WeRead Powered by ReaderPub
La belle Gabrielle — Tome 2 cover

La belle Gabrielle — Tome 2

Chapter 26: XXIV
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative centers on a royal public abjuration that draws villagers and nobles into a festive journey; amid the crowd, a provincial aristocratic household prepares an elaborate departure. Tensions between political allegiance and private desire surface during intimate exchanges between a young woman and a brooding admirer, while the household's decorum and social vanity are closely observed. Scenes shift between the spectacle of communal celebration and the quiet rivalries and affectations of those who attend, showing how a single public event refracts loyalties, ambitions, and personal passions.

—Il a des titres! s'écria Rosny.

—Sans doute, répondit froidement la duchesse. Sans cela, comment le croirait-on?

—-C'est juste, murmura Henri.

—Oui, harnibieu! il a des titres, s'écria l'incorrigible chevalier. Il en a; je les connais, moi! Il est voleur, assassin, et des plus fieffés.

—Silence! dit le roi à son tour. Laisse parler ma cousine, qui a vu les preuves.

—Je dois avouer, sire, qu'elles ébranleront beaucoup d'esprits.

—Le vôtre, peut-être, madame la duchesse? demanda Rosny en contenant
Crillon qui trépignait.

—Je ne le nie pas absolument, sire; mais j'ai promis fidélité à Votre
Majesté, et je ne m'en croirai dégagée que….

—Que quand je serai mort, ma cousine.

—Elle s'est crue dégagée ce matin, murmura Crillon.

—Oui, sire, dit l'audacieuse, je vous dois fidélité jusqu'à la mort. C'est ce qui fait que malgré les apparences, je n'ai pas même écouté les prétentions de la Ramée, et je défie qu'il se dise autorisé par un mot de moi qui étais encore dans mes terres quand il a commencé son entreprise.

Crillon, Sully et Henri IV se regardèrent en mémoire du frère Robert, qui leur avait prédit l'effronterie de la duchesse.

—Il résulte aussi de tout cela, dit Rosny, que les preuves dont dispose cet imposteur sont brillantes et peuvent éblouir, et que, sans l'immuable fidélité de madame à son roi, elle eût accueilli ce prétendant.

—Pourquoi non? si c'eût été un Valois! et que le malheureux événement de cette matinée nous eût enlevé Henri IV, qui n'a pas d'héritier.

—Oh!… s'écria Sully entraîné par la colère et par le sentiment du danger que venaient de lui révéler ces paroles, le roi n'a pas d'héritiers légitimes, non! mais je jure Dieu qu'il en aura!

—C'est ce que je souhaite de tout mon coeur, répondit la duchesse en se levant. De cette façon, je ne serai plus soupçonnée d'ambitionner une couronne que Dieu n'a pas daigné mettre dans ma famille; de cette façon, au premier péril du roi, mes ennemis ne m'accuseront pas de collusion ou même de complicité, comme certains audacieux se permettent de le faire.

Crillon haussa ses puissantes épaules pour secouer cette flèche féminine.

—Et de cette façon, répliqua-t-il, personne ne sera tenté, par disette, de greffer des Valois sur des la Ramée. Oui, harnibieu! sire, ayez des enfants! ayez-en de quoi faire reculer tous les Châtel qui se présenteraient.

—Cette fois, monsieur parle d'or, dit aigrement la duchesse. Je termine en souhaitant à Sa Majesté toute la prospérité qu'elle mérite.

La duchesse salua et se dirigea vers la porte du cabinet, puis, après une nouvelle révérence, traversa, aussi majestueusement qu'à son arrivée, la galerie pleine de murmures et de regards sombres.

—Vous voilà battu, Rosny! dit le roi épuisé de fatigue, en se renversant sur son fauteuil. Cette scélérate nous cache encore quelque trame.

—Oui, il y a péril, murmura le ministre; mais je me charge de l'intérieur.

—Et moi de l'extérieur, s'écria le chevalier; je monte à cheval pour suivre la bande de ce coquin de Valois, dont la duchesse paye certainement les relais. Je cours donc et le ramène ici perdu ou pendu.

—Allez, mes bons amis, allez, dit le roi tout pâle. Moi, je suis las, je suis triste de toutes ces horreurs. Qu'on prie madame la marquise de vouloir bien venir me réjouir un peu les yeux par sa bonne présence. Et puis je dormirai, et demain, j'espère me retrouver un homme.

En effet, dix minutes après, Sully parcourait la ville avec ses gens, et
Crillon courait la campagne avec ses gardes.

Le roi s'endormit doucement, après avoir vu son petit César, et reçu les tendres soins de Gabrielle.

Celle-ci quitta la chambre royale, et, secouant sa tête alourdie par tant d'événements:

—Tout va mieux, murmura-t-elle: les ministres pensent à la tranquillité des peuples, Crillon au châtiment des coupables, il est temps que je songe, moi, au pauvre innocent que tout le monde oublie en cette bagarre.

Elle prit sur sa table l'ordre signé le matin par le roi pour la mise en liberté d'Espérance, et qui, depuis le matin, était resté là, oublié.

—Il souffre par moi, murmura-t-elle, c'est par moi qu'il sera guéri.

XXII

LE PRISONNIER DU ROI

Le Petit-Châtelet, où le roi avait envoyé son prisonnier, était situé au bout du Petit-Pont, dans la Cité, un peu plus loin que l'endroit où depuis nous avons vu l'Hôtel Dieu.

Sa tour massive fermait le Petit-Pont, et sous la voûte qui traversait cette tour s'ouvrait un passage qui servait de porte à la ville.

Le Petit-Châtelet, sombre édifice, tout empreint de cette lèpre hideuse qui est comme la pâleur des monuments, n'avait cependant point la triste réputation de son aîné le Grand-Châtelet. Les prisons de ce dernier étaient, disait-on, tellement affreuses que l'imagination des plus hardis coquins reculait devant une captivité dans ces tombes. On y parlait d'un certain cachot nommé la Chausse d'Hypocras, où la victime était descendue par une poulie, comme un seau dans le puits. Et là, les pieds dans une eau glacée, le corps brisé par la forme conique de ce réceptacle où l'on ne pouvait se tenir ni couché ni debout, le prisonnier expirait fatalement dans la première quinzaine.

Au Petit-Châtelet, les prisons, quoique plus humaines, devaient toutefois offrir de bien tristes séjours, à en juger par la partie de l'édifice consacrée à la liberté. En effet, les appartements habités par le gouverneur ne recevaient d'air et de jour que par d'étroites fenêtres avarement percées dans les massifs de pierre. Et chacun, disent les historiens de ce temps, détournait la tête avec effroi en passant devant l'antique forteresse.

C'était là que les gens du roi avaient conduit Espérance. Le gouverneur, après avoir lu l'ordre royal et considéré attentivement la figure sereine et charmante du prisonnier, qui marquait plus d'étonnement que de crainte, plus de curiosité que de colère, se contenta de lui désigner une chambre de la prison ordinaire; et tandis que les archers sortaient avec un geôlier pour exécuter cet ordre, Espérance demanda au gouverneur, avec sa politesse persuasive, s'il voudrait lui faire la grâce de répondre à quelques questions, notamment à celles-ci:

—Où suis-je, et pourquoi y suis-je?

Le gouverneur, qui était un petit vieillard affable, gentilhomme huguenot, répondit tranquillement:

—Vous êtes au Petit-Châtelet, prison d'État; quant à la cause de votre arrestation, vous la devez savoir mieux que personne.

—Monsieur, je l'ignore absolument.

—Alors le roi la sait, cela suffit.

Et le gouverneur, après avoir écrit le nom du prisonnier sur son registre, lui tourna poliment les talons.

Espérance, abasourdi malgré sa fermeté habituelle, ne trouva plus rien à demander ou à objecter. Son geôlier vint le prendre et le conduisit dans une sorte de chambre carrée, noire, sale, et meublée de quelques débris honteux, échappés à la fureur des Bourguignons, lorsqu'en 1418 ils égorgèrent les prisonniers du Petit-Châtelet.

