—Vous vous repentirez.
—Moi? jamais.
—Je triompherai seule.
—A votre aise.
—Et je prouverai qu'en notre famille il y a toujours un héros. Tant pis pour vous, ce sera moi!
—Je vous laisse mon casque et ma cuirasse.
—Le casque est trop petit, la cuirasse trop large.
—Je vous abandonnerais bien mon épée, mais elle est trop lourde, duchesse.
—J'ai mes armes, répliqua-t-elle avec une éclatante fureur.
—C'est vrai, le couteau de frère Clément. Adieu, ma soeur.
La duchesse, écrasée par ce mot terrible, ne trouva qu'un regard de serpent pour y répondre. Elle passa fièrement devant Mayenne et sortit la mort dans le coeur.
Brissac s'approcha du prince.
—Que ferai-je, moi? dit-il.
—Tu feras qu'on ne m'arrête point au passage, répliqua Mayenne en rentrant.
—Vous pouvez y compter, dit Brissac.
Le duc rentra chez lui pour donner l'ordre de son départ.
—Et de trois! fit Brissac en rejoignant lentement l'Espagnol et la duchesse, qui tenaient conseil dans la cour, où tout le monde s'était tumultueusement assemblé.
Sur l'escalier désert, il aperçut Arnault, ce fidèle agent du roi, qui l'attendait, déguisé en laquais.
—Ah! dit-il; tu arrives bien. Que veux-tu?
—Quel jour le roi peut-il venir?
—Demain.
—A quelle heure?
—Trois heures du matin.
—Par quelle porte?
—Par la porte de l'École.
Arnault se glissa dans les groupes et disparut.
—Et de quatre! au dernier les bons, murmura Brissac.
V
LES BILLETS D'ABSOLUTION
Le duc de Mayenne était parti. Paris frémissait agité de souffles opposés. La Ligue décontenancée par l'abandon de son chef, murmurait tout bas le mot trahison. Les royalistes ou politiques, comme on les appelait, relevaient la tête, et semblaient se dire les uns aux autres: les temps sont proches!
Quant aux Espagnols, livrés à leurs propres ressources, ils avaient redoublé de vigilance. C'était pour eux une question de vie ou de mort. Désignés par leurs habits, par leur langage, par la longue habitude du peuple parisien, ils se sentaient à la merci du premier caprice de l'émeute; l'indécision, la division des Parisiens avaient jusque-là fait toute leur puissance.
Le duc de Feria et ses capitaines, concentrant leurs défiances et leur colère, faisaient la cour à Mme de Montpensier, qu'au fond peut-être ils soupçonnaient de complicité avec son frère, et que, d'ailleurs, ils avaient pour but de sacrifier comme lui à l'ambition de Philippe II. De son côté, la duchesse, n'ayant que Brissac pour appui, cajolait aussi les Espagnols pour qu'ils l'aidassent à éviter le malheur qu'elle craignait par-dessus tout, c'est-à-dire l'entrée à Paris du nouveau roi catholique.
Il fallait la voir levée avant le jour, parcourir les rues de Paris à cheval, avec un cortège de capitaines. Partout, sur son passage, des ligueurs s'empressaient d'aller chercher un peu d'espoir. Elle criait à s'enrouer: «Je reste avec vous, Parisiens!» Elle agitait des écharpes, inventait des devises, elle se donnait enfin plus de mouvement qu'il n'en fallait pour que les tièdes ligueurs la trouvassent souverainement ridicule.
Brissac l'animait à cette dépense d'activité. Il courait à son côté, les Espagnols couraient du leur; et c'était un curieux spectacle que de les voir tous trois se rencontrer tout à coup nez à nez sur quelque place à laquelle, arrivés chacun par un chemin différent, ils se heurtaient au grand rire des badauds qui attendaient l'événement sans se donner autant de mal.
Telle fut une de ces rencontres le lendemain du départ de Mayenne. La duchesse venait de déboucher de la rue Saint-Antoine sur la place de Grève. Brissac arrivait par les quais, le duc de Feria venait avec son état-major par la rue du Mouton. Un grand peuple était rassemblé sur la place, car l'on allait y pendre un homme.
La potence était dressée. On n'attendait plus que le patient.
Brissac s'étant informé de ce qui se passait, le duc de Feria lui répondit que le coupable était probablement un émissaire du roi de Navarre pris une heure avant, et sur lequel on avait saisi un billet destiné à jeter l'alarme et la discorde dans Paris, à l'aide de promesses faites par le Béarnais.
—C'est bien imaginé, s'écria la duchesse. Qu'on le pende!
—Mais, dit Brissac, qui se voyait entouré d'une foule considérable dans laquelle il savait distinguer certaines figures plébéiennes peu bienveillantes pour l'Espagnol, a-t-on interrogé cet homme?
Le groupe se rapprocha, chacun voulait entendre le dialogue des maîtres de
Paris.
—Je l'ai interrogé, moi, dit le duc de Feria, et j'ai vu le billet.
—Bien, mais qui l'a condamné?
—Moi, ajouta l'Espagnol d'un ton hautain. Est-ce que le crime n'est pas flagrant?
—Pardieu! dit la duchesse.
—C'est que, répondit Brissac avec un petit coup d'oeil à des robes noires qu'il voyait sur la place, l'usage de Paris est que tout criminel soit interrogé par ses juges naturels.
—Voilà bien des subtilités, dit l'Espagnol surpris, et autour duquel commençaient à murmurer les gens du petit peuple.
—Quelle chicane cherchez-vous donc au duc? dit tout bas la duchesse à
Brissac.
—Laissez-moi faire, répliqua ce dernier du même ton.
Au même instant parut à l'angle du quai le patient entouré d'une escouade de gardes wallons, et espagnols.
C'était un brave bourgeois tout pâle, tout larmoyant; une honnête figure bouleversée par le désespoir.
A la vue de la potence, il joignit les mains et se prit à gémir si pitoyablement en appelant sa femme et ses enfants, qu'un long frémissement de compassion courut dans la foule.
—Mordieu! c'est triste à voir! dit Brissac tout haut en se détournant comme si le spectacle eût été au-dessus de ses forces.
Les robes noires et quelques gros bourgeois s'étaient pendant ce temps rapprochés de lui et touchaient pour ainsi dire son cheval.
—N'est-ce pas, monsieur, dit un de ceux-ci, que c'est à fendre le coeur?
Voir pendre un honnête homme innocent!
—Innocent? s'écria le duc de Feria pâlissant de colère; qui a dit cela?
—C'est moi, répliqua l'homme qui venait de parler, et qu'à son costume noir, méthodiquement attaché, brossé et compassé, le peuple reconnut vite pour un de ses magistrats; c'est moi, Langlois, échevin de cette ville.
—Langlois! Langlois! répéta le peuple en s'attroupant autour de son échevin, dont le calme et la froideur, en présence du furieux Espagnol, ne manquaient ni de noblesse ni de cette signification que le peuple saisit toujours dans les moments de crise.
—Innocent! répéta le duc, l'homme qui colporte des promesses du Béarnais.
—Quelles promesses donc? demanda Brissac avec bonhomie, il faut pourtant tirer cela au clair.
Le duc chercha vivement dans sa manche un billet imprimé qu'il passa à
Brissac en lui disant:
—Voyez!
