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La belle Gabrielle — Tome 2 cover

La belle Gabrielle — Tome 2

Chapter 5: IV
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About This Book

The narrative centers on a royal public abjuration that draws villagers and nobles into a festive journey; amid the crowd, a provincial aristocratic household prepares an elaborate departure. Tensions between political allegiance and private desire surface during intimate exchanges between a young woman and a brooding admirer, while the household's decorum and social vanity are closely observed. Scenes shift between the spectacle of communal celebration and the quiet rivalries and affectations of those who attend, showing how a single public event refracts loyalties, ambitions, and personal passions.

Ni M. d'Entragues, ni M. d'Auvergne ne semblaient rien comprendre à cette scène. Quant au roi, après quelques mots vagues adressés à Espérance, il avait, pour s'instruire, attaché ses yeux sur le moine qui, en ce moment, rejeta son capuchon en arrière, pour mieux dévorer chaque détail du spectacle, et sa physionomie curieuse et maligne fit dire à Henri:

—Il faut qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, car notre ancien ami vient d'oublier un instant le rôle de frère Robert.

Henriette, après avoir essayé vainement de dominer son émotion, après avoir tenté de repousser l'apparition par toutes les forces de sa volonté, de sa nature énergique, ne résista plus au feu terrible qui jaillissait des prunelles d'Espérance. Elle chancela, la main qui lui servait d'arc-boutant fléchit, tout le corps s'affaissa, et sans le secours des deux bras de son père, elle fût tombée à la renverse.

La pâleur de Marie Touchet s'expliqua aussitôt par l'état douloureux de sa fille, et Gabrielle s'étant avec une vive compassion emparée de Mlle d'Entragues pour lui faire reprendre connaissance, le comte d'Auvergne ne s'occupa plus que de remettre en bonne voie l'esprit du roi qui faisait déjà des questions embarrassantes.

—Que peut avoir cette jeune fille? disait Henri en regardant frère Robert.
Serait-ce la vue de notre Adonis qui l'aurait ainsi férue d'amour?

—Mademoiselle a vu sans doute quelque énorme araignée, dit tranquillement le moine, ou bien une chenille de celles que nous appelons hirsuta; elles sont communes dans nos jardins.

—C'est cela, s'écria M. d'Entragues en essayant de redresser sa fille et sa femme, n'est-ce pas, madame, que c'est cela?

—A la bonne heure! dit le roi de plus en plus défiant à la vue du trouble général.

Marie Touchet balbutia quelques mots sans suite.

—Laissons les dames prendre soin des dames, ajouta Henri. Je vais remonter à cheval. Que nul ne se dérange. Tout le monde est trop occupé ici.

—Nous accompagnerons au moins Votre Majesté jusqu'aux portes, dirent le comte et son beau-père en se faisant force clins d'yeux désespérés.

Henri baisa tendrement la main de Gabrielle et se mit en route suivi des deux Entragues et du frère parleur.

Espérance et Pontis, les bras entrelacés, se montraient l'un à l'autre la
Ramée immobile à distance, comme un serpent tenu en arrêt par un lion.

Deux traits de plume suffiront pour expliquer la position de chacun des personnages de ce tableau.

Gabrielle suivant des yeux le roi, et regardant avec curiosité soit Mlle d'Entragues, soit Espérance; Marie Touchet empressée de faire revenir sa fille; Henriette plus à l'aise depuis que le départ du roi empêchait toute explication.

Au fond du berceau Espérance et Pontis, et en face d'eux la Ramée.

—Voilà bien le scélérat, dit Pontis à son ami; il nous brave!

—Tu te trompes, répliqua Espérance; il est à moitié mort de peur.

—Il faudrait qu'il fût mort tout à fait, M. Espérance.

—Ah! souviens-toi de nos conditions. Pas un mot qui révèle jamais le secret d'Henriette. Vois sa pâleur; vois cet évanouissement, et avoue qu'elle m'a pris pour un fantôme. Crois-tu que je me venge!

—Médiocrement, dit Pontis.

—Cela me suffit, compagnon.

—Pas à moi, murmura le garde. En tout cas, si vous n'avez rien à demander à la demoiselle, j'ai encore un compte à régler avec le garçon. Il a voulu me faire pendre, moi!

—Vous me ferez le plaisir, Pontis, dit sévèrement Espérance, de laisser votre épée au fourreau! C'est une affaire qui me regarde seul. Ah! pas de discussion, pas de coup de tête,—l'épée au fourreau!

—Soit, répliqua Pontis; il sera fait comme vous le désirez.

—Tu le promets?

—Je le jure!

—Eh bien! suis-moi, nous allons prendre le drôle dans quelque coin, je lui dirai deux mots qu'il n'oubliera de sa vie.

Pontis, que les pourparlers impatientaient dans cette circonstance, où les coups lui paraissaient le seul dénoûment possible, haussa les épaules en grommelant une diatribe contre ces généreux absurdes qui sont l'éternelle pâture des lâches et des méchants.

Espérance lui prit le bras et commença de marcher avec lui vers la Ramée, dont les joues devenaient plus pâles à mesure que ses ennemis s'approchaient de lui.

Mais avant qu'ils se fussent joints, Henriette, qui avait compris sans l'entendre chaque nuance de ce dialogue, s'arracha des bras de sa mère et de Gabrielle. Elle courut à Espérance, lui saisit la main et l'entraîna, par un geste rapide comme la pensée, hors du berceau où l'intelligente Marie Touchet retint Gabrielle. Le champ demeura libre de cette façon à toutes les explications possibles.

Espérance essaya bien de résister, mais Henriette, cette fois encore, fut irrésistible. Pontis ne se sentit pas plus tôt libre, qu'il traversa le jardin à la course et disparut dans le rez-de-chaussée du couvent, en se disant avec une sombre ironie:

—J'ai mon idée, Espérance n'aura rien à dire et l'épée restera au fourreau!

Ce qu'il allait faire si vite et si loin, nous le verrons tout à l'heure. Il est certain que la Ramée ne s'en doutait pas, et qu'Espérance en le voyant fuir si vite ne s'en fut jamais douté non plus quand même son attention n'eût pas été absorbée tout entière par Henriette. Celle-ci, une fois hors de la portée des voix, arrêta Espérance, et le regardant avec des yeux noyés de larmes, qui n'étaient pas feintes:

—Pardon! s'écria-t-elle. Oh! pardon, monsieur, vous ne m'accusez point, n'est-ce pas de l'horrible aventure qui a failli vous coûter la vie.

—Je ne vous accuse, assurément, mademoiselle, dit Espérance d'un ton calme, ni de m'avoir assassiné vous-même, ni de m'avoir jeté sous le couteau.

—De quoi m'accuserez-vous alors?

—Mais il me semble que je ne vous ai rien dit, mademoiselle. Je suis en ce couvent pour me rétablir. Je ne vous y ai pas appelée; vous arrivez par hasard, vous me voyez, c'est tout simple, puisque j'y suis.

—Vivant! Oh! Dieu merci, ce remords va donc cesser d'empoisonner mes nuits.

—Enchanté, mademoiselle, d'avoir involontairement contribué à vous rendre le sommeil meilleur. Mais, puisque vous êtes rassurée, et que désormais vos nuits, comme vous dites, vont devenir charmantes, nous n'avons plus rien à nous raconter. Saluons-nous donc poliment. Pour ma part, je vous tire ma révérence.

Tenez, voilà madame votre mère qui regarde de ce côté comme si elle vous rappelait.

—Ma mère! ma mère! il s'agit bien de ma mère. Elle doit être trop heureuse que je réussisse près de vous! s'écria Henriette avec furie.

—Comme vous y allez! Une mère si sévère, aux yeux de qui vous vous compromettez à me parler!

Cette ironie fit bondir Henriette comme un coup d'éperon.

