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La belle Gabrielle — Tome 2 cover

La belle Gabrielle — Tome 2

Chapter 12: X
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About This Book

The narrative centers on a royal public abjuration that draws villagers and nobles into a festive journey; amid the crowd, a provincial aristocratic household prepares an elaborate departure. Tensions between political allegiance and private desire surface during intimate exchanges between a young woman and a brooding admirer, while the household's decorum and social vanity are closely observed. Scenes shift between the spectacle of communal celebration and the quiet rivalries and affectations of those who attend, showing how a single public event refracts loyalties, ambitions, and personal passions.

X

COMMENT ESPÉRANCE EUT PIGNON SUR RUE

Espérance, en arrivant à l'Arsenal, apprit que M. de Crillon n'était pas encore de retour d'une inspection qu'il avait dû passer de troupes nouvelles. Mais des ordres étaient donnés pour qu'on préparât une chambre à la personne qui se réclamerait de lui.

Le jeune homme vit par là que Crillon ne l'avait pas oublié. Il entra dans la vieille chambre gothique où brûlait un feu d'arbres sciés par la moitié. Son valet bassina les draps, servit le souper auquel il fit fête lui-même après que le maître, harassé de fatigue, se fut mis au lit avec cent chances de bien dormir.

Espérance ne se demanda pas pourquoi Crillon logeait à l'Arsenal. Le lendemain, il était à peine réveillé et s'habillait quand le chevalier entra dans sa chambre les bras ouverts, avec tous les signes d'une joie affectueuse.

—Eh bien, coureur, enfant perdu, ingrat, vous voilà donc, s'écria le héros en embrassant Espérance pour la deuxième fois. C'est donc une rage qui vous tient de fuir ceux qui vous aiment? Comment! vous annoncez un petit voyage de quinze jours, vous nous quittez au milieu des fêtes de l'entrée à Paris, et vous restez dix mois absent? Tenez, mon ami, c'est vouloir nous persuader que vous manquez de coeur et de mémoire, car enfin on vous traitait bien ici.

Espérance, attendri par ces témoignages d'affection et ces reproches trop vrais, essaya d'abord de répondre en faux-fuyants. Il cherchait à maîtriser ou tout au moins à dissimuler son émotion réelle.

—Monsieur, répliqua-t-il, vous savez ce que c'est que le voyage: on se promet de faire cent pas, on en fait mille. La route a des attraits mystérieux, les arbres semblent vous tendre les bras et vous appeler, de sorte que de l'un à l'autre on va très-loin sans s'en apercevoir.

—Je ne vous connaissais pas ce goût pour la pérégrination, vous aimiez vos aises.

—Je les aime, monsieur, mais partout où je les trouve.

—Les avez-vous donc si bien trouvées? Il me semble que votre visage est pâli; vous avez maigri même.

—La chaleur.

—Il gèle à fendre les pierres.

—En France, mais non d'où je viens.

—D'où venez-vous donc? de Chine?

—Comment M. le chevalier, dit Espérance surpris, vous ignorez d'où je viens?

—Puisque je vous le dis.

—Mais, vous m'avez écrit où j'étais.

—J'ai écrit, assurément, mais sans savoir où j'écrirais. Vous avez donc reçu ma lettre?

—Voilà qui est bizarre, s'écria Espérance; vous m'écrivez sans savoir à quel endroit, votre lettre me parvient et vous ne me l'avez pas envoyée.

—Ces choses-là n'arrivent qu'à vous, mon cher Espérance, dit Crillon gaiement. Mais pour ne pas vous intriguer trop longtemps, apprenez comment tout cela s'est fait. Vous aviez pris congé brusquement de Pontis et de moi, sous prétexte d'un voyage. Quinze jours après vous m'écrivez que vous irez plus loin que vous n'aviez projeté. Pendant quatre mois, plus de nouvelles de vous, c'était affreux, car enfin on vous porte intérêt.

—Excusez-moi, j'avais écrit à Pontis.

—Attendez. Pontis courait le monde avec l'armée du roi. Pontis n'était plus à Paris; on se battait ici aujourd'hui, là demain. Votre lettre a d'abord attendu Pontis à Paris, chez moi, pendant deux mois, ce qui fait six. Puis, par un hasard fort heureux, on me l'a envoyée à Avignon, dans ma famille, où j'étais. J'allais la renvoyer à Pontis, qui était en Artois, quand j'ai reconnu l'écriture et décacheté le billet. Malheureux que vous êtes, vous ne donniez seulement pas votre adresse.

—Voilà pourquoi je m'étonne si fort, dit Espérance en souriant, que vous m'ayez répondu, et que votre lettre me soit parvenue. Mais vous êtes si bon et vous avez le bras si long…

—Pas du tout, ne me faites pas meilleur que je ne suis. J'étais courroucé, je n'eusse pas répondu, lorsqu'au moment où je me dépitais le plus, en octobre dernier, je reçus la lettre que voici.

Crillon alla ouvrir un coffre placé sur son buffet chargé d'armes.

«Monsieur le chevalier, il importe de faire revenir M. Espérance de l'endroit ou il est. Il y court de grands dangers. Veuillez le rappeler par une lettre que je me charge de lui faire parvenir. Vous seul avez autorité sur lui: fixez-lui un rendez-vous à Paris vers le mois de décembre. La présente n'a d'autre but que l'intérêt du jeune M. Espérance. Il faut à tout prix le garder près de vous. Je ferai prendre la lettre demain à votre logis.»

—De qui est-ce signé? s'écria Espérance.

—Ce n'est pas signé. L'écriture est belle, mais un peu tremblée comme celle d'un vieillard.

—Et vous m'avez écrit de revenir….

—Sur-le-champ; j'y voyais aussi votre intérêt. Mais où étiez-vous donc pour courir de si grands dangers?

—J'étais à Venise, dit Espérance.

Crillon bondit sur sa chaise.

—A Venise, murmura-t-il, tandis que son sang généreux affluait à ses joues. Mon Dieu, mon ami, qu'alliez-vous faire à Venise?

—Mais, pour voyager, Venise est un but qui en vaut bien un autre.

—Espérance, vous ne me traitez pas en ami, dit Crillon, dont le coeur battait avec violence, vous êtes plein de réticences et de réserves. Parti sans explication, absent, perdu, vous revenez défait, triste, allongé, vous le plus gai, le plus rosé et le plus franchement jeune des jeunes gens que je connais. Je vous interroge, vous balbutiez, j'insiste, vous mentez, oui. Eh bien, soit, ne me dites rien. Parlons d'autre chose. L'amitié de Crillon. Bah!… Qu'est-ce que Crillon? Un vieux soudard qui n'a plus souvenir de sa jeunesse.

—Oh! monsieur, monsieur, s'écria Espérance, quelle cruauté! Vous m'arrachez les secrets du coeur.

—C'est donc bien douloureux?

—Hélas! je serais tenté de le croire. Car moi qui n'ai jamais connu l'ennui, j'ai tellement souffert de m'ennuyer…

—La cause de cet ennui soudain? Venise? C'est une ville monotone, en effet.

—Oh! non, je ne me suis pas ennuyé à Venise, dit lentement Espérance. J'ai vécu heureux, adorablement heureux.

—Le fait est qu'à tout prendre, dit Crillon d'une voix émue, c'est un joyeux séjour pour les jeunes gens.

—J'y ai bien pleuré, continua Espérance avec un charmant sourire.

—Ah! mais vous m'embrouillez horriblement, mon jeune ami, dit le chevalier fort embarrassé de sa contenance, vous étiez heureux et vous pleuriez toujours, comment arrangez-vous cela?