Le comte, entouré d'une foule innombrable, qu'il dominait du haut de son cheval, et dont le silence était si profond qu'on entendait au pied de la potence les lamentations du patient à qui le bourreau laissait du répit pour ses prières, Brissac, disons-nous, déplia le billet et lut à claire et intelligible voix:
«De par le roi,—Sa Majesté désirant de retenir tous ses sujets et les faire vivre en bonne amitié et concorde, notamment les bourgeois et habitants de Paris, veut et entend que toutes choses passées et avenues depuis les troubles soient oubliées….»
—Monsieur! monsieur, interrompit le duc en grinçant des dents, assez!
—Il faut bien que je sache, continua Brissac dont chaque parole était avidement recueillie par la foule. Et il reprit:
»Oubliées… hum… défend à tous ses procureurs et autres officiers d'en faire aucune recherche, même à l'encontre de ceux qu'on appelle vulgairement les Seize.»
—Quoi, murmura le peuple, il pardonne même aux Seize!
—Par grâce, comte, dit la duchesse, cessez.
—Laissez donc faire, répliqua Brissac, qui achevait sa lecture.
»Promettant, Sadite Majesté, en foi et parole de roi, de vivre et mourir en la religion catholique, apostolique et romaine, et de conserver tous sesdits sujets et bourgeois de ladite ville en leurs biens et privilèges, états, dignités, offices et bénéfices.»
«Signé HENRI.»
La fin de cette lecture souleva comme un enthousiasme dévorant parmi le peuple.
—Si c'était vrai pourtant! s'écrièrent cent voix.
—Voilà donc ce billet, dit Brissac, le fait est qu'il est incendiaire, et s'il était répandu, je pense qu'il ferait tort à la Ligue.
—Vous en convenez un peu tard, répliqua le duc, je dis donc qu'il faut pendre le coquin qui l'a voulu propager.
En achevant, il fit signe au bourreau de saisir la victime.
Langlois, l'échevin, se jetant à la bride du cheval de Brissac:
—Mais, monsieur, s'écria-t-il, il faut nous pendre tous alors.
—Pourquoi? dit Brissac.
—Parce que nous avons tous de ces billets.
—Comment! s'écrièrent le duc et la duchesse.
—Tenez!… tenez!… dirent les échevins en tirant de leurs poches le pareil billet qu'ils élevaient en l'air.
—Tenez! tenez! tenez! s'écriaient les bourgeois et force gens du peuple, montrant le même billet et l'agitant de façon à éblouir l'Espagnol et Mme de Montpensier.
—C'est pourtant vrai qu'ils en ont tous, dit tranquillement Brissac, et je ne sais moi-même si je n'en ai pas un dans ma poche.
M. de Feria faillit s'évanouir de rage.
—Raison de plus, murmura-t-il.
—Non pas! non pas! dit l'échevin; ce brave homme qu'on veut pendre était dans la rue comme moi, comme nous, lorsque s'est faite la distribution de ces billets, on lui en a donné un comme à moi, comme à mes collègues, comme à tous ceux qui sont là.
—Oui, oui, dirent mille voix tumultueuses.
—Il n'est donc pas coupable, continua l'échevin, ou bien nous le sommes tous. Qu'on nous pende avec lui.
—Ce serait trop de potences, dit Brissac, qui, allant au duc, lui glissa à l'oreille:
—Laissons cet homme, sinon on va nous le prendre.
—Demonios! bégaya l'Espagnol ivre de fureur.
—Qu'on lâche ce brave homme, cria Brissac, dont la voix fut couverte par dix mille acclamations.
—Vous aviez bien besoin de lire tout haut ce billet, dit l'Espagnol.
—Pourquoi non, puisque tout le monde l'a lu tout bas? Tenez, monsieur, vous prenez au rebours le peuple de Paris. Faites-y attention! Voyez-les emmener ce bourgeois pour le rendre à sa femme. Il y a là vingt mille bras, monsieur!
Le duc, sans lui répondre, se tourna vers la duchesse, à laquelle il dit:
—Tout cela est bien étrange; causons-en, madame, si vous voulez bien.
Et tout deux commencèrent à voix basse une conversation animée qui ne promettait pas grande faveur à Brissac.
Celui-ci se sentit toucher le bras par l'échevin Langlois qui lui dit:
—Après ce que vous venez de faire là, monsieur, je crois comprendre qu'on pourrait vous parler.
—Je le crois, dit Brissac.
—Quand?
—Tout de suite.
—Où?
—Au milieu même de cette place qui est vide. Allez m'y attendre avec vos amis que je reconnais, et qui sont, si je ne me trompe, M. le procureur général Molé et le président Lemaître?
—Oui, monsieur.
—Allez-y donc, au beau milieu. De là, nul ne pourra nous entendre; on pourra nous voir, c'est vrai, mais les paroles n'ont ni forme ni couleur.
Le président et les échevins obéirent, et sans rien feindre de ce qu'ils voulaient, s'allèrent promener au milieu de la place, que toute la foule avait désertée pour suivre le patient délivré; le peu de peuple qui était resté entourait les chevaux du duc et de la duchesse. Les soldats espagnols eux-mêmes, à qui on avait arraché leur proie, se tenaient confus et dépités sous l'auvent du cabaret de l'Image Notre-Dame.
Brissac, après avoir donné quelques ordres à la garde bourgeoise, voyant que le colloque dirigé contre lui durait toujours, mit pied à terre et alla joindre les trois magistrats parisiens au milieu de la place.
Ce fut une scène étrange, et que ceux-là même qui la virent n'apprécièrent point selon son importance.
L'échevin et les deux présidents s'étaient placés en triangle, de telle sorte que chacun d'eux voyait et tenait en échec un tiers de la place.
—Me voici, messieurs, dit Brissac, qu'avez-vous à me dire?
Molé commença.
—Monsieur, il faut sauver Paris. Nous y sommes résolus. Et dussions-nous vous livrer nos têtes, nous venons vous supplier comme bons Français de nous aider dans notre entreprise.
—Je me livre comme otage, ajouta le président Lemaître.
—Je vous supplie de me faire incarcérer, dit l'échevin Langlois, car je conspire pour faire entrer le roi dans la ville.
Brissac regarda fixement ces trois vaillantes probités qui s'abandonnaient ainsi à son honneur.
—Eh bien, dit-il, quels sont vos moyens?
—Nous voulons ouvrir au roi une porte, et notre garde bourgeoise est prévenue à cet effet.
Brissac regardait autour de lui du coin de l'oeil.
—On est inquiet de nous là-bas? demanda-t-il.
—Oui, monsieur, et je crois qu'on va nous envoyer des espions. Mais nous les verrons venir.
—Faisons vite, dit Brissac; la porte qu'il faut ouvrir à Sa Majesté, c'est la porte Neuve.
—Pourquoi? dirent les trois royalistes.
—Parce que c'est celle que je lui ai fait désigner hier et vers laquelle il se dirigera cette nuit.
Les trois magistrats étouffèrent un cri de joie et éteignirent sur leurs traits la reconnaissance dont leur coeur était inondé.
—Voici des Espagnols qui viennent, dit Langlois.
—Ils ont encore deux cents pas à faire, répliqua Brissac. Sachez ce soir, quand vous assemblerez vos miliciens pour garder ma porte, me réserver quelques places dans leurs rangs, pour des hommes à moi que j'ai fait entrer dans Paris.
