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La belle Gabrielle — Tome 2 cover

La belle Gabrielle — Tome 2

Chapter 20: XVIII
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About This Book

The narrative centers on a royal public abjuration that draws villagers and nobles into a festive journey; amid the crowd, a provincial aristocratic household prepares an elaborate departure. Tensions between political allegiance and private desire surface during intimate exchanges between a young woman and a brooding admirer, while the household's decorum and social vanity are closely observed. Scenes shift between the spectacle of communal celebration and the quiet rivalries and affectations of those who attend, showing how a single public event refracts loyalties, ambitions, and personal passions.

—Complètement, madame.

—Alors c'est une insulte que vous venez nous faire, en face, dans notre logis?

—Où est l'insulte? Me dites-vous cela parce que je suis le fils de M. la
Ramée, obscur gentilhomme? mais il me semble qu'un la Ramée vaut une
Entragues!

—Oh! comme vous abusez lâchement de notre faiblesse de femmes.

—J'ai eu affaire plus d'une fois à des hommes, et je ne me suis pas montré timide, vous le savez!

—Encore une lâcheté! vous faites allusion à nos secrets.

—Oui, madame.

—Vous vous en servez pour nous dicter vos lois.

—Je n'ai que ce moyen, je l'emploie.

—C'est une infâme noirceur!

—Non, c'est un infâme amour! Je vous dis que j'aime Henriette. Pourquoi? je n'en sais rien. On comprendrait mieux que je ne l'aimasse point. Toute enfant je l'aimais. Après avoir adoré sa beauté, j'ai admiré sa vigueur, son énergie, j'ai admiré l'élan qui la poussait au crime. Je suis une étrange créature, moi, et le démon a pétri mon âme du soufre et du feu les plus violents de son enfer! Henriette avilie, Henriette criminelle, ressemble mieux à l'ange déchu; son amour m'a rendu coupable, mais notre crime commun nous a liés l'un à l'autre. C'est une chaîne qu'elle essayerait en vain de rompre. Je l'ai tenté, moi, sans y pouvoir réussir. Et cependant, si vous saviez ce que j'ai fait! Si vous m'aviez vu pleurant, hurlant de rage, la maudire, l'exécrer, hacher à coups de poignard ses images, son nom même que j'écrivais sur les arbres de ma solitude!… Si vous pouviez voir repasser devant vous tous les songes de mes nuits haletantes, où elle m'apparaissait souriant à mes victimes, les caressant, tendant ses lèvres à ces beaux jeunes gens que je tuais dans ses bras, l'un d'une balle, l'autre d'un coup de couteau. Oui, madame, vous avez raison, un misérable homme devrait être devenu fou cent fois à l'idée seule des tortures que m'a infligées cet épouvantable amour. Mais je suis debout, je vois mon but, je vous dénonce clairement ma résolution, ma volonté. Cet amour, j'en boirai le poison jusqu'à ce qu'il m'enivre, jusqu'à ce qu'il me tue. Donnez-moi donc votre fille, madame, je l'ai payée assez cher, elle est bien à moi! Je la veux!

Marie Touchet et Henriette avaient reculé livides devant l'explosion de ce coeur brisé.

—Oh! n'hésitez pas, reprit la Ramée, ce serait inutile. Quand on a dit ce que je viens de dire, c'est qu'on a tout prévu, c'est qu'on n'a plus rien à ménager. Henriette ne sera pas malheureuse, ou si elle doit l'être, eh bien, elle subira sa destinée. J'ai bien subi la mienne. Vous êtes effrayées du visage que je viens de vous montrer; mais rassurez-vous, je reprendrai le masque. J'étendrai comme un fard joyeux, mon sourire de bonheur sur l'épouvantable ulcère qui s'est trahi un moment à vos yeux. Le protégé de Mme la duchesse deviendra un honnête mari, zélé pour la fortune et l'honneur de sa nouvelle famille; n'hésitez pas, vous ne pouvez faire autrement. Si vous continuez à hésiter, vous me laisserez croire que j'avais deviné vos projets sur le roi.

—Et quand cela serait? dit follement Henriette, qui espéra un moment faire reculer la Ramée par la menace d'un déshonneur nouveau.

Il sourit de pitié.

—Cela ne sera pas, répliqua-t-il. Vous voyez bien que je l'ai empêché une fois déjà; je l'empêcherai toujours!

—Vous? dit-elle avec un rire de défi.

—Cette fois, Henriette, je m'étais contenté de prévenir votre père et la marquise de Monceaux….

Les deux femmes tressaillirent.

—Mais à la prochaine occasion je préviendrai le roi lui-même.

—Oh!…

—Je dirai au roi tout ce que je sais, tout ce qu'il ignore; je lui expliquerai vers quels nuages s'est exhalée la fraîcheur de votre premier baiser.

—Misérable! le roi saura que mon dénonciateur est un assassin.

—Oh! je le lui dirai moi-même, car c'est une page de votre histoire. Et quand j'aurai convaincu le roi, je parlerai à la cour, à la ville; j'apprendrai le nom d'Henriette à l'écho des places publiques, à l'écho des carrefours; je ferai retentir de mes cris, de mes accusations, de mes blasphèmes, tout l'espace infini qui s'étend de la terre au ciel.

—Et moi, rugit Henriette avec un regard dévorant, je….

—Vous me tuerez? Non, vous ne me tuerez pas, car je vous connais et je suis sur mes gardes. Ainsi, pas de projets chimériques, pas d'espoir insensé. Ce qui est fait est fait. Nous n'en pouvons rien changer. Flétrie, perdue, impossible pour tout autre que pour moi, vous serez à moi. Nul homme ne vous touchera la main, nul ne vous adressera deux fois des paroles d'amour. Vous ne serez ni la femme d'un Liancourt quelconque, ni la maîtresse d'Henri IV. Vous n'aurez pas même recours à votre père qui ignore votre passé; pas même à votre frère qui exagérera bientôt pour vous le dégoût du roi. Tout à l'heure, vous me menaciez de leur vengeance. Qu'ils viennent, je suis prêt, je les attends.

Enfermées dans cette main de bronze, les deux misérables femmes palpitaient et passaient des sueurs de l'épouvante aux frissons de la colère.

—Eh bien, dit Marie Touchet à bout de forces, ce n'est pas la peine de lutter; puisque vous voulez nous perdre, soit. Nous préparerons à cet événement étrange M. d'Entragues, mon fils et le monde.

En disant ces mots, elle serrait la main d'Henriette pour lui communiquer un peu de courage.

—Ah! vous voudriez gagner du temps, répondit la Ramée. Mais je n'en ai pas à perdre, moi. Vous aurez, s'il vous plaît, préparé ces messieurs pour ce soir, car, ce soir, j'épouserai Mlle Henriette et l'emmènerai chez moi.

—Ce soir! Mais c'est de la démence, s'écria Marie Touchet.

—Ce soir, je serai morte, dit Henriette, avec un inexprimable désespoir.

—Vous, mourir!… Je vous en défie, répliqua la Ramée. Tant que vous aurez l'espoir que je vous connais, vous ne mourrez pas, et vous l'avez encore, ce fol espoir. Ce soir donc, je reviendrai vous prendre pour vous conduire à l'autel. De là nous partirons. Si MM. d'Entragues et d'Auvergne n'ont pas été prévenus avant, ils le seront après, peu importe.

—Ordonnez, monsieur, bégaya Henriette, aux yeux de laquelle venait de luire une chance de salut.

—Je vous devine bien, interrompit la Ramée; vous essayerez de la fuite. Mais ce serait encore inutile. Je vous l'ai dit, toutes mes mesures sont prises. Vous avez vu si je savais toutes vos démarches, toutes vos pensées. Je les saurai de même jusqu'à ce soir. Votre maison est entourée de gens à moi. J'ai des amis, mesdames; vous ne ferez ni un geste ni un pas que je ne le sache et que, par conséquent, je n'en prévienne les conséquences. Au surplus, essayez. L'épreuve vous convaincra mieux que tous mes discours. Essayez!

