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La belle Gabrielle — Tome 3 cover

La belle Gabrielle — Tome 3

Chapter 10: IX
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About This Book

The narrative follows a charismatic pretender who erects a makeshift court near Reims, training troops and staging royal ceremonies to bolster his claim. He stages public rituals, notably the ceremonial touching of the sick, to manufacture miracles and win popular confidence while courting the favor of an imperious noblewoman. Scenes move between military encampment, public spectacle, intimate ambition, and courtly maneuvering, blending vivid descriptive detail with satirical observation. Themes include the performative nature of authority, the manipulation of superstition, romantic obsession, and the instability of status built on illusion.

VII

VENGEANCE DU PÈRE

Espérance rentra chez lui pour faire préparer armes, chevaux et argent. Il distribua ses ordres avec une prévoyante rapidité. Il roula autour de son corps une longue corde de soie, fine et solide, et aussitôt il prit le bras de Pontis, stupéfait à la vue de ces préparatifs. Pontis, prévenu par le billet, attendait son ami depuis quelque instants. Tous deux se dirigèrent à la hâte vers le Châtelet.

Chemin faisant, Espérance raconta au garde les évènements si importants de la journée; lorsqu'il en fut arrivé à Henriette et à la démarche qu'il venait de faire près d'elle pour sauver la Ramée, il vit Pontis lever les bras au ciel et gesticuler avec furie.

—Ah ça! mais vous êtes fou, dit-il à Espérance, quoi, vous pensez sérieusement à sauver ce brigand de la potence? Un scélérat qui a failli me faire arquebuser, qui a failli vous assassiner, qui….

—Tout cela est connu, Pontis, interrompit Espérance; pas de redites.

—Et tu as été faire des conditions avec cette Entragues! Tu as reparlé à cette créature!

—Heureusement, car tout est conclu.

Pontis se mit à rire avec ironie.

—Honnête Espérance, dit-il, qui croit qu'on peut conclure quelque chose avec une pareille femme! Elle s'est jouée de toi! Elle t'échappera!

—Je te défie de me le prouver. Je te défie de trouver une seule porte par laquelle Henriette puisse échapper comme tu dis.

—Quelle nécessité, murmura Pontis, lorsqu'on est heureux, de s'aller mêler dans les affaires de cette bande de voleurs?

—Si je raisonnais comme toi, d'après un mesquin égoïsme, j'aurais encore raison de ton argument. En me mêlant des affaires d'Henriette et de la Ramée, maître Pontis, je fais les miennes; et je ne sache rien de plus adroit, de plus utile, que cette combinaison d'un départ qui me débarrasse pour toujours de la Ramée et de sa digne complice. Oui, Pontis, dit-il avec une intention profonde, tu ne sauras jamais à quel point il m'est nécessaire qu'Henriette s'éloigne de France et n'y revienne plus. Mais cependant Dieu sait que mon intérêt ne m'a pas guidé dans la résolution que j'ai prise. Ce qui en résultera de bon pour moi, je l'attribuerai uniquement à Dieu.

Pontis fut frappé de ces considérations, mais ne répliqua pas moins en grondant que Mlle d'Entragues n'était pas encore partie, qu'elle avait de l'imagination, et saurait bien trouver un moyen de ne pas quitter Paris.

—Tu oublies toujours, répondit Espérance d'un ton ferme, que nous possédons un talisman qui brisera toutes les volontés d'Henriette. Tant que cette petite botte d'argent sera suspendue à mon col ou au tien, Pontis, Mlle d'Entragues nous obéira comme une esclave.

—Ah! s'il en est ainsi, je me rends, dit Pontis, et tu me fais souvenir que ton mois est expiré. C'est à mon tour de porter le médaillon, puisque nous partageons également ce dangereux dépôt.

—Quand même ton tour n'eût pas été arrivé, Pontis, je te l'eusse rendu aujourd'hui même, car je vais me trouver cette nuit près d'Henriette, et il serait imprudent de garder le médaillon sur ma poitrine; un malheur est sitôt arrivé! une chute de cheval, un coup inattendu, un évanouissement. Tu sais comme elle dépouille bien les cadavres!

Pontis prit et cacha autour de son col la botte plate et mince qui renfermait le billet de Mlle d'Entragues, ce billet dont nos lecteurs n'ont certainement pas oublié la sanglante origine.

—Moi, dit-il, je ne m'évanouirai pas, sois tranquille!

—Exécute scrupuleusement mes ordres, reprit Espérance, ne néglige aucun détail. L'évasion de la Ramée doit avoir lieu avant le jour, sois prêt quand j'aurai besoin de toi. Avant une heure je t'aurai rejoint.

En parlant ainsi, le jeune homme quitta Pontis et entra au Châtelet, se fit conduire d'abord chez le gouverneur, avec lequel il s'entretint quelques instants, pour s'assurer que, suivant la promesse de Crillon, tout était bien convenu: après quoi il retourna au cachot de la Ramée, qui, dans son impatience, avait mille fois brouillé son compte de minutes, et croyait toucher au point du jour.

Le bruit des verrous retentit délicieusement à ses oreilles; il courut à la porte et serra dans ses bras, avec une tendresse dont lui-même ne se fût pas cru capable, le libérateur loyal qui revenait lui apporter la vie ou la mort.

—Eh bien! demanda la Ramée en tremblant, qu'a-t-elle dit?

—Elle consent.

La Ramée, joignit les mains avec ivresse.

—N'est-ce pas qu'elle m'aime?

—Du fond du coeur, dit Espérance.

—Savez-vous que c'est sublime ce qu'elle fait pour moi, monsieur! Quitter tout, parents, fortune, avenir, pour un malheureux prisonnier!

—C'est très-beau, répéta Espérance avec un sang-froid imperturbable; mais vous aurez le temps de témoigner plus tard à Mlle d'Entragues votre admiration et votre reconnaissance, tandis que nous sommes très-pressés pour prendre nos arrangements.

La Ramée fit un geste d'approbation.

—Je sors de chez le gouverneur, poursuivit Espérance. M. de Crillon lui a parlé. Le roi veut bien, non pas vous faire grâce, il ne le peut; mais fermer les yeux sur votre fuite. Vous en serez quitte pour soulager la conscience du roi par la déclaration dont nous sommes convenus.

—J'en ai arrêté les termes, dit la Ramée. Faut-il écrire?

—Attendez… Rien pour rien. On va vous changer de chambre, on vous conduira aux combles du château. Là est une terrasse fermée de barreaux de fer. Voici une lime avec laquelle vous en scierez deux. Vous êtes mince, ce passage vous suffira. Maintenant, voici une corde de soie, on y suspendrait le Châtelet tout entier… attendez que je m'en débarrasse… c'est fini; elle a cent pieds, dix de plus que l'édifice; vous l'attacherez vous-même et vous laisserez glisser, en roulant autour de vos mains, pour ne les point couper, votre chapeau de feutre.

La Ramée prit avec une joie convulsive les objets que lui présentait
Espérance.

—Et Henriette, dit-il, comment la trouverai-je? Ce n'est pas un leurre que vous m'offrez, n'est-ce pas, elle a bien promis?

—J'ai prévu cette objection, monsieur. Vous la verrez vous attendre à l'extrémité du Petit-Pont. Vous avez bonne vue, je crois.

—Je reconnaîtrais Henriette d'une lieue, la nuit!

—Ne descendez donc que quand vous l'apercevrez. Elle aura, d'ailleurs, avec elle des chevaux, dont le mouvement vous aidera à la reconnaître. Je vous préviens que, pour ne pas exciter de soupçons, nous descendrons au bord de la rivière à l'ombre du quai.

—Vous y serez donc, vous, monsieur?

—Je ne me fierai qu'à moi pour vous sauver. J'y ai engagé ma parole.

—On dit que parfois les anges du ciel ont pris la forme humaine pour protéger des malheureux, murmura la Ramée avec une expression de repentir et de reconnaissance ineffable. Je le crois fermement à partir d'aujourd'hui.