—Monsieur, dit le jeune homme, je n'avais jamais pleuré de ma vie. C'est un plaisir très-grand. Cela m'a pris tout de suite.

—A propos de quoi?

—Oh!… de beaucoup de choses.

—Mlle d'Entragues, la coquine.

—Non, non, s'écria vivement Espérance.

—Je dis cela, parce qu'on l'a vue courir après vous chez les génovéfains, elle voulait vous rattraper, la traîtresse, et moi, qui connais vos faiblesses, je me suis dit: Il en tient toujours, et par un bon effort il cherche à s'en débarrasser, voilà pourquoi il voyage.

—Il y a bien un peu de cela, dit Espérance charmé de voir Crillon interpréter ainsi les choses.

—Mais, ce n'est point une raison pour pleurnicher, harnibieu! il y a assez d'eau à Venise.

—Aussi n'ai-je pas pleuré Mlle d'Entragues, monsieur le chevalier.

—Quoi alors?…

—Eh bien! monsieur, en considérant mon sort, en me voyant isolé sur la terre, privé d'amour, froissé dans mes premières illusions, j'ai conçu un ennui mortel. C'est que j'ai déjà été bien éprouvé, voyez-vous. Mon coeur et mon corps ont reçu de rudes coups. Avec quoi me consoler? dans quel sein me réfugier? Dieu ne peut pas s'occuper de moi; j'ai trop de jeunesse, de santé, de bien-être. On n'a pas le droit de fatiguer Dieu de ses plaintes, lorsqu'on a vingt ans et des muscles pareils aux miens. Il y a bien vous qui m'aimez, mais je serais un bélître d'aller semer mes misérables petites épines dans votre glorieuse carrière, Pontis m'aime aussi, mais c'est un écervelé.—Savez-vous à quoi j'ai pensé?

—Ma foi, je ne me l'imagine pas, dit Crillon.

—J'ai pensé à ma mère.

Nouveau soubresaut du chevalier, qui rendit un regard effaré en échange du regard calme et plein d'innocence que le jeune homme attachait sur lui.

—Votre mère… articula sourdement le digne guerrier. Mais quelle singulière idée, puisqu'elle n'est plus de ce monde.

—C'est pour cela, précisément, que j'ai songé à elle.

—Pour qu'une pareille idée vous vint, il vous a fallu un motif nouveau?

—J'ai relu de nouveau sa lettre d'adieu. Ah! monsieur, un homme heureux a pu ne pas comprendre tout ce qu'il y avait dans cette lettre; mais un coeur brisé l'a compris tout de suite. Voilà pourquoi j'ai été à Venise.

—Je ne saisis pas davantage, poursuivit Crillon. Vous avez donc quelque renseignement qui rattache à Venise le souvenir de votre mère? Il me semblait vous avoir ouï dire que vous ne saviez rien, et cette lettre dont vous me parlez et que vous m'avez fait lire, ne dit pas un mot à ce sujet.

—La mienne, non, répliqua Espérance; mais souvenez-vous que je vous en ai porté une aussi à vous, une de la même écriture.

—C'est vrai; eh bien?

—Celle-là, vous la teniez ouverte à la main, le premier jour que j'eus l'honneur de vous entretenir à votre camp.

—Peut-être; qu'en concluez-vous?

—Mes yeux, en s'y portant par hasard,—oh! sans indiscrétion, je vous jure, ont lu ces mots: de Venise, au lit de la mort.

Crillon tressaillit.

—Et ces mots-là, monsieur le chevalier, je ne les ai jamais oubliés depuis, car ils avaient été tracés par la même main qui m'avait écrit à moi,—la main de ma mère! et ce lit de mort était celui de ma mère…

Crillon garda le silence.

—De sorte que l'envie de pleurer m'ayant pris, ajouta Espérance, j'ai été m'enfermer à Venise, et j'ai cherché avec les yeux du corps, avec ceux de l'âme, l'endroit où s'était exhalé le dernier soupir de ma mère infortunée. Nul ne me connaissait. Je ne voulais interroger personne. Il y avait un mystère sacré pour moi autour de cette tombe. Mais j'ai continué à chercher. Les palais, les églises, les couvents, tout ce qui est silencieux et sombre, tout ce qui est pompeux et bruyant, la basilique peuplée et le cloître désert, la ruine où pend le lierre, le jardin où vient le jasmin et la rose, j'ai tout exploré, tout questionné dans mes épanchements douloureux. Je me suis fait une loi de fouler dalle par dalle toute la place Saint-Marc, toute la Piazzetta, tout le quai des Esclavons jusqu'aux Cantieri, persuadé qu'il n'est pas une âme à Venise qui n'ait promené là son corps, persuadé, par conséquent, que ma mère avait posé le pied là où je marchais. Combien de fois j'ai, le dernier, quand tous les bruits s'éteignent, promené ma gondole par les détours de la lagune, et regardé le ciel, et regardé les palais qui se mirent dans l'eau, et regardé le lion d'airain, ce ridicule mélancolique que ma mère avait regardé aussi. Que de fois, traversant par une belle lune les méandres fleuris des îles voisines, ne me suis-je pas dit que c'était une belle place pour une tombe mystérieuse, que ces oasis de joncs odorants, de grenadiers, d'aloès et de tamarins aux senteurs de miel, et là dans ces solitudes, partout où j'ai vu brûler la lampe tremblotante d'une obscure Madone, partout où j'ai vu monter les cyprès dans l'herbe derrière les contreforts d'une église en ruine, je me suis dit: Cette lumière est peut-être entretenue aux frais de ma mère. Peut-être elle dort sous ces grands arbres noirs! Et je pleurais. Et j'aimais ma mère! c'est si bon d'aimer quelqu'un!

Crillon s'était levé, tournait le dos à Espérance et marchait par la chambre en bousculant du pied, du coude et de l'épaule chaque meuble qui se rencontrait sur son capricieux chemin.

—Vous riez de moi, n'est-ce pas? dit Espérance.

Crillon, sans montrer son visage, sans répondre, haussa deux ou trois fois les épaules, et après s'être enseveli dans la cheminée:

—Il fume beaucoup, dit-il, dans cette chambre; j'en suis aveuglé en vérité.

Et il ouvrit rudement les deux battants de la fenêtre. Apparemment c'était la fumée qui avait rougi les paupières du bon chevalier.

L'air emporta bientôt tout cela, fumée ou souvenir.

—Je suppose que vous avez assez pleuré comme cela, dit Crillon, puisque vous voilà revenu.

—Je reviens parce que vous m'appelez.

—Mais, moi, je vous appelais pour obéir à l'injonction de l'épître anonyme; vous ne me parlez pas des dangers que vous avez courus?

—Moi, s'écria Espérance, je n'en ai couru aucun, et je fusse resté certainement là-bas, sans deux causes qui m'en ont fait partir.

—Ma lettre, n'est-ce pas, et puis?

—Et puis une raison… des plus prosaïques.

—Laquelle?

—Je n'avais plus d'argent.

Crillon se mit à rire.

—Vous avez été volé peut-être?

—Non pas. J'ai cessé de recevoir mes revenus.

—Quoi! cette magnifique régularité dont vous vous émerveilliez chaque mois….

—Évanouie. Voilà trois mois que je n'ai rien reçu. Voulez-vous que je vous dise mon sentiment?

—Un second Spaletta?

—Mieux que cela. Ma fortune était une chimère; le vieillard aux cheveux blancs sera mort, on aura servi mes rentes à quelque autre.

—Allons donc.

—Ruiné en amour, ruiné en finance, je suis ruiné partout, monsieur le chevalier.