Après ces derniers mots, qui achevèrent de briser la malheureuse Henriette, il salua la mère et gagna lentement la porte. Arrivé sur le seuil, il se retourna, et d'une voix fatiguée, mais vibrante encore de son inextinguible passion:

—Rappelez-vous bien mes paroles, dit-il. Sur cette terre, moi vivant, vous ne serez à nul autre qu'à moi, je le jure! Résignez-vous. Peut-être ne vous ferai-je pas attendre aussi longtemps que vous le redoutez. Cela regarde, non pas vous ni les vôtres, mais Dieu et moi. A ce soir nos noces!

En achevant de parler, il souleva la tapisserie et disparut.

—Pour cette fois, murmura Henriette, je crois que je suis perdue. Qu'en dites-vous, ma mère?

—Je cherche? dit Marie Touchet.

XVI

L'HÉRITIER DES VALOIS.

La Ramée, après son départ, se mit à organiser la soirée selon le programme qu'il en avait tracé à ses deux amies.

Il fit préparer les chevaux, distribua les consignes à ses agents et prévint le desservant d'une chapelle voisine.

Enfin allait s'opérer la réalisation de son rêve. Son visage rayonnant trahissait le triomphe; on eût dit que son mauvais génie, protecteur ce jour-là, le soulevait par les cheveux et l'empêchait de toucher trivialement la terre. Cependant il finit par se lasser et rentra chez lui pour se reposer un moment, c'est-à-dire rentra dans l'appartement qu'il occupait chez la duchesse, dont l'hôtel était alors inhabité.

Mme de Montpensier, depuis l'entrée du roi à Paris, ne s'y sentait plus à l'aise. La bonté généreuse du vainqueur l'avait médiocrement rassurée. Elle ne pouvait croire qu'on pardonnât tout à fait, elle qui ne pardonnait pas. Aussi, après les premières grimaces, fatiguée de s'incliner, ayant dépensé tous ses sourires, elle avait prétexté les beaux jours, sa faible santé, des affaires en province, et, à petit bruit, s'était retirée dans ses terres.

En ce temps là, le royaume de France s'administrait péniblement. La politique était difficile à faire en pratique à cause des difficultés matérielles. Recouvrements pénibles, distances infranchissables, division entre les provinces, mélange de royalisme et d'espagnolisme d'une localité à l'autre, partage des villes entre différents suzerains, constituaient à chaque pas une impossibilité pour la surveillance. La duchesse de Montpensier, retirée en Lorraine ou dans le Blaisois, était bien plus éloignée de la main d'Henri IV qu'un ennemi politique ne le serait aujourd'hui de son ennemi par une distance de mille lieues.

Aussi la duchesse, à l'abri d'un coup d'État, s'était-elle repris à respirer. Les griffes limées avaient retrouvé leurs pointes. La sécurité d'une campagne semblable a un petit gouvernement, avait ramené chez la soeur de M. de Mayenne Espagnols, ligueurs, mécontents de toute sorte. On avait commencé, en se retrouvant, par se regarder avec des soupirs. Puis, comme les soupirs n'étaient pas assez éloquents, on avait gémi, puis on avait critiqué, puis on avait menacé, puis, après s'être compté, on avait conspiré comme de plus belle.

C'était là-bas un concert qui eût empêché Henri IV de dormir si le héros n'eût pas dormi chaque soir au bruit du canon de l'ennemi.

Divisant les catholiques de France en vieux et en nouveaux, la duchesse, aidée des bons pères jésuites, avait inventé force arguments ingénieux pour établir que tout catholique nouveau était un hérétique. L'abjuration du roi se trouvait supprimée par ce sophisme, et de là, liberté pleine et entière à tout bon ligueur de recommencer la Ligue et de courir sus à l'hérétique converti.

Il va sans dire que, dans ces combinaisons nouvelles, figuraient avantageusement tout ce que Philippe II avait pu lancer sur la France d'Espagnols gangrenés par l'avarice et le fanatisme. On avait renoué avec M. de Mayenne, dont l'esprit flottant et l'ambition instinctive n'avaient jamais su dire leur dernier mot. Enfin, depuis que le roi était rétabli en France, tous ces ennemis rampants, volants, glissants, insectes furieux, reptiles affamés, féroces rongeurs, avaient chacun fait leur trou dans ce trône auguste, que les boulets de dix batailles n'avaient pas réussi à entamer.

De temps en temps, la duchesse expédiait à Paris un espion. La Ramée, dont nous savons la faveur près d'elle, avait obtenu ce poste et se servait de l'autorité supérieure pour surveiller ses petites affaires privées. On sait comment il les avait conduites, et son dénoûment approchait, parallèlement à celui que la souveraine maîtresse avait ménagé à ses intrigues politiques.

Donc, la Ramée était rentré à l'hôtel par la petite porte dont il avait la clef, et qui, ouvrant l'allée d'une maison adossée à l'hôtel, communiquait sans que nul le sût avec le quartier général de la duchesse. En ces temps d'astuce et de guet-apens, c'était une ressource familière aux grands conspirateurs d'acheter la plupart des maisons qui avoisinaient la leur. Ils avaient ainsi autant d'entrées secrètes qu'il leur en fallait pour admettre les initiés, autant de portes inconnues pour les faire échapper en cas d'investissement ou d'alarme: Mme de Montpensier n'avait pas négligé cette intéressante précaution.

La Ramée voulait, disons-nous, se reposer un moment, rassembler toutes ses ressources, et, lorsqu'il en aurait fini avec les Entragues, lorsqu'il aurait épousé Henriette, emmener sa femme, la conduire auprès de la duchesse, la lui présenter et prendre un congé définitif.

—J'ensevelirai quelque temps, pensait-il, mon bonheur dans une solitude où rien ne le puisse troubler. Puis, lorsque s'éveilleront les regrets et les instincts ambitieux d'Henriette, lorsque ma folle passion sera bien assouvie, lorsque le délire m'aura quitté, alors nous reparaîtrons, moi guéri, elle domptée.

Le malheureux comptait sans la destinée. Les impies, les scélérats, appellent ainsi les actes de la Providence quand elle frappe. Que deviendrait un criminel s'il avait la conscience ou la crainte de Dieu?

La Ramée pénétra dans son appartement. La nuit, qui vient vite en décembre, tombait rapidement sur Paris du haut d'un ciel sombre et bourré de neige. La Ramée comptait trouver à l'hôtel obscurité, silence et solitude. Il fut bien surpris d'entendre des bruits de pas dans les corridors, et en ouvrant la porte qui communiquait avec l'intérieur, il fut plus surpris encore de trouver l'hôtel aussi éclairé en dedans qu'il était noir et fermé à l'extérieur.

Les corridors, les vestibules, les antichambres s'empilaient peu à peu de visiteurs silencieux, introduits sans doute par ces issues secrètes dont nous venons de parler; car la grande porte de l'hôtel était fermée et verrouillée en dedans. La Ramée regarda dans la cour d'honneur et la vit sillonnée de groupes noirs, au sein desquels reluisait çà et là, sous les manteaux, un fourreau d'épée ou le canon d'une arme à feu.

Majordome, valet de pied, huissier étaient à leur poste dans l'intérieur.

—Qu'est-ce que cela signifie? pensa le jeune homme, est-ce que la duchesse serait revenue?

—Son Altesse vient d'arriver, répliqua mystérieusement l'huissier, à qui la Ramée avait adressé la question.

—Il faut que je lui parle, se dit le jeune homme, et que je sache pourquoi elle revient de cette façon. Est-il arrivé quelque nouvelle? Se trame-t-il quelque chose? Je le saurai, il faut aussi que j'instruise la duchesse de mes projets, car les lui taire serait un manque d'égards. Fermons d'abord la porte par laquelle je suis entré.