—Ainsi, interrompit Espérance, tout est bien convenu; quand les matines sonneront au cloître de Notre-Dame, à trois heures, vous descendrez. La sentinelle se promènera de façon à ne pas vous voir.

—Et j'aurai, d'ici là, scié les barreaux et attaché la corde.

—Bien entendu.

—Maintenant, monsieur, quand écrirai-je la déclaration?

—Vous trouverez dans la chambre là-haut tout ce qu'il faut pour écrire, et le gouverneur, avant votre départ, sera venu vérifier si les termes de la déclaration sont convenables.

—Le gouverneur viendra?

—Oui, dit Espérance avec un frisson involontaire, car il songeait que ces deux hommes n'eussent jamais dû se rencontrer et se sourire. Ce gouverneur est un bon vieillard, doux avec les prisonniers, obéissant à M. de Crillon, envers lequel il a de la reconnaissance. Vous ne le connaissez pas, ce vieillard?

—Non, je ne l'ai jamais vu; j'étais si troublé en entrant dans la prison. Je crois seulement me rappeler que le geôlier m'a dit une fois qu'il était huguenot.

—Huguenot ou catholique, qu'importe, pourvu qu'il vous laisse partir! s'écria vivement Espérance, dont ces détails brisaient le coeur.

—Je ne vous en parle, reprit la Ramée, que pour une raison. Un huguenot pourrait voir d'un mauvais oeil le Valois dont le père a fait la Saint-Barthélemy.

—Puisque vous signez que vous n'êtes pas Valois, dit brièvement Espérance; d'ailleurs, laissons cela. Vous n'avez pas un mot à dire au gouverneur, et celui-ci ne vous ouvrira pas la bouche. Il prendra la déclaration et s'en ira.

—J'eusse pu vous donner tout de suite cette déclaration, dit la Ramée, et partir à l'instant.

Espérance fut frappé de cette insistance de la Ramée. Était-ce un pressentiment sinistre qui poussait ainsi le prisonnier au-devant de l'heure fixée?

—J'ai cru bien faire, répliqua-t-il, en vous donnant toutes les garanties désirables. Vous vouliez être sûr de la présence de Mlle d'Entragues, vous l'avez; vous ne vouliez donner votre déclaration que contre une liberté assurée, c'est convenu. Maintenant il faut le temps de vous transporter dans la chambre d'en haut. Il faut le temps de scier les grilles, il faut le temps d'écrire, et puis de notre côté, nous ne sommes pas prêts. L'heure du rendez-vous n'est pas encore envoyée à Mlle d'Entragues, celle-ci a ses préparatifs à faire, songez donc que trois heures du matin seront bientôt arrivées!

—C'est vrai, je dévorerai les instants, s'écria la Ramée; pardonnez-moi de vous importuner ainsi. Je cherchais, voyez-vous, à éviter les approches d'un jour qui devait être mon dernier jour, car le geôlier me l'a dit, c'est pour demain huit heures… et de trois à huit, l'intervalle est si court!

—À huit heures vous serez plus loin de la mort que vous ne l'avez jamais été, répliqua Espérance avec un sourire capable de rendre la vie à un agonisant. Mais, pour arriver à temps, prenons-nous-y d'avance. Je vous quitte.

—Soyez béni! dit la Ramée.

—Rappelez-vous toutes nos conventions!

—Elles sont gravées ici, dit le prisonnier en touchant son front, comme vos bienfaits sont inscrits dans mon coeur.

La Ramée à ces mots s'agenouilla, prit la main d'Espérance et y appliqua ses lèvres brûlantes.

Le bienfaiteur s'éloigna ému, en remerciant le ciel qui lui faisait la faveur de rendre un homme à ce point heureux.

A peine Espérance fut-il parti que la Ramée se redressa et rétablit le calme dans sa tête pour faire face à toutes les éventualités.

Tout s'accomplit d'ailleurs comme on en était convenu; deux guichetiers vinrent chercher le prisonnier, le conduisirent à la chambre d'en haut, et l'y laissèrent avec de la lumière.

La Ramée scia les barreaux, attacha solidement la corde, prépara le feutre qui devait ménager ses mains pendant la descente; puis après avoir jeté un regard brûlant d'impatience sur l'horizon encore sombre et silencieux, il revint près de la table, et écrivit sa déclaration aussi nette, aussi loyale que le souhaitait Espérance. Il y joignit ce qu'on ne lui demandait pas: ses regrets d'avoir été assez orgueilleux et simple pour que l'intrigue d'une méchante femme, la duchesse, l'eût poussé à la révolte contre son roi.

En ce moment suprême, la Ramée sentait son âme se régénérer sous les flots de joie qui l'inondaient. Il était bon, il était noble: l'amour heureux le transformait en héros.

A peine avait-il achevé d'écrire, qu'il entendit résonner des pas pesants dans l'escalier de sa chambre. La porte s'ouvrit. Un vieillard parut sur le seuil.

La Ramée reconnut le gouverneur, au portrait que lui en avait tracé Espérance. Il se leva et salua respectueusement, résolu, selon l'avis de son protecteur, à ne point parler si on ne lui parlait pas.

À cet effet, il se tourna vers la fenêtre, contemplant avec délices cette première brume si pâle et si subtile qui s'élève sur l'eau à l'approche de l'aube. Une petite cloche sonna matines dans le quartier Saint-Martin; celle de Notre-Dame ne pouvait tarder à sonner aussi.

En même temps, l'oeil perçant du jeune homme découvrit, au bout du Petit-Pont, au bord de la rivière, dans l'ombre la plus noire, certain mouvement pareil à celui de chevaux qui descendent une pente.

Il n'y tint plus, et revenant vers la table, voulut supplier le gouverneur de se hâter d'emporter la déclaration et de refermer la porte. Mais, à sa grande surprise, il vit le vieillard debout, un papier à la main, et ce papier n'était pas la déclaration; il ne l'avait pas même regardée.

La physionomie du vieux gentilhomme n'annonçait point cette douceur obligeante dont Espérance avait fait l'éloge. Les traits pâles et profondément altérés, l'oeil brillant d'une expression sombre, le tremblement étrange des lèvres trahissaient au contraire un ressentiment caché, presque une menace.

—Monsieur, dit la Ramée inquiet, voici la déclaration convenue…. Je la crois suffisante, et, si elle l'est, je puis partir.

—Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, répondit le vieillard d'une voix sépulcrale, avant de partir avez-vous interrogé votre conscience?

—Je me suis accusé devant Dieu.

—Du crime de rébellion, de lèse-majesté, oui, et le roi vous a pardonné sans doute, puisqu'il m'a fait prier de vous laisser fuir; mais sont-ce là les seuls crimes que vous ayez à vous reprocher?

L'heure convenue sonna à Notre-Dame, la Ramée tressaillit et fit un mouvement pour courir à la fenêtre; le vieillard l'arrêta par le bras.

—Répondez-moi d'abord, dit-il.

—Que voulez-vous que je vous réponde, murmura la Ramée, que cette inquisition sauvage étonnait, et qui craignit d'avoir affaire à un insensé.

—Dites-moi simplement si vous vous appelez bien la Ramée?

—Certes, je l'ai signé sur ce papier.

—Dites-moi, si vous êtes l'homme qui après la bataille d'Aumale avez assassiné dans un chemin creux, derrière une haie un cavalier sans défiance?

La Ramée devint livide, et recula devant l'oeil étincelant du vieillard.

—Répondez donc! s'écria celui-ci avec une véhémence terrible.

—Monsieur… si j'ai été criminel, balbutia la Ramée dans son égarement, c'est à Dieu et au roi de me le reprocher, de m'en punir. Voilà donc qu'au dernier moment, mes ennemis me tendent ce nouveau piège. En quoi mes actions privées regardent-elles d'autres que moi, et de quel droit me questionnez-vous?

