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La belle Gabrielle — Tome 2 cover

La belle Gabrielle — Tome 2

Chapter 16: XIV
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About This Book

The narrative centers on a royal public abjuration that draws villagers and nobles into a festive journey; amid the crowd, a provincial aristocratic household prepares an elaborate departure. Tensions between political allegiance and private desire surface during intimate exchanges between a young woman and a brooding admirer, while the household's decorum and social vanity are closely observed. Scenes shift between the spectacle of communal celebration and the quiet rivalries and affectations of those who attend, showing how a single public event refracts loyalties, ambitions, and personal passions.

Henri avait le coeur troublé comme un malfaiteur! Son escapade l'embarrassait. Le plus tendre et le plus infidèle des amants, il passait son temps à défaire à coups d'épingle les grands bonheurs de sa vie.

Quelque chose de nouveau s'offrait à lui, des yeux noirs après des yeux bleus, un esprit de démon après une âme d'ange, il croyait avoir tout sauvé en n'emportant que son cerveau et en laissant son coeur à la maison.

—D'ailleurs, se disait-il, c'est une heure, c'est une moitié de nuit, c'est quelque gai refrain entre deux baisers folâtres, et tout s'éteindra avec la flamme des bougies de Zamet.

Ce Zamet, quel brave compère! toujours au guet pour distraire son prince. Riche d'imagination plus encore que d'écus, il me rend la royauté amusante. Chacun me croit au lit, dormant; ce Zamet va me faire rire. Demain matin, en me réveillant au Louvre, sous mon dais royal, je croirai avoir fait un charmant rêve…. Et puis après, comme j'aimerai ma douce Gabrielle!

C'est dans de telles dispositions que le roi entra par la porte où l'attendait Zamet, qui lui dit à l'oreille:

—Elle est venue, elle est seule.

Il y avait fête chez Zamet le Florentin. Les danseurs, choisis et peu nombreux, s'escrimaient dans la grande salle à essayer des danses nouvelles. Quelques joueurs s'étaient attablés en un coin. Le masque couvrait la plupart des visages. Quand le roi fit son entrée, masqué aussi, nul ne bougea et ne sentit la présence du maître.

Henri n'était pas un danseur vaillant. Il n'aimait le jeu que pour gagner. Ces deux passe-temps ne lui agréant pas, Henri promena autour de lui des regards découragés. Zamet, qui s'en aperçut, songea bien vite à lui en procurer un troisième.

Une femme masquée, enveloppée dans les fines draperies d'un voile oriental, était assise à l'écart, en face du roi, qui admirait déjà les riches contours de sa taille, sa cambrure hardie, la blancheur de ses épaules, sur lesquelles s'attachait un cou d'ivoire.

Zamet, en passant dans la salle, fit un signe imperceptible à cette femme, pour lui désigner le roi.

Elle se leva, lente et souple. Ses yeux lançaient deux rayons de flamme par les trous du masque. Sa robe, avant de retomber sur ses pieds délicats, laissa voir la cheville d'une jambe de nymphe.

Cette femme vint au roi et le regardant en face avec une fixité qui fascinait.

—Voilà, dit-elle d'une vois assourdie par le bruit des musiques; voilà, si je ne me trompe, un cavalier qui s'ennuie.

—C'est vrai, répliqua le roi, mais je sens que l'ennui s'éloigne à mesure que vous approchez.

—Un cavalier, poursuivit l'inconnue avec une légère ironie, qui sans doute est las de la perfection.

—Hélas! dit Henri, un peu lâchement, existe-t-elle cette perfection dont vous parlez?

—Ce n'est pas à moi de répondre.

—Cependant, vous le pourriez, plus que personne.

—Je n'ai qu'un mérite, c'est de bien vouloir ce que je veux. Si je prends le bras de quelqu'un, je le tiens ferme; si je prends son esprit, je le garde.

—Mais son coeur?

—Ne parlons pas de cela. On saisit un bras, on captive un esprit, mais le coeur, où est-ce?

—Le coeur, dit Henri en abaissant son regard brûlant, doit être sous ces noeuds de rubans brodés d'or que je vois frissonner à votre côté gauche; le satin s'agite: c'est qu'au-dessous bat quelque chose. Appelons cela le coeur.

L'inconnue, troublée par cette galante attaque, baissa la tête, et les noeuds de ruban palpitèrent plus fort que jamais.

—Vous m'avez défié continua le roi. Voici mon bras. Quant à mon esprit, il vous écoute.

—Je prends donc votre bras, s'écria l'inconnue avec une sorte de triomphe. Cela d'abord. Et, pour causer plus librement, quittons, si vous voulez bien, cette salle pour la galerie des fleurs qui y aboutit. Je crois que j'ai à dire à mon cavalier beaucoup de choses qui l'intéresseront.

—Puissiez-vous ne pas mentir!

Ils entrèrent dans cette galerie à peine foulée par de rares promeneurs.

—Mais d'abord, interrompit cette femme étrange avec un regard qui fit courir le frisson dans les veines de Henri, comment convient-il que je lui parle à ce cavalier inconnu? l'appellerai-je monsieur? Il rirait.

—Mais non, je ne rirai pas.

—Si je l'appelle sire, je n'oserai plus être franche.

—Il paraît que je suis reconnu, dit le roi. Eh bien, soit. D'ailleurs je vous connais aussi. Supprimons les qualités et en même temps l'artifice. Sous le masque, mademoiselle, on se doit la vérité.

—Je devrais me jeter aux pieds du roi pour le remercier de la faveur qu'il m'accorde.

—Si nous étions assez seuls, mademoiselle, c'est moi qui me jetterais aux vôtres. Seulement, au lieu de remercier, je demanderais.

—Sire, avant toute chose, pourquoi me haïssiez-vous? Quelqu'un m'avait donc nui près de Votre Majesté?

—Mais, dit le roi embarrassé, je vous assure….

—Oh! vous me haïssiez. Vous affectiez de détourner de moi vos regards. Cette rigueur durerait encore si quelqu'un, à qui j'avais fait confidence de mon chagrin, si M. Zamet n'eût charitablement raconté à Votre Majesté quo sa cruauté injuste me faisait mourir.

—Mademoiselle, j'aurais dû remarquer tant de grâces.

—Oh! ce n'est pas cela qu'il fallait remarquer, s'écria vivement la femme masquée, c'était mon profond respect et mon ardent désir de complaire à mon prince. Cependant vous m'avez refusé toute occasion de vous les déclarer.

—Si cela était, répliqua Henri, tournant habilement cette position délicate, je ne mériterais point de pardon. Mais cela n'est pas. On comptait la maison d Entragues parmi les alliés de la Ligue, et vous savez qu'aujourd'hui il n'y a plus de Ligue, même dans mon souvenir.

—Oh! sire, ce n'est pas un pardon que je demande, c'est bien plus que cela, vous êtes tenu d'aimer vos fidèles, sire!

—Vraiment, s'écria le roi, subissant la brûlante influence de ce contact de plus en plus familier, vous voulez que je vous croie une amie? vous pensiez au roi Henri?

—J'en rêvais! et c'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie, car j'ai
ouvert mon coeur. Pour venir ici, j'ai bravé les plus grands dangers.
Vienne maintenant une séparation douloureuse, vienne le bannissement, que
Votre Majesté ne manquera pas de m'imposer….

—Moi! je vous bannirais!

—Sinon vous, du moins mes ennemis. Vienne, dis-je, mon éternel exil, j'emporte un souvenir qui changera toutes mes heures en fêtes et en triomphes.

—Oh! mais je n'exilerai point ce charmant esprit, ces yeux divins, ce tendre coeur.

—J'ai donc un coeur, moi? Ah! c'est vrai, sire, voilà la première fois que je le sens!