La Ramée, en s'approchant de cette porte, la vit gardée par plusieurs hommes qui s'étaient postés aux différents étages de l'escalier.

—Voilà qui est étrange, pensa-t-il. Avertissons la duchesse de cette nouvelle singularité.

Il assura son manteau, prit ses gants, et s'achemina vers l'autre porte de son appartement.

Là il trouva l'huissier, qui, d'un ton respectueux, l'invita, de la part de la duchesse, à se rendre dans la grande salle.

Chemin faisant, il voyait affluer aux environs de l'appartement ducal les mystérieux visiteurs qu'un même signal avait attirés au même rendez-vous.

La Ramée entra dans la grande salle où Mme de Montpensier tenait ses audiences solennelles.

Cette salle immense, garnie des portraits de l'illustre maison de Lorraine, avait ce soir-là, aux flambeaux, un caractère de majesté sombre que la Ramée ne lui avait jamais connu jusqu'alors. On eût dit que les murs chargés de figures menaçantes, d'armes aux feux sinistres, préparaient leur écho à quelque terrible événement. La princesse, assise près de la cheminée, les yeux tournés vers la flamme, attendait, le front dans ses mains. Les reflets rouges du brasier se jouaient sur les rubans violets et le jais de sa robe. L'huissier annonça M. de la Ramée, et la duchesse se leva aussitôt avec un étrange empressement.

—Vous ici! madame, s'écria le jeune homme; faut-il que vos amis se réjouissent ou s'alarment de ce retour imprévu?

—Ils peuvent se réjouir, dit-elle.

—Dieu soit loué. Alors, les alarmes que m'avait causées tout ce que je vois….

—Dissipez-les.

—Et la présence de ces hommes dans l'escalier dérobé par lequel j'arrive à mon appartement?

—Ces hommes sont placés là par mon ordre.

—Pardon, madame, je n'en fais mention que parce qu'ils semblaient me garder et me fermer le passage.

—Ils vous gardent en effet, répliqua la duchesse avec la même affectation de courtoise déférence qui bouleversait toutes les idées de la Ramée depuis le commencement de l'entretien.

Pourquoi le gardait-on? Pourquoi ne l'appelait-on ni la Ramée, comme d'habitude, ni monsieur, ni mon cher? Cent questions se pressaient sur les lèvres du jeune homme, qui n'osait en formuler une.

Mais le temps marchait et ne permettait ni hésitation, ni scrupules de diplomatie. La Ramée sentait approcher l'heure à laquelle il devait se rendre chez Henriette.

—Madame, dit-il à la duchesse, quand vous m'avez fait appeler, je me disposais à vous demander audience.

—Vous ne saviez pourtant pas que je fusse à Paris, répliqua-t-elle.

—Je venais de l'apprendre, et le devoir me commandait de vous dire ici ce que je fusse allé vous communiquer à la campagne.

—Parlez.

—J'ai besoin d'un congé pour ce soir, madame, et vous prie de vouloir bien me l'accorder.

—Pour ce soir, impossible, dit la duchesse.

La Ramée tressaillit.

—Il me le faut pourtant, madame; car j'ai des engagements qui ne souffrent pas de retard.

—Je vous connais des engagements près desquels ceux dont vous me parlez ne sauraient compter.

—Madame, je me marie.

La duchesse tressaillit à son tour.

—Vous vous mariez!… Est-ce possible?

—Dans une heure, madame.

—Avec qui donc, bonté divine?

—Avec Mlle Henriette de Balzac d'Entragues.

—Mais, vous êtes fou.

—Je le sais bien, madame, mais je me marie.

—Je vous ai laissé, à votre aise, courtiser, épier, assiéger cette fille, mais parce que je croyais qu'il ne s'agissait, de vous à elle, que d'une amourette, d'un passe-temps.

—Un passe-temps! de Mlle Henriette d'Entragues à moi! d'une fille de noblesse, d'une fille de grande maison à un pauvre petit gentilhomme de province… un passe-temps! Non, non, madame, c'est bel et bien une passion sérieuse, qui ne peut avoir de satisfaction que par le mariage, et encore!

—Je vous répète que c'est une folie, dit froidement la duchesse, et je ne vous laisserai pas faire une folie.

—Enfin, madame, répondit la Ramée, je sais ce que je fais peut-être!

—Non!

—J'ai engagé à madame la duchesse mes services et mon épée, elle peut disposer de moi comme instrument, comme serviteur: bras, esprit, âme, je lui ai tout promis, mais non mon coeur.

La duchesse haussa les épaules.

La Ramée avec une sourde irritation:

—Peut-être suis-je utile en ce moment, murmura-t-il, et mon absence peut paraître une désertion, quand tous les serviteurs de votre maison sont assemblés; mais daignez songer, madame, que je ne demande qu'une heure; dans une heure je serai marié, tous mes préparatifs sont faits à l'avance. Dans une heure, après la célébration, je comptais partir et emmener ma femme, mais je ne partirai pas, je ne l'emmènerai pas; dans une heure je serai de retour ici, aux ordres de Votre Altesse… Seulement, je le déclare, il faut que je sois marié ce soir et je le serai!

La duchesse, au lieu d'éclater avec colère, comme c'était son habitude quand on lui tenait tête, et comme La Ramée s'y attendait après cette déclaration, ne s'émut pas, ne cria pas. Regardant fixement le pâle jeune homme:

—Je vous ai dit, articula-t-elle avec calme, que vous n'épouseriez pas Mlle d'Entragues. Vous ne l'épouserez pas, pas plus demain que tout à l'heure, pas plus dans un an que demain.

—Parce que? dit insolemment la Ramée.

—Parce que c'est impossible.

—Vous appelez impossible toute chose que vous ne voulez pas, s'écria-t-il tremblant de colère.

—Non, dit-elle de plus en plus tranquille. Ce mariage ne se fera pas, parce que vous-même le refuserez tout à l'heure.

—Voilà ce qu'il faudra me persuader, madame.

—C'est ce que je vais faire; aussi bien le moment en est venu, et je ne vous mandais auprès de moi que dans ce dessein.

La duchesse frappa sur un timbre qui emplit la vaste salle de sa vibration argentine.

La Ramée, maîtrisé par ce sang-froid inouï, resta immobile, muet, dans l'attente de l'événement que ces bizarres préludes lui promettaient.

Au son du timbre, les tapisseries du la salle se soulevèrent, et l'on vit entrer par les trois portes colossales une quantité d'hommes dont les visages et les noms étaient bien connus de la Ramée.

C'étaient les principaux chefs ligueurs un moment dispersés sous le souffle de la réaction royaliste; quelques-uns de ces prédicateurs fanatiques chassés de Paris par le retour du roi et trop généreusement épargnés par sa clémence; c'était un jésuite professeur du collège où la duchesse avait fait entrer Jean Châtel; c'étaient des Espagnols délégués par le duc de Feria ou par Philippe II lui-même; c'était enfin, avec quelques bourgeois incurables et deux ou trois membres de la faction des Seize, tout l'état-major de la révolution que Mme de Montpensier tenait sans cesse suspendue comme un nuage destructeur sur la France, à peine remise de tant d'orages surmontés!

Devant ce flot de puissants personnages, la Ramée avait reculé jusqu'à la porte que gardaient plusieurs hallebardiers et mousquetaires de Lorraine; la duchesse remarqua son mouvement, et d'un coup d'oeil ordonna aux gardes de serrer leurs rangs.

—Approchez-vous, je vous prie, dit-elle à la Ramée qui fut contraint d'obéir.

Quand le silence se fut établi dans la salle, Catherine de Lorraine, orateur prétentieux comme elle était général d'armée, fit un pas vers l'assistance, s'appuya d'une main au dossier de son fauteuil, et après s'être recueillie:

—Seigneurs, dit-elle, et vous, messieurs, qui composez la véritable force de notre religion et de notre patriotisme, vous savez pour la plupart nos desseins puisque vous partagiez notre douleur et nos espérances mais vous ignoriez comment et sous quelle forme ces espérances pourraient se réaliser.

