélémy, si tu veux, dit Crillon.

Le garde s'inclina sans répondre et s'alla placer au poste indiqué par le colonel. Son épée flamboya aux reflets pourprés qui embrasaient la fenêtre du corridor.

—Que prétends-tu faire? dit le roi rêveur que Crillon était venu retrouver. Ce garde, à lui seul, n'abattra pas cent hommes?

—Il n'est pas seul, répondit Crillon, et moi donc? et vous? est-ce que nous n'avons pas souvent croisé le fer avec cent hommes dans nos mêlées? ne l'avez-vous pas fait seul à la journée d'Arques, où je n'étais pas?

—Écoute, dit le roi, évitons, soit la honte d'une défaite, soit le scandale d'une pareille victoire. Tuer mes soldats, c'est faire les affaires de Mme de Montpensier, négocions.

—Et pendant ce temps-là les huguenots, ces enragés, entreront ici et vous dicteront leurs conditions. Harnibieu!…

—Crillon, mon ami, sommes-nous les plus forts?

—Non, ce dont j'enrage.

—Eh bien! il faut être les plus fins. J'ai une idée.

—Cela ne m'étonne pas, sire.

—Nous avons quelque garnison ici près?

—Trois cents hommes à Saint-Denis.

—Huguenots?

—Harnibieu non! Ce sont des catholiques.

—Au lieu de rester ici, fais-moi le plaisir d'aller prévenir ces catholiques de ce que veulent faire les huguenots. Ceux-ci veulent m'empêcher d'aller à la messe, mais ceux-là ont bien le droit de m'y conduire.

—Le fait est que c'est admirable! s'écria le chevalier, vous êtes un grand roi!

—N'est-ce pas?

—Je cours. Mais j'y pense, pendant ce temps, que se passera-t-il? Je serais coupable de vous abandonner ainsi!

—Il ne peut rien se passer, les huguenots, que peuvent-ils faire? Me mener au prêche, j'y ai été mille fois déjà. Une fois de plus n'y ajoutera rien. On bien ils me tiendront prisonnier dans ce couvent. Mais je saurai m'en échapper. J'ai ici des intelligences. Ou bien encore ils m'emmèneront, mais les catholiques que tu amèneras leur feront lâcher prise. Gagnons du temps, Crillon, et ne versons pas une goutte de sang.

—On en versera des flots, sire; la moitié de votre armée détruira l'autre, s'il faut vous tirer de la forteresse où les huguenots vous auront mis.

—Crois-tu donc que je me laisserai prendre et enfermer?

—Votre Majesté se fera tuer plutôt, je le sais bien.

—Pas du tout, mon Crillon. Ma Majesté va tout à l'heure se faire indiquer par les génovéfains une porte dérobée.

—Vous fuirez….

—Pardieu! si c'était devant des Espagnols qui me menacent, jamais. Devant des amis trop zélés, qui veulent me faire faire une sottise, toujours!… Va donc m'attendre à Saint-Denis, au milieu des catholiques; je t'y aurai rejoint avant ce soir.

—Sire, je pars. Et chemin faisant, je veux dérouter ces huguenots, et leur faire supposer que vous êtes ailleurs, par cela même que je serai sorti d'ici, où ils ne voudront jamais croire que je vous laisse seul. Tout au moins, je leur remontrerai la nécessité de respecter un couvent, la trêve, et je les réduirai à vous bloquer chez les génovéfains, tandis que vous courrez les champs en liberté.

—A la bonne heure, voilà parler, mon Crillon.

—On apprend à l'école de Votre Majesté, répondit le chevalier.

Ce dernier alla lever la consigne de Pontis, descendit, fit seller son cheval et sortit du couvent. Henri le vit se diriger vers l'escadron des huguenots qui s'approchait peu à peu. Sans doute on le reconnut, on l'entoura, Henri le perdit bientôt de vue dans la foule.

—Oui, je parle bien, murmura le roi, dont le visage était collé sur les vitres du corridor; mais quelqu'un parle encore mieux que moi … digne frère parleur!

Un léger froissement d'étoffe au seuil de la chambre le fit retourner. Frère Robert, modelant toujours sa cire, était adossé au chambranle de la cheminée. Le roi courut à lui et ferma la porte: ils demeurèrent seuls.

—Quelqu'un est en bas pour M. de Crillon, dit tranquillement frère
Robert, sans lever les yeux de dessus son ouvrage.

—C'est bon, qu'il attende! répliqua le roi. Mais vous ne devez pas attendre, vous que j'ai à remercier si cordialement.

Frère Robert ne bougea pas, ne parla point.

—Vous, continua le roi, qui m'avez rendu aujourd'hui un service si grand, qu'il efface peut-être celui que vous me rendîtes hier.

Le moine garda son silence et son active immobilité.

—C'est vous, n'est-ce pas, qui, hier, m'avez fait tenir la copie du traité conclu entre Philippe II et la duchesse?

Les yeux de frère Robert exprimèrent l'étonnement, et il répondit:

—Quel traité?

—Vous nierez, c'est logique, puisque vous me servez dans l'ombre; mais c'est vous encore, tout à l'heure, qui m'avez placé de façon que j'entendisse l'entretien du prieur avec Mme de Montpensier; les complots, les menaces de ma mortelle ennemie. Ce nouveau service, je vous défie de le nier comme l'autre.

—Il était trop naturel de supposer que la présence de Mme de Montpensier ne serait pas agréable au chevalier de Crillon, voilà pourquoi je vous ai fait passer dans ma chambre.

—Vous savez bien que je ne suis pas le chevalier de Crillon! s'écria le roi. Vous me connaissez comme je vous connais. Voyons, par grâce! jetez ce masque. Un seul homme est capable de faire tout ce qui s'est fait ici; un seul homme possède cette finesse, cette habileté, cette vigueur; un seul homme au monde est de force à jouer ce rôle.

Le moine resta impassible, les sourcils froncés.

—Chicot! s'écria le roi avec une expression de tendresse indéfinissable. Chicot! mon vieil ami, je t'ai deviné, je t'ai reconnu. Pardonne-moi; j'ai été ingrat, dis-tu, ce n'est pas ma faute. Il y a dans ma tête tout un univers dont les détails, en se heurtant, font tant de bruit qu'ils m'empêchent parfois d'entendre les battements de mon coeur. Si je t'ai paru oublier, si je ne t'ai pas réchauffé près de moi, comme tu le méritais, je t'en supplie encore, pardonne; tu t'es assez vengé en ne m'embrassant pas dès que tu m'as vu, tu m'as assez puni. Sois un grand coeur, ouvre-moi tes bras.

Frère Robert se détourna. Une contraction douloureuse crispa un moment ce visage de bronze. On eût dit que de chacun des pores allait jaillir du sang ou une larme.

—Chicot, continua le roi en écartant le capuchon du moine, c'est bien toi; tu le nierais en vain; tiens, je sens à ton front la cicatrice de ta blessure. Avoue.

—Quoi? dit frère Robert, d'une voix étranglée.

—Que tu es mon ami, que tu n'as jamais cessé d'aimer Henri.

—Ce serait pour moi un trop grand honneur d'être l'ami du brave
Crillon. Quant à aimer Henri IV, c'est mon devoir.

—Encore une fois, tu m'offenses, je suis ton roi, et je t'ordonne de m'embrasser.

—Si vous êtes le roi, sire, un pauvre moine vous manquerait de respect en vous touchant.

—Oh! murmura Henri en reculant avec tristesse, plus que jamais, dans cette opiniâtreté, dans cette rancune, je reconnais Chicot, dont la mémoire de fer n'a jamais oublié ni un bienfait, ni une injure. Eussé-je encore douté que tu fusses mon vieux compagnon, je n'en douterais plus, à te voir aussi implacable. Ne sois pas mon ami, si tu veux, mais tu es bien Chicot!

—Chicot est mort, répliqua solennellement le moine, et Votre Majesté sait bien que les morts ne reviennent pas.

—En tout cas, ils parlent, dit le roi, et ils rendent des services. Ils font même des portraits… Qu'as-tu fait du mien, de cet ingénieux conseil en cire, par lequel tu m'avertissais tout à l'heure de mettre mes habits de cérémonie, de m'agenouiller devant un autel catholique, un livre de messe à la main et d'embrasser la religion catholique… C'était une statue charmante.

—Je l'ai remplacée par ceci, répondit le moine en montrant à Henri IV une nouvelle figurine qu'il venait d'achever.

—Un jeune homme … d'une aimable figure.

—N'est-ce pas?

—Je ne le connais point.

—Puissiez-vous toujours en dire autant.

—Tu lui as mis un couteau à la main, s'écria Henri! pourquoi?

—Pour que vous le reconnaissiez, si vous le rencontrez jamais dans cette attitude.

—Qu'est-ce donc que ce jeune homme?

—Un petit Parisien qui promet, répondit Robert en plaçant la figurine entre les mains du roi. Pour le moment c'est un fournisseur de Mme la duchesse.

—Bien, murmura le roi en regardant la figurine avec émotion. Je me rappellerai ces traits et ce couteau. Merci, Chicot!

—Plaise à Votre Majesté me laisser mon véritable nom, dit Robert avec un accent de volonté immuable qui fit frissonner Henri comme le souffle d'un être surnaturel. Pour un caprice de prince, caprice bienveillant d'ailleurs, et qui m'honore puisque vous me comparez à un brave homme, je ne veux perdre ni mes derniers jours de repos en ce monde ni mon éternité de salut en l'autre. J'ai eu l'honneur de dire à Votre Majesté qu'une personne attendait en bas, apportant des nouvelles intéressantes au chevalier de Crillon.

Le roi, frappé du ton avec lequel frère Robert venait de lui parler, comprit que la décision du moine était irrévocable.

—Soit, ajouta-t-il. Quelle que soit ma peine de n'avoir pu ressusciter un ami si regretté, je n'insisterai plus. Il y a peut-être au fond de cette opiniâtreté des raisons que je n'ai pas le droit d'approfondir. Vous êtes frère Robert, c'est bien, mais rien ne m'empêchera de reporter sur frère Robert l'affection et la reconnaissance inaltérables que je vouais à celui dont je vous ai parlé. J'attends de vous un dernier service: indiquez-moi une issue par laquelle je puisse sortir du couvent sans être découvert.

—Rien de plus aisé. Suivez-moi. Nous avons une porte sur les champs, elle sera peut-être gardée dans une heure, maintenant elle ne l'est pas encore.

—Partons … Mais d'abord, frère Robert, embrassez-moi.

Le moine se pencha lentement. Henri, dans un élan de tendresse, s'appuya sur les épaules de cette bizarre créature, qu'il sentait frémir et palpiter entre ses bras.

La sonnette retentit dans le corridor.

—C'est M. le comte d'Estrées qui s'impatiente sans doute, dit frère
Robert en s'écartant bien vite pour dissimuler son émotion.

—M. d'Estrées! s'écria le roi, qui ne put entendre froidement ce nom chéri. Est-il donc ici? qu'y vient-il faire?

—Je vous l'ai dit, parler au chevalier de Crillon.

—Oh! mon Dieu! serait-il arrivé quelque malheur à Gabrielle? dit le roi éperdu d'inquiétude.

—Aucun, à moins que ce ne soit depuis dix minutes, répliqua flegmatiquement le moine; car il y a dix minutes je l'ai vue fraîche et belle à miracle.

—Tu l'as vue?… Elle est donc en cette maison?

—Sans doute, puisque son père y est.

—Courons! courons la voir, cher frère! dit Henri qui avait déjà tout oublié pour ne songer qu'à son amour.

—Peut-être Votre Majesté ferait-elle sagement de ne pas paraître, dit Robert. M. d'Estrées est venu demander l'hospitalité en notre maison, la sienne étant, je crois, envahie par des gens de guerre qui vous cherchent. Peut-être même a-t-il encore d'autres raisons pour placer sa fille ici. Le révérend prieur, qui aime fort M. d'Estrées, lui a fait donner les clefs du bâtiment neuf au fond du jardin, et, en ce moment, Mlle d'Estrées s'y installe avec ses femmes. Or, si Votre Majesté se montrait avant la fin de l'installation, peut-être M. d'Estrées emmènerait-il sa fille.

—Par défiance de moi! s'écria Henri, c'est vrai.

—Sinon par défiance, sire, du moins par respect, et pour ne pas déranger le roi en logeant sous le même toit que lui.

—Qu'il me dérange ou non, je ne partirai certes pas à présent que je suis près de Gabrielle.

—Et je crois, moi, dit tranquillement frère Robert, que le roi n'en partira que plus vite; car il ne voudrait pas perdre sa couronne et ruiner ses amis pour une oeillade. Il ne voudrait pas rendre les génovéfains suspects à M. d'Estrées, qui a pleine confiance en eux. Enfin le roi et Mlle d'Estrées ne peuvent habiter ici en même temps.

—Vous avez raison, frère Robert, Henri oublie toujours qu'il s'appelle roi! Je pars, mais un dernier adieu à Gabrielle; où logera-t-elle, je vous prie?

—Là-bas! dit le moine.

Henri s'approcha alors de la fenêtre qui donnait sur les jardins. A l'extrémité du potager, c'est-à-dire à cent pas environ, s'élevait, au milieu des arbres, un pavillon octogone à deux étages, dont les contrevents venaient de s'ouvrir, et que le soleil radieux inondait de lumière et de chaleur.

Par les fenêtres béantes, Henri vit s'empresser Gratienne et une autre fllle de service qui secouaient les tentures ou emplissaient d'eau des vases pour lesquels Gabrielle, assise au balcon de la fenêtre principale, préparait des roses et des jasmins fraîchement cueillis dans le parterre.

Le coeur d'Henri s'emplit d'une tristesse amère quand il se vit si près de sa belle maîtresse dont, grâce à ce beau temps sans souffle et sans nuages, il entendait la douce voix se mêler dans les feuillages au chant des pinsons et des fauvettes.

—0 mon trésor d'amour! s'écria-t-il, je reviendrai! et je reviendrai catholique! ajouta-t-il avec un significatif sourire.

Déjà frère Robert avait devancé le roi. Ils passèrent devant une porte entr'ouverte par laquelle, au bruit de leurs pas, sortit une voix qui criait:

—Pontis! j'ai faim.

—N'est-ce pas le blessé de Crillon qui parle ainsi? demanda le roi.

—Lui-même.

—Pardieu! il faut que je profite de l'occasion pour voir ce fameux lit des Guise.

Henri passa sa tête par la fente de la porte et dit:

—Il y a dedans un beau garçon, ma foi, et qui a l'oeil excellent. Il n'a pas envie de mourir, le compère.

Cinq minutes après, frère Robert revenait seul. Le roi était hors du couvent. Mme de Montpensier avait perdu la partie.

XXIV

QUERELLES

M. d'Estrées, las d'attendre Crillon qui ne revenait pas et ne pouvait pas revenir, était allé rejoindre sa fille. Il la trouva au milieu de ses fleurs et de ses dentelles, riant à Gratienne pour dissimuler aux yeux de son père la profonde inquiétude que lui causait un déménagement si précipité.

Ne pas questionner M. d'Estrées, c'eût été une imprudence; les jeunes filles s'accusent souvent par ce qu'elles ne disent pas aussi bien que par ce qu'elles avouent. Se taire à propos des événements qui intéressaient le roi devenait donc impossible, Gabrielle interrogea.

—Monsieur, dit-elle au comte, vous avez vu dom Modeste, n'est-ce pas? est-il mieux instruit que nous? Qu'a-t-il dit de ces rassemblements de huguenots qui ont entouré notre maison de la Chaussée.

—Il a pensé qu'il se préparait quelque expédition de ce coté, et que j'avais bien fait de quitter la maison où vous eussiez été exposée.

Gabrielle, piquée de la réserve que son père gardait avec elle, répondit:

—Mais ces huguenots sont les troupes royales.

-Assurément.

—Et nous sommes bons serviteurs du roi.

—Qui en doute?

—Tout le monde en doutera, quand on nous verra fuir devant les royalistes comme devant des Espagnols pillards ou des ligueurs.

M. d'Estrées frappé de cette réponse faite avec tant de calme et de sens:

—C'est bon, c'est bon, dit-il, ma fille, votre père sait ce qu'il a à faire, et nul ne lui en remontrera pour remplir un devoir.

—Dès que vous le prenez ainsi, monsieur, ajouta Gabrielle devenue plus sérieuse, dès qu'il ne s'agit plus de raisonner avec un père, mais d'obéir à un maître, je me tais et j'obéis. Mes oeillets, Gratienne!

M. d'Estrées aimait cette charmante fille, et redoutait précisément de lui paraître un tyran. Mais la faiblesse paternelle luttait en ce moment contre une impérieuse nécessité de se montrer surveillant sévère: cette nécessité l'emporta.

—Vous voulez me forcer à vous parler du roi, dit-il, et je le sens bien; mais comme je découvre chaque jour que pour parler du roi, ou même pour parler avec lui, vous n'avez aucun besoin de votre père, il est inutile que je me fasse votre interprète ou que je vous apporte les nouvelles. Vous les apprendrez bien sans moi.

Gabrielle rougit.

—Monsieur, murmura-t-elle, voila encore vos soupçons.

—Osez me dire que vous n'étiez pas avec le roi au moulin, quand je vous ai tant appelée du bord de l'eau?

Gabrielle devint pourpre et baissa la tète.

—Si vous aviez du moins la pudeur de mentir.

—Eh! monsieur, refuse-t-on d'entendre un roi qui parle? Chasse-t-on un roi qui vous rencontre?

—On fait tout pour obéir à son père, mademoiselle. Le père est au-dessus du roi.

—D'accord, monsieur. Je ne l'ai jamais contesté. Je ne crois pas vous avoir jamais prouvé que je fusse mauvaise fille et désobéissante.

—Je sais à quoi m'en tenir à cet égard. Au temps où nous vivons, beaucoup d'époux et de pères font aussi bon marché de l'honneur de leurs familles que les filles et les femmes, pour peu que le galant soit riche et titré. Un roi, c'est la fleur des galants, n'est-ce pas? même lorsqu'il est marié, même lorsqu'il est fameux par ses aventures, même lorsqu'il grisonne? Eh bien, mademoiselle, que le roi vous agrée ainsi, je m'en soucie peu. Je ne suis pas le père de Marie Touchet, moi, je ne suis pas un complaisant, et vous l'éprouverez: que dis-je? vous l'éprouvez déjà.

Gabrielle regarda son père avec des yeux pleins de larmes.

—Pour un bon serviteur du roi, dit-elle, vous traitez mal Sa Majesté.

—Il y a en moi un père et un sujet. Le père est libre de juger la prud'homie du prince qui menace l'honneur de sa fille. Quant au sujet, il est dévoué, il est fidèle.

Gabrielle secoua sa tête charmante.

—Beau dévouement, murmura-t-elle, qui se cache au jour du danger! belle fidélité qui déserte la maison où peut-être un roi fugitif eût trouvé son plus sûr asile!

M. d'Estrées commençait à s'irriter. L'oeil brillant, la main tremblante:

—Je vous trouve hardie, s'écria-t-il, de blâmer votre père en ses desseins.

—Mon père ne m'avait pas accoutumée à traiter le roi comme un ennemi.

—Il fallait m'obéir quand je vous ai défendu de le recevoir.

—Il fallait que vous eussiez le courage de chasser le roi quand il nous a fait l'honneur de sa visite.

—Peut-être aurai-je ce courage plus tard. Mais pour n'avoir pas besoin de recourir à de pareilles extrémités, j'ai pris mes mesures.

—Nous nous cachons dans un couvent d'hommes!

—J'irai, moi, mademoiselle, prendre place aux côtés du roi, s'il y a bataille. Mais au moins le surveillerai-je en le défendant. Et tandis que nous sommes en paix, je défends mon honneur contre ce roi lui-même. J'amène ma fille en un couvent, d'où elle ne sortira….

—Que le roi mort, peut-être, dit Gabrielle essuyant ses larmes.

—Que mariée! s'écria M. d'Estrées, en observant la portée du coup sur sa malheureuse fille.

Le coup fut terrible, Gabrielle se leva comme si elle eût été frappée au coeur.

—Mariée … balbutia-t-elle, est-ce possible!

—C'est certain. Votre mari se défendra du roi comme il pourra. Si vous le secondez, tant mieux pour lui; s'il vous abandonne, cela le regarde.

—Oh! monsieur, dit Gabrielle en s'approchant les mains jointes de son père, qui arpentait la chambre à grands pas, aurez-vous cette cruauté de sacrifier votre fille. Me marier! mais je n'aime personne.

—Si vous n'aimez personne, il vous sera indifférent de vous marier.

-Voilà votre morale?

—Chacun pour soi; je sacrifie tout à mon honneur.

—Ayez pitié de votre enfant.

—C'est parce que j'en ai pitié que je la marie.

—Vous me réduirez au désespoir.

—Votre désespoir me fera moins souffrir que votre honte.

—J'en mourrai.

—Mieux vaut que vous mouriez de cette douleur que de mourir de ma main, ce qui fût arrivé si je vous eusse convaincue d'ignominie.

Gabrielle se redressa, blessée.

—Un père Romain, dit-elle; c'est beau. Mais la fille est Française.

—Elle se vengera à la française, n'est-ce pas?

—Elle se vengera comme elle pourra.

—Cela regarde votre mari, mademoiselle.

—Le mari sera-t-il aussi Romain?

—Non, il est Picard. Il ne vaut pas un roi, mais c'est un seigneur de mérite. Il ne vous plaira peut-être pas, mais il me convient.

—Il s'appelle?

—Il s'appelle de Liancourt, seigneur d'Armeval, gouverneur de Chauny.

Gabrielle poussa un cri d'épouvante. La délicatesse de la femme se révoltait.

—Il est bossu, monsieur, dit-elle.

—Il se redressera à votre bras.

—Il a les jambes de travers.

—Et vous l'esprit.

—Les enfants le suivent quand il marche.

—Il ira à cheval.

—Monsieur, c'est un crime, c'est une atrocité. Il est veuf et a onze enfants.

—Autant que de mille pistoles de revenu.

Gabrielle, indignée, se dirigea vers la porte de la chambre voisine.

—Ce n'est plus mon père le gentilhomme qui parle, dit-elle avec un dédain superbe, c'est Zamet le prêteur et le financier. Je pouvais discuter avec M. d'Estrées au sujet du roi de France, mais je n'ai rien à dire à Zamet sur les pistoles et les turpitudes de M. de Liancourt.

En achevant ces paroles, elle poussa la porte, et entra toute pâle chez elle.

—Soit, dit le père en la suivant, révoltez-vous, mais vous obéirez! et dès ce soir vous recevrez la visite de M. de Liancourt.

—Vous me mépriseriez vous-même, si j'obéissais, dit-elle.

—Pas de bruit, pas de scandale ici, ajouta M. d'Estrées un peu inquiet, car Gabrielle avait élevé la voix, et quelques éclats de cette scène avaient pu franchir les limites du parterre attenant au bâtiment neuf. Commencez par fermer les fenêtres.

—Bien, faites-les mûrer, dit Gabrielle.

M. d'Estrées grinça des dents, Gabrielle continua:

—Si l'on demandait à dom Modeste une place pour moi dans l'in pace du couvent?

Et après cette surexcitation qui avait brisé ses nerfs, la pauvre
Gabrielle s'assit, toute pantelante et ruisselant de larmes.

Gratienne s'élança, la prit dans ses bras, et la couvrit de ses baisers en grommelant mille malédictions contre le tyran qui faisait mourir sa chère maîtresse.

M. d'Estrées, après s'être rongé les doigts et avoir mis ses manchettes en pièces, sortit furieux contre sa fille et plus encore contre lui-même.

—Allons, dit-il, voilà que tout le monde se met aux fenêtres, il ne me manquait plus que cela. Du scandale dans un couvent où l'on me reçoit par faveur!

Plusieurs fenêtres s'étaient ouvertes, en effet, soit dans les chambres des religieux, donnant sur les jardins, soit dans le corridor, où l'on vit apparaître çà et là une figure de génovéfain curieux.

Mais ce qui contraria le plus M. d'Estrées, ce fut d'apercevoir en compagnie d'un jeune homme, à l'une des fenêtres du premier étage, la sévère et longue silhouette du frère Robert, dont on devinait sous le capuchon le regard inquisiteur.

Le père féroce rougit, se sentit mal à l'aise et s'enfonça dans le taillis qui avoisinait le bâtiment neuf, pour cacher sa confusion et dévorer en paix sa mauvaise humeur.

Ce jeune homme qui regardait de loin avec Robert, c'était Pontis, distrait des soins qu'il prodiguait à Espérance par l'éclat des voix qui se querellaient dans le bâtiment neuf.

Frère Robert fit son profit de cet incident, et questionné par le garde, lui répondit quelques banalités avec la plus parfaite indifférence. Puis il sortit de la chambre.

Pontis fut questionné à son tour par Espérance.

—Qu'y a-t-il là-bas, demanda le blessé, et qu'as-tu été voir avec le frère à la fenêtre?

—Rien, des femmes qui disputent.

—Il y a donc des femmes en ce couvent? dit Espérance.

—Malheureusement oui. A ce qu'il paraît, il faut qu'on en trouve partout.

—Et elles disputent?

—Est-ce que cela ne dispute pas toujours. Quelle espèce!

Espérance sourit tristement.

—Vous êtes payé pour en penser du bien, des femmes, ajouta Pontis.
Hein! comme vous allez les aimer!

—Le fait est que je m'y sens peu de penchant.

—Sambioux! rien que la vue, rien que l'idée d'une femme me met en fureur.

Pontis ferma violemment la fenêtre.

—Pourquoi me prives-tu d'air et de soleil? dit Espérance.

—Tiens, c'est vrai. Eh bien, c'est encore la faute de ces enragées créatures.

—Là! là! ne crie pas si haut; tu me fais mal à la tête, elle est vide, ma tête, vois-tu, puisque par crainte de la fièvre, mes chirurgiens me refusent à manger.

—Ils ont raison. Fuyons la fièvre comme nous fuirions une femme. La fièvre est femme! Sambioux! dit Pontis en approchant sa chaise du chevet d'Espérance, causons des crimes de la femme; j'en sais quelques abominables scélératesses que je vais vous raconter pour vous entretenir dans de bonnes dispositions. Allons! allons! vous riez, c'est bon signe!

C'était bon signe en effet, Henri avait pronostiqué juste. Espérance ne se sentait aucune envie de mourir, et il vécut. Les soins combinés du frère chirurgien et du frère parleur éloignèrent de lui la fièvre, et à mesure que celle-là fuyait, la faim arrivait à grands pas. Les élixirs de l'infirmerie que prodiguait Robert et les blancs de poulet que Pontis allait voler à la cuisine rétablirent peu à peu la poitrine et restaurèrent l'estomac. La flamme revint dans les yeux, une vapeur rosée remonta sur les pommettes jaunes.

A quelques jours delà, Crillon reparut chez les génovéfains. Il raconta de la part du roi au frère Robert l'enthousiasme des catholiques qui gardaient Henri et faisaient tendre la cathédrale de Saint-Denis. Il raconta la rage des huguenots qui rôdaient toujours autour de leur proie, et la fureur de Mme de Montpensier dont le premier coup avait échoué.

Puis il alla vers son malade qu'il trouva en voie de guérison.

—Grâce aux bons soins de Pontis et des frères génovéfains, dit Espérance, grâce à l'intérêt dont m'honore M. le chevalier de Crillon; cela seul suffirait pour ressusciter un mort!

Crillon était pressé, il combla d'amitiés le blessé, remercia militairement Pontis et leur dit à tous deux:

—Dépêchons-nous de guérir; il faut être sur pied bientôt pour une belle occasion. Entre nous, et bien bas, il s'agit d'aider Sa Majesté à entrer dans Paris! Chut… Rétablissez-vous bien vite, Espérance, car vous priveriez ce garçon qui vous veille, de l'honneur du premier assaut que je réclame ce jour-là pour mes gardes. Ce sera un grand spectacle, Espérance, et je veux que vous en jouissiez. Je veux que vous voyiez Crillon, l'épée à la main, sur une brèche! Chacun dit que c'est beau à voir. Rétablissez-vous!

Le coeur du vieux soldat palpitait d'orgueil à l'idée d'un nouveau triomphe qu'il remporterait devant le fils de la Vénitienne.

Pontis, en songeant à cette prise de Paris, bondissait comme un jeune lion.

—Oui, dit-il, oui; rétablissez-vous bien vite, monsieur Espérance.

—Ah çà, dit Crillon au blessé, vous êtes toujours content de ce drôle?

Espérance prit la main de Pontis en souriant.

—Il ne crie pas? il ne boit pas? il est sage comme une fille?

—Sambioux! s'écria Pontis, si j'étais sage comme de certaines filles, ce serait joli!

Espérance lui ferma la bouche d'un regard que surprit Crillon.

—Mes coquins s'entendent à ce qu'il paraît, se dit-il; nous allons bien voir….

—Allons, allons, s'écria-t-il d'un air dégagé, tout va bien. Adieu, Espérance; à bientôt. Venez, Pontis, me tenir l'étrier. J'ai bien ici la Varenne, qui m'a accompagné au couvent par ordre du roi, mais le porte-poulets de Sa Majesté est sans doute occupé quelque part. Venez.

Pontis suivit Crillon l'oreille basse; il se doutait bien du motif qui poussait le chevalier à le mener à l'écart. Dès qu'ils furent au fond du corridor, dans un endroit bien désert:

—Et ma commission? dit Crillon.

—Quelle commission, monsieur?

—Ce billet, que je t'avais chargé de prendre….

—Ah! oui, dans les habits de M. Espérance. Eh bien, monsieur, je n'en ai pas trouvé.

—Tu mens! dit Crillon.

—Je vous assure, monsieur….

—Tu mens!

—Enfin, monsieur, il se peut qu'en chemin ce billet ait été perdu.

—Je te dis que tu es un menteur et un maraud! tu as été conter à
Espérance ce que je t'avais ordonné de lui taire. Le généreux
Espérance t'a fait promettre de me dépister comme un vieux limier.

—Mais, monsieur….

—Assez! je n'aime pas les gens qui me bravent ou qui me trahissent.

—Trahir, monsieur le chevalier, moi!

—Sans doute, puisque tu as révélé ce que je t'avais confié; tu me devais deux fois obéissance, comme à ton colonel, comme à ton protecteur; tu me devais ta vie si je te l'eusse demandée, et je te croyais assez brave homme pour payer ta dette à l'occasion.

—Ah! monsieur, épargnez-moi.

—Si nous étions au camp, dit Crillon s'animant par degrés et tortillant sa moustache, je te ferais arquebuser. Ici, de gentilhomme à gentilhomme, je te blâme; de maître à serviteur, je te chasse! Ramasse tes hardes, si tu en as, et sors!

—Oh! monsieur de Crillon, dit Pontis pâle et décontenancé, ayez pitié d'un pauvre garçon sans défense!

—Je le veux bien. Donne-moi ce billet.

Pontis baissa la tête.

—Donne, ou non-seulement tu perdras le poste de confiance que je t'avais fixé ici, mais tu perdras encore ta pique de garde. Je suis ton colonel et je te casse! Tu n'es plus au service du roi!

Pontis s'inclina humblement, les traits bouleversés par le désespoir.

—Le billet? demanda encore une fois Crillon.

Pontis se tut.

—Monsieur de Pontis, ajouta Crillon furieux de cette résistance, je vous donne huit jours pour avoir regagné votre province. Je vous donne cinq minutes pour avoir quitté le couvent!

Les larmes débordèrent des yeux du jeune homme, et il put à peine murmurer ces mots:

—Permettez au moins que j'embrasse M. Espérance pour la dernière fois.

Crillon ne répondit pas.

—Une seule minute et je reviens, ajouta Pontis en se dirigeant vers la chambre du blessé.

Il entra le coeur gonflé, se pencha sur le lit de son ami.

—Qu'as-tu donc? s'écria Espérance.

—Rien … rien … dit Pontis d'une voix entrecoupée. Reprenez votre billet, reprenez-le vite, cachez-le bien.

—Pourquoi? demanda Espérance en se soulevant.

—M. de Crillon me chasse, s'écria Pontis, éclatant comme un enfant en soupirs et en sanglots.

Espérance poussa un cri et serra Pontis entre ses deux mains tremblantes.

—Eh non! animal, dit tout à coup le chevalier, qui apparut en poussant la porte d'un coup de poing; non, je ne te chasse pas. Reste … tu es un honnête garçon. Voilà-t-il pas qu'ils pleurent tous les deux, les imbéciles. Gardez vos petits papiers, puisque cela vous convient. Harnibieu! que ces garçons-là sont bêtes!

Et il s'enfuit à grands pas, honteux de sentir lui-même une vapeur humide au bord de ses paupières. Après qu'Espérance eut tout fait raconter à Pontis, les deux amis demeurèrent longtemps embrassés.

—Oui, je me rétablirai vite, dit Espérance, pour bien t'aimer d'abord, pour assister au siège ensuite.

—Et pour nous venger des femmes! dit Pontis.