Le geôlier tenait à la main une lampe dont la fumeuse clarté avait seule permis à Espérance de distinguer ces affreux détails. Mais quand il eut emporté avec lui cette pauvre lumière, le jeune homme se trouva plongé dans la plus horrible obscurité. Il frappa aussitôt à la porte pour rappeler le geôlier qui s'éloignait. Celui-ci revint.

—Pardon, mon ami, dit Espérance, vous oubliez de me laisser la lampe.

—Si c'est pour cela que vous me rappelez, mon jeune seigneur, répliqua le geôlier, c'était bien inutile. On n'a pas de lampe en prison; une lampe c'est du feu.

—Excusez-moi; c'est que je voulais écrire, et pour cela il faut voir clair.

—Écrire! Est-ce qu'on écrit ici?

—Eh bien! mon ami, répliqua tranquillement Espérance, s'il est défendu d'écrire, je n'écrirai pas. Mais il ne vous est pas défendu à vous de me rendre service, un service bien simple et qui sera bien payé.

—Cela dépend, monsieur. De quoi s'agit-il?

—D'aller trouver M. de Crillon.

—Le brave Crillon? s'écria le geôlier.

—Lui-même.

—Vous le connaissez?

—C'est mon ami. Dites-lui seulement que je suis au Petit-Châtelet. Vous vous rappellerez bien mon nom: Espérance.

—Un beau nom de prisonnier, dit le geôlier avec un sourire railleur.

—N'est-ce pas? répondit Espérance, sans témoigner ni chagrin ni amertume.
Eh bien, ferez-vous ce que je vous demande?

—Je verrai, dit le geôlier, qui sortit pensif, car tant de patience, de douceur et de beauté l'avaient frappé d'un respect involontaire.

Cet homme n'alla pas trouver Crillon, mais il conta au gouverneur sa conversation avec le prisonnier, et le gouverneur, en qui déjà la figure du prisonnier avait éveillé quelque sympathie, arriva quelques heures après dans la chambre d'Espérance.

—Vous vous dites ami de M. de Crillon? dit-il.

—Oui, monsieur.

—Mais alors vous êtes un grand coupable, car M. de Crillon vous abandonne, puisque vous voilà en prison, et ce n'est pas un homme à laisser ses amis dans l'embarras. Je le connais, moi, qui ai fait la guerre avec lui pendant dix ans.

Espérance raconta ce qu'il savait, ce qu'il faisait, qui il était, il mit dans son récit la sincérité, la pureté de son âme tout entière. Il s'étonnait d'une arrestation sans motif et l'attribuait à un malentendu qui ne pouvait manquer de s'éclaircir aux premières explications.

—En attendant, ajouta-t-il, je vous supplie, monsieur, de ne pas me laisser ici dans ce taudis noirci nauséabond. Je quitte le grand air, le soleil, et si j'étais une femme, je vous dirais que j'ai peur ici. D'ailleurs, le logement que vous me donnerez je ne l'occuperai pas longtemps, et sitôt que M. de Crillon sera prévenu….

—Mais, jeune homme, il ne le sera pas. Tout prisonnier d'État entre ici inconnu. Je n'ai pas le droit de révéler sa présence à qui que ce soit; car ce peut être un secret entre le roi et ce prisonnier, un secret que le roi me fait l'honneur de me confier et que je n'ai pas le droit de trahir. Ici, je n'ai affaire qu'au roi, puisqu'il a signé l'ordre de votre arrestation.

Espérance baissa la tête. Il lui sembla que la porte un instant ouverte, et par laquelle il revoyait le jour et la liberté, se refermait plus lourdement que jamais.

—Comme il vous plaira, monsieur, murmura-t-il. Je ne veux point vous causer de gêne ou heurter vos scrupules. Je souffrirai, et ne dirai plus rien.

Le vieux gentilhomme se connaissait en prisonniers, il savait distinguer la résignation d'avec l'hypocrisie, la patience d'avec la lâcheté.

—Voilà un aimable caractère, pensa-t-il. C'est peut-être un enfant gâté que le roi veut redresser par quelques jours d'abstinence. Ne forçons point la dose. Il a déjà pris son parti le pauvre garçon; il s'est installé sur le grabat.

Il frappa du poing sur la porte, le geôlier reparut.

—Conduis monsieur au comble, dit-il.

Espérance se leva, et devinant qu'une faveur venait de lui être accordée, remercia le gouverneur avec effusion. Il serra la main du vieillard qui lui dit en se dégageant doucement:

—La chambre du comble est bonne. J'y mettais mon fils en pénitence. C'est une prison paternelle.

—Vous avez un fils, monsieur?

—J'en avais un… qui serait de votre âge.

—Vous l'avez perdu?

—À dix-huit ans, d'un coup de mousquet… après la bataille d'Aumale. M. de Crillon le connaissait bien, car il l'avait pris dans ses gardes. Mon pauvre Urbain!…

—Urbain, s'écria Espérance, Urbain du Jardin peut-être?

—Vous l'avez connu?

—Oh! le page huguenot assassiné par la Ramée, pensa le jeune homme.

—Monsieur, murmura-t-il, M. de Crillon m'en a parlé quelquefois.

Le vieillard, ému, se hâta de répondre:

—C'est le brave Crillon qui a relevé Urbain expirant et a reçu son dernier soupir. Qu'il ne soit pas dit que le nom de Crillon a été devant moi invoqué en vain. Allez, monsieur, allez avec le guichetier.

Et il redescendit sans ajouter une parole laissant Espérance plongé dans sa surprise douloureuse. Quoi! lui, victime échappée au couteau dirigé par Henriette, il allait remplacer dans sa chambre la victime tombée sous le plomb du même assassin.

Cette prison du comble, effrayante pour un enfant rebelle, sembla un paradis à Espérance, après l'enfer qu'il venait d'habiter. La voûte en était basse, le carreau glacé, mais l'air y circulait librement, largement, le soleil couchant l'emplissait de ses rayons rouges, et par deux fenêtres semblables à des yeux de pierre, le prisonnier, en se haussant, voyait à travers les barreaux ce magnifique panorama de la ville antique, et ses collines, que la brume du soir commençait à baigner, et, sur la droite, Notre-Dame qui dominait, et la Seine, charriant ses glaçons sous les arches.

Espérance poussa un cri de joie. Son palais, trouvé la veille, lui avait fait moins de plaisir.

Ce fut bien autre chose encore, lorsque le guichetier, désormais aussi empressé à plaire qu'il l'avait été peu d'abord, leva les barres d'une porte massive qui donnait sur un petit balcon entièrement fermé de barreaux comme une cage. De là la vue était admirable et facile, pour peu que le prisonnier s'assît sur le banc formé par la saillie circulaire. Le treillage de ce balcon était disposé de façon que nul du dehors ne pût voir a l'intérieur; mais l'habitant du donjon, suspendu au-dessus du vide, voyait et respirait sans danger et sans gêne.

Espérance fouilla dans sa poche et donna au guichetier la moitié des pistoles qu'elle renfermait.

Cet homme prépara le lit, alluma le feu dans la cheminée, déposa sur une table assez propre un souper raisonnable, et se retira en fermant les verrous dont Espérance charmé ne remarqua pas même le grincement lugubre.

La nuit était venue. Un silence glacé montait de la ville au faite du Châtelet. Le jeune homme, après avoir rempli ses poumons d'air pur, ferma la porte du balcon et vint s'asseoir devant le feu, dans un fauteuil où le pauvre Urbain avait sans doute passé plus d'une nuit de pénitence.

Et là, malgré l'odeur du souper qui fumait dans un grand plat de terre, malgré la bonne apparence d'une bouteille aux flancs larges, au long col, malgré la douce influence du feu qui pétillait joyeusement et ronflait dans l'âtre sonore, Espérance perdit peu à peu son humeur sereine, et sa gaieté, retrouvée un instant, s'envola par bouffées avec les tourbillons gris de la fumée qui escaladait le ciel.

Il pensait, le pauvre enfant, à cette punition si prompte que lui envoyait Dieu après un bonheur exagéré. La compensation ne s'était pas fait attendre. On n'atteint pas impunément le sommet des prospérités humaines, à plus forte raison, quand on le dépasse, doit-on s'attendre à recevoir tous les éclats de la foudre.