Elle s'était appuyée sur Henri, le dévorant avec ses yeux de flamme. Les parfums de cette éclatante beauté commençaient à enivrer le roi qui, sans s'en apercevoir, avait franchi le seuil de la galerie pour trouver plus de solitude.

Soudain Zamet accourut, troublé, tremblant.

—M. d'Entragues! s'écria-t-il du ton qu'il aurait pris pour dire: Sauve qui peut!

—Mon père!… murmura la jeune fille en se serrant près du roi au lieu de s'enfuir.

Mais Henri se dégageant:

—Oh! oh! dit-il, que vient-il faire?

—Il demande sa fille, il prétend savoir qu'elle est ici. Il s'irrite.

—On m'a trahie, s'écria Henriette; mais le roi est là pour me défendre.

—Moi! balbutia Henri avec un soubresaut de frayeur.

—Le roi est le maître, continua l'arrogante fille, et suffira à me protéger.

—Le roi ne se heurte jamais à l'autorité des pères de famille, répliqua Henri. Un père!… du bruit!… Eh! mademoiselle, cachez-vous au moins pour éviter le premier choc.

Henriette ne bougeait pas; elle semblait provoquer l'orage.

—Ah! compère, dit Henri bas au Florentin, ces gens-là veulent un esclandre, par où puis-je me dérober?

—Sire! dit encore Henriette qui voyait échapper sa proie, ne m'abandonnez point à la colère de M. d'Entragues.

—Mademoiselle, devant des Espagnols on resterait, mais devant un père qui crie, adieu.

—Par le jardin, sire, dit Zamet en dirigeant les premiers pas du roi.

Henri disparut.

Cependant on entendait la voix de M. d'Entragues dans les vestibules; et Zamet, d'un seul coup frappé sur le plancher, avait fait monter une cloison qui tout à coup sépara la galerie de la salle. Lumières, musique, danseurs, jeux, tout disparut et s'éteignit comme touché par une fée. Henriette resta seule, désespérée, humiliée, sur un banc, dans une pénombre lugubre.

—Je me suis en vain perdue, dit-elle en arrachant son masque, et je ne pourrai dire ce qui m'amène ici.

Zamet au lieu de répondre, ouvrit une porte dans la tapisserie, et montra Henriette à une jeune femme au teint pâle, aux yeux noirs, à laquelle il adressa quelques mots en italien. Cette femme s'assit près d'Henriette sans dire une syllabe.

On vit alors apparaître le père Entragues, échevelé, majestueux, se drapant dans son rôle de père. Il s'arrêta au seuil de la chambre, aperçut sa fille, et, quand il ne vit pas près d'elle ce qu'il y comptait trouver, son visage exprima le plus naïf désappointement.

Déjà sa bouche s'ouvrait pour crier: où est le roi?… Mais une lueur de bon sens, un reste de pudeur se firent jour dans son esprit troublé par d'ignobles ambitions; il se contenta de croiser les bras d'une façon tragique et de demander avec solennité:

—Que faites-vous ici, mademoiselle, quand on vous cherche chez votre mère?

Elle ne répondit rien.

—C'est à M. Zamet que je serai forcé de demander raison, ajouta M. d'Entragues, poussé dans ses derniers retranchements.

—Monsieur, répliqua celui-ci, j'ai soixante ans, et ne puis vous inspirer de soupçons pour mon compte. Me demandez-vous sérieusement ce que mademoiselle est venue faire ici?

—Il le faut bien, balbutia le père.

—Alors, monsieur, je répondrai que j'ignorais absolument la présence de mademoiselle. Mes convives sont venus masqués, et mademoiselle n'était pas du nombre de mes convives; je ne l'eusse jamais devinée si elle n'avait pas quitté son masque.

—Dans quel but est-elle venue ici?

—Interrogez-la elle-même. Mais c'est une peine superflue quand vous voyez près d'elle Leonora.

—Qu'est-ce que Leonora?

—La célèbre devineresse italienne qui prédit l'avenir à toutes les dames de la cour.

Leonora froidement étalait des tarots sur la table, et de ses yeux hardis semblait rallumer le courage et la vie sur les traits pâles d'Henriette.

Celle-ci saisit le prétexte. Elle était sauvée.

—En effet, murmura-t-elle, je désirais avoir mon horoscope.

M. d'Entragues aussi se contenta du prétexte. Il se fût contenté à moins.

—A la bonne heure, dit-il en regardant autour de lui avec un soupir étouffé; mais pour satisfaire un caprice innocent, vous ne deviez pas craindre de prévenir votre père. Je ne vous eusse pas privée de cet horoscope.

—C'eût été bien dommage, dit Zamet en montrant au complaisant seigneur l'assemblage des cartes groupées par l'astucieuse Italienne, car il annonce pour mademoiselle une prodigieuse fortune.

—Laquelle?

—Ce seigneur demande quelle fortune est réservée à sa fille, dit Zamet à
Leonora,

—Couronne! dit la Galigaï impassible comme une sibylle sur son trépied.

Sur ce mot magique, elle rentra chez elle par la porte secrète. M. d'Entragues emmena sa fille en lui disant tout bas:

—Avouez au moins que le roi est venu ici et qu'il vous a parlé.

—Bah! répliqua Henriette avec une sourde fureur, avec une ironie farouche, peut-être le roi était-il occupé à placer la couronne sur ma tête; mais la vertu, la morale de la famille a fait irruption, et la couronne est tombée par terre.

—Je t'expliquerai comment j'ai été forcé de faire cet éclat, murmura le courtisan au désespoir.

Ils disparurent.

Cependant Zamet courait à la recherche du roi, qu'il supposait encore dans le jardin en attendant qu'on lui ouvrit la petite porte.

Mais en dehors de cette porte veillait un homme dont la présence effraya Zamet. Le financier se hâta de rentrer pour questionner ses valets et retrouver la trace d'Henri IV.

Quant au roi, troublé par la crainte du scandale et complètement refroidi sur les mérites d'une conquête aussi disputée, il avait gagné à la course la plus sombre allée du jardin.

Il se trouva en face d'un mur ruiné dont la brèche semblait une vaste porte ouvrant sur la liberté. Il franchit cette brèche et courut encore. Il était sans le savoir chez le voisin.

A peine avait-il fait vingt pas, qu'il fut arrêté par Espérance lequel, interrompu dans sa promenade, lui barrait le passage.

Le roi était masqué. Espérance voyant un homme qui ne répondait pas aux questions et cherchait à se dérober, demanda d'une voix ferme de quel droit on s'introduisait chez lui, masqué comme un malfaiteur, et il menaça d'appeler main-forte.

La lune se dégageant d'un nuage éclaira le visage d'Espérance, et le roi, avec un cri de surprise:

—Ventre saint-gris! dit-il, il me semble que je vous connais.

En même temps il arracha son masque.

—Le roi! murmura Espérance, saisi de stupeur.

—Oui, le roi qui est fort embarrassé de sa personne, le roi qui se sauve à toutes jambes et ne veut pas être vu. Avez-vous une sortie sûre, mon gentilhomme?

—Oui, sire, répliqua Espérance avec empressement, quand je devrais démolir toutes mes murailles.

—Merci. Par où va-t-on?

—Veuillez me suivre.

Ils arrivèrent à la cour immense que la lune frappait d'une lumière crue comme celle d'un soleil du pôle.

—Le temps de prendre mon épée, dit Espérance, et je rejoins Votre Majesté.

Henri arrêta le jeune homme.

—Ne m'accompagnez pas, dit-il, trop de respect me ferait reconnaître. Ne mettez pas non plus trop de mystère. Commandez de loin qu'on m'ouvre la porte. Voilà tout.

