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La belle Gabrielle — Tome 2 cover

La belle Gabrielle — Tome 2

Chapter 22: XX
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About This Book

The narrative centers on a royal public abjuration that draws villagers and nobles into a festive journey; amid the crowd, a provincial aristocratic household prepares an elaborate departure. Tensions between political allegiance and private desire surface during intimate exchanges between a young woman and a brooding admirer, while the household's decorum and social vanity are closely observed. Scenes shift between the spectacle of communal celebration and the quiet rivalries and affectations of those who attend, showing how a single public event refracts loyalties, ambitions, and personal passions.

—De qui?

—Lisez la signature.

—Frère Robert: je ne connais pas.

—Oh! mais je connais, moi, s'écria le roi, en s'emparant du billet, qu'il lut à haute voix:

«Ma chère fille, ne quittez point le roi, ne le laissez point sortir du Louvre, et ne laissez pas approcher de lui la figure que voici, au cas où vous la rencontreriez sur votre chemin.»

—Voici la figure, ajouta-t-elle en tirant de dessous sa mante la statuette de plâtre peinte avec une merveilleuse vérité.

—Ventre Saint-Gris! s'écria le roi, frère Robert m'avait déjà fait voir cette figure.

—Armée d'un couteau, dit Sully. Mais c'est un épouvantail, une vraie invention de moine.

—Le moine qui a inventé cela, répliqua le roi pensif, n'est pas de ceux qu'on épouvante ou qui cherchent à semer la peur.

Rosny haussa imperceptiblement les épaules.

—Soit, dit-il. Sa Majesté ne sortira pas du Louvre; et quant à la figure signalée, on veillera. Mais en attendant, madame, le roi a des affaires urgentes. Bien des gens réclament sa présence dans la galerie; la galerie est dans le Louvre; nous ne sortons pas de vos conditions en nous y rendant.

—J'y vais, interrompit le roi. Rosny, vous allez sceller ici même cet ordre que je viens d'écrire pour le gouverneur du Châtelet, et madame le prendra.

—Je l'attends, sire.

—Moi, je vais faire le tour de la galerie.

—Et vous revenez!

—Sur-le-champ.

—Vous me jurez que vous ne sortirez pas!

—Je suis trop intéressé à vous obéir, dit le roi en serrant la jeune femme sur son coeur, tandis que le ministre préparait flegmatiquement cire et cachet.

Henri souleva la tapisserie.

L'huissier de service frappa du pied, selon la coutume, pour avertir le capitaine des gardes qui, à ce signal, cria dans la salle:

—Le roi, messieurs!

Henri parut, le sourire sur les lèvres, le front radieux, l'oeil étincelant de bonheur comme en un jour de victoire.

Il s'avança vers les courtisans, dont le nombre avait grossi et qui l'entourèrent bientôt avec une respectueuse familiarité.

Gabrielle le suivait des yeux. Elle le vit se diriger vers le groupe des gentilshommes picards, dont Sully lui avait annoncé la soumission. L'un de ceux-ci adressa au roi une courte harangue, au nom de ses amis. Henri répliqua par quelques mots d'oubli et de clémence. La scène était touchante et intéressa Gabrielle, qui la contemplait de loin.

Sully venait, dans le cabinet, de sceller l'ordre et le tendit à la marquise, dont l'attention fut distraite un moment. Mais aussitôt qu'elle eut pris l'enveloppe, elle retourna à son observatoire. Les gentilshommes remerciaient le roi, le front courbé, le genou ployé. L'assemblée louait Henri de sa générosité par un murmure de reconnaissance.

Tout à coup, un cri partit du fond de la salle, au seuil de laquelle accourait un moine, les bras étendus, les habits en désordre.

—Prenez garde! il est ici! cria-t-il d'une voix lugubre qui fit gémir les voûtes.

—Frère Robert! s'écria Gabrielle, dont les yeux cherchèrent Henri. Mais le roi se baissait pour relever les suppliants, et au-dessus de lui, sur sa tête même, brillait un couteau dans la main d'un jeune homme pâle.

Gabrielle poussa un cri déchirant. Elle venait de reconnaître dans l'assassin la figure annoncée par le génovéfain. Jean Châtel s'était glissé dans le groupe, et, profitant de l'occasion, avait frappé.

Le coup adressé à la gorge du roi le rencontra plus haut, près de la bouche. Il se releva blessé, étourdi, au milieu de la foule pâle et muette d'horreur à la vue du sang qui inondait le visage du roi.

Gabrielle tomba inanimée sur le parquet. L'assassin, pendant ce tumulte, allait s'échapper. Frère Robert le saisit au cou, l'enleva d'un bras nerveux et le jeta aux gentilshommes et aux gardes, dont les épées étaient déjà tirées.

—Gardez-vous de le tuer, dit-il; il faut qu'il parle!

Cependant Sully, tremblant, livide, faisait emporter le roi dans son cabinet. L'assemblée se lamentait, c'était une confusion, une douleur, une rage inexprimables. Frère Robert pénétra dans le cabinet où Sully, dans son trouble, eût laissé entrer tout le monde.

Henri essayait de rassurer ses amis. Il demandait des nouvelles de la marquise, qu'on venait d'amener près de lui. Il souriait à la pauvre femme qui, revenue à elle, pleurait de voir couler le sang.

Derrière les portes on entendait bruire la foule émue. Frère Robert, gardien sombre et inflexible, avait fait fermer les portes par un cordon de gardes, et lavait la blessure du roi, et de ses doigts tremblants rapprochait les chairs tranchées.

—Oh! la statue! murmura Gabrielle, oh! frère Robert.

—Je n'ai pu arriver à temps! répondit le moine d'une voix sourde.

—Qu'est-ce que c'est que cette blessure? demanda Henri, qui voyait que personne autour de lui n'osait adresser cette question.

—Légère, n'est-ce pas? dit Sully les larmes aux yeux.

—Oui, dit le moine.

—Eh bien! s'écria le ministre, il faut se hâter de l'aller annoncer partout!

En disant ces mots, il courut vers la porte. Frère Robert le saisit au passage et l'arrêta de sa main de fer.

—Vous êtes fou, mon frère! demanda Rosny, peu habitué à se voir ainsi contrarié.

—Restez! dit froidement le moine.

—Mais, sire, s'écria Rosny, entendez toutes les voix qui gémissent, la ville est dans le deuil, dans l'angoisse; c'est faire courir un danger réel à l'État que de tarder une seconde à proclamer la bonne santé du roi. Mêlez-vous de vos prières et de vos compresses, et laissez-nous gouverner les affaires publiques.

—Je vous dis, répondit le moine, qu'il faut que le bruit sinistre circule dans la ville: je vous dis qu'il y a danger pour l'État à faire croire que le roi n'est pas mourant. Je vous dis que la blessure est mortelle, que le couteau était empoisonné.

En parlant ainsi il serrait tendrement la main du roi et lui souriait ainsi qu'à Gabrielle, qui comprenaient bien tous deux le sens de la pression et du sourire.

—Mais cet homme est fou! dit Rosny dans le paroxysme de la colère.

—Vous êtes plus fou que moi, vous qui criez si fort, repartit à demi-voix et précipitamment frère Robert. Quoi, vous êtes homme d'État et vous ne comprenez pas ce qui se passe! Vous ne comprenez pas que Mme de Montpensier vient de jouer sa seconde partie, et que vous allez l'empêcher de jouer sa troisième et sa dernière! Regardez le roi, il ne dit rien, il ferme les yeux, vous voyez bien qu'il est mort.

Cette sombre figure éclairée du feu du génie n'avait en ce moment rien d'humain: on eût dit l'un de ces sublimes prophètes dont la pensée et la parole illuminaient comme l'éclair et ébranlaient comme le tonnerre les multitudes béantes devant leurs sinistres révélations.

Sully regarda le roi, qui de son doigt posé sur sa lèvre ensanglantée lui commandait la soumission et le silence. Après quoi il se laissa doucement aller dans les bras de Gabrielle.