—Bien! dit Molé.
—Des vaillants? demanda Lemaître.
—Vous les verrez à l'oeuvre.
—Silence!
Brissac se retourna tout à coup: don José Castil s'approchait avec six gardes wallons.
—Oui, messieurs, dit le comte tout haut aux magistrats, je n'aime pas ces masses de terre qu'on a jetées ainsi devant les portes de Paris. Ce sont des remparts bons à rassurer des enfants.
—Quelles masses et quelles portes? dit l'hidalgo en plongeant dans cette conversation comme une fouine dans un nid de lapins.
—Ah! bonjour, cher capitaine, s'écria Brissac, j'explique à ces messieurs, dont l'état n'est point la guerre, que Paris n'est pas défendu par ces ridicules amas de terres qu'on a fait entasser devant les portes. Trente pionniers du Béarnais avec des pelles et des pioches auront mis bas vos fortifications en deux heures. Faites-moi déblayer toutes ces terres inutiles et que, cette nuit même, on me bâtisse en belles pierres, avec du bon ciment, des enceintes capables de résister au canon. Demandez au seigneur don José Castil, qui s'y connaît, s'il ne dormirait pas plus tranquille derrière un mur de pierre que derrière ces gabions à moitié écroulés.
—Certes, dit l'Espagnol, dont la défiance n'était pas encore endormie.
—Eh bien! à l'oeuvre, monsieur l'échevin, envoyez vos piocheurs, vos terrassiers.
—Où? dit l'Espagnol.
—A toutes les entrées qu'on a protégées par de la terre, à la porte
Saint-Jacques, à la porte Saint-Martin, la porte Saint-Denis, à la porte
Neuve….
—Fort bien, monsieur, répliqua Langlois en s'inclinant, et qui partit suivi de ses deux collègues.
—M. le duc de Feria tient conseil avec la duchesse et voudrait avoir votre avis, dit l'hidalgo en désignant le groupe formé par ces deux illustres à l'extrémité de la place.
—Je m'y rends, dit Brissac. Ah! don José, quels ânes que les échevins.
—Vraiment? dit l'Espagnol avec ironie. Cependant vous avez mis de la complaisance à les entendre.
—Oh! pensa Brissac en couvant le capitaine d'un regard oblique, tu as trop d'esprit, toi, tu ne vivras pas!
Et il aborda d'un air dégagé la duchesse et son allié.
—Nous disions, monsieur le comte, dit Mme de Montpensier, que vous avez bien imprudemment agité cette foule.
—Et moi, dit Brissac, j'ajouterai que vous la provoquez bien impudemment.
—Plaît-il?
—Je dis que vous êtes fous, je dis que vous feignez de ne pas voir que vous êtes dix mille contre cinq cent mille, et que vous y succomberez si vous ne remplacez point la force par l'adresse.
—Oh! nos dix mille hommes battront vos cinq cent mille Parisiens.
—Vraiment? Essayez donc! Vous ne savez donc pas qu'ici tout le monde conspire?
—Ah! dit le duc ironiquement avec un sourire malicieux à l'adresse do don
José.
Brissac saisit l'intention et le regard.
—Vous ne savez donc pas, continua-t-il que vous êtes trahis?
—Par qui?
—Par tout le monde, vous dis-je. Je quitte trois magistrats, n'est-ce pas, trois zélés ligueurs à ce qu'on pourrait croire, eh bien! ils vous trahissent!
José Castil dressa l'oreille.
—Oui, poursuivit Brissac, et sans la crainte où je suis de soulever une sédition, je les eusse fait mettre en prison sur l'heure.
—Que savez-vous de nouveau? dirent vivement le duc et la duchesse.
—Je sais qu'on veut livrer une porte au roi de Navarre.
—Laquelle, dit froidement le duc.
—Si je le savais… répliqua Brissac.
—Eh bien, moi, je le saurai, répliqua l'Espagnol.
—Et moi aussi, dit la duchesse.
—Et je saurai de même, ajouta M. de Feria, le nom de tous les traîtres quels qu'ils soient.
En disant ces mots, il regardait Brissac qui lui répondit avec calme:
—Faites votre liste, je ferai la mienne.
—Et demain matin, continua l'Espagnol, je ferai arquebuser beaucoup de gens qui ne s'en doutent guère.
—Et moi, dit Brissac en souriant et en lui touchant familièrement l'épaule, je ferai rouer quantité de gens qui ne s'en doutent pas.
—Pour commencer, dit l'Espagnol, je change ce soir tous les postes.
Brissac répondit:
—J'allais vous le proposer, monsieur.
—Je ne me fie qu'à mes Espagnols.
—Et vous avez raison. Ils y sont bien intéressés, car si le roi entrait, quel hachis d'Espagnols! les cheveux m'en dressent sur le crâne. Tandis que, vous avez vu le billet du roi: quartier pour tous les Français!
—Je suis très-heureux de vous voir en ces dispositions, dit M. de Feria, et je vais distribuer mes ordres à l'effet d'exclure des postes toute la troupe française.
—A merveille! à merveille! s'écria la duchesse tandis que le duc parlait bas à ses capitaines.
—Seulement, dit Brissac à l'oreille de Mme de Montpensier, vous voilà dans le panneau, ma belle amie. Demain, vous vous réveillerez Espagnole.
—Comment cela, comte?
—Ah! vous vous défiez de moi au point de vous livrer toute à cet insolent!
Vous êtes folle et vous perdez la partie belle!
—Mais….
—Vous ne savez donc pas ce que me disaient les échevins tout à l'heure quand vous m'avez fait interrompre par l'espion Castil.
—Ma foi non, mais vous aviez bien l'air de conspirer tous ensemble.
—Ils me disaient: prendre un roi français, bien, Prendre M. de Guise, puisque M. de Mayenne nous abandonne, très-bien; mais que ce soit tout de suite, et qu'on nous délivre des Espagnols.
—Ils disaient cela?
—Faites-les venir, et ouvrez-vous-en à eux. Voilà les gens que vous dégoûtez en les éloignant. Souvenez-vous donc que vous êtes Française. La Lorraine est en France, duchesse!… Moi aussi, je suis Français, et vous vous liguez contre moi avec l'Espagnol.
—Écoutez donc, s'il est vrai que vous vouliez favoriser ce Béarnais….
—Propos de Feria! Eh bien! admettons cette absurdité. Mais lui, cet Espagnol, il va faire nommer son infante reine de France et coffrer votre neveu.
—Oh! nous verrons.
—Avec quoi le défendrez-vous, malheureuse aveugle quand toute la garnison sera espagnole? Comment! vous ne comprenez pas que je me tue à lui faire peur du fantôme de Henri IV, pour qu'il ait besoin de vous et de la Ligue? et voilà que d'un côté M. de Mayenne quitte Paris, et que de l'autre vous en livrez les clés à l'Espagne. Allons, faites comme vous voudrez; et puisque nous ne sommes plus amis, moi sans rien dire, je vais imiter M. de Mayenne, je vais faire mes paquets, et, une fois dehors, s'en tirera qui pourra.
En disant ces mots qui firent une impression profonde sur la duchesse, il tourna les talons et s'en alla rejoindre les quelques gardes qui l'accompagnaient.