Espérance, cherchant à creuser les causes de sa disgrâce, ne trouvait obstinément que ceci: Une imposture lui avait donné la jouissance du palais de la Cerisaie, cette imposture, qui cachait peut-être un crime, avait été découverte. Le roi, instruit de tout et honteux d'avoir été un moment protégé par ce faux propriétaire, s'en vengeait en réduisant le fanfaron à l'état d'un simple voleur.

Quant au silence de Crillon, comment l'interpréter, sinon par le même motif? Crillon aussi avait pu se considérer comme le jouet d'une supercherie destinée à usurper sa protection, et convaincu par le roi, il se taisait. Quant à Pontis… hélas! le noble Espérance accusa Pontis d'ingratitude ou de faiblesse!

Mais ce qui domina toutes ses douleurs, ce qui résista aux luttes que soutenait le jeune homme contre sa mauvaise fortune, ce fut l'idée qu'il allait être raillé, méprisé partout, et que le bruit de son écroulement parviendrait aux oreilles d'Henriette et de Gabrielle. Henriette rirait et se réjouirait. C'était une vengeance. Gabrielle se dirait que l'aventurier Espérance ne valait plus un souvenir. Alors, du haut de sa grandeur, de sa beauté bienheureuse, elle laisserait tomber la sentence infamante qui, à jamais, exclurait Espérance de son esprit et de son coeur. Cette figure du blessé de Bezons, auquel pendant trois jours elle s'intéressa, auquel, naïvement tendre, elle demanda et offrit une éternelle amitié, cette figure s'effacerait souillée, et Gabrielle chercherait autour d'elle d'autres amis, dans cette foule de beaux gentilshommes moins délicats qu'il ne l'avait été à ménager les amours et l'amour-propre du roi.

Cette idée arracha non pas des larmes mais du sang aux yeux gonflés du pauvre jeune homme, car il s'avoua, en présence de cet affreux malheur, que depuis une année son coeur n'avait pas battu sans qu'un seul battement n'eût répété comme écho une syllabe du nom de Gabrielle. Cette immense douleur, cette soif de mouvement et de sanglots, c'était la maladie d'amour: le besoin d'appeler une mère à jamais perdue, c'était le tourment de l'âme en peine; et cette folle joie de revoir Paris après une absence volontaire, c'était l'espoir mal dissimulé de retrouver la femme qu'il avait fuie par-delà les mers.

Un moment, il s'était dit en se mirant dans l'or et le marbre de son palais, que Dieu semblait compatir à ses chagrins d'amour; que Gabrielle, dans sa cour du Louvre, dont les rayons éblouissaient, ne serait pas plus brillante ni plus recherchée que lui; qu'elle entendrait parler de sa richesse, du goût de sa maison, du bien qu'il ferait aux pauvres, et que le concert des louanges et des bénédictions arrivant aux oreilles de cette femme adorée, conserverait à son âme le doux et poétique souvenir qu'elle avait dû garder de son ami d'un jour.

Il s'était bercé de ces rêves charmants, s'excusant de son orgueil sur la complaisance de Dieu, qui les lui avait envoyés, et voilà que d'un revers terrible de sa main, Dieu renversait l'édifice et l'architecte, et tout cela s'en allait, poussière et fumée, rejoindre dans l'éternité passée tous les rêves d'ambition qu'a fait naître et qu'a détruits l'amour.

Plus de palais, plus de louanges, plus de richesse, plus de bruits caressants pour l'oreille de Gabrielle. Rien que le silence de la honte ou le bruit d'un écroulement scandaleux, que couvrent d'ordinaire les éclats de rire de la foule.

Telles étaient les pensées d'Espérance. Cependant les heures marchaient. La braise sifflait avec de petits murmures et se couvrait de flocons blancs, précurseurs d'une extinction prochaine. Déjà la lampe exhalait ses dernières lueurs; bientôt l'obscurité, le froid, allaient envahir la chambre.

Espérance demanda pardon à Dieu de sa vanité, se recommanda pieusement à sa miséricorde, et s'étendit sur le lit en songeant au pauvre Urbain du Jardin, dont l'ombre mélancolique venait peut-être chaque nuit visiter cet asile heureux de ses premières années. Le sommeil succéda à ces agitations, et le seigneur de la Cerisaie oublia sous la voûte de pierre le velours, l'ébène et les franges d'or de son lit de prince.

Le lendemain fut un jour malheureux. Espérance après avoir reçu son déjeuner et sa provision de bois vit disparaître le guichetier qui ne reparut pas, même à l'heure du dîner. Il vit comme un mouvement étrange dans les rues éloignées, car il ne pouvait voir que loin, tout ce qui avoisinait le Châtelet lui étant caché par la convexité de la tour. Il remarqua des gens qui levaient les bras au ciel, d'autres qui semblaient s'essuyer les yeux; il entendit un bruit d'armes dans la forteresse; d'autres bruits également belliqueux autour des portes. Bon nombre de cavaliers, à la tête desquels il crut reconnaître vaguement M. de Rosny, traversèrent le quai à l'extrémité du Petit-Pont, et se perdirent dans la Cité. Que signifiaient ces bruits, ces promenades militaires? Que signifiait surtout l'oubli dans lequel on le laissait, sans feu, sans vivres, sans nouvelles, sans amis, même irrités? M. de Crillon, Pontis, que ne lui faisaient-ils traduire au moins leur mécontentement?

La journée parut bien longue au pauvre prisonnier; tous ses fantômes noirs que le jour avait dissipés revinrent lorsqu'il sentit que dans une ou deux heures la nuit allait revenir. Cette vie serait-elle donc sa vie? Dormir, souffrir, c'était donc désormais pour lui le chemin et le but! Peu s'en fallut qu'il ne tombât dans le désespoir quand il vit le soleil, tournant derrière le Louvre, abaisser ses rayons de pourpre sur les cheminées des maisons et venir caresser de son adieu quotidien les treillis de fer et le balcon de sa chambre.

—Quoi! s'écria-t-il, personne ne m'aimait donc en ce monde? Quoi! des pierres entassées suffisent à séparer un homme de tous ceux qui l'ont connu, et pas un coeur n'aura eu la force de lancer un soupir qui franchisse ces murailles et parvienne jusqu'à mon coeur! Je fais bien voler, moi, mes voeux et mes prières par delà l'horizon; ne se trouvera-t-il personne qui me le rende?

En disant ces mots, il s'assit découragé sur le banc, derrière le treillage du balcon, et appuya dans ses mains, en la serrant bien fort pour qu'elle n'éclatât point en sanglots, sa tête lourde de douleurs qu'il n'avait pas méritées.

Cependant, les verrous avaient grincé, la porte s'était ouverte, le guichetier avait traversé toute la chambre pour venir frapper sur l'épaule du prisonnier.

Ce contact de la grosse main qui voulait être caressante réveilla
Espérance.

—Ah! s'écria-t-il, vous voilà enfin.

—Un peu tard, n'est-ce pas, monsieur? mais j'avais bien d'autres soucis, allez!

—C'est peu poli, dit Espérance en souriant.

—Vous ne savez donc pas, vous, qu'on a failli tuer le roi?

—Mon Dieu! s'écria le jeune homme avec consternation, est-ce possible!

—Un roi si bon!

—Oh! oui, dit le généreux Espérance, la perle des rois!

—Et vous comprenez qu'en apprenant cela, je n'avais pas le coeur à nourrir les prisonniers, ajouta naïvement le guichetier.

—Pas plus que les prisonniers n'auraient eu de coeur à manger. Mais, le roi, comment va-t-il?

—Trêve de détails… on monte, et vous en saurez assez long tout à l'heure.

—On monte?… ici?… quelqu'un vient me voir?

—Le gouverneur.

—Ah! dit Espérance désappointé, le gouverneur.

—Oui, il accompagne naturellement les visites qui arrivent.

—Il m'en arrive donc, des visites?

—Pardieu! sans cela notre seigneur se dérangerait-il? Le donjon est trop élevé pour ses vieilles jambes.