—J'obéis. Mais quelle imprudence. Sortir seul par la ville, exposé aux poignards… Ah! sire, et les gens qui vous aiment!

—Oh! que ceux-là, dit le roi en soupirant, ignorent ma folie de ce soir; voilà tout ce que je désire.

—Ce n'est pas moi qui parlerai, répondit Espérance en s'inclinant.

Le roi lui tendit la main avec un loyal et affectueux sourire.

—Merci, dit-il, et adieu.

—La porte! cria du dehors le cocher qui ramenait le carrosse vide.

Le roi traversa la cour rapidement en essayant de dissimuler son visage. La porte s'était ouverte, il la franchit comme un trait.

Mais par la fenêtre du pavillon, si rapide qu'eut été son élan, il avait été reconnu au passage.

—C'est bien lui, dit la marquise en étreignant le bras de sa compagne qui la reconduisait à la litière. Ma vie est brisée. Gratienne, mon père avait raison de me maudire, et voila mon pauvre enfant orphelin.

XIII

COEURS TENDRES, COEURS PERCÉS

Le roi arriva heureusement au Louvre, rentra sans être vu par la petite porte do l'ouest, et le lendemain, après le bon sommeil qu'il s'était promis sous le dais royal, il se leva comme d'habitude, aux lumières, pour faire sa part quotidienne du travail immense d'un conquérant organisateur.

Il avait déjà demandé plusieurs fois des nouvelles de Gabrielle et du petit César. La réponse fut que madame la marquise, fatiguée de la cérémonie de la veille, s'était couchée de bonne heure et dormait encore profondément.

Henri s'était frotté les mains avec un sourire et remis de grand coeur à l'ouvrage.

Zamet se présenta aussi. Le roi avait donné ordre de le recevoir, et le financier satisfait du bon visage du prince commençait à s'informer des détails de sa disparition; Henri, de son côté, racontait la brèche, ses tâtonnements, l'heureuse rencontre de ce jeune homme dans le jardin voisin, sa complaisance, sa délicate réserve, et il ajoutait que le secret de l'escapade se trouvait assuré, quand le médecin de service, soulevant la tapisserie, vint avertir le roi que madame la marquise à son lever s'était trouvée mal et désirait entretenir le roi sans perte de temps.

Henri se leva inquiet, congédia Zamet et ordonna que Sully ou Crillon, attendus pour le travail du matin, fussent envoyés chez la marquise aussitôt qu'ils arriveraient.

Le chemin n'était pas long du Louvre à l'hôtel de la marquise et on le pouvait franchir entièrement par des passages ou des ruelles fermées au public. Henri, accompagné de deux serviteurs, fut bientôt près de Gabrielle.

La jeune femme, debout, pâle et portant sur son charmant visage les traces d'une altération profonde, attendait le roi en haut des premiers degrés.

Gratienne et ses femmes, à quelques pas, semblaient ne se tenir là que pour soutenir leur maîtresse dont le corps chancelait pareil à un roseau dans la tempête.

Le roi accourut, vit ce front assombri, ces yeux cernés d'un nuage violet, et aussitôt, s'emparant de la main de Gabrielle, il la conduisit dans son appartement avec la plus touchante sollicitude.

—M'attendre ainsi, s'écria-t-il, au froid, debout, quand vous souffrez!

Elle s'inclina respectueusement.

—Pas tant de révérences pour moi, ma Gabrielle, et plus d'attention pour vous, ajouta-t-il; vous souffrez donc?

Elle congédia d'un signe Gratienne et ses femmes.

—Oui, sire, dit-elle, je souffre; mais ce n'est point ce qui m'occupe le plus. Je fusse allée au Louvre ce matin, si mes jambes affaiblies eussent pu me porter jusque-là. Mais, ajouta-t-elle avec un pâle sourire, elles ont refusé le service.

—Me voici, me voici, ma belle adorée! qu'aviez-vous à me dire? Oh! nous rappellerons bien vite cette fraîche santé. Bonheur et santé ne se quittent guère.

—Voila pourquoi je suis malade, sire, dit Gabrielle; permettez-moi de m'asseoir, approchez-vous et faites-moi la grâce de m'écouter sans m'interrompre, car je suis mauvais orateur, et mon pauvre esprit est fort troublé.

En achevant ces mots, elle s'assit avec un violent effort pour empêcher les larmes d'arriver jusqu'à ses paupières rougissantes.

Ce préambule avait embarrassé le roi, Il étendit les bras pour enfermer sur son coeur la chère affligée; elle écarta doucement ces bras et les contint de sa main glacée.

—Mon Dieu! mais qu'est-il arrivé, Gabrielle? s'écria Henri pâlissant lui-même.

—Sire, j'avais le bonheur do vous connaître lorsque vous luttiez encore pour le maintien de votre couronne, vous m'aviez honorée de votre recherche, vous m'aviez inspiré une tendre affection qu'à cette époque mes ennemis acharnés n'ont pu croire mêlée d'ambition. Alors vous partagiez vos instants entre la guerre et cet amour dont j'étais fière, et je régnais sur vous, je puis le dire, et je pouvais vous rendre malheureux en refusant de vous appartenir.

—C'eût été, en effet, le malheur de ma vie. Mais vous avez été bonne et loyale; votre parole, librement donnée, vous l'avez courageusement tenue.

—N'est-ce pas? J'ai souffert les reproches, la colère, la haine de mon père. J'ai laissé abreuver de mépris un homme dont le nom, parce que je l'ai porté, est devenu ridicule. Enfin, j'ai inscrit le nom de d'Estrées parmi ceux que le peuple ne prononce jamais sans un sourire insultant.

—Ma mie, vous dominez l'insulte.

—Inutile de me consoler, sire. J'avais pris mon parti de tous ces malheurs. Être l'amie, la confidente, la compagne de mon roi; adoucir ses peines, ses souffrances par mon sourire, par ma constante vigilance à lui plaire; faire du bien pour répondre au mal qu'on me faisait, tel était le rôle que je m'étais tracé, avec la volonté inébranlable de n'y point faillir.

—Mais pourquoi tous ces discours, Gabrielle?

—Qu'il me soit permis de faire un peu mon éloge, continua la jeune femme dont le front s'éclaircit sous un rayon moins sombre. Rien ne plaide pour moi que moi-même.

—Je ne vous comprends pas.

—Vous allez comprendre, sire; et d'abord, avant que j'aborde le sujet principal, laissez-moi vous faire remarquer que je ne m'irrite pas, que je ne récrimine pas. On m'a bien dit que votre abjuration, dont j'attribuais l'initiative à mon faible mérite, avait été résolue par vous avant que je vous la demandasse; que, par conséquent, en me livrant à vous comme rançon de ce sacrifice, j'avais été dupe. Mais être dupe de son coeur, c'est un titre de gloire; je ne vous ai jamais inquiété à cet égard. Mes yeux vous sont restés riants et caressants, mon humeur ne vous a point contrarié, ma compagnie fut toujours affable et douce, n'est-ce pas, sire?

—Hélas! hélas! vous m'effrayez avec cette mélancolie s'écria le roi, que l'allusion faite à sa supercherie de l'abjuration avait ému comme un reproche de conscience. Vous ne dites tout cela que pour en venir à un reproche plus sérieux.

-Oui, sire, et le voici. Malgré tout mon espoir de conserver votre affection par ma bonne conduite, il faut que je vous perde. Vous me trompez.

—Moi!

—Et c'est mal. Je n'ai ni défiance ni jalousie. Je crois ce que vous me dites. Comme un chien fidèle je puise chacun de mes sentiments dans vos yeux; triste quand vous souffrez, joyeuse quand vous souriez, toute et toujours à vous, j'avais droit de réclamer une affection réciproque.