—Parce que je m'appelle le baron du Jardin, et que vous avez assassiné mon fils!

La Ramée poussa un cri déchirant, et, glacé d'horreur, tomba sur un fauteuil en cachant son visage dans ses mains.

—L'avis était donc vrai, murmura le vieillard; voilà le meurtrier d'Urbain à la place où tant de fois j'ai embrassé Urbain…. Monsieur, continua-t-il avec une majesté sombre, le roi vous avait fait grâce, mais moi je ne pardonne pas. Vous avez tué mon fils, vous mourrez. Trop heureux que je vous permette de finir comme un rebelle, quand je pourrais vous faire condamner comme assassin.

Le gouverneur frappa du poing sur la porte, et à l'instant parurent plusieurs archers qui envahirent la chambre.

—J'avais, par compassion pour le condamné, leur dit le vieillard, changé son cachot en un meilleur gîte; mais voyez, il a scié les barreaux et préparé une corde pour fuir. Gardons-le, mes enfants, gardons-le bien jusqu'à huit heures, pour qu'il n'échappe pas à la justice de Dieu!

Les archers se placèrent entre le prisonnier et la fenêtre. Le gouverneur s'assit en travers de la porte et ajouta:

—Si quelqu'un m'appelle, pas de réponse; je ne bougerai pas d'ici avant l'arrivée du bourreau!

À ces mots, un frisson parcourut les veines du criminel. Il releva la tête, et comme si la menace de mort eût retrempé son courage, rallumé son orgueil et mis fin à ses terribles angoisses, il dit au vieillard en lui montrant la déclaration restée sur la table près du flambeau mourant qui coulait en larges nappes:

—Le misérable qui m'a dénoncé à vous, prétendrait-il bénéficier de ma dépouille et me déshonorer après ma mort! Je reste Valois puisque je meurs, et cet écrit devient inutile, je suppose.

Le gouverneur lui tendit le papier sans répondre une parole. Alors la Ramée brûla ce qu'il avait écrit et rapprocha le fauteuil pour s'asseoir. Mais au souvenir des paroles qui étaient échappées au malheureux père, la Ramée eut horreur de cette place. Il repoussa le siège et resta debout, la tête inclinée, les bras croisés sur la poitrine, au milieu des archers qui surveillaient tous ses mouvements.

Tel fut le sombre tableau qu'éclairèrent les premiers rayons du jour.

Cependant Espérance, fidèle à sa promesse, attendit à l'endroit désigné. Henriette avait obéi; elle avait suivi dans une litière les chevaux préparés pour la Ramée, et la litière cachée dans la petite rue voisine était surveillée par Pontis à cheval.

Au signal convenu, Espérance s'approcha du Châtelet croyant en voir descendre le prisonnier; mais les moments s'écoulèrent, on sait pourquoi l'évasion ne put avoir lieu. Espérance attendait toujours.

Le jour venu, Henriette, dont le visage trahissait une infernale joie, déclara que rien ne l'obligerait à se donner en spectacle dans un quartier semblable, qu'Espérance l'avait trompée, qu'une évasion ne se faisait pas à la lumière du soleil, et ces raisons parurent sans réplique aux deux jeunes gens. Ils durent laisser la perfide femme retourner à son logis; d'ailleurs, elle ne pouvait que les gêner puisque la Ramée ne venait pas. Espérance avait essayé dix fois de pénétrer au Châtelet, on lui en avait interdit l'entrée avec une rudesse des plus significatives. Il se demanda si le roi n'avait pas changé d'avis. Il se figura que la Ramée n'avait pas voulu écrire la déclaration assez explicite. Enfin tout ce qu'un cerveau prêt à éclater peut entasser de conjectures plus ou moins raisonnables, Espérance aux abois, les ressassa pendant trois mortelles heures d'attente.

Il ne pouvait comprendre comment la Ramée, du moins, ne se montrait pas. Il comprenait encore moins comment, si les obstacles venaient du roi ou de Crillon, ce dernier n'en avait pas donné avis.

Pontis, expédié par Espérance chez le chevalier, rapporta que rien, à sa connaissance, n'avait été changé par le roi. Le chevalier offrait de venir lui-même au Châtelet, pour en donner l'assurance.

En attendant, la place de Grève s'emplissait de spectateurs, le gibet se dressait, réclamant sa proie, et à six heures et demie arrivèrent au Châtelet l'exécuteur et la nouvelle troupe d'archers.

Justement le chevalier venait de céder aux messages réitérés d'Espérance.
Il entra dans la prison et fit entrer avec lui Espérance et Pontis.

Le condamné était déjà placé en bas, dans la geôle, entouré du funèbre cortège de la mort. À la porte de cette salle se tenait l'implacable vieillard, décidé à ne pas abandonner sa vengeance.

Crillon s'étant approché de lui pour lui demander l'explication de cet étrange malentendu, le gouverneur lui montra une lettre d'une écriture bizarre, inconnue, qui disait:

«Baron du Jardin, le prisonnier que vous devez laisser fuir cette nuit est l'assassin de votre fils Urbain.»

—Data! mais c'est vrai! murmura Crillon furieux en regardant à la fois le gouverneur et Espérance qui parcourait la lettre et pâlissait.

—Il l'a avoué, dit le vieillard.

—Oh! pourquoi me suis-je mêlé de ce scélérat, s'écria le chevalier.

—Jamais on n'eût imaginé une pareille infamie, murmura Espérance, qui devina le véritable auteur de la dénonciation.

—Jamais plus beau coup de la justice céleste, pensa Pontis.

—Par grâce, essayons encore… allons au roi, supplia Espérance.

—Si le roi voulait sauver ce misérable, je me ferai justice moi-même, interrompit le gouverneur.

—Tout est dit, répliqua Crillon. Venez, Espérance, nous n'avons plus rien à faire ici.

—Vous, peut-être, dit le jeune homme dont les yeux humides trahissaient l'émotion; mais moi je ne peux partir ainsi sans avoir dit à ce malheureux tout ce que je souffre.

Crillon haussa les épaules et sortit.

Déjà le cortège se mettait en marche. La Ramée portait la tête haute, le regard ferme, entre une double haie des soldats de garde et des employés de la prison.

Lorsqu'il fut en face du gouverneur, il ferma un instant les yeux et murmura tout bas: Pardon!

—Je pardonnerai dans une demi-heure, dit du même ton le vieillard.

Tout à coup la Ramée aperçut Espérance qui fendait la foule pour arriver à lui. Au lieu de remercier, et d'adorer ce loyal défenseur, dont les nobles intentions éclataient à ce moment suprême dans le plus affectueux regard:

-Ah! traître, dit la Ramée, te voila! Ah! délateur misérable, tu viens après m'avoir abusé lâchement, tu viens insulter à mon agonie. Et puis, tu te convaincras que je suis bien mort pour me voler tranquillement Henriette. Je savais bien, ajouta-t-il, avec une colère effrayante, que tu l'aimais encore et que tu ne me la céderais! Je savais bien que tu ne la laisserais point partir avec moi!

Espérance, éperdu, voulut l'interrompre.

—Lâche!… lâche!… continua la Ramée, mais je serai vengé. Elle m'aime et te reprochera ma mort!

Et il fit un mouvement comme pour lever le poing sur Espérance.

—Quoi! s'écria Pontis en serrant les mains de son ami avec un rugissement furieux, tu te laisses insulter ainsi toi!… Réponds donc à ce brigand qui t'accuse! Dis-lui donc la vérité sur cette femme.

—Silence!… dit Espérance avec une douceur sublime. Ce malheureux n'a plus qu'un moment à vivre. Si je faisais ce que tu dis, il mourrait désespéré. Silence! Qu'il conserve sa foi, son dernier bonheur, qu'il se croie aimé, qu'il me croie lâche et traître… mais qu'il meure en paix!