—Voilà qui est bon, dit Crillon en lui frappant affectueusement sur l'épaule, n'ayant plus d'argent vous serez moins volage; vous resterez près de moi. Mais que dis-je, vous aurez toujours de l'argent, Espérance, puisque j'en ai toujours.

—Monsieur….

—Ah! je n'y vais pas par vingt mille écus comme le vieillard aux blancs cheveux; mais j'aurai sur lui l'avantage de tenir plus que je n'aurai promis. Ainsi donc, réconfortez-vous un peu; frappez-moi dans la main, et puisez dans ma bourse.

En disant ces mots, le brave Crillon ouvrait son coffre. Espérance l'arrêta.

—Pardon, dit-il, n'allez pas vous fâcher contre moi.

—Pourquoi me fâcherais-je? répliqua le chevalier en remuant ses pistoles.

—Parce que je n'accepterai pas vos offres généreuses, dit froidement
Espérance.

Crillon lâcha la poignée d'écus, et se tournant vers le jeune homme avec un froncement de sourcils significatif:

—Holà! dit-il, vous allez trop loin. Me prenez-vous pour un croquant, mon maître?

—Voyez-vous que vous vous fâchez?

—Harnibieu! si je me fâche. Vous me faites cet affront de me refuser?

—Veuillez me comprendre. Je ne suis ni un grossier lui un sot. Assurément j'accepterai votre première poignée de pistoles.

—Eh bien! c'est tout ce qu'on vous demande.

-Mais je ne prendrai pas la seconde. Vivre dans la paresse aux dépens de celui qui paye de son sang chaque pièce d'or… jamais.

—C'est un bon sentiment, mais que prétendez-vous faire? Ah! j'ai une idée.
Entrez aux gardes. Avant six mois, je vous garantis une enseigne.

—Je n'aime pas la guerre, vous savez, et la discipline me fait peur.

—Je parlerai à Rosny; nous vous aurons un emploi à la cour.

—Merci. Rien de la cour.

—Vous avez tort. Elle est galante. Le roi a pris une jeune maîtresse qui mène fort bien les violons.

Espérance rougit.

—On va banqueter, danser, baptiser perpétuellement à la cour, poursuivit
Crillon.

—C'est si gai que cela? dit funèbrement Espérance.

—C'est trop gai. Cela ne durera pas.

—Pourquoi? si le roi aime tant sa nouvelle maîtresse.

—Lui n'est pas tout le monde.

—Se fait-on un bonheur qui appartienne à tout le monde?

—Quand on est roi, oui.

—Alors la nouvelle maîtresse déplaît à certaines personnes?

—A beaucoup?

—On la disait douce et… charitable.

—Eh, mon Dieu! elle l'est.

—Alors, pourquoi ne l'aime-t-on pas?

—Mon cher ami, ce n'est pas une maîtresse qu'il faut au roi, c'est une femme.

—Mais le roi en a déjà une.

—Oui, mais il lui en faut une autre; et surtout ce qu'il lui faut, c'est un enfant, dix, vingt enfants.

—Il a un fils, ce me semble, murmura Espérance.

—Un bâtard!… la belle avance!

—Allons, dit le jeune homme, ce pauvre roi était heureux à sa guise, et voilà qu'on verse déjà du fiel dans son nectar.

—Bah! des bonheurs comme celui-là, il en aura tant qu'il voudra. Après la belle Gabrielle, une autre.

—Il se séparerait de… cette femme.

—On l'en séparera.

—Mais la pauvre abandonnée?

—Se remariera, pardieu! et bien dotée!

—Mais elle est déjà mariée, monsieur le chevalier.

—Ah bien oui, le roi a fait rompre tout de suite le mariage et elle est libre.

—Sous quel prétexte?

Crillon se mit à rire.

—Ce pauvre monsieur de Liancourt, dit-il, a été déclaré par le tribunal incapable de perpétuer sa noble race.

—Mais il a eu, dit-on, de son premier mariage onze enfants.

—Raison de plus, a dit le juge, pour qu'il n'en puisse plus avoir.

Espérance, malgré son serrement de coeur, ne put résister à cette bouffonnerie.

—C'est pourtant la vérité, dit Crillon, et on en a tant ri par ici que je m'étonne d'en pouvoir rire encore. J'espère que je vous apprends des nouvelles capables de vous remettre en belle humeur.

—Certes, monsieur, balbutia le jeune homme en serrant ses ongles dans ses mains. Mais malgré toute cette hilarité, je vois un roi malheureux et une femme bien à plaindre.

—Oh! le roi n'est pas de nature à se chagriner longtemps, et si l'on en croit les caquets de la cour, il prend déjà des mesures.

—Pour renvoyer Mme de Liancourt?

—Ne l'appelez plus comme cela. Elle est marquise de Monceaux depuis la naissance du petit César, un admirable enfant, après tout. Eh bien! je ne dis pas que le roi veuille la renvoyer, il l'aime passionnément, mais il se distrait un peu ça et là. Pourtant, la marquise est bien belle. Ah! qu'elle est belle! Jamais elle n'a été plus belle.

—Monsieur le chevalier, interrompit vivement Espérance, si nous parlions un peu de ce cher Pontis, m'a-t-il oublié?

—Lui, oh! non pas. Mais depuis que vous n'êtes plus là, le drôle a repris ses allures. Il a beaucoup fait la guerre, c'est une excuse. Car avec le roi la guerre est maigre et nourrit peu le soldat. Il n'y a pas d'eau à boire.

—Pourvu qu'il y ait un peu de vin, dit Espérance.

—Oh! Pontis en trouve toujours. Il en a su trouver en Artois! Il est impayable pour flairer les dames-jeannes. En vérité, ce serait charitable de votre part d'entrer aux gardes, vous feriez de Pontis un sujet parfait. Il vous aime, il vous craint. Entrez aux gardes.

—N'insistez pas, monsieur, je vous prie, dit Espérance avec douceur; mon parti est pris sans retour. Tout ce que vous venez de me dire m'a étonné le cerveau. Je n'aime pas la cour, je n'aime plus le monde; je n'ai qu'un seul désir….

—D'aller pleurer encore?

—Oh! non, c'est fini cela, dit Espérance avec enjouement. Je veux aller chasser dans des pays très-éloignés, des pays entièrement neufs. J'attends que Pontis revienne. Est-ce bientôt?

—Mais avec le roi, ce matin, vers dix heures au plus tard; pour le baptême.

—Très-bien. J'embrasserai donc l'ami Pontis, et aussitôt je reprends ma route.

—Harnibieu! nous verrons cela, s'écria le chevalier. Que vous refusiez mon argent, passe, que vous refusiez une place aux gardes, un poste à la cour, passe encore; mais que vous retourniez en exil, je vous le défends!

—Monsieur le chevalier!

—Je vous le défends, dit Crillon en écrasant de sa botte un tison qui jaillit en myriades d'étincelles, je suis quelque chose, harnibieu! et votre mère vous a laissé à moi.

—Enfin, monsieur, si je suis malheureux!

—Vous serez malheureux à mes côtés tout à votre aise. Vous n'étiez pas un Jérémie quand j'ai fait votre connaissance, et vous voilà maintenant prêt à fondre en larmes comme une nymphe des métamorphoses… Non mais, je vous raffermirai la fibre.

—Faites attention que j'ai souffert.

—Vous avez reçu un coup de couteau, je n'en disconviens pas; j'en ai reçu plus de soixante, sans compter les balles et la menue grenaille; vous avez perdu trois litres de sang, j'en ai perdu un baril, et je ris, cordieu! et je fais les cornes à l'ennui, cordieu! et je danserai au baptême du petit César, harnibieu! nous y danserons ensemble.