Nous ne nous dissimulons ni les uns ni les autres combien est précaire le nouveau règne sous lequel la France s'est courbée. Bien des circonstances le peuvent abréger: la guerre a ses hasards, la politique d'usurpation a ses dangers, le nouveau roi peut tomber sur un champ de bataille; il peut tomber aussi frappé par le ressentiment public. Je ne parle pas des chances de mort que fournit une vie dissolue, aventureuse: on meurt aussi vite, et plus sûrement peut-être, d'un excès, d'une orgie que d'une balle ou d'un coup de poignard.

Dieu m'est témoin et vous l'avez tous vu, plusieurs même m'en ont blâmée, que pour le bien du pays j'ai fait taire mes inimitiés, oublié les malheurs de ma famille, et reconnu le nouveau roi. Cependant je ne puis m'aveugler sur l'avenir: le roi n'a pas d'héritier, un enfant bâtard ne compte pas; si le roi mourait, que deviendrait la France? S. M. Philippe II, dans un sentiment de glorieuse générosité, a renoncé à ses droits au trône. M. de Mayenne aussi abdique. Je renonce pour mon neveu de Guise, qui n'a pas rallié la majorité des voeux du peuple français. Mais, du sein de cet abandon général, la bonté divine a suscité un miraculeux et providentiel moyen de salut. Messieurs, écoutez religieusement la parole qui va sortir de mes lèvres. Il existe un rejeton de la branche royale, messieurs; la France possède un légitime Valois!

A ces mots, on entendit frémir l'assemblée, dont les têtes oscillèrent sous un ouragan de passions mal contenues. Çà et là, quelques visages sérieux, ceux des principaux initiés, du jésuite, entre autres, examinaient avec soin l'attitude générale.

—Un Valois! murmura-t-on de toutes parts.

—Vous savez, continua la duchesse, que du mariage du roi Charles IX avec Élisabeth d'Autriche, naquit, à Paris, le 27 octobre 1572, un enfant présumé être Marie-Élisabeth de France. Le roi attendait, espérait un fils, ce fut une fille que lui présenta sa mère Catherine de Médicis, une fille qui ne vécut même pas et dont la mort fut déclarée le 2 avril 1578. Eh bien, seigneurs, eh bien, messieurs, ce n'était pas une fille qui était née au roi Charles IX, mais bien un fils, que par jalousie et pour assurer le trône à son fils favori, le futur Henri III, Catherine de Médicis avait soustrait et fait disparaître en l'échangeant contre une fille.

Un silence glacé s'étendit sur l'assemblée après les paroles de la duchesse. Pour ses partisans, qui la connaissaient si bien, le moyen providentiel dépassait les limites du prodige.

—Oh! reprit-elle en profitant habilement de ce silence, vous vous taisez, vous êtes atterrés; le crime énorme de cette substitution vous épouvante! Que sera-ce lorsque vous aurez sous les yeux les preuves complètes, irréfragables, les documents minutieusement naïfs qui établissent, sans une ombre de doute possible, tout le complot de Catherine de Médicis contre la postérité de son propre fils, un attentat, messieurs, qui, sans le secours de la Providence, éteignait à jamais une des plus illustres races qui aient paru dans le monde.

Tenez, messieurs, tenez seigneurs, dit la duchesse en dénouant sur la table une liasse de parchemins, de lettres et de mémoires; approchez-vous, prenez connaissance de ces titres. Habituez-vous à l'idée qu'il vous reste un maître légitime, un véritable roi Très-Chrétien, et quand la conviction se sera fait jour dans vos âmes, remerciez Dieu qui vous sauve de l'usurpation et de l'hérésie.

On vit s'approcher, en effet, avec une crainte superstitieuse ou plutôt avec une salutaire défiance les ligueurs et les prêtres fanatiques. Les Espagnols, le jésuite, dans le secret, se tenaient à distance.

—Ceci, dit la duchesse, en désignant un mémoire, est le récit de la substitution, et révèle le lieu obscur où Catherine alla chercher la fille destinée à remplacer le jeune prince. Cet autre document vous montre Catherine faisant porter l'enfant mâle chez un gentilhomme du Vexin, son affidé, son féal, lequel gentilhomme éleva l'enfant parmi les siens, dans sa maison de Vilaines, aux environs de Medan.

La Ramée, jusqu'alors immobile, frissonna.

—Lisez maintenant, poursuivit la duchesse, lisez la déclaration du gentilhomme à son lit de mort, et toutes les preuves qu'il fournit, et, à l'appui de ces preuves, le témoignage du prêtre auquel il avait confié le terrible secret. Lisez et confrontez!… Ne craignez rien… Pénétrez-vous de la conviction sacrée!

—En effet, murmurèrent des voix auxquelles d'autres faisaient écho; en effet, les preuves sont éclatantes, irrécusables.

—Et, les ayant vérifiées, contrôlées, vous n'hésiterez plus à dire comme moi: Miracle!

—Miracle! s'écrièrent les fanatiques, dont le principal but était de renouer la guerre civile.

—Ainsi, seigneurs, ainsi messieurs, vous sentez pourquoi le roi d'Espagne, pourquoi l'illustre maison de Lorraine se sont désistés de leur prétentions, en face des droits acquis d'un Valois.

—Vive Valois! cria l'assemblée.

—Désormais, acheva la duchesse, dont le front ruisselait de sueur après cette furieuse harangue, désormais il vous reste à connaître le prince miraculeusement sauvé, la victime de Catherine de Médicis, le fils de Charles IX, votre maître et le mien! car il vit, seigneurs, car vous l'avez près de vous, messieurs! car il a déjà versé son précieux sang pour notre cause, et il s'ignorait lui-même. Dieu permet que je le tire de son ombre et que je présente son front à la couronne de ses pères! Hier, il n'était rien; aujourd'hui, il est roi de France. Apparaissez, mon roi! votre nom d'hier était la Ramée.

—Je rêve!… balbutia le jeune homme ivre, éperdu fou de voir s'agenouiller devant lui la duchesse et toute l'assemblée.

Il sentit le sang abandonner ses tempes et affluer à son coeur. Il pâlit, et, dans la morne majesté de l'éblouissement et de la démence, il apparut vivante image de ce sombre Charles IX, dont la capricieuse fortune lui avait légué quelques traits, et dont le souvenir se dressait encore à la pensée de la plupart des assistants.

—Le roi chancelle! s'écria la duchesse, qu'on le conduise à son appartement!

—Et qu'on l'y garde bien, dit-elle tout bas à ses Espagnols.

—Le peuple, ajouta l'héroïne en s'adressant au reste des conspirateurs, ne niera pas en le voyant qu'il soit le fils de son père. Maintenant, messieurs, à partir d'aujourd'hui, tenez-vous prêts. Depuis longtemps chacun de vous connaît son poste et a choisi son rôle. Quelque chose me dit que l'événement est proche. Voilà votre chef. Et derrière celui-là, j'espère, nul Français ne refusera de marcher pour le triomphe de la bonne cause! Je vous connais assez pour n'avoir pas besoin de vous dire qu'une indiscrétion est le signal de notre mort. Adieu, messieurs, et vive le vrai roi!

—Vive le vrai roi! répétèrent les ligueurs en défilant devant la duchesse.

Le jésuite passa le dernier, et, pendant qu'il faisait la révérence:

—Et notre écolier? demanda tout bas la duchesse, est-il prêt aussi?

—C'est pour demain, dit le jésuite, qui se perdit dans la foule des conjurés.

XVII

AMBASSADES

Le lendemain, jour fixé par Gabrielle pour son départ, le soleil apparaissait à peine que deux hommes enveloppés de manteaux se promenaient en long et en large dans le parterre qui précédait la maison de la marquise.