Mme de Montpensier ayant réfléchi, poussa son cheval vers celui du duc, à qui elle dit:
—Monsieur, nous ne pouvons exclure les Parisiens de la garde de leur ville.
—Pourquoi?
—Parce que ce serait leur déclarer la guerre.
—Et pourquoi non? dit le duc.
—C'est votre politique, monsieur, s'écria la duchesse; mais ce n'est pas la mienne. Aussi vous voudrez bien faire en sorte que les portes soient gardées cette nuit par des Espagnols et des Parisiens.
Le duc fut saisi de surprise.
—On voit bien que vous venez de causer avec M. de Brissac, dit-il.
—Oh! je n'ai pas besoin d'une conversation avec Brissac pour prendre le bon parti.
—Vous croyiez l'avoir pris tout à l'heure, madame; mais, comme disait le roi François Ier, notre prisonnier: souvent femme varie!
Brissac s'était approché.
—Ce n'est pas poli, ce que vous dites là, monsieur, s'écria-t-il.
—Laissez, Brissac, laissez! interrompit la duchesse; je vois bien que je contrarie monsieur le duc, et il se défend. Mais je tiendrai bon, et Paris sera gardé par les parisiens comme par les Espagnols.
—A la bonne heure! murmura Brissac.
—Vous entendez, monsieur, répéta la duchesse enivrée du plaisir de commander.
—J'ai entendu, dit l'Espagnol en prenant congé plus promptement que ne l'eût voulu la politesse.
—A ce soir, aux postes, que j'irai visiter moi-même, s'écria la duchesse.
—A ce soir! répliqua le duc en s'éloignant.
—Soyez calme, Brissac, dit Mme de Montpensier en serrant la main du gouverneur. Ce n'est pas cette nuit qu'il proclamera son infante.
—J'en réponds! répondit Brissac.
À ce moment, un page de la duchesse s'approcha d'elle et lui annonça qu'un gentilhomme arrivait de la campagne pour lui remettre une lettre importante.
—Connaît-on ce gentilhomme? demanda-t-elle.
—Il s'appelle la Ramée, répondit le page.
VI
LA PATROUILLE BOURGEOISE
Le soir était venu après cette journée agitée. Les bourgeois paisibles, ceux qui n'ont d'autre souci que de dormir leurs dix heures, s'étaient retirés chez eux.
Il en était de même des ligueurs, qui, déjà émus par la distribution des billets d'absolution, avaient été prévenus amicalement de rester dans leurs logis et de se bien barricader, attendu que les promesses du Béarnais cachaient quelque piège—une Saint-Barthélémy, peut-être.
Toute l'activité belliqueuse des Parisiens se déployait autour des portes. C'était l'heure à laquelle rentraient les retardataires, ceux qui, appelés par la promenade ou le négoce dans la banlieue, reviennent chaque soir avant le couvre-feu.
Et pour un observateur qui eût pu planer sur la ville le spectacle eût été bizarre. Les figures qui rentrèrent ce soir-là par les différentes portes de Paris ne se fussent certainement par hasardées à se présenter au grand jour.
C'étaient des tournures si raides sous l'habit bourgeois, des femmes d'une si prodigieuse hauteur, bien qu'elles marchassent courbées sous un fardeau; c'étaient des meuniers montant de si beaux chevaux de guerre ou des colporteurs manoeuvrant des caisses de formes si étranges, que le défiant Espagnol ne les eût pas laissés passer en plein jour sans un examen approfondi.
Tous ces visiteurs bizarres se dirigèrent par des routes bien différentes vers l'Arsenal, quartier désert, et prirent position en silence, comme des gens qui installeraient un marché, au bord de la rivière, au delà des contrescarpes de la Bastille.
Un marché à pareille heure et dans un pareil endroit, était peu vraisemblable; aussi trouvèrent-ils dès leur arrivée un échevin préposé à l'ordre des subsistances et denrées qui les séparait en petits groupes et les envoyait à une petite maison située en face l'Île Louvier.
Là, chose singulière, ils disparaissaient, et pour chaque groupe de douze hommes ou femmes qui étaient entrés, il sortait, une demi-heure après, une troupe de douze soldats de la garde bourgeoise, vêtus et équipés plus ou moins grotesquement, selon les traditions de cette respectable milice. Ces pelotons avaient chacun leur officier qui les guidait vers un poste quelconque, où ils prenaient position.
Quand l'échevin qui présidait à toutes ces opérations mystérieuses eut achevé sa tâche, il prit avec lui le dernier groupe de douze miliciens, qu'il conduisit à la porte neuve.
Chemin faisant, il regardait marcher au pas ces singuliers soldats qui, malgré eux, imprimaient à leur allure une telle régularité, un tel aplomb que, partis en trébuchant et se marchant sur les talons l'un à l'autre, ils avaient fini, au bout de cinq minutes, par ne plus former qu'un seul corps marchant sur vingt-quatre jambes dont le compas s'ouvrait d'un seul coup, dont le pas donnait d'un seul coup sur le pavé.
Ils étaient pourtant bien ridicules pour marcher si bien! Les uns, maigres, vêtus d'un pourpoint de velours, portaient dessus une énorme cuirasse qui eût tenu deux poitrines comme la leur; les autres, enterrés dans une vaste salade, semblaient n'avoir plus de tête sur le cou; d'autres pliaient sous les brassards et les cuissards d'une armure antique; quelques-uns avaient la rondache du temps de Charlemagne; aucun n'avait su attacher son épée à la longueur voulue; ceux-ci avaient l'arquebuse, ceux-là une hache ou une masse d'armes. Les enfants, s'il y eût eu des enfants à cette heure par les rues, n'auraient pas manqué de suivre cette troupe avec des cris de carnaval.
Mais l'officier surtout était remarquable. Son casque contemporain de la dernière croisade, était orné d'une visière qui, détraquée, retombait perpétuellement sur le nez du patient. Les larges épaules et le ventre rond de ce digne bourgeois faisaient craquer un pourpoint jaune, à noeuds de rubans verts et rouges. Il portait le colletin et le baudrier de buffle brodé. C'était le plus bouffon des ajustements, la plus triviale tournure qui parfois, quand l'homme se redressait sous ce harnais grotesque, s'ennoblissaient soudain par le vigoureux élan des bras, et la fière cambrure de ses reins puissants.
Cet officier marchait sur le flanc de sa colonne et l'échevin venait immédiatement derrière lui. Tout à coup une patrouille espagnole déboucha d'une rue latérale et cria: que viva!
Il eût fallu voir se redresser ces douze bourgeois par un mouvement électrique, et leurs mains saisir l'arme, et leurs poitrines s'effacer, et leurs têtes prendre la fierté rapide du commandement à l'exercice.
Le chef espagnol et le chef bourgeois échangèrent le mot d'ordre, et les deux troupes continuèrent à marcher en sens inverse, non sans que l'Espagnol se fût retourné plus d'une fois pour admirer la tenue si militaire de ces gardes bourgeois.
L'échevin s'approcha vivement de l'officier milicien:
—Oh! monsieur, lui dit-il, prenez bien garde, vous êtes trop noble sous les armes, on vous reconnaîtra.
—Vous croyez, cher monsieur Langlois, répliqua le gros homme.