—Par grâce! dit-elle, ne m'épargnez point la colère, les reproches, l'insulte même, cela se pardonne chez un homme aussi cruellement offensé; mais le sarcasme, le mépris…oh! monsieur!

—Et pourquoi donc vous honorerais-je de ma colère? répliqua Espérance. Jalouse, un poignard à la main, vous m'eussiez troué la poitrine, bien, je vous redouterais, je ne vous mépriserais pas. Mais vous rappelez-vous cette femme, cette hyène, cette voleuse, qui s'est penchée sur mon cadavre? Vous l'avez peut-être oubliée, je m'en souviens toujours. Je ne veux, plus avoir rien de commun avec cette femme. Allez de votre côté, madame, laissez-moi vivre du mien.

—J'ai été lâche, j'ai été vile, j'ai eu peur.

—Que m'importe, je ne vous demande point de justification. Ma blessure est cicatrisée, ou à peu près; tenez.

Il ouvrit sa poitrine dont la blanche et douce surface était sillonnée par une cicatrice encore rouge et enflammée.

Elle frissonna et cacha son visage dans ses mains.

—Vous voyez bien, reprit-il, que je n'ai plus le droit de garder rancune à l'assassin. Souffrance du corps, morsures dévorantes, brûlure amère, douze à quinze nuits de fièvre, de délire, qu'est-ce que cela?…c'est le payement des heures de volupté, d'ivresse, que ma maîtresse m'avait données. Nous sommes quittes. Quant à l'âme, oh! c'est différent. Effaçons, effaçons.

Il salua de nouveau et chercha une allée de traverse, elle le retint avidement.

—Et si je vous aime! s'écria-t-elle, si je vous trouve beau, juste, sublime, si je m'humilie, si je me dénonce et que je vous avoue, si toute ma vie est suspendue à votre pardon, si, depuis que vous m'avez quittée, oh! quittée, comment, hélas! si depuis le terrible moment où je me suis réveillée, quand on n'a plus trouvé votre corps, quand ma mère et ce la Ramée maudissaient, menaçaient, si, depuis cette infernale nuit, Espérance, je n'ai pas dormi. Riez, riez…. Si je n'ai pensé qu'à vous retrouver vivant ou mort. Mort, pour aller me rouler à deux genoux sur votre tombe et vous jeter mon coeur en expiation; vivant, pour vous prendre les mains comme je fais et vous dire: Pardonne, j'ai été infâme! Pardonne encore, j'ai été ambitieuse, j'ai caressé les chimères qui dessèchent le coeur, pardonne, je suis tantôt un démon, tantôt une femme frivole, tantôt une créature capable de tout le bien que ferait un ange. Fais plus que pardonner, Espérance, toi qui n'es pas composé de fiel et de boue comme nous autres, aime-moi encore, et je m'élèverai par l'amour à une telle hauteur, que de ces sphères nouvelles nous ne verrons plus la terre où j'ai été criminelle, où j'ai failli mériter ta haine et ton mépris. Espérance, je t'en supplie, le moment est solennel! Demain, ni pour toi ni pour moi il ne serait plus temps. Oubli, espoir, amour!

Il tenait ses yeux fixés sur le gazon comme l'ombre de Didon que suppliait
Enée.

—Tu répondras, n'est-ce pas? dit-elle. Tu me fais attendre, tu veux me punir, mais tu répondras.

—A l'instant, répliqua le jeune homme d'une voix ferme, et avec un lumineux regard qui effraya Henriette tant il pénétrait dans les abîmes de sa pensée qu'elle venait de lui ouvrir. L'amour que vous me demandez, vous ne l'éprouvez pas vous-même. Ne m'interrompez point. C'est un reste de jeunesse, un des derniers attendrissements de la fibre que l'âge n'a pas encore eu le temps de pétrifier tout à fait. Cet amour n'est autre chose que votre repentir d'avoir causé la mort d'un homme. Cet attendrissement, c'est le résultat de la peur que vous a causée mon fantôme.

—Oh! vous abusez de mon humiliation.

—Nullement, je vous dis la vérité; c'est un droit que j'ai payé cher. Je n'en profiterais même pas, croyez-le bien, si je n'espérais que le miroir brutalement présenté attirera votre attention sur la réalité désolante de votre image, et vos progrès dans le bien, si vous en faites, serviront à d'autres, je m'en applaudirai de loin. Quant à moi, que vous dites aimer, et que vous sollicitez de vous aimer encore, j'en suis pour le moins aussi incapable que vous-même. Cet amour que j'avais, était une sève exubérante qui a tari avec mon sang. Peut-être eût-il survécu, si quelque racine en eût été plantée dans le coeur, mais, je vous le déclare,—et cela sans chercher des mots qui vous choquent, je les évite au contraire soigneusement,—en appuyant la main sur ce coeur tant de fois joint au vôtre, je ne sens rien qui batte, rien que le mouvement régulier et banal d'une vie tenace, il faut le croire, puisqu'elle a résisté à un si rude assaut. Je ne vous aime plus, mademoiselle, et je ne crois pas en conscience que vous soyez fondée à me le reprocher.

Henriette, les sourcils contractés par une souffrance inexprimable, tenta pourtant un dernier effort.

—Au moins, dit-elle, puisque vous me réduisez à demander l'aumône, au moins faut-il que je fasse valoir mes titres à votre charité. Tout à l'heure vous évoquiez des souvenirs qui m'ont fait tressaillir. Ce temps à jamais évanoui de l'amour, ces heures d'étreintes où votre coeur, glacé aujourd'hui, battait si fort, ne plaideront-ils pas pour moi? Et au lieu de répéter avec moi: Oubli et amour; ne consentirez-vous pas à me tendre la main en répétant: Oubli et amitié!

Espérance attacha son regard sincère sur l'oeil noir et profond d'Henriette. Il y lut une sorte d'avidité sinistre. Peut-être cette femme était-elle en ce moment sincère comme lui; mais Dieu, qui lui avait donné le pouvoir de brûler, d'entraîner les coeurs, lui avait refusé la douceur qui persuade, le charme qui endort les défiances. Si Espérance n'eût pas été l'esprit noble et choisi par excellence, on eût pu croire qu'il ne pardonnait pas à Henriette d'avoir tant surfait l'amour pour arriver à l'amitié.

—Eh bien, répliqua-t-il lentement, j'ai le regret de ne pouvoir encore vous satisfaire, je ne suis pas de votre opinion quant aux degrés que vous établissez; l'amitié vaut à mes yeux autant que l'amour, sinon plus; elle n'est pas le reste usé, fané, racorni de l'autre. Pour accorder de l'amitié à quelqu'un, il faut que je sois absolument sûr de cette personne. Pour aimer d'amour, je ne prends mes informations que dans des yeux, une taille, un pied, un sein qui me séduisent. Je vous ai aimée, je ne m'en repens point, mais je ne serai jamais un ami pour vous, n'y pensons pas plus qu'à l'autre chose.

Elle pâlit et se redressa.

—Cette fois, dit-elle, vous ne ménagez même plus en moi la position ni le sexe. Vous m'insultez comme si j'étais un homme.

—Vous n'en pensez pas un mot. Ma nature n'est ni provocante ni hargneuse, vous le savez.

—En quoi mon amitié peut-elle vous nuire?

—En quoi la mienne peut-elle vous servir?

—Ne fût-ce que pour les jours où le hasard nous rapprochera.

—Oh! ces jours-là, mademoiselle, deviendront de plus en plus rares. Nos astres ne gravitent pas dans le même sens. Et puis, c'est chose facile: lorsque nous nous rencontrerons, comme vous savez que je ne suis pas mort, vous n'aurez plus cette émotion désagréable; je n'aurai plus cette première surprise assez naturelle, nous nous tournerons civilement le dos ou nous nous saluerons plus civilement encore, si vous y tenez.