Alors le moine entr'ouvrit les portes, que les serviteurs d'Henri refermèrent sur lui. Il entra dans la galerie, et toute la foule se porta à sa rencontre pour obtenir quelque nouvelle.

—Que dit-on?… qu'y a-t-il?… le roi!… le roi!… comment va le roi?… demandèrent cent voix haletantes.

—On dit que le roi est mort! murmura le moine avec un accent de délire qui fit courir des frissons de terreur dans toute l'assemblée.

—Le roi est mort!… répéta la foule… avec des gémissements et des larmes.

En même temps, les gardes faisaient sortir de la galerie la noblesse et le peuple ivres de désespoir.

On entendit courir sous le balcon, et s'étendre par les rues, comme un souffle lugubre, ce lamentable cri: Le roi est mort! Et frère Robert, silencieusement voilé par son capuchon, sortit du Louvre, suivant avec avidité cette trace funèbre qui s'allongeait devant lui à chaque pas envahissant la ville immense!

XIX

PARADE ET RIPOSTE

Nous avons laissé Marie Touchet et sa fille dans une situation difficile. Peut-être ne serait-il pas inutile de retourner vers elles pour voir comment leur industrie essaya d'en sortir.

D'abord elles ne virent aucune ressource. La Ramée les avait enfermées dans l'alternative infranchissable d'un silence qui les livrait à lui, ou d'une révélation qui les déshonorait sans retour et terminait à jamais les rêves d'ambition de la famille.

Sortir de ce cercle était la première condition. Mais ni la mère ni la fille, l'une avec la rage du désespoir, l'autre avec le flegme de sa vindicative réflexion n'y put parvenir.

Elles virent qu'en effet la maison était gardée, que la fuite était impossible, que d'ailleurs eussent-elles fui, leur persécuteur les retrouverait tôt ou tard et que ce serait à recommencer.

Un éclat, une révélation, qui eût averti le roi et appelé l'attention sur la conduite d'Henriette, elles n'en supportèrent pas l'idée un seul moment. Marie Touchet, au bout d'une heure de lutte et de tâtonnements douloureux dans cet obscur labyrinthe avoua, humiliée, à sa fille qu'elle n'avait rien trouvé; que la position n'avait pas d'issue et que le seul moyen, non pas de parer les coups de l'agresseur mais de les amortir, c'était de tout avouer à MM. d'Entragues et d'Auvergne, lorsqu'ils reviendraient de chez Zamet et du Louvre.

Nouvelle source de désespoir pour Henriette. Mais dans les circonstances extrêmes la douleur extrême devient acceptable. Tout, dans les plus débiles organisations, s'élève alors à une puissance jusque-là inconnue. La fière Henriette courba la tête devant cette nécessité.

Et quand son père et son frère reparurent, le sacrifice était résolu. Marie Touchet prit la parole, et dans les plus ingénieuses subtilités de son éloquence, avec les plus adroites circonlocutions de l'euphémisme, elle raconta aux deux gentilshommes stupéfaits la demande en mariage de la Ramée et les causes de cette hardiesse inouïe.

Pendant ce récit, qui fut sommaire, on le conçoit, et qui n'attribua que deux légèretés de jeune fille à Henriette, celle-ci, la tête ensevelie dans ses mains, sanglotait et essayait d'émouvoir les auditeurs par cette pantomime du suppliant que Cicéron recommande à l'orateur comme un des plus efficaces arguments d'un plaidoyer.

Tandis que Marie Touchet parlait du page huguenot et de l'inconnu de Normandie, M. d'Entragues, en deuil de ses illusions sur l'innocence de sa fille, arpentait la chambre en se rongeant les ongles avec colère. M. d'Auvergne, le sourcil froncé, regardait les boucles noires et brillantes des petits cheveux frisés qui paraient le col si blanc et si rond d'Henriette. Et il se disait qu'il avait là une petite soeur gaillardement lancée dans la carrière des aventures.

Marie Touchet finit son discours. Un silence plus cruel que la colère en couronna la péroraison. Henriette qui comprit ce silence, redoubla de soupirs et de larmes, cachant de plus en plus son visage.

—Il résulte, dit enfin le comte d'Auvergne, que ce la Ramée veut profiter de la mauvaise position de mademoiselle.

—Oui, mon fils.

—Il sait donc tout, ce la Ramée? Vous avez donc confié ou laissé voir à ce drôle….

—Nous y avons été contraintes, dit solennellement Marie Touchet.

—Contraintes! répéta le comte en haussant les épaules, comme si jamais on était contraint à faire une sottise.

Le mot était aussi peu filial que fraternel. Mais, dans les grandes occasions, qu'est-ce qu'un sentiment?

—Ce n'était pas une sottise, dit Marie Touchet, puisqu'il s'agissait d'une vengeance.

—C'est différent, reprit le comte. Eh bien, que fera-t-il, voyons, ce la
Ramée?

—Je le crains déjà moins depuis que j'ai eu le courage de tout vous avouer, s'écria habilement Marie Touchet, car mon principal chagrin venait de l'ignorance où vous étiez sur ce qui concerne Henriette.

—J'eusse aimé mieux l'ignorer toujours, murmura le père Entragues d'une voix sombre.

—Eh! monsieur, par grâce! n'accablez pas une coupable qui se repent, lui répondit la mère avec un coup d'oeil suppliant à son fils.

—C'est vrai, reprit le comte; sortons d'embarras ces pauvres femmes. Vous craignez, n'est-ce pas, que, si vous refusez ce coquin, il n'aille tout dire au roi, et que le roi ne se dégoûte?

—Voilà tout.

—Eh! alors le moyen est facile! s'écria le père Entragues. Il faut faire prendre ce misérable, et on le tuera comme un chien, n'est-ce pas, monsieur?

—Mon Dieu, je ne vois que cela, répondit M. d'Auvergne. Une fois mort, il ne dira rien au roi.

—Oh! monsieur, murmura Marie Touchet, ce la Ramée est un homme bien adroit. Il s'est arrangé sans aucun doute pour que son secret surnage. Il aura déposé quelque écrit bien détaillé, bien appuyé de preuves, entre les mains d'un complice qui le viendra produire après sa disparition.

—Ah! si vous craignez cela, dit M. d'Auvergne un peu découragé.

—Mais, hasarda le père, un papier n'est jamais fort quand un homme n'est plus là pour l'appuyer. Je persiste dans mon dire. Se débarrasser de la Ramée, c'est d'abord détruire un ennemi, et surtout c'est détruire celui qui veut épouser mademoiselle. Ses complices, s'il en reste après lui, ne seront pas des épouseurs; ils demanderont de l'argent, ou toute autre chose possible, on les satisfera, tandis que satisfaire la Ramée en lui donnant Henriette, c'est monstrueux.

—Soit: qu'on le tue, répliqua tranquillement M. d'Auvergne. Cela d'ailleurs arrange tout momentanément.

Marie Touchet prit un air encore plus désolé.

—Eh, messieurs, ce moyen même ne saurait être employé, dit-elle.

—Pourquoi? demandèrent les deux hommes.

—Parce que la Ramée le connaît bien, il le connaît trop.

—Il sait que vous voulez le tuer? vous le lui avez donc annoncé?

—J'avais oublié de vous dire, balbutia Marie Touchet, que dans les deux fatales circonstances dont j'ai eu à vous faire part, ce la Ramée nous avait prêté son bras.

Henriette s'affaissa de plus en plus.

—Quoi! s'écria M. d'Auvergne, le page huguenot et le gentilhomme normand… tous deux….

Et son geste termina sa phrase.

—Oui, monsieur, dit modestement la mère.

—Mort de ma vie! murmura le jeune homme en regardant avec admiration le tableau de famille qui s'offrait à sa vue, vous faites bien les choses, mesdames.

—Tout pour l'honneur, répliqua Marie Touchet avec emphase.

M. d'Entragues se retournait sur lui-même comme un serpent sur des charbons ardents.

—Je conçois, reprit le comte après une minute de réflexion, que ce la Ramée se défie. Il sait vos façons. Peste!… Ah! mais vous allez avoir là un dangereux adversaire.