—Tout mon amour vous appartient, Gabrielle, dit Henri le coeur plein d'angoisses.

—Non, sire!

—Je vous jure….

—Inutile. Le roi ne doit pas s'abaisser à mentir. Je suis la très humble servante de Votre Majesté, seule je dois souffrir des nuages qui s'élèvent dans notre ciel. Le roi fait selon sa volonté, selon son goût. Ses caprices doivent être sacrés pour tout le monde, pour moi toute la première. Je connais trop mes devoirs pour oser adresser un reproche à mon maître, et Dieu m'est témoin que mes lèvres ne dissimulent rien de ce qui se passe en mon coeur.

—Mais d'où vous vient cette fatale idée?

—La vérité n'est pas une idée, sire.

—Voyons cette vérité, du moins, examinons-la bien tous deux.

—Puisque vous me faites cette grâce, volontiers. Hier, sire, Votre Majesté s'est retirée chez elle de bonne heure?

—Mais, oui… vous avez vu.

—Et s'est mise au lit?

—Immédiatement.

—Seulement vous vous êtes relevé vite, car une heure après Votre Majesté sortit du Louvre.

Le roi était sur les épines.

—Qui dit cela? murmura-t-il.

—Votre Majesté avait rendez-vous hors du Louvre, chez Zamet.

—Marquise….

—Où vous vous êtes rendu fidèlement… Oh! sire, ne niez pas, je vous en supplie!

—Il faut tout vous dire. Oui, j'avais à entretenir Zamet de diverses affaires.

—Votre Majesté est un coeur d'or; elle daigne me ménager encore, pauvre femme, et je ne sens que plus vivement le chagrin d'avoir perdu ce coeur généreux.

—Vous n'avez rien perdu, ma douce Gabrielle.

—Votre Majesté allait trouver chez Zamet une femme….

—Qui pourrait dire?…

—Votre Majesté, au lieu de sortir de chez Zamet, s'est glissée furtivement par une maison voisine….

—On m'espionne donc! s'écria Henri, blessé d'être convaincu.

—A Dieu ne plaise! murmura Gabrielle. Mais est-ce la vérité?

—Qui vous l'a rapportée, madame?

—Oh! une personne bien instruite.

—Une seule a pu savoir….

—C'est celle-là, dit Gabrielle qui pour rien au monde n'eût avoué qu'elle avait guetté elle-même.

—Un jeune homme, n'est-ce pas? dit Henri avec une sourde colère.

—Mettons que c'est un jeune homme, interrompit Gabrielle, désireuse de couper court aux explications qui la gênaient.

—C'est une trahison infâme, murmura le roi.

—Sire, la trahison, c'est vous qui vous en êtes rendu coupable envers moi, qui ne le méritais pas. Vous avez brisé mon coeur, d'où la confiance et la tendresse débordaient à votre seule pensée. Vous avez fait plus que de me tromper, sire, vous avez détruit à jamais le repos de ma vie. Que dis-je? Ma conscience n'est plus tranquille.

—Comment, dit le roi éperdu de gêne, de colère, de douleur, votre conscience?

—Oui; forcé de vous cacher pour me tromper, comme si je vous épiais, vous vous échappez furtivement du Louvre, vous courez seul, sans défense, ce sombre Paris où respirent tant d'ennemis acharnés à votre perte, tant d'assassins! Votre vie en danger, sire, pour moi, parce que vous avez besoin de vous dérober à ma surveillance! Votre précieuse vie mise à la portée du premier bandit qui, pour arracher une bourse, ouvrirait le coeur du roi, ce coeur par lequel respire toute la France!

En disant ces mots, Gabrielle, vraie dans sa douleur, se répandit en larmes et en sanglots déchirants, et se renversa presque mourante sur les coussins de son fauteuil.

—Ah! misérable délateur, grommela le roi, je reconnais jusqu'à ses expressions! Gabrielle, ma vie, mon âme, reviens à toi! Pardonne!

La jeune femme, oppressée, ne pouvait parler.

Le roi s'agenouilla, l'enlaça de ses bras, réchauffa de baisers brûlants ses mains tremblantes de fièvre.

—Veux-tu que je meure de regret, de honte? dit-il. Je m'accuse; je te demande pardon. Un sot orgueil m'a emporté. Je suis un fol, un lâche coeur. Tout me prend: un oeil qui supplie, un sourire qui promet. J'ai une mesquine vanité: je fais le jeune homme. Oh! mais si tu savais le fond de mon coeur! si tu savais comme je t'aime! Est-il un ange plus doux que toi, plus riant, plus digne de tout mon amour! Tu le possèdes sans partage, crois-moi. Mon imagination s'est égarée peut-être, mais je te jure que ce tendre coeur n'a pas même été effleuré. Gabrielle! ma vie! reviens à toi! écoute-moi!

—Oh! sire, que de bontés. Mais le coup m'a trop profondément atteinte.

—Tu oublieras, j'ai oublié moi-même.

—La blessure ne guérira pas.

—Ce n'est pas possible: je n'ai pas même été coupable d'intention. Parti étourdiment, sans but, courant après un caprice, je ne pourrais me reprocher une seule pensée mauvaise contre vous.

—Écoutez, sire, une femme autre que moi vous remercierait et vous dirait qu'elle vous croit et vous pardonne, mais je suis trop vraie pour cacher mon inconsolable douleur.

—Inconsolable?

—Oui, ce que vous dites avoir fait par caprice, sans but et sans réflexion, c'est par nature que vous l'avez fait, sire, et un grand roi, si occupé d'intérêts gigantesques, ne peut travailler à corriger sa nature. D'ailleurs, je vous l'ai dit, vous êtes le maître, et rien ne doit entraver sur terre l'exercice de vos volontés. Vous me promettriez aujourd'hui de vous réformer, vous y essayeriez même, et demain, voyant combien le sacrifice est au-dessus du gain, vous reprendriez le cours de ces infidélités qui me tuent et vous exposent aux plus grands dangers.

—Que concluez-vous donc, Gabrielle, dit le roi très-agité de cette persistance d'un esprit ordinairement sans obstination et sans rancune. Vous voudriez me voir me corriger, indiquez-moi le moyen.

—Je l'ai trouvé, sire, répliqua la jeune femme avec l'accent d'un morne désespoir, il faut laisser dans son ombre, dans son humble condition la femme que vous n'aimez plus, il faut renoncer à toute gêne, partant à tout mystère, il faut me quitter, sire.

—Parlez-vous sérieusement? articula Henri d'une voix tremblante.

—Vous devez voir ma résolution écrite sur mon triste visage, elle s'exhale de mon coeur en sanglots.

—Tu veux me quitter?

—J'y suis résolue, et demain, sans bruit, sans pleurs, sans éclat, j'irai, avec mon fils, me retirer à Monceaux en attendant que j'aie trouvé une retraite inviolable.

Le roi atterré ne put trouver une parole. Il se promenait tout bouleversé dans l'appartement.

—Vous ne m'aimiez pas? dit-il enfin.

—Je ne l'ai point prouvé, sire, murmura-t-elle.

—Une femme qui refuse même les assurances que je lui offre de ma fidélité!

—Qui a le coeur n'a pas besoin de garanties; qui demande des garanties se défie; qui se défie n'aime pas. N'insistez plus, mon cher sire, rentrez dans vos droits, reprenez votre liberté.

—Mais vous pleurez, Gabrielle.

—Vous ne voyez que la moitié de mes larmes.

En ce moment on entendit dans la chambre voisine les faibles cris du petit
César.

Gabrielle se leva chancelante comme pour aller consoler son fils. Mais Henri la retint, courut plus vite qu'elle; il ouvrit la porte, et se baissant vers le berceau où reposait frais et vermeil l'enfant de son amour, il l'embrassa si tendrement que les pleurs lui vinrent aux yeux.