—Oh! mon ami, laissez-moi aller au-devant de ceux qui viennent.

—Inutile, dit le geôlier, ils sont arrivés.

Espérance dévorait des yeux l'entrée de sa prison. Il y vit apparaître le gouverneur, et puis derrière le vieillard, une femme dont la mante de velours cachait la tête, dont un masque couvrait le visage. Cette femme, à l'aspect du triste réduit, fit un geste d'effroi et de compassion. Elle s'arrêta comme si ses petits pieds eussent refusé de la porter plus loin.

Le gouverneur s'avança, le visage riant, vers Espérance, qu'il amena par la main en face de la dame inconnue. Celui-ci se laissait guider, le coeur doucement ému de reconnaissance et de curiosité. Lorsqu'il fut à deux pas de la visiteuse, le vieillard salua, et partît laissant le cachot ouvert, tandis que le guichetier, sur un signe de l'inconnue, s'asseyait au seuil de la porte.

—Vous êtes libre, monsieur Espérance, dit la dame d'une voix tremblante qui fit courir un frisson dans les veines du prisonnier.

Il s'avança, les bras étendus; elle ôta son masque dont la pression, sans doute, avait rougi légèrement son visage d'ange.

—Gabrielle!… s'écria Espérance en joignant les mains… Oh! pardon, madame!

Et il recula éperdu devant son rêve, qui surgissait vivant et embaumé du sol de l'obscur cachot.

XXIII

UN DES MILLE COUPLETS DE LA CHANSON DU COEUR

Espérance et Gabrielle se regardèrent un moment en silence, cédant, l'un et l'autre à l'irrésistible attrait d'une beauté que ni l'un ni l'autre n'avait jamais trouvée aussi complète ailleurs.

Le jeune homme revoyait Gabrielle femme accomplie après l'avoir laissée jeune fille parfaite. Rien de plus suavement pur que les lignes de son visage, dont la pensée et les soucis avaient, s'il eût été possible, ennobli l'expression. Quant au corps, type autrefois irréprochable de grâce et de finesse virginales, il avait gagné en se développant, ce charme voluptueux qui change en frénésie chez l'amant les mélancolies de l'amour. Espérance en voyant ces cheveux dorés aux riches tresses de soie, cette peau d'un blanc frais et moelleux sous laquelle courait l'existence en longs rameaux d'azur, l'oeil bleu dont la langueur fascinait, les lèvres rouges comme un fruit, le sein palpitant qui repoussait la dentelle, Espérance recula, nous l'avons dit, et appuya ses deux mains sur sa poitrine où s'allumait le triple amour de l'imagination, de l'âme et des sens.

Elle aussi, avait admiré dans le prisonnier cette douce noblesse des traits, leur éloquente pâleur, l'expression de tristesse amère qui avait plissé un instant les coins délicats de sa bouche. La vigueur élégante de cette mâle jeunesse lui rappelait les images des dieux anciens, dont le seul aspect révélait la céleste origine.

Espérance ayant rejeté en arrière les cheveux magnifiques qui ombrageaient son front, ce mouvement gracieux et fier remua le coeur de Gabrielle comme tremblait l'Olympe dans Virgile au simple geste de Jupiter.

Le jeune homme rompit le silence.

—Vous ici, madame, murmura-t-il, dans une prison!

—C'était mon devoir, dit-elle vivement. Si je me fusse contentée de vous envoyer délivrer, si je ne vous eusse donné moi-même des explications, peut-être la faute que j'ai commise se fût-elle à bon droit appelée d'un autre nom…. Or, vous avez déjà assez de sujets de m'en vouloir.

—Moi, madame?

—Je suis donc venue: la faute subsiste, mais j'espère que vous voudrez bien me la pardonner.

—J'ignore absolument, madame, dit Espérance, de quelle faute vous voulez parler.

—Mettez-y de la discrétion, monsieur, je mérite cette réserve, mais n'exagérez pas, je vous prie, car sans méchanceté vous blesseriez un coeur, ami malgré tout ce que vous pouvez croire.

—Je ne crois rien, je vous jure.

—Oh! vos yeux parlent un langage contraire. Je sais combien ces yeux disent franchement votre pensée…. Vous m'en voulez. Je vous assure cependant qu'en répondant au roi, j'ignorais que vous fussiez établi dans cette maison de la rue de la Cerisaie; j'ignorais plus: j'ignorais même votre retour à Paris, et, à propos de ce retour, je pourrais parler aussi de votre départ, départ étrange, brusque, mystérieux; mais ce sont des affaires qui ne regardent que vous, monsieur, ainsi, je n'insisterai pas.

—Mon Dieu! madame, s'écria Espérance, je proteste devant vous que je ne comprends pas un mot à ce que vous me faites l'honneur de me dire. Vous daignez vous accuser de torts que je n'eusse jamais songé à vous reprocher. Ces torts, je vous demanderai même de vouloir bien me les expliquer, si toutefois ils existent.

—Mais, dit Gabrielle embarrassée, car elle croyait encore cette ignorance affectée, je veux parler de votre arrestation.

—Elle n'est pas votre fait, je suppose, le roi aura eu des motifs que je ne connais pas, mais qui doivent vous être absolument étrangers.

Gabrielle raconta au jeune homme le malentendu qui avait irrité le roi et l'avait poussé à la vengeance. Elle s'accusa de n'avoir pas éclairci ce quiproquo, source de la désagréable aventure d'Espérance.

—Mais, ajouta-t-elle, à partir du moment où votre nom a été prononcé, où j'ai su que vous étiez celui à qui le roi avait parlé, celui que la colère royale avait injustement frappé, oh! à partir de ce moment je n'ai plus rien à me reprocher, pas même un retard. En effet, je fusse venue plus tôt sans l'horrible événement qui a failli enlever le roi à son État.

—J'ignore même cet événement, dit Espérance, un prisonnier ignore tout.

Gabrielle fit le récit de l'assassinat et des troubles qui l'avaient suivi. Elle glissa sur le prétendant, sur le faux Valois, tout au plus quelques mots. Ce n'était là que de la politique, et Gabrielle semblait chercher un sujet de conversation.

—Eh bien! dit Espérance en remuant tristement sa tête, voilà comment, soit qu'on habite une prison, soit qu'on parcoure des pays lointains, on vit, le temps passe et change tout sans que nous le sachions, fortunes, existences, affections.

Il étouffa un soupir, et prenant un visage indifférent:

—Enfin, madame, continua-t-il, bénissons le ciel, le roi est sauf, et vous êtes plus heureuse et plus belle que jamais.

Elle ne répondit pas. Elle avait penché sa tête charmante. D'un bras elle s'appuyait au dossier de la grande chaise; l'autre retombait languissant.

—Vous venez de prononcer, reprit-elle, des paroles que j'ai trouvées amères.

—Moi, madame!

—Oui, le sens ne m'en a pas échappé. Vous venez de dire que, dans l'absence, les coeurs sur lesquels on comptait sont changés.

—L'ai-je dit?

—Je l'ai entendu. Ce n'est pas à moi, je suppose, que ce reproche s'adresse?

—Oh! madame… et pourquoi aurais-je la témérité de vous adresser même l'ombre d'un reproche? De quel droit? dans quel but? Un reproche!… Mais j'étais pour vous tout respect, et depuis que je sais votre bonté pour moi, je suis toute reconnaissance.

—Monsieur, dit-elle avec une angélique douceur, le temps me manque pour subtiliser avec vous sur ce texte; je suis d'ailleurs trop ennemie des circonlocutions en usage à la cour. Tenez, regardez le soleil qui se couche et qui jette sur nous ses dernières clartés; il m'avertit que j'ai un moment au plus à passer ici, et qu'après ce moment je ne retrouverai peut-être jamais l'occasion de vous convaincre.

—De quoi? madame.

—De mon regret de vous avoir causé tant d'ennuis.

—Ils sont oubliés! s'écria Espérance; votre démarche eût comblé les voeux d'un prince, d'un empereur. Moi, pauvre étranger obscur, vous m'en voyez ébloui de joie et d'orgueil.

Il mit peut-être à ces mots une véhémence dont elle s'étonna, car aussitôt, se repliant avec la réserve habituelle des femmes qui se sont laissé entraîner par le coeur, elle reprit:

—Je devais à M. de Crillon de vous voir et de vous faire mes excuses. Il m'a reproché mon étourderie. Il a couru, ce matin, pour vous chercher, sans rencontrer le gouverneur, et, en ce moment, forcé par le service de vous négliger encore, il me saura gré de ne pas avoir oublié toute l'amitié qu'il vous porte. Allons, monsieur, vous êtes libre. Tout le grand air de cette ville vous appartient. Retournez à votre petit palais; soyez heureux…. Eh bien! vous hésitez? Ressembleriez-vous déjà à ces prisonniers dont j'ai ouï parler, qui regrettaient leur cachot et refusaient la liberté?

Ce ton d'enjouement affecté fit froncer le sourcil à Espérance. Il s'assombrit.

—Voilà, dit-il, madame, que vous vous repentez d'avoir été trop bonne et trop familière avec moi. Vous vous excusez de la grâce que vous m'avez faite. Cependant, je ne voulais pas en abuser. Je vous écoutais, je me payais par chaque syllabe tombée de vos lèvres des heures tristes que j'ai passées ici. Mais puisque vous l'ordonnez, je suis prêt à sortir.

Elle reprit sa douce humeur à mesure qu'Espérance perdait la sienne. Rêveuse, souriante, le visage illuminé par les feux roses du soleil mourant, elle fit quelques pas vers la fenêtre, en franchit le petit seuil, et trouvant le banc de pierre qui, l'instant d'avant, servait de siège à Espérance, elle s'y plaça les mains pendues au treillis de fer, la tête adossée à la muraille. Puis son visage changea graduellement d'expression. Il pâlit, les prunelles s'éteignirent.

Alors le jeune homme qui la suivait comme si elle eût été l'âme et lui le corps, s'arrêta près d'elle et s'agenouilla sur le seuil en la regardant, les mains jointes.

—Vous vous dites, n'est-ce pas, madame, que l'on peut être bien heureux en prison?

—Oui, c'est précisément cela que je pensais, répondit-elle.

—Et cette idée vous est venue….

—En regardant ma prison à moi….

Elle lui montra le Louvre profilant sur l'eau glacée sa colonnade noire, abandonnée par le soleil.

—Vous allez sortir de celle-ci, murmura-t-elle, et moi je vais rentrer dans celle-là!

Il poussa un soupir douloureux, et dit:

—On n'est pas reine sans être un peu esclave.

—Je ne suis pas reine, s'écria-t-elle amèrement, mais esclave, oh! oui, je le suis bien!

—Par votre volonté, ajouta-t-il le coeur palpitant.

—C'est vrai.

—Vous ne vous repentez pas, j'espère?

—Non, dit-elle si bas et d'une voix si brève que les lèvres seules parlaient.

Mais se remettant avec effort:

—Vous avez une délicieuse habitation, monsieur Espérance, reprit
Gabrielle.

—On vous l'a dit, madame!

—Je l'ai vue.

—Vous?

—Sans doute, ne vous ai-je pas expliqué tout à l'heure que pour mieux surprendre le roi, j'étais entrée chez vous.

—Je n'avais pas bien compris.

—Je vous ai dit que j'avais surpris le roi dans votre maison.

—C'est-à-dire sortant de chez moi.

—C'est-à-dire sortant par votre maison, tandis qu'il était entré par la rue Lesdiguières.

—Je ne sais d'où Sa Majesté venait.

—Pas de délicatesse. Il l'a avoué lui-même. Il venait de voir chez Zamet une femme.

—Ah! madame, si vous laissez pénétrer dans votre coeur ce serpent qu'on nomme la jalousie!

—Je ne suis pas jalouse! s'écria-t-elle.

—Alors, pourquoi vouliez-vous surprendre le roi?

—Vous avez raison, dit-elle froidement.

Et son regard vacillant chercha l'Arsenal comme pour découvrir derrière les arbres de la Cerisaie.

—Je cherche votre maison, interrompit-elle, la voit-on d'ici?

—Non, madame.

—Vous allez être bien heureux, là, n'est-ce pas? C'est riche, c'est charmant.

—On le dit.

—Le jardin est-il beau?

—Très beau.

—Vaut-il celui des Génovéfains? Vous savez… à Bezons?

Espérance tressaillit.

—Avec ses lis qui semblent de grands cierges la nuit, avec ses roses et ses jasmins qui embaument au soleil, et ces oeillets enivrants qui retombaient dans les bordures de thym, où vers midi bourdonnaient tant d'abeilles. Vous rappelez-vous ce beau jardin?

—Oui, madame, dit Espérance, frissonnant.

—J'oubliais les grands orangers, dans l'allée, près du couvent; je ne me promenais pas de ce côté-là sans être inondée de leurs fleurs. Un soir, en revenant à ma chambre, j'en trouvai qui étaient tombées dans mes cheveux et dans ma gorgerette. Ce fut le soir où vous me rendîtes service. Vous étiez bien souffrant, alors; je vous trouvai fort bon pour moi et très-délicat.

Espérance se renversa derrière l'angle de la porte. Il était devenu si pâle, qu'il le sentait et ne voulait pas laisser voir sa pâleur.

—On était heureux dans ce temps-là, dit Gabrielle.

—Ne l'êtes-vous plus? murmura-t-il. Vous avez, dit-on, un fils beau comme vous?

—Un petit ange! dit-elle en rougissant.

—C'est plus qu'il n'en faut pour être heureuse.

—Voilà trois fois que vous me répétez le même mot, dit Gabrielle en se retournant vers Espérance, et vous savez pourtant que vous me faites mal.

—Moi?

—Me croyez-vous heureuse? est-ce possible? Appuyez la main sur votre coeur, et répondez.

—Oh! madame, je ne sais pas, moi.

—Puisque vous ne savez pas, ne dites pas que je suis heureuse. Si je vous ai parlé de votre bonheur à vous, c'est que j'ai la certitude qu'il n'est troublé par aucun nuage, c'est que je sais….

—Que savez-vous, vous-même, je vous prie?

—Que vous avez voyagé gaiement, insoucieusement, au point d'oublier tous ceux qui s'inquiétaient de vous à Paris. M. de Crillon l'a dit souvent en ma présence. Et au retour, vous avez trouvé toute prête la maison que vous vous étiez bâtie. Riche, jeune, libre, que manquait-il? La liberté, je vous la rends. Et si désormais je passe encore devant votre porte, je me dirai avec certitude: Là demeure un homme heureux.

—Vous venez de parler comme je parlais tout à l'heure, dit Espérance, et vos calculs vont être bien dérangés, madame, car si vous passez encore devant ma maison, ce n'est pas cela que vous direz.

—Pourquoi?

—Parce que, d'abord, je n'y demeurerai pas.

—Qu'est-ce à dire?

—J'y coucherai ce soir pour la dernière fois, ajouta Espérance.

—Je ne vous comprends pas, monsieur. Quel logis plus charmant trouverez-vous dans Paris?

—Demain, poursuivit-il, j'aurai quitté Paris.

—Par exemple!…

—Je m'y ennuie. Oui, madame, l'homme heureux par excellence s'ennuie.

—Ah!… et… vous retournez à vos voyages, peut-être.

—Probablement, madame.

—Pour longtemps?

—Mais pour toujours.

Elle fit un mouvement plein de trouble et d'inquiétude.

—À votre âge, dit Gabrielle, a-t-on des affaires si sérieuses qu'elles prennent toute la vie?

—Je n'ai pas d'affaires, non.

—Ah! je comprends… Pardon, c'est qu'en vérité, j'ai l'air de vous questionner. Mais, si je suis curieuse, c'est un peu par amitié. Nous avions fait certain pacte d'amitié, autrefois; vous l'avez oublié, sans doute?

—Non, assurément, murmura Espérance.

—Je disais donc que cette absence éternelle ne peut avoir pour cause qu'un établissement… éternel aussi.

—Je ne saisis pas bien.

—Peut-être vous vous mariez, voilà ce que je veux dire, ajouta-t-elle d'un ton bref.

—Nullement.

—Il est vrai que sans se marier on peut aller rejoindre pour ne les plus quitter des personnes qu'on aime.

—La personne que je veux rejoindre, dit gravement Espérance, je l'aime en effet; mais c'est ma mère et elle est morte.

—Oh! alors, s'écria Gabrielle en lui prenant les mains, alors vous ne pouvez partir, car rien ne vous y force et tout vous le défend.

—Qui donc, madame, m'ordonnerait de rester en une ville où chaque bruit, chaque voix m'apporte une souffrance nouvelle. Je vous ai dit que je suis malheureux ici, que j'y mourrais de douleur. Pourquoi donc y resterais-je?

—Mais vous y êtes revenu, mais vous y étiez installé hier?

—Hier, c'était possible… Aujourd'hui plus.

—Mais vous avez des amis ici!

—M. de Crillon et Pontis: un protecteur et un protégé, deux mémoires éphémères.

—N'en avez-vous pas d'autres?

—Qui ne pensaient pas à moi hier, qui m'auront oublié demain.

Elle baissa la tête avec une mélancolie profonde.

—Vous avez raison, dit-elle. Il faut savoir se passer d'appui en ce monde.
Elle est rude, mais salutaire, votre leçon!

—Vous ne dites point cela pour vous, madame, vous toute-puissante, vous que le monde invoque, et qui n'avez besoin de personne.

—Ah! s'écria-t-elle le coeur brisé, nommez-moi donc un seul ami!… nommez! je n'ai pas même mon fils, car ses yeux sont encore fermés pour moi comme son coeur. Tout le monde m'attaque, tout le monde me hait. Nul ne me défend, nul ne peut même faire cet effort de mentir poliment pour m'offrir un peu d'amitié. Vous qui me l'aviez jurée, vous reprenez votre serment!

—Ah! madame, dit Espérance d'une voix éteinte, il est des serments qui engagent au delà de notre puissance, et l'homme est parfois une créature trop faible pour tenir ce qu'il promet.

—Quoi! vous m'abandonnerez! vous me verrez souffrir et vous ne me tendrez pas votre main?

—Si je voyais ce triste spectacle, je ne le supporterais pas, aussi refusé-je de le voir.

—Ainsi, quelqu'un de vos amis serait menacé de mort, vous craindriez ce triste spectacle; et pour ne pas le voir, vous partiriez, abandonnant au lieu d'aider. Je vous croyais un coeur.

—J'en ai un, madame, que vos reproches injustes déchirent. En effet, pourquoi resterais-je, à quoi puis-je vous servir? Est-ce vous qui désirez de me voir souffrir?

—Souffrir… de quoi?

—Par grâce, ne m'arrachez pas une parole de plus. Vous voyez combien je lutte.

—Dites-moi votre souffrance, et vous verrez si je suis lâche et faible pour vous seconder ou vous guérir.

—Eh bien! s'écria-t-il, vaincu par la passion, vaincu par la généreuse opiniâtreté de Gabrielle, je vais vous le dire, puisque vous m'y forcez; aussi bien, après m'avoir entendu, ne pourrez-vous plus m'arrêter dans mon dessein, ni me reprocher ce que vous m'aurez contraint de faire. Si je suis parti brusquement, étrangement, l'année dernière, c'est que je vous avais vue sortir de chez le roi le lendemain de la prise de Paris, c'est que mon courage était épuisé, c'est que je vous accusais de trahison et de mensonge, c'est que je vous maudissais de m'avoir promis l'amitié et de ne pas m'avoir donné l'amour; je sais bien qu'en parlant ainsi je me sépare à tout jamais de vous; mais la destinée m'entraîne, ce que je vous dis, je ne le répéterai plus, mon coeur y perdra tout son sang, mais avec le sang la douleur s'échappe. Oui, je suis parti malheureux, et plus malheureux je suis revenu. Si je vous eusse trouvée heureuse, enivrée, sans mémoire, oh! je l'espérais, j'avais préparé à mon coeur la consolation de l'oubli, celle du mépris… Oui du mépris… pardonnez-moi si je me perds tout à fait, madame…. Mais au lieu de cela, vous m'apparaissez douce, tendre et bonne; je vous vois malheureuse; tout en vous intéresse mon coeur et mon âme; je sens que je vais vous aimer si follement que j'en perdrai le respect comme j'en ai perdu le repos. Or, vous n'êtes pas libre et vous aimez le roi, c'est donc pour moi deux fois la mort au bout de chaque pensée; et qui sait si ma mort même ne vous perdrait pas? J'ai fini; mon coeur est vide; encore un jour, et peut-être j'y sentirais entrer le désespoir. Ne vous irritez pas, plaignez-moi; faites-moi la grâce de me laisser ensevelir ma folie dans un coin du monde où vous ne m'entendrez pas si je soupire, où vous ne saurez pas si je vous aime.

Gabrielle, pâle et la tête renversée, avait fermé les yeux. On eût dit que cet ouragan de passion l'avait brisée, qu'elle ne respirait plus, qu'elle était morte.

Espérance, honteux de sa faiblesse, cachait son visage dans ses mains. Il ne vit pas la jeune femme se ranimer peu à peu, passer une main glacée sur son front, et se tourner vers lui pour lui dire:

—Vous m'aimiez donc, à Bezons?

—Oui, madame.

Elle leva les yeux au ciel et soupira. Sans doute elle se disait que des deux routes ouvertes alors devant ses pas, elle avait choisi la moins heureuse. Mais cette âme ne savait pas composer avec la loyauté.

—Je m'étais promise au roi, répondit-elle simplement, comme pour se répondre à elle-même.

—Oh! voudriez-vous dire, s'écria Espérance, que sans cela vous m'eussiez aimé?

—Oui, et il y a plus, je vous aime tendrement.

—L'amitié, toujours!

—Je ne sais pas si c'est de l'amitié ou de l'amour, je n'y cherche point de différence. Je ne savais même pas que je vous aimais. Seulement, quand vous m'avez dit que vous alliez partir pour ne plus revenir, je m'en suis aperçue. Ne partez point.

—Vous m'avez entendu, et vous parlez ainsi?

—Pourquoi non? Que vous m'aimiez à mille lieues ou ici, qu'importe? C'est mon âme que vous aimez, puisque ma personne ne vous appartient pas. Oh! rien ne vous empêchera d'aimer mon âme. Quant aux souffrances dont vous avez peur, est-ce que mon sourire, est-ce que la pression de ma main ne vous guériront pas? Quand vous serez sûr d'être mon ami le plus cher, d'occuper ma pensée, d'embellir ma triste vie, quand vous me consacrerez toute la vôtre, m'aidant, me conseillant, me défendant, n'aurez-vous point assez de plaisir et de peine pour défrayer les journées? Ne me quittez pas, je n'ai plus de père; le mien m'a reniée, il ne m'aime plus, il ne m'estime même pas, puisqu'il use de ma protection pour avoir une charge à la cour. J'ai le roi, me direz-vous. Eh bien, il me trompe, vous le savez mieux que personne, et sans mon enfant, à qui je me dois, sans la blessure faite par l'assassin d'hier, j'allais me séparer à jamais du roi et m'ensevelir dans une retraite éternelle. Maintenant, voyez tout ce qui m'entoure, des ambitieux que je gêne, ou des ambitieux que je sers, des femmes qui m'envient ma place, des prétendus amis du roi qui lui conseillent de me quitter; ici des perfidies, là des embûches, plus loin des coups de poignard ou du poison, voilà ma vie en attendant la mort…. Oh! ne jugez-vous pas que j'ai besoin d'un ami qui soutienne mon coeur et m'empêche de désespérer à mon âge? J'ai lu, dès le premier jour, dans vôtre âme, et vous avez cru comprendre la mienne, vous ne vous êtes pas trompé; je suis tendre, je suis fière, j'ai de la force pour aimer. N'êtes-vous pas de même, et ne donnerons-nous pas à Dieu le spectacle de deux coeurs si tendrement unis, si noblement dévoués, qu'il ne puisse refuser à notre amitié sainte ses bénédictions et son sourire? Oh! depuis hier, cette idée a grandi dans mon sein, elle m'a épurée comme une flamme divine, elle me dévore; c'est une joie ineffable!… Si vous saviez comme je vous aimerai! Vous sentirez les rayons de cette tendresse qui vous ira chercher partout pour vous pénétrer comme un soleil vivifiant. Songez que j'ai vingt ans, que mon coeur déborde, et que je mourrai jeune. Aimez-moi! secourez-moi!… ne me laissez pas seule en ce monde, vous dont l'âme, je le sens, a été faite pour la mienne!

—Ah! s'écria Espérance éperdu de joie et de douleur tout ensemble, vous me demandez là toute ma vie!

—Toute!

—Bien! vous l'aurez! C'était ainsi qu'il fallait me parler pour être comprise. Je me donne à vous pour jamais; mon esprit, mon corps et mon âme, prenez!… mais voici mon marché, je fixe le salaire.

—Dites.

—Vous me parlerez quand vous pourrez, vous me sourirez quand vous ne pourrez pas m'adresser la parole, vous m'aimerez quand vous ne pourrez pas me sourire.

—Oh! murmura Gabrielle les yeux mouillés de larmes, Dieu est bien bon de vous avoir créé pour moi.

Des pas pesants l'interrompirent. Le guichetier, engourdi sans doute d'être resté longtemps assis, marchait dans la chambre et cherchait à rallumer le feu.

—Nous avions oublié cet homme, dit Espérance.

—Allons!… s'écria Gabrielle radieuse, la liberté est là-bas! Allumez un flambeau, brave homme, et nous éclairez l'escalier.

Le guichetier se hâta d'obéir. Tous trois descendirent. Gabrielle, précédée du porte-flambeau, précédait elle-même Espérance. Tout en descendant, elle se retournait lui souriant incessamment, comme eût fait un ange; et rien n'était si beau que cette lumière et cet amour rayonnant sur ces deux jeunes fronts.

Arrivée aux portes, où le gouverneur l'attendait pour la conduire jusqu'à sa litière, elle jeta sa bourse pleine d'or aux pauvres qui regardaient et admiraient l'équipage.

—Jour de joie! dit-elle.

Quand elle eut monté dans sa litière, et que ses gens à cheval commencèrent à marcher, elle tendit ses deux mains brûlantes à Espérance, et l'attira si près d'elle qu'il respira son souffle parfumé.

—À ma libératrice, merci! dit-il à haute voix en s'inclinant avec respect.

—Merci à mon ami, dit-elle tout bas.

Et en se baissant elle appuya ses lèvres sur la main d'Espérance.

Sa litière était déjà loin, que le jeune homme cherchait encore ses idées et son chemin.

XXIV

DROIT DE CHASSE

Quand Espérance rentra chez lui, croyant surprendre son monde, il fut surpris lui-même, on l'attendait. Un avis envoyé deux heures avant était parvenu au maître d'hôtel qui, sur-le-champ, passant, ainsi que toute la maison, d'une vive inquiétude à une joie immodérée, avait préparé le service comme si le maître n'eût fait qu'une absence ordinaire et rentrait pour dîner.

À cette prévenance du donneur d'avis, Espérance reconnut bien sa libératrice, qui ne voulait pas l'exposer aux hasards d'un retour en plein désordre.

C'était bien la même femme qui venait de lui promettre une vigilance de tous les moments, et qui, avant de promettre, avait déjà tenu parole.

Il remercia ses gens de leur intérêt, de leur empressement, se laissa soigner, adorer, et s'assit devant un admirable repas, auquel il ne toucha que des yeux, parce que, à chaque bouchée, le coeur gonflé de sa secrète joie, contrariait par ses bonds et ses battements fous, les volontés de l'estomac. Doux supplice de l'inanition, bien connu de la jeunesse amoureuse, ces Tantales mourant de faim et de bonheur tout à la fois!

Quel homme ne se souvient d'avoir, au milieu du festin le plus joyeux, repoussé l'assiette ou reposé le verre, en songeant au baiser promis ou reçu de la maîtresse absente. Quiconque une heure après ou avant le rendez-vous ne sent pas son coeur monter jusqu'à ses lèvres, sera peut-être un heureux convive, mais n'est pas un heureux amant.

Espérance se hâta de rentrer dans son appartement pour dormir, disait-il, mais en réalité, pour songer sans trouble et sans témoins. Son esprit frais et tenace, comme il est à vingt ans, lui répéta fidèlement mot par mot, geste par geste, signe par signe, toute la scène de la prison. Le sourire, l'intonation du: oui, je vous aime!—celle du: comme je vous aimerai! repassèrent à ses yeux et à son oreille. Tout son corps frissonna quand il se rappela la pression des mains de Gabrielle et son ineffable regard dans l'escalier. Quant à cette caresse de l'haleine suave de son amie, quant à la pression chaude des lèvres qui avaient effleuré sa main, ce furent, lorsqu'il se les rappela, lorsqu'il en retrouva la sensation par la mémoire, des élans de bonheur, des extases d'amour, dont Espérance savoura vingt fois de suite la volupté toujours nouvelle.

Désormais, quelle occupation dans sa vie! comme elle serait courte et meublée cette vie, soit par le souvenir, soit par l'espoir! Que de trésors à joindre aux trésors déjà recueillis! Quelle source intarissable de jouissances dans cette idée qu'il avait été choisi par Gabrielle, et que rien ne pourrait interrompre la poétique et chaste communication de ces deux âmes à jamais unies; rien, pas même la distance, pas même les obstacles du vouloir et du pouvoir.

Le sommeil qui suivit ces réflexions fut délicieux et continua le rêve, et le lendemain, au réveil, Espérance se rappelant combien il allait être heureux, se figura qu'il vivait pour la première fois, et que jusque-là il n'avait fait que végéter.

Une surprise bien douce encore l'attendait au sortir de sa chambre. Pontis vint l'embrasser avec l'effusion d'un coeur dévoué. Puis, ce fut le tour de Crillon, qui avait été averti par Gabrielle, et à peine revenu de son expédition, avait voulu revoir celui qu'il appelait l'infortuné prisonnier.

Jamais gaieté pareille ne s'était assise au foyer d'un simple mortel. Espérance rayonnait. Pontis fit remarquer au chevalier sa bonne mine et sa faconde intarissable. Pontis trouvait sublime la démarche de Gabrielle. Crillon soutenait qu'elle n'était que due. Espérance souriait, et disait oui à l'un et à l'autre.

Il fut très-fort question ce jour-là, non plus de Gabrielle, car Espérance rompit habilement l'entretien chaque fois qu'il errait de ce côté, mais du faux Valois, de la rusée duchesse, et de tout le tracas qui allait résulter encore pour le roi de cette complication nouvelle de la politique.

Après qu'Espérance et Pontis eurent longuement exprimé leur rage contre la Ramée, et admiré cette puissance vivace de l'ennemi qui, toujours terrassé, se relevait toujours, Espérance demanda au chevalier comment il était possible qu'un pareil drôle occasionnât des ennuis au roi.

Le moucheron était-il à ce point le tyran du lion?

—Le roi, répliqua Crillon, en est fort préoccupé.

—Le roi a pourtant la tête bonne, dit Espérance.

—La tête… la tête… murmura Crillon.

—Si mon colonel me permettait de parler, dit Pontis.

—Parle, cadet, mais parle bien.

—Eh! monseigneur, on dit partout que le roi a été blessé à la tête et que le cerveau s'en ressent.

—C'est un peu exagéré, repartit Crillon, mais le roi paraît affaibli de raisonnement, voilà qui est sûr. Croiriez-vous que nous faillîmes nous quereller hier ensemble à propos de cette coquine d'Entragues?

—En vérité! dit Espérance en rougissant.

—Oui. Le roi soutenait que cette fille s'était réellement évanouie au balcon par amour pour lui, et que je la calomniais en prétendant le contraire.

—Vous prétendiez donc le contraire, monsieur? demanda Espérance.

—Oh! dis-je au roi, si j'eusse voulu la faire revenir à elle, je n'avais qu'un mot à dire, un nom à prononcer.

—Vous n'avez rien dit, j'espère, monsieur le chevalier, répondit
Espérance, car ma délicatesse y est engagée.

—Non, je n'ai dit que cela. Le roi a froncé le sourcil, frotté de baume sa lèvre malade et marmonna dans ses dents:

—Chaque fais qu'un pauvre prince est aimé, chacun s'empresse de lui persuader qu'il est….

—Comment? dit Espérance.

—M. le colonel a voulu dire trompé, se hâta d'ajouter Pontis. Mais il est bien dommage que le cher sire ignore ce que M. la Ramée est à Mlle d'Entragues et réciproquement. Car, du caractère qu'a le roi c'est tôt ou tard un commerce qui s'établira. M. le comte d'Auvergne y pousse, toute la famille y pousse et tant pis pour la marquise de Monceaux.

—Un clou chasse l'autre, dit Crillon.

—Monsieur le chevalier, s'écria Espérance, je vous supplie d'être meilleur pour la plus estimable et la plus charmante femme de la cour.

—Il dit cela, parce qu'elle l'a tiré de prison. Mais, malheureux généreux que vous êtes, si elle ne vous y eût pas mis, elle n'aurait pas eu besoin de vous en faire sortir.

—Enfin, permettez-moi de vous faire observer, dit Espérance, qu'entre
Mlle d'Estrées et Mlle d'Entragues, il y a la différence d'un ange à une
furie. Le jour où Mlle d'Entragues régnera sur le roi, je plains la
France.

—Et je plains nous autres, s'écria Pontis, car nous sommes mal notés par là. Tandis que la marquise nous protège, c'est évident, n'est-ce pas, Espérance?

—Encore un mot de ce la Ramée, interrompit le jeune homme. Est-ce qu'il a des partisans, est-ce que son histoire se propage?

—Tous les ligueurs, tous les Espagnols, bon nombre de prêtres ou de moines, et les jésuites surtout le soutiendront.

—C'est un gros parti, murmura Espérance. Mais il faudra combattre.

—À propos de combats, dit tout à coup Crillon, vous savez que le roi en s'éveillant ce matin a songé à vous et parlé de vous.

—Un peu soufflé par Mme la marquise, peut-être bien, dit Pontis, car elle aura voulu raconter ce que tout le monde savait, sa visite au Petit-Châtelet.

—Précisément.

—Et le roi, qu'a-t-il dit?

—Le roi a paru un peu surpris que vous eussiez eu les honneurs d'une telle intervention; puis il s'est ravisé et a trouvé qu'on n'avait pas assez fait pour vous ôter le mauvais goût de la disgrâce passée.

—Pas assez fait?

—Oui, le roi est généreux en de certains jours. Certes, a-t-il dit, le jeune homme doit être flatté de la protection de madame la marquise, mais cela ne lui retire ni la prison qu'il a faite, ni la laide couleur de cette arrestation imméritée.

—Il a dit imméritée? c'est bien! s'écria Pontis.

—Harnibieu! ai-je dit au roi, voilà comment le meilleur prince du monde fait toujours un peu de mal sans s'en apercevoir.

—Il faut lui pardonner, a répondu Sa Majesté, s'il fait le bien en s'en apercevant. Je m'étais trompé sur ce jeune homme, je lui ferai réparation.

—C'est fort beau! dit le garde.

—C'est noble, en effet, ajouta Espérance.

—C'est juste, dit Crillon.

—Mais je ne vois pas trop pourquoi tout ce récit vous est venu à propos de combats, demanda Espérance au chevalier.

—Voici: c'est que Sa Majesté est capable de vous offrir une compagnie en quelque régiment. Il pousse fort à la culture des officiers, notre grand monarque, et s'il les trouve beaux, braves, riches, il s'en empare. Avis à vous, vous voila prévenu.

—Je le défie bien de m'éblouir, dit Espérance.

—Oh! ne dites pas cela; il est séduisant quand il veut affiler sa langue. Je me souviens que cent fois il nous faisait faire, à nous ses amis, des tours de force avec un seul mot prononcé d'une certaine façon. S'il vous offre une compagnie, vous voilà enrôlé.

—Pas encore, dit Espérance en souriant, d'ailleurs, il n'est pas là pour m'offrir.

—Il n'est pas là, non; mais vous serez bientôt au Louvre, et le moyen de refuser? Oui, vous serez au Louvre. Sa Majesté m'a commandé de vous amener le plus tôt possible, et ce sera aujourd'hui même, s'il vous plaît.

—J'irai donc, dit Espérance avec une secrète joie de rencontrer sitôt une occasion de revoir Gabrielle.

—Quelle chance! si l'on offrait quelque chose à Espérance dans les gardes, dit Pontis, et si j'étais désormais sous ses ordres; le doux service, les beaux congés que j'aurais! quelles aubaines, et qu'on se donnerait de bon temps!

—Là, là, là! dit Crillon, paresseux que tu es; ne prévoyons pas de si loin. Si Espérance entre aux gardes, il sera d'abord sous mes ordres, et je lui défendrai absolument de gâter un drôle comme toi: ta gangrène est déjà bien assez profonde.

—Eh! mais notre palais, il le faudrait donc abandonner? Et nos cuisiniers, et notre cave, et toutes les douceurs de la vie, sambioux! Espérance, pas de faiblesse, au moins; n'accepte pas les honneurs à la place du bonheur! Comment irais-je, si vous étiez mon chef, dans le carrosse de mon chef? Comment dirais-je: toi à celui qui pourrait me mettre aux arrêts? Pas de faiblesse! Espérance.

—Ne crains rien, repartit celui-ci avec un sourire, je me garderai comme du feu de ces tentations d'orgueil. Les honneurs! ah bien oui. Ceci est du foin pour les gens heureux.

—Du vrai foin, répéta Pontis, foenum, en latin.

—Voilà de plaisants philosophes! s'écria le chevalier.

—Désintéressés, monseigneur, comme Aristides et Curius.

—Marauds! quand vous ne serez plus jeunes, quand vous perdrez vos cheveux ou ne les pourrez plus perdre, ainsi des dents, quand vous ne ferez plus baisser les yeux à une seule femme, vous verrez si l'ambition ne vous pousse pas. Que faire! dans cette vie, sans cheveux, sans dents et sans amour, si l'on n'avait pas les glorioles et les sonnettes de l'ambition? D'ailleurs je ne sais pas pourquoi ce Pontis parle toujours pour deux. Tu es gueux, cadet, tu es râpé, raflé; tu as pour perspective un lit gratis sur quelque champ de bataille, un de ces lits d'où l'on ne se relève pas, à moins que tu n'ailles retrouver la paille d'avoine de ton castel en poudre. Espérance, au contraire, est riche, reluisant et renté; il a tout ce que tu as et tout ce que tu n'as pas. Parle pour toi seul, cadet.

—Mais non, interrompit Espérance, Pontis, au contraire, a tout ce que j'ai.

—C'est juste, dit le garde.

—Allons donc! aura-t-il l'héritière qui tôt ou tard sera trop heureuse d'épouser Espérance?

—Tard! dit Espérance en riant de si bon coeur, que Pontis fit chorus, et que le chevalier, forcé de les imiter, s'écria:

—Je ne sais ce qu'il y a aujourd'hui dans les yeux du seigneur Espérance, mais on dirait de la flamme vive.

—C'est le contentement, monsieur.

—Harnibieu! le contentement d'avoir été en prison! vous n'êtes pas difficile. Si la prison vous profite ainsi, pourquoi ne demanderions-nous pas au roi qu'il vous en fasse tâter de temps en temps, pour vous remettre en belle humeur? Voilà un chrétien qui m'arrive d'Italie tout blême, tout lugubre; il soupirait à fendre des arbres; il ne parlait que de choses mortuaires; tout à coup on le jette en prison comme un bohème, je me figure qu'il en mourra, vu les dispositions que je lui connaissais à la mélancolie… je n'en ai pas dormi deux jours! et, regardez… le voilà….