Marie Touchet leva les yeux aux ciel.

—Si dangereux, poursuivit le comte se refroidissant à vue d'oeil, que je ne vois pas bien clairement l'issue d'une pareille lutte.

—Bah! s'écria M. d'Entragues, on a beau se défier de la mort, on a beau connaître ses ennemis, il faut toujours que l'on succombe.

—Ce n'est pas mon avis, monsieur d'Entragues, et je vous jure bien que si je me défiais de quelqu'un comme la Ramée doit se défier de ces dames, ce quelqu'un-là ne me tuerait pas.

—Que feriez-vous, je vous prie?

—D'abord je ne viendrais pas chercher moi-même ma future épouse dans sa maison. Je la ferais venir, par un billet, à la chapelle où je dois l'épouser, et il faudrait bien qu'elle y vînt. En sorte que si l'on me tuait, du moins ne serait-ce qu'après le mariage. Et croyez-le bien, c'est ce que va faire la Ramée.

—Puisqu'il a dit qu'il viendrait, murmura Henriette.

—Bon! il a dit cela, et il fera ce que je viens de vous dire.

—Mais Henriette n'ira pas à cette chapelle, s'écria M. d'Entragues, et il faudra que la Ramée arrive ici lui-même.

—Oh! mais alors, c'est du bruit, du scandale, c'est un échange de lettres ou de messagers, c'est la divulgation du secret, et, ma foi, quant à moi, je ne me mêlerai pas dans ce chaos.

—Oh! monsieur! s'écrièrent les dames avec un profond désespoir, en tendant vers le comte des mains suppliantes comme les Ichétides d'Eschyle.

—Monsieur, vous ne nous abandonnerez point, dit M. d'Entragues avec humilité.

—Si, par la mordieu!… je vous abandonnerai parfaitement. Que dirait le roi en apprenant qu'il y a dans votre maison tous ces amours, tous ces assassinats, tous ces complots, et que chaque jour en allant le voir au Louvre, je lui porte un pareil bagage enveloppé dans mon manteau?

—Le roi ne saura rien, monsieur, dit Marie Touchet, si nous vous avons pour guide, pour appui. Oh, monsieur, ne réduisez pas à cette extrémité une jeune fille plus légère que coupable.

—Deux hommes tués et un troisième condamné à mort, quelle légèreté!

—Pour la famille, monsieur, pour vous-même, secourez-nous!

—Ah! pour moi, c'est différent. Oui, pour moi, je ne dis pas. Car je risque de me compromettre, et, à vrai dire, je ne vois que moi d'un peu intéressant dans toute cette affaire. Mais le moyen?

—La Ramée viendra, dit Henriette, j'en répondrais, il m'aime, et, fût-ce au prix de sa vie, il ne perdra pas une occasion de me voir. Et puis, il ne croit pas que nous osions jamais, madame et moi, vous instruire de la vérité. Il nous croit donc sans appuis, sans ressources.

—Vous l'êtes pardieu bien, mademoiselle; car lui mort je ne saurais empêcher le secret d'aller au roi.

—Pourquoi le tuer? dit Henriette. Il m'aime, vous ai-je dit, et vous voyant uni à nous… Tenez, monsieur, daignerez-vous me permettre, à moi, pauvre esprit indigne, de vous faire part d'une idée?

—Parlez! parlez! Votre idée doit être bonne! Sachez que je professe dès aujourd'hui la plus grande estime pour vos lumières!

—Voyons votre idée, mademoiselle, dit M. d'Entragues.

—J'oserais proposer, messieurs, qu'au lieu de menacer M. la Ramée quand il viendra, on le reçût poliment; qu'au lieu de le désespérer, on lui donnât de la confiance; qu'au lieu de le tuer, en un mot, on l'éloignât!

—C'est fort judicieux, dit aigrement Marie Touchet, mais comment l'éloigner? Est-ce un homme à se contenter de l'ombre?

—J'avais ouï dire, murmura Henriette que tout mariage fait par violence pouvait être annulé; or, si jamais violence fut manifeste, c'est dans cette occasion.

—Mais, ma chère demoiselle, si vous êtes une fois mariée, dit le comte avec un rire cynique, il n'y aura plus à s'en dédire.

Henriette rougissant:

—Le mariage à la chapelle satisferait M. la Ramée, dit-elle.

—Bah! répondit le comte riant de plus en plus, ce n'est pas cela qu'il faut à votre homme. Du diable si je m'en contenterais, moi! Non, ce n'est pas tout cela qu'il faut faire.

—Écoutons! dit M. d'Entragues avec empressement.

—Vous dites qu'il viendra vous chercher, reprit le jeune homme. Je l'admets. Ne paraissons ni M. d'Entragues ni moi. Soyez toutes les deux, seules; ayez l'air de l'attendre et d'être préparées.

—Bien, murmurèrent les trois auditeurs.

—Je vais vous envoyer quatre de mes gardes qui happeront le drôle….

—Permettez que je vous interrompe, dit Marie Touchet. Il a, lui, des agents cachés autour de la maison, des espions qui guettent chacune de nos démarches. Ils verront entrer vos gardes et empêcheront la Ramée de paraître, ou, s'il vient, il y aura lutte, et une lutte, c'est du bruit, c'est une chance qui peut être défavorable.

—J'enverrai vingt, trente gardes, cinquante, s'il le faut, qui n'entreront qu'au moment où la Ramée sera monté ici, et contre lesquels il n'y aura pas de résistance possible. Laissez-moi achever. Il essayera de faire du scandale, et il révélera, il accusera. Nous verrons alors. Ce la Ramée est un protégé de Mme de Montpensier, disiez-vous, nous irons trouver Mme de Montpensier. On s'expliquera, mais on n'épousera pas.

—J'ai un moyen meilleur, dit Marie Touchet.

—Voyons.

—Les espions de la Ramée sont dans la rue. Ils ne sont que dans la rue. Faisons ouvrir dans le mur qui nous sépare du bâtiment voisin une brèche par où M. d'Auvergne fera entrer ses hommes. La Ramée est trop amoureux pour ne pas craindre la mort, ou pour ne pas se rattacher à la vie si on lui laisse quelque espoir de posséder Henriette. Les gardes de M. d'Auvergne occuperont notre maison par ce passage secret. Ils saisiront la Ramée lorsqu'il se présentera. Celui-ci se verra tout à coup en face de la mort, d'une mort stérile, et capitulera peut-être, ou tout au moins nous fera gagner du temps.

—Et puis, s'il faut qu'on le tue, dit M. d'Entragues, on le tuera; car, je le répète, lui mort, toutes ses révélations perdront la moitié de leur valeur.

—Voilà qui est convenu, interrompit M. d'Auvergne; j'enverrai les hommes nécessaires. Mais par où entreront-ils?

—L'hôtel n'est séparé que par une maison de la petite rue de la Vannerie; les gardes entreront déguisés par cette maison dont M. d'Entragues fera prévenir les maîtres. La brèche de notre mur sera faite tantôt, dussions-nous l'ouvrir de nos mains.

—A merveille. Maintenant, sortons, M. d'Entragues et moi, le visage calme, la mine insouciante, et rendons-nous à nos affaires. Je ne dis pas que le moyen soit parfait et qu'il réussisse; mais enfin, dans la triste position où je vous vois, mieux vaut un à peu près que rien. Et ne dussiez-vous gagner à cela que d'être débarrassées de la Ramée, ce sera une consolation.

Les deux femmes se précipitèrent sur les mains du comte. Marie Touchet en serra une noblement, Henriette baisa l'autre avec reconnaissance.

Tel était le plan combiné dans la maison d'Entragues. Nous savons comment il fut annihilé par le plan combiné chez Mme de Montpensier.

Le soir se passa, les gardes furent introduits en vain. La Ramée ne parut pas. Toute la nuit se passa pour les deux femmes dans des angoisses mortelles.

M. d'Entragues acheva d'y perdre le peu de cheveux qui lui restaient. Non seulement la Ramée ne parut pas, mais on observa avec surprise que ses espions et agents disparurent du quartier. Cette désertion, ce silence qui eussent dû combler de joie ces misérables femmes, redoublèrent leurs appréhensions; dans tout, même dans le salut, elles voyaient un nouveau piège.