—Certes, monsieur.—Et vos soldats qui emboîtent le pas comme des gardes du roi! Pour des bourgeois, c'est invraisemblable.
Le gros officier sourit avec satisfaction.
—C'est que les Espagnols se retournent, monsieur, poursuivit l'échevin, et je ne serais pas surpris qu'ils vous fassent suivre.
—Je les défie bien de me reconnaître sous ce bât de bête de somme, murmura l'officier; je dois être abominable à voir.—Et ces malheureux, ajouta-t-il en regardant obliquement sa troupe, sont-ils humiliés!… Vous les avez habillés en Carême-prenant. Je les trouve ignobles.
—Mais non, mais non, dit Langlois.
—Nous sommes bientôt arrivés, n'est-ce pas? continua l'officier. J'ai assez de ma visière; elle me scie le front et finira par me couper le nez…. Je suis tout écorché, harni….
—Chut!… fit l'échevin. Nous y voici.
—Rompez donc le pas! coquins, dit l'officier à voix basse.
Les douze hommes se mirent aussitôt à s'entre-choquer les uns les autres.
—A la bonne heure, dit Langlois.
On était arrivé sur une petite place entre la rue du Coq et la rue
Saint-Honoré.
Là étaient rangés, d'un côté, environ cent hommes de la garde bourgeoise, et de l'autre un bataillon espagnol tout entier, au nombre d'environ deux cents hommes armés de mousquets et d'épées.
Sur le milieu de la place se promenaient le président Lemaître et la procureur général Molé avec don José Castil, capitaine commandant le bataillon.
—J'amène du renfort, s'écria Langlois.
Lorsque parurent les douze miliciens amenés par Langlois, ce fut dans les rangs de ce bataillon un fou rire inextinguible qui gagna même les miliciens bourgeois rangés en face.
Il faut dire que jamais la parodie n'avait été poussée à un si haut degré de perfection. Les files en zigzags, le cliquetis des fourreaux d'épée contre les canons des mousquets, la démarche vacillante, le bruit des cuirasses entre-choquées formaient un spectacle rare qui attira bientôt l'attention de don José.
—En voici de curieux, dit-il.
—Il faut leur pardonner, répliqua l'échevin Langlois, ce sont des apprentis tanneurs et quincailliers que j'ai fait armer pour la première fois et qui ne sont pas encore des Césars.
—Et voilà sur quoi vous comptez pour défendre votre ville? ajouta l'Espagnol avec un sourire de pitié.
Langlois plia humblement les épaules.
—S'il fallait que ces gens-là fissent feu, ils se massacreraient les uns les autres, dit le président Lemaître.
—J'ai donné ce que j'avais de mieux, répliqua Langlois en achevant de placer ses hommes à la suite des cent autres.
Soudain on entendit un piétinement de chevaux du côté de la rue Saint-Honoré, et le duc de Feria débouchât sur la place, suivi de ses gardes et de plusieurs des seize, qui ne le quittaient pas depuis l'annonce d'une attaque.
Brissac arriva, lui par la Croix-du-Trahoir. Il était à cheval aussi et armé comme pour la bataille. Son premier regard fut pour Langlois, qu'il aperçut devant ses douze hommes.
L'Espagnol, à l'arrivée de Brissac, courut à lui, et d'une voix émue:
—Que viens-je de voir, dit-il, on démolit les remparts de terre qui formaient la porte Neuve, et les ouvriers prétendent que c'est par vos ordres?
—Oui, monsieur, répliqua Brissac. J'en ai averti ce matin le capitaine Castil. Je veux des pierres à la place de cette terre, et vous avez dû voir arriver déjà le ciment et la chaux que MM. les échevins y ont expédiés.
—Je trouverais cette mesure excellente, dit tout bas le duc de Feria à
Brissac, si elle ne venait pas précisément aujourd'hui.
—En quoi aujourd'hui ne vaut-il pas hier ou demain?
—C'est qu'aujourd'hui, à ce que l'on m'annonce, le roi de Navarre doit faire une entreprise contre Paris.
En parlant ainsi, l'Espagnol regardait Brissac jusqu'au fond de l'âme.
Monsieur, lui dit le comte, vous avez une habitude des plus désobligeantes; vous dévisagez les gens avec vos yeux comme un chat ferait avec ses griffes. En France ce n'est pas l'usage; j'excuse votre qualité d'étranger.
—Oh! ne l'excusez pas si vous voulez, dit insolemment le duc.
—Bien, monsieur le duc, nous nous en expliquerons quand j'aurai fini mon service; et je ne serai pas fâché de voir si votre épée entre aussi avant que vos regards, mais ne nous fâchons point pour le présent.
—Monsieur, on commencera par interrompre le travail de l'enlèvement des terres.
—Monsieur, on n'interrompra rien du tout.
—J'ai Paris à garder, monsieur, et j'en réponds.
—J'en réponds bien plus que de vous, répliqua Brissac, puisque j'en suis le gouverneur.
—Et quand je devrais employer la force pour chasser les travailleurs….
—N'y essayez pas, dit Brissac froidement, car je vous avertis que si l'on touche à un seul de mes piocheurs je fais sonner le tocsin et jeter tous vos Espagnols dans la rivière.
—Monsieur!… s'écria le duc blanc de colère.
—Tenez-vous pour averti; et ne vous avisez jamais de me menacer, car si je ne servais la même cause que vous, si je ne redoutais plus que vous l'approche du Béarnais, contre lequel j'ai besoin de votre garnison, il y a déjà longtemps que vous seriez tous enterrés dans les plus vilains endroits de ma ville.
Le duc, grinçant des dents:
—Nous verrons plus tard, dit-il.
—Bah! nous sommes d'excellents amis, et plus tard nous oublierons tout cela. Voyons, pensons au service de nuit, et ne donnons pas à nos hommes qui nous observent, le spectacle d'une querelle entre les chefs. Nous sommes ici à la porte Neuve. Que mettons-nous ce soir pour garder la porte Neuve?
Le duc essuya son front mouillé de sueur.
—Je verrai, murmura-t-il.
—Mettez-y beaucoup de monde, puisque vous avez de l'inquiétude à cause de cet enlèvement des terres.
—J'y mettrai beaucoup d'Espagnols, monsieur le gouverneur.
—Soit. Mais dépêchons-nous. Il y a seize portes à Paris, et si nous allons de ce train, la clôture de nuit ne se fera pas avant le jour.
—Je vais me consulter avec mes capitaines.
—Fort bien. Et moi avec mes bourgeois.
Le duc appela don José et ses officiers; Brissac alla trouver Langlois et les deux magistrats.
—Tout notre monde est-il entré? dit-il.
—Oui, monsieur.
—Sans soupçons nulle part?
—Aucuns.
—À quelle heure le roi viendra-t-il avec ses troupes?
—Vers trois heures et demie du matin.
—Pas avant?
—Il ne part de Saint-Denis qu'à deux heures.
—Il suffit.
Brissac se retourna au bruit d'un commandement militaire. Le duc de Feria venait de désigner le détachement chargé de garder la porte Neuve.
—Soixante hommes, compta Brissac.
—Commandés par don José, dit Langlois.
—Hors les rangs, soixante hommes! s'écria Brissac à ses bourgeois.
Le duc de Feria s'approcha vivement.