Il faisait froid, un froid brillant qui blanchissait la terre. On l'entendait résonner sous l'éperon de ces deux cavaliers qui causaient ensemble d'un ton aussi échauffé que leurs mains et leurs figures étaient froides. De temps en temps, l'un ou l'autre levait la tête vers l'appartement de la marquise où rien encore ne remuait.

—Je vous assure, monsieur Zamet, que le roi notre maître m'a donné une triste commission, dit le plus petit et le plus gelé des deux personnages. Empêcher une femme de faire un coup de sa tête!

—Il y va donc aussi de la tête du roi, monsieur de Rosny, répliqua le florentin Zamet.

—On le dirait, monsieur, et je vous ai mandé pour que nous en causions sérieusement. Je sais tout votre zèle pour la personne de Sa Majesté, et vous remercie de vous être dérangé si matin pour venir me trouver ici, où j'étais envoyé par le roi. Oh! le cas est grave.

—Si grave que cela?

—Le roi a le coeur tendre, monsieur Zamet, et depuis que sa maîtresse menace de le quitter, il ne vit plus. A propos, vous qui avez la vue excellente, ne voyez vous rien bouger chez la marquise?

—Rien encore, monsieur de Rosny.

—Nous aurons le temps de causer un peu avant qu'elle ne s'éveille.

—Mais pourquoi quitte-t-elle le roi?

—Oh! vous le savez mieux que personne, vous qui êtes involontairement la cause de cette rupture.

—Bien involontairement, monsieur, s'écria Zamet comme s'il eût redouté qu'on n'entendît l'accusation des étages supérieurs. En conscience, je ne suis pas responsable de ce que fait le roi.

—Eh! ne vous en défendez pas tant, monsieur Zamet. Ce ne serait pas un si grand mal que le roi sût et pût se distraire.

Rosny, après avoir lancé ces paroles, regarda obliquement Zamet pour en apprécier l'effet. Mais Zamet était Italien, c'est-à-dire rusé. Il ne laissait pas lire sur son visage à première vue.

—Certes, continua Rosny, la marquise est une charmante femme, la meilleure des femmes. Jamais le roi ne saurait trouver une plus raisonnable maîtresse. Elle ne fait pas trop de dépenses, elle n'a pas trop de morgue ni d'ambition….

—Voilà bien des qualités, monsieur.

—Eh mordieu! j'aimerais mieux qu'elle en eût moins, j'aimerais mieux que le roi eût affaire à quelque diable incarné qui se ferait maudire trois ou quatre fois par jour. Le roi s'attache trop facilement, voyez-vous, et il lui faudrait des cahots, des tempêtes dans le ménage. Est-ce que vous ne connaîtriez pas cela, monsieur Zamet, un diable féminin assez joli pour que notre cher sire s'en laissât charmer d'abord, assez méchant pour qu'il le chassât ensuite, cela nous rendrait service?

—Mais, monsieur de Rosny, si le roi est féru d'amour pour la marquise de
Monceaux….

—Puisqu'elle le quitte.

—Est-ce bien sûr? demanda Zamet en regardant fixement Rosny. Votre présence ici, ce matin, indique des projets de réconciliation.

—Vous avez deviné juste. Le roi m'a prié de fléchir sa cruelle.

—Et vous la fléchirez; vous êtes si éloquent.

—Voilà précisément ce que je me demande. Faut-il être éloquent? Est-ce un service à rendre au roi?

—Au coeur du roi, oui.

—Mais à ses intérêts?

—C'est autre chose. Il n'y a d'intérêts que ceux de l'amour pour un homme amoureux.

—Je ferai de mon mieux, dit Rosny, afin de contenter le roi. Mais enfin, il faut prévoir le cas où Mme de Monceaux serait inflexible. Elle a du caractère.

Sully prononça ces mots avec un accent qui promettait peu de zèle pour la négociation.

—En ce cas, monsieur?…

—En ce cas il faudrait distraire le roi bien vite avec quelque idée divertissante.

—Eh! eh!… c'est plus aisé à dire qu'à faire.

—Cependant j'ai compté sur vous, monsieur Zamet, pour deux raisons.

—Parlez, monsieur.

—La première, c'est que le nerf de toute distraction est comme celui de la guerre, l'argent. Nous n'en avons pas.

Zamet fronça le sourcil.

—Et vous, vous en avez beaucoup, continua Sully.

—Oh! je vous assure que la moitié au moins de ce que je possède….

—Est placée à Florence, chez le grand-duc, je le sais. Ce qui vous met très-bien avec ce prince, je suppose.

—Comment, s'écria Zamet avec inquiétude, vous savez….

—Je sais toujours où est l'argent, répliqua Sully; ce que je ne sais pas, c'est la façon de l'attirer chez nous. Oui, vous avez un million d'écus là-bas. Que ne sont-ils ici!

—Monsieur, je vous assure….

—Ah ça! monsieur Zamet, si vous tombiez malade, ne laissez pas tout cet argent à Florence. J'en ai trouvé un placement bien plus avantageux pour vous.

—Lequel donc?

—Supposez que le roi soit tout à fait séparé de madame la marquise; supposez qu'il se divertisse un peu çà et là, tandis que l'on romprait son mariage avec la reine Marguerite; supposez encore que le roi se remarie….

—Ah! ah! dit Zamet en regardant de nouveau Sully qui grattait de sa canne avec indifférence les corbeilles semées de givre.

—Est-ce que vous auriez quelque chose contre un mariage du roi? reprit
Sully.

—Mais, selon… dit le Florentin en promenant ses yeux autour de lui, dans la crainte des espions.

—J'entends un bon mariage, cher monsieur Zamet, avec une princesse jeune, belle, si c'est possible, et riche surtout.

—Cela peut se rencontrer.

—Vous n'avez personne en vue?

—Mais….

—Il y a une infante d'Espagne.

—Une moricaude, une guenuche.

—Il y a une princesse de Savoie.

—Les sept péchés capitaux, plus la misère.

—Il y a… ma foi, il y a la reine Elisabeth d'Angleterre.

—Voilà soixante ans que les médecins exigent qu'elle meure vierge.

—Peste! ce n'est pas le roi qu'il lui faut pour mari. Nous avons passé en revue toute l'Europe plus ou moins nubile, n'est-ce pas?… Eh! mais non, mais en vérité non, cher monsieur Zamet, nous oublions quelqu'un.

—Qui donc? demanda le Florentin avec une naïveté qui faisait honneur à sa diplomatie.

—Mais quelqu'un de votre pays même… Est-ce qu'à Florence vous n'avez pas une princesse?

—Il est vrai.

—La fille du grand-duc de Médicis.

—La princesse Marie.

—Qui doit avoir, cette année?…

—Quelque vingt ans.

—Et qui est belle?

—Oh! une merveille.

—Un bon État; un peuple dodu, que la maison de Médicis a su engraisser à point.

—Les Médicis sont habiles.

—Je le crois bien; des gens qui ont un million d'écus à M. Zamet!… A propos, quel caractère a-t-elle cette belle princesse-là!

—Je ne sais, et n'oserais dire.

—Vous devez savoir. Quelqu'un me racontait hier que vous avez chez vous sa soeur de lait, la fille de sa nourrice.

En parlant ainsi, Rosny attachait sur Zamet son oeil gris, d'une trempe à fouiller jusqu'au fond d'une âme.

—Vous savez tout, monsieur, répliqua le Florentin en s'inclinant.