La foule s'écoula, suivant, sans l'outrager, le condamné qui marchait avec courage vers la place de Grève, et cherchait encore, dans cette multitude muette, soit des partisans apostés pour sa délivrance, soit plutôt le dernier sourire de sa misérable fiancée.

Rien. L'heure fatale avait sonné, le jeune homme monta en triomphateur sur l'échelle, se livra au bourreau et rendit l'âme en murmurant le nom d'Henriette.

VIII

LE SANG POUR LE SANG

Le jour même de la mort du malheureux la Ramée, lorsqu'au Louvre chacun en parlait encore, et que les uns applaudissaient, que les autres s'apitoyaient, que pour tout le monde il était évident que le bourreau n'avait puni qu'un instrument des intrigues de la duchesse de Montpensier, ce jour-là, disons-nous, toute la noblesse se pressait au palais pour féliciter le roi et pour renouveler les témoignages de son dévouement et de son respect.

Deux carrosses s'arrêtèrent devant l'entrée de la maison royale. De l'un, descendirent M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, offrant la main à Marie Touchet, plus majestueuse, et à Henriette, plus brillante que jamais. Cette dernière, depuis huit heures du matin, n'avait plus rien à craindre de son plus dangereux complice, de celui qui, si longtemps, avait menacé à la fois sa personne et sa fortune.

De l'autre carrosse sortit, fière et l'oeil assuré, malgré l'accueil glacé qui lui fut fait, la duchesse de Montpensier, dont le cortège était nombreux et magnifique. Celle-ci était moins tranquille. La Ramée, en mourant, avait laissé surnager trop de secrets. Les deux troupes s'étant jointes au bas des degrés, Henriette et son père, qui déjà commençaient à monter, s'arrêtèrent un moment et s'effacèrent pour laisser passer la terrible Lorraine. Celle-ci attacha son regard perçant sur la jeune fille, et, comme si elle l'eût devinée digne de poursuivre et d'achever son oeuvre, elle l'honora d'un sourire et d'un salut.

A l'agitation qui se produisit au palais, dans les salles de la galerie, à la mine sombre de Sully, à la fugitive lueur qui voila un moment les traits du roi, chacun comprit que la scène ne pouvait manquer d'être intéressante.

Catherine de Lorraine cependant, montait lentement et arrachait des saluts à tous ceux qui avaient l'imprudence de la regarder en face. Elle parvint ainsi à la galerie, et tout d'abord, cherchant le roi, remarqua qu'il parlait bas à son ministre et au capitaine des gardes.

Après quoi Henri se remit à jouer, et ne donna plus signe d'émotion.

La duchesse s'avança jusqu'à la table de jeu, et le murmure qui se fit d'abord, puis le silence qui lui succéda, avertirent le roi qu'il était temps de détourner sa tête; d'ailleurs la duchesse allait débiter un de ces compliments comme elle savait les tourner, et dont les premières syllabes commençaient à sortir de ses lèvres.

—Sire, dit-elle, j'ai dû venir, malgré mon état de faiblesse, féliciter
Votre Majesté….

Le roi l'interrompit aussitôt. Il avait l'air froid et sec qui chez lui, visage affable et gracieux, révélait les grandes colères. Car Henri, lorsqu'il s'irritait, savait encore se contenir assez pour conserver tous ses avantages.

—Ma cousine, dit-il, au milieu du profond silence de toute l'assemblée, si je m'attendais ce soir à une visite, ce n'est pas à la vôtre.

La Lorraine changea de couleur. Elle avait espéré que la longanimité d'Henri se contenterait encore cette fois d'une formule de politesse et que les relations diplomatiques, comme on dit, pourraient subsister.

—Pourquoi, répliqua-t-elle avec émotion, Votre Majesté ne m'eût-elle pas dû attendre?

—Parce que ce soir, ce n'est pas ici la place d'une honnête princesse comme vous, le Louvre étant habité par un roi qui fait périr ses parents sur l'échafaud.

—Sire, que signifient ces paroles de Votre Majesté?

—Ces paroles sont les vôtres, ma cousine, et non les miennes. Vous avez toujours considéré la Ramée comme un Valois, vous lui avez fourni titres, argent, crédit qu'il s'ignorait lui-même, ce malheureux; vous lui avez révélé son origine.

—Sire, voilà des accusations….

—Que je devrais vous faire adresser, direz-vous, devant mes présidents, assistés de greffiers, dans une bonne chambre de ma Bastille. Mais vous êtes femme et je ne fais la guerre qu'aux hommes. Il y a plus, j'épargne aux femmes, quand je le puis, tout ce que je sais leur être désagréable. Je vous dispenserai donc, désormais, de vous présenter au Louvre. Vos domaines sont spacieux, demeurez-y, ma cousine. Vous êtes de ces voiles dangereux qu'on aime à éloigner de son territoire.

Aussitôt, Henri se levant, salua la duchesse, éperdue de honte et de rage, et lui annonçant ainsi qu'il la congédiait, se rassit et reprit ses cartes au milieu d'un murmure de bruyante satisfaction.

La Lorraine chancela. Ses traits s'étaient décomposés. La bile montait à flots de son foie à son visage, et c'était chose horrible à voir que ce front jaune sous lequel des yeux d'un noir rouge étincelaient hagards comme des flammes vacillantes.

Elle partit en suffoquant. Mais aux premiers degrés, la force lui manqua.
Ses gens la relevèrent et la portèrent dans son carrosse.

A peine eut-elle disparu que toutes les poitrines se dilatèrent. On eût dit que le roi et la France n'avaient pas d'ennemi, et que rien n'obscurcissait plus l'avenir. Henri quitta son jeu et vint parcourir les groupes de courtisans, au sein desquels M. d'Entragues, plus bruyant dans sa joie que deux douzaines d'enthousiastes ordinaires, essayait d'attirer l'attention de Sa Majesté.

Le roi aperçut ce digne seigneur, et lui sourit. Il aperçut aussi Henriette. Elle était si belle, et, en regardant le prince, son sein se soulevait avec une si amoureuse agitation, que le roi ne trouva qu'un remède au trouble qu'il ressentait lui-même; il fit ses compliments à la raide et majestueuse figure de Marie Touchet, éteignant sur les glaces de ce demi-siècle les feux excessifs des dix-huit ans qui l'embrasaient.

Le comte d'Auvergne voltigeait sur les flancs de ce groupe, décochant çà et là, toujours à propos, sa flèche auxiliaire.

Cependant, à une des extrémités de la salle, riait et charmait Gabrielle, dont une cour nombreuse mendiait les regards. La marquise de Monceaux ne voyait rien, n'entendait rien, malgré son apparente liberté d'esprit. Elle s'était placée de manière à voir entrer chaque nouveau visage dans la galerie, et celui qu'elle attendait n'arrivait pas. Plus scrupuleux que Mlle d'Entragues, il n'avait pas cru devoir aller triompher au Louvre de la mort d'un ennemi.

Quand le roi eut coqueté à loisir auprès des Entragues, s'assurant furtivement par un coup d'oeil que la marquise ne le surveillait pas, il retourna près de Gabrielle ravi de n'avoir été ni gêné, ni surpris dans son petit manège, et la Varenne qui, d'un coin de la salle, observait chaque mouvement de son maître, augurait favorablement pour l'intrigue nouvelle, de la réserve et de l'adresse que le roi avait déployées, lui qui d'ordinaire ne savait pas se modérer quand il s'agissait de satisfaire un caprice.

—Il faudra voir, dit le roi bas à Sully, ce qu'est devenue la duchesse, car elle m'a paru sortir d'ici comme une louve enragée. Elle pourrait mordre… gare!

Une demi-heure après, le capitaine des gardes, envoyé pour surveiller le départ de la Lorraine, revint dire au roi qu'à peine arrivée elle avait été prise d'une syncope, et qu'en attendant les médecins elle était étendue sur son lit, sans connaissance.

—Le fait est que j'ai été rude, dit Henri. Pourvu qu'on ne me reproche pas de l'avoir voulu tuer.