—Je n'y tiens pas, si j'y tiens seule, dit Henriette avec une hauteur qui prouva bien vite à Espérance que le vernis de douceur n'était point épais sur cette rude écorce. Ainsi, je suis refusée, bien refusée, monsieur? |

Espérance s'inclina.

—Sur tous les points?

Il s'inclina encore.

—Il ne nous reste plus, dit Henriette les dents serrées, qu'à causer d'affaires.

Il la regarda d'un air surpris.

—Oui, monsieur. Un refus d'amitié signifie promesse de haine. Vous me haïssez, soit!

—Je n'ai pas dit cela, mademoiselle, et j'ai dit tout le contraire. Je répète ma profession de foi: Pas d'amour, pas d'amitié, pas de haine….

—Phrases! subterfuges! subtilités auxquelles je suis intéressée à ne me pas méprendre. Ne me regardez pas de cet oeil étonné. Vous n'êtes pas plus étonné que je n'étais amoureuse tout à l'heure. Nous jouons une partie, n'est-ce pas? eh bien, cartes sur table. Puisque vous allez être libre, puisque je renonce bien complètement à vous, votre intention ne saurait être de me retenir votre esclave?

—Mon esclave?

—Je la suis. Vous tenez un bout de chaîne qui gênera perpétuellement mes allures, ma liberté, ma vie, une chaîne qui me déshonore! Rompez-la, monsieur, lâchez-la!

—Je fais tous mes efforts pour comprendre, dit Espérance, et je n'y parviens pas.

—Je vais vous aider. L'amant qui conserve des gages de sa liaison avec une femme, peut perdre cette femme, n'est-ce pas?

—Ah! s'écria Espérance, je comprends.

—C'est heureux.

—Votre billet, n'est-ce pas?

—Vous allez me répondre que vous ne l'avez pas sur vous.

—D'abord.

—Je le crois. Envoyez quelqu'un à Ormesson avec ce billet. Je remettrai en échange les diamants que vous avez oubliés chez moi.

—Inutile, mademoiselle, dit froidement Espérance, je n'enverrai pas chercher ces diamants, jetez-les dans la rivière, égrenez-les par les chemins, renvoyez-les-moi pour que je les donne aux pauvres, faites-en ce que bon vous semblera. Quant au billet….

—Eh bien!

—Vous ne le reverrez jamais. Il me plaît non pas de vous tenir esclave, comme vous disiez, ou de vous faire rougir à mon passage. Oh! je vous promets, je vous jure de tourner à droite quand je vous verrai à gauche. Mais, mademoiselle, il me plaît de garder contre vous cette arme terrible.

—C'est lâche! s'écria Henriette avec, un regard effrayant.

—Si j'en crois vos yeux, c'est plutôt téméraire.

—Vous ne voulez pas me rendre ce billet?

—Non.

—Eh bien! je vous le prendrai.

—Tant que vous ne m'aurez pas fait assassiner, tant que je serai debout, tant qu'il me restera une goutte de sang pour me défendre, je vous en défie.

—Encore une fois, réfléchissez! Espérance haussa les épaules.

—N'ayez donc pas peur de moi, dit-il avec sérénité; vous voyez bien que je n'ai pas peur de vous.

—Oh! malheur, murmura la jeune fille avec un geste terrible. Adieu! je ne vous dirai plus qu'un mot. Espérance, je vous hais! prenez garde!

—Vous en avez dit deux de trop, répondit Espérance, tandis qu'Henriette regagnait rapidement le berceau.

Elle prit le bras de sa mère, ne salua pas même Gabrielle qui s'informait de sa santé, et traînant avec une vigueur inouïe la majestueuse Marie Touchet à la rencontre de M. d'Entragues et du comte d'Auvergne, qui revenaient au berceau après avoir assisté au départ de Henri IV, elle répéta plus de dix fois:

—Partons! partons!

Cependant elle jetait à droite et à gauche des regards inquiets.

—Que cherchez-vous dit le comte d'un ton bourru, est-ce que votre syncope va vous reprendre?

—Maladroite syncope! murmura M. d'Entragues.

—Je cherche la Ramée, dit Henriette d'un ton farouche.

—Il s'agit bien de la Ramée, répondirent les deux courtisans de mauvaise humeur. Demandez-nous donc plutôt ce qu'a pensé le roi de votre évanouissement.

—Le roi, dit vivement Marie Touchet, sait bien qu'une jeune fille peut avoir des crises nerveuses.

—Et d'ailleurs, qu'importe, interrompit fiévreusement Henriette. Il me faut la Ramée.

Un jardinier qui travaillait dans le parterre entendit la question. Il avait vu le jeune homme attendre et guetter longtemps près du berceau tandis qu'Henriette causait avec Espérance.

—Ne cherchez-vous pas le gentilhomme en habit vert qui était là tout à l'heure? dit-il.

—Précisément.

—C'est qu'on est venu l'appeler voilà dix minutes.

—Qui donc?

—M. de Pontis, le garde du roi, qui loge ici.

—Ah! murmura Henriette.

—Oui, le jeune homme pâle regardait là-bas au fond, du côté du berceau; alors M. de Pontis s'est approché, lui a frappé sur l'épaule. L'autre s'est retourné vivement, je ne sais pas ce qu'ils se sont dit, mais ils sont partis ensemble et d'un bon pas encore.

—C'est bien, c'est bien, dit Marie Touchet en serrant le bras de sa fille, on le retrouvera. Partons.

Toute la famille disparut sous le portique.

Espérance, à bout de forces, était tombé sur un banc.

Il cherchait des yeux Pontis, car il se sentait défaillir.

Gabrielle était retournée auprès de son père.

Soudain, un bruit pareil à celui du sanglier qui écrase un taillis réveilla le pâle jeune homme; il vit ou plutôt il devina Pontis sous les traits d'un fou égaré, essoufflé, écorché, en haillons, trempé de sueur, qui faisait irruption dans le berceau par la charmille, et qui, l'embrassant à l'étouffer, lui dit d'une voix rauque:

—Adieu…à bientôt, mille compliments aux bons frères.

Et il s'enfuyait. Espérance le saisit par un des lambeaux de son pourpoint et s'écria:

—Au nom du ciel! qu'y a-t-il, et dans quel état t'es-tu mis?

IV

CHIEN ET LOUP

Voici à quoi Pontis avait employé son temps.

Après sa conversation avec Espérance, nous l'avons vu disparaître. Cependant la Ramée, d'abord menacé par les regards hostiles des deux amis, s'était trouvé tout à coup libre et seul, à partir du moment où Henriette avait pris le bras d'Espérance.

Le jardinier ne s'était pas trompé. La Ramée suivait avec une anxiété bien grande chaque mouvement de la jeune fille chaque geste d'Espérance. De quoi pouvaient-ils parler? Comment s'était-elle si vite remise de son émotion, elle, une femme, tandis que lui, fort et hardi, tremblait encore à l'aspect de sa victime échappée à la mort?

La tête de la Ramée se brouillait dans la contexture de toutes ces intrigues. Il ne pouvait suivre à la fois ni le génie astucieux des Entragues, ni le génie primesautier de la turbulente Henriette, et lorsque tout cela se compliquait de la présence d'Espérance, des serrements de mains que lui prodiguait la jeune fille, de la patiente complaisance de Marie Touchet, la Ramée n'y comprenait plus rien. Le comte d'Auvergne, le roi, Espérance, Ormesson, Saint-Denis, Bezons, dansaient comme des visions de fièvre dans son cerveau vide, et, réellement, c'était trop d'impressions diverses pour la force d'une seule créature. La jalousie, la haine, la peur et le fanatisme religieux eussent suffi isolément à tourner quatre cervelles.