Espérance pâlit à faire pitié.

Heureusement, son laquais, après avoir gratté à la porte de la chambre, passa timidement sa tête et son bras armé d'une lettre.

—De quelle part cela? s'écria le chevalier.

—De quelqu'un qui s'est informé si monsieur Espérance était arrivé céans, dit le laquais.

Espérance prit le billet, d'où tomba une petite clé dès qu'il fut ouvert.

—Est-ce déjà votre invitation au bal? demanda Crillon, voyant la stupéfaction se répandre sur les traits du jeune homme.

—Ma foi, monsieur, c'est encore plus extraordinaire, dit Espérance.

—Avec vous, c'est toujours du nouveau, mon cher ami. Mais ce nouveau est-il bon, du moins?

—Jugez-en, monsieur.

Crillon lut à haute voix:

«Monseigneur…

—Il n'y qu'une personne qui m'appelle ainsi, se hâta de dire Espérance, c'est le vieillard dont nous parlions tout à l'heure.

—L'homme aux vingt mille écus de rente; voyons son style:

«Monseigneur, puisque vous voilà dans Paris, qui est le meilleur séjour pour un homme comme vous, je pense que vous allez habiter bientôt la maison que vous venez d'acheter rue de la Cerisaie….

—Vous avez acheté une maison? dit Crillon saisi d'étonnement.

—Il paraît, répondit modestement Espérance. Mais continuez.

»…rue de la Cerisaie, sur vos économies des trois derniers mois. J'espère que vous la jugerez digne de vous, et que vous daignerez approuver les dispositions que j'ai cru devoir y prendre.

»Monseigneur trouvera dans un coffre, sur la cheminée de sa chambre, les titres de sa propriété et ses autres clés qu'y a déposées son fidèle serviteur,

»GUGLIELMO.»

La lecture finie, Crillon laissa échapper le papier. Espérance et lui se regardaient béants.

—Ceci est très-fort, dit enfin Crillon. Est-ce que vous y croyez?

—Ma foi, oui, pourquoi pas? répliqua Espérance en tournant dans ses doigts la petite clé ciselée.

—Au fait, pourquoi pas? C'est égal, la rue de la Cerisaie n'est pas loin d'ici, c'est derrière la rue de Lesdiguières, où Zamet a son hôtel, vous savez, Zamet, le financier italien.

—Je sais, dit Espérance; est-ce que vous auriez envie….

—D'aller voir votre maison; j'en dessèche d'impatience.

—Eh bien, allons-y, monsieur le chevalier.

—Mon chapeau et mon épée, cria le héros d'une voix de stentor; et en route, harnibieu!

XI

JOIE ET FESTINS

La rue de la Cerisaie, dont le nom indique assez l'origine, aboutissait d'une part à la rue du Petit-Musc, de l'autre à une fausse porte de l'arsenal, et, parallèle à la rue Saint-Antoine, se trouvait couper à angle droit la petite rue de Lesdiguières, dans laquelle Zamet, le riche financier, s'était bâti un hôtel d'une magnificence alors célèbre.

Ce quartier, presque perdu aujourd'hui, gardait, en 1594, des restes de splendeur et de vie. Ce n'était pas encore le beau temps de la place Royale, bâtie seulement dix ans après, mais on s'y souvenait du palais des Tournelles, si longtemps habité par Catherine de Médicis, et bon nombre de riches hôtels de la noblesse peuplaient encore les rues Saint-Paul, Saint-Antoine et les environs de la Bastille.

Il était donc parfaitement raisonnable qu'un seigneur opulent choisît ce quartier pour s'y construire une demeure. Les jardins par là étaient nombreux, vastes et plantés de vieux arbres. Air pur, silence et solitude à deux pas du mouvement de la ville, voies assainies, larges pour le temps, étaient de brillants avantages à une époque où les rues s'effondraient souvent sous les pieds du passant, où le coin du mur se changeait plusieurs fois par nuit en coupe-gorge, où bien souvent le piéton était forcé de monter sur la borne pour éviter d'être écrasé par une mule.

Espérance, en pénétrant avec Crillon dans la rue de la Cerisaie, n'y aperçut que deux maisons assez modestes dans le bout qui touchait au Petit-Musc. Ces habitations, déjà vieilles, furent dédaignées par les deux visiteurs.

Mais bientôt, à l'extrémité d'un mur construit en belles pierres et surmonté d'arbres couverts d'une neige brillante, ils virent au fond d'une vaste cour s'élever un palais de style florentin, dont les fines sculptures et les merveilleuses fenêtres à petits vitraux de cristal faisaient l'admiration de quelques passants arrêtés devant ce nouveau chef-d'oeuvre.

L'édifice était relié à la rue par deux ailes formant pavillons avec des balcons de pierre niellée et des balustres de fer forgé dont l'industrieux travail figurait des corbeilles de fruits et de fleurs.

Une porte de chêne massif sculpté dans son épaisseur, et dont chaque panneau à facettes comme celles d'un diamant, était armé d'un clou d'acier poli, porte à l'épreuve du boulet, défendait et ornait l'entrée sous sa niche de pierre à colonnes torses. C'était d'un aspect rassurant et séduisant à la fois.

Crillon et Espérance s'arrêtèrent comme les curieux, et cherchant des yeux aux environs, ne virent plus d'autres maisons dans la rue.

—Si la lettre du vieillard aux vingt mille écus n'est pas une plaisanterie, dit Crillon, ceci est votre château.

Et il se disposait à frapper. Espérance l'arrêta.

—Monsieur, dit-il, voilà le doute qui me prend, cette maison dont parle mon gouverneur, mon homme d'affaires, a été achetée, dit-il, avec les économies de trois mois, soit six mille écus; est-ce que vous pensez qu'on puisse se procurer une habitation pareille pour une pareille somme?

—La porte seule et son cadre ont dû coûter cela, répliqua Crillon. Mais qu'importe, entrons toujours.

—Permettez, dit Espérance, que nous questionnions les honnêtes gens qui contemplent l'édifice.

—Vous avez raison. Holà! monsieur mon ami, à qui appartient cette maison, je vous prie?

—On ne sait pas, monsieur, répondit le bourgeois, cependant nous sommes du quartier.

—Cela va bien, dit tout bas Espérance à Crillon, qui lui poussa le coude.

—Comment ne sait-on pas? continua le chevalier; un pareil monument honore tout un quartier. Il ne s'est point bâti tout seul, que diable!

—Oh! non, dit un autre bourgeois d'un air fin; mais quand bien même on saurait, si l'on ne peut dire ce qu'on sait, n'est-ce pas équivalent?

-Bah! si vous savez, dites toujours, mon cher monsieur, interrompit
Crillon; je suis bon homme, incapable de vous faire tort.

—Vous en avez l'air, monsieur; et d'ailleurs une supposition peut s'émettre sans crime de lèse-majesté.

—Pardieu!

—Où veut-il en venir avec sa majesté lésée? grommela Espérance.

—Eh bien, messieurs, poursuivit le digne bourgeois, qui brûlait de semer sa petite nouvelle, on dit, on prétend, je n'affirme rien, mais on assure que cette maison…

—Vous me faites frire à petit feu, mon brave homme.

—Que cette maison est bâtie pat le roi.

—Aïe! fit Crillon en regardant Espérance.

—Mais le roi a son Louvre, hasarda celui-ci.

—Pas pour y loger ses maîtresses, monsieur, dit le bourgeois, tandis qu'ici, à deux pas de chez M. Zamet, son ami, son compère, son….

—Oui, interrompit Crillon, son compère Zamet.