Après la nuit, qui les favorisait de son ombre épaisse, le jour revint. La matinée s'écoula encore sans nouvelles. Un billet de M. d'Auvergne reçut pour toute réponse; Rien!

Cette inexplicable absence de la Ramée inquiéta M. d'Entragues à tel point qu'il n'y put tenir, et s'en alla chez Mme de Montpensier pour s'informer de ce qui se passait.

Sur ces entrefaites eut lieu l'événement que nous avons raconté, au Louvre, et déjà, se répandait par tout Paris l'horrible nouvelle, lorsque M. d'Auvergne, presque pâle, égaré, accourut au logis de sa mère pour lui annoncer la mort du roi.

Qu'on juge de l'effet produit sur ces ambitions par le seul coup qu'elles n'eussent pas prévu. Le roi mort! Tous les plans renversés, la fortune des Entragues évanouie. Désormais, qu'importait le passé d'Henriette, qu'importait la colère de la Ramée; qu'était-il cet obscur, cet imperceptible atome? A quoi bon tant de rage amassée, tant d'armes aiguisées? Le roi était mort.

M. d'Auvergne raconta comment, dans la galerie du Louvre, où toute la cour venait de voir rentrer la marquise de Monceaux, l'assassin avait frappé à deux pas de lui le malheureux prince qui venait de lui sourire.

Il raconta le deuil, l'horreur, qui suivirent cette scène, et l'épouvantable désolation qui fit déserter le Louvre après qu'un moine inconnu, un génovéfain qui avait donné les premiers soins au roi, fut venu annoncer que tout était fini et que le trône était vide.

La stupeur, la muette consternation des deux femmes, rien ne saurait l'exprimer. Elles passèrent de la surexcitation la plus violente à la prostration la plus inerte. On eût dit que chez elles le faisceau complet des nerfs qui sont la vie venait de se briser d'un seul coup.

Le comte, lui non plus, ne pouvait s'en remettre. Le roi l'avait protégé, élevé. Avec le roi, il perdait tout. Qui allait régner en France? Qui combattrait l'Espagnol, qui proclamerait ou repousserait la Ligue? Jamais nation ne s'était trouvée dans un si douloureux veuvage de tant d'espoir, de tant de prospérités, de tant de gloire promises par ce règne.

Le comte, pour rafraîchir son front brûlant, s'approcha de la fenêtre. Les cris lamentables montaient de la rue de la Coutellerie jusque dans les maisons; le peuple, disséminé comme les fourmis éperdues, pleurait, criait, se signait; déjà les boutiques commençaient à se fermer, on entendait le bruit des verrous et des barres à l'aide desquelles les plus prudents ou les plus peureux se barricadaient précipitamment.

Soudain, de grands coups retentirent à la porte de l'hôtel, un cavalier se précipita dans la cour, c'était M. d'Entragues qui revenait de chez Mme de Montpensier où on ne l'avait pas reçu, et qui, arrêté dix fois en route par le peuple parce qu'on le prenait pour un courrier tant il se hâtait, aiguillonnait sa monture sous la double impression de la terreur et de la curiosité.

Les deux dames, le comte s'empressèrent autour de lui. Il parlait à peine, il était haletant, il tremblait.

—Eh bien! eh bien! lui dit-on, vous savez?…

—Oui, oui; mais vous, savez-vous?

—Quoi?

—Savez-vous qui va succéder au roi?

—Non.

—Un prince de la maison de Valois, que Mme de Montpensier gardait caché, prêt à tout événement.

—Un Valois… mais lequel?

—Un fils de Charles IX.

—Vous êtes le seul, mon fils, s'écria Marie Touchet en saisissant le bras du comte d'Auvergne.

—Non, madame, dit M. d'Entragues, pâle de rage, non! Je l'ai cru d'abord, mais on parle d'un fils légitime de Charles IX et de la reine Élisabeth.

—Légitime?

—Oui, ce bruit court déjà dans toute la ville, et l'on assure que le nouveau prince va être montré au peuple et conduit en grande pompe par les Guise au parlement.

À ce moment, un bruit confus, vibrant comme le fracas des houles marines avant l'orage, ébranla tout le quartier, du sol au faîte des maisons.

XX

OÙ CRILLON FUT INCRÉDULE COMME THOMAS

Ce bruit annonçait au peuple l'approche du nouveau maître que la Providence lui avait miraculeusement conservé.

Ce cortège parti on ne sait d'où, escorté par des ligueurs et gentilshommes de la maison de Lorraine, recrutait chemin faisant un grand concours de peuple, et l'on n'eût su dire si tous ceux qui faisaient partie de l'escorte étaient des curieux ou des partisans. Les rumeurs de surprise dans la foule, l'immobilité absolue et le silence des gentilshommes qui s'avançaient, formaient un contraste bizarre avec la douleur bruyante et les mouvements tumultueux de gens qui apprenaient pour la première fois la mort du roi.

Au milieu du cortège, à cheval, venait la Ramée, dont le visage, plus pâle que de coutume, rappelait d'une manière frappante celui de Charles IX. Ses partisans avaient eu soin de l'habiller de manière à rendre plus sensible encore cette ressemblance, et en dépit de la mode, ils promenaient devant le peuple le pourpoint long et serré comme une taille de guêpe, la fraise gaufrée et le toquet à plume du célèbre auteur de la Saint-Barthélémy.

Quelques émissaires, habilement répandus dans la foule, faisaient ressortir cette ressemblance du fils avec le père; et dans ces flots de populace superstitieuse où bouillonnait encore l'écume du fanatisme religieux, le nouveau prétendant récoltait déjà quelque faveur en sa qualité d'héritier d'un prince qui avait voulu extirper l'hérésie en France.

La Ramée avait pris sa route par la place de Grève pour traverser la rue de la Coutellerie, où demeurait la femme dont plus que jamais il eût voulu devenir le maître. L'ardeur de sa passion s'accroissait de l'ivresse d'un succès inespéré. On eût pu voir monter à son cerveau cette double flamme dont les reflets coloraient parfois son visage d'une teinte sinistre.

Il traversait, disons-nous, la place de Grève, au milieu du concours immense de peuple qui se ruait là de toutes les extrémités de la ville, et ses yeux, brillant d'un feu contenu, dévoraient déjà la maison d'Henriette, qu'il cherchait de loin à son balcon.

Il la vit enfin; elle aussi l'aperçut; Marie Touchet, le père Entragues et le comte d'Auvergne reconnurent aussi ce sombre cavalier environné d'un respect étrange comme sa royauté. Leur stupeur, leurs bras levés au ciel, l'expression et le mouvement de toutes ces physionomies qui contemplaient son triomphe, causèrent à la Ramée la plus poignante joie qu'il eût ressentie de sa vie. Cette surprise, cette exclamation des Entragues vengeaient toutes ses humiliations passées, effaçaient tous ses chagrins. Encore un instant, et il serait sous la fenêtre d'Henriette, et celle qui, la veille, le chassait fiancé obscur, allait le saluer illustre et roi.

Mais tandis que la Ramée s'engageait avec son escorte dans la rue de la Coutellerie par la petite rue Jean de l'Épine qui la précède, un grand mouvement s'opérait en sens inverse, c'est-à-dire à l'autre extrémité de la rue, à l'endroit où elle bifurque avec celle de la Vannerie. Là était une foule assez compacte, assez vacillante, et dont les hésitations formaient un engorgement, une sorte de remous tournant autour des premières maisons, au lieu d'aller joindre le grand courant qui entraînait la multitude à la rencontre du triomphateur.

Au centre de ce groupe était un homme à cheval, gesticulant, se démenant, communiquant à ses auditeurs le feu qui éclatait dans ses regards et dans ses paroles. Cet homme c'était Crillon, Crillon, qui du Louvre avait couru au Châtelet pour délivrer Espérance, et qui, sans ordre du roi, n'ayant pas trouvé le gouverneur, occupé pour lors à l'hôtel de ville avec les architectes, allait chercher ce gouverneur et lui redemander son prisonnier.