—Tout ce qui peut intéresser mon maître, oui, cher monsieur Zamet. Ainsi, voyez comme tout cela s'enchaîne sans effort. Mettez les unes au bout des autres nos suppositions de tout à l'heure: la rupture du roi avec la belle Gabrielle, ses passe-temps avec tous les masques qu'on lui fera trouver; car on peut lui faire trouver de jolis masques, n'est-ce pas? Puis la dissolution du mariage avec Mme Marguerite; puis, nécessairement, un nouveau mariage. Et admirez comme votre princesse florentine vient s'adapter à tout cela avec ce million d'écus qui vous rapporteraient, soit un marquisat, soit un duché, soit de bons gros intérêts hypothéqués sur de bonnes terres.

—J'aime trop le roi, dit Zamet palpitant de joie, pour repousser toutes ces suppositions. Mais que de difficultés à vaincre.

—On dit votre petite compatriote un peu magicienne.

—C'est la maladie de notre pays.

—Il faudra que je me fasse faire par elle mon horoscope, dit Sully.

—A vos ordres, monsieur.

—Il suffit; vous pouvez être certain, monsieur Zamet, que je vous tiens pour un galant homme, bon ami de notre bon roi.

Zamet s'inclina encore.

—Vous prêterez bien cinquante mille écus à la fin de ce mois, n'est-ce pas? Il va falloir distraire Sa Majesté soit par la guerre, soit autrement.

—Je chercherai la somme, monsieur.

—Grand merci. Cette nouvelle va réconforter un peu le cher sire, qui ne sort pas de tristesse ou de colère depuis avant-hier; c'est la première fois quo je l'ai entendu parler de se venger.

—Se venger de qui?

—Mais de celui qui a prévenu la marquise. Je crois, Dieu me pardonne, que le pauvre hère payera pour tout le monde; mais, bah! si cela a pu divertir le roi, qu'importe! Monsieur Zamet, nous voilà au 27 décembre, j'ai bien envie d'envoyer chercher demain nos cinquante mille écus.

—Oh! demain, c'est bien tôt.

—Voilà la marquise qui appelle ses gens. Je vous quitte, monsieur Zamet. Eh bien! à demain soir, le prêt, en attendant tous ces intérêts que vous savez.

—Bien, monsieur.

—N'oubliez pas mon horoscope. Au revoir!

En disant ces mots, Sully, qui avait serré la main à Zamet d'un air significatif, se fit annoncer chez la marquise de Monceaux.

Il était temps. Gabrielle, levée depuis le jour et habillée, avait déjà commencé ses préparatifs, et, sans être vue, derrière les rideaux, guettait le ministre absorbé par son entretien avec Zamet.

Lorsqu'il entra chez elle, tout était fini. Gabrielle donnait ses ordres pour qu'on attelât les mules.

Le ministre après avoir exprimé ses regrets et son étonnement par quelques mots de politesse, expliqua la commission qu'il avait reçue du roi, et plaida la cause de son maître, mais ce fut bien languissamment et son éloquence tant vantée ne fit pas de frais ce jour-là.

Gabrielle, radieuse d'une beauté mélancolique, ne cessa, pendant que Sully parlait, de caresser et d'embrasser son fils. Puis, après le discours du ministre:

—Je me sépare du roi, dit-elle, l'aimant toujours d'une très-tendre amitié. C'est pour son bonheur que je le quitte; peut-être si je le voulais, pourrais-je rester encore, mais le roi a besoin d'être libre et tout le monde désire sa liberté et me reprocherait son esclavage. Je supporterais avec peine qu'on me congédiât plus tard, c'est pourtant ce qui ne manquerait pas de m'arriver; j'aime mieux prendre les devants. Êtes-vous de ceux qui me diront que j'ai tort?

Sully était net lorsqu'il le voulait bien. Les harangueurs le trouvaient harangueur et demi; mais, avec les gens d'exécution, il se montrait laconique comme au bon temps de Lacédémone.

—Non, madame, répliqua-t-il, je ne vous dissuaderai qu'autant que la bienséance l'exige.

—En politique, monsieur de Rosny, la bienséance ne compte pas.
Conseilleriez-vous au roi de m'arracher mes habits pour me retenir?

—Eh bien, dit-il, non. Ce n'est pas que je n'aie pour vous une amitié, une estime que vous pourrez mettre à l'épreuve, mais….

—Mais vous m'aimez mieux à Monceaux qu'au Louvre?

—Oh! madame, ce n'est pas vous qui gênez: c'est la maîtresse du roi.

—Je n'ai pourtant pas été gênante depuis mon avènement à la couronne, dit mélancoliquement Gabrielle. J'ai tenu bien peu de place sur le trône, et je souhaite que le roi et ses ministres ne soient jamais plus incommodés désormais qu'ils ne l'ont été par ma présence. Adieu, monsieur de Rosny. Je perds le roi parce que je fus amie tendre. Il me remplacera, mais ne me retrouvera pas. Je fus douce au pauvre peuple, qui ne maudira pas ma mémoire. Adieu, monsieur de Rosny, acheva-t-elle en sanglotant, au moins m'avez-vous assez estimée pour n'être pas hypocrite avec moi. Adieu.

Cette angélique bonté fit plus d'impression sur l'austère huguenot qu'il ne s'y était attendu lui-même. En regardant la généreuse créature essuyer ses larmes, dont pas une n'était mêlée de fiel, il se dit en effet que jamais Henri ne retrouverait un ange comme celui-là, et se reprocha vivement de n'avoir pas été plus prodigue de baume pour guérir une si noble plaie.

Il se trouva brutal, il chercha le moyen de revenir sur ses paroles, il s'avoua qu'il avait fait tout le contraire de ce que le roi l'avait chargé de faire chez Gabrielle. Mais comme sa conscience le félicitait d'avoir rendu service à l'État et au prince, comme elle ne lui reprochait qu'un peu de dureté, il s'arrêta au moment de réparer sa faute.

—Je m'en vais donc, madame, acheva-t-il avec un respect qui n'avait rien d'affecté, rapporter à Sa Majesté que je n'ai pas réussi à vous retenir.

—Allez, monsieur, dit-elle avec un sourire, et ne vous vantez pas trop du mal que vous vous êtes donné.

Ce fut sa seule vengeance. La douce femme tendit sa main blanche à cet exécuteur qui s'échappa précipitamment, emportant la victoire et un remords.

Il n'était pas dans l'antichambre où Gabrielle l'avait reconduit, qu'on entendit monter un homme essoufflé qui criait:

—Hé là!… les mules, ne sonnez pas si haut, vous n'êtes pas encore parties, harnibieu!

C'était Crillon, que le roi venait de dépêcher à son tour, devinant bien, le pauvre Henri, que son premier ambassadeur pourrait manquer d'enthousiasme.

—Ah! monsieur de Rosny, dit-il en joignant le huguenot sur le palier. Eh bien! madame est-elle convertie?

—Non, monsieur, répliqua Rosny, dépité de voir surgir ce nouveau champion.
Madame persiste et va descendre.

Gabrielle, s'armant de courage:

—C'est vrai, dit-elle, je pars.

—Oh! mais non, madame, interrompit Crillon. Il faut d'abord que vous m'écoutiez, j'ai aussi mon discours à faire.

Rosny était revenu vers l'appartement, curieux de surveiller cet orateur dont la verve et les saillies imprévues ne laissaient pas de lui causer quelque inquiétude.

—Mon cher monsieur, lui dit Crillon en le repoussant doucement dehors, le roi vous attend avec grande impatience; vous lui manquez. Il veut que vous preniez le galop, s'il vous plaît. Pendant ce temps-là, je vais donner un nouvel assaut à madame.

Rosny hésitait encore.

—Ah! mais vous n'avez donc pas de charité, lui dit-il; le roi est là-bas qui vous attend et qui pleure.

Rosny, mâchonnant sa moustache, alla retrouver son cheval.

—Oui, continua Crillon en prenant les mains de la marquise, et la conduisant près de la fenêtre, oui, il pleure! il se désole, cela fend le coeur, harnibieu, est-ce que vous souffrirez cela? Un roi de France avec des yeux rouges!

—Et moi! ai-je les yeux secs?