—Cela va mal, dit-il bas à Espérance.

—Vous comprenez, monsieur, continua le narrateur enchanté d'avoir ébranlé la conviction de son auditoire, le roi entre par la rue de Lesdiguières chez M. Zamet, c'est tout naturel. On croit qu'il va chez M. Zamet, n'est-ce pas, en tout bien tout honneur?

—Eh bien, après….

—Eh bien, il va chez la dame de la rue de la Cerisaie; l'honneur est sauf.

—Mais Mme la marquise de Monceaux loge rue du Doyenné, près du Louvre, s'écria Crillon, quand elle ne loge pas au Louvre même. Vous voyez bien que pour aller chez elle, le roi n'a pas besoin de bâtir rue de la Cerisaie.

—Aussi ne parlé-je pas de la belle Gabrielle, riposta le bourgeois en clignant l'oeil avec malice. Le roi est un vert galant; le roi s'amuse, le cher sire; le roi est capable de se bâtir dix maisons pareilles et de les occuper toutes.

—Si l'on frottait les oreilles à cet imbécile, dit Crillon à Espérance, que cette conversation mettait au supplice.

Mais pendant le colloque, qui avait amené devant la maison comme un rassemblement inusité dans ce tranquille quartier, un homme de haute taille, une sorte de gardien bien vêtu et bien armé, avait ouvert le guichet de la porte et regardait.

A la vue d'Espérance, il poussa un cri de surprise, et sortant précipitamment, vint saluer le jeune homme avec toutes les marques d'un empressement plein de respect.

—Que faites-vous? demanda Espérance?

—J'ouvre à monseigneur, répondit cet homme.

—Pourquoi? balbutia Crillon.

—Pour que monseigneur n'attende pas devant la porte au lieu d'entrer chez lui.

A ce nom, monseigneur, à ce mot _chez lui, les gens groupés se dispersèrent effarés de surprise et de peur, redoutant d'avoir avancé tant de suppositions compromettantes en présence du seigneur propriétaire de la maison.

Crillon et Espérance suivirent le gardien qui, après les avoir introduits, ferma sur eux la porte. Ils se regardaient l'un l'autre, hésitant toujours.

—Ah çà, dit Espérance au gardien, qui suis-je?

—Monseigneur Espérance, notre maître.

—Fort bien; mais, comment me connaissez-vous, je ne vous connais pas.

—Je reconnais monseigneur, parce qu'il ressemble, comme on nous l'a dit, à son portrait.

—Quel portrait?

—Le portrait de monseigneur qui est dans la chambre de monseigneur.

Espérance faisait claquer nerveusement ses doigts l'un contre l'autre, signe précurseur de ses colères.

—Vous êtes bien sûr, dit-il, que vous ne raillez pas?

Le visage du gardien passa du sourire à l'effroi.

—Moi, railler! pourquoi donc?… parce que je prétends reconnaître monseigneur? mais monseigneur va voir si toute sa maison ne le reconnaîtra pas comme moi.

En disant ces mots, il agita une cloche qui fit de tous les points du palais accourir sous le vestibule immense une nuée de serviteurs du plus beau choix et de la plus riche livrée.

Le gardien leur montrant Espérance:

—Monseigneur! s'écrièrent-ils d'une seule voix en saluant et se découvrant.

—Allons, dit Crillon, il n'y a plus à en douter.

—Qu'on me montre ce portrait, demanda Espérance.

Après une montée de vingt marches taillées dans le marbre et couvertes d'un tapis de Perse, il se trouva dans une admirable chambre d'honneur, où son portrait fidèle, irréprochable, vivant, apparaissait au-dessus de la cheminée, dans un cadre à feuillages dorés.

—Je comprends, dit-il, que tous ces gens me connaissent.

—Et moi aussi, ajouta Crillon en extase devant le chef-d'oeuvre.

—Mais ce que je ne devine pas, dit Espérance, c'est qu'on m'ait peint à mon insu. Où, quand, comment le peintre m'a-t-il saisi?

Crillon s'approchant pour examiner la signature:

«François Porbus, lut-il. Venise, 1594.»

—Ah! s'écria Espérance, m'y voici! Un jour, adossé à l'un des piliers de la nef, paresseusement assis sur un banc, j'étais resté plusieurs heures dans Saint-Marc à rêver, à prier. Un peintre, entouré de spectateurs respectueux, dessinait en face de moi. Je crus qu'il peignait le baptistère et j'entendis prononcer par des Vénitiens le nom illustre de Porbus.

—Il faisait votre portrait, dit Crillon. Mais tandis que les valets se sont retirés discrètement à la porte, n'oubliez pas ce que dit la lettre.

—Quoi donc?

—Nous sommes dans votre chambre. Les titres de la propriété doivent se trouver sur la cheminée, dans un coffre, avec vos clés.

Espérance s'approcha en souriant. La petite clé du billet ouvrait le coffre.

Là, Crillon et son ami recueillirent une liasse de parchemins en règle, qui établissaient authentiquement la possession du terrain et des bâtiments.

Sous les parchemins était un trousseau de clés portant chacune son étiquette. Le mot coffre-fort sauta d'abord aux yeux d'Espérance.

—Ce doit être ce bahut en bois de rose, cerclé de fer, dit Crillon.

—Justement, répondit Espérance qui venait d'y appliquer la clé.

Le coffre contenait des sacs couverts de cette inscription: Dix mille écus.

—Harnibieu! s'écria le chevalier dans un transport d'admiration, si le roi en avait autant!

Espérance ne disait pas un mot. Tout cela le suffoquait. Il sortit de la chambre et parcourut avec le chevalier les galeries, la bibliothèque, les salles, les cabinets où tout respirait la splendeur et le haut goût d'un luxe de prince.

Un valet de chambre guidait les deux amis dans leur exploration. Après la maison et ses détails, après la revue des cristaux et de l'argenterie, on passa aux écuries où huit chevaux croquaient le foin et l'avoine sans honorer d'un regard leur maître futur dont sans doute on ne leur avait pas montré le portrait. Sous une remise voisine se prélassait un carrosse doré tapissé de velours. Ce dernier trait de magnificence arracha un cri au chevalier.

—Un carrosse! et le roi n'en a pas! dit-il. Le chevalier d'Aumale avait le seul qui fût dans tout Paris.

Harnais, équipages, chiens au chenil, armes aux crocs et vins à la cave, rien ne manquait; le dîner cuisait sur les immenses fourneaux de la cuisine.

—Passons aux jardins, dit Crillon.

L'hiver n'en avait confisqué qu'une partie. Des lauriers, des pins, des lierres, des buissons de rhododendrons avaient secoué le givre et poli leur feuillage vigoureux comme pour récréer par un aspect printanier les regards du maître. Une longue serre fermée en plaques de verre, coûteuse prodigalité à cette époque, enfermait une allée de citronniers et d'orangers odorants. Le soleil riait sur tout cela; il versait à la cime des grands marronniers des feux qui changeaient les glaçons en opales ou les fondaient en diamants lumineux. Des merles s'échappaient, avec leur cri guttural, des massifs dont ils secouaient la neige; le sable, fraîchement versé sur les allées, offrait partout une moelleuse promenade. Ce jardin, immense d'ailleurs, promettait un paradis au printemps.

Les deux amis étaient arrivés à l'extrémité. Ils virent que la clôture était une haute muraille dont un pan tout entier s'était écroulé sous la morsure de la gelée et le poids des lierres séculaires qui s'y étaient accrochés. Il y avait là une brèche que des ouvriers s'apprêtaient à réparer.

Espérance ayant témoigné son étonnement.