Mais chemin faisant, le brave chevalier venait de voir courir les effarés qui criaient: «Le roi est mort!» Il avait vu la consternation rouler et grossir devant lui comme un tourbillon, et ces mots: «Le roi est mort!» l'avaient arrêté dans sa course en le frappant au coeur.

Çà et là fuyaient des gens pâles, les yeux pleins de larmes, d'autres couraient vers le Louvre, et pas un de tous ces gens ne doutait de la réalité. Jamais l'homme n'est incrédule à l'avertissement lugubre des plus grandes calamités. C'est en cela surtout que se révèle sa nature craintive et éphémère.

—Le roi est mort! se dit Crillon comme les autres en arrêtant son cheval à la rue des Arcis, mais c'est impossible, je quitte le roi; il était plein de vie et de santé: c'est impossible.

Le chevalier, en songeant ainsi du haut de sa selle, pareil à une statue, ne s'apercevant pas qu'il parlait haut, et qu'un groupe se formait auteur de lui, un groupe d'honnêtes bourgeois, saisis de respect et de compassion pour cette noble figure, pour ces cheveux gris et cette épaisse moustache du gentilhomme que tout Paris connaissait, admirait et adorait.

Il ne s'apercevait pas non plus, le digne guerrier, qu'en parlant seul, en réfléchissant à la possibilité de cet affreux malheur, il avait peu à peu laissé tomber ses bras, pencher sa tête, et que le vent venait d'enlever son chapeau.

Une femme tout en pleurs s'approcha du cheval immobile, qui flairait la terre durcie, elle appuya sa main sur l'arçon, et dit au chevalier:

—Hélas! M. de Crillon, ce n'est que trop vrai, notre bon roi est mort!

—Qui l'a dit? murmura Crillon encore engourdi par la stupeur.

—Tenez, voici mon mari et mon fils, qui sont au service de M. de Ragny.

Elle montrait deux hommes dont les yeux rougis annonçaient le désespoir.

—Ils ont vu le coup, mon bon monsieur.

—Je vous répète que je quitte le roi, il y a une demi-heure.

—Il y a un quart d'heure qu'un écolier scélérat a poignardé le roi dans son Louvre.

—J'étais avec mon maître au bout de la galerie, dit l'un de ces hommes; j'ai vu tomber Sa Majesté; on l'a emportée. Tenez, voici de son sang que j'ai recueilli sur le parquet.

Il montrait une large tache rouge sur son mouchoir.

—Du sang de ce bon roi! gémirent tous les assistants avec un redoublement de pleurs et de sanglots. Qu'allons-nous devenir!

Crillon poussa un soupir si douloureux qu'on eût dit que son âme allait s'échapper avec. Puis brisé, anéanti, il pâlit et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux sur ses joues mâles.

—Ah! pauvre sire! murmura-t-il, pauvre cher ami! il faut que je le voie encore.

En parlant ainsi, le chevalier tournait son cheval pour regagner le Louvre.

—Et l'on pense déjà, dit un des bourgeois, à lui donner un successeur.

—Comme si c'était possible! ajouta un autre.

Crillon fit volte-face à ces mots.

—Quel successeur? demanda-t-il.

—Vous entendez ces cris, monseigneur? dit une femme.

—Oui certes.

—Eh bien, ils annoncent l'arrivée du nouveau roi qui se rend au parlement.

—Quel roi?

—Le fils de Charles IX.

—Ah çà, braves gens, que me dites-vous là? s'écria le chevalier se remettant peu à peu. Quoi! l'on nomme roi M. le comte d'Auvergne?

—Oh! non, monseigneur; celui-là est un bâtard, tandis que l'autre est le vrai fils de la reine Élisabeth, conservé par Mme la duchesse de Montpensier.

—Oh! oh! mes enfants, vous battez la campagne, dit Crillon; et votre fils de Charles IX ainsi conservé commence à me faire douter de la mort de notre roi.

—Voyez au bout de la rue, on l'annonce, il vient; regardez tout le monde qui se précipite!

—Ah! je suis curieux de voir cela, et, pour mieux voir, je vais à lui.

En disant ces mots, Crillon poussa son cheval dans la rue de la
Coutellerie, qu'envahissait la tête du cortège à son autre extrémité.

Crillon ne pouvait encore rien voir, mais déjà il avait conçu des doutes: son coeur, solide comme celui du lion, s'était retrempé; sa tête fière se redressait.

—Mes amis, disait-il à ceux qui marchaient autour de son cheval, on dit que le roi est mort, mais moi je n'en sais rien. On m'a montré de son sang; mais si vous saviez tout ce que j'en ai versé, moi, de sang riche et vermeil, et pourtant je ne suis pas mort, comme vous pouvez voir. Harnibieu! quelque chose me dit que si le roi, mon bon ami, avait cessé de vivre, son âme avant de partir m'en aurait donné la nouvelle. Nous nous aimions trop pour qu'il ne me dit pas adieu! Harnibieu! mes enfants, le roi ne peut pas être mort.

Ce discours, vigoureusement coupé de gestes hardis, de vaillants regards, d'attendrissements que comprenait la foule idolâtre du héros, avait amassé autour de Crillon une troupe déjà réconfortée par ses paroles.

—Non, disait le chevalier, tant que je n'aurai pas vu mort celui que tout à l'heure j'ai tenu vivant dans mes bras, tant que je n'aurai pas vu ses yeux éteints, sa bouche muette, je dirai le roi est vivant, mes amis, et je ne connais pas d'autre roi que lui. Allons un peu regarder l'autre en face.

—Suivons Crillon! vive Crillon! répétait la foule, qui portait l'homme et le cheval dans la rue étroite, et s'avançait lentement à l'encontre de la troupe du prétendant caché alors par le coude que faisait la rue à cet endroit.

Mais après le détour de cette courbe les deux partis se trouvèrent face à face. Les yeux enflammés de Crillon cherchèrent et découvrirent sur-le-champ le triomphateur, au centre de son groupe, qui s'essayait déjà à crier: Vive le roi fils de Charles IX!

—Harnibieu! s'écria d'une voix tonnante le chevalier, en se dressant sur ses étriers, qui est-ce qui crie vive un autre roi que le roi Henri IV, le vôtre et le mien?

Cet éclat, cette apparition, cette formidable catastrophe étouffa tout murmure. On vit la Ramée blêmir au son de cette voix, comme le chacal tremble au rugissement du lion. Mais il était sous le balcon d'Henriette; elle le voyait; il eût bravé le ciel et l'enfer.

—Je suis le fils du roi Charles IX, dit-il de sa voix stridente et hautaine…. Je suis roi, puisque le roi est mort.

La foule, qui le suivait, applaudit à ses paroles.

—Oh! s'écria le chevalier d'un accent d'ironie insultante, c'est là votre roi à vous autres? Mais je le connais. Ah! voilà le champion de la Ligue! Eh bien! il est galant!… Et vous suivez ce drôle, tas de bélîtres que vous êtes, et vous donnez du vive le roi à ce larron! Attends, attends, Crillon est tout seul, mais il va te montrer comment on défait les rois de ta trempe! Ça, vous autres qui m'entourez, suivez-moi au nom de notre maître. Quant à vous, traîtres ou idiots, qui entourez le vôtre, haut la main, et qu'on vous voie!… Aux épées! harnibieu! et vive le vrai roi!

A ces mots, dont rien ne saurait rendre l'irrésistible élan, la dévorante énergie, Crillon fit jaillir du fourreau son épée, et voulut prendre du champ pour lancer son cheval. Mais la rue était tellement gorgée de peuple, que le cheval ne pouvait avancer.

On vit les femmes, les enfants fuir et se cacher dans les allées, sous les portes. La Ramée mit bravement l'épée à la main. Mais une troupe de ses partisans, qui s'étaient concertés depuis l'arrivée de Crillon, l'entraîna, l'enleva de cheval et lui fit rebrousser chemin pour sauver ses jours ou pour ne pas compromettre sa dignité nouvelle par un conflit qui pouvait ne rien amener de bon.