—Bah!…une femme: et pourquoi toute cette colère, tout cet esclandre, parce que le roi a été au bal masqué, parce qu'il vous a trompée. Mais, madame, il vous a peut-être trompée déjà trente fois, et vous ne vous êtes pas fâchée pour cela… Bon! je dis de belles sottises, reprit-il en voyant s'assombrir encore le visage de Gabrielle. C'est de l'invention pure. Le roi ne vous a jamais trompée, pas même avant-hier. Il m'a raconté cela en détail. Cela ne vaut pas un froncement de sourcils! Harnibieu! quand votre fils sera grand, est-ce qu'il ne trompera pas les femmes, et vous en rirez… Riez donc!

Gabrielle balbutia quelques mots entrecoupés de soupirs. C'étaient les mêmes plaintes, les mêmes résolutions toujours empreintes de cette douce opiniâtreté qui distingue les bons coeurs, injustement froissés.

—Si c'est par amour-propre que vous partez, dit Crillon, vous avez tort. Qu'a fait le pauvre roi? il vous a priée lui-même, il vous a fait prier; votre amour-propre est cent fois à couvert. Mais prenez-y garde, vous exagérez!… Quoi! ce cher sire a un enfant, un beau petit enfant tout frais baptisé. Il s'est déjà habitué à ses caresses, et voilà que vous lui ôteriez cet enfant, son petit compagnon!… Harnibieu! c'est dur, c'est mal! Ne faites pas cela, car je vous appellerais un méchant coeur.

—Cher monsieur de Crillon, n'augmentez point ma peine. N'ébranlez pas ma résolution. Il ne me reste plus que mon enfant et Dieu….

—Et moi, donc! s'écria le brave chevalier attendri; çà! j'ai promis au roi que vous resteriez; et quand je devrais coucher en travers de la porte, vous ne sortirez pas.

Crillon parlait encore, qu'au bas de l'escalier retentit une voix haletante qui criait:

—Je veux parler à M. de Crillon.

—Au diable l'animal, grommela le chevalier dérangé dans sa péroraison.

—Dites que je suis un de ses gardes.

—Qu'est-ce que cela me fait, pensa Crillon.

—Que je m'appelle Pontis, et que je viens pour un très-grand malheur.

—Il n'en fait jamais d'autres, ce coquin-là, dit Crillon à Gabrielle; mais son grand malheur attendra.

—Ajoutez, hurla la voix, que c'est de la part de M. Espérance.

Crillon bondit jusqu'à la rampe de l'escalier, se pencha en dehors et cria d'une voix de tonnerre.

—Monte, bélître!

—Espérance, murmura Gabrielle, dont un souvenir innocent et frais traversa l'esprit fatigué par tant de larmes.

Crillon et Pontis étaient déjà face à face.

—Monsieur, dit le Dauphinois, rouge, tremblant et suffoquant à chaque mot, où est Espérance?

—Pardieu, est-ce que je le sais?

—Comment, vous ne le savez pas? Mais, monsieur, hier au soir des archers sont venus chez lui.

—Des archers? pourquoi faire?

—Des archers, répéta Gabrielle en s'avançant.

—Oui, madame, des archers, au nom du roi.

—Eh bien, après? demanda Crillon.

—Après, ils ont emmené Espérance.

—Où? cria le chevalier.

—Puisque je vous le demande, monsieur!

—Mais, tu t'es informé; continua Crillon en secouant son garde qu'il tenait par le buffle.

—Pardieu!

—Aux gens, aux voisins, à Zamet?

—Il est voisin de Zamet, demanda Gabrielle.

—Oui, madame, rue de la Cerisaie.

—Rue de la Cerisaie, se dit la jeune femme, frappée d'une idée subite.

—Mais, reprit Crillon, pourquoi ces archers? que lui voulaient-ils? qu'a-t-il fait?

—Rien.

—Qui a-t-il vu, reçu?…

-Personne… qu'un homme enveloppé d'un manteau, qu'on l'a vu reconduire avant-hier du jardin dans la cour à neuf heures et demie du soir.

Gabrielle tressaillit.

-Au moment, continua Pontis, où je paradais dans son carrosse.

—Mais cet homme, quel est-il?

-Eh! le sait-on!

—Je crois que je le sais, interrompit Gabrielle saisie d'un tremblement nerveux… Cette maison qu'habitait M. Espérance, elle est belle?

—Oui.

—Neuve?

—Toute neuve.

—Une grande cour, un jardin qui communique….

—Avec ceux de Zamet. Eh bien?

—C'est là que M. Espérance a reconduit un homme avant-hier?

—Oui, madame.

—Eh bien, cet homme c'était le roi.

—Ah! je comprends! s'écria le chevalier, le roi sortait de chez Zamet par la brèche du mur.

—Et le roi, dit Gabrielle, s'est figuré que j'avais été avertie par le pauvre Espérance, et il s'en est vengé.

—Je ne comprends plus.

—Vous comprendrez plus tard.

Crillon allait répondre lorsqu'un valet se précipita dans la chambre de Gabrielle, en lui offrant un paquet de forme étrange et en lui disant à l'oreille.

—Tenez, madame, examinez vite ceci d'où dépend, dit-on, la vie du roi!

Gabrielle déchira à la hâte l'enveloppe qui recouvrait une figurine modelée en plâtre; à la statue était attachée un billet qu'elle dévora en pâlissant.

—Ah! monsieur de Crillon, dit-elle, vite, vite, courez au Louvre chez le roi!

—Que lui dirai-je?

—Que je reste à Paris, que je ne le quitte plus, que je vais le trouver…
Allez, allez, je vous suis!

—Le roi ne pleurera plus, et il me dira en même temps ce qu'est devenu Espérance, s'écria le chevalier en descendant l'escalier avec la célérité d'un jeune homme.

XVIII

AU LOUVRE, LE 27 DÉCEMBRE 1594

La salle du roi, au Louvre, était pleine de gens affairés, inquiets: gens d'épée, gens de robe, qui s'entretenaient, en arpentant la galerie, de cette disparition du roi et de sa tristesse depuis sa rupture avec Gabrielle.

Cet événement avait pris les proportions d'une catastrophe. Mille bruits circulaient qui annonçaient, les uns le départ de la marquise, les autres la consolation prochaine du roi. Tout à coup M. de Rosny traversa cette salle, pour entrer dans le cabinet de Sa Majesté.

Sa froide et impénétrable physionomie fut curieusement interrogée. Mais nul n'y put lire la vérité. Sully eût été fort embarrassé lui-même de dire ce qu'il pensait en ce moment.

Il ne croyait pas que Crillon pût réussir à retenir Gabrielle, mais il ne voulait pas non plus annoncer à Henri le refus définitif de sa maîtresse. Ainsi perplexe, il marchait lentement, pour se donner le temps de trouver une réponse mixte.

Mais le roi ne lui en laissa pas le loisir. À peine l'aperçut-il sous la tapisserie de son cabinet qu'il courut à lui, et de la voix, des yeux, de l'âme, il l'interrogea sur le résultat de son ambassade.

—Elle vous a refusé! s'écria-t-il en voyant les traits du ministre.

—Il faut que je l'avoue, sire, répliqua celui-ci.

Henri découragé laissa retomber ses bras.

—Ce coup m'est douloureux, murmura-t-il, et sera mortel. J'aimais tendrement cette ingrate. Que dis-je, ingrate! C'est moi qui fus ingrat. Elle se venge de ma trahison, elle fait bien.

—Tout cela, pensait Sully, ne va pas trop mal et l'explosion est raisonnable. Je n'en ai dit ni trop ni trop peu. Si la marquise persiste à partir, c'est annoncé. Si elle cédait à Crillon, je ne me suis pas avancé de manière à reculer honteusement. Mais pour éviter en ce cas le premier choc, éloignons le roi.