—Monseigneur, dit le jardinier, ce mur menaçait ruine depuis longtemps, mais on le respectait à cause des beaux lierres. Il s'est écroulé il y a deux jours seulement. Pour le réparer, il eût fallu entrer chez M. Zamet, qui habite de l'autre côté, Or, M. Zamet est absent, et ses gens, un peu jaloux de la maison de monseigneur, n'ont pas permis l'entrée à nos ouvriers. Mais on attend, disent-ils, M. Zamet, qui revient ce matin avec le roi, et sans doute il permettra.

—Je me charge d'obtenir sa permission, dit Crillon, et la brèche sera fermée demain. Dans tous les cas, une communication avec Zamet n'est pas bien dangereuse. Il craint les voleurs autant que nous.

—Oh! monsieur! répliqua le jardinier, on le dit bien riche, mais il ne peut pas l'être autant que monseigneur.

—Bon, murmura Espérance en revenant vers la maison, voilà que je vais détrôner l'homme aux dix-sept cent mille écus.

—Mon cher ami, lui dit Crillon, peut-être y a-t-il plus d'écus chez Zamet. Mais ici, cela sent la jeunesse, l'amour et l'art. La maison de Zamet est un coffre-fort, soit; la vôtre est un écrin. Quand vous voudrez séduire une femme, faites-lui voir cette maison-là; jamais on n'aura vu ce que vous réunissez ici… Ah! interrompit-il j'ai vu, moi, autrefois, une certaine chambre…

—Plus belle que celles-ci? demanda naïvement Espérance.

Crillon répondit par un coup d'oeil et un silencieux sourire.

Ils passaient à ce moment devant l'aile du rez-de-chaussée, longue et haute galerie dont toutes les fenêtres et les volets étaient soigneusement fermés. Espérance y attacha machinalement sa vue rassasiée de tant de merveilles.

Un valet parut et offrit au jeune homme une clé nouvelle sur un bassin d'argent doré.

—Qu'est-ce encore? dit Espérance.

—Monseigneur voudra certainement visiter son cabinet de méditation, répliqua le serviteur en indiquant une porte de citronnier incrustée d'ébène.

—Nous n'avons pas vu de ce côté, dit Crillon.

Espérance mit la clé dans la serrure.

Le serviteur salua et disparut.

A peine la porte était-elle ouverte, qu'un délicieux parfum d'aloès envahit jusqu'au vestibule où s'étaient arrêtés les deux amis. Espérance souleva une portière, et ne put retenir un cri de surprise.

Il voyait une vaste salle à boiseries et à colonnettes de cèdre, meublée de fauteuils en frêne sculpté d'un travail bizarre et prodigieux; un lustre de cristal de Murano, à fleurs de verre rose, bleu, jaune et blanc, où brûlaient des cires de pareilles couleurs, des tapisseries inestimables, des tableaux de Bellini, de Giorgion et de Palma le Vieux, des tables d'ébène incrustées d'ivoire, un dressoir garni d'aiguières et de plats d'or ciselé. Toute cette féerie illuminée avait ravi Espérance, qui rayonnait de joie et d'admiration. Mais lorsqu'il voulut faire partager ces sentiments à Crillon, il le vit pâle et tremblant tomber sur un fauteuil, les yeux dilatés, fixes, la sueur au front, comme s'il s'attendait à voir la muraille s'ouvrir en face de lui pour donner passage à une ombre.

—Qu'avez-vous, chevalier? s'écria-t-il; est-ce donc cette admirable Diane au bain, signée Giorgion? est-ce cette Madone de Jean Bellini, ou cette Suzanne de Palma qui vous écrasent?

Crillon respirait à peine et ne répondait pas.

—Vous avez vu, disiez-vous, une belle chambre. Valait-elle ceci?

Crillon se leva, promena un regard enivré sur tout ce qu'il voyait. Un soupir pareil à un sanglot s'échappa de sa poitrine en la déchirant.

—Dans celle que j'ai vue, murmura-t-il, était un trésor qui n'est pas ici et qui ne se retrouvera pas sur la terre! Sortons, sortons d'ici!

En disant ces mots d'une voix entrecoupée, il s'acheminait à grands pas vers la porte. Soudain, se retournant dans un brusque élan du coeur, il saisit Espérance entre ses bras et l'étreignit avec une tendresse passionnée.

—Adieu, dit-il, l'heure a passé. Le roi doit être de retour. Il m'attend.
Adieu.

—Vous reviendrez, j'espère?

—Oh! oui, je reviendrai, balbutia Crillon, qui s'enfuit dans un trouble inexprimable, car il n'avait pu sans frissonner et trembler comme un enfant retrouver vivant dans les meubles de cette chambre son poétique souvenir de Venise.

Espérance, demeuré seul, s'étendit sur les coussins, cacha son front dans ses mains et se demanda si tout cela n'était pas un rêve. Le feu pétillait dans l'âtre, les bougies se consumaient dans leurs girandoles, et quelques heures délicieuses, heures de mémoire et d'oubli tout à la fois, étaient tombées goutte à goutte sur son coeur blessé. Il repassait ainsi sa vie avec la douleur de n'y trouver que dégoût et ténèbres, lorsqu'une voix joyeuse, perçante, accompagnée d'un bruit d'éperons, retentit dans le vestibule. Cette voix appelait Espérance; elle sonnait, comme une fanfare, la déroute de la mélancolie et de l'ennui.

—Ah! s'écria Espérance, c'est Pontis!

Et il s'élança hors du cabinet pour embrasser son ami qui, en l'apercevant, fit voler son chapeau à vingt pieds en l'air.

A peine Espérance était-il rendu à la lumière du jour, aux étreintes jeunes et chaleureuses de son turbulent compagnon, qu'il crut renaître; les yeux pétillants du garde venaient de rallumer la cendre de son coeur.

—Sambioux! tu es donc prince, dit Pontis, embrassons-nous encore.

—D'où viens-tu?

—De partout.

—Comment de partout?

—Oui, j'ai vu les chambres, les corridors, les écuries, le jardin, la cave.

—Quoi tu as déjà….

—M. de Crillon m'a expédié tout de suite après la cérémonie; j'arrive ici, on me répond que tu es dans tes méditations, je ne promène en t'attendant. Je vois, je vois… ô mon ami! le Louvre est bien peu de chose près de ton château.

—Dis près de notre château, car tu en auras ta part,

—Vrai!

—Tu as été un bon ami pour moi, je te serai un ami meilleur.

—J'aurai des chevaux?

—Certes.

—Une de ces chambres?

—Choisis.

—Quelques-uns de ces écus?

—Puise.

Pontis se jeta au cou d'Espérance.

—Tu es un vrai seigneur, dit-il, et Dieu a bien placé ses grâces. On mangera ici, n'est-ce pas?

—Mettons-nous à table, si tu veux.

—Monseigneur est servi, dit le maître d'hôtel à Espérance.

—Marchons, Pontis.

—Tout de suite, et tu me raconteras ce beau voyage où tu as fait fortune.
C'est par héritage, n'est-ce pas!

—Oui, par héritage.

—Je m'en doutais. Sambioux! que la belle Entragues se mordra les lèvres d'avoir perdu un si riche parti.

—A propos, qu'est-elle devenue?

—Elle tend ses gluaux pour prendre une belle proie.

—Peine inutile, n'est-ce pas?

—Eh! eh!… le gros gibier a l'aile téméraire. Si tu avais vu les yeux qu'elle faisait aujourd'hui au roi pendant le baptême c'était scandaleux!

—Tu as vu le baptême?

—J'étais de garde devant les fonts. L'enfant est gros comme un mouton. À propos, tu auras des dragées.