Le jeune homme s'appuyait donc à son arbre comme un captif à son poteau, et il attendait que le jour et le calme pénétrassent en maîtres dans son intelligence, déjà même une idée lui apparaissait distincte, celle de marcher vers les deux interlocuteurs, Henriette et Espérance, de ramener celle-là près de sa mère, et d'en finir avec celui-ci par une explication décisive. Ce parti souriait à ses instincts de brutale domination. Henriette, subjuguée par la peur d'un scandale, céderait facilement, elle y serait contrainte par sa mère. Quant à Espérance, on lui proposerait d'effacer ce coup de couteau par un coup d'épée lorsqu'il serait tout à fait guéri.

Soudain une main s'appuya sur l'épaule du jeune homme. Il se retourna et vit à un pied de son visage le visage souriant et narquois de Pontis.

C'était la seconde fois qu'il voyait en plein soleil cette pâle et bizarre figure. Dans leur rencontre nocturne à Ormesson, l'ombre les avait empêchés de se bien saisir l'un l'autre. Tout à l'heure au bras d'Espérance, Pontis n'avait été aperçu qu'à travers un rideau de feuillage. Ils ne s'étaient donc bien réellement trouvés face à face qu'au camp de Vilaines et dans le jardin du couvent des Génovéfains.

Ce que disait à la Ramée la figure de Pontis, beaucoup de lignes ne réussiraient pas à l'exprimer, cependant un seul regard le traduisit.

La Ramée se retourna la main sur la garde de l'épée.

—Je vois, lui dit Pontis, que vous m'avez compris tout de suite: c'est un plaisir d'avoir affaire aux gens d'esprit.

—Monsieur, répliqua la Ramée, je n'ai pas d'esprit du tout, et ne veux pas perdre de temps à essayer d'en faire. Vous avez à me parler, je suis prêt.

—Cette phrase vaut toutes les oraisons et harangue de l'antiquité, dit
Pontis.

—Mais, interrompit l'autre, vous ne supposez pas que je vais tirer l'épée comme cela, en plein air, à deux pas des dames.

—Bon! Cela vous gêne-t-il? Monsieur de la Ramé, vous seriez donc bien changé depuis le dernier jour où nous nous sommes vus. Ce jour-là, sans reproche, vous avez tiré le couteau dans la poche même de deux dames.

La Ramée avec son regard venimeux:

—Criez cela bien haut, dit-il, vous me prouverez que vous cherchez à être entendu, pour qu'on nous empêche de nous battre.

—Erreur! il ne peut y avoir entre nous de scandale, monsieur; mon ami, qui est là-bas, me l'a défendu absolument. Il n'y aura qu'une muette explication. Si cependant vous refusiez de me suivre, oh! alors je prendrais un parti violent.

—Je vous répète que le lieu est mal choisi.

—A qui le dites-vous. Aussi j'en ai choisi un autre.

La Ramée tressaillit.

—Marchons! dit-il.

Puis, se ravisant:

—Où allons-nous?

—Vous aurez remarqué, répliqua Pontis, que tout à l'heure, au lieu de venir droit à vous, j'ai pris le travers du jardin.

—Je l'ai vu.

—A la façon dont je courais, vous avez dû vous dire: que Pontis n'est pas un sot, il va préparer quelque chose pour moi.

—J'ai eu cette idée.

—Je vous répète que vous êtes plein d'esprit. Venez donc sans avoir l'air de rien. Tenez, marchons comme deux amoureux qui devisent; comme les deux amoureux de là-bas; chemin faisant, je vous expliquerai mes petites finesses.

La Ramée frissonna d'être obligé de quitter Henriette dont l'entretien avec Espérance atteignait en ce moment le maximum de l'animation. Mais Pontis le tenait galamment par le bras et le conduisait vers les bâtiments du couvent. Il fallait marcher.

—Voyez-vous, dit Pontis, j'habite ce couvent depuis assez de temps pour en avoir sondé, visité, éventé tous les bons coins et les cachettes; je ne saurais vous détailler tout ce qu'il m'a fallu d'artifices pour me glisser soit dans les offices, soit dans la cuisine, afin de dérober, à l'insu du frère parleur, les potages, bouillons, cuisses ou blancs de volaille, qui m'ont ainsi redressé, fortifié, enluminé le pauvre Espérance. Vous lui avez tiré tant de sang!

—Vous pourriez bien marcher sans tant de verbiage, grommela la Ramée.

—C'est pour que la route vous semble moins longue. Je réponds d'ailleurs à votre question: Où allons-nous? eh bien, nous allons gagner un petit degré derrière la cuisine, tourner le long de l'office, puis autour de la chapelle, descendre à l'étage souterrain où se trouvent les bûchers. Rassurez-vous, les caves sont plus bas. Le couvent est supérieurement bâti, monsieur; il y a trois étages de caves.

A ce moment, en effet les deux jeunes gens pénétraient dans le corridor où commençait l'escalier annoncé par Pontis, et que peut-être nos lecteurs se rappelleront pour y avoir vu descendre le frère parleur et M. de Liancourt.

C'était, en effet, un endroit désert, sans communication utile, et qui prenait son jour ou plutôt son crépuscule par les soupiraux d'une cour intérieure.

La Ramée s'arrêta sur le point de descendre.

—Comme nous n'allons pas sans intention dans cet endroit, monsieur, dit-il à son guide, comme ces intentions ne sont pas caressantes, vous trouverez bon que je prenne mes précautions.

—Comment donc, monsieur, lesquelles?

—Je tire d'abord mon épée.

—Comme vous voudrez, moi je laisse la mienne au fourreau.

—Ensuite, vous, passez le premier.

—Oh! mais, monsieur, c'est beaucoup exiger, dit Pontis. Car enfin, je suppose que le pied vous manque, et que sans mauvaise volonté aucune, vous tombiez sur moi, vous étendrez la main pour vous retenir, et cette diablesse d'épée que vous tenez à la main m'entrera dans le corps, ce qui vous chagrinerait et moi aussi. Non, prenons d'autres arrangements.

—Sais-je, moi, si vous n'avez pas préparé quelque piège dans cette obscurité?

—Vous avez raison, cela peut se supposer. Eh bien, gardez votre épée nue si bon vous semble. Mais pour vous prouver mon désir de vous être agréable, partageons le différent par la moitié: vous aurez les deux épées, voici la mienne, et vous descendrez le premier. Cela vous va-t-il? Si l'escalier était assez large nous descendrions de front, mais il ne l'est pas.

La Ramée prit les deux épées avec une satisfaction féroce, et il se mit à descendre à reculons, les épées sous le bras, l'oeil avidement fixé sur le moindre mouvement de son adversaire.

Ils arrivèrent ainsi dans un corridor long et sablé de sable fin; il y régnait une fraîcheur charmante. Le jour qui descendait par les guichets était bleuâtre, et se jouait en tons blafards sur les vieux murs.

—Voyez! s'écria Pontis, si l'on n'est pas ici à merveille. La porte que vous voyez là, et dont l'imposte est garnie de barreaux de fer, c'est sans doute une cave à vins fins.

—EU bien, faisons vite, dit la Ramée; Mais le corridor est trop étroit, nos épées toucheront les murailles à chaque parade.

Pontis, avec un sourire étrange:

—C'est assez large pour ce que j'en veux faire, s'écria-t-il. Mesurons d'abord les épées.

—Que de formalités, dit la Ramée; on dirait que vous cherchez à gagner du temps; les voici, ces épées, mesurez.

Il les tendait en disant ces mots. Pontis les saisit toutes deux ensemble et les jeta derrière lui à plus de dix pas.

—Que faites-vous? s'écria la Ramée, reculant effrayé.

—Ah! lui dit Pontis, qui tout d'un coup changea de physionomie et de langage, tu crois que je tirerai l'épée contre toi! Parce que je t'ai appelé homme d'esprit, tu t'es laissé amener ici, triple imbécile! Des épées!…ah! bien oui! As-tu ton petit couteau sur toi?

—Monsieur! s'écria la Ramée, je vais appeler.