—Monsieur, dit-il, c'est trop.
—Vous avez mis soixante des vôtres, monsieur le duc.
—Mais je vous prie de me laisser la supériorité du nombre. Cette porte aura un grand service à faire.
—Raison de plus pour que j'y envoie autant d'hommes que vous.
—Tenez, monsieur, dit l'Espagnol, cédez-moi sur ce point.
—À cause de votre défiance éternelle, monsieur le duc. Eh bien! soit, je n'enverrai que quarante hommes.
—C'est encore trop; il n'en entre que soixante-douze dans le poste de la porte Neuve.
—Eh! monsieur de Brissac, dit Langlois présent à ce colloque, prouvons à M. le duc toute notre sincérité: n'envoyons que douze hommes, puisqu'il le désire.
—Je choisis les derniers venus, s'écria don José en désignant avec un rire moqueur la troupe amenée par l'échevin.
—Va pour les derniers venus, dit Langlois en poussant le coude à Brissac au moment du défilé de ces douze hommes.
En effet, l'officier au gros ventre souleva sa visière en passant devant Brissac, et le comte, à l'aspect de ce visage, ne put retenir un tressaillement de surprise.
—Peste! dit-il à don José qui épluchait au passage chaque tournure et chaque accoutrement de ces douze bourgeois, vous avez eu la main heureuse, mou cher capitaine.
—N'est-ce pas, répliqua Castil, qu'il n'y en a pas de pareils dans tout
Paris?
—Ni ailleurs, dit Brissac.
Les douze hommes, suivis du capitaine espagnol, entrèrent dans le poste de la porte Neuve, dont les grilles se fermèrent sur eux.
Langlois et les deux magistrats échangèrent avec Brissac un coup d'oeil furtif qui voulait dire aussi que don José avait eu la main bien heureuse.
À peine cette opération était-elle achevée que la duchesse de Montpensier apparut sur la place; elle faisait piaffer un cheval ardent, et traînait après elle une armée de serviteurs et d'officiers de toute espèce.
—Eh bien! dit-elle à Brissac, partage-t-on la garde comme je l'avais ordonné?
—C'est fait pour la porte Neuve, répliqua le comte, et nous allons passer aux autres.
—Vous savez qu'on parle d'une alerte pour cette nuit?
—On dit tous les jours la même chose.
—Comment sommes-nous avec le duc?
—Au mieux.
—À propos, comte, si j'avais quelque message à vous transmettre, je vous enverrais mes aides de camp. En voici un nouveau; regardez-le bien pour le reconnaître.
—Qui est monsieur?
M. de la Ramée, un gentilhomme qui vient de perdre son père, et m'est arrivé tantôt avec un zèle et une foi admirables pour la Ligue.
—Très-bien, dit Brissac.
—Il était aussi recommandé aux Entragues, mais il paraît que les Entragues sont devenus plus royalistes que le roi. M. de la Ramée a donc préféré venir me trouver à Paris, au centre de l'action. C'est d'un bon augure.
—Nous donnerons de l'ouvrage à monsieur, répliqua Brissac, dont le coup d'oeil observateur avait toisé le nouveau venu des pieds à la tête.
—Surveillez bien l'Espagnol, dit tout bas la duchesse au comte; j'ai ouï dire qu'il voulait vous jouer un tour.
—Merci, répliqua Brissac.
La duchesse caracolant disparut dans la rue Saint-Honoré, au milieu d'un tourbillon de canailles qui criaient à s'étrangler: Vive Guise!
—Elle s'enivre avec ce gros vin! murmura Brissac en dirigeant son cheval du côté de la porte Saint-Denis.
Mais il fut rejoint par le duc de Feria, qui guettait tous ses mouvements et lui barra le passage.
—Qu'y a-t-il encore? demanda Brissac.
—Deux mots, comte. Est-il bien nécessaire que nous nous promenions tous deux dans Paris, lorsque le danger est à la fois dedans et dehors?
—Non, dit Brissac, il y a de la besogne pour de bons chevaux.
—D'autant plus, ajouta l'Espagnol, qu'il court un bruit très-grave.
—Bah! lequel?
—On assure qu'on a vu force cavalerie ennemie du côté de Saint-Ouen et de
Montrouge.
—Voilà des chimères!
—L'homme que voici, dit froidement le duc en désignant un soldat wallon, a vu cette cavalerie.
Le soldat affirma.
—C'est différent, répliqua Brissac, et la chose mériterait examen.
—Voilà pourquoi je vous ai consulté, monsieur le comte. La chose mérite examen, et il faudrait l'examiner.
—Vous avez raison, monsieur le duc.
—Eh bien! dit vivement l'Espagnol, est-ce que vous auriez de la répugnance à pousser une reconnaissance autour des remparts extérieurement?
—Moi? répliqua Brissac un peu troublé, car il voyait clairement le piège de cette proposition. Je n'ai jamais de répugnance à faire ce qu'il faut pour le service.
—Eh bien! monsieur, soyez donc assez bon pour faire cette ronde.
—Très-volontiers.
—Je ne vous dissimulerai pas ce qu'on dit.
—On dit encore quelque chose?
—On assure que nous sommes trahis.
—C'est moi-même qui vous en ai averti tantôt, monsieur le duc.
—Et si réellement il y a de la cavalerie ennemie dans la campagne, c'est que la trahison existe, n'est-il pas vrai?
—Assurément.
Le duc écouta attentivement cette réponse, et parut la faire écouter aux hommes qui l'environnaient.
—Il n'y a pas de temps à perdre, continua-t-il, et puisque vous avez l'obligeance de faire cette ronde en personne, il est l'heure de partir, je crois.
—Partons, dit Brissac, dont le coeur battait. Mais je ne la ferai pas tout seul, je suppose, et il faut que j'aille chercher une escorte.
—Voici huit hommes sûrs que je vous donne, monsieur le gouverneur.
—Huit Espagnols!
—Castillans, tous gentilshommes, tous d'une bravoure et d'une fidélité dont je réponds; tous gens qui ont la trahison en horreur.
Brissac examina ces huit physionomies assombries par le soupçon, ces huit regards tout brillants du feu d'une résolution inébranlable.
—Diable! murmura-t-il, mais le vin est tiré, il faut le boire.
On était arrivé à la porte Saint-Denis, les huit hommes attendaient leur nouveau chef pour sortir derrière lui. La nuit était noire et pluvieuse. Un mauvais falot du corps de garde éclairait seul les figures d'un reflet rougeâtre.
—Eh bien! adieu, dit Brissac au duc; faut-il que je vous dise au revoir?
Le duc conduisit la troupe hors des murs, et là s'étant arrêté dans l'obscurité, le silence et la solitude:
—Au revoir, dit-il, si vous ne rencontrez pas en chemin la cavalerie du roi de Navarre; autrement, adieu.
—Ah! ah! fit Brissac, je comprends, c'est-à-dire que si je la rencontre….
—Ces huit gentilshommes vous tueront, répliqua froidement le duc en revenant vers la ville.
Brissac, après trois secondes do réflexion, haussa les épaules et poussa résolûment son cheval dans la campagne. La troupe sinistre l'escorta sans prononcer une parole.
La cloche de Notre-Dame sonna lugubrement douze coups que le vent portait dans la plaine sur ses ailes humides.
