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La belle Gabrielle — Tome 3 cover

La belle Gabrielle — Tome 3

Chapter 11: X
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About This Book

The narrative follows a charismatic pretender who erects a makeshift court near Reims, training troops and staging royal ceremonies to bolster his claim. He stages public rituals, notably the ceremonial touching of the sick, to manufacture miracles and win popular confidence while courting the favor of an imperious noblewoman. Scenes move between military encampment, public spectacle, intimate ambition, and courtly maneuvering, blending vivid descriptive detail with satirical observation. Themes include the performative nature of authority, the manipulation of superstition, romantic obsession, and the instability of status built on illusion.

Pontis enchanté partit comme une flèche.

Aussitôt qu'Espérance se trouva seul, il rêva quelques moments à tout ce que venait de lui dire Pontis. Puis, la nuit étant arrivée, il feignit de se coucher comme à l'ordinaire.

À deux heures du matin il se releva. Tout dormait dans la maison. Il fit seller un de ses meilleurs chevaux, se choisit une bonne courte épée, prit sa carabine de chasse, de l'argent et sortit à petit bruit.

X

OÙ LE TONNERRE GRONDE

Quelques heures après le départ d'Espérance, deux jeunes femmes se promenaient dans le jardin de Zamet. C'étaient Henriette et Leonora.

Mlle d'Entragues avait deux jours par semaine pour rendre visite à sa devineresse, que des relations suivies avaient faite son amie. Henriette choisissait les matins, parce qu'on était dans la belle saison, que le jardin de Zamet était vaste et beau, que, le matin, tout le monde dort encore, et que c'est une heure aussi commode que le soir, moins le mystère qui va toujours mal à une réputation de jeune fille. D'ailleurs, ainsi l'avait décidé le conseil de la famille d'Entragues, juge souverain de chacune des actions d'Henriette. Depuis qu'il s'agissait d'une couronne à gagner, on permettait les sorties du matin à l'innocente jeune personne.

Mais, chez Henriette, ces deux visites par semaine avaient un double but. Le roi lui écrivait deux fois tous les huit jours, et la Varenne apportait ses lettres à huit heures du matin, chez Zamet, pour que, dans le quartier populeux qu'habitaient les Entragues, le porte-poulets trop connu ne fût jamais signalé.

Ainsi, Henriette et Leonora se promenaient dans le jardin de Zamet en attendant la lettre du roi. Leurs sujets de conversation ne variaient guère; il s'agissait toujours de Gabrielle, des progrès de la tendresse royale, des faits et gestes d'Espérance.

Leonora, pressée par les événements, avait donné à toute l'intrigue une impulsion rapide. Dans ce cercle d'ennemis acharnés de la favorite, on prédisait le moment précis où succomberait la marquise. L'esprit pénétrant d'Henriette venant en aide à la ruse de Leonora, les deux femmes avaient soupçonné bien vite tout ce que le pauvre Espérance mettait tant de soin à cacher. Et, bien qu'il n'y eût encore que des présomptions, elles suffisaient à préparer les éléments d'une surprise complète.

Ainsi, en remontant à la première démarche significative de Gabrielle, sa visite au Châtelet pour délivrer Espérance, Henriette, qui d'ailleurs avait vu Gabrielle près du jeune homme à Bezons, s'était dit, qu'une femme dans la haute et difficile position de la marquise, ne va en personne délivrer un prisonnier que si elle porte à ce prisonnier un intérêt plus fort que toutes les convenances mondaines.

Et elle avait raison.

À partir de ce moment, dégagée d'ailleurs de tout nuage depuis la mort de la Ramée, Henriette avait observé Gabrielle, et dans son sourire, dans son accent, indices vains pour toute autre qu'une femme jalouse, elle avait lu ce même intérêt de plus en plus passionné qui liait la marquise de Monceaux à Espérance.

Il est vrai que, à part ces sourires, rien ne prouvait leur intelligence; mais doit-on s'arrêter quand on soupçonne? et néglige-t-on les preuves même frivoles qui peuvent se grouper autour de ce soupçon quand on est décidé à forger au besoin toutes les preuves possibles?

Les chasses d'Espérance, ses visites furent épiées. Leonora joignit ses observations à celles d'Henriette. fidèle à son plan de politique, sauf quelques réserves de conscience, l'Italienne apporta dans l'arsenal commun toutes les armes que son intelligent espionnage lui fournit contre les deux amants destinés à succomber.

Espérance avait cru jouer un jeu habile en attirant l'attention sur sa petite maison du faubourg. Il y avait à grand peine appelé des visites féminines pour dérouter les espions. Mais un jour ou plutôt un soir l'audace de Leonora déjoua sa combinaison par une seule manoeuvre.

L'Italienne ayant cru remarquer dans le rapport de ses agents, comme aussi par ses propres yeux, que ces femmes se ressemblaient toutes malgré leurs voiles et malgré leurs équipages différents, malgré la variété de leurs costumes et l'inégalité des heures de rendez-vous, Leonora, disons-nous, aposta Concino débraillé comme un homme ivre au coin de la rue du faubourg. Et l'Italien, en jouant l'ivresse, écarta la mante dans laquelle s'enveloppait une de ces mystérieuses dames; celle-ci cria, s'enfuit, appela son laquais à l'aide, mais Concino avait battu en retraite après avoir reconnu Gratienne, la dévouée Gratienne de Gabrielle.

Quelle révélation! Il était hors de doute que les hommages d'Espérance ne pouvaient s'adresser si bas. À lui, le plus beau, le plus riche, le plus recherché de la cour, une servante quasi meunière!

Impossible. Gratienne venait donc apporter soit des lettres, soit des rendez-vous au jeune homme de la part de sa maîtresse.

Cette supposition, toute vraisemblable qu'elle fût, ne fut pas accueillie par Leonora qui savait de la bouche d'Espérance lui-même son projet de rester fidèle à une Vénitienne qu'il aimait. Mais Espérance avait pu mentir. Il n'était pas assez imprudent pour se laisser apporter des lettres par une femme, par Gratienne, si facile à surprendre, à dévaliser. Non, Gratienne n'allait pas à la maison du faubourg comme messagère munie de billets et autre menue monnaie amoureuse saisissable en cas de surprise, elle venait chez Espérance pour faire croire que le jeune homme recevait des femmes et entretenait des intrigues d'amour. Gabrielle, jalouse de son amant, ne lui avait permis d'autre fantôme que Gratienne. Espérance, pour bien rassurer sa maîtresse, n'avait rien exigé de plus, et la délicatesse de ces deux parfaites créatures devenait la plus forte preuve que leurs ennemis pussent invoquer contre eux.

Aussitôt que Leonora eut trouvé la clé de cette combinaison, sa tâche devint plus facile. Vainement, des gens moins habiles eussent-ils soutenu que Gratienne était assez agréable pour plaire une heure ou deux à un jeune homme, en vain eût-on allégué que Henri IV, un roi, aimait fort les meunières, les jardinières et les femmes appétissantes de toute condition: Leonora connaissait Espérance et ne pouvait se méprendre à ses goûts. Espérance, lui, aimait les princesses, les duchesses et les reines, au besoin. Il se fût contenté d'une marquise, peut-être, mais tout au plus. Gratienne en ses bonnes grâces, était invraisemblable.

Il ne s'agissait donc plus que de trouver l'heure décisive où les amants donneraient prise sur eux, cette heure que nul amoureux n'évite, et autour de laquelle il tourne fatalement comme les papillons autour de la flamme qui les appelle.