—Essaye, dit Pontis, qui d'un bond lui sauta à la gorge et le colla sur la muraille.

Mais la Ramée était vigoureux, la frayeur doublait ses forces, il fit un effort surhumain et s'échappa des poignets nerveux qui avaient commencé à l'étrangler.

—De près ou de loin, dit Pontis en marchant sur lui les mains crispées, je t'atteindrai! Tu as beau reculer, le corridor n'a pas d'issue.

La Ramée, effrayant à voir, se pelotonna comme un chat sauvage qui prépare son élan.

—Je ne te prends pas en traître, ajouta Pontis; regarde cette porte et les barreaux de fer. Tu les vois; remarque la corde qui s'y balance. Eh bien! je suis venu l'attacher là tout à l'heure. C'est la surprise dont je te faisais fête.

—Misérable! hurla la Ramée.

—De quoi te plains-tu, tu as vingt ans, moi aussi; je suis petit, tu es grand, nous n'avons pas d'épée ni l'un ni l'autre; tu m'as voulu faire pendre, je veux te pendre à mon tour; seulement tu as une chance que je n'avais pas au camp; si le prévôt m'eût tenu, je ne pouvais faire résistance, tandis que si tu veux bien résister, tu peux avoir la satisfaction de m'accrocher à la corde que je te destinais. Je t'avoue que je n'en crois rien, et j'espère bien que je serai le plus fort comme à Ormesson tu as été le plus traître. Allons! tiens-toi bien! défends ton cou! allons! égratigne, mords…c'est le combat du chien Pontis contre le loup la Ramée!

Il n'avait pas achevé que son adversaire s'était précipité sur lui avec la rage et la vigueur du loup auquel on l'avait comparé. Ce fut un terrible spectacle. Ces deux hommes enlacés, tordus, égaux en courage, sinon en vigueur, luttèrent pendant quelques minutes qui épuisèrent leurs forces et ne firent qu'accroître leur fureur. Cependant la Ramée, plus grand et peut-être plus industrieux, roula sous lui Pontis qu'il maintint terrassé, grâce à l'appui que ses longues jambes et ses poignets surent prendre sur les deux murailles. Mais alors Pontis se ramassa en boule, saisit la Ramée par le milieu du corps, le lança en l'air comme eût fait une catapulte, et le voyant étourdi du choc, il le traîna vers la corde à laquelle il l'accrocha par le noeud qu'il avait préparé. Ni ongles, ni dents, ni coups de pieds désespérés, ne rebutèrent le garde. En vain le vaincu lui arracha-t-il des poignées de son épaisse crinière, en vain lui déchira-t-il les flancs et le visage à coups d'éperon, Pontis tira la corde et hissa jusqu'à l'imposte le misérable la Ramée, qui perdit bientôt la vue et la parole.

Mais alors, n'en pouvant plus, et arrivé à cet état d'exaltation nerveuse où les sens perçoivent toute impression décuple, Pontis entendit des pas dans l'allée du jardin que longeait ce corridor, il crut voir une ombre se pencher à l'un des soupiraux, il crut même entendre sortir de la porte un cri ou un frémissement d'horreur, et c'est alors qu'il remonta l'escalier en trébuchant à chaque marche, et nous l'avons vu arriver aveugle, sourd, brisé, sanglant, jusqu'au berceau où son ami l'attendait.

Espérance, en voyant ce désordre affreux, fut frappé de la seule idée qui pût l'expliquer à ses yeux.

—Tu as rencontré la Ramée? dit-il.

—Sambioux! je crois bien.

—Qu'en as-tu fait? Où est ton épée?

—Nous causerons de cela plus tard. Dépêche-toi de m'embrasser; donne-moi une ou deux pistoles, et dieu! Il ferait mauvais ici pour moi.

—Parle, au nom du ciel! tu t'es battu avec ce misérable?

—Moi, pas du tout, c'était défendu.

—Il t'a battu alors?

—Allons donc, non; c'est un petit malheur qui m'est arrivé; nous discutions ensemble….

—Au sujet d'Henriette?

—Jamais, c'était encore défendu; nous discutions sur je ne sais plus quoi, tout à coup il s'est pris dans quelque chose qui traînait….

—Dans quoi donc, mon Dieu?

—Je crois que c'était une corde. Il est entêté, je le suis, il a tiré de son côté, moi du mien, de telle façon que j'aime mieux m'en aller. Adieu.

—Tu l'as tué, malheureux!

—J'en tremble. Adieu. Excuse-moi près de cet excellent frère Robert; dis-lui que j'ai horreur des confrontations, des interrogatoires, des procès-verbaux.

—Tu me laisses?

—Tu es grand garçon, et la nouvelle mariée te servira de garde-malade.
Embrassons-nous.

En achevant ces mots il s'enfuit. Puis ayant couru dix pas fit une glissade pour s'arrêter et revint dire:

—Je retourne près de M. de Crillon, je me confesserai à lui et il aura de l'indulgence.

Trois minutes après, il avait sauté par dessus une haie, puis par-dessus le mur et n'était plus dans le couvent.

Espérance, demeuré seul, se demandait avec effroi quel parti lui restait à prendre; il voulait aller trouver le frère Robert, il voulait tout lui dire et tout excuser lorsque Gabrielle revint et poussa un petit cri à l'aspect du bouleversement qu'elle remarqua sur les traits du jeune homme.

—Je suis sûre, s'écria-t-elle, que la conversation de Mlle d'Entragues vous a fait plus de mal que de bien.

—Je crois que oui, madame, dit Espérance, à qui le son de cette douce voix et l'enjouement de ce suave regard fit l'effet d'une musique après l'orage, d'un rayon de lune après l'éclair.

—Je voudrais être assez votre amie, ajouta Gabrielle, pour savoir ce qu'elle vous disait avec tant de véhémence. Vous étiez bien pâles tous les deux.

—Moi, d'abord, je suis toujours pâle.

—Sans doute; mais elle? Enfin, je sens que ma curiosité vous gêne; excusez-moi.

—Oh! madame, répondit Espérance en serrant avec reconnaissance les doigts effilés qui venaient de presser les siens, vous n'êtes ni curieuse, ni gênante; mais vos yeux sont si limpides, votre âme s'y reflète si pure que je craindrais de souiller ce beau cristal en y versant mes noirs chagrins.

—Vos chagrins! cette femme vous fait souffrir!

—Elle m'a fait souffrir, mais c'est fini.

—En partant, elle semblait vous menacer. Tenez, je m'accuse, mais tout en feignant d'écouter sa mère, c'est elle que j'ai écoutée; elle vous a dit: Prenez-garde!

—Il est vrai.

—Eh bien! j'ai eu peur pour vous, et je me suis promis, aussitôt que j'aurais fait ma paix avec mon père, de revenir pour que vous me rassuriez.

—Merci, madame.

—Car nous sommes amis, n'est-ce pas? Vous m'avez rendu un service….

—Un si grand service, madame, dit Espérance en souriant, qu'il doit à jamais me mériter votre reconnaissance. Et malgré le serment que je m'étais fait de ne plus jamais sourire aux gracieusetés d'une femme, votre offre me séduit, je l'avoue, et je tenterai une dernière épreuve. J'accepte. Toute mon âme vole au-devant de votre amitié.

—C'est conclu. Vous me direz toujours la vérité; vous me donnerez des conseils. Lorsque je souffrirai aussi, vous me consolerez.

—Hélas! dit tristement Espérance, vous aurez peut-être bien besoin que je vous console.

—Pourquoi? demanda Gabrielle, effrayée.

—Parce que…parce que vous êtes entrée dans le même chemin que cette femme dont nous parlons! parce que vous lui faites obstacle, et que tout ce qui la gêne….

—Eh bien!

—Elle le foule aux pieds, sans daigner dire comme à moi: prenez garde!

—Oh! alors vous me défendrez!