—C'est égal, pensa Brissac, si l'armée du roi n'est pas disciplinée comme une phalange macédonienne, ou si l'horloge de Sa Majesté avance sur celle de Notre-Dame, mon bâton de maréchal de France est bien aventuré.
VII
LA PORTE NEUVE
La porte Neuve fermait Paris sur les bords de la Seine, au quai du Louvre, à peu près au point où la rue Saint-Nicaise venait aboutir à la galerie de ce château.
Comme la plupart des portes de Paris, c'était un bâtiment flanqué de tours propres à la défense. La principale de ces tours, à la porte Neuve, s'appelait la tour au Bois; elle était contiguë à une longue et étroite tourelle qui renfermait l'escalier de la grande tour. Les meurtrières et les fenêtres donnaient sur l'eau, assez profonde en cet endroit, encaissée qu'elle était par les fondations de la porte Neuve. Un pont-levis servait de communication, et c'est le terre-plein qui enterrait la porte précédée par ce pont-levis, que Brissac avait fait démolir par ses ouvriers, en sorte que ces hommes n'avaient qu'à se tourner à droite pour jeter la terre de leurs pelles dans la Seine.
La tour, à son rez-de-chaussée, formait une salle ronde de trente pieds de diamètre environ. Au-dessus était le logement du concierge de la porte Neuve, vieux soldat éclopé que les discordes civiles avaient oublié dans ce poste peu fatigant et peu important, puisque la porte Neuve, remblayée comme nous l'avons dit, ne s'ouvrait jamais.
Du logement de ce bonhomme, la vue était belle sur la Seine et la campagne qui se développait sans obstacles dans tout le périmètre d'un horizon de plusieurs lieues.
Quant à la salle ronde qu'il avait sous les pieds, c'était le corps de garde. Les murs tout nus n'avaient pour ornement que des clous énormes destinés à supporter les armes, et la plus indépendante irrégularité avait présidé à la disposition de ces clous, fichés selon le caprice ou suivant la taille du soldat.
Le concierge descendait là par le petit escalier de la tourelle, lorsque la garde, altérée par le voisinage de la rivière, réclamait de lui certaine liqueur fermentée, composé de grain et de miel, qu'il était censé fabriquer et faire cuire au soleil de sa plate-forme, mais qu'il achetait bel et bien au plus prochain cabaretier, après avoir eu la précaution de l'édulcorer par un raisonnable mélange d'eau de Seine.
Dans la nuit dont il s'agit, après que le poste de la porte Neuve eut été composé, comme noua l'avons vu par le duc de Feria et Brissac, le capitaine Castil, en vigilant officier et surtout en officier qui s'ennuie avec ses soldats, monta du rez-de-chaussée chez le concierge pour se rendre compte de la situation exacte de son poste.
Il vit dans un petit taudis l'invalide occupé à transvaser du tonneau dans des pots d'étain la liqueur fameuse que les hôtes du rez-de-chaussée allaient bientôt lui demander. Les parfums de ce breuvage étaient violents, ils saturaient l'air d'une forte odeur d'anis et de poivre, qui eût délicieusement caressé les narines d'un lansquenet allemand.
Mais don José était un homme sobre, il fronça le sourcil en respirant cette vapeur traîtresse.
—Mon capitaine, dit l'invalide employant avec adresse toutes les ressources de la langue française mêlée aux séductions de quelques mots espagnols, vous plaît-il un verre de liqueur, vous en aurez l'étrenne, voyez comme elle est claire, et comme elle mousse en flocons brillants.
—Pouah! on s'enivrerait rien qu'à la respirer, la liqueur maudite! s'écria don José. On suffoque dans ton laboratoire.
En disant ces mots, le capitaine s'approchait du petit balcon fermé par une tenture en lambeaux, par laquelle, lorsqu'il la souleva, s'engouffra une bonne brise fraîche venant de la rivière.
—Tiens, dit José, tu as du monde ici.
En effet, sur ce balcon formé par des ais mal joints que supportaient deux potences de fer, on voyait, l'un assis sur un escabeau, l'autre debout et appuyé sur la balustrade, deux hommes que le reflet de la lumière du concierge fit apparaître aussitôt que Castil eût levé la tapisserie.
Le personnage assis était vêtu d'une robe grise; la tête enveloppée de son capuchon, c'était un moine. Il surveillait avec l'attention la plus profonde le travail des piocheurs qui déblayaient le pied de la tour. Il ne se retourna point au son de la voix du capitaine.
L'autre était un grand jeune homme dont les cheveux blonds flottaient au vent mouillé; l'intérêt qu'il portait aux terrassiers n'était pas des plus vifs, et il parut accueillir avec assez de plaisir l'arrivée d'un nouvel interlocuteur.
—Qui sont ces deux personnes? demanda le défiant Espagnol au concierge.
—Le moine, seigneur capitaine, est un vieil ami à moi, presque un parent.
N'est-ce pas, frère Robert?
Le moine acquiesça imperceptiblement.
—Est-ce que les moines découchent? dit Castil.
Il le faut bien, quand on leur ferme les portes, répliqua le concierge. Frère Robert n'a pu retourner à son couvent ce soir, et m'a demandé asile pour la nuit.
—Et son compagnon, ce grand garçon, est-ce aussi un moine?
Le jeune homme, se tournant vers Castil avec une assurance exempte de bravade:
—Vous faites là, dit-il, monsieur, une question inutile; vous n'avez qu'à regarder mon habit et mon épée pour vous convaincre que je ne suis pas moine.
—Qui êtes-vous alors?
—C'est mon neveu, répliqua le moine d'une voix creuse. Est-ce que nous vous gênons, ici?
Don José, au lieu de répondre, se mit à penser.
Les gens soupçonneux ont toujours beaucoup d'imagination.
L'invalide continuait à faire mousser sa marchandise:
—Vous saurez, dit Castil, que je ne veux pas d'ivrognes à mon poste, et que j'interdis toute espèce de boisson pendant ma garde.
L'invalide, saisi d'étonnement, voulut hasarder l'éloge de sa liqueur, mais l'Espagnol lui ferma la bouche par un mouvement si péremptoire, que le débitant renversa en soupirant tous ses pots d'étain dans le tonneau.
—Quant à vos hôtes, ajouta Castil, je n'entends pas qu'ils restent ici. Un accident peut arriver. Votre lumière peut mettre le feu au plancher, et j'ai au-dessous de la poudre. Vous me ferez donc le plaisir de renvoyer ces deux seigneurs au corps-de-garde. Ils passeront la nuit près de nous.
—Je ne hante pas les soldats, répliqua le moine.
—Une nuit est bientôt passée, mon frère. D'ailleurs les soldats espagnols ne sont pas des païens, et je ne tolère ni jurons ni blasphèmes chez moi.
—Mais moi, monsieur, répliqua le jeune homme avec une certaine hauteur, je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous, et si vos soldats espagnols sont en odeur de bons chrétiens, ils n'exhalent pas moins des parfums de cuir et de vieux oint qui me déplaisent.
—Eh! vous êtes bien dégoûté, beau sire, dit Castil en élevant la voix.
—Je suis comme je suis, seigneur espagnol.
—Allons, mon neveu, allons, dit le moine, ne faites pas la mauvaise tête; monsieur le capitaine a raison: un homme de guerre obéit à des exigences que les étudiants comme vous et les moines comme moi ne comprennent pas assez. Qui dit Espagnol, dit fervent catholique.