Tout pressait, disons-nous; les partisans d'un mariage politique du roi voyaient avec désespoir se développer les racines de son amour pour Gabrielle. À la tête de ces confédérés, quoique éloigné de toute intrigue vulgaire, Sully ne cessait de répéter que la marquise était pour Henri la plus dangereuse de toutes les séductions. En effet, disait le sage huguenot, jamais le roi ne se laissera prendre que par le coeur. Il a trop d'esprit, trop de sens, trop d'égoïsme raisonnable pour ne pas deviner des calculs d'intérêt, plus ou moins déguisés sous l'habileté d'une maîtresse. Mais contre un désintéressement vrai, contre une douleur sincère, contre une affection honnête, il est sans force, il subit le charme. Il aime la paix du ménage, la chaste égalité d'âme d'une bonne femme. Gabrielle, qui ne veut rien, qui ne demande rien, qui refuse toujours, qui rit toujours et ne querelle jamais, cette terrible femme parfaite empêchera éternellement le roi de se marier. Si même, ajoutait-il avec colère, elle ne l'amène, malgré elle, à la faire reine de France.

Ces idées, en passant de Sully à Zamet, de Zamet aux Entragues, soulevaient chez ces derniers des tempêtes furieuses. Leonora y contribuait par un souffle énergique. Et Henriette, la forte, l'orgueilleuse, l'infaillible, ne s'apercevait point que sans cesse poussée par ce souffle invisible, elle était devenue l'esclave de son instrument.

Leonora contait toujours à Henriette ce qui pouvait exciter la colère de celle-ci, et la forcer à toute action dont l'Italienne eût craint d'assumer la responsabilité. Pourvu que son intrigue fit un pas, Henriette ne reculait jamais; Avancer, telle était la devise des Entragues.

Le rôle de Leonora se dessinait aussi nettement, avec une nuance tout italienne: Faire avancer, voilà quelle était la devise de l'association florentine.

Toutes choses ainsi établies, suivons les deux femmes dans le jardin de Zamet, qu'elles parcouraient en arrachant ça et là quelques fleurs humides encore de la fraîcheur matinale.

Le messager du roi, ponctuel comme un rayon de soleil, arriva au moment où Leonora racontait à sa compagne le départ d'Espérance au milieu de la nuit. Cette circonstance relatée seulement comme un détail de la surveillance quotidienne, ce simple rapport de la police des alliés n'émut pas Henriette, accoutumée à entendre dire que tel jour Espérance était allé chasser, tel autre jour essayer un cheval, tel autre jour enfin s'ensevelir dans la maison du faubourg.

L'arrivée de la Varenne offrait donc un intérêt plus immédiat. Le porte-poulets était radieux; il exhalait une odeur d'ambre et de rose dont la combinaison eût fait honneur à l'Europe et à l'Asie réunies pour former un seul parterre.

Henriette avait pris la lettre pour la lire à l'écart. Aux premiers mots, elle poussa un petit cri de joie. Ce cri appelait Leonora près d'elle. Les deux jeunes femmes entrèrent dans une allée ombreuse qui les déroba un moment aux yeux de la Varenne.

—Sais-tu ce que le roi me propose, Leonora?

—Je m'en doute, dit la malicieuse Florentine; mais dites toujours.

—Une collation à Saint-Germain, ce soir.

—Oh! oh! que dirait M. d'Entragues? Collation… soir… Saint-Germain… Voilà trois terribles mots pour la vertu d'une seule fille!

Un sourire étrange d'Henriette prouva bien vite à Leonora que sa vertu était à l'épreuve de si misérables dangers.

—Je sais bien, répliqua l'Italienne, qui comprenait même le silence, je sais bien que vous n'aurez pas la maladresse d'accorder quelque chose avant la chute de votre rivale. Mais enfin, il y a danger. Et d'ailleurs, si la marquise vous faisait surprendre avec le roi?

—La marquise, Leonora, est partie ce matin de bonne heure pour Monceaux.

—Partie seule? dit l'Italienne.

—Sans doute, puisque le roi veut profiter de son absence pour m'offrir cette collation.

—Partie seule! répéta Leonora pensive.

—Et je ne vois qu'avantage, continua Henriette, à profiter de cette absence pour passer une heure avec le roi et lui glisser quelque bonne vérité.

—Il est vrai, dit Leonora toujours absorbée.

—À quoi rêves-tu?

—À ce départ pour Monceaux.

—Penses-tu qu'il soit une ruse de Gabrielle pour surprendre le roi? La marquise est incapable d'une pareille petitesse, c'est bon pour nous autres pécores, ma chère, la marquise est une grande âme, comme dirait M. Espérance, qui est une âme énorme. Les grandes âmes n'espionnent pas et ne surprennent pas, fi donc!

—En effet, ce n'est pas pour vous surprendre, que Mme la marquise s'en va seule à Monceaux.

—En vérité, tu rêves éveillée. Que font tes grands yeux fixes?

—Ils essayent de suivre Speranza, qui ce matin aussi est parti, madame.

Henriette, avec dédain:

—Ces parfaits amants se voudraient rencontrer? jamais! Ce serait contraire à leur perfection, et ils ne nous donneront pas cette victoire. M. Speranza, comme tu dis, s'en va amoureusement relever dans des touffes d'herbes sales, ce qu'on appelle les fumées d'un quadrupède quelconque, puis il arpentera passionnément cinq à six lieues de forêt en s'égratignant les mains et le visage aux épines. Enfin, dans un paroxysme de tendresse, il enverra une balle ou du gros plomb à la bête. Voilà ce que fera Speranza, l'idéal des amants, voilà ce qu'il fait à l'heure où je te parle. Puis, poudreux et suant, il s'attablera avec deux soudards, MM. de Crillon et Pontis. On videra force bouteilles, et les hoquets se mêleront fort harmonieusement aux soupirs. Tel est son amour.

Leonora sourit. Henriette, ravie d'avoir exhalé sa haine en quelques mots âcres, continua d'un ton plus sérieux.

—Rien n'empêche donc une femme imparfaite comme moi de passer une heure à Saint-Germain auprès du roi, qui a soif de me voir et dont j'ai l'éducation à faire. Éducation complète! Mon père ne me quittera pas, sois tranquille. Il a plus peur encore que moi-même de ma faiblesse. Oh! ma faiblesse! murmura-t-elle avec un éclair sinistre dans les yeux. Il fut un temps où mon coeur était faible… Alors, chacun le torturait à sa guise. Maintenant, à mon tour! Assez de mépris, assez d'insultes, assez de souffrance! La faiblesse aux autres, la force et le triomphe à moi!

—Vous parlez comme doit parler une reine, dit Leonora tranquillement avec cet aplomb qui fait pénétrer la flatterie jusqu'au fond des coeurs les mieux cuirassés. Qu'allez-vous donc répondre à la Varenne?

—Qu'à l'heure indiquée je me rendrai à Saint-Germain.

—Quelle est l'heure?

—Quatre heures du soir. Je n'ai que le temps de me mettre à ma toilette. On dit que la marquise a seule du goût en France. Nous verrons si le roi dit cela ce soir. Allons vite répondre à la Varenne. Mais je vois quelqu'un près de lui, ce me semble.

—C'est Concino.

—Botté, poudré. Est-ce qu'il chasse aussi, ton Concino?

—Non, madame; mais il a suivi ce matin Speranza et revient me donner des nouvelles.

—C'est au mieux. Avant de partir, je les saurai.

Concino, après avoir serré les mains de la Varenne, s'avançait pour chercher les dames. Il les joignit au tournant de l'allée.

—Eh bien? dit Leonora.

—Eh bien, il a pris la route de Meaux.

—Il chasse sans doute à Livry, dit Henriette.