L'enfant étendit ses petites mains d'ange, qui caressèrent la barbe grise du bon roi.

Devant ce spectacle touchant, Gratienne attendrie se détourna et cacha son visage dans les rideaux.

Sully apparut au seuil de la chambre.

Henri se releva les yeux humides. Son coeur défaillit. Il revint à Gabrielle qui, renversée, palpitante, étouffait convulsivement ses sanglots sur un coussin.

—Pardonnez-vous? dit-il en lui tendant doucement la main.

—Vous voyez, Henri, répliqua-t-elle, j'y brise mon coeur sans pouvoir y parvenir. Adieu!

—Adieu donc! balbutia le roi en suffoquant.

Sully fit un pas vers son prince, qui lui dit:

—Tu vois, Rosny, Gabrielle me quitte.

Et il sortit précipitamment, le visage inondé de larmes.

En traversant le vestibule, on entendit Henri répéter entre ses dents, avec une colère exaltée:

—C'est ce jeune homme qui est cause de tout cela! le traître! le lâche! je lui avais serré la main! Mais, Ventre-saint-gris! je me vengerai!…

Sully alla saluer Gabrielle, et suivit son maître.

XIV

BATAILLE GAGNÉE

Henriette était rentrée chez elle la rage dans le coeur. Pendant le chemin, muette, concentrée, rudoyant M. d'Entragues, qui s'épuisait en sollicitations avides, en lâches excuses, elle l'avait dominé par l'ascendant de sa mauvaise nature. Depuis qu'elle avait deviné les ignobles calculs du comte, elle n'éprouvait plus auprès de lui ni crainte ni respect. Il était devenu pour elle un instrument, et comme l'instrument avait mal obéi, mal servi en cette circonstance, elle le punissait.

Le misérable père baissa la tête, et accepta cette humiliation nouvelle.

Henriette se mit au lit; mais elle ne put dormir. Déjà cette enfant connaissait l'insomnie du remords; il ne lui manquait plus que celle de l'ambition déçue.

Elle recommanda soigneusement à sa camériste, fille dévouée comme il en faut aux femmes d'intrigue, de lui apporter tout message, de quelque nature qu'il fût sous quelque forme qu'il se présentât. Elle ne pouvait s'imaginer que le roi, chevalier courtois, ne la dédommagerait pas de ce qu'elle avait dû souffrir pour lui.

Elle s'estimait à un prix trop élevé pour ne pas attendre un regret ou une espérance de Sa Majesté. Les rois sont puissants, ingénieux, soit par eux-mêmes, soit par leurs serviteurs. Et la maison d'Entragues n'était pas fermée pour un billet ou même pour une visite de quelque mandataire.

Mais, de toute la nuit, rien ne parut. Henriette en fut pour son insomnie, qu'obscurcirent çà et là des rêves fugitifs, pareils à ces vapeurs sinistres qui marchent détachées en tons livides sur le fond noir d'un ciel d'orage.

Le lendemain, elle était encore au lit, quand son père entra dans sa chambre. Il prit un siège et s'approcha du chevet d'Henriette. Son visage avait perdu l'humilité de la veille. Sur son front, moins bas, on eût pu distinguer quelque énergie semblable à un reflet de colère. A lui aussi, la nuit avait porté conseil.

Henriette, qui s'était préparée à continuer le rôle de plaignante, comprit qu'il fallait écouter avant de s'irriter. Elle écouta. M. d'Entragues débuta par le ton solennel.

—Vous ne m'avez pas bien expliqué, dit-il, le but de votre visite chez M. Zamet. L'horoscope est une invention plus ou moins adroite dont je ne suis pas dupe. Car, pour avoir un horoscope, on n'a pas besoin, jeune fille, de se compromettre par des allures équivoques, de courir les rues au risque d'être insultée, de donner lieu à des scandales.

—Que fait-on, je vous prie? interrompit Henriette, blessée de ce ton sévère.

—On fait ce que j'ai fait, mademoiselle, on écrit à M. Zamet qu'on le prie d'envoyer sa devineresse au domicile de M. le comte d'Entragues, attendu que ces sortes de femmes font payer leurs consultations, et que, lorsqu'on paye, on a le droit d'attendre tranquillement chez soi.

—Vous avez écrit à M. Zamet? s'écria Henriette.

—Oui, mademoiselle.

—Pour faire venir Leonora?

—Oui. M. le comte d'Auvergne, votre frère, à qui j'ai raconté, en tremblant, il est vrai, votre équipée, a jugé aussitôt, avec son tact parfait, que tout cela produirait un bruit fâcheux pour votre réputation, et, afin de perdre ce bruit dans un autre, il m'a engagé à convoquer chez nous la devineresse, de sorte que peu de gens seront tentés de vous reprocher ce qui se sera passé en présence de votre père et de votre frère.

—Qu'a dit ma mère? demanda Henriette.

—Madame votre mère ne sait rien, Dieu merci. J'ai prié M. votre frère de se rendre au Louvre par la même occasion, et d'y recueillir, tant de la part des courtisans que de celle du roi, les bruits et les impressions de la nuit. Ainsi, votre faute sera palliée, et vous ne demeurerez plus coupable qu'envers moi d'un manque de confiance qui, réitéré, pourrait vous perdre à jamais. Une jeune fille, si heureusement douée qu'elle puisse être, n'a point la maturité dans ses desseins, la précision dans ses plans et combinaisons. Elle court aveuglément là où reluit son but, but frivole et trompeur le plus souvent. Tandis que si elle acceptait les conseils, les idées d'un guide, rien de ce qu'elle entreprend n'échouerait.

Cette abominable morale, débitée sérieusement, n'était pas perdue pour la jeune fille. Elle sentait bien que le père Entragues cherchait à reprendre sur elle l'autorité de la direction; mais elle comprenait sa propre faiblesse, son insuffisance en des démarches difficiles; et d'ailleurs elle ne voulait pas repousser une composition qui lui assurait un allié pour son plan de campagne.

—Je suis loin, dit-elle, de refuser vos conseils, monsieur; mais vous ne me les avez pas offerts. C'est vous qui avez manqué de confiance envers moi; on m'a inspiré dans votre maison un violent amour pour quelqu'un, et des espérances… Puis on m'abandonne à moi-même.

—Le chemin où vous marchez, où nous marchons, est semé d'obstacles et de périls. La personne que vous aimez n'est pas libre, c'est de sa volonté qu'elle n'est pas libre. Obstacle! En vous obstinant, vous risquez de rencontrer des rivalités qui vous perdraient. Danger!

—Oh! murmura la jeune orgueilleuse avec un sourire de dédain, ces obstacles, ces dangers sont bien peu de chose, tout au plus effrayeraient-ils des coeurs pusillanimes. Mais moi!… La personne en question n'est pas libre, dites-vous? Mais c'est parce qu'on l'a confisquée. Cette personne se laissera toujours prendre par quiconque osera. Osons. Quant aux rivalités, permettez-moi de sourire encore. Si mince que soit ma valeur personnelle, je m'en connais une cependant. C'est une question de préférence, la préférence résulte nécessairement d'une comparaison. J'allais obtenir cette comparaison quand vous m'avez interrompue. J'allais essayer si l'esprit, le feu des reparties, la véhémence de passion, secondés par quelques avantages physiques, peuvent combattre avec avantage la torpeur, la langueur, la douceur, soutenues par une certaine beauté, que les uns appellent blonde, les autres dorée, et que moi j'appelle fade. Quelque chose me dit que j'allais faire partager mon opinion à la personne dont il s'agit, lorsque mon prétendu allié a chargé sur moi et a tout mis en déroute. Et l'on dit maintenant que je manque de maturité, je m'en pique; de combinaison, je le nie.