—Par réciprocité, répliqua Sully, laissez dire.

—En supposant qu'elle persiste à demeurer sans connaissance, demanda le capitaine des gardes, faut-il toujours que Mme de Montpensier quitte Paris?

—Eh! mon ami, s'écria le roi en riant dans sa barbe grise, que n'a-t-elle toujours été sans connaissance, je ne la renverrais pas aujourd'hui.

Et il ajouta, toujours riant, à l'oreille de Gabrielle et de Sully:

—Qu'elle s'engage à ne plus bouger, à ne plus parler, à ne plus penser, je la tiens quitte.

—La méchante bête, grommela Sully, pour laquelle on se croit encore obligé de faire des façons! qu'elle rende sa vilaine âme à Dieu, s'il en veut, et que tout cela finisse.

—Eh! eh! tout cela est loin d'être fini, dit Henri avec un soupir qui n'échappa point à Gabrielle; après la duchesse, il nous restera Mayenne, et celui-là bougera, parlera et agira encore longtemps. Quel chiendent que cette ligue… Plus on lui arrache de têtes, plus il en repousse.

Gabrielle, au nom de Mayenne, sourit malicieusement, et répondit en appuyant sa main blanche sur le bras du roi:

—Il n'est si petite main qui ne puisse arracher une grosse épine.
Holopherne a été vaincu par Judith.

—Que voulez-vous dire par ces sentencieuses paroles? demanda Henri, fort curieux de sa nature.

—Rien, répliqua la marquise, sinon que M. de Mayenne a un trop gros ventre pour être toujours un méchant homme. Sa soeur est maigre, sire, voilà pourquoi elle vous donne tant de mal.

—Dirait-on pas que cette marquise a mis le gros Mayenne dans un sac dont elle tient les cordons? Voyez un peu cet air de triomphe!

Henri fut interrompu par l'arrivée du comte d'Auvergne, qui apportait des nouvelles de la duchesse.

—Sire, dit-il, les médecins ont déclaré que les jours de la malade étaient en danger, qu'elle ne saurait être transportée impunément, et, bien qu'en revenant à elle, Mme de Montpensier ait commandé qu'on l'emportât, ses officiers envoient chercher les ordres de Votre Majesté.

Henri ne parut pas entendre. Sully prenant la parole:

—Le roi n'est pas médecin, répliqua-t-il. Et il tourna le dos.

Il était vrai pourtant que la duchesse avait été frappée d'un coup mortel. A peine remise de son émotion, elle sentit la paralysie du corps énergique et obéissant qui jusque-là s'était plié à tous ses caprices et avait secondé vaillamment toutes ses volontés. Seule dans l'horreur de sa situation, immobile et livrée au supplice de vivre seulement par la pensée, elle passa des heures d'inexprimables angoisses sans avoir trouvé un seul moyen d'échapper à la main royale qui pour la première fois s'appesantissait sur elle avec l'intention de l'écraser.

Plus de ressources. Le passé ne lui offrait que des défaites et l'avenir ne lui réservait que la mort. Successivement avaient disparu ses instruments brisés par une fatalité impérieuse. Chicot l'avait bien dit au roi. Elle n'avait plus que trois moyens dont le dernier venait d'échouer contre le gibet de la Ramée.

La duchesse comptait encore sur son frère Mayenne, non pas pour elle, car ce frère ne l'aimait pas, mais contre Henri, que Mayenne menaçait encore. Elle lui avait envoyé un ambassadeur à propos du complot de la Ramée et lui proposait une jonction des troupes qui possédait avec celles de l'imposteur. Grâce à Crillon, ces dernières avaient été dissipées; mais Mme de Montpensier espérait encore que Mayenne, par esprit de famille, en rassemblerait les débris et renouerait plus intimement que jamais avec l'Espagne.

Cependant le duc n'avait rien répondu aux communications de sa soeur, et celle-ci ne pouvait rien comprendre à son silence. Le courrier avait-il été saisi? Le message intercepté? Mayenne, par prudence, s'était-il abstenu momentanément? Dans son impatience, et de son lit de douleur, la duchesse expédia au duc son dernier agent fidèle, avec ordre de rapporter une réponse à tout prix.

—Hâtez-vous, lui dit-elle, d'annoncer à mon frère que je m'en vais mourant, et que je n'ai pas de temps à perdre.

Le courrier fit diligence; il trouva au retour sa maîtresse luttant plus encore contre les souffrances de l'esprit que contre la maladie du corps. Toujours couchée, toujours enveloppée d'ombre et de silence, on eût dit qu'elle cherchait à se faire oublier comme la panthère blessée qui s'enfouit sous les feuilles dans un antre et demeure là de longues nuits, n'ayant rien de vivant que les yeux.

A la cour, on ne parlait plus d'elle que pour se demander si la duchesse était enfin morte. Elle, pendant ce temps, se ranimait peu à peu, et attendait la réponse de Mayenne, réponse favorable, elle n'en doutait pas, pour s'aller jeter dans son camp, et lui souffler les ardeurs de sa rage et de son désespoir.

Enfin le messager reparut. Il avait mis quelques jours à faire un trajet difficile, parmi les espions et les postes de l'armée d'observation qui enfermait Mayenne à l'extrémité de la Picardie.

La duchesse se souleva sur son lit, ouvrit en palpitant de joie la bienheureuse lettre qu'on lui apportait: elle en eût baisé les caractères, tant l'écriture de Mayenne lui promettait de nouvelles chances de recommencer la lutte.

Mais voici ce que lui écrivait son frère:

«Ma soeur, chacun pour soi en ce monde. Vous avez mis constamment cette maxime en pratique. Vous vous affaiblissez, dites-vous, moi je n'ai plus de force. Vous êtes très-malade, moi je me considère comme enterré.»

«Dans toutes ces dernières affaires, vous avez sans doute songé à vos intérêts, je commence à penser aux miens, et me ménage un bon repos en cette vie, en attendant le repos éternel. Vivez en paix, ma soeur, comme je vais tâcher de le faire moi-même.»

Et, au bas de cette foudroyante épître, s'étalait le paraphe obèse de l'homme au gros ventre, qui rappelait ainsi la prétendue mourante aux oeuvres de charité chrétienne.

La duchesse fut frappée au coeur. Elle eut une syncope semblable à celle qui l'avait saisie au sortir du Louvre, et, cette fois, les ressorts de la vie se trouvèrent sérieusement atteints.

Bien plus, le phénomène étrange, effrayant, qui au même mois de mai, en 1574, avait épouvanté le château de Vincennes, se produisit, comme si, pour les mêmes crimes, le souverain Juge avait résolu d'appliquer les mêmes châtiments.

Dans la nuit qui suivit cette crise, la duchesse s'était assoupie, malgré les aiguillons de la fièvre; elle se réveilla baignée de sueur, elle appela, elle cria pour que ses femmes vinssent l'arracher à ce bain brûlant, dans lequel glissaient ses membres amaigris.

Les femmes accoururent avec des flambeaux, et reculèrent d'épouvante en voyant dégoutter du front de leur maîtresse une sueur de sang. C'était un fleuve de sang qui ruisselait dans son lit et jaillissait incessamment de chacun de ses pores dilatés par la fièvre. Les médecins appelés déclarèrent que la duchesse était en proie à ce mal mystérieux et terrible, qui, vingt-deux ans avant, avait couché Charles IX dans le tombeau.

Désormais plus d'espérance, plus de remède. La duchesse s'ensevelit dans un morne et farouche silence. On la voyait, un miroir au pied de son lit, regarder d'un oeil fixe, avec une sinistre expression de terreur, les gouttes de sang qui, toujours étanchées, reparaissaient toujours sur ses joues, ses tempes et le long de ses bras humides.

A chaque transport de colère, à chaque émotion plus caractérisée, la sueur grossissait et une nappe rouge s'étendait sur le visage et le corps de la coupable si cruellement châtiée.