—Je ne serai plus là, madame; il faut que j'aie quitté cette maison ce soir.

—Vous! dit Gabrielle en pâlissant, car elle venait de sentir son coeur habitué à cette amitié d'un jour.

—Où va mon ami il faut que j'aille, répliqua le jeune homme, pour éviter d'épouvanter une femme par ses terribles confidences.

—Mais il part donc, M. de Pontis?

—Il est parti.

—Oh! mon Dieu! murmura Gabrielle. En tous cas, on se retrouve, nous nous retrouverons.

—Je n'irai pas où vous serez. Vous allez briller, vous allez régner, madame; l'éclat qui vous attend éblouirait mes yeux.

Elle baissa la tête en rougissant.

—Quoi, dit-elle d'une voix faible et harmonieuse comme un chant lointain, cette belle amitié promise tout à l'heure est morte déjà! Oh! monsieur, c'est qu'elle n'était pas née!

Espérance fit un mouvement pour répondre; mais comme il rencontra les yeux de Gabrielle et que ces yeux lui eussent arraché plus de paroles qu'il n'en voulait dire, il se détourna et ne répondit rien.

Soudain il vit au bout de l'allée apparaître frère Robert toujours enfoui sous son capuchon.

—Madame! s'écria-t-il, il faut que je vous quitte; je dois tout avouer à ce bon religieux, et après, il me faudra partir, trop heureux si l'on ne me chasse point d'ici avec horreur.

—Mon Dieu! mais qu'est-il arrivé? dit Gabrielle en suivant Espérance à la rencontre de frère Robert.

—Une dernière grâce, madame, n'écoutez pas ce que je vais dire.

—Vous m'effrayez tout à fait, murmura-t-elle.

—Pourquoi vous effrayer? dit la voix perçante de frère Robert qui, à cette distance, avait entendu.

—Monsieur prétend qu'il veut partir d'ici, répondit Gabrielle.

Espérance tremblait.

—A quel propos? dit tranquillement le moine. Monsieur n'est pas guéri, et nos soins lui sont encore nécessaires.

—Voyez-vous! s'écria Gabrielle, vous restez! nous restons!

Le moine saisit cette parole au passage.

—Madame, vous retournez ce soir à Bougival, dit-il. M. d'Estrées vient d'en faire prévenir notre révérend prieur. Les chemins sont libres et vous ne devez plus avoir aucune raison de rester ici.

Gabrielle pâlit à son tour.

—Mais mon père ne m'en a rien dit, balbutia-t-elle; mais le roi me croit ici. mais si M. de Liancourt revenait….

—M. de Liancourt ne revient pas, interrompit gravement le moine. Quant aux dangers que vous pourriez courir, je crois qu'ils ne sont plus à Bougival.

En disant ces mots, frère Robert laissa tomber son vague regard comme un rayon lumineux qui fit rougir Espérance et Gabrielle.

Ils se saluèrent. L'un, suivi du moine, retourna vers sa petite chambre; l'autre regagna le bâtiment neuf. Leurs deux soupirs n'en firent qu'un à l'oreille du frère parleur.

V

LES BILLETS D'ABSOLUTION

Les amis du roi ne s'étaient pas trompés. Son abjuration avait enlevé aux ligueurs leur dernier prétexte. Le peuple de Paris, sachant le roi catholique, ne se gêna plus pour témoigner hautement combien il préférait le joug d'un roi français à l'occupation espagnole.

Cette ville affamée, épuisée, avait dépensé depuis cinq ans toute sa force et tout son esprit. À Paris, quand on a si longtemps crié, chanté, promené des épigrammes et des anagrammes, on se demande si le sujet en valait la peine; on cherche en quoi Mayenne vaut mieux que Crillon, Philippe II que Henri IV, et le procès est perdu pour les mousquets devant les chansons.

Mais l'Espagnol ne voulait pas perdre le procès; Mme de Montpensier non plus. C'étaient donc à Paris de grandes agitations depuis le coup retentissant que le roi venait de frapper.

Un matin, Paris se réveilla cerné par de nouvelles troupes espagnoles, wallonnes et italiennes. On annonçait fastueusement l'arrivée de chariots remplis de doublons, pour allécher les rentiers et les pensionnaires. Et c'était entre les Espagnols triomphants et les ligueurs enchantés un échange de civilités et des accolades à n'en plus finir.

M. de Brissac, qui tenait soigneusement les portes fermées, reçut bientôt la visite du duc de Feria, chef des troupes espagnoles, suivi d'un cortège trop nombreux pour être rassurant.

Le gouverneur de Paris, derrière ses rideaux, avait vu entrer dans la cour de sa maison cette troupe empanachée, brodée et pommadée, dans laquelle se faisait remarquer notre vieille connaissance, le seigneur José Castil, capitaine de l'une des portes de Paris.

Au premier mot que lui rapportèrent ses huissiers, il donna ordre qu'on introduisit les Espagnols.

Nous savons que M. de Brissac avait soulevé des défiances, que sa dernière aventure avec José Castil avait encore envenimées. Cette visite matinale, dont il soupçonnait le but, le trouva néanmoins poli et impassible.

Il alla recevoir gaiement les Espagnols et les introduisit dans sa salle de cérémonie, feignant de ne remarquer ni l'air embarrassé du duc de Feria, ni les sournois coups d'oeil que don José, resté en arrière, échangeait avec l'état-major espagnol.

—Eh bien! s'écria-t-il, messieurs, que dit-on? qu'il arrive du renfort?

—Et de l'argent, monsieur, répondit le duc en s'approchant de Brissac.

—L'un et l'autre sont les bienvenus.

—Vos portes cependant sont fermées, dit M. de Feria.

—On les ouvrira, s'écria Brissac gaiement. Ce que nous avons à craindre, c'est que le convoi d'argent ne soit un peu écorné, s'il faut qu'on nourrisse tout ce peuple qui a faim.

—Ce n'est point à nourrir les Parisiens, monsieur, que le roi Philippe prétend employer les doublons d'Espagne, répondit M. de Feria d'un ton presque sec. Mais Brissac était décidé à ne pas se formaliser.

—Tant pis, répliqua-t-il, des estomacs creux se battent mal, et vous savez qu'il faudra en découdre. Le roi de Navarre approche, il resserre chaque jour ses lignes autour de Paris. Il va l'assiéger.

—Nos renforts suffiront à contenir les assiégeants et même à donner du courage aux assiégés, interrompit le duc.

—Vous me réjouissez avec toutes ces bonnes paroles, dit le gouverneur; mais voudriez-vous me faire la grâce de me confier à quoi est destiné l'argent qui nous arrive?

—A deux choses: la première à payer nos soldats; la seconde à lever les derniers scrupules de quelques membres du parlement.

Brissac fit un mouvement de surprise qui fit dire à l'Espagnol:

—Qu'éprouvez-vous donc, monsieur?

—J'éprouve un étonnement des plus vifs. Vous avez l'intention d'acheter le parlement et vous promenez comme cela l'argent devant tout le monde? Vous avez donc l'intention que votre négociation ne réussisse pas?

—Pourquoi échouerait-elle?

—Parce qu'un homme qu'on achète n'aime pas que la vente de son honneur et de sa conscience soit affichée en pleine rue. Moi j'aurais cru plutôt autre chose.

—Quoi donc?

—J'aurais cru que cet argent, ainsi promené, servirait à ameuter la populace contre le parlement qui résiste.

—Je ne comprends pas bien, dit le duc troublé par l'habile manoeuvre de
Brissac.

—Je vais me faire comprendre, ajouta de son air souriant le gouverneur, sûr d'avoir touché juste. Le parlement de Paris est plein d'honneur, de loyauté, de patriotisme à sa façon, monsieur, à sa façon. Il prétend que le véritable maître de la France doit être un Français. Utopie de robins, monsieur. Il en résulte qu'il a fait traîner jusqu'ici toutes les négociations de l'Espagne tendant à donner la couronne à l'infante. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué cela.

—Eh bien, monsieur, que concluez-vous?

—Je conclus que le temps se passe, que l'argent de votre gracieux maître est dépensé, puisqu'il a fallu en faire venir d'autre. Bon nombre d'Espagnols gisent plus ou moins enterrés sur tous les champs de bataille de France, il a fallu aussi en faire venir d'autres. Cependant, au lieu d'avancer, votre but se recule; l'ennemi, c'est le roi que je veux dire, fait chaque jour des progrès: il a été vainqueur assez brillamment dans plusieurs rencontres. Son abjuration n'est pas d'un maladroit: il vient, il vient peu à peu. Que faire?

—Comment, que faire? s'écria le duc de Feria avec une raideur de blaireau qui se prend le col dans un piège.

—Pardon! vous ne saisissez pas bien ma pensée, l'expression vous échappe.
En français, que faire signifie: Que ferez-vous?

—C'est ce que dirait un politique, un royaliste; mais moi, Espagnol, je ne puis dire cela. Je sais bien ce que je ferai.

Brissac se mordit les lèvres et se gratta le nez; ce fut sa seule concession à la dévorante démangeaison qu'il éprouvait de jeter ce fanfaron gourmé par les fenêtres.

—Si vous savez ce que vous ferez, mon cher duc, dit-il, moi je ne le sais pas, et j'ai cru un moment que vous me faisiez l'honneur de me visiter pour me le dire.

—Je venais vous demander pourquoi les portes de Paris sont fermées?

—Elles le sont toujours, monsieur, vous le savez mieux que personne, puisque vous y avez des Espagnols.

—Vos Français ont refusé de les ouvrir.

—C'est une loi absolue de l'état de siège, vous ne devez pas l'ignorer davantage. Si une troupe française se fût présentée ce matin pour entrer, vos Espagnols l'eussent empêchée d'entrer, comme mes Français l'ont fait pour vos Espagnols.

—Je vous demande passage, alors.

—Voici les clefs, monsieur le duc, et vous ne ferez jamais entrer chez nous autant d'Espagnols que je le désire.

—Voilà une excellente parole, dont j'ai l'honneur de vous remercier, dit le duc froidement.

On apporta les clefs à l'Espagnol; c'était le congédier, mais il était loin d'avoir rempli sa tâche.

—Vous m'avez dit tout à l'heure, reprit-il plus bas en tirant Brissac à l'écart, quelques mots qui m'ont frappé.

—Bah! pensa Brissac.

—Cette attitude du parlement est inquiétante, et pourtant il faut que les volontés de mon maître s'exécutent.

Le grand mot était lâché, Brissac sentit qu'il n'était plus temps de jouer aux fins.

—Quelles volontés? dit-il.

—Il faut, dit l'Espagnol en fixant sur le visage du gouverneur des regards pénétrants, il faut, entendez-nous, qu'aujourd'hui même le parlement ait accepté notre infante.

—Et s'il ne l'accepte pas, demanda tranquillement Brissac.

—On lui donnera douze heures pour se décider.

—Et après ces douze heures?

—Il faudra qu'il accepte, dit le duc.

—Le parlement fera peut-être appel à la garnison parisienne?

—Ce n'est pas impossible, monsieur.

—Et la garnison naturellement obéira à son gouverneur.

Le duc, regardant Brissac en face:

—Le gouverneur, à qui obéira-t-il?

Brissac comprit alors plus que jamais pourquoi M. de Feria était venu chez lui si bien accompagné, pourquoi il avait demandé la clef des portes.

—J'obéirai à monseigneur le duc de Mayenne, répliqua-t-il d'un air dégagé.

—Eh bien, monsieur, c'est au mieux. Veuillez être assez bon pour achever de vous habiller. Pendant ce temps, je vais faire entrer nos renforts, et dans une heure environ nous irons trouver ensemble M. de Mayenne, qui s'expliquera devant vous catégoriquement.

Brissac salua le duc avec sa courtoisie ordinaire et le reconduisit jusque sur le palier.

—Et d'un! dit-il en le voyant descendre l'escalier avec ses gardes. Il poussa même la bonne grâce jusqu'à envoyer un petit salut particulier à don José qui répondit par un sourire assez ironique.

Brissac s'était remis à son observatoire derrière les rideaux, lorsqu'il vit une litière qui entrait dans sa cour avec un cortège de soldats ligueurs et de pages. Les armes de Lorraine brillaient aux tapisseries de cette litière. Mme de Montpensier en descendit, de sorte que le duc de Feria et la duchesse purent échanger leurs compliments, l'un, descendant les degrés du perron, l'autre les montant appuyée sur son jeune favori, M. Jean Châtel.

Cette rencontre donna, il faut le croire, quelques soupçons au duc; car il laissa dans la cour du gouverneur don José Castil avec un détachement. L'oeil vigilant de Brissac y compta jusqu'à douze hommes.

Ce qui ne l'empêcha pas de courir à la rencontre de la duchesse, et de lui épargner, avec l'adresse exquise qu'il mit à la soutenir, le désagrément de boiter d'une manière visible.

La duchesse aussi, laissa en bas douze hommes qui se mêlèrent amicalement aux Espagnols.

—Mon cher Brissac, dit-elle lorsqu'ils furent seuls, je viens vous ouvrir mon coeur. Nous sommes de vieux amis, nous autres.

—Pas si vieux, dit le comte avec une oeillade assassine, car il y avait longtemps qu'il n'avait payé ses redevances à Mme de Montpensier.

—Le Béarnais nous gagne, l'Espagnol nous amuse, les Parisiens sont indécis: il s'agit aujourd'hui de frapper un grand coup.

—Elle aussi, pensa Brissac.

—I1 faut m'aider à forcer le parlement d'asseoir mon neveu de Guise sur le trône.

—Eh! eh! dit-il.

—Est-ce que ce n'est pas votre avis?

—Vous savez bien, duchesse, que mon avis est toujours le vôtre; mais c'est difficile. Les Espagnols en veulent aussi, de ce trône de France!

—Ce n'est pas là le plus difficile, car les Espagnols nous secondent sans s'en douter avec leur fantaisie de marier l'infante; mais c'est M. de Mayenne qu'il va falloir faire consentir à couronner son neveu. Il ne s'y prête guère et on ne peut pourtant se passer de lui.

—Je le crois bien, c'est le maître de Paris.

—Il est si maître que cela? demanda la duchesse.

—Tellement, duchesse, que sans lui pas un des ligueurs ne marchera.

—Eh bien! j'ai prévu cela: vous allez me faire le plaisir de le venir trouver avec moi. Vous êtes pour moi, n'est-ce pas? et non pour lui.

—Pardieu!

—Vous êtes indépendant, vous, et vos troupes n'obéissent qu'à vous.

—Ventrebleu! je voudrais bien voir qu'il en fût autrement.

—Cela me suffit. Déclarez purement et simplement à mon frère ce que vous venez de me dire là en quatre mots.

—Et il cédera?

—Que ferait-il, pris entre vous et l'Espagnol?

—Vous êtes un ange d'esprit. Je m'habille.

—Je vous attends, dit la duchesse en passant avec un sourire galant dans la pièce voisine.

—Et de deux, murmura Brissac.

Brissac était à peine sur pied que le duc de Feria survint. Il fut surpris de trouver encore la duchesse et bien plus surpris quand Brissac lui déclara que Mme de Montpensier leur faisait l'honneur de les accompagner chez M. de Mayenne.

Le duc fronça le sourcil et voulut adresser quelques questions à Brissac; mais ce dernier avait offert déjà sa main gantée à la duchesse. Il la conduisit à sa litière, monta à cheval, et les trois troupes se dirigèrent vers l'hôtel de Mayenne.

Nous disons les trois troupes uniquement par politesse pour le parti parisien, car ce dernier n'était représenté que par Brissac, un laquais et un soldat.

Chemin faisant, Brissac causa librement, soit avec le duc, soit avec la duchesse, clignant de l'oeil à celle-ci, souriant à celui-là de manière à les enchanter tous les deux.

On arriva chez M. de Mayenne. Là, un spectacle singulier s'offrit aux yeux des trois partis.

Force valets, sellant les chevaux, descendant des coffres et des portefeuilles, force gens affairés se croisant dans l'escalier, toutes les portes ouvertes, un désordre, une activité, un pêle-mêle général.

—Qu'est-ce que cela signifie? dit le duc de Feria.

—Nous l'allons savoir, s'écria Mme de Montpensier en montant précipitamment les degrés qui conduisaient à l'appartement de son frère.

Elle trouva le duc tout habillé, son ventre énorme serré dans le ceinturon, le chapeau sur la tête: il achevait de fermer un petit coffret dont son valet de chambre allait prendre la poignée. Le duc de Mayenne, malgré son prodigieux embonpoint, était alerte, agile, et ses yeux brillaient d'un feu intarissable sous les épais sourcils qui les ombrageaient.

—C'est ma soeur! s'écria-t-il avec une feinte surprise en voyant entrer la turbulente duchesse. Tiens! Le duc de Feria…. Bonjour, ma soeur. Monsieur, je vous salue. Ah! c'est toi, Brissac.

Tout en parlant ainsi, M. de Mayenne se faisait agrafer son manteau et mettait ses gants.

—On dirait que vous allez sortir, mon frère, dit la duchesse.

—Nous ne vous retiendrons pas longtemps, ajouta l'Espagnol.

—Oui, dit tranquillement M. de Mayenne, je sors.

—Désirez-vous que nous attendions votre retour? s'écria le duc.

—Vous attendriez trop longtemps, monsieur, répliqua M. de Mayenne avec le même calme.

—Où donc allez-vous, monseigneur, dirent les deux visiteurs avec anxiété.

—En Artois.

—Vous partez! s'écria la duchesse.

—Vous quittez Paris! s'écria le duc.

—Comme vous voyez, répliqua l'énorme seigneur, tandis que Brissac, dans un coin, dévorait cette scène curieuse.

—Mais c'est impossible! ajouta Mme de Montpensier.

—Vous ne pouvez abandonner vos alliés! dit l'Espagnol, blême de saisissement.

—Je n'abandonne personne, répliqua Mayenne, vous êtes assez forts ici pour vous passer de moi, tandis que la province a besoin de ma présence. Vous ne savez donc pas que M. de Villeroy a rendu Rouen au roi, que Lyon vient de se rendre lui-même. Si Paris allait en faire autant, messieurs, écoutez donc!

—Oh! jamais, hurla la duchesse.

—Nous sommes là, dit l'Espagnol avec furie.

—Si vous y êtes, interrompit Mayenne froidement, raison de plus pour que j'aille ailleurs.

—Mais enfin, mon frère, vous m'expliquerez….

—Je le veux bien, ma soeur.

—Monseigneur, ajouta le duc de Feria, au non du roi, mon maître….

—J'ai l'honneur de vous répondre, monsieur, dit sèchement Mayenne, que le roi votre maître fait comme il veut, et moi comme je peux. Je ne suis pas Espagnol, que je sache.

—Mais il y a ici une garnison espagnole, votre alliée.

—On s'est bien passé de moi dans le cabinet, on s'en passera bien sur le champ de bataille, dit Mayenne.

—Monseigneur, entendons-nous.

—Je m'entends parfaitement. Serviteur!

L'Espagnol furieux:

—Monseigneur! vous désertez donc?

—Je vous trouve un plaisant personnage, s'écria M. de Mayenne, rougissant de colère, d'oser parler un langage dont vous vous servez si mal.—Déserter? dites-vous…. Apprenez qu'en France on appelle déserter celui qui abandonne le service de France. Çà, défendez vos portes, vos murs et vos casernes; vous avez de l'argent et des soldats pour faire vos affaires. Quant à moi, je pars avec ma femme et mes enfants. Gardez-vous bien, je me garderai aussi.

Le duc de Feria se tournant vers M. de Brissac:

—Monsieur, dit-il, souffrirez-vous que le prince nous quitte en un tel embarras.

—Que voudriez-vous que je fisse, répliqua le gouverneur avec bonhomie.
Monseigneur est mon maître.

—Représentez-lui du moins….

—Épargnez les discours à Brissac, ce n'est pas un orateur, et demandez-lui ce qu'il sait faire. Or, je l'ai nommé gouverneur de Paris, qu'il le gouverne.

Puis se tournant vers la duchesse:

—Vous avez désiré des explications, dit-il, les voilà.

—J'en attends d'autres, murmura-t-elle outrée de rage.

Le duc de Feria comprit qu'on le congédiait. Il se trouvait dans la plus horrible perplexité. Le départ de M. de Mayenne, c'était un coup mortel pour la Ligue. Comme elle se composait de deux éléments, le français l'espagnol, dont le premier seul faisait tolérer le second aux ligueurs de bonne foi, cet élément retiré de la question changeait la Ligue en une occupation étrangère. Il n'y avait plus en présence des Français contre des Français: la France se dessinait d'un côté, l'Espagne de l'autre. Philippe Il n'avait pas prévu cette solution.

La duchesse elle-même ne l'avait pas soupçonnée; la pâleur et son tremblement nerveux l'indiquaient suffisamment. Lorsque le duc espagnol, vacillant, hébété, tournait et retournait sans pouvoir se décider à sortir, malgré le triple salut que venait de lui adresser Mayenne:

—Veuillez, monsieur le duc, dit-elle tout bas, me laisser causer seule avec mon frère; je le ramènerai.

Brissac s'inclinant fit mine de partir pour entraîner M. de Feria.

—Oh! vous pouvez rester, s'écria-t-elle, monsieur le gouverneur.

L'Espagnol, piqué au vif, sortit sans dissimuler son trouble et sa colère.

Brissac, qui flairait l'orage, se mit dans le plus petit coin qu'il put trouver.

—Mon frère! s'écria la duchesse avec l'impétuosité d'un torrent, vous êtes bien dans votre bon sens, n'est-ce pas?

—Si bien, ma soeur, répliqua Mayenne, que je vais vous dire des choses qui vous surprendront.

—Si elles me prouvent qu'en partant vous ne laissez pas la couronne au
Béarnais, j'accepte.

—Oh! loin de là! Mais, entre nous, en famille, je peux bien être franc.
Oui, je laisse la couronne au Béarnais; mais, qu'importe?

—Comment, qu'importe! vociféra la duchesse, c'est un Guise qui parle ainsi?

—Pardieu! qu'ont fait toujours les Guise? Ils ont voulu régner, n'est-ce pas? Mon grand-père y a tenté, mon père aussi, moi aussi, vous aussi, ma soeur, et votre neveu aussi. Chacun pour soi, en ce monde. Tant que j'ai travaillé pour moi, j'allais bravement; mais depuis qu'il s'agit de faire mon neveu roi de France, je renonce. Écoutez donc, j'ai des enfants, moi, et je ne me soucie pas qu'ils soient au-dessous de leur cousin.

—Ah! voilà donc le motif, murmura la duchesse avec un sombre dédain.

—Assurément le voilà; je n'en ai pas d'autre. Vous vous en étonnez?

—J'en suis honteuse.

—Vous devriez garder cette pudeur pour vos propres intrigues. Que vous conspiriez contre un roi pour venger votre frère, passe encore; mais que vous vendiez à l'Espagnol votre frère mille fois trahi, mille fois sacrifié pour assouvir cette rage que vous avez de gouverner sous un enfant, je ne vous le passerai point. Vous complotiez avec l'Espagnol; tirez-vous d'affaire avec lui.