—Cela, dit froidement M. d'Entragues, nous ramène tout droit à l'explication de ce qui s'est passé hier. Comme je ne veux pas non plus être accusé par vous d'une faute, comme cette faute je ne l'eusse pas commise, comme il m'était facile, voulant vous surveiller et vous empêcher de tomber en quelque piège, comme il m'était facile, dis-je, de vous guetter sous le masque, de suivre vos entretiens et chacune de vos démarches, si j'ai crié, forcé les portes et fait esclandre, j'avais ma raison et la voici:

En disants ces mots, le comte d'Entragues jeta sur le lit de sa fille une lettre que celle-ci se mit à parcourir avidement.

«Monsieur, disait ce billet, votre fille Henriette est sortie du logis. Elle est allée chez M. Zamet à un rendez-vous du roi. Peut-être a-t-elle envie d'illustrer votre famille par une royauté pareille à celle de sa mère. Peut-être fermez-vous les yeux sur ce noble dessein. Mais j'ai moins d'indulgence et vous déclare que si vous n'allez de ce pas la retirer du gouffre, je signalerai votre complaisance à toute la cour; faites du bruit, sinon j'en vais faire.»

»UN AMI.»

Henriette atterrée, rejeta la lettre.

—Veuillez me dire ce que vous eussiez fait, dit le père.

—Quel est l'infâme délateur qui me poursuit ainsi? s'écria-t-elle.

—Ne pas faire ce que j'ai fait, reprit M. d'Entragues, c'était nous déshonorer. L'avouez-vous?

—Oh! rugit Henriette, en reprenant le papier maudit, quelle est cette écriture?

Cependant, la porte s'était ouverte, et Marie Touchet, déjà plâtrée, vermillonnée et zébrée des nuances de la jeunesse, s'approchait majestueusement du lit de sa fille.

A son aspect, M. d'Entragues se leva; Henriette voulut cacher la lettre.
Mais sa mère l'arrêtant d'un geste:

—Je sais tout, dit-elle avec placidité. Mon fils m'a raconté l'événement.

—Et vous connaissez cette lettre aussi? demanda Henriette avec un regard d'intelligence qui sollicitait de sa complice un plus attentif examen.

—La lettre aussi, ma fille. M. d'Auvergne avant de se rendre chez le roi, m'a consultée, selon son habitude, sur le parti qu'il fallait prendre.

—Et, qu'avez-vous arrêté, demanda M. d'Entragues, à qui cette solennelle assurance imposait toujours malgré lui, car cette lettre émane d'un ennemi, elle semblerait indiquer une vengeance. J'y devine comme la suite de quelque intrigue.

Henriette pâlit. Marie Touchet interrompit son époux.

—Vous jugez sainement, dit-elle, c'est un ennemi, c'est une vengeance, voilà pourquoi M. le comte d'Auvergne a dû ce matin même aller rendre visite à la personne.

—A qui, madame?

—Cela est simple à deviner. Cherche à qui il importe, dit l'axiome. A qui importe-t-il de garder la personne du roi?

—La marquise de Monceaux! s'écria M. d'Entragues.

—Précisément.

—Vous avez raison, je n'y avais pas songé.

—C'est vrai, murmura Henriette, trompée elle-même au calme de sa mère, oui, elle seule a intérêt à m'éloigner.

—Sait-elle….

—Elle sait tout.

—Elle avait donc des soupçons?

—Demandez à Henriette de quel visage farouche elle nous accueillit dans cette rencontre aux Génovéfains.

—Lorsqu'elle força le roi à refuser notre hospitalité, ajouta Henriette.

—C'est possible, dit le comte. Elle a des espions. Voilà qui serait sérieux.

—C'est pour cela que j'ai envoyé mon fils près d'elle; il verra le roi en même temps, et nous rapportera les impressions des deux parties. N'ai-je pas raison?

M. d'Entragues approuva sans réserve.

—Le comte d'Auvergne, dit Marie Touchet, m'a aussi instruite du désir que vous aviez eu de mander ici la devineresse. J'approuve. Recevez-la vous-même. Vous entendez l'italien, je crois, Henriette?

—Vous me l'avez appris, madame.

—Veuillez, comte, dès que cette Italienne arrivera, l'envoyer à ma fille, en ma présence, et que nos gens voient bien que nous n'en faisons pas mystère. Et puis, s'il venait quelque messager de la part de mon fils, qu'on me prévienne et qu'on l'introduise.

Le complaisant époux salua, et sortit.

A peine fut-il dehors que Marie Touchet, perdant un peu de sa gravité, alla s'assurer que nul n'écoutait aux portes. Puis, revenant près du chevet d'Henriette.

—Vous n'êtes pas dupe, j'imagine, dit-elle tout bas, de ce que j'ai assuré à votre père?

Henriette la regarda avec des yeux effarés.

—Vous ne supposez pas, continua Marie Touchet, que cette lettre vienne de
Gabrielle d'Estrées?

—Et de qui viendrait-elle? murmura Henriette.

—Elle est terrible cette lettre, mademoiselle.

—Certes… ma mère.

—Elle est d'un ennemi mortel. Elle promet une implacable vengeance. Elle annonce un espion invisible, vivant dans votre maison, habitant pour ainsi dire votre pensée.

—Mon Dieu!

—N'avez-vous pas quelqu'un qui vous haïsse à ce point? Cherchez bien dans votre passé, Henriette, dans votre passé déjà sanglant et sombre.

—Ma mère!

—Cherchez bien! vous dis-je.

Henriette baissa la tête, et ses yeux trahirent par leur douloureuse fixité l'effroi d'une conscience où passaient lugubrement des fantômes.

—Vous ne trouvez pas? Eh bien! je vais aider votre mémoire. Ce jeune homme blessé?

—Oh! il est trop généreux pour avoir écrit ces lignes! s'écria la jeune fille, qui rendit hommage involontairement à la noblesse de sa victime. D'ailleurs il a disparu; il est parti à jamais.

—Alors, si ce n'est pas celui-là, pourquoi ne serait-ce pas….

—Celui dont vous voulez parler, madame, serait peut-être capable d'une menace infâme, mais il est mort.

—Il faut croire que j'ai l'esprit troublé, mademoiselle, car hier, pas plus tard, en rentrant au logis, j'ai cru voir, comme on verrait une ombre, passer la figure de ce malheureux.

—Madame, il s'était jeté dans le parti de Mme de Montpensier, ne l'oubliez pas. Elle l'avait fait son secrétaire, M. de Brissac nous l'a dit, et, le jour de l'entrée du roi à Paris, il s'est trouvé enfermé dans la Tour du Bois à la Porte-Neuve, parmi tous ces Espagnols que M. de Crillon a massacrés et jetés a la rivière.

—Je sais cela, mais….

—Mais s'il eût survécu, madame, nous ne l'eussions pas ignoré longtemps.
Celui-là n'est pas de ceux qui se laissent oublier.

Elle parlait encore lorsque derrière la tapisserie on entendit la camériste annoncer que M. le comte d'Auvergne venait d'entrer dans la maison.

La mère se leva. Henriette se jetant dans sa ruelle, dont les rideaux retombèrent, fut en un moment vêtue de sa robe de chambre; elle pouvait se présenter quand le comte d'Auvergne entra chez elle suivi de M. d'Entragues:

—Eh bien? demanda Marie Touchet.

—Eh bien! mesdames, grand événement. Toute la cour est révolutionnée.

—Quoi donc?

—Le roi quitte la marquise.

—Est-il possible? s'écrièrent les deux femmes.