Les médecins se retirèrent consternés; les serviteurs eux-mêmes craignirent le contact de la maudite. On envoya chercher des prêtres qui, à l'aspect de ce cadavre sanglant, s'évanouirent de saisissement ou s'enfuirent d'effroi.

C'était la nuit, la dernière nuit de souffrance. La duchesse râlait sur son lit souillé; elle appelait à l'aide, et personne ne s'approchait d'elle. Soudain elle aperçut un moine de haute taille qui traversait lentement la chambre voisine et devant lequel se courbaient les serviteurs que l'épouvante tenait à l'écart. Ce moine arriva jusqu'au lit de la mourante et contempla silencieusement l'effrayant spectacle de cette agonie.

En le voyant, son capuchon baissé, la duchesse le remercia du regard, car elle n'osait plus remuer ses mains de peur d'y sentir l'humide chaleur du sang.

—Je veux l'absolution de mes fautes, dit-elle d'une voix lugubre encore empreinte de cette autorité hautaine qui avait présidé à chaque mouvement de sa vie.

—Pour être absoute, dit le moine, confessez-vous!

—Faites d'abord retirer, dit-elle, tous ces gens qui pourraient m'entendre.

Le moine ne répondit pas, et ne fit pas un mouvement.

Ce que voyant, la duchesse:

—J'ai péché, dit-elle à voix basse, par avarice, par ambition, par orgueil.

—Après? dit le moine.

Elle le regarda avec surprise.

—Si j'ai d'autres péchés à me reprocher, mon corps souffre, ma mémoire faiblit… ma voix expire, n'exigez pas trop en un pareil moment. Le châtiment passe, je crois, les fautes… Absolution!

—Vous ne parlez pas des crimes? demanda le moine.

—Les crimes?… murmura-t-elle avec stupeur.

—Oui, les crimes? poursuivit le confesseur d'une voix éclatante. La force vous manque, je le crois, mais je puis vous aider. Vous avez confessé la vanité et l'orgueil. Mais la luxure!… ce crime hideux qui a rongé votre jeunesse et jusqu'à votre âge mûr, ce péché mortel que vous avez arboré comme un étendard pour vous créer des légions d'assassins!

—Moine! s'écria la duchesse en se soulevant d'une main sur son lit.

—Confessez! dit solennellement le religieux; confessez, si voulez qu'on vous absolve!

Frappée de terreur, la duchesse, au lieu de répondre, cherchait à voir, sous le capuchon, les traits de l'homme qui osait lui parler ainsi:

—Passons à l'homicide! continua l'implacable confesseur. Comptons: Henri III assassiné, Henri IV frappé deux fois, Salcède roué sur un échafaud, la Ramée mort sur un gibet, et ces milliers de soldats tombés sur les champs de bataille, et ces victimes expirant dans les ténèbres des prisons, et ces enfants morts de faim avec leurs mères, et ces familles de spectres qui pendant le siège de Paris ont rongé des cadavres pour soutenir leur misérable existence, tandis que vous buviez dans votre palais à l'usurpation du trône de France! confessez, duchesse, confessez! si vous ne voulez pas paraître au tribunal de Dieu avec cette épouvantable escorte de victimes qui vous maudissent.

La duchesse voyait de ses yeux hagards tous les assistants s'approcher avidement de l'embrasure des portes et guetter sa réponse à ce terrible interrogatoire.

—Qui êtes-vous donc? murmura-t-elle.

Le moine rabattit lentement son capuchon et se fit voir à la mourante qui, en le reconnaissant, poussa un cri et joignit les mains.

—Frère Robert, dit-elle… Oh! je comprends par qui j'ai été vaincue! pitié!

—Avouez vos crimes alors….

—Pitié!

—Dites seulement oui chaque fois que j'accuserai; cela suffira aux hommes et à Dieu. La luxure et vos abominables calculs?…

—Oui, dit la duchesse d'une voix étouffée.

—Les affamés de Paris, les soldats tués, les prisonniers étouffés?…

—Oui.

—Salcède et la Ramée poussés par vous sur l'échafaud?

—Oui, murmura-t-elle après un silence entrecoupé de convulsions.

—Henri IV tant de fois frappé?… Ah!… vous hésitez; prenez garde, un seul mensonge effacerait le mérite de vingt aveux. Avouez!

—Oui, dit-elle si bas, que le moine eut peine à l'entendre.

—Et Henri III, votre roi, votre ancien ami, assassiné par votre amant
Jacques Clément?…

—Jamais! jamais! s'écria-t-elle en se tordant les mains, d'où le sang s'exprimait à grosses gouttes.

—Vous niez?

—Je nie.

—Osez donc nier à Dieu lui-même que vous allez voir face à face dans quelques instants, et dont vous devez déjà entendre gronder la colère!

—Pitié!… j'avoue, j'avoue, dit la duchesse en se cachant livide et palpitante sous ses oreillers.

—Eh bien, alors, reprit le moine d'un ton solennel, je vous absous au nom de Dieu sur cette terre et je le prie de vous absoudre dans le ciel. Mourez doucement, mourez en paix!

Il étendit le bras vers le lit, les yeux de la mourante reflétaient encore une flamme sinistre, celle de la colère, peut-être… peut-être celle des châtiments éternels.

Peu à peu cette lueur s'éteignit, la tête se pencha, les bras se roidirent pour une dernière menace; mais le souffle de Dieu brisa ce misérable cadavre.

La duchesse de Montpensier proféra un cri sourd et rendit l'esprit.

—Maintenant, murmura le moine, Henri IV n'a plus à craindre d'autre ennemi que lui-même. Ma tâche est finie. A mon tour de songer à Dieu.

Et, se couvrant la tête, il traversa lentement la salle au milieu des assistants agenouillés.

IX

AYOUBANI

Le temps avait marché. Les huit jours que s'était donnés Leonora pour surprendre le secret d'Espérance avaient passé, puis d'autres semaines encore, et rien n'était venu apporter à l'Italienne la preuve désirée.

Espérance qui savait les projets d'Henriette et devinait la curiosité de Leonora, s'était tenu sur ses gardes. D'ailleurs, se disait-il, avec toute l'adresse et l'habileté des meilleurs espions, que pourraient découvrir ces deux femmes?

En effet, lorsqu'il allait chez le roi, soit avec Crillon, soit tout seul, quoi de plus naturel? D'autres n'y allaient-ils pas comme lui? Quand il chassait dans les forêts royales, soit seul, soit en compagnie du roi, cela pouvait-il s'appeler un indice? Et en admettant même que Gabrielle vint au rendez-vous de chasse, ou suivît le cheval le daim et le renard, n'y avait-il pas des dames avec Gabrielle, et quelqu'un pouvait-il se flatter d'avoir pris jamais un serrement de main, ou un baiser, ou une parole suspecte? Espérance vivait donc heureux et tranquille.

D'ailleurs, ses ennemis ou ses espions ne donnaient pas signe de vie. Quelquefois, il est vrai, dans les premiers jours de curiosité de Leonora, Espérance avait pu voir derrière lui, à distance, quand il faisait une excursion quelconque, la silhouette du paresseux Concino, perché sur un cheval et galopant; mais Concino paraissait avoir renoncé à un exercice qui ne rapportait rien et coûtait cher. Des chevaux éclopés, des maux de reins, et çà et là quelque bonne chute dans des chemins impraticables, telles avaient été ses aubaines; car Espérance, bien monté, cavalier intrépide, infatigable, s'amusait à conduire son espion d'un train d'enfer, et à lui faire sauter des fossés, franchir des barrières et traverser des rivières: Concino avait dû renoncer.

Le jeune homme savourait donc le bonheur d'être aimé sans remords et sans obstacles; mais, pour ne rien omettre de ce que conseille la prudence, il avait acheté une petite maison dans le faubourg, feignant de s'y rendre avec un mystère que tout le monde était libre de surprendre, et il n'était bruit dans ce quartier isolé que des mules, des panaches, des mantes grises, des jolis pieds furtifs et des aventureuses pèlerines qui apparaissaient et disparaissaient dans cet ermitage. Le bruit courait, et Espérance n'en demandait pas davantage.

Gabrielle apparemment savait à quoi s'en tenir sur ces infidélités, et tout allait pour le mieux puisque les espions se trouvaient déroutés.

Nous ne dirons pas que le bonheur d'Espérance fut complet. Les amants s'engagent toujours au désintéressement, et l'essence même de l'amour est l'ambition et l'avarice. On ne demande rien, on désire tout, et pour peu que l'âme ne soit pas aussi parfaitement trempée que celle d'Aristide ou de Curius, le désir s'exhale et parle un langage qui contredit bientôt l'engagement qu'on avait pris.

Espérance recevait chaque matin de Gabrielle un souvenir. L'ingénieuse amie avait su varier ses envois avec cette délicate subtilité des femmes, qui jamais ne sont embarrassées en présence de l'impossible.

La biche et son collier avaient été suivis de fleurs d'Afrique, rapportées par le célèbre voyageur Jean Mocquet. La collection en était riche et avait défrayé plusieurs semaines. Puis, dans les intervalles, c'étaient une dentelle, un chien de race choisie, un bijou dont le travail ou l'antiquité étaient la seule valeur, une arme rare, une médaille, un marbre, un dessin, un manuscrit, un livre, quelquefois une étoffe, un jour des poissons bleus de Chine, une autre fois une carpe de Fontainebleau avec ses anneaux aux nageoires. Et chaque matin, Espérance attendait l'envoi avec un battement de coeur, et se demandait quelle idée aurait ce jour-là Gabrielle. L'idée était-elle plaisante, il riait, affectueuse, il soupirait. Quant aux messagers, c'étaient des marchands, des valets, des colporteurs, des femmes qui apportaient l'objet sans même voir Espérance, toutes gens qui, s'ils eussent été questionnés, n'eussent pu rien répondre, ne sachant rien.

Mais pour un amant jeune et tendre comme Espérance, le dédommagement de ce souvenir quotidien devait-il suffire? Aristide ne désirerait-il pas autre chose? Curius en acceptant les médailles, les biches et les carpes, ne penserait-il pas que Gabrielle possédait d'autres moyens de séduction plus séduisants encore? Or, le moment ne devait-il pas arriver où l'homme, naturellement insatiable, s'éveillerait, demanderait le double, le décuple de ce qui lui était offert, et changerait sa médiocrité, douce, inattaquable, heureuse, cette médiocrité dorée, contre une existence de soupirs, de voeux, de démarches périlleuses, de faux mouvements, qui trahissent vite l'amant et perdent l'amante? Peut-être ce moment était-il déjà venu?

Peut-être les ennemis d'Espérance ne s'endormaient-ils que sur cette probabilité.

Un soir d'été que Pontis, compagnon fidèle, suivait dans le jardin son Oreste impatient, et que tous deux semblaient embarrassés comme il arrive quand on a tant de choses à se dire qu'on voudrait taire, ou qu'on se gêne l'un l'autre, Espérance, après plusieurs tours de promenade, au bout desquels il espérait voir Pontis prendre congé, se jeta sur un gazon moelleux, et les mains sous la tête, les yeux attachés sur la nappe immense de l'azur des cieux, il parut oublier l'univers.

Pontis l'avait imité. Tous deux, côte à côte, se plongeaient dans la vague volupté de l'extase.

Le silence qu'ils gardaient n'était interrompu que par les murmures des oiseaux occupés à retrouver leurs nids.

—Espérance, dit enfin Pontis, ou je te gêne, ou il me semble que tu me caches quelque chose.

—Et quoi donc? demanda Espérance sans trop s'inquiéter d'une question que son ami lui avait cent fois adressée.

—Tu t'ennuies?

—Moi! je n'ai jamais trouvé la vie si douce.

—Tu es fatigué, sans doute?

—Frais comme seront demain les oiseaux qui se couchent.

—Espérance, tu vas trop souvent dans l'ermitage du faubourg!

—Bah!

Et le jeune homme détourna la tête pour cacher un malicieux sourire.

—Tu fais trop parler de toi, Espérance, ajouta Pontis en marquant chaque parole, et quelque jour tu te trouveras avoir sur les bras une légion de pères, de maris, et d'amants qui présenteront leur compte.

—Pontis, tu exagères.

—Je te parle comme on parle. J'étais de garde là, aux petits appartements.
On racontait tes prouesses chez le roi.

—Eh bien! le roi aussi n'a-t-il pas ses prouesses?

—Il en a le droit, personne n'ayant de droits supérieurs aux siens.

—Ah ça! mais, tu moralises?

—Je t'apporte la morale de M. de Crillon, qui trouve que tu te caches trop mal, et qu'avant peu tu seras découvert…. Tu ne couvres pas assez ta trace.

—Nomme-t-on quelqu'un? demanda Espérance avec curiosité. Voyons, dis-moi un nom, un seul?

—J'en dirais trente si je répétais tout ce qui court sur toutes tes bonnes fortunes.

Espérance haussa les épaules.

—Il faut que jeunesse se passe, dit-il en étouffant un léger soupir, parce qu'en effet il regrettait un peu sa jeunesse.

—En sorte, continua Pontis, que j'ai fait un plan.

—Un plan? A propos de moi?

—Oui, mon ami, je me suis dit que mon devoir est de veiller à ce que tu n'éprouves aucune disgrâce.

—C'est penser sagement.

—La disgrâce te viendrait d'un abus de visites à un hermitage du faubourg.
Déjà tu parais fatigué, pâli, tu as des inquiétudes: avoue que tu en as.

—Mais….

—Il faut couper le mal dans sa racine. J'ai résolu de m'aller installer dans la petite maison. De cette façon, je te surveillerai à mon aise, et tout danger me trouvera sous les armes.

—Quel gâchis est cela? s'écria Espérance en se relevant pour mieux voir la figure de Pontis. Quoi! tu parles sérieusement.

—Sérieux comme le masque de la tragédie.

—Tu prétends t'installer dans la maison du faubourg?

—Pour faire fuir les grâces et les disgrâces, c'est l'avis de M. de
Crillon.

—Mon bon ami, j'aime tendrement M. de Crillon, dit Espérance jouant le dépit, je l'aime d'une affection très-profonde, mais je vous supplierai tous deux de ne pas vous mêler de mes affaires.

—Quand on a des amis, on ne s'appartient pas.

—Ne rions plus, Pontis.

—Je ne ris pas! demain je quitte le superbe logement que tu m'as donné ici, je m'en arrache à regret, parce qu'enfin, vivre auprès de toi est mon principal bonheur;—mais il le faut, et je plie toujours sous le devoir, on est soldat, on sait sa discipline. Demain, je m'installe au faubourg.

Espérance se leva tout à fait, saisit Pontis par les bras et l'enlevant du gazon où il continuait à se rouler moelleusement, le remit sur ses pieds et lui dit:

—Tu me feras le plaisir de ne plus dire de sottises. Tu es logé ici, restes-y. Quant à M. de Crillon je me charge de redresser ses idées avec tout le respect et toute l'amitié qui lui sont dus. Cesse donc de penser à habiter la maison du faubourg. Tu n'y mettras pas le pied.

Pontis, habitué à faire ses volontés, regarda Espérance avec surprise. Il ignorait que rien n'est tenace comme une fausse volonté.

—Ainsi, dit-il, tu me refuses?

—Je te défends d'y songer.

La figure de Pontis prit une expression si bizarre de désappointement, qu'Espérance faillit perdre son sérieux, qui, pourtant, lui était bien nécessaire.

—Laisse-moi te dire, ajouta Pontis en prenant le bras de son ami, mon installation au faubourg n'était pas seulement un devoir que j'accomplissais envers toi pour ton salut.

—Ah! qu'était-ce donc?