—C'est par Meaux qu'on va à Monceaux, je crois? demanda froidement
Leonora.

—C'est vrai, dit Henriette en tressaillant.

—À quatre lieues d'ici, à Vaujours, il s'est arrêté, continua Concino, et il a attendu.

Les deux femmes se regardèrent.

—À sept heures un carrosse est arrivé, venant de Paris, le carrosse de la marquise.

Henriette fit un mouvement.

—Celle-ci, ajouta l'Italien, n'était accompagnée que de deux piqueurs. Le signor Speranza s'est approché de la portière, tout à cheval, et a causé dix minutes avec la marquise; puis, s'arrêtant de nouveau, il a laissé partir le carrosse et a tourné bride.

—Il revient à Paris? demandèrent à la fois les deux femmes.

—Non, il a pris à droite, à travers champs.

—Et tu ne l'as pas suivi! s'écria Leonora.

—En plaine, il m'eût vu; d'ailleurs, j'étais las, et suivre Speranza quand il monte son cheval noir, c'est impossible: il montait son cheval noir. Je vais me coucher.

Ayant ainsi parlé, Concino tourna flegmatiquement les talons et rentra, en effet, sans que rien eût pu le retenir.

Henriette et Leonora demeurèrent un moment stupéfaites.

—Ils se sont donné rendez-vous à Monceaux, s'écria Henriette la première.

—C'est probable.

—C'est sûr. Et pour n'être pas vus ensemble, ils se séparent; l'un prend le plus long, l'autre va droit: ils se retrouveront sous les ombrages ce soir.

—Tandis que vous serez aussi sous les ombrages avec le roi. On appelle cela quadrille, dans notre pays.

—Et nous manquerions une occasion pareille, dit Henriette avec véhémence.
Nous n'avertirions pas le roi!

—Puisque vous allez avec lui à Saint-Germain. Il ne peut être à la fois en deux endroits.

—Nos agents, que l'on enverra à Monceaux, feront leur rapport.

Leonora sourit dédaigneusement.

—Un rapport d'espions!… Est-ce que cela peut suffire à un roi contre une femme adorée, contre une femme adorable comme la marquise?

Henriette bondit sous ce coup d'aiguillon terrible.

—C'est vrai, dit-elle, il faut faire prendre la femme adorable par celui qui l'adore.

—Mais votre rendez-vous, interrompit l'Italienne, dont les yeux brillaient d'une compassion hypocrite.

—J'aurai le temps d'avoir des rendez-vous, quand la marquise sera chassée du Louvre.

—Très-bien! répondez donc à la Varenne qui attend.

—Réponds-lui toi-même, moi je voudrais chercher….

—Nullement, dit Leonora, ce n'est pas à moi que le roi écrit, lui répondre serait une inconvenance préjudiciable.

—Eh bien! je me charge de la Varenne; mais je peux bien faire avertir le roi du rendez-vous de sa bonne amie?

—Le moyen? demanda l'Italienne comme si les idées lui manquaient.

—Une lettre….

—Anonyme?… toujours! C'est usé.

—Tu ne veux cependant pas que j'aille dénoncer moi-même?

—Et moi donc! quelle qualité aurais-je pour cela?

—Mais le temps se passe! s'écria la fougueuse Henriette, et nous ne faisons rien.

—Est-ce ma faute? Donnez-moi une idée.

—J'ai la tête perdue.

—Remettez-vous, remettez-vous. On ne peut pas écrire, c'est vrai, mais on peut parler, ou faire parler le roi; ce sera plus sûr.

—Qui se chargera de parler?

—Eh! mon Dieu, la Varenne.

—Ce peureux, qui craint toujours de se compromettre!

—Tout dépendra de ce qu'il aura à dire.

—Aide-moi.

—Vous n'avez besoin de personne. Dites à la Varenne quelque chose comme ceci… Mais non, ce serait vous découvrir.

—Cherche, tu as tant d'esprit.

—C'est difficile. Ah! voyons… Refusez le rendez-vous parce que vous craignez un piège de la marquise.

—Oui.

—Ajoutez que vous savez de science certaine que la marquise a donné rendez-vous à un de ses fidèles amis pour lui préparer des relais, afin de revenir ce soir à Saint-Germain.

—Mais alors le roi restera à Saint-Germain.

—Cela dépendra du portrait que vous ferez de l'ami de Gabrielle. Si ce portrait pouvait inspirer quelque jalousie au roi?

—Je comprends! tu es un démon d'esprit.

—Allons donc, madame, vous me faites honneur du vôtre. Parlez vite à la
Varenne.

Henriette s'approcha aussitôt du petit homme.

—Monsieur, dit-elle, je me vois forcée de refuser le rendez-vous du roi. La prudence m'empêche même de lui écrire. On nous guette, la marquise est partie ce matin pour Monceaux, non pas seule comme le roi l'a cru, mais en compagnie d'une personne avec laquelle, sans doute, elle complote de nous surprendre à Saint-Germain, ce soir.

La Varenne ouvrait des yeux effrayés.

—Ajoutez, continua Henriette, que cette personne est l'activité, la force, l'adresse mêmes; c'est le surveillant le plus dangereux, c'est Espérance!

—Espérance? ce charmant seigneur qui chasse toujours.

—Oui, sur les terres de Sa Majesté! Allez donc prévenir le roi bien vite.

—La marquise partie avec le seigneur Espérance! dit la Varenne, saisi de surprise. Le roi va un peu dresser l'oreille.

—Qu'il en dresse deux! s'écria Henriette. Allez! Allez!

La Varenne ne se fit pas répéter l'ordre et partit de toute la vitesse de ses petites jambes.

—Maintenant, dit Henriette à Leonora, je rentre et je me tiens coi. Que faut-il faire?

—Attendre, répondit l'Italienne.

—Tu crois donc le roi assez jaloux de Gabrielle pour courir ainsi la surprendre à Monceaux? demanda Henriette avec une amertume visible.

—Oui, je le crois; mais quand bien même il n'irait pas à Monceaux par jalousie, il ira par crainte d'être soupçonné de la marquise. Il voudra la rassurer par sa présence. En un mot, il ira, c'est tout ce que nous voulons, et il arrivera ce soir, juste au moment favorable.

Henriette, bouillant d'impatience:

—Le misérable rôle pour une femme telle que moi, s'écria-t-elle, ramper comme un ver de terre!

—Le ver devient papillon. Mais séparons-nous. Ne vous attardez pas dans ce quartier; adieu, dit l'Italienne en reconduisant Henriette, qu'elle dominait de plus en plus, jusqu'à lui dicter un pas et un geste.

Henriette obéit et retourna précipitamment chez elle.

Alors Zamet, qui attendait l'issue de tous ces pourparlers, sortit de ses appartements et vint retrouver Leonora.

—Marchons-nous? dit-il. D'après ce que vient de me dire Concino, nous devons avoir un résultat aujourd'hui même.

—Je l'espère, répliqua la Florentine.

—Un bon éclat suffira. Que le roi arrive à temps et qu'un de ses amis, zélé comme il nous les faut, donne du pistolet dans la tête de cet Espérance, le scandale précipite à jamais la marquise.

—Doucement, dit Leonora en fronçant le sourcil, je vous abandonne la marquise; mais Speranza m'a défendue; il m'a sauvée, je ne veux pas risquer un cheveu de sa tête.

—Ah! si tu fais aussi du sentiment; si tu ménages l'ennemi, parce qu'il est beau!

—Pourvu que je réussisse, que vous importe?

—Réussis vite, alors!