—Es-tu fou?

—Est-ce que l'accouchée n'est pas notre amie? est-ce que la marquise de
Monceaux peut nous faire oublier notre charmante Gabrielle des Génovéfains?

—Tais-toi, tais-toi.

—Fais le dédaigneux tant que tu voudras, mais moi je veux mes dragées, et je les aurai, dussé-je m'adresser à M. de Liancourt. Il en a bien gagné sa part, lui qui a tant manqué d'être le père de l'enfant.

Espérance se mit à rire. Pontis, tout en riant, dévorait un excellent dîner.

—Égaye-moi, dit Espérance, car j'ai le coeur malade.

—Allons donc! avec tous ces trésors, avec ce vin-là?

—Je ne bois pas. Et tant de trésors ne servent de rien à un homme seul.

—Nous sommes deux, et si tu veux que nous soyons trois, tu n'as qu'à parler. Mon cher, j'ai vu aujourd'hui toute la cour. Il y a des femmes superbes! des femmes, vois-tu, à vous faire rêver tout éveillé. Toutes ces femmes-là, tu peux les épouser si tu veux.

—Toutes?

—Tu choisirais au besoin. Oh! quelle gaieté! quel festin perpétuel! quelles promenades! Mon ami, tu as des chevaux étonnants.

—Vraiment?

—Les femmes adorent les chevaux; montre vite tes chevaux aux femmes. Avec une figure comme la tienne, je ne voudrais pas en laisser respirer librement une seule, je voudrais en voir des bataillons s'égorger tous les jours à ma porte. De temps en temps tu inviterais des hommes en l'honneur du vin, on illuminerait la maison, il y aurait bals, mascarades. Ah! dieux! si j'étais à ta place, Espérance, ma maison serait si divertissante, que, dès demain, la belle Gabrielle quitterait pour moi le roi de France.

Espérance se leva tout pâle.

—Malheureux, dit-il d'une voix sombre, tais-toi, tu es ivre.

Pontis stupéfait laissa tomber sa main et son verre.

—Oui, répéta Espérance, vous avez beaucoup trop bu, Pontis. C'est votre défaut, et quand la tête est prise on parle à tort et à travers. Il ne convient pas qu'un garde du roi parle irrévérencieusement de son maître et des personnes qui lui sont chères. J'ai ici des valets qui peuvent vous entendre.

—C'est vrai, balbutia Pontis naïvement, mais je t'assure que je ne suis pas ivre.

—N'en aie donc pas les apparences.

—La preuve que je suis de sang-froid, c'est que je vais achever cette bouteille.

—Non, je t'en prie; M. de Crillon me disait ce matin encore de te surveiller, de t'empêcher de boire.

—Eh, sambioux!…

—Écoute. J'ai besoin de toi: sois raisonnable. Tu sais que nous avons un secret à garder; tu sais que ce secret a failli me coûter la vie et a causé la mort d'un homme.

—Ah! dit Pontis à Espérance, tu veux parler de la Ramée. Il est mort, le beau malheur!

—Enfin, c'était une âme dont nous rendrons compte à Dieu.

—Il n'avait pas d'âme.

—Sois sérieux. Il reste ce billet, tu sais, le billet d'Henriette, la seule arme que j'aie gardée contre cette ennemie mortelle. Voilà dix mois que j'en suis embarrassé de ce billet. Je n'ai pas voulu t'en charger tant que tu tenais la campagne, tu pouvais être tué, on l'eût trouvé sur ton corps. Mais aujourd'hui tu vas le reprendre à ton tour, car aussitôt qu'Henriette me saura revenu, son premier soin sera de me faire voler sa lettre.

—Donne, dit Pontis, je ne suis pas de ceux qu'on vole.

—Tu vois, je l'ai fait enfermer dans cette petite boîte plate comme un reliquaire; c'est commode à porter, à cacher; et la lettre y est restée fraîche comme si elle eût été écrite hier.

—Joli bijou qui parera au besoin les coups d'épée que Mlle d'Entragues nous fera donner. Je les attends, et la boîte sera en sûreté sur ma poitrine, je te le jure. Maintenant, pour achever de te prouver ma raison, je te rappellerai que je suis de garde ce soir, et, tandis que tu resteras bien chaudement en face de ce brasier joyeux, fais-moi reconduire au poste.

—Volontiers.

—Oh! mais en cérémonie! dans le carrosse! Sambioux! je veux aller en carrosse au Louvre. Étrennons le carrosse, mon prince. Et des flambeaux, s'il vous plaît!

—Va pour l'étrenne, dit Espérance rendu à toute sa belle humeur par cette fougue communicative. Va pour les flambeaux.

—Vous entendez! cria Pontis à un valet. Et demain, monseigneur, nous établirons un programme de fêtes qui fera danser hors de terre tous les pavés de Paris.

—Va pour les fêtes et la danse des pavés.

Un quart d'heure après, maître Pontis roulait en carrosse vers le Louvre, au milieu d'un grand concours de populaire, qui, à l'aspect de cette nouveauté, poussait des acclamations comme sur le passage d'un empereur.

Espérance, pour se dégourdir, endossa une pelisse fourrée et se mit à arpenter ses belles allées, au clair de lune.

À ce moment, une litière remonta la rue de la Cerisaie jusqu'au passage de l'Arsenal, et s'alla mystérieusement ensevelir dans l'ombre, à vingt pas de la maison d'Espérance.

XII

LE RENDEZ-VOUS

Dans cette litière bien fermée à cause du froid, il n'y avait que deux femmes dont l'une, enveloppée de fourrures, s'appuyait dans les bras de l'autre. Elles se préparaient à reconnaître la localité déserte où on les avait conduites, lorsqu'un homme de haute taille, svelte, à la démarche hardie, accourut rapidement du bout de la rue et vint, sans hésitation, entr'ouvrir les rideaux de la litière. Il y mit si peu de politesse et de ménagement que les deux femmes ne purent retenir un faible cri.

—Qui êtes-vous? que voulez-vous? demanda l'une d'un ton de voix mal assurée.

—Je suis, madame la marquise, celui qui vous a donné l'avis à la suite duquel vous êtes venue ici, et si je me permets de vous aborder ainsi c'est pour achever mon oeuvre. Assurément ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire n'était pas complet et a pu vous paraître obscur.

—En effet, répliqua celle des deux femmes que l'inconnu avait appelée marquise, j'ai mal compris….

—Et cependant vous êtes venue.

—Votre lettre me disait de me rendre rue de la Cerisaie pour une importante affaire concernant le roi….

—Le roi qui trompe la marquise de Monceaux, oui, madame.

—Et vous vous engagiez à le prouver.

—C'est aisé: puisque vous avez bien voulu venir, vous verrez de vos propres yeux.

Il y eut dans la litière un soupir, accompagné d'un geste désespéré.

—Expliquez-vous, murmura une voix émue; mais d'abord quel est votre but?

—Oh! madame, je pourrais vous dire que c'est votre intérêt personnel. Mais je ne mens pas: c'est dans mon intérêt à moi que j'agis, et comme je vous sers en même temps, j'ai pensé que vous me viendriez en aide.

—Où tend votre intérêt, monsieur? n'est-ce pas à quelque machination contre la personne sacrée de Sa Majesté? Je vous avertis qu'en me déterminant à venir ici, j'ai prévenu main-forte, et je n'aurais qu'à appeler….

—Inutile, madame! je n'entreprendrai pas contre la vie du roi, dit amèrement l'inconnu; je ne m'occupe que d'une chose, je ne tends qu'à un but: empêcher une certaine dame, que j'aime, de succomber à la tentation de remplacer Mme la marquise de Monceaux.