—Tout en faisant tes affaires, je travaillais par occasion aux miennes.

—Bah!

—Je te sauvais, mais j'avais mon bénéfice.

—Conte-moi cela, dit Espérance en riant.

—Je crois que je suis amoureux, murmura Pontis avec un visage déconfit et présomptueux tout ensemble.

—Oh! mon pauvre Pontis! De qui?

—C'est toute une histoire. Je te la raconterai quelque jour.

—Nous n'aurons jamais une plus belle occasion. Nous sommes seuls, sous les arbres, en face d'un ciel bleu. L'air est parfumé, les oiseaux se taisent, l'eau fait son petit murmure railleur, accompagnement charmant. Parle.

—Mon ami, c'est une Indienne.

—Hein? s'écria Espérance, comment dis-tu?

—Une Indienne… Vois-tu, il me semble que je fais un rêve.

—Il y a donc des Indiennes à Paris?

—Oh! mon cher ami, celle-là se cache, elle s'est enfuie de là-bas.

—De quel là-bas?

—Des bords du Gange.

—Pourquoi cela?

—Je ne sais pas au juste, mais je suppose que c'est parce qu'on voulait la forcer à se brûler sur le tombeau de son mari.

—Ah! elle est veuve.

—Il paraît.

—De qui?

—Eh! tu m'en demandes trop. Je ne le sais pas moi-même. On ne fait pas tant de questions quand on est amoureux.

—Excuse-moi, je n'ai pas voulu t'offenser. Donc c'est une fugitive qui se cache.

—Tu veux dire que c'est une aventurière, n'est-ce pas? Je te vois venir.

—À Dieu ne plaise.

—Si tu avais vu ses plumes, ses diamants, ses perles et son costume indien!

—Je me figure tout cela. Mais est-elle belle?

—Elle est un peu jaune… mais ce n'est pas sa faute; elle est un peu petite, mais je ne suis pas grand. Elle a des yeux noirs… Oh! quels yeux! et une petite patte d'oiseau avec des ongles!… À quoi penses-tu?

—Je me demande comment tu as fait pour rencontrer une Indienne dans les rues de Paris.

—Quand je te le conterai, tu seras saisi d'admiration! Il n'y a que moi pour avoir de ces chances-là.

—Et tu es amoureux?

—Passionnément; d'autant plus que l'Indienne n'est pas libre et que les occasions me manquent pour la voir.

—Cependant tu l'as vue?

—Oui, mais par hasard.

—Tu lui as dit que tu l'aimais?

—Oh! tout de suite.

—Comment a-t-elle répondu?

—Voilà la difficulté. En sa qualité d'Indienne, tu conçois qu'elle ne parle pas français.

—Et tu ne sais pas l'indien. Quelle langue prenez-vous pour vous entendre?

—On fait ce qu'on peut. On a des signes, des mines, des petits gestes; on invente un langage; chacun y met du sien. C'est très-gentil.

—Ce doit être charmant; mais incomplet. La pantomime est impuissante à expliquer les détails politiques, les questions litigieuses et les particularités de famille. Comment s'appelle-t-elle?

—Oh! un nom délicieux: Ayoubani.

—Ayoubani est délicieux, en effet.

—En sorte que je voulais, reprit naïvement Pontis, t'emprunter la maison du Faubourg. Je ne puis aller chez Ayoubani, qui est surveillée par ses femmes, et par je ne sais quel prince mogol, jaloux comme un jaguar. S'il me voyait chez elle, il la tuerait.

—Pauvre Ayoubani! Mais, s'il la voit chez toi, est-ce qu'il ne la tuera pas de même? Explique-moi un peu cela.

—Tu me demandes des choses incroyables, s'écria Pontis: quand je te dis que nous ne pouvons presque pas nous entendre elle et moi, comment veux-tu que j'entame avec elle de pareilles subtilités? Je l'aime, voilà tout. Et je crois bien qu'elle m'aime aussi. Veux-tu, oui ou non, me servir dans mes amours?

—Mon ami, tu te méprends sur mes intentions, dit Espérance, riant de voir Pontis ainsi courroucé, je brûle de te servir, mais je voudrais savoir comment. Le devoir d'un ami est de veiller sur son ami, tu me l'as déclaré tout à l'heure et je suis convaincu. Or, si le prince mogol vient te demander des comptes, que feras-tu?

—Dans ta maison, je saurais me défendre et protéger Ayoubani.

—Prends donc ma maison.

—À la bonne heure.

—Et tu me feras voir cette Indienne-là. Je n'en ai jamais vu.

—Malheureux! elle ne quitte presque jamais son voile.

—Je suppose que tu le lui feras quitter quelquefois, quand ce ne serait que pour voir ses yeux noirs.

—Je connais son caractère; si elle savait que je la montre à quelqu'un, elle serait capable de ne plus revenir! Attends un peu, laisse-moi l'apprivoiser. Plus tard, nous te présenterons.

—Comme tu voudras, dit Espérance. Mais pardonne-moi, il me vient encore une idée ridicule.

—Dis-la toujours.

—Si vous n'usez tous deux que de la pantomime, comment Ayoubani a-t-elle pu t'expliquer une chose aussi compliquée que celle-ci: «Je suis veuve, et l'on a voulu me brûler vive; je ne veux pas que personne me voie, et si vous me faites voir à quelqu'un, je vous quitte à jamais. Du reste, j'irai si vous voulez, dans une autre maison, à la condition que le prince mogol, qui est jaloux de moi, ne saura pas ma démarche.» Je t'avoue, Pontis, que voilà des explications difficiles à donner sans parler, et, pour ma part, je ne me chargerais ni de les fournir ni de les comprendre. Il y a surtout le mot: mogol, que je ne saurais rendre par un geste.

Pontis haussa les épaules à son tour.

—L'indien n'est pas une langue aussi difficile qu'on le croit, répliqua-t-il, j'en comprends beaucoup de phrases; je dois même dire que chaque fois qu'un embarras se présente, Ayoubani trouve un mot qui rend sa pensée. Elle est fort intelligente et forge des locutions suivant ses besoins.

—Il y a miracle, murmura Espérance.

—D'ailleurs, interrompit Pontis, il ne s'agit pas de tout cela. Nos difficultés ne regardent que moi, et pourvu que je les lève….

—C'est vrai, mon ami. Eh bien, prends donc ma maison du faubourg.

—Et promets-moi de ne m'y pas compromettre par quelque indiscrétion. Tu es fort indiscret, Espérance!

Le jeune homme sourit silencieusement.

—C'est un défaut, dit-il; mais je m'en corrigerai.

—Tu ne chercheras pas à voir Ayoubani avant qu'elle n'en ait donné la permission?

—Je te le promets. Est-ce que tu la vois demain?

—Peut-être… je ne sais… rien n'est sûr.

—Ne te tourmente pas; demain je ne serai pas à Paris.

—Ah!… tu chasses?

—Oui, je chasse.

—Où cela?

—Je ne sais trop. À Saint-Germain, à Fontainebleau, au bois de Sénart.

—Et tu pars de grand matin?

—De très-grand matin.

—Veux-tu alors me donner les clés de la maison du faubourg?

—À l'instant.

—Veux-tu que j'aille dès ce soir faire des préparatifs?

—Tous ceux que tu voudras.

Espérance siffla d'une certaine façon. Ses chiens accoururent bientôt en bondissant de joie, et derrière les chiens un valet, que ce signal appelait plus particulièrement.

—Les clés du faubourg à M. de Pontis, dit-il. Va, Pontis, suis ce garçon, et bonne chance!

—Tu es le roi des amis! s'écria Pontis en l'embrassant; un peu indiscret, mais je te pardonne.

—Merci.

—Te reverrai-je ce soir?

—Je serai couché quand tu rentreras.

—Eh bien! si je couchais là-bas?

—Où? demanda en souriant Espérance.

—Au faubourg?

—Tu es le maître. Désormais, la maison est à toi.