—Il y a eu bruit, larmes. On ne sait lequel a commandé, lequel a obéi. Mais ce qu'on sait, à n'en plus douter, c'est que le roi s'est enfermé chez lui, la marquise chez elle, et que les ordres sont donnés pour que ses équipages partent demain pour Monceaux.

Henriette et sa mère se regardèrent avec ravissement.

—Ajoutez, je vous prie, les commentaires, dit M. d'Entragues.

—Les commentaires, les voici. Le roi a un nouvel amour en tête. Il a été aidé par quelque ami fidèle. Un rendez-vous aurait eu lieu que la marquise a voulu troubler: colère du roi; je rapporte les on dit, vous comprenez; colère de la marquise; scène violente.

—Et puis? dit Henriette.

—Et puis conseils de M. de Rosny. La marquise a contre elle le ministre. On prétend même que le roi a sacrifié sa maîtresse à M. de Rosny. Toujours est-il que le Louvre est plein de gens affairés, circonspects, encore flottants, mais tout prêts à prendre parti.

—Nomme-t-on quelqu'un pour ce rendez-vous? demanda M. d'Entragues.

—Eh! eh!…

—Et pour ce nouvel amour du roi? demanda Henriette.

—Eh! eh!…

—Ne faites pas le caché, mon frère.

—Instruisez-nous, mon fils.

—Un peu de confiance, monsieur le comte.

—Eh bien! oui, on nomme… mais tout bas…

—On nomme! murmura M. d'Entragues rayonnant. Mais qu'on ne nomme pas trop tôt, grand Dieu!

—Et M. Zamet, quel rôle joue-t-il dans ces commentaires? dit Henriette.

—On dit que le rendez-vous a eu lieu chez lui.

—Mais le roi se renferme, dit Marie Touchet, c'est donc qu'il a du chagrin.

—Oh! pour cela, oui; il ne faut pas se le dissimuler; oui, le roi a du chagrin.

Henriette fronça le sourcil.

—C'est preuve de son excellent coeur, de son noble coeur! s'écria M. d'Entragues. Mieux vaut qu'il ait de l'attachement, le digne prince.

—Elle n'est pas encore partie, murmura Marie Touchet.

—Quelque démarche serait nécessaire, ajouta Henriette; il faudrait voir M.
Zamet.

—Oh! prudence! prudence! dit M. d'Entragues.

—Ce qu'il faudrait, dit Marie Touchet, ce qui sauverait tout, ce serait l'éloignement du roi pendant vingt-quatre heures. Pendant ce temps, pas de réconciliation possible.

—Si l'on consultait la devineresse? dit M. d'Entragues. Ce serait le moyen de voir en même temps M. Zamet.

—Je l'attendais presque ce matin, murmura Henriette.

—Vous comprenez combien en ce moment il craint de se compromettre, dit le comte d'Auvergne. Allons le trouver, M. d'Entragues et moi, comme pour le remercier des explications qu'il a données hier, comme pour le prier de garder le silence sur la soirée. Il est possible que Zamet ait le pouvoir d'éloigner le roi de Paris jusqu'à ce que la marquise soit partie elle-même.

—Et puis, n'oublions pas, dit Henriette, que lui-même a fait remarquer hier que l'horoscope de Leonora signifiait: Couronne!

—Allez, messieurs, dit Marie Touchet, et rapportez-nous des nouvelles. Cependant Henriette va achever de s'habiller et sera prête à tout événement.

Le comte d'Auvergne et M. d'Entragues étaient partis, et les deux femmes dans leur joie infâme avaient oublié tout ce qui n'était pas le succès. La maison entière était encore troublée, émue, lorsque, par le corridor mal gardé, un homme s'avança jusque sur le seuil de la chambre d'Henriette. Il put voir la mère embrasser la fille, cette dernière prendre et froisser dédaigneusement, pour la jeter au feu, la lettre, leur effroi naguère. Alors, il heurta brusquement la tapisserie et entra dans la chambre.

Les deux femmes se retournèrent au bruit:

—La Ramée! s'écrièrent-elles ensemble.

—Moi-même, répliqua le jeune homme, dont le pâle visage faisait ressortir l'oeil étincelant de tous les feux d'une résolution implacable.

XV

BATAILLE PERDUE

Les deux dames n'étaient pas encore bien revenues de leur stupeur, elles regardaient encore la Ramée avec une crainte superstitieuse lorsqu'il leur dit:

—Je vous parais une ombre, n'est-ce pas, mesdames?

Marie Touchet, la première, retrouva son sang-froid.

—Il faut avouer, dit-elle, monsieur, que si vous êtes bien une créature réelle et vivante, la façon dont vous vous êtes présenté annoncerait plutôt un fantôme.

—Voilà le véritable ennemi, murmura Henriette assez haut pour que la Ramée l'entendît.

Mais au lieu de répondre, il continua à s'adresser à Marie Touchet.

—Vous dites cela, madame, à cause de ma longue absence, de ma disparition.

—En effet, monsieur, on vous disait mort.

—J'aurais dû mourir si je n'eusse reçu en partage qu'une dose ordinaire de vitalité. Mais, ajouta-t-il avec un effrayant sourire, j'appartiens à la classe des êtres surnaturels. Tout ce qui suffirait à tuer un autre homme me régénère et me rajeunit; ne me trouvez-vous point rajeuni, madame?

Marie Touchet prenait peu de goût à ce badinage, et d'autres sujets de conversation, des sujets plus sérieux lui convenaient mieux en un tel moment. Mais, au fond de cette plaisanterie sarcastique, elle sentait l'inimitié, la menace, et de la part de la Ramée, une menace avait sa valeur.

—Oui, continua-t-il, je suis de fer, d'airain, je suis sinon invulnérable, du moins immortel. Et je m'en réjouis, exposé comme je l'ai été, comme je le serai encore à tant de catastrophes. Mes amis s'en réjouissent avec moi.

—Vous nous expliquerez bien un peu cette absence et cette résurrection, dit Marie Touchet en redressant d'un coup d'oeil Henriette abattue par l'inquiétude.

—Volontiers, madame. On vous aura dit que j'avais été jeté avec les mourants et les morts par une fenêtre de la Tour du Bois?

—On nous l'a dit, et votre silence nous avait confirmées dans cette triste conviction.

La Ramée se tut. Il regardait ou plutôt dévorait des yeux Henriette.

—J'avais, dit-il enfin, plusieurs motifs pour ne plus reparaître. Le premier de tous, celui-là eût pu suffire, c'était le soin de ma guérison. En tombant, je m'étais heurté la tête sur un pilotis à fleur d'eau, une affreuse blessure, mortelle pour tout autre. Pendant six mois j'ai été presque fou.

—Il en a gardé quelque chose, se dirent la mère et la fille du regard.

—Ensuite, lorsque je fus guéri, continua la Ramée, je ne m'appartenais plus. Je me devais à la généreuse qui m'avait couvert de sa protection.

—Ah! quelqu'un vous avait protégé! dit Marie Touchet.

—Vous ne supposez pas que je sois sorti seul de l'eau avec une tête fendue comme une grenade trop mûre, répliqua la Ramée brutalement. Certes oui, j'ai été protégé efficacement et grandement.

—Tout ce que vous dites, interrompit Marie Touchet, soulève en nous un intérêt profond. Vous savez combien nous avons d'amitié pour vous.

—Je le sais, dit la Ramée avec un étrange sourire, dont Henriette et sa mère furent visiblement embarrassées. Aussi n'ai-je donné au silence et à la retraite que le temps strictement nécessaire. Aussitôt qu'il m'a été permis de revenir à Paris j'y suis revenu.

—Vous revenez aujourd'hui?

—J'y suis venu plusieurs fois en secret déjà. Oh! sans que vous vous en doutassiez, je veillais sur vous.