En effet, autour de Crillon, nombre de bourgeois reprenant courage s'étaient armés à la hâte. Les bâtons ferrés, les hallebardes, les mousquets commençaient à briller dans la rue. Un combat était imminent.

—Mais, monseigneur, disait-on au chevalier, si le roi est vraiment mort, il lui faut bien un successeur.

—Harnibieu! je ne veux pas que ce soit celui-là. D'ailleurs, voyez comme ses partisans déménagent, voyez comme ils disparaissent! Son armée a déjà fondu. Et lui, où est-il? où le mène-t-on? se cacher dans quelque cave! Ah! malheur! faut-il que cette rue soit ainsi! encombrée! Oui, le lâche, il s'abrite derrière des murailles…. Il s'est sauvé dans une maison, et je ne puis courir le reprendre!

En effet, après s'être un moment consultés, les Entragues avaient conclu que le roi était bien mort, puisque M. d'Auvergne l'avait vu assassiner, que la Ramée n'était plus un homme à tuer ou à laisser tuer pat cet écervelé de Crillon, et qu'en bonne politique il fallait lui ménager une retraite. Telle avait été l'inspiration de Marie Touchet, appuyée par le père Entragues et par M. d'Auvergne lui-même, lesquels, à la vue de Crillon, s'étaient hâtés de quitter le balcon pour n'être point remarqués et compromis.

Il résulta de la délibération, que M. d'Entragues envoya prévenir les partisans de la Ramée qu'on lui offrait un asile dans une maison voisine. L'offre, on le conçoit, fut acceptée d'autant plus volontiers, que dans la maison, la Ramée savait trouver Mme d'Entragues et Henriette.

C'est ainsi que l'héritier de Charles IX disparut aux yeux de Crillon, lequel, plus animé que jamais, lança toute sa troupe au siège de cette maison maudite.

Cependant la Ramée, une fois dans l'hôtel d'Entragues, avait pu entendre les portes résonner sous l'effort des assiégeants. Guidé par ses amis, il arriva sans s'en douter au fond des cours, à vingt pas tout au plus de la brèche faite la veille dans le mur pour donner accès aux soldats chargés de le prendre ou même de le tuer.

La fortune tant de fois capricieuse à son égard lui offrait aujourd'hui pour moyen de salut ce qu'hier elle lui préparait comme chance infaillible de ruine et de mort.

Mais la Ramée voulait expliquer à Henriette et son absence de la veille et sa nouvelle position. Il n'en trouva pas le temps, pressé qu'il était par les gentilshommes commis à sa garde.

Ceux-ci lui représentaient l'instabilité du souffle populaire, le danger de séjourner dans une maison que dix minutes suffisaient à prendre d'assaut. Les gens de l'hôtel lui expliquaient qu'en restant, il perdait sans retour les maîtres de la maison, qui lui avaient donné asile.

—Crillon ne ménage rien, disait-on, et la foule qui seconde son aveugle colère saccagera, pillera et tuera tout ce qui va lui tomber sous la main.

La Ramée appelait opiniâtrement Mlle d'Entragues; rien ne le détournait de cette idée, ni le craquement des gonds qui cédaient peu à peu aux coups des assaillants, ni les cris du chevalier, dont la terrible voix dominait le tumulte de mille voix. Il voulait, disait-il, rester ou mourir jusqu'à ce qu'il eût vu Henriette.

Celle-ci apparut enfin, pâle et tremblante, entraîna par la main le jeune homme incertain, le conduisit à la brèche cachée par une tapisserie, sous l'escalier, l'y poussa, secondée par un nouvel effort de ses partisans.

—Là-bas, dit-elle, est un jardin, puis une cour, puis la rue de la Vannerie. Allez!… allez, et n'oubliez pas que vous êtes sauvé par celle que vous vouliez perdre!

—Bien, répliqua-t-il, bien! je payerai ce service, je le payerai d'une couronne. Le passage que vous m'ouvrez, Henriette, je l'accepte comme le plus court chemin pour me rendre au Parlement. Là m'attendent mes amis, mes sujets. C'est là qu'il faut arriver, dussé-je franchir à pieds joints tous les obstacles, même la honte.

—Une couronne! pensa la jeune fille illuminée par ce mot prestigieux. La devineresse me l'a prédite. Pourquoi ne me viendrait-elle pas aussi bien de la Ramée que de celui qui est mort?

—Adieu, prince, s'écria-t-elle, au revoir!

—Merci, murmura-t-il radieux eu lui serrant les mains.

Il mit dans cette pression d'une main perfide tout le feu de son âme à jamais désarmée par ce qu'il croyait être une preuve d'amour. Le malheureux! Il valait mieux que sa complice, puisqu'il la croyait meilleure que lui!

Cependant, après l'évasion de la Ramée, les Entragues, embarrassés, avaient à se justifier près de Crillon. Le père Entragues parut à une fenêtre basse aux treillis de fer, et appela près des barreaux le chevalier, qui accourut.

—Ah! mordieu! s'écria celui-ci en voyant M. d'Entragues, j'eusse dû m'en douter. Il y a trahison, puisque vous êtes ici.

—Monsieur, dit le rusé gentilhomme, ne perdez pas de temps à nous calomnier, nous avons été envahis chez nous, malgré nous; une troupe de ces partisans du prétendant a forcé nos portes et escaladé nos murs, ils ont pratiqué un trou dans la muraille pour faire fuir leur maître, hâtez-vous, hâtez-vous, sinon nous sommes perdus.

Tout à coup, une clameur auprès de laquelle tous les bruits de la matinée n'étaient que des bourdonnements, s'engouffra dans la rue du côté de la place de Grève. Crillon, dans la crainte d'une attaque dirigea en queue sur sa troupe, dont il était tout au plus sûr, se retourna pour faire face aux nouveaux flots de peuple qu'il voyait s'amonceler dans les environs.

—Vive le roi! hurlait la foule avec des trépignements et des élans indéfinissables.

On vit alors déboucher de la place de Grève un carrosse dont les rideaux et mantelets levés laissaient tout l'intérieur à découvert.

Quatre chevaux traînaient d'un pas pesant la lourde machine entourée de gardes françaises, de gardes suisses, et d'une foule éblouissante de pages, de gentilshommes et d'officiers.

Au fond du carrosse, vêtu de noir, le cordon bleu au col, la tête nue, les joues pâles, était assis Henri IV, souriant malgré sa lèvre fendue, que les chirurgiens avait recousue et pansée. Il tendait ses mains au peuple, qui, de chaque côté du carrosse, se ruait entre les pieds des chevaux, entre les mousquets des gardes, et bénissait Dieu du bonheur inespéré qui lui rendait son roi.

L'air ébranlé par les applaudissements et les cris d'allégresse alla porter cette nouvelle à Crillon, qui, tout frissonnant d'orgueil et de joie, s'alla jeter avec la foule à la rencontre d'Henri IV.

—Quand je vous disais, s'écria-t-il en s'adressant aux bourgeois qui lui avaient prêté main-forte. Vous voyez bien que le voilà et qu'il n'est pas mort!

Ce spectacle, tout imposant, tout merveilleux qu'il fût, n'approchait pas cependant de celui qu'un observateur intelligent eût trouvé sur le balcon des Entragues.

A la vue du roi ressuscité, du vrai propriétaire de la couronne, Marie Touchet et son mari faillirent s'évanouir de peur. Le comte d'Auvergne s'élança par les degrés pour aller complimenter Henri. Henriette poussa un grand cri qui attira l'attention de tous, et tomba sans connaissance aux bras do son père, dans une attitude des plus scéniques.

—Ma fille en mourra de joie, s'écria le père…. Mais vive le roi! vive le roi!…

Henri, en passant, ne perdit pas un seul détail de cette scène et salua gracieusement le balcon, malgré les mouvements de colère et les haussements d'épaule de Crillon, à qui ses gardes venaient de faire place dans le cortège.