—Oui, mais le cuir?
—La feue reine Catherine disait que le corps d'un ennemi mort sent toujours bon; je dis, moi, qu'un bon serviteur de Dieu fleure toujours comme baume.
—Bien répondu, dit Castil; je vous attends en bas ici à une demi-heure.
Et il sortit après ces mots.
A peine fut-il dehors que le jeune homme s'adressant au moine avec une impatience manifeste:
—Vraiment, dit-il, frère Robert, j'admire votre sang-froid. Quoi! vous voyez que je meurs d'ennui au couvent depuis le départ de Pontis et la leçon que vous m'avez faite au sujet de Mme Gabrielle. Je cherche à fuir un danger et un ennui, vous me proposez de me conduire près de M. de Crillon, chez qui je voulais me rendre, et voilà où nous aboutissons; à regarder porter de la terre dans l'eau et à nous faire molester par un rustre espagnol!
—Cher monsieur Espérance, dit le moine, je ne commande point aux événements. J'avais une mission du révérend prieur pour Mme la duchesse de Montpensier, à Paris, je vous voyais dépérir d'ennui. Je vous croyais aussi convoiter par désoeuvrement la femme du prochain.
—Par désoeuvrement! murmura Espérance avec une profonde mélancolie.
—Du prochain, continua le moine qui avait remarqué l'altération des traits d'Espérance, au seul souvenir de Gabrielle. Ce prochain est un des amis de notre couvent, un brave seigneur.
—Un lâche coquin qui se cache pendant qu'on lui prend sa femme.
—Cela ne vous intéresse point, monsieur, dit le moine.
—Mais ce qui m'intéresse, c'est la stupidité de ce bélître qui vient de se vanter à moi d'avoir coupé la corde à laquelle mon brave Pontis avait pendu l'assassin! De quoi se mêlait-il, ce poltron, et que ne laissait-il accroché ce qui était accroché.
—Écoutez donc, un corps tout en travers de ses barreaux, cela gênait sa vue.
—En attendant, voilà un brigand ressuscité, un scélérat qui me tuera encore si je ne le préviens. Oh! votre prochain, comme vous dites, a fait là de bel ouvrage.
—Le fait est qu'il a perdu une corde toute neuve dit le moine. Mais ce n'était pas une raison pour que vous lui prissiez sa femme. Ces choses-là se font dans le monde, mais jamais dans les couvents. Donc, je vous ai emmené.
—Pour voir M. de Crillon.
—Patience.
—Vous êtes allé chez Mme de Montpensier que vous n'avez pas trouvée. Ce n'est pas là que vous espériez rencontrer M. de Crillon, je suppose.
—Est-ce qu'on sait jamais où sont les gens. Mais voilà du monde qui vient à la porte Neuve.
L'invalide, qui s'était penché au balcon:
—M. de Brissac! dit-il.
—Il nous faut descendre, répliqua le moine. Si vous ne voyez pas M. de Crillon, au moins verrez-vous M. de Brissac. C'est toujours un homme de guerre.
L'invalide, en soupirant:
—Si M. de Brissac voulait, dit-il, il autoriserait ma vente pour cette nuit.
—Ne vois-tu pas, compère, répliqua le moine, que cet Espagnol a peur qu'on n'endorme ses soldats ta liqueur.
Ces mots firent réfléchir Espérance, à qui d'ailleurs il n'en fallait pas tant pour se croire dans des circonstances exceptionnelles.
Dans l'escalier, qui criait sous leurs pas, le moine se penchant à l'oreille du jeune homme, de façon que les deux têtes fussent enveloppées sous le capuchon:
—Faites attention, dit-il, qu'avec les Espagnols il faut être prudent.
Regardez, écoutez, et que pas un muscle de votre visage ne parle!…
Espérance fit un mouvement, comme pour demander la raison de ce conseil.
—L'Espagnol est défiant, répliqua le moine en appliquant son doigt sur ses lèvres.
—Tiens, tiens, pensa Espérance, y aurait-il en bas plus de chance de distraction qu'en haut?
Tous deux pénétrèrent dans le corps de garde, sans que leur présence y produisît aucune sensation. Tous les assistants s'occupaient uniquement du gouverneur de Paris qui, de retour, venait de se faire ouvrir, et que ses huit gardes du corps échinés, fangeux, trempés, avaient amené à la porte du poste, n'ayant pas eu l'occasion de le poignarder comme ils en avaient reçu l'ordre.
—Eh bien! capitaine, s'écria Brissac en abordant don José avec cet air d'enjouement qui ne l'abandonnait jamais, nous venons de faire une rude promenade, demandez à vos amis qui m'attendent là dehors. N'est-ce pas, messieurs, que vous en avez assez? Vous êtes libres, allez dire au duc de Feria ce que vous avez vu!
Un multiple grognement du dehors répondit à son interpellation, et les huit
Espagnols ne se firent pas répéter l'ordre; ils disparurent.
—Nous avons fait au moins huit lieues, continua Brissac, sans rencontrer un seul éperon de tous ces cavaliers royalistes, qui, au dire de M. le duc, inondaient la campagne.
—Ah! fit Castil.
—Il fait trop mauvais temps pour les royalistes, poursuivit Brissac. La pluie, la bise, la boue, c'est bon pour les braves Espagnols. En voila des centaures! Ma foi, quant à moi, je suis roué. Je vais dormir, et je vous conseille, señor Castil, d'en faire autant, vous et les vôtres.
L'Espagnol avec un air rogue:
—Ces messieurs de la garde bourgeoise, ronflent déjà, dit-il; écoutez-les.
On voyait, en effet, sur les bancs et la table qu'ils avaient accaparés, les douze bourgeois ensevelis dans un épais et bruyant sommeil.
Le moine avait compté les Espagnols pendant toute cette scène. Il s'approcha de Brissac et de Castil.
—Quoi! dit-il, messieurs, vous n'avez pas même rencontré le grand convoi qui passe à Rueil cette nuit?
—Quel convoi? demanda Brissac en se retournant pour examiner l'étrange figure qui venait de se mêler à la conversation.
—Je croyais bien que vous auriez fait cette capture, continua le moine; et je disais tout à l'heure à mon neveu que voici, au moment où le concierge vous a annoncé, je lui disais: M. de Brissac a de la chance, c'est lui que Mme la duchesse aura envoyé à la découverte, et qui aura pris le convoi d'argent du Béarnais.
—Le convoi d'argent! s'écrièrent à la fois Brissac et Castil.
Le moine, en s'approchant, frôla comme par hasard le bras du gouverneur.
—Seize cent mille livres, dit-il, en écus neufs.
—Peste! le beau denier, s'écria Brissac avec un regard plein de convoitise, et un choc invisible de sa botte contre la sandale du moine. Mais ce convoi est une invention, comme la cavalerie.
—Comment savez-vous cela, d'ailleurs? demanda don José au moine.
—Mon couvent est à Bezons, tout près de Rueil où le convoi doit passer. Il doit passer, puisqu'on a ce matin préparé des relais pour quatre chariots, et qu'à cet effet on nous a même pris nos chevaux.
Les yeux de l'Espagnol devenaient de plus en plus brillants.