—Le roi y pense donc?

—Vous allez vous en convaincre, madame, Le roi a soupé chez la marquise après la cérémonie, n'est-ce pas?

—Ou plutôt il a feint de souper. Je me souviens qu'il n'a touché à rien que des lèvres.

—Il se réservait pour un autre souper, sans doute.

—Le roi a voulu s'aller coucher aussitôt après le repas, fatigué, disait-il. Et quand j'ai voulu pénétrer chez lui, on m'a refusé la porte.

—Sa Majesté avait un rendez-vous chez M. Zamet ce soir. Là on soupera, là on aura bon appétit; là on ne se rappellera plus la fatigue.

—Chez Zamet!…

—Soulevez-vous dans votre litière, madame, et voyez au loin, à travers ces jardins, les fenêtres enflammées de l'hôtel de la rue Lesdiguières; entendez même les flûtes et les violes du concert.

—Le roi viendrait là!…

—Le roi vient d'y arriver, madame. Il est entré masqué, avec un seul gentilhomme; mais je l'ai aussi bien reconnu que j'ai reconnu à son entrée la femme pour laquelle il vient chez Zamet. Cependant elle aussi a pris le masque.

—Le nom de cette femme, monsieur?

—C'est mon secret, pardon, dit assez rudement l'inconnu. Que la marquise de Monceaux se conserve le roi, je le veux bien, mais je ne veux pas qu'elle perde cette femme.

—Hélas! monsieur, si la marquise était plus prompte à la défense, si elle savait haïr et se venger, on la ménagerait plus qu'on ne fait tous les jours. Mais, puisque vous refusez de me nommer la complice du roi, il suffit. En attendant, le roi est au milieu de cette fête avec celle que vous teniez tant à éloigner de lui. Singulier plan que vous avez adopté, monsieur. Il eût été plus simple d'empêcher cette femme d'entrer.

—Je suis arrivé trop tard. Mais la fête sera troublée, madame, je vous en réponds.

—Comment cela? s'écria la jeune femme avec inquiétude; il n'arrivera rien au roi, je suppose.

—Il n'arrivera au roi que le désagrément d'être surpris au rendez-vous. Il craindra un éclat public. Il craindra que le scandale n'arrive jusqu'à vous, il fuira. C'est alors que vous le verrez sortir et pourrez le convaincre d'infidélité.

—Il faut alors me placer en face de l'hôtel de Zamet.

—Rue de Lesdiguières? à l'entrée commune? là où les chevaux, les laquais et les gens de toute sorte abondent en ce moment? là où vous pourriez être reconnue? Non, non, madame; d'ailleurs, ce n'est pas par là que le roi sortira.

—Pourquoi?

—Parce qu'il y a deux autres issues. D'abord une porte dérobée de l'hôtel Zamet. C'est moi qui m'y placerai pour que la dame en question ne s'échappe point par là et n'aille, on ne sait où, retrouver Sa Majesté.

—Quelle est la troisième issue?

—Vous y êtes, madame; c'est la porte de cette belle maison neuve dont vous ne connaissez peut-être pas bien la destination.

—Non, quelle est-elle?

—Le bruit court que c'est une fondation du roi pour assurer le secret de ses infidélités.

—Mon Dieu!

—Et en effet, jusqu'à ce jour on n'a pu encore connaître le propriétaire de ce palais, dont la dépense et la beauté sont tout à fait royales.

—Je comprends: le voisinage de Zamet est le prétexte.

—Précisément; et de chez Zamet, par quelque passage, on va dans la maison nouvelle. Sortir par là est chose facile. Le roi sortira par là. Mais vous en garderez la porte, et, malgré leur masque, vous reconnaîtrez bien ceux qui sortiront.

—Certes!

—Maintenant, la cachette est éventée; engagez Mme de Monceaux à veiller sur son bien.

—J'empêcherai le roi de s'exposer à des dangers mortels pour un bénéfice douteux.

—Ah! le bénéfice est nul! dit l'inconnu avec une sorte de rage injurieuse pour la femme à laquelle il faisait allusion, car le roi trompe une belle et bonne maîtresse pour…. Mais adieu, madame; veillez de votre côté, je retourne à mon poste.

—Il faut que je vous remercie, monsieur.

—Ce que je fais n'en vaut pas la peine, répliqua l'inconnu avec une ironie sauvage, car je vous déchire le coeur; mais le mien est en lambeaux. Cependant, si vous êtes jalouse, vous allez pouvoir savourer à longs traits cet affreux bonheur qui consiste à surprendre la personne qu'on aime en flagrant délit de trahison. Adieu, madame.

En parlant ainsi, ce singulier personnage s'enfuit avec l'agilité d'un cerf poursuivi, et disparut dans la courbure de la rue.

—Madame, madame, du courage, murmura l'autre femme en serrant sur son coeur la marquise tremblante.

—Toute ma vie est perdue, répondit celle-ci. Mais j'aurai du courage, Gratienne. Voyons, de l'endroit où nous sommes, nous plongeons obliquement dans cette rue. Ma vue est troublée par le froid.

—Et par les larmes, chère maîtresse.

—Enfin, je vois confusément. Il faut nous rapprocher.

—Et si le roi nous apercevait! S'il se savait épié par vous, il ne vous le pardonnerait pas! Quel éclat! sans compter les risées de vos ennemis.

—J'ai des ennemis, c'est vrai; et d'ailleurs, il ne faut pas donner au roi la satisfaction de me voir jalouse…. C'est pour moi seule cette satisfaction, interrompit la pauvre femme avec un rire fiévreux; il faut que je voie et ne sois pas vue. Comment faire?

—Me permettez-vous de vous donner un moyen?

—Oui, Gratienne.

—Retournez chez vous, chère maîtresse, couchez-vous, calmez-vous, et vous me croirez bien si je vous dis que j'ai vu ou que je n'ai pas vu sortir le roi.

—Non, Gratienne, je ne te croirai pas, parce que je connais ton coeur. Et la réponse que tu me rapporterais de peur de m'affliger, je la sais d'avance.

—Je vous promets….

—Non, te dis-je, je verrai de mes yeux! Et ce mortel bonheur, comme disait cet homme, je le boirai jusqu'à la dernière goutte!

—Alors, je chercherai une autre idée. Vous ne pouvez, dans votre état de convalescence, rester exposée au froid. Qui sait combien de temps vous allez attendre!

—J'attendrai s'il le faut jusqu'à la mort.

—Quel mot! Laissez-moi descendre; je vois de la lumière dans le pavillon.
Laissez-moi, vous dis-je; j'ai trouvé le moyen.

Elle s'élança légèrement hors de la litière et courut à la porte demeurée entr'ouverte, parce que le gardien attendait pour refermer, le retour du carrosse. Elle se glissa comme une belette par l'étroite ouverture. Quelques minutes après, elle accourait vers la litière.

—Venez, dit-elle, madame; tout est arrangé.

—Quoi?

—J'ai parlé au gardien de cette maison. Je lui ai annoncé une dame effrayée par des voleurs, qui voulait reprendre connaissance près du feu, et surtout n'être pas vue.

—Mais….

—Mais, du coin de ce feu, vous verrez sortir ou entrer tout le monde, car la porte touche au pavillon de ce gardien.

—Allons! dit la marquise qui à son tour pénétra dans la maison, il me verra peut-être, mais moi aussi je le verrai!

L'inconnu n'avait pas menti. C'était bien le roi, qui, sorti du Louvre quand chacun le croyait couché, s'était acheminé vers l'hôtel de Zamet.