XXI

OÙ LE ROI S'ENDORT, OÙ GABRIELLE SE SOUVIENT

Lorsque le roi rentra au Louvre après cette promenade qui avait rassuré toute la ville et confondu ses ennemis, Sully l'attendait avec les principaux de son conseil, et l'on vit arriver bientôt le génovéfain qui, lui aussi, avait fait sa promenade et se tenait modestement à l'écart, derrière les plis épais de la tapisserie.

Le roi, un peu souffrant, envoya de sa main au moins un baiser en forme de bonjour gascon, silencieux salut qu'eux seuls comprirent. C'était le payement mystérieux de cet immense service si mystérieusement rendu par l'ami invisible.

Sully, triomphant et nageant dans la joie, vint à la rencontre de son maître, l'aida dans sa marche un peu pesante, en même temps que Gabrielle, accourue aux premiers bruits du retour d'Henri, présentait son front et son bras, une caresse et un appui.

Crillon ne tarda pas à se joindre au groupe, et son bon sens accoutumé lui fit dire à Sully:

—Je pense qu'il y aura quelque chose à faire pour vous.

—Oui, mes amis, interrompit le roi; mais, vous le voyez, je parle si difficilement, et les médecins m'ordonnent si impérieusement le silence, que, ce qu'il y aurait à faire vous allez être forcés de le deviner.

Nous devinerons! s'écria Sully. Applaudissons-nous d'abord du succès de cette sortie que j'avais conseillée au roi.

Henri, regardant son ami le moine, qui souriait de loin sans répondre.

—Applaudissez-vous d'abord, dit-il, du conseil que le père génovéfain m'a donné de faire le mort. Sans cette heureuse inspiration, le complot du faux Valois n'eût pas éclaté.

—C'est vrai, harnibieu! s'écria le chevalier. Mais où est-il, ce brave génovéfain? est-ce qu'on ne le remerciera pas un peu? J'ai des amis, moi, aux génovéfains de Bezons.

Henri indiqua du doigt le capuchon sauvage qui, plus que jamais, cherchait l'ombre. Mais Crillon l'y poursuivit, et, transporté de joie:

—C'est mon brave compère de la Porte-Neuve! c'est mon frère Robert! s'écria-t-il. Oh! nous sommes en bonnes mains; et s'il prête au roi un peu de son élixir pour les blessures, le roi parlera beaucoup demain, et trop après-demain. Ça, messieurs, remercions frère Robert; n'est-ce pas, M. de Sully?

—Ne me remerciez pas tant, murmura le moine, car, moi, je ne me sens pas de force à vous faire des compliments.

—Qu'y a-t-il? bégaya le roi, à qui Gabrielle posait sa douce main devant la bouche.

—Notre frère génovéfain n'est pas encore content dit Sully avec une légère
nuance d'aigreur; nous avons cependant suivi ses conseils, ses ordres.
C'est un moine qui aujourd'hui a gouverné le royaume de France.
Aujourd'hui, Henri IV s'est presque appelé Henri III.

—On avait quelque esprit sous Henri III, répliqua frère Robert avec une froide gravité, et lorsque le roi se laissait conseiller de bonnes choses par les moines au moins trouvait-il des serviteurs qui exécutait l'ordre qu'ils avaient reçu et l'exécutaient avec intelligence.

—Qu'est-ce à dire? demanda le ministre avec émotion, car l'allusion lui semblait trop directe pour qu'il n'y répondit pas.

—Je veux dire, répondit le moine en attachant sur Rosny son regard ferme et lumineux, que Sa Majesté avait ordonné qu'on écoutât mes avis et qu'on exécutât mes ordres; cependant on y a manqué.

—Oh! oh! messire génovéfain, vous êtes amer. Voyez comme l'autorité est enivrante, elle vous a monté tout de suite à la tête; qu'ai-je négligé, s'il vous plaît de ce que vous aviez prescrit? Vous avez voulu qu'on épargnât ce misérable écolier, ce petit Châtel, il est en bonnes mains au Fort-l'Évêque. Vous avez voulu que le roi passât pour mort, on l'a cru mort, qu'il sortit et se montrât, il est sorti, que faut-il de plus?

—Je voulais, répliqua frère Robert, que la mine creusée par les ennemis du roi se découvrit tout à fait et que ces ennemis fussent convaincus.

—Ne le sont-ils pas? N'est-il pas acquis que le traître imposteur la
Ramée, soi-disant Valois, a conspiré contre l'État?

—Où est-il?

—On le cherche.

—Où sont ses complices et instigateurs?

—Patience, messire génovéfain, messieurs du parlement feront leurs enquêtes, et on vous répondra.

—Eh! monsieur, si vous eussiez fait ce que je disais au roi, l'enquête serait finie. Si vous eussiez fait envahir l'hôtel de Mme de Montpensier….

—Il était vide.

—Oui, quand vous vous êtes décidé à y envoyer vos gentilshommes gantés et confits en politesses. Ils ont frappé, n'est-ce pas, montré dents blanches et patte de velours aux portiers. On leur a dit que madame n'était pas revenue de ses terres.

—Précisément.

—Il fallait envoyer-là M. de Crillon avec cent gardes comme je lui en connais quelques-uns. Il fallait emmener tout le quartier dans un réseau d'épées et de mousquets; entrer par les fenêtres, enfoncer les portes, et se jeter dans chaque cave par le soupirail; et alors, monsieur, vous eussiez trouvé la dame au fond de quelque alcôve avec ses papiers, ses grimoires et ses acolytes; vous lui eussiez demandé ce qu'elle faisait-là, cachée, avec des jésuites. Au lieu de cela, tandis que vous grattiez à ses portes comme on fait pour les reines, elle s'est sauvée par des issues secrètes; elle se moque de vous; elle vous défie de la convaincre, et, tout à l'heure, vous la verrez arriver de province avec des officiers poudreux, un glaçon à chaque poil de la moustache, car elle a des moustaches, la noble dame, et quand vous l'accuserez, elle vous dira que vous la prenez pour une autre. Voilà ce qui ne fût pas arrivé sous le roi Henri III, monsieur; et j'en appelle au souvenir de M. de Crillon, qui a eu l'honneur de servir ce prince.

—Harnibieu! murmura le chevalier, tout ce que vient de dire ce révérend frère est d'une vérité flamboyante. Nous avons fait une sottise, monsieur de Rosny! et voilà le roi qui ne peut pas parler, c'est vrai, mais qui rit sous cape. Allons, allons, c'est une balourdise.

—Eh! monsieur, répliqua Rosny, je n'accepte pas votre expression, j'attendrai pour me condamner moi-même.

—Vous n'attendrez pas longtemps, murmura le moine en rabattant son capuchon jusque sur sa barbe. Et, en effet, il avait à peine achevé ces mots, que le capitaine de service accourut empressé, pour annoncer au roi que Mme la duchesse arrivait à Paris, et désirait offrir ses compliments à Sa Majesté.

Rosny rougit, Crillon frappa dans ses mains, le moine ne bougea pas.

—Ah! mon cher Rosny! dit le roi bas au ministre, en lui montrant frère
Robert. C'est qu'il la connaît bien, allez. Qu'on fasse entrer la duchesse!
Reste ici, Crillon.

Le moine s'inclina aussitôt devant le roi et se retira par une porte latérale. Gabrielle le suivit.

—Voilà une impudente princesse, grommela Crillon, et je ne suis pas fâché de voir comment elle expliquera son Valois devant un Bourbon.

—Oh! elle l'expliquera, répliqua Henri. Mais ce n'est pas moi qui parlerai. J'ai la lèvre heureusement fendue. Rosny, vous qui êtes un Démosthènes, vous parlerez!

—Je vais prendre ma revanche, se dit Rosny en s'assurant de la flexibilité de sa voix.

On annonça Mme de Montpensier.