—Comment, demanda Marie Touchet avec un vif sentiment d'orgueil froissé, vous veilliez?…

—Sans doute. N'est-il pas naturel de s'occuper des gens qu'on aime, des amis qu'on regrette?

—Vous n'eussiez rien risqué à vous montrer, monsieur la Ramée, dit la mère en se pinçant les lèvres. Vous nous eussiez empêchées de regarder comme mort un vivant, et cette amicale préoccupation que vous aviez à notre sujet, nous vous en eussions été reconnaissantes.

—Je ne pouvais, madame, dit sèchement la Ramée, et je ne devais pas me montrer.

—Votre protecteur se cache, peut-être?

—A peu près, madame; ou du moins sans se cacher on peut désirer de rester à l'écart. Madame la duchesse, vous le savez, n'est pas bien vue à la cour nouvelle.

—Quelle duchesse? demanda tranquillement Marie Touchet, qui savait bien, mais voulait paraître ignorer.

—Madame la duchesse de Montpensier, répondit la Ramée avec une certaine emphase, ma protectrice!

—Vous avez là une illustre protection, monsieur la Ramée.

—N'est-ce pas, madame? Illustre et dévouée. J'en attends de grands avantages sous tous les rapports.

La façon dont il appuya sur ces derniers mots donna beaucoup à penser aux deux femmes. Elles en cherchèrent mentalement le sens. La Ramée jouissait de leurs angoisses. La conversation tomba tout à plat.

—Il vous reste à nous apprendre, reprit courageusement Marie Touchet, ou pourquoi vous nous avez si longtemps oubliées, ou pourquoi vous vous souvenez de nous aujourd'hui.

—Ah! voilà, dit la Ramée avec son aplomb cynique, nous touchons à la question, à la brûlante question.

—Expliquez-vous, monsieur, car, en vérité, je ne comprends plus rien à vos manières, à votre langage. Je vous ai connu très-réservé, très-civil, plutôt obéissant que libre avec nous.

Elle faisait allusion à l'état d'infériorité, de vasselage dans lequel la Ramée avait toujours vécu par rapport aux Entragues; situation qu'il acceptait, on l'a vu, malgré sa complicité dans la plupart des secrets de famille.

—Il est vrai, répondit-il, que j'ai toujours été discret et soumis, madame; je m'y étudiais. J'espérais alors, je sentais ma jeunesse, j'en avais la patience et la timidité. Je me disais: mon tour viendra.

Il ponctua cette phrase d'un sinistre éclat de rire.

Henriette frémit.

—Pour avouer que vous n'êtes plus avec nous l'homme d'autrefois, monsieur, reprit la mère, vous nous accusez donc d'avoir changé pour vous? En un mot, répondez à ma question: pourquoi revenez-vous aujourd'hui plutôt qu'il y a quatre mois?

—Parce qu'aujourd'hui le moment est favorable à mes desseins. Mais, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis revenu.

En parlant ainsi, il accablait Henriette du poids de son insoutenable regard.

Fascinée, écrasée, elle prit une résolution désespérée: elle fit comme les coursiers fous de terreur qui se jettent sur le fer des piques.

—Comprenez donc, ma mère, s'écria-t-elle en serrant la main de Marie Touchet, monsieur veut dire que c'est lui qui a envoyé à M. d'Entragues la lettre d'hier.

De la main gauche elle tendit au jeune homme le papier froissé tout à l'heure.

Il y jeta un coup d'oeil indifférent et répondit:

—C'est moi, en effet.

On peut se faire une idée de l'attitude que prirent les deux femmes en entendant cette déclaration de guerre.

—Ah! c'est vous, murmura Marie Touchet toute pâle, vous qui commettez un pareil guet-apens!

—Et qui venez l'avouer, ici! dit Henriette.

—Et qui signez: Un ami, la dénonciation la plus mortelle pour l'honneur d'une femme!

—Jamais ami sincère n'a rendu un plus grand service, jamais on n'a maintenu plus fermement une femme dans son honneur.

—Cette lettre est un tissu de mensonges et d'injures.

—Cette lettre est pleine de vérités, que j'ai adoucies.

—Monsieur la Ramée!…

—Est-il vrai que mademoiselle ait été hier chez M. Zamet?

Les deux femmes voulurent placer une exclamation.

—De même, interrompit la Ramée, que je savais votre dessein d'aller rue de Lesdiguières, de même je vous ai vue entrer chez Zamet. Ah! je crois qu'ici une bonne réponse serait difficile.

—Si j'allais chez M. Zamet, mon père et ma mère en savent le motif.

—Et nous l'avons approuvé, dit Marie Touchet avec sa dignité de reine.

—Voilà qui est exemplaire, madame! Vous savez que Mlle d'Entragues allait chercher le roi, lui faire sa cour; vous savez les habitudes de cette barbe grise, qu'une vieillesse prématurée n'a pas refroidie pour le péché; vous savez qu'une jeune fille à qui le roi parle deux fois de suite, est corrompue et perdue; vous savez tout cela, dites-vous! Mais, madame, c'est invraisemblable; si vous le saviez, vous ne l'approuveriez pas.

—Calomnie! injure! s'écria Henriette.

—Lèse-majesté! dit Marie Touchet.

—Là! là! diminuez les mots, interrompit sourdement la Ramée; plus gros, ils font plus de bruit, mais ne sont pas moins vides. D'ailleurs, votre déclaration est trop positive, vous venez de flétrir trop énergiquement cette spéculation pour que je ne rétracte pas mon écrit et mes paroles. Je m'étais trompé, vous êtes la plus honorable des mères, madame, comme mademoiselle est la plus vertueuse demoiselle de la cour. Voilà qui est entendu, je vous fais réparation d'honneur.

Marie Touchet ne comprit-elle pas, feignit-elle de ne pas comprendre l'amertume cachée sous cette palinodie. Toujours est-il qu'elle répliqua:

—Ce n'était pas la peine, monsieur, de soulever un pareil ouragan pour aboutir à des soupirs de doléance. Nous savons mépriser les attaques, comme nous savons nous passer de justifications. Je m'applaudis que vous n'ayez pas rencontré ici M. d'Entragues ou mon fils M. le comte d'Auvergne; car ils n'eussent pas pris aussi patiemment que nous, la scène d'incroyable démence que vous venez de nous faire subir. Retournez donc croyez-moi, près de votre protectrice qui est femme et vous apprendra peut-être les égards qu'on doit à des femmes. Oubliez-nous puisque vous êtes heureux. Ce sera tout à la fois d'un galant homme et d'un esprit prudent. Adieu, monsieur la Ramée.

Au lieu d'obéir à ce congé, la Ramée fit deux pas en avant.

—Mais, dit-il, ce que vous venez de me déclarer, madame, me ferait rester éternellement près de vous. Depuis que je suis certain de la probité de la famille, de la pureté de cette jeune personne, rien ne s'oppose plus à la démarche que j'étais venu faire.

—Quoi donc? murmurèrent les deux femmes.

—Madame, continua la Ramée avec un cérémonial funèbre, j'aime passionnément mademoiselle Henriette de Balzac d'Entragues, votre fille aînée, et j'ai l'honneur de vous la demander en mariage.

Un coup de foudre éclatant sur la tête d'Henriette l'eût moins épouvantée que ces terribles paroles. Elle se jeta dans les bras de sa mère comme dans un asile sacré. Marie Touchet tremblait de fureur et d'effroi. Ni l'une ni l'autre ne répondit.

—Ai-je eu l'honneur d'être entendu? dit la Ramée après un long silence.

Marie Touchet, s'armant de toute son énergie, regarda fixement l'audacieux provocateur.

-Votre tête blessée, dit-elle, n'a donc pas été guérie complètement?