—J'y arriverai par des moyens adroits plus vite que par la violence. Déjà je suis parvenue à savoir par Pontis chaque démarche de Speranza. Laissez faire la florentine Leonora et l'indienne Ayoubani. Nous avançons! Seulement j'exige que Speranza sorte sain et sauf de l'épreuve, à moins de nécessité absolue. Je l'exige. Vous entendez.

—Soit, tu régleras ce compte avec Concino le jour de vos noces.

—Ce jour-là, dit l'Italienne avec un rire insolent, en faisant le compte de ma dot, Concino me donnera quittance de l'arriéré!

XI

LES TROIS OURS D'OR

Gabrielle, qui se plaignait jeune fille, de n'avoir pas de liberté, venait d'éprouver depuis son élévation toutes les misères de l'esclavage.

Ce n'était pas que le roi fût un tyran soupçonneux, un inquisiteur gênant; mais il était assidu près de la femme aimée, il fuyait l'étiquette, la régularité; il recherchait la vie familière, et Gabrielle le voyait toujours arriver au moment où elle s'y attendait le moins.

Mais là n'était pas le supplice. Gabrielle avait de l'amitié pour ce caractère facile et joyeux; elle aimait les saillies de cette humeur divertissante, les élans de ce coeur généreux. La société du roi ne pouvait donc la fatiguer; seulement, après le départ du roi arrivaient les courtisans, les femmes, la foule. Après cette obsession inévitable, venaient les surveillants plus humbles, fournisseurs, solliciteurs, et enfin les valets d'une espèce bien autrement tenace dans sa curiosité.

Et comme Gabrielle sentait le besoin d'être quelquefois maîtresse de son temps, comme elle avait à calculer ses démarches, même innocentes, de peur qu'on ne les rapprochât des démarches faites par Espérance, il arrivait souvent que, découragée, épuisée, elle regrettait sa chaîne de Bougival et les longs discours paternels, et l'escapade du moulin.

Toute contrariété se changeait bien vite en chagrin pour cette âme si douce et si sensible. Henri n'y pouvait rien. S'il eût connu cette gêne de sa maîtresse, il eût essayé le premier d'y remédier. Car nul autant que lui n'aimait l'indépendance. On le voyait chercher tous les moyens de distraire Gabrielle, beaucoup par tendresse, un peu par égoïsme, car en la faisant paraître libre, il allongeait sa propre chaîne, et nous savons qu'il avait de secrets besoins de liberté.

C'est pourquoi Henri avait accueilli avec plaisir la demande inopinée faite par la marquise d'aller à Monceaux respirer pendant quelques jours.

—Vous avez beaucoup de travail, sire, et je vous verrai peu, dit Gabrielle; nous commençons à nous lasser des environs de Paris. Je voudrais faire respirer au petit César un air moins vif et aussi pur que celui de Saint-Germain, qui le fait tousser et l'agite. Monceaux, dans sa plaine riante, reposera mes yeux éblouis des immenses perspectives de Saint-Germain. Je voudrais bien aller à Monceaux.

—Allez, chère belle, répliqua le roi, qui avait ses raisons pour être seul. J'ai en effet à organiser une armée pour en finir avec M. de Mayenne, dont les nouvelles menaces ne me laissent dormir ni jour ni nuit. Vous seriez rebutée par ce flot de soldats mendiants dont je passe chaque jour une revue, et qu'il me faut toiser, habiller et restaurer, comme un recruteur que je suis. Allez à Monceaux, et revenez vite avec notre César, grandi et enluminé à neuf.

Gabrielle fit ses préparatifs sans ostentation, comme toujours. Elle envoya ses femmes et son fils en avant par les mules, avec ordre de l'attendre à moitié chemin. Pour garder son fils, elle demanda au roi quelque escorte; quant à elle, préférant un peu de solitude, elle commanda son carrosse, avec deux piqueurs, qui avaient ordre de la suivre le plus irrégulièrement possible.

On remarqua que la veille de son départ la marquise avait eu un entretien fort long avec le prieur des génovéfains, qu'elle était allée voir à Bezons. On la vit ensuite se promener au jardin côte à côte avec frère Robert, qui lui offrit les fleurs et les fruits qu'elle aimait. Les yeux perçants, et il n'en manque jamais autour des grands, observèrent que l'entretien du génovéfain et de Gabrielle fut sérieux, que la marquise lui prêta une attention extrême, que le frère semblait répéter avec insistance ses conseils développés comme s'il traçait un plan de conduite, et que l'attitude de Gabrielle annonçait la soumission d'une écolière docile.

Les seuls mots que purent surprendre les espions furent ceux-ci, au départ:

—Merci encore, mon ami, pour eux deux et pour moi.

Il ne faut pas demander si ces mots furent commentés. Quelle pouvait être cette trinité qui devrait devoir reconnaissance au frère Robert?

Nous allons peut-être le savoir en suivant Gabrielle à Monceaux.

Donc elle se mit en route, munie dès la veille des adieux du roi et de ses familiers. Elle voulut partir en soldat, avec l'aube. Aussi le soleil paraissait-il à peine sur l'horizon, quand les femmes sortirent de l'hôtel de Doyenné avec le petit César. Une demi-heure après, le lourd carrosse de Gabrielle traversa Paris encore endormi. Les portes n'en étaient point ouvertes. Gabrielle put jouir du coup d'oeil incomparable de la ville immense, pittoresque comme elle était à cette époque, avec ses milliers de cabanes et de monuments accrochés bizarrement les uns aux autres, sans qu'on aperçût un seul habitant.

A peine la fraîcheur du matin avait-elle dissipé les vapeurs de la vie parisienne tourbillonnant sans cesse en invisibles spirales dans ces carrefours percés de rues sinueuses, au-dessus de ces ponts, de ces aqueducs et de ces cloaques; les chiens errants fuyaient en troupes devant le fouet des écuyers; les chats effarouchés grimpaient comme des écureuils sur l'entablement des maisons de bois, et, s'accrochant aux saillies des piliers et des balcons, regardaient ironiquement le cortège avec leurs gros yeux verts.

On rencontrait ça et là quelques patrouilles de bourgeois au harnais mal sonnant, qui frottaient leurs yeux lourds de sommeil et voyaient avec plaisir approcher l'heure du retour au logis.

Bientôt Gabrielle arriva aux portes encombrées de paysans et de chariots chargés d'approvisionner la ville. Elle passa au milieu des ânes et des paniers dont les parfums potagers la firent sourire, tandis qu'en voyant cette dame dans son carrosse, en admirant cet incomparable regard d'azur et cette fraîcheur de beauté qui est demeurée populaire, tout ce peuple campagnard répétait: La belle Gabrielle!

Bientôt, quand le carrosse eut dépassé une lieue, et que l'air échauffé de Paris fit place aux brises fraîches de la plaine, Gabrielle respira librement et sentit une joie enfantine. Pour la première fois depuis bien longtemps elle était seule sur une route, elle pouvait descendre de carrosse, marcher, courir. Ses écuyers, jeunes gens de vingt ans, profitant de la permission, buissonnaient pour arracher des noisettes. Le cocher veillait sur ses chevaux, et Gabrielle commença, ouvrant les mantelets, à regarder partout, comme si elle eût guetté l'arrivée de quelqu'un ou cherché à découvrir des espions.

Elle attendait réellement Espérance à qui, la veille, par Gratienne, comme nous le savons maintenant, elle avait fait fixer un rendez-vous depuis si longtemps réclamé.

Ce ne fut pourtant qu'à Vaujours, au milieu des bois, qu'Espérance se montra tout à coup dans l'équipage d'un chasseur. Il portait sa carabine à la main droite et menait de la gauche un admirable cheval toujours frémissant. Depuis l'entrée au bois, les jeunes écuyers avaient disparu pour reparaître par intervalles, se poursuivant l'un l'autre en leurs jeux; Espérance put s'approcher du carrosse sans être aperçu que du cocher.

Mais on sait combien les carrosses d'alors étaient hauts, longs et larges. Les flancs bombés de cette boîte empêchaient les voix de l'intérieur de glisser jusqu'aux oreilles du cocher enseveli dans la cavité du siège. Espérance profita, en habile tacticien, de cette merveilleuse conformation du carrosse, et se tenant un peu en arrière, se baissant jusque dans l'intérieur, il étouffait complètement ses paroles comme il déroba sa vue au cocher, d'ailleurs peu curieux, de Gabrielle.

D'autres yeux voyaient de loin cette scène, mais de loin, nous l'avons appris par le rapport de Concino. Ce dernier, prudent et paresseux, eût payé bien cher le droit d'entendre sans risque les phrases qui s'échangèrent sous la voûte rembourrée du carrosse.

—Savez-vous, Gabrielle chérie, que vous êtes bien imprudente!

—Savez-vous, mon Espérance aimé, que vous êtes bien peureux, ce matin!

—Il vous a donc fallu de graves motifs pour sortir à pareille heure et me mander ainsi au grand jour à la barbe des espions!

—Ils nous verront peut-être, mais ils ne nous entendront pas, j'imagine.
Regardez un peu si vous voyez mes écuyers.

Espérance sortit sa tête du carrosse et interrogea la route qui tournait dans le bois.

—J'en vois un là-bas, dit-il, qui poursuit l'autre de coups de branches qu'il a cueillies. Je gage qu'ils ont dix minutes d'avance sur nous.

—Rien ne vous empêche donc de prendre et de serrer ma main. Serrez-la bien, cette main, car chacune des fibres qui la traversent aboutit à mon coeur, qui se fond de plaisir quand je vous vois, quand je vous touche.

Espérance prit la tiède main de Gabrielle et la promena sur ses yeux, sur sa bouche, en la caressant d'un continuel baiser.

—On est plus calme, à présent, dit Gabrielle, dont les joues avaient pris la teinte nacrée des roses blanches. Assez, Espérance, assez! nous avons besoin de raison, moi pour parler, vous pour m'entendre.

—Vous allez à Monceaux, reprit le jeune homme docile en replaçant lentement la main de Gabrielle sur ses genoux.

—À Monceaux, oui, ce soir, à la nuit tombante. Vous viendrez me rejoindre.

Il tressaillit, et la flamme qui brilla dans ses yeux fit à la fois plaisir et peine à Gabrielle, qui devina le sens donné par l'amant à ces imprudentes paroles.

—Là! dit-elle avec mélancolie, voici que ces mots si simples, si naturels, allument le cerveau de mon ami et lui font oublier qu'il ne saurait être question entre nous ni de ces rougeurs enflammées ni de ces rêves qui incendient l'imagination.

—C'est vrai, repartit Espérance du même accent doux et triste, de vous à moi, le mot: nuit, signifie seulement: ténèbres, et le mot: se rejoindre, ne veut dire que: causer affaires et sourire. Je l'avais oublié un moment, pardonnez-moi. Vos yeux sont si éloquents qu'on se croit toujours appelé à leur répondre!

Gabrielle baissa la tête, en proie à une émotion que sa noble loyauté ne cherchait pas à cacher.

—Oui, murmura-t-elle, j'ai tort de vous regarder ainsi. Mais comment empêcher les yeux de refléter chaque mouvement du coeur? J'y tâcherai cependant, si vous l'exigez.

—Tout ce que vous faites, tout ce que vous dites est bien, Gabrielle, et je vous en remercie. C'est moi qui suis coupable de désirer plus quand je devrais me trouver si heureux! mais voilà, ce me semble, les piqueurs qui m'ont aperçu et se rapprochent.

—Alors, abrégeons, dit vivement Gabrielle, qui s'arracha à la douce torpeur de son corps et de son âme. Je vous ai mandé, Espérance, pour obtenir de vous un service que vous seul pouvez me rendre, dévoué, discret et brave comme vous l'êtes.

—Commandez.

—Je vais à Monceaux, où j'attends quelqu'un.

—Le roi?

—Non, quelqu'un dont la présence près de moi pourrait donner lieu à des suppositions dangereuses, à des incidents graves.

Espérance la regarda.

—Vous me comprendrez en voyant la personne dont il s'agit. Connaissez-vous la Ferté-sous-Jouarre?

—J'y ai passé. La Marne est à gauche, des bois à droite.

—À une portée de mousquet de la ville, en deçà, se trouve une hôtellerie qu'on appelle les Trois Ours d'or. Vous entrerez, vous apercevrez dans un petit jardin au fond des bâtiments, un homme, un paysan, très-gros et blanc de visage. Vous lui direz seulement votre nom, Espérance, et il vous suivra.

—Tout cela est facile.

—Ce qui peut l'être moins, c'est de l'amener à Monceaux sans que nul vous voie entrer. Au bout du parc passe un chemin creux, tellement effondré d'ornières que peu de gens s'y aventurent. En face de l'endroit le plus profond de ce chemin, vous trouverez, ce soir, une brèche dans mon mur. Entrez-y avec votre compagnon. Gratienne vous amènera tous deux.

—Je proteste que tout cela, si mystérieux que je me le figure, n'est pas difficile à faire, dit Espérance.

—J'oubliais un détail, mon ami; je l'oubliais parce qu'il blesse mon coeur. Il se peut qu'en chemin des espions apostés, des gens armés, je ne sais quelles gens, enfin, veuillent s'emparer de l'homme à qui vous servirez de guide. En ce cas, mon bien-aimé, vous êtes jeune, courageux, adroit, il faudrait sauver cet homme au péril de vos jours, et ne pas souffrir qu'on lui fit la moindre violence, la moindre insulte.

—Bien, dit simplement Espérance. Voici les piqueurs à vingt pas, la curiosité les prend, ils vont nous entendre.

—J'ai fini… Rendez-moi ce service, qui est immense, et conservez-vous pour moi: je vous en serai reconnaissante.

—Payez-moi d'avance avec un regard pareil à ceux de tout à l'heure. Merci.
À quelle heure ce soir, à la brèche du mur?

—Dès qu'il fera nuit.

Les piqueurs s'étaient remis à leur poste, examinant le nouveau venu avec étonnement.

Espérance salua respectueusement Gabrielle, et après s'être orienté avec le rapide coup d'oeil du chasseur, il tourna son cheval sur la droite et le lança en plaine.

De là, bien découvert, mais découvrant tout lui-même, Espérance regarda souvent si quelque tête d'espion apparaissait derrière lui. Il ne vit rien qu'un cavalier planté bien loin à l'horizon, et qui marcha bientôt vers Paris au lieu de le suivre dans sa course téméraire à travers plaine.

Il y a loin de Vaujours à la Ferté-sous-Jouarre, surtout par la traverse. Espérance prit par Annet. Il changea son cheval à Précy, en prit un second à la poste de Villemareuil, et arriva vers trois heures, bien fatigué, en vue de la petite ville où l'envoyait Gabrielle.

Là il se reposa, calculant que de la Ferté-sous-Jouarre à Monceaux la distance est de deux heures au plus, et qu'il lui restait plus que le temps nécessaire pour bien accomplir sa tâche.

Rafraîchi, restauré, Espérance se mit à songer plus profondément à la commission que sa maîtresse lui avait donnée. Quel était cet homme à la vie, à la liberté duquel on tenait tant? Gabrielle n'avait pas de secrets de famille qui fussent inconnus à Espérance. Jamais on ne l'avait accusée de se mêler d'intrigues politiques. Elle n'était pas de ces esprits brouillons qui nomment et renversent les ministres, et se font buissons d'épines pour accrocher un lambeau du manteau royal.

Quel pouvait être cet homme et que résulterait-il de sa visite à Monceaux?

Mais comme Espérance n'était pas non plus de ces songe-creux qui se brisent le crâne pour enfanter des chimères; comme, au contraire, il aimait en toute chose les idées nettes et les chemins éclairés, il se dit que Gabrielle devait savoir ce qu'elle faisait, et que les deux beaux yeux limpides de la charmante femme suffisaient à rassurer le plus aveugle des hommes dans tous les casse-cou possibles.

Il s'achemina donc gaiement vers la ville en méditant le mot reconnaissance par lequel Gabrielle avait clos l'entretien, en rapprochant ce mot des mots nuit et réunion dont il avait fait trop bon marché d'abord; et à partir de cette hypothèse, il vit se changer le parc de Monceaux en jardins d'Armide, auxquels rien ne manquerait, ni les enchantements ni l'enchanteresse. Il rêvait tout éveillé, et fut encore heureux.

Déjà il apercevait à droite du chemin les ours d'or de l'enseigne se balançant à la tringle rouillée avec un grincement criard. Il arrêta son cheval essoufflé, en jeta la bride aux mains des garçons toujours prêts en ce temps-là à bien recevoir les voyageurs; puis il traversa la cour comme s'il eût toute sa vie habité cette hôtellerie, il passa sous la voûte d'une grange et entra dans le jardin indiqué.

C'était un petit clos où fourmillaient, parmi les carottes et les salades, des roses, des oeillets et des chèvrefeuilles. De grandes lianes de haricots à fleurs rouges s'enroulaient autour de longues perches, la vigne chargée de grappes vertes tapissait un mur en ruine.

Des chiens jappèrent, un gros hérisson privé se mit en boule sous la botte d'Espérance, qui, occupé à chercher son paysan, regardait partout ailleurs qu'à ses pieds.

Enfin un bruit de feuillages appela l'attention du jeune homme dans un angle de ce petit fouillis que Gabrielle avait honoré du nom de jardin.

Sous un paquet confus de houblons et de vignes vierges, à côté d'un tonneau enterré en guise de citerne, où les grenouilles vertes piquaient des têtes dans l'eau croupie, Espérance aperçut un homme de vaste corpulence, dont un chapeau de paysan couvrait la tête et cachait entièrement le visage.

Ce singulier admirateur des beautés de la nature eût paru inanimé, on l'eût pu prendre pour un de ces épouvantails protecteurs des cerisiers, sans la faible oscillation d'une cravache, avec laquelle sa main fine et blanche sollicitait l'eau du tonneau pour en tourmenter les grenouilles.

Espérance ayant bien considéré ce personnage, dont le signalement s'accordait avec la description fournie par Gabrielle, crût pouvoir, puisque l'inconnu persistait à cacher sa tête, hasarder de prononcer le mot cabalistique destiné à provoquer la confiance de ce défiant villageois.

—Espérance, murmura-t-il, en cueillant une double cerise à un arbuste voisin.

Aussitôt le gros homme leva la tête et montra un visage résolu et scrutateur à la vue duquel Espérance ne put s'empêcher de se dire:

—Je comprends.

L'examen, que l'inconnu avait prolongé, fut apparemment à l'avantage d'Espérance, car ce chasseur de grenouilles sourit avec finesse, et se levant du siège de gazon sur lequel il avait laissé une empreinte de longtemps ineffaçable,

—Quand il vous plaira, dit-il, monsieur.

—À vos ordres, monsieur, répondit Espérance.

Le gros homme conduisit son guide à une petite porte de ce jardin, lui montra deux chevaux frais qui attendaient, et le pria courtoisement de l'aider à se mettre en selle.

Espérance enleva cette masse avec une puissance de muscles qui arracha un nouveau sourire de satisfaction à l'inconnu.

—Je vois, dit-il, qu'on m'a choisi un bon compagnon.

—Très-honoré de vous rendre service, répliqua Espérance avec respect.

—Eh bien! partons, ajouta le gros homme.

Espérance passa devant sans répondre, la main gauche sur sa carabine, l'épée à portée de sa main droite.

À la nuit tombante, tous deux entrèrent par la brèche du mur de Monceaux, et Gratienne, qui attendait à l'intérieur, les ayant guidés jusqu'à une grotte charmante située au plus épais du parc, dit à l'un:

—Par ici, monseigneur.

Et à l'autre:

—Vous, monsieur Espérance, à cette porte, et bonne garde!

XII

LES BAINS DE GABRIELLE

Au milieu du parc de Monceaux, dans un vallon couronné par un amphithéâtre planté de marronniers, de platanes et de chênes, s'élevait une grotte de roches moussues que Catherine de Médicis avait fait apporter à grands frais de Fontainebleau, et qui, adossées au poteau dont nous venons de parler, servaient de retraite à la nymphe de Monceaux.

Pour parler en prose, les eaux d'un ruisseau voisin, tiédies par un long parcours au soleil sur le gravier, parmi les roseaux, se précipitaient dans la grotte où les attendait un bassin plus large et plus profond. C'était là que sous la voûte festonnée de lierres et de fleurs sauvages, Gabrielle venait dans les jours brûlants de l'été, se rafraîchir et se reposer. Plus d'une fois, pareille à Diane sous la garde des nymphes, elle s'y baigna dans le bassin au sable doux comme du velours, et pour éviter après le bain, soit de rencontrer dans le parc des hôtes curieux, soit de retrouver trop tôt la chaleur et le grand jour, elle rentrait au château sans être vue, au moyen d'une galerie creusée sous l'amphithéâtre, et qui, par une porte dont le roi seul avait la clé, venait d'une grande allée voisine aboutir à la grotte des bains.

Embellie ou gâtée, comme on voudra, par du marbre et des ornements d'architecture, cette grotte, aujourd'hui ruinée, s'appelle encore les Bains de Gabrielle.

Nul séjour n'était plus propre à consoler du bruit et des embarras de la cour. La solitude l'environnait, l'ombre et le silence y tombaient à flots. Sous les arbres touffus de la vallée, au fond des massifs rafraîchis par le ruisseau, les heureux habitants de la grotte voyaient les merles et les loriots passer en sifflant comme de noirs projectiles. C'étaient partout des pépitements d'oiseaux fourrageant les branchages, et le craquement des bois secs tombant dans ce désert sur une mousse qui absorbait tous les bruits.

La grotte que la nature eût créée moins complaisamment que l'architecte pour les usages du monde et pour l'étiquette, formait une grande et haute salle ovale dans laquelle ouvrait cette porte secrète que nous avons décrite. La salle était précédée du côté du parc d'une sorte de vestibule en forme d'S, dont la sinuosité interceptait pour tout indiscret la vue de l'intérieur et le bruit même des paroles qui s'y prononçaient.

Il résultait de cette savante combinaison de l'optique et de l'acoustique, que Diane en son bain ne pouvait être surprise par un Actéon quelconque, ni même aperçue dans la grotte par le surveillant placé à l'entrée du vestibule.

Telle était la situation d'Espérance, lorsqu'il fut mis en sentinelle par Gratienne dans l'ombre des rochers derrière lesquels l'inconnu avait pénétré avant lui.

L'extérieur de la grotte était doucement éclairé par des flambeaux de cire parfumée, dont pas un souffle n'agitait la flamme. Des sièges, une table, meublaient la salle. On voyait dans l'eau fraîche du bassin nager des fioles au long cou grêle destinées à la collation du soir, tandis que les plus beaux fruits entassés en pyramide par une large corbeille, exhalaient dans leur coin obscur des parfums enivrants.

Gratienne ayant, pour faire entrer l'inconnu, soulevé une longue colonne de lierre qui pendait du haut du rocher comme un rideau frémissant, se retira et laissa sa maîtresse seule avec le mystérieux personnage.

Gabrielle, en robe blanche, ses beaux cheveux blonds reluisant comme des fils d'or au feu des cires, s'avança à la rencontre de son hôte, dont elle prit la main pour le conduire jusqu'à un siège.

—Soyez le bienvenu, monsieur le duc, dit-elle, et excusez-moi de vous recevoir dans un endroit si mythologique; mais j'ai ouï dire que les grands capitaines aiment les positions découvertes, où leurs mouvements sont libres, et je n'ai pas eu la prétention d'enfermer le duc de Mayenne pour le tenir à ma merci.

Mayenne, car c'était lui, répondit à ce compliment avec une bonne grâce qui lui était naturelle et que commandait impérieusement l'irrésistible sourire de Gabrielle.

—Vous voyez, madame, dit-il ensuite, que je ne crains pas de me mettre à votre merci, et sous ces roches le plus grand guerroyeur du monde serait pris aussi facilement qu'un oiseau entré dans une cage, surtout quand la porte est gardée par un compagnon comme celui que vous m'avez envoyé. Hercule avec la tête d'Adonis.

Gabrielle se sentant rougir offrit un siège et s'assit elle-même.

—Monsieur, dit-elle, vous êtes ici plus en sûreté qu'au milieu de votre armée. Le roi est à Paris; ma foi vous garantit sauf et libre. Quant au guide qui vous a amené, s'il eût existé en France un plus loyal et plus brave gentilhomme, je l'eusse choisi pour vous escorter et vous protéger dans la démarche que vous avez bien voulu faire, et dont je sais apprécier la généreuse confiance.

—Vous m'en aviez donné l'exemple, madame, en me venant trouver, il y a quinze jours, à la Ferté-sous-Jouarre où je me cachais, et où, pouvant me faire surprendre, vous vous êtes confiée à ma prud'homie. Vous avez entamé ainsi les conférences, je me dois de vous payer par la réciprocité.

—Ah! monsieur! je voudrais au prix de mon sang réconcilier deux princes qui tiennent dans leurs mains le bonheur de la France.

—Cela ne dépend pas de moi seul, madame, dit Mayenne. Le roi me hait.

—Vous vous trompez, s'écria vivement Gabrielle. Le roi vous craint. Voilà tout.

Cette flatterie éclaircit le front du duc.

—S'il était vrai, dit-il, tout serait déjà concilié. Mais votre délicatesse ne m'empêche pas de voir l'animosité qu'on met à me faire la guerre.

—Monsieur, répliqua Gabrielle, si je pouvais, sans vous affliger, citer un nom de votre famille… un nom encore enveloppé de deuil….

—Ma soeur… murmura Mayenne.

—Oui, monsieur, Mme de Montpensier: elle est la seule personne de votre maison qui ait mérité l'inimitié du roi.

Mayenne garda le silence.

—Nul n'ignore ajouta la charmante diplomate, combien le roi est bon et prompt à oublier les offenses.

—Cependant, il arme encore maintenant, et au lieu de laisser tomber peu à peu la guerre, il se prépare à ruiner mes dernières ressources.

—Vous n'êtes pas un adversaire qu'on puisse ménager.

—Si vous saviez, madame, comme je suis fatigué de ces querelles, dit le duc en s'essuyant le front, d'où ruisselait la sueur, malgré la nuit, malgré la fraîcheur de la grotte; si vous saviez, depuis la mort de ma soeur surtout, combien je sens le vide de toutes ces prétentions. Roi! je n'ai jamais voulu l'être; seulement, duc et prince je suis né, je voudrais mourir dans mon état.

Gabrielle se tut à son tour. Elle offrit à Mayenne un canon de vin, des biscuits et des fruits.

—Ma démarche vous a prouvé, dit-il en acceptant le verre, que je désire entrer en arrangement, mais non pas comme un rebelle vaincu. J'ai une armée encore, et s'il survivait en moi une seule goutte de ce fiel ambitieux qui animait ma malheureuse soeur, j'arriverais à me faire offrir des conditions meilleures. Ah! madame, Dieu vous préserve de comprendre jamais ce qu'il en coûte pour gagner le nom de grand capitaine! Le roi a eu ce bonheur de s'illustrer en invoquant le bon droit. Moi, je suis un révolté. Je fais bonne mine aux Espagnols, qui me détestent et que j'exècre. Chaque fois qu'on se bat, mes alliés me voudraient voir mort et je voudrais les voir tous tués. Tous mes amis tombent les uns après les autres, ou, fatigués, me quittent. Je me trouverai bientôt seul. L'âge vient. Je suis gros, lourd, et il a fallu pour venir ici que votre guide me hissât sur mon cheval. Quand trouverai-je un bon accord qui me rende le repos, la considération publique et des amis heureux de m'avouer. Hélas! tout cela, il le faut conquérir par la guerre, et je ne serai vraiment honoré, vraiment tranquille que du jour où une balle d'arquebuse m'aura couché sur le champ de bataille.

Mayenne, en parlant ainsi, essuyait la sueur de son visage, et Gabrielle s'étonnait de le trouver si mélancolique et si abattu.

—Que je voudrais, s'écria-t-elle, que le roi vous entendît; la paix serait bientôt faite! Un ennemi malheureux est presque un ami pour lui.

Mayenne se leva, l'oeil enflammé.

—Si cela arrivait, dit-il, si le roi entendait mes paroles, j'en mourrais, je crois, de honte et de douleur. Mais le roi ne m'entend pas, n'est-il pas vrai, madame, continua le duc en promenant autour de lui un regard inquiet et sombre, vous ne m'auriez point tendu ce piège pour m'exposer humilié aux sarcasmes de mon ennemi.

Et il faisait déjà un pas vers l'issue de la grotte.

—Ah! monsieur, dit Gabrielle en lui prenant la main, vous m'offensez; n'êtes-vous pas ici sur la foi jurée? suis-je une âme perfide?… Rassurez-vous, seule j'ai entendu vos paroles, seule je sais votre secret, et vous pouvez me confier les conditions de la paix que je veux proposer au roi en votre nom.

Elle achevait à peine, qu'un pas précipité retentit à trois pas d'elle, une serrure cria, la porte secrète s'ouvrit et le roi apparut, un flambeau à la main, le visage altéré, les yeux brillants de colère.

—Avec qui êtes-vous ici, Gabrielle? demanda-t-il en cherchant à reconnaître les visages autour de lui.

—Oh! trahison! murmura Mayenne qui recula pour mettre l'épée à la main.

—M. de Mayenne! dit Henri, tellement stupéfait à la vue du Lorrain, que sa main tremblante laissa échapper le flambeau.

—Monsieur! monsieur! s'écria Gabrielle en étendant les mains vers Mayenne, ne m'accusez pas; je suis innocente. S'il y a trahison, elle vient du roi!

—Je comprends, madame, répondit Mayenne avec un dédaigneux sourire. La scène est jouée à merveille; vous n'attendiez pas le roi. Le roi arrive à l'improviste. Il vous trouve par hasard avec M. de Mayenne, et comme, par hasard aussi, Sa Majesté est bien accompagnée sans doute, l'on s'empare du rebelle, la guerre est terminée. Bien joué, madame.

—Oh! sire, dit Gabrielle en versant un torrent de larmes, voilà une offense que je n'oublierai de ma vie! Vous avez raison, monsieur le duc, tout m'accuse. Vous avez le droit de m'appeler lâche et perfide. Oui, c'est justice de me traiter avec cette rigueur.

Mayenne, étonné au milieu même de sa fureur, contemplait en silence la scène étrange qui s'offrait à ses regards.

D'un côté, Gabrielle en pleurs, se tordant les mains avec l'expression la plus sincère d'une douleur loyale; de l'autre, Henri IV, pâle, atterré, le front courbé, plus semblable à un vaincu qu'à un vainqueur, et sur le visage duquel on lisait la honte et le regret d'une faiblesse qui le dégradait à ses propres yeux.

—Dites donc au moins, sire, s'écria Gabrielle, que je n'ai pas trempé dans le guet-apens dont M. le duc est victime… Rendez-moi l'honneur, sire, à moi qui voulais vous donner la paix et l'amitié de ce galant homme.

Le roi comprit à ces mots toute l'étendue de sa faute. Il venait, par cette brusque surprise, de renverser l'édifice élevé si péniblement par Gabrielle. Quelle honte et quel malheur!

—Ainsi ferai-je, murmura la roi d'une voix entrecoupée… Je suis seul coupable. Sur un avis qui m'a été donné que Mme la marquise avait rendez-vous à Monceaux avec un amant, j'ai pris de la jalousie et me suis mis en route. J'arrive il n'y a qu'un moment; je trouve ou crois trouver des visages embarrassés, nul ne me veut apprendre où se cache madame. Personne dans les appartements. Je heurte et j'appelle, rien. L'idée m'est venue que la marquise cherchait la solitude en ses bains. J'ai la clé de l'entrée secrète. Je suis accouru, et le bruit de deux voix m'a fait ouvrir vivement la porte…

Mayenne gardait son attitude à la fois calme et méprisante; un sourire forcé contractait ses lèvres; il avait remis son épée au fourreau.

—Il ne faut pas douter, monsieur, dit le roi avec douceur; voyez mon trouble, ma peine, et persuadez-vous que je ne sais point mentir. Je dois d'abord des excuses à la marquise que, par trop d'amitié, j'ai follement et indignement soupçonnée. Quant à vous, qui jusqu'à un certain point, avez le droit de suspecter sa franchise et la mienne, je ne vois qu'un seul moyen de vous prouver l'injustice de vos accusations. La scène a lieu entre nous, sans témoins; vous étiez venu librement, vous êtes libre de retourner, et je vous offre non-seulement mes chevaux, mais une escorte avec ma parole de roi. J'y ajouterai mes excuses, mon cousin, car j'ai tort, et voudrais pour un royaume, racheter l'opinion que je vous ai laissé prendre un moment de ma maîtresse et de moi!

À ces mots que prononça Henri en se redressant peu à peu de toute la hauteur de son âme, Gabrielle sécha ses larmes et le duc regarda en tressaillant ce visage ouvert, ces yeux limpides où respirait la loyauté.

—Ce qui vient d'arriver nous dégage, monsieur, nous n'avons rien dit, s'écria Gabrielle, en se rapprochant de Mayenne. Reprenez vos paroles, duc, nul que moi ne les saura jamais.

Cette candeur et l'élan de cette âme délicate et probe firent sur Mayenne une impression profonde. Il baissa la tête à son tour et tourna son chapeau dans ses mains, comme un vrai paysan gêné par les bontés de son seigneur. Un combat acharné se livrait dans cette âme altière entre l'orgueil et la reconnaissance. Il demeurait immobile, impuissant pour le bien ou pour le mal.

Henri prit cette hésitation pour un reste de défiance. Surmontant le chagrin qu'il en éprouvait:

—Il se pourrait, dit-il vivement, que vous craignissiez une embuscade hors du château. Après ce qui s'est passé, vous avez le droit de tout craindre, mon cousin. Je vous accompagnerai donc moi-même tant que vous le jugerez à propos, ma personne vous répondra de la vôtre, et si l'otage vous suffit, faites un signe, je suis à vos ordres.

—Vraiment, s'écria Mayenne emporté par la noblesse d'un pareil procédé, voilà trop de façons avec moi, sire, je suis votre sujet et sens bien qu'il vous faut servir. D'ailleurs, j'étais plus qu'à moitié gagné par la bonté, par l'éloquence de madame. Vous venez d'achever l'oeuvre, sire; c'est moi qui demande pardon à Votre Majesté, et me voilà à vos genoux, seulement je ne sais pas si je m'en pourrai relever.

A ces mots, il s'agenouilla tremblant d'émotion.

—Ventre-saint-gris! je m'en charge, dit Henri les yeux pleins de larmes. Et il releva en effet Mayenne, en l'embrassant si tendrement, que les coeurs les plus durs n'eussent pas été à l'épreuve d'une pareille scène.

—Encore! et encore! s'écria le roi en recommençant, et toujours!… Mon cousin, voilà une grande joie qui m'arrive. Plus de guerre civile en ce royaume et un bon ami de plus!

—Que de grâces à rendre à Dieu! dit Gabrielle, en joignant les mains avec ivresse.

—Croyez-vous donc qu'on doive vous oublier vous-même, dit Henri en quittant Mayenne pour courir à Gabrielle qu'il serra sur son coeur. Voici, mon cousin, l'ange de miséricorde et de réconciliation! Voici mon ange gardien, la plus parfaite femme qui soit en France!

—Ce n'est pas moi qui dirai le contraire! s'écria Mayenne avec chaleur.

—Et on la calomniait! reprit le roi, et je venais la surprendre, l'outrager!

—J'en bénis le Ciel, dit Gabrielle.

—J'en ai bien souffert, ma chère âme; mais voilà qui est fini. Après cette épreuve douloureuse, nous sommes trop heureux pour récriminer.

—Je demanderai une récompense pour mes dénonciateurs, dit Gabrielle en souriant, car ils sont la cause du succès que je n'eusse jamais obtenu toute seule.

Que cherchez-vous donc autour de vous, sire?

—Je cherche si le duc est venu ainsi….

—Seul?… Oui, sire, répondit Mayenne. J'ai confiance, moi, aux anges que je rencontre.

—Bien plus, dit Gabrielle, monsieur le duc avait accepté un garde de ma main.

Gabrielle conduisit le roi hors de la grotte et lui montra Espérance adossé à un rocher, son épée à la main.

—Voilà donc le galant dont on me faisait fête, murmura le roi en reconnaissant son rival. C'est là celui qui devait vous préparer des relais pour venir me surprendre à Paris! C'est là celui que vous me préfériez! Ah! maître la Varenne! Allons, allons, c'est à moi de rougir.

Il ne vit pas combien de vermillon ces imprudentes paroles faisaient monter aux joues de Gabrielle. Espérance aussi se détourna pour cacher non pas sa rougeur, mais une douleur insurmontable que lui causait la présence du roi, et ce rude réveil après tant de beaux rêves!

Cependant, comme en passant près de lui, Gabrielle lui prit la main pour le remercier, il rappela son courage et exhala toute l'amertume de son coeur dans un inoffensif soupir.

—Il me reste à vous demander, mon cousin, dit Henri à Mayenne, quelles sont vos intentions pour ce soir. Vous plaît-il souper avec nous, comme de bons amis, à la barbe des traîtres et des coquins, qui enrageront de nous voir réconciliés? aimez-vous mieux retourner chez vous et réfléchir?

—Réfléchir… s'écria le duc, ah! Dieu m'en garde, sