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La belle Gabrielle — Tome 2 cover

La belle Gabrielle — Tome 2

Chapter 10: VIII
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About This Book

The narrative centers on a royal public abjuration that draws villagers and nobles into a festive journey; amid the crowd, a provincial aristocratic household prepares an elaborate departure. Tensions between political allegiance and private desire surface during intimate exchanges between a young woman and a brooding admirer, while the household's decorum and social vanity are closely observed. Scenes shift between the spectacle of communal celebration and the quiet rivalries and affectations of those who attend, showing how a single public event refracts loyalties, ambitions, and personal passions.

—Vous parliez de Mme de Montpensier? interrompit-il.

—Oui, notre révérend prieur, qui est de ses amis, m'avait envoyé la prévenir du passage de ce convoi. Je n'ai pas trouvé la duchesse à son hôtel, mais j'y ai laissé un avis écrit. Voila pourquoi, sachant M. de Brissac dehors, je me disais: Il aura été envoyé au-devant du convoi, et aura eu bonne aubaine.

—Seize cent mille livres! dit Brissac, et la duchesse ne m'en a pas parlé!

—Et c'est en sortant de chez la duchesse que vous êtes venu ici? dit
Castil dont la curiosité redoublait.

—Oui, señor, et la porte était fermée.

—Vous savez bien qu'elle l'est toujours.

—Non, puisqu'on la débouche.

—Mais pourquoi prendre ce chemin pour retourner à votre couvent?

—C'est le plus court.

Toutes les réponses du moine étaient si nettes, si simples, l'accent dont elles étaient prononcées portait l'empreinte d'une si admirable sincérité que l'Espagnol fut troublé jusqu'au fond du coeur.

—Seize cent mille livres! répéta-t-il.

—Je les ai manquées, s'écria Brissac, c'eût été un beau bénéfice.

Et il soupira.

—Allons dormir, dit-il. Quoi qu'il en soit, mon digne frère, je ne vous remercie pas moins de vos révélations. Si en chemin je trouve un ami ayant cheval frais et bourse vide, je lui passe l'affaire. Bonne nuit, messieurs; bonne garde, don José; je vais retourner chez moi.

—Est-ce que vous ne pourriez pas me faire ouvrir la porte, demanda le moine à Brissac, qui se retirait.

—Ah! cela regarde le seigneur capitaine, moi je ne peux rien chez lui.

—Reste encore, glissa Castil à l'oreille de frère Robert, nous allons causer de cela.

—Il n'y résistera pas, il ira chercher le convoi, pensa Brissac, et dégarnira son poste. Brave moine, va!

—Si vous vous ennuyez, mon neveu, dit le moine béatement à Espérance, allez un peu faire la conversation avec ces messieurs de la garde bourgeoise, qui parlent français comme nous.

Espérance obéit au singulier regard de frère Robert, et, parvenu au groupe des miliciens dont la plupart dormaient avec tant d'éclat, il se sentit arrêté au passage par une main qui serra fortement la sienne, sous la table, à droite.

Il tressaillit et faillit pousser un cri en reconnaissant dans l'un de ces prétendus dormeurs, Pontis, dont le bras gauche enveloppait la tête, tout en laissant à découvert, pour l'occasion, cet oeil malin pétillant comme une escarboucle.

Il n'était pas encore revenu de sa surprise quand, à gauche de cette même table, deux genoux saisirent sa jambe comme les deux crampons d'un étau. Et l'officier des bourgeois, soulevant avec effort sa tête alourdie par le sommeil, montra sous la visière au jeune homme un visage à la vue duquel Espérance pensa tomber à la renverse.

Tous les mystères de la nuit lui étaient révélés. Il serra sans affectation la boucle de son ceinturon, et s'assura que la poignée de l'épée était bien à sa main; puis il s'assit près de Pontis, laissant le moine à qui Castil, même avant le départ de Brissac, demandait encore des explications.

Tout à coup un galop rapide retentit; une voix vive et claire comme un son de trompette, appela du dehors: Monsieur de Brissac! monsieur de Brissac est-il ici?

Au même moment, un jeune homme couvert de sueur et trempé de pluie se jetait à bas de son cheval et se précipitait dans le poste en s'écriant:

—Monsieur de Brissac!

—Me voici, dit le gouverneur.

—De la part de Mme la duchesse: alarme! la cavalerie ennemie paraît dans la campagne. Alarme!

—La Ramée! s'écrièrent Espérance et Pontis qui bondirent au son de cette voix et se trouvèrent face à face avec l'aide de camp de la duchesse.

—Eux ici! dit la Ramée, devenu pâle comme un spectre.

Au cri d'alarme, tout le poste avait couru à ses mousquets, à ses hallebardes. Les bourgeois debout s'étaient armés en un clin d'oeil. Tous les visages respiraient la haine et la guerre.

—Messieurs! s'écria la Ramée en désignant son ennemi qui se serrait près d'Espérance, cet homme s'appelle Pontis, c'est un garde du roi! Trahison!

—Misérable! murmura l'officier bourgeois en assénant un coup de poing sur la tête de la Ramée.

—M. de Crillon! hurla celui-ci.

Au nom redouté de Crillon, don José, les Espagnols, le poste entier poussèrent un rugissement de terreur et de rage. On se montrait l'officier bourgeois, on apprêtait les armes.

C'était dans l'enceinte circulaire de la tour un de ces désordres passionnés comme les aimaient Bourguignon et Terburg.

—Harnibieu! oui, je suis Crillon, dit le chevalier d'une voix retentissante en jetant loin de lui, par un geste sublime, le ridicule armet qui cachait sa tête, je suis le brave Crillon! À moi, mes gardes, et nous allons voir!

En disant ces mots, il avait mis l'épée à la main, cette terrible épée qui en jaillissant du fourreau sembla partager la tour en deux morceaux comme l'éclair coupe un nuage.

Derrière lui, à ses côtés, sa petite troupe s'était formée avec un ensemble, un aplomb, une vigueur qui firent reculer les Espagnols jusqu'au centre de la salle.

Le moine, froid et impassible, poussa dehors M. de Brissac qui dégainait comme les autres et ferma les énormes verrous de la porte du corps de garde. Puis il s'adossa à cette porte, les deux mains appuyées sur une hache qu'il avait détachée de la muraille.

—Gardez la fenêtre, dit-il à Espérance, qui courut aussitôt de ce côté.

—Soixante contre douze! s'écria don José en désignant à ses hommes la poignée de Français qui lui barraient le chemin.

—Douze contre soixante! répondit Crillon avec une voix de lion rugissant. Et souvenez-vous, enfants, qu'il ne faut pas qu'un seul de ces coquins sorte vivant de la tour, car il ferait manquer l'entrée du roi! Espérance, je vous ai promis de vous montrer Crillon sur la brèche, regardez!

Une décharge des mousquets espagnols alla cribler la muraille. Crillon et les siens s'étaient jetés à plat-ventre; ils se relevèrent agiles comme des léopards.

—Maintenant, dit le chevalier, en avant! ils sont à nous!

Il s'élança; ses yeux de flamme avaient choisi deux hommes pour ses deux premiers coups d'épée. Les deux hommes roulèrent à ses pieds. Quand ses gardes et lui se retrouvèrent dans la fumée, dix Espagnols jonchaient le plancher de la salle, tous frappés à la gorge ou au coeur, tous tués raides. Pas un Français n'avait été touché.

La Ramée, au milieu des Espagnols, avait une épée à la main comme les autres; mais il ne frappait pas encore; on eût dit que ce spectacle effrayant l'avait privé de sa raison; il restait immobile, hébété, ne pouvant s'accoutumer à cette situation terrible.

Pontis l'appelait dans la mêlée, vociférant son nom, et il ne répondait pas.

Don José ramena les siens à la charge; il était quelquefois brave, le ridicule señor, mais ce jour-là il tremblait comme tout animal qui sent le lion. Sa troupe vint se heurter en tumulte sur les ressorts d'acier des gardes; une nouvelle jonchée de morts s'entassa, la vapeur du sang et de la poudre s'épaissit sous les voûtes lugubres de la tour. Don José tomba expirant, la tête fendue. Les Espagnols hésitèrent.

—Allons, puisqu'ils ne vont plus! s'écria le chevalier en prenant l'offensive, et il fondit de nouveau sur la bande décimée; les uns, effarés, cherchèrent à ouvrir les verrous de la porte, mais ils trouvaient là le moine silencieux qui les assommait de sa masse; d'autres couraient comme des papillons à la fenêtre, d'où Espérance les faisait tomber à coups d'épée.

On en vit grimper le long des barreaux des meurtrières, d'autres cherchaient à s'accrocher aux parois de cette cage formée, d'autres imploraient le vainqueur en jetant leurs armes.

La Ramée, se voyant perdu, prit une résolution sauvage, il avait trois fois reculé devant la porte défendue par l'assommoir du moine; il se jeta sur la fenêtre, croisant le fer avec Espérance; puis, tout à coup, feignant d'être blessé, il tomba. Espérance, généreux, releva son épée. Alors la Ramée le saisit par les jambes et le renversa sur le plancher.

Pendant ce temps, d'autres blessés épouvantés ouvrirent la fenêtre et se précipitèrent dans la Seine, non sans avoir reçu en chemin de nouveaux coups.

Pontis furieux avait tout quitté pour voler au secours d'Espérance: il cherchait dans ces deux corps qui s'entrelaçaient et se roulaient une place pour enfoncer son épée; mais comment frapper l'ennemi sans blesser l'ami? Les têtes seules étaient reconnaissables dans cet affreux bourbier de sang et de débris. Pontis saisit le moment où la tête de la Ramée lui apparaissait bien distincte, et il frappa dessus un effroyable coup du| pommeau de sa lourde épée.

Le misérable, étourdi, lâcha prise. Espérance se releva. Tous deux, Pontis et lui, par un mouvement spontané, saisirent l'ennemi sans connaissance et le précipitèrent par la fenêtre. Puis ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en murmurant:

—Pour cette lois, il est bien mort.

A partir de ce moment, le combat se changea en massacre. Les rares blessés qui restaient furent poussés par le même chemin, et Crillon fumant de sueur et de carnage put se reposer avec ses compagnons sur un monceau de cadavres.

—Il est quatre heures, je crois que voici Sa Majesté, dit tranquillement frère Robert. Alors, il ouvrit la porte du corps de garde. On entendit au dehors le chant de la trompette, c'étaient les clairons de l'armée royale qui frappaient à la porte Neuve.

Frère Robert, à coups de hache, fit voler en éclats le madrier qui soutenait les chaînes du pont-levis, et d'un revers de cette même masse, il ébranla la lourde porte qui craqua en tournant sur ses énormes gonds.

Aussitôt, un cavalier ruisselant de pluie, une écharpe blanche sur la cuirasse, la physionomie radieuse, l'oeil étincelant, les bras levés au ciel pour lui rendre grâces, poussa le premier sur le pont-levis, son cheval dont les pieds retentirent.—J'y suis! s'écria-t-il; merci, Dieu qui protèges la France!

—Vive le roi! dit d'une vois émue et solennelle le moine en retenant la porte par laquelle se précipita l'héroïque cavalier palpitant de joie.

—Vive le roi! répétèrent au seuil du corps de garde Crillon et ses hommes brandissant leurs épées rouges.

Henri IV entra ainsi dans sa ville, et ses yeux obscurcis par de douces larmes cherchèrent en vain l'ami qui lui avait ouvert la porte.

Frère Robert avait rabattu son capuchon sur ses yeux et repris lentement par la campagne le chemin de son monastère.

VIII

L'ÉCHÉANCE

Ne voyant pas revenir la Ramée, n'entendant plus de bruit autour d'elle, et croyant à une fausse alerte, la duchesse de Montpensier s'était couchée à trois heures, bien fatiguée de sa nuit. Un général d'armée a tant à faire!

Après avoir congédié ses femmes et ses capitaines, elle dormait comme un simple soldat.

Tout à coup un bruit inaccoutumé retentit dans ses antichambres, des rumeurs confuses la réveillent, sa porte s'ouvre et son intendant effaré annonce:

—Un gentilhomme de la part du roi!

La duchesse se souleva.

—Quelle impudence! dit-elle. De quel roi veut-on parler, et pourquoi ce roi, s'il y en a un, se permet-il de troubler mon sommeil?

Mais déjà le gentilhomme était arrivé au seuil de la chambre.

—Ordre de Sa Majesté, dit-il.

La duchesse furieuse s'écria:

—Je veux voir en face l'audacieux qui vient ici prononcer le mot Majesté, accolé à ce mot: ordre, s'adressant à ma personne.

—Madame, dit en saluant profondément le gentilhomme qui n'était autre que Saint-Luc, l'ancien ami du roi Henri III, c'est moins un ordre qu'une prière que j'ai l'honneur de vous transmettre de la part du roi. A peine aux portes de Paris, Sa Majesté a pensé à vous.

—Il est aux portes! s'écria-t-elle, et on ne me le disait pas…. Je m'en doutais!

En disant ces mots, elle se jetait dans sa ruelle, où ses femmes, tremblantes de ce qui allait arriver, l'habillaient précipitamment.

—Dieu merci, j'arriverai à temps, murmura l'amazone. Mon épée!

—Pourquoi faire, madame? dit doucement Saint-Luc.

—Et d'abord, monsieur, retournez d'où vous venez; dites à celui qui vous envoie que je n'ai à entendre aucunes propositions de sa part. Ajoutez que les Espagnols….

—Pardon, madame, mais, vous vous méprenez.

—Assez, vous dis-je, assez! Où sont mes officiers, mes gardes? Comment a-t-on laissé pénétrer ici un envoyé du Béarnais?

—Ni gardes, ni officiers ne répondront, madame, dit Saint-Luc avec un sourire, vous n'en avez plus besoin. Vous serez admirablement gardée. Quant à moi, je suis entré en même temps que mon maître, qui ne s'appelle plus le Béarnais, mais le roi de France, et je viens de son Louvre.

La duchesse pâlit.

—Le Louvre n'est à personne, que je sache, dit-elle.

—Mais pardonnez-moi, madame, il est bien au roi puisque Sa Majesté l'occupe.

La duchesse bondissant:

—Le roi occupe le Louvre? s'écria-t-elle.

—Parfaitement, madame.

—Depuis quand, mon Dieu;

—Depuis quatre heures du matin.

—Le roi est à Paris!…

—Vous pouvez vous mettre à la fenêtre, vous l'allez voir passer se rendant à Notre-Dame.

—Oh! et je n'étais pas là! murmura-t-elle. Je dormais! Mais les Espagnols?

—Vous auriez bien de la peine à en trouver dans ce moment, tant ils sont bien cachés.

—Le roi à Paris! balbutia la duchesse en cherchant un appui comme si elle allait s'évanouir.

Saint-Luc s'avança poliment.

—Je vous comprends, s'écria-t-elle en se redressant avec une énergie sauvage, vous venez accomplir les ordres du vainqueur. Vous venez me demander mon épée, m'arrêter; mais dites bien à votre maître que je resterai dans les tortures ce que doit être une princesse de mon nom. Allons, monsieur, montrez-moi le chemin. Est-ce au Châtelet, est-ce à la Bastille que nous allons! Je vous suis.

—Mais, madame, votre imagination va trop loin, dit Saint-Luc, et au lieu d'une arrestation, c'est une simple invitation que j'ai l'honneur de vous apporter de la part de Sa Majesté.

—Expliquez-vous, monsieur, répliqua la duchesse un peu calmée par la parole d'un homme de cette qualité.

—Madame, le roi vous convie à faire la collation aujourd'hui en son
Louvre, après l'office du soir.

—Quelle raillerie est-ce donc, monsieur de Saint-Luc?

—C'est tout le contraire d'une raillerie, madame.

—Le roi, comme vous dites, et moi nous sommes ennemis mortels, qui ne pouvons faire aucune collation ensemble.

—Ce n'est pas l'opinion de Sa Majesté à ce qu'il paraît, madame, car vous êtes attendue au Louvre, et sa Majesté aurait, m'a-t-elle dit, grand déplaisir si vous n'y veniez.

En disant ces mots avec une courtoisie parfaite, Saint-Luc, sans paraître remarquer le trouble inexprimable de la duchesse, la salua profondément et s'en retourna, tandis que Mme de Montpensier courait comme folle à la fenêtre, l'arrachait plutôt qu'elle ne l'ouvrait, et, voyant l'émotion générale, les écharpes blanches, entendant les cris de joie, les souhaits de gloire et de paix au roi, tombait en une seconde défaillance dans les bras de ses femmes et de ses laquais, les seuls courtisans qui ne l'eussent pas quittée, parce qu'ils craignaient de perdre leurs gages.

Sur ces entrefaites accourut essouflé, défait, le jeune favori de la duchesse, Châtel, qui traversa les antichambres, et vint tomber éploré aux pieds de son auguste souveraine.

—Mon pauvre Châtel, dit la languissante princesse, c'en est donc fait.

—Hélas! madame.

—Vaincus!…

—Non, trahis!

—Par qui donc?

—Par M. de Brissac.

—L'infâme! Mais on n'a donc pas résisté?

—Le poste de la porte Saint-Honoré s'est rendu; les portes Saint-Denis et
Saint-Martin ont été livrées par les échevins.

—Mais nos amis, le duc de Feria….

—En se réveillant il a trouvé son vestibule gardé par les chevau-légers du
Béarnais.

—Qu'avait-on fait des Espagnols?

—Ils étaient enfermés par les soldats royalistes.

—Mais le peuple! mais la Ligue!

—Le peuple a lâchement abandonné la sainte Ligue; il chante, il rit, il crie vive le roi! Veuillez prêter l'oreille.

En effet, on entendait dans le lointain des acclamations formidables mêlées au bruit du canon.

—Mais on se bât! s'écria la duchesse.

—Non, c'est la Bastille qui se rend, et les canonniers royalistes en déchargent les pièces.

—Le roi! le roi! vive le roi! crièrent un millier de voix enthousiastes dans la rue même, sous les fenêtres de l'hôtel.

—Qu'on me cherche M. la Ramée! dit la duchesse d'un air sombre.

—Ah! madame, répliqua le jeune drapier en baissant les yeux, ce pauvre gentilhomme….

—Eh bien?

—Eh bien, madame, vous l'aviez envoyé à la porte Neuve.

—C'est vrai, pour prévenir M. de Brissac.

—Le poste de la porta Neuve a été massacré; les Espagnols qui le composaient, tués par les bourgeois, ont été jetés à la rivière.

—Mais la Ramée?

—S'il n'est pas revenu, c'est qu'il aura partagé leur sort.

—Ah! murmura la duchesse d'un air égaré, c'en est trop, c'en est trop, il faut mourir!

—Madame!

—Il faut mourir! s'écria-t-elle avec rage. Voyons une épée, un poignard!…

—Madame, chère maîtresse, au nom du ciel….

—Quelqu'un aura-t-il pitié de mes souffrances, vociféra la terrible personne, se trouvera-t-il un ami qui m'épargne la honte de voir le vainqueur? Par grâce, c'est un service à me rendre, la mort!

Elle s'animait par degrés, et tous ses nerfs vibraient comme les cordes d'une harpe détendue.

—Tue-moi! comme s'est fait tuer Brutus, comme s'est tué Caton, tue-moi, et je te bénirai; j'implore cette grâce.

En disant ces mots, elle découvrit une poitrine encore plus blanche que son âme n'était noire.

Le naïf jeune homme, électrisé par cette fureur tragique et familiarisé par la lecture de Tite-Live avec les beaux dévouements de l'antiquité, se crut appelé à jouer le rôle d'un affranchi romain.

Il prit la duchesse au sérieux, et ce vacarme de cris lui montant à la tête, il tira sa petite dague et courut sur Mme de Montpensier pour la poignarder à l'antique.

Mais celle-ci, rappelée à la réalité par la vue du fer, repoussa Châtel avec force et le regardant en face:

—J'étais bien folle! s'écria-t-elle. Crois-tu que ce soit moi qui doive mourir!

L'accent dont ces paroles furent prononcées pénétra qu'au fond de l'âme du jeune homme. Il remit son poignard dans le fourreau.

—Vous avez raison, dit-il, madame; je comprends.

Et leurs yeux achevèrent d'interpréter leur pensée.

Soudain, le peuple se ruant sur la place avec une joie qui tenait du délire, annonça l'arrivée du roi.

On vit paraître Henri, la tête nue, sans défense. Il était entouré de ses amis fidèles, Rosny, Crillon, Saint-Luc, Sancy, tous ses capitaines, tous ses conseillers. La foule venait baiser son cheval et ses habits. Le roi se rendait à Notre-Dame pour remercier Dieu de son succès.

Brissac était nommé maréchal de France.

—Il pleut, disaient les ligueurs, mauvais augure.

—Il pleut, disaient les royalistes, c'est une bénédiction du ciel pour éteindre les mèches des mousquetaires ligueurs, qui auraient pu assassiner le roi.

Cependant un magnifique spectacle attendait les parisiens au sortir de la cathédrale; le roi avait voulu en finir avec les Espagnols.

Ceux-ci, rassemblés tumultueusement au nombre de trois mille, leurs chefs perdant la tête, avaient présenté leurs armes et attendaient la mort.

Isolés entre l'immense population qui les haïssait, la puissante armée du roi qui les tenait à sa merci, la moindre bravade pouvait les perdre. On entendit parmi le peuple ces sourdes rumeurs qui précèdent l'accomplissement des grandes vengeances.

Tout Paris savait déjà que les Espagnols réunis près de la porte Saint-Denis allaient enfin recevoir le châtiment dû à leur longue tyrannie, à leur déloyauté contre le prince qui ne les avait jamais combattus qu'en face.

La foule avide des sanglants spectacles se préparaient à celui-là; l'extermination d'une armée, quelles représailles! Aussi les alentours de la porte Saint-Denis étaient-ils assiégés par cent mille spectateurs, qui n'attendaient qu'un signe pour devenir acteurs dans la tragédie.

Les soldats espagnols, appuyés sur leurs piques et sur leurs mousquets, se courbaient sombres, découragés, honteux, sous le poids de tous ces regards irrités. Quelques-uns avaient leurs femmes, leurs enfants auprès d'eux; les bagages rassemblés à la hâte, les chevaux épuisés complétaient le tableau. Sur chaque visage, on pouvait lire la terreur, le désespoir et la faim.

Le duc de Feria, tombé du haut de son orgueil, n'était plus qu'un rebelle, un voleur surpris, dont la grandeur consistait à subir le premier les volontés du vainqueur. Entouré de ses officiers pâles comme lui, il se taisait et ne songeait plus qu'à bien mourir.

On annonça le roi; déjà un long cordon de gardes et d'archers, occupant toutes les issues, cernait la troupe espagnole et l'enfermait dans un cercle de fer et de feu. Devant le roi venait le maréchal de Brissac, escorté par un gros de cavalerie.

A l'arrivée de ces nouvelles troupes, il se fit dans la foule un mouvement pareil au reflux de la mer. Les vagues tourbillonnant et se poussant l'une l'autre laissèrent à sec les rues et les places; les fenêtres seules et les portes et les remparts de la ville s'emplirent de spectateurs dont la plus grande partie étaient armés.

Les Espagnols ne virent plus autour d'eux que les soldats du roi et les pièces d'artillerie toutes prêtes à faire feu.

Le moment était solennel. Tous les coeurs palpitèrent. Les Espagnols recommandaient leur âme à Dieu.

Alors, Brissac s'approchant, la tête nue, du duc de Feria, avec un visage impassible, chacun se figura qu'il lui venait annoncer l'arrêt fatal; et un silence de plomb comprima jusqu'au battement des coeurs.

—Monsieur le duc, dit le maréchal, le roi m'envoie à vous pour vous dire que ce jour de victoire est un jour de pardon. Vous êtes libre. Sortez de Paris sans crainte, vous et les vôtres, avec vos armes et bagages: les portes vous sont ouvertes, partez quand il vous plaira.

A peine eut-il achevé que, passant de la plus profonde terreur à la joie la plus folle, soldats et officiers, qui se croyaient déjà massacrés ou tout au moins prisonniers de guerre, jetèrent leurs chapeaux en l'air et firent retentir le quartier de leurs transports. On voyait les femmes de ces malheureux, avec leurs enfants, s'agenouiller et adresser à haute voix au ciel des prières ferventes pour le monarque généreux qui les sauvait de la plus cruelle extrémité.

Le duc de Feria, touché profondément, s'inclina pour remercier Brissac. La parole expira sur ses lèvres. Toute la multitude des spectateurs oublia sa haine pour admirer la clémence du vainqueur. Si les Parisiens perdaient un spectacle difficile à remplacer, celui d'une extermination, ils gagnaient la certitude d'être gouvernés par le prince le plus magnanime.

On vit Henri IV se placer à l'une des fenêtres de la porte Saint-Denis, celle qui était précisément au-dessus de la porte et plongeait dans toute la longueur de la rue Saint-Denis. Sur un signe des chefs, les soldats de l'armée étrangère prirent leurs rangs et se mirent en route quatre par quatre, les armes bas, les mèches éteintes, les enseignes ployées et les caisses derrière le dos.

Les Napolitains passèrent les premiers sous la porte puis les Espagnols, et enfin les Wallons et les lansquenets; chacun, jusqu'au dernier valet de l'armée en regardant le roi à sa fenêtre, s'inclinait et saluait profondément le chapeau à la main. Quelques-uns, dans l'espoir de la reconnaissance criaient vive le roi de France, et s'agenouillaient avec force souhaits de prospérité.

Lorsque le duc de Feria défila à son tour, il arrêta son cheval pour faire plus d'honneur au brave prince qui lui donnait la vie, et on l'entendit murmurer un compliment, dans lequel il remerciait Henri IV d'avoir épargné ses pauvres soldats.

Le roi toujours riant et spirituel:

—Voilà qui est bien, monsieur le duc, dit-il, recommandez-moi à Philippe
II, votre maître; mais ne revenez plus.

Paroles qui firent fortune, on le comprend, chez le peuple le plus spirituel de la terre.

Les Espagnols furent reconduits, par Saint-Luc, avec plus grande politesse jusqu'au Bourget; de là on les conduisit à la frontière, et ainsi se termina la prise de Paris.

Quant au roi, qui avait hâte de donner quelque distraction à Henri, le soir même, il reçut au Louvre la visite de Montpensier, avec laquelle il joua aux cartes, il lui gagna son argent pour toute vengeance.

Mais si la distraction n'était pas des plus amusantes, du moins la vengeance était-elle assez complète. La duchesse avait vu deux heures après l'entrée du roi, au lieu du massacre et de la terreur qu'elle espérait, se rouvrir toutes les boutiques, se tapisser et se fleurir toutes les maisons, les bourgeois se mêler et causer joyeusement avec les gens de guerre, le peuple rire et chanter avec les bourgeois, la Ligue se fondre comme neige au soleil, et le dernier espoir de l'ambition des Guise s'évaporer comme fumée au vent. Elle rentra chez elle sérieusement malade, et se mit au lit sans que personne s'occupât d'elle; on parla bien plus de la femme d'un boucher ligueur qui était morte de rage en apprenant l'entrée du roi dans la ville.

Vers dix heures du soir, la Varenne s'approcha du roi, lui dit quelques mots à l'oreille, et aussitôt Sa Majesté, avec un rayonnant sourire, quitta l'assemblée et se retira dans son appartement.

Le lendemain matin vers l'aube, dans une des salles du Louvre, bon nombre de gentilshommes autour d'un grand feu, fêtaient joyeusement les restes d'un grand festin et s'entretenaient avec vivacité non plus du passé, mais de l'avenir de la France ainsi régénérée.

C'étaient d'abord les gardes de service, puis quelques courtisans privilégiés, qui avaient obtenu la faveur de garder le roi dans son palais la première nuit qu'il venait d'y passer, après tant d'années d'exil et de combats. Et ces heureux, à voir le nombre des flacons vides, n'avaient pas dû s'ennuyer pendant que le roi dormait.

Parmi les gardes on remarquait Pontis, parmi les courtisans chacun admirait Espérance, que Crillon avait présenté au roi comme un des vaillants champions de la porte Neuve, et à qui sa faveur, sa bravoure et sa généreuse mine avaient fait tout d'abord quantité d'amis.

Mais un autre personnage attirait aussi l'attention: c'était le seigneur de
Liancourt, plus bossu, mais plus enchanté de lui que jamais.

Pontis, un peu agacé par le vin et fatigué d'avoir été discret toute une nuit, décochait à ce digne seigneur des traits que chacun entendait siffler et que lui ne ne sentait pas, bien qu'ils arrivassent tous en plein but.

Le bossu, portant pour la vingtième fois la santé au roi:

—Vous êtes donc bien réconcilié avec Sa Majesté, s'écria Pontis. Il me semblait vous avoir connus mal ensemble.

—Sans doute; mais c'est fini. Le roi a été clément, j'ai été spirituel; nous avons réussi à nous entendre.

—Contez-nous cela, dit Pontis, malgré tous les signaux d'Espérance.

—Je dois mon retour en grâce au bon conseil du révérend prieur des génovéfains, répliqua M. de Liancourt. C'est lui, par interprète, qui m'apprenant hier l'entrée du roi et la générosité de S. M. pour les Espagnols, m'insinua qu'il était temps de ne plus bouder le roi.

—Vous boudiez! s'écria quelqu'un.

—Monsieur s'était retiré dans ses caves; pardon, dans ses terres, s'écria
Pontis.

—Mais pourquoi boudait-il? demanda un curieux impertinent.

—Affaires de famille, dit Espérance, qui tremblait d'entendre profaner le nom de Gabrielle.

—Eh bien! continua le bossu, j'ai suivi le conseil du révérend, et hier soir, à peine délivré, je suis arrivé au Louvre pour saluer le roi. S. M. m'a reçu avec bonté, a souri, et au lieu de me laisser retourner à Bougival, m'a fait la faveur de me retenir à toute force au palais, parmi vous, où j'ai passé une nuit charmante, une nuit comme assurément le roi n'en a point passé une pareille.

Un malin sourire effleura les lèvres de la Varenne qui causait, dans une embrasure, avec le gros financier Zamet.

—Voilà le roi qui prend ce malheureux par la douceur, dit tout bas Pontis à Espérance; c'est bien plus dangereux.

—Heureusement pour lui, répliqua Espérance avec un rire forcé, que sa femme n'a pas encore, comme le roi, fait son entrée à Paris.

Il achevait à peine qu'un capitaine des gardes appela M. de Pontis pour affaire de service. La conversation se trouva ainsi rompue au grand plaisir d'Espérance qu'elle faisait souffrir.

Pontis sortit, mais au bout de quelques minutes il revint, et appela
Espérance, qui s'empressa de courir à lui.

—Qu'y a-t-il donc? demanda le jeune homme.

—Une grande faveur qui m'est faite, mais une corvée: j'ai, de la part du roi, et dans le plus grand secret, quelqu'un à escorter à la campagne.

—Un prisonnier, sans doute?

—Probablement. Ce sera très-ennuyeux. Veuillez m'aider à faire la corvée.
Au moins serons-nous à cheval ensemble, et nous causerons.

—Volontiers.

—Je vais faire seller ton cheval avec le mien; attends-moi dans cette allée, là-bas, près de la rivière; c'est par-là que le prisonnier va sortir. J'amènerai nos deux montures, ne t'occupe de rien.

—Bien, dit Espérance.

Et il s'achemina vers l'endroit désigné, le coeur pénétré du charme secret qui embellissait toute la nature.

Le jour naissait. La pluie de la veille avait cessé; une brise douce et fraîche ridait le fleuve et agitait avec un mystérieux murmure les arbres, qui se penchaient sur l'eau.

Une litière sortit du palais par une porte dérobée; elle était fermée de grands rideaux à fleurs, des mules blanches la firent rouler moelleusement sur le sable.

—C'est un prisonnier pour lequel on a des égards pensa Espérance quand la litière passa près de lui.

Les rideaux s'agitèrent au vent, et il en sortit une vapeur parfumée qui frappa le cerveau d'Espérance comme un soudain ressouvenir.

—Suivez la route jusqu'à Bougival, dit au cocher une voix de femme qui fit tressaillir le jeune homme.

Au même instant le rideau s'ouvrit, et une tête curieuse regarda dehors.

—Gratienne! s'écria Espérance.

—Monsieur Espérance! murmura la jeune fille qui, dans son ébahissement inconsidéré, retenait les rideaux ouverts.

En face d'elle était assise Gabrielle qui, au nom d'Espérance, avait caché son visage empourpré dans ses mains.

Le jeune homme pâlit et s'appuya sur un arbre, comme si la terre manquait sous ses pieds. Un voile noir s'étendit de ses yeux à tout l'univers. Il n'entendit pas Pontis arriver tout courant avec les deux chevaux.

—A cheval! dit le garde tout joyeux. Vois la belle matinée! Après une veille si belle, nous allons faire une promenade enchantée. Eh bien! tu n'es pas encore en selle?

—Je ne suis pas garde du roi, répliqua Espérance d'une voix morne. Fais tout seul ton service. Adieu!

Et il s'enfuit le coeur navré, tandis que la litière se mettait en marche.

Les rideaux en retombant étouffèrent un soupir douloureux comme un sanglot.

—Quel caprice a donc Espérance? se demanda Pontis, forcé de suivre la litière.

Gabrielle avait tenu sa parole au roi.

IX

A PROPOS D'UNE ÉGRATIGNURE

Dix mois s'étaient écoulés depuis la reddition de Paris, l'année touchait à sa fin. Décembre semait sur les campagnes ses plus noirs brouillards, ses neiges les plus profondes. Depuis longtemps l'hiver n'avait sévi en France avec cette rigueur.

De Montereau à Melun, sur la route blanche au bord de laquelle se tordait ça et là, les bras au ciel, un arbre épargné par la hache, on entendait la nuit hurler les loups. Le jour tout était silencieux, les gens de la campagne avaient trop faim pour chanter, trop froid pour sortir; et la crainte de l'Espagnol n'était pas encore effacée. Des loups et des Espagnols à la fois, c'est trop sur une grande route, et l'oeuf de la poule au pot n'était pas encore pondu.

D'ailleurs, le maître était absent pour les affaires de la maison. Henri refoulait en Picardie M. de Mayenne, lutteur découragé. Quant au roi, tout l'encourageait. Partout Dieu lui faisait sentir sa protection: chacun de ses souhaits s'accomplissait à peine formé. Un fils venait de lui naître de Mme de Liancourt, et cet enfant, né au milieu des victoires, allait être baptisé à Notre-Dame aussitôt que le roi serait de retour.

Cette nouvelle, promptement répandue partout, n'était pas accueillie sans commentaires, et, pour quiconque connaît l'esprit français, il est aisé de comprendre qu'elle préoccupait beaucoup plus les peuples que le froid, la disette et la guerre.

Nous ne saurions dire si tel était le sujet de conversation qu'avaient choisi deux bizarres personnages qui s'acheminaient, en décembre, vers les portes de Melun. Tous deux à cheval, enveloppés, ou pour mieux dire ensevelis dans de vastes manteaux rayés semblables au burnous arabe, ils allaient côte à côte, dans la neige, alternant, non pas des distiques de Théocrite ou de Virgile, mais de belles et bonnes imprécations italiennes, qui, basse-taille et soprano aigu, eussent fait fuir tous les loups de France.

La basse-taille s'exhalait des cavernes d'une large et puissante poitrine. Le cheval était petit, mais le cavalier superbe, rien qu'à en juger par l'oeil noir et la barbe de jais que les plis du manteau ne dérobaient pas toujours au vent glacé.

Le soprano était une petite femme au regard tantôt mélancolique, tantôt brûlant comme un éclair. Elle grelottait sur sa mule, ne songeant qu'à se garantir de la bise, et interpellant avec fureur tantôt son compagnon, tantôt la route glissante, tantôt cet abominable pays de France où il gèle, tantôt ces odieuses portes de Melun qui n'arrivaient pas.

Cependant on y arriva enfin à ces portes.

La route, il faut le dire, était moins déserte à l'approche de la ville. Quelques voyageurs dépassèrent les deux Italiens, d'autres demeurèrent derrière, et tous s'accordaient à trouver singulière la figure de ces étrangers. Eux, trouvaient aussi bizarres ces Français curieux et railleurs, ils se le disaient probablement dans leur jargon, et s'ils ne se le disaient pas, les yeux de la jeune femme et son ironique sourire parlaient assez.

Aux portes, il y avait un poste de soldats et un receveur de gabelle qui examinait chaque passant avec plus d'attention qu'il n'en eût fallu pour l'exercice des droits de péage.

La tournure des nouveaux venus frappa cet homme; il arrêta les deux étrangers qui hâtaient le pas de leurs montures, sans doute pour arriver plus vite au feu et au gîte.

—Holà! dit-il, comme nous sommes pressés! Examinons ces valises.

Et sur son geste plusieurs soldats prirent à la bride le cheval et la mule.

Siamo forestieri! cria la jeune femme en se montrant avec impatience.

—Oh! oh! des Espagnols! dit le percepteur qui prenait pour de l'espagnol ce pur italien.

—Des Espagnols! répétèrent autour de lui les soldats, que l'habitude de la guerre disposait mal en faveur de leurs ennemis ordinaires.

On visita les valises, qui ne renfermaient rien de suspect. Beaucoup de gens s'attroupaient. Les prétendus Espagnols dialoguaient entre eux avec vivacité, sans pouvoir réunir deux mots de français pour les jeter en réponse aux questions du percepteur.

Pendant ce débat, la femme, plus irritable, avait découvert entièrement son visage, qui était, comme nous l'avons dit, régulier, fin et fortement empreint du type méridional.

La malice de ses yeux, la mobilité de sa physionomie, le jeu de ses lèvres, qui laissèrent voir une double rangée de dents magnifiques, ne satisfirent pas le commissaire-percepteur, qui répéta plus opiniâtrement:

—Espagnols! Espagnols! vos papiers!

L'attitude du compagnon de la dame était, pendant toute cette scène, incroyablement calme, imperturbable. Il ne se donnait pas la peine de remuer. Était-ce un effet de la terreur? On a vu souvent les poltrons ou les mauvaises consciences user de l'immobilité comme d'une ressource. Était-ce seulement inintelligence de ce qui se passait? Mais en attendant, il restait roulé dans son manteau, qui lui partageait verticalement en deux le visage, et ne semblait vivre que par un seul oeil, dont la prunelle roulait rapidement de l'un à l'autre des assistants, après qu'elle avait d'abord interrogé l'expression du visage de sa jeune femme.

Tout à coup le percepteur parla bas au chef des soldats, et celui-ci s'écria:

—C'est vrai qu'il cache son oeil.

—Découvrez votre oeil, dit le percepteur à l'Italien, qui ne comprenait pas.

—Il fait semblant de ne pas comprendre, murmurèrent les assistants.

—Votre oeil, votre oeil! répétèrent vingt voix impatientes.

L'Italien étourdi regardait sa compagne et ne bougeait pas. Aussitôt le chef du poste, par un mouvement brusque, déroula les plis du manteau qui cachait la tête de l'inconnu, dont le visage apparut à son tour. Il était beau, assez fier d'expression, malgré certaine trivialité qui n'exclut pas la beauté dans les classes inférieures des races orientales.

—Son oeil est éraillé, cria le percepteur, c'est lui.

—C'est lui! répétèrent plusieurs des assistants qui paraissaient être dans le secret.

—C'est lui! c'est lui! crièrent cent voix qui ne savait pas même de quoi il s'agissait.

En effet, l'Italien avait l'oeil droit sillonné sous la paupière par une excoriation un peu enflammée qui s'étendait jusqu'à la tempe.

Les soldats sautèrent sur cet homme qu'ils mirent bien vite à bas de son petit cheval, et sur la foi des soldats, bon nombre de spectateurs commencèrent à rudoyer et à gourmer le malheureux dont ils ne savaient ni le nom ni le crime.

Ce que voyant, la jeune femme sa compagne se mit à pousser des cris lamentables, perçants, entrecoupés d'interjections italiennes que la foule s'obstinait à vouloir dire espagnoles à cause des désinences.

—Ne le battez pas, disaient les soldats, nous allons le faire rôtir.

—Non pas, non pas, disait le percepteur, il faut qu'il avoue ses complices.

—Ah! scélérat d'Espagnol! criait l'un.

—Ah! misérable assassin! hurlait l'autre.

Oime! o povero Concini! gémissait la petite femme en disputant bravement à coups d'ongles son infortuné compagnon à tous ces furieux.

Mais elle n'était pas la plus forte, et peu à peu le torrent l'entraînait elle-même vers la petite échoppe du percepteur, qui promettait de se changer pour tous les deux en chambre de torture.

Cependant, un grand jeune homme blond, monté sur un beau cheval turc et suivi d'un valet aussi bien monté que lui, était arrivé à la porte de Melun, et dominait toute cette mêlée dont les anneaux, en se heurtant, venaient battre le poitrail de sa monture.

Lorsqu'il vit cette scène dont le prélude présageait un si triste dénouement, lorsqu'il entendit les cris de détresse de la jeune femme, il fit faire deux pas à son cheval, et frappant sur l'épaule d'un soldat qui tirait par un bras la malheureuse cramponnée aux habits de son compagnon:

—Eh! l'ami, dit-il, vous allez écarteler cette pauvre créature, voyez son petit bras à côté de votre rude poignet.

—Bah! mon gentilhomme, répondit le soldat avec un certain respect pour la majestueuse apparence de l'étranger, il n'y a pas grand mal, c'est une Espagnole!

Pieta! pieta! signor, cria celle-ci en se raidissant à la vue d'un intercesseur qu'elle devinait.

—D'abord ce n'est pas une Espagnole, c'est une Italienne, répliqua le jeune homme, qui mit pied à terre rapidement et secoua le soldat avec tant de vigueur qu'il lui fit lâcher prise.

—Une Italienne! dit la foule surprise en se groupant du côté le plus nouveau de l'intérêt.

Le soldat, d'autant plus respectueux qu'il avait reconnu des muscles de maître, se rapprocha en disant:

—Voudriez-vous défendre les assassins de notre bon roi?

—Oh! oh! ceci est différent, répliqua le jeune homme.

Mais la petite femme avait compris qu'il lui arrivait un interprète, et se mit à parler vivement en italien à l'étranger qui lui répondit dans la même langue.

La joie de la pauvre accusée fut si expressive, elle battit des mains avec une ivresse si triomphante que la foule en fut touchée et se dit:

—Voici un gentilhomme qui les connaît.

Quant à l'Italien, au premier son des syllabes italiennes, il avait tendu les bras vers l'étranger en criant:

—Qu'ai-je fait? que me veut-on?

Percepteur et soldats furent bien forcés de s'arrêter devant l'incident. Notre jeune homme fut entouré, regardé; ses beaux yeux resplendissaient de franchise, de courage, d'intelligence. Il avait du premier abord conquis toute l'assemblée.

—Monsieur, lui dit le percepteur, est-ce que vous comprenez le baragouin de ces Espagnols?

—Ce sont des Italiens, monsieur, répliqua le jeune homme, et ils parlent le plus pur toscan. Qu'ont-ils fait pour qu'on les malmène si durement?

—Regardez son oeil droit, dit le percepteur.

—Il est un peu écorché, c'est vrai.

—Eh bien! monsieur, c'est le signalement qu'on nous a transmis d'un homme qui doit passer par ici pour aller assassiner le roi à Paris.

—Je ne croyais pas Sa Majesté dans la capitale.

—Le bon roi y est attendu pour le baptême de son fils.

—De quel fils? demanda l'étranger.

—César, monsieur, fils de la belle Gabrielle et du roi.

L'étranger pâlit.

—Fort bien, murmura-t-il, en étreignant avec effort sa poitrine gonflée. Ah! cet homme doit aller assassiner le roi… c'est donc toujours à recommencer?

—Tous les huit jours, monsieur, la vie de notre père est menacée; aujourd'hui c'est le tour du coquin que voici.

—Il vous l'a dit?

—Il n'en a eu garde; d'abord il feint de ne pas nous comprendre, et nous sommes de force à le deviner, Dieu merci! Mais pardon, monsieur, ajouta le percepteur avec défiance, vous défendez trop ces coquins, seriez-vous ligueur ou Espagnol, car vous leur avez parlé leur langue? Avez-vous des papiers?

—Certes oui, monsieur, répliqua froidement le jeune homme, et je ne ferai aucune difficulté de vous les montrer.

—D'où venez-vous?

—Je viens de Venise où j'ai été me promener, monsieur.

—Où allez-vous?

—A Paris, où M. de Crillon m'appelle.

—M. de Crillon! exclama le percepteur avec un saisissement de respect.

—M. de Crillon, répétèrent les soldats en tressaillant à ce nom si cher.

—Voici sa lettre; faites-moi le plaisir de la lire, continua le jeune homme en tendant un papier déplié au péager.

Celui-ci courbant la tête, lut avec de profondes révérences et rendit la lettre au jeune homme, devant qui presque tout le monde se découvrit en murmurant:

—Un ami du brave Crillon!

Cependant les deux Italiens avaient pu respirer, se rajuster. La jeune femme, saisissant le bras de son protecteur, lui parlait avec volubilité.

—Madame, dit le jeune homme en italien, on vous accuse, vous et votre compagnon, de vous rendre à Paris dans de mauvais desseins.

Les deux Italiens pâlirent.

—Lesquels? balbutia la jeune femme.

—On prétend que vous voulez assassiner le roi.

—Nous! s'écria l'Italienne avec explosion. Nous, assassiner le… ah! bien au contraire.

—Qui êtes-vous? Tachez de ne pas hésiter, car tout ce peuple vous observe. Tâchez de ne pas mentir, car moi-même je ne vous pardonnerais pas un mensonge en présence d'une si terrible accusation.

—Je m'appelle Leonora Galigaï, dit-elle, et mon mari que voici s'appelle
Concino Concini.

—Que faites-vous?

Elle hésita.

—Mon mari est fils d'un notaire de Florence.

—Mais vous?

—Moi… je suis sa femme.

—Et que venez-vous faire en France?

—Mais, ce que fera Concino.

—C'est répondre avec esprit, mais ce n'est pas répondre loyalement. Vous me cachez quelque chose, et tant pis pour vous; car j'aime le roi, et pour détourner de lui un malheur, je vous abandonnerai à la colère de cette foule dont vous vous tirerez comme vous pourrez.

Cette menace parut faire grand effet sur les deux Italiens.

—Réfléchissez, continua le jeune homme, qui se rapprocha du percepteur et du chef des soldats en leur disant:

—Ces gens ne me paraissent pas être des malfaiteurs, mais je les croirais volontiers des aventuriers qui se cachent. Je viens de les intimider, ils se consultent et nous allons savoir la vérité.

—Pourquoi a-t-il l'oeil éraillé? demanda l'opiniâtre percepteur.

—C'est vrai, je n'y songeais plus, interrompit le jeune homme qui se tourna vers les Italiens.

—Pourquoi cet oeil écorché? dit-il.

—Signor, dit vivement la petite femme, je suis jalouse. Concino est coquet, il a fait des oeillades hier à une certaine grande dame qui passait en litière, et je lui ai un peu arraché les yeux; mesurez, si vous voulez, l'écartement de mes ongles.

—C'est vraisemblable, répondit le jeune homme en considérant la main de l'Italienne, véritable petite griffe d'oiseau, armée de beaux ongles roses et recourbés comme des serres. Il reste à me dire ce que vous venez faire en France; je vous ai donné le temps nécessaire pour faire une réponse qui concilie vos intérêts avec la vérité. Prenez garde, il y a dans la cabane du percepteur un bon feu, et des fers sont si vite chauffés.

Per che fare! s'écrièrent les deux Italiens avec angoisses.

—Mais pour vous appliquer à la question, dit le jeune homme. Tout le monde ici est curieux, et je n'aurai pas plus tôt tourné les talons que l'on saura vous faire parler.

—C'est un galant homme, dit l'Italien bas à sa compagne. Montrons-lui la recommandation.

—Essayons de différer encore, répliqua plus bas l'Italienne.

Mais le jeune homme voyait les assistants se fatiguer de tant d'hésitation, et grommeler entre eux. Lui-même se lassait.

—Adieu, dit-il, tirez-vous d'affaire.

Et il se tourna pour prendre la bride de son cheval que les soldats caressaient. L'Italienne bondit pour le retenir, et d'une voix troublée:

—Demandez, dit-elle, qu'on vous laisse entrer avec moi dans un endroit où nous soyons seuls.

—Que de mystères, signora!

—Vous comprendrez pourquoi, répliqua-t-elle.

Le jeune homme dit deux mots au percepteur, qui ouvrit sa porte. L'Italienne entra, vive comme un écureuil. Concino resta dehors impassible au milieu des gardes; le jeune homme avait suivi Leonora dans l'échoppe.

—Tournez-vous un peu, dit-elle en souriant.

Il obéit, mais pas assez vite pour ne pas voir, qu'elle fouillait sous ses robes. Il distingua un caleçon de laine rouge, des jambes un peu fines mais gracieuses, et tout cela apparut et disparut avec la rapidité de l'éclair. L'Italienne se montra, un papier à la main.

—Tenez, dit-elle, voici une lettre de recommandation qu'on m'a donnée à Florence; elle n'est pas fermée. Lisez, et après avoir reconnu qui nous sommes, promettez-moi, foi de gentilhomme, d'oublier ce que vous aurez lu, noms et choses.

—Adressée au seigneur Zamet, dit-il.

—Vous le connaissez?

—Je l'ai vu au Louvre.

—Ah! vous allez au Louvre! s'écria vivement l'Italienne.

—Comme tout le monde y va, pour apercevoir le roi, rit le jeune homme qui s'était oublié. Il lut donc ces mots:

«Je recommande à Zamet ma Leonora et Concino, qui vont pour quelques affaires à Paris. Il faut se fier à eux; ce sont mes serviteurs dévoués.»

«MARIE.»

—Quelle Marie? dit le jeune homme.

—Regardez ces armes si connues.

—Les tourteaux des Médicis.

L'Italienne posa un doigt sur ses lèvres.

—Ainsi, vous êtes au service de Marie de Médicis, nièce du grand-duc régnant de Toscane?

Leonora composant lentement sa réponse:

—Je suis sa soeur de lait, dit-elle, la fille de sa nourrice. J'ai épousé Concino; nous sommes pauvres et nous cherchons fortune. La princesse, qui n'est pas riche elle-même, nous adresse au seigneur Zamet qui roule sur l'or, parce que, nous a-t-elle dit, on fait promptement fortune en France quand on a de bons yeux pour voir et de beaux yeux pour être vue.

—C'est bien, dit le jeune homme rêveur; et il regarda longuement la petite femme qui déjà lui avait arraché la lettre et la cachait de nouveau sous son caleçon et ses jupes.

—Sommes-nous encore des assassins? demanda en riant l'Italienne.

—Non signora.

—Eh bien, veuillez le dire à ces brutes. Mais rappelez-vous votre parole.
Ni noms! ni choses! Vous seul savez, vous seul saurez.

Le jeune homme sortit de l'échoppe.

—Messieurs, dit-il, au percepteur et au chef de poste, qu'il prit à part, ces Italiens sont des marchands chargés de valeurs qu'ils n'osent laisser voir au peuple de crainte des larrons. Je sais leurs noms: Leonora et Concino. Écrivez-les, je vous prie, sur votre registre, ajouté du mien qui leur servira de garant. Je m'appelle, moi, Espérance. Je vous laisserai, si vous le désirez, la lettre de M. Crillon comme caution.

—Je vous remercie, monsieur, dit le percepteur; mais l'oeil….

Espérance raconta le combat conjugal de la veille, et tout le monde daigna rire.

Les deux Italiens, réconciliés avec le peuple de Melun, reçurent même du percepteur le salut gracieux, que l'octroi de tout temps et de tout pays, n'a jamais refusé au voyageur riche.

L'Italien enfourcha son petit cheval, l'Italienne se fit placer sur sa mule par Espérance, dans les bras duquel elle s'était jetée avec toute la familiarité d'une ancienne connaissance. Et le fait est que si quelque chose peut faire marcher promptement l'intimité, c'est la vue d'un caleçon rouge et d'une jolie jambe en des circonstances délicates.

Cet événement avait fait oublier à l'Italienne la fatigue et le froid. On déjeuna dans une belle auberge, et deux bouteilles de vin de France chauffé et sucré achevèrent de dissiper le nuage sinistre suspendu un moment sur la tête des deux voyageurs. Heureux de trouver un interprète, ceux-ci questionnèrent Espérance, qui devenait moins communicatif à mesure que les interrogations se multipliaient.

La petite femme, affolée de ce beau gentilhomme dont elle exaltait les mérites, eût fini par donner de la jalousie à Concino, et, s'il eût été vindicatif, se fût attiré les représailles de plusieurs égratignures. Le nom d'Espérance, qu'elle appelait seigneur Speranza, lui caressait, disait-elle, les lèvres; mais elle eût parlé plus vrai en disant qu'il lui caressait le coeur.

Concino, sans partager le délire de cet enthousiasme, ne tarissait pas sur le service qu'Espérance lui avait rendu.

—J'allais être déchiré, disait-il, mis en lambeaux par cette populace; je sentais déjà leurs ongles et leurs dents… Ce doit être affreux de mourir ainsi! Grâces soient rendues à l'ange que Dieu m'a envoyé.

Et il lui baisait les mains à la mode italienne, tandis que, sous la table, Léonora, non moins reconnaissante, enfermait ses deux petits pieds entre ceux du sauveur Speranza. Il est vrai qu'il fait très-froid en France.

Le sauveur, plus ému qu'il n'eût voulu l'être, se levait pour en finir avec la reconnaissance. Il manifestait le désir d'arriver a Paris avant la fin du jour, et aussitôt Léonora, guérie de ses fatigues, résolut de partir avec lui.

On commanda les chevaux, qui s'étaient reposés, on s'enveloppa de doubles couvertures, et la caravane augmentée, reprit le grand chemin.

Chaque fois que la jambe ou l'épaule purent se rencontrer, Leonora, toujours par gratitude, n'en perdait pas l'occasion. Ses yeux ne quittèrent pas un moment ceux de son nouveau compagnon. Concino rêvait philosophiquement ou admirait le paysage.

L'Italienne demanda mille détails à Espérance sur les coutumes françaises.
Il y répondit avec la galante politesse d'un gentilhomme bien élevé.

Elle passa très-habilement de l'esthétique à la politique, et il se refroidit.

Elle parla du roi. Il ne tarit pas en éloges. Elle questionna sur la vieille femme de Henri IV, la délaissée Marguerite-Margot.

Espérance raconta ce qu'il savait.

Elle en vint à la nouvelle passion du roi pour Mme de Liancourt, et, plus attentive que jamais, amena l'entretien sur le degré d'attachement que le roi pouvait avoir pris pour cette favorite. Espérance ne répondit que des monosyllabes. Leonora voulut savoir si ce feu durerait.

—Je n'en sais rien, dit le jeune homme, j'arrive de Venise.

—Elle est donc bien belle, demanda l'Italienne, qu'on la nomme la belle
Gabrielle?

—Je ne la connais pas, répliqua Espérance, qui rompit ainsi l'entretien.

Après mille et mille circonlocutions des plus adroites, Leonora ne tira
rien d'Espérance sur ce chapitre qui paraissait lui tenir le plus au coeur.
En revanche le jeune homme redevenait aimable et causeur quand la rusée
Italienne lui prodiguait les caresses de son regard et de son langage.

Et comme Concino, enfin réveillé, surveillait d'un peu plus près, en désespoir de cause, on s'entretint des écus du seigneur Zamet.

C'est ainsi qu'on atteignit vers sept heures du soir, par une nuit éblouissante d'étoiles la barrière de Paris.

Espérance voulut conduire les voyageurs jusqu'au logis de Zamet, rue de
Lesdiguières, derrière l'Arsenal.

—Cela vous dérangera peut-être de votre chemin? dit Concino inquiet des frôlements perpétuels du genou de Leonora, qui rencontrait si souvent le genou d'Espérance.

—Nullement, je vais à l'Arsenal, répliqua le Français, c'est le même quartier.

Il leur indiqua la porte du riche financier, et les adieux s'échangèrent, empressés d'une part, polis de l'autre, tandis que Concino levait le lourd marteau.

A rivedere, murmura Leonora en posant un doigt sur ses lèvres.