Frère Robert ne s'était pas trompé. La dame était couverte de cette poussière fine que soulève la grande gelée sur les routes. Les glaçons promis avaient dû fondre au feu de ses yeux ardents. Quand elle traversa rapidement la longue galerie, en essayant de donner l'équilibre à ses deux jambes inégales, on vit les plus braves gentilshommes s'écarter du tourbillon de ses jupes traînantes comme d'une atmosphère chargée de peste. Mais elle, insensible à ce mépris mêlé de crainte, poursuivit sa route, faisant baisser les yeux aux plus hardis. Le roi lui-même fut embarrassé de sa contenance, quand les portières de son cabinet se furent refermées derrière la duchesse.

—Eh quoi! sire, s'écria de loin la duchesse, c'était donc vrai!… Votre
Majesté a donc couru un grand danger!

Henri montra le taffetas noir qui fermait sa plaie.

—Ne parlez pas, ne parlez pas! se hâta-t-elle de dire; oh! l'horrible assassinat!

—Montrez le couteau, murmura tout bas la roi à ses serviteurs.

Sully s'en saisit, et s'approchant de la duchesse, le couteau de Châtel à la main:

—Voici le couteau, dit-il.

—Comme il ressemble à celui de Jacques Clément! dit froidement Crillon, dont le regard fier et provocateur parlait plus clairement encore que sa voix.

La duchesse voulut aussi braver ce regard, mais ce fut en vain; elle abaissa les yeux sur la calme et railleuse figure du roi.

—C'est moi, madame, dit alors Rosny, qui aurai l'honneur de vous entretenir, au nom de Sa Majesté à qui les médecins ordonnent le silence, et d'abord, si vous ne fussiez venue, j'allais vous mander de la part du roi.

Henri fit un signe; on apporta un tabouret à la duchesse, que ces derniers mots ne semblaient pas avoir effrayée.

—J'en suis honorée, monsieur, dit-elle, mais je vous demanderai d'abord des détails sur l'événement.

—N'en savez-vous pas?

—En route… oui… j'ai recueilli quelques paroles çà et là; mais des bruits.

—Vous connaissez l'assassin, madame.

—Moi, monsieur?

—Sans doute, puisqu'il a été votre familier pendant six mois.

La duchesse contracta ses sourcils et ses lèvres.

—Vous faites allusion, je pense, aux étoffes que m'a vendues le petit
Châtel.

—Tous les jours?

—Mais, monsieur, on dirait que vous m'interrogez?

—Parfaitement, madame, et je pense que c'est aussi l'avis du roi.

La duchesse regarda Henri en pâlissant. Celui-ci faisant un effort:

—Il le faut, ma cousine, murmura-t-il, pour que vous nous aidiez à dénouer chaque fil du complot.

—Ah! s'écria la duchesse, s'il en est ainsi, je suis prête à subir tous les interrogatoires possibles. Nous en étions au petit Châtel?

—Qui ne vous quitta pas durant six mois, reprit Rosny.

—Mais que j'ai renvoyé il y a un an.

—Pour le placer aux Jésuites?

—Je crois que oui. Ai-je mal fait?

—Peut-être, madame, car on prétend que déjà Châtel avoue beaucoup de choses qui compromettent….

—Qui donc?

—Les jésuites, répliqua Rosny tranquillement. Mais nous ferions mieux de laisser un moment ce Châtel, qu'on saura bien faire parler assez pour nous éclairer, et de parler un peu du conspirateur son complice.

—Il a un complice?

—Ce prétendu Valois.

—La Ramée, n'est-ce pas, monsieur?

—Vous savez déjà?

—Oui, l'on m'a conté cette bizarrerie.

—Harnibieu! vous appelez cela une bizarrerie, madame la duchesse, s'écria le chevalier; une bizarrerie qui fera brûler l'un et rouer l'autre, sans compter qu'il pourrait y avoir un certain nombre do décapités.

—Monsieur de Crillon, dit sèchement la duchesse en soutenant cette fois le regard de son loyal ennemi, je suis venue ici pour parler au roi. A défaut de Sa Majesté, je parle à M. de Rosny, mais je ne vous parle pas et vous prie de ne m'y pas contraindre.

—Oh! oh répondit Crillon avec une ironie dédaigneuse, quand j'adressais la parole à votre frère de Guise, il n'était pas toujours aimable, mais il savait être toujours poli. Mais, par la mordieu! puisque vous n'en voulez pas, moi je n'y tiens guère et ne recommencerai plus. Je me tais, seulement, j'écoute.

Henri appela le chevalier près de lui d'un petit signe, et pour le calmer s'appuya sur son épaule.

—Le roi, dit vivement la duchesse, est fatigué de ce verbiage, sans doute, et nos discussions….

—L'éclairent! reprit Sully, en la retenant doucement sur son siège. Nous disions, s'il vous plaît, que vous avez ouï parler du crime de cet imposteur.

—On m'a tout conté. Oui, monsieur.

—La Ramée aussi était au nombre de vos serviteurs?

—Je le nierais vainement.

—C'est un malheur étrange, madame, et là, réellement, je remarque une bizarrerie: voilà deux hommes accusés, l'un d'avoir assassiné le roi… il fut à vous six mois; l'autre, de vouloir détrôner Sa Majesté, il était des vôtres encore hier.

—N'est-ce pas, ma cousine, que c'est singulier? murmura le roi.

—C'est douloureux, sire.

—Vous devez en être au supplice.

—J'en tomberai malade.

—Eh! eh! moi, j'en ai failli mourir, dit Henri, incapable de résister au plaisir de lancer une gasconnade.

—Sire!… silence! cria le chevalier du ton d'un huissier de la Tournelle.

—Eh bien! madame, reprit Sully, dans le procès qui va résulter de ces événements, il sera impossible que vous ne figuriez pas.

—Monsieur!… interrompit la fière Lorraine.

—Comme témoin, madame. Ainsi ne direz-vous pas d'avance à Sa Majesté ce que vous savez?

—Mais je suis prête.

—Et d'abord, ce prétendu Valois, qui l'a inventé?

—Mais il s'est inventé seul, je suppose. D'ailleurs, vos juges le lui demanderont.

—Harnibieu! s'écria le chevalier, elle sait bien que… mais pardon, sire, je me tais.

—M. de Crillon voulait dire, madame, que cet imposteur a échappé.

—Ah! dit-elle froidement, mais vous le rattraperez sans doute?

—On fera tout pour cela. Quel peut être son plan? De se jeter dans les provinces, où, trouvant plus d'ignorance, de besoins, de crédulité, il exploitera quelques misérables et soulèvera des séditions.

—Cela est possible; la province est mal confirmée dans le devoir.

—Mais ne pensez-vous pas, madame, que son imposture doive tomber devant l'examen de ses titres?

—Je pense que vous vous trompez sur ce point, dit la duchesse en regardant tranquillement Henri et Crillon. L'examen de ses titres soulèverait plus de faveur que de répulsion.

—Vous les connaissez? demanda vivement le roi malgré la douleur de sa blessure.

Cette question renfermait tout le procès. La duchesse l'accepta bravement.
Avec de tels ennemis, elle ne pouvait faire longtemps la petite guerre.

—Sire, répondit-elle, connue pendant longues années pour une adversaire des rois de France, je ressemble à ces aimants qui attirent, dit-on, et le fer et l'orage, on oublie que j'ai eu le bonheur de me réconcilier avec Votre Majesté, on m'apporte tout ce qui est une plainte, un grief, une arme contre vous.

—Et elle s'en sert vilainement, harnibieu! grommela Crillon dans sa moustache.

—Il résulte, continua la duchesse sans feindre de remarquer l'étonnement où son audace jetait Sully et Henri lui-même, que ce la Ramée m'a communiqué, l'autre jour, toutes ses idées de race, toutes ses prétentions à la royauté. D'abord, je traitai cela de rêverie.

—D'abord, dit le roi. Mais ensuite?

—Je commence par affirmer au roi que ce la Ramée m'était étranger, que je m'intéressais à cette figure à cause de sa ressemblance avec un prince que j'ai connu, mais qu'en dehors de ce vague intérêt, je traitais la Ramée comme tous mes serviteurs et officiers de troisième ordre. Cependant, aussitôt qu'il m'eut révélé sa condition, qu'il m'eut fait voir ses titres….