—Sire, dit-il alors, du courage. Votre Majesté ne restera pas en cette prostration.

—Non, certes, s'écria Henri, et ma résolution est prise.

—Vraiment? dit Rosny avec une certaine joie.

—Oui. Je vais de ce pas dire à la marquise tout ce que j'ai sur le coeur.

—Mais, sire, vous exposez la dignité royale à un échec. Il était sans importance que je ne réussisse point, que M. de Crillon ne réussît pas….

—Oh! mais j'ai réussi, s'écria le chevalier en faisant irruption dans le cabinet, sur les pas de l'huissier qui l'annonçait.

A la vue de Crillon, au bruit de ces douces paroles, le roi poussa une exclamation de joie et embrassa son heureux ambassadeur, tandis que Rosny se mordait les lèvres.

—Elle reste? mon Crillon, elle reste? demandait le bon roi dans un transport difficile à décrire.

—Elle fait plus, elle vient!

—Ah! dit le roi éperdu de bonheur, allons à sa rencontre. Viens, Crillon, venez, Rosny.

—Sire, par grâce, de la modération, dit le huguenot retenant Henri par une main.

—Un moment, sire, dit le chevalier le retenant par l'autre. Mme de Monceaux sera au Louvre dans quelques minutes, et j'ai fait vos affaires en conscience, n'est-ce pas?

—Oui, oui, mon Crillon.

—Faites donc un peu les miennes.

—Que veux-tu?

—Vous avez envoyé arrêter un jeune homme, rue de la Cerisaie?

—Oui; un drôle qui m'avait brouillé avec Gabrielle; un traître à qui je m'étais confié pour sortir sans être vu de chez Zamet, et qui m'a dénoncé à la marquise.

—C'est impossible, dit Crillon.

—Comment?

—C'est plus qu'impossible, c'est faux! Ce jeune homme est un garçon loyal, et non un traître.

—Tu le connais donc?

—Harnibieu! si je connais Espérance!

—Au fait, c'est vrai; je me souviens, maintenant, ce blessé des Génovéfains, ce beau blessé, je savais bien que cette figure-là ne m'était pas inconnue. Eh bien! mon Crillon, ton protégé m'a trahi! et je lui avais serré la main! Ah! vois-tu, si j'eusse été comme lui un gentilhomme, je lui eusse fait avaler sa félonie à la pointe de mon épée; mais je suis roi et j'ai dû me venger en roi!

—Votre Majesté, dit Crillon tout pâle de colère, trouve donc ma garantie mauvaise?

—Ta garantie?

—Je réponds que ce jeune homme ne vous a pas plus trahi que moi-même, et je somme ses accusateurs de me prouver en face….

—Tu seras satisfait, car c'est Gabrielle qui me l'a dit, et puisqu'elle vient, elle te le répétera.

—A-t-on vu pareille duplicité! s'écria le chevalier. Tout à l'heure elle m'a dit à moi qu'il n'était pas coupable. En vérité, la cour est un repaire de fourbes et de méchants.

—La voilà! interrompit le roi en soulevant de sa main la portière du cabinet pour voir plus tôt la marquise, qu'un murmure flatteur des courtisans accueillait à son entrée dans la galerie.

Gabrielle, dont l'émotion doublait la beauté, marchait rapidement, et sur son passage toutes les plumes balayaient la terre.

Le roi ne put se retenir plus longtemps. Il lui tendit la main, puis les bras, et l'attira dans le cabinet avec une physionomie où la joie éclatait par le rire et les larmes.

Sully, dont la retraite pouvait s'appeler discrétion, sortit en étouffant un soupir. Crillon laissa un moment le roi se repaître de la vue de son idole. Il laissa s'exhaler les tendres reproches de Henri, ses soupirs, ses protestations et ses promesses; puis, prenant le bras de Gabrielle:

—Pendant que vous êtes heureux, dit-il, un innocent souffre par votre faute. Voyons, madame, il faut de la franchise: vous avez accusé Espérance; persistez-vous?

—Mon Dieu! s'écria Gabrielle, j'oubliais; oh! c'est excusable, dans le trouble où je suis et avec tout ce que j'ai à dire au roi. Mais je vais me souvenir.

—Vous m'avez dit, reprit le roi, que vous aviez appris tout par ce jeune homme.

—Je vous ai dit, sire, tout ce qu'une femme peut dire quand on lui ment et qu'elle ment elle-même. Le fait est que j'étais instruite de votre sortie, avant votre sortie, par la lettre d'un homme que je ne connais pas. Le fait est que, pour vous épier, je m'en accuse, je m'étais cachée rue de la Cerisaie, et que c'est moi qui de mes yeux vous ai vu sortir. Enfin, je dois à la vérité de n'accuser que moi; j'ai appris seulement aujourd'hui que M. Espérance demeurait rue de la Cerisaie et que Votre Majesté lui avait parlé avant-hier au soir.

—Quand je vous disais, sire! s'écria le chevalier en baisant la main de Gabrielle. Maintenant, qu'avez-vous fait de ce pauvre garçon, loyal, innocent et calomnié?

—C'est honteux à dire, répliqua le roi avec embarras, je l'ai fait enfermer au Châtelet.

—Harnibieu!… dit Crillon, en prison! comme un coquin!… mon brave Espérance! Ah! madame, il est capable d'en être tombé malade, d'en être mort! en prison! voilà ce que c'est! les femmes mentent et cela retombe toujours sur quelqu'un.

—C'est un désespoir pour moi, répliqua Gabrielle.

—Mettons-le en liberté, dit le roi.

—Pardieu! cela ne sera pas long, s'écria le chevalier, qui s'enfuit comme un trait, laissant les deux amants ensemble.

—Sire, n'avez-vous pas, comme moi, un remords, dit Gabrielle, dont Henri pressait passionnément les mains.

—Je n'ai dans l'âme que tendresse et joie, depuis que je vous ai revue.
Ah! mon Dieu, interrompit le roi avec un soubresaut.

—Qu'y a-t-il? demanda-t-elle, effrayée.

—Il y a que ce fou de Crillon est parti sans ordre signé de moi et que le gouverneur du Châtelet ne lui rendra pas le prisonnier à lui seul, tout Crillon qu'il est.

—Écrivez promptement cet ordre, sire, nous l'allons expédier par un page.
Puis Votre Majesté voudra bien écouter ce que je venais lui dire.

Le roi se mit à écrire. Il tenait encore la plume quand Sully reparut, essayant de sourire à Gabrielle.

—Sire, dit-il, la galerie est pleine de monde, et j'annonce à Votre
Majesté une bonne nouvelle.

—C'est un effet du retour de l'ange gardien, dit galamment le roi, qui signait l'ordre d'élargissement que Gabrielle couvait des yeux. Mais de quelle nature, cette nouvelle?

—MM. de Ragny et de Montigny, gentilshommes picards, viennent faire leur soumission. C'est une économie de canons et de poudre. Ils attendent le moment d'embrasser les genoux de Votre Majesté.

—Des rebelles?… Mais, mon cher Rosny, j'ai là tout près de moi une rebelle qui vient de se soumettre aussi; je lui dois bien quelques instants pour faire mes conditions.

—Le véritable soumis, je crois que c'est Votre Majesté, répondit gravement le ministre.

—Et par conséquent c'est moi qui ai des conditions à faire, interrompit non moins sérieusement Gabrielle, Oh! vous pouvez les entendre, monsieur de Rosny.

—Madame….

—La première, c'est que le roi ne quittera plus le Louvre… sans moi.

—Madame la marquise va devenir jalouse, dit Sully, et la jalousie exagère même ses triomphes.

—Je ne suis jalouse que du salut du roi, monsieur, et comme sa vie est menacée s'il sort du Louvre….

—Qui dit cela? fit en souriant un peu dédaigneusement le ministre.

—Ceci, répliqua Gabrielle en montrant la lettre qu'elle venait de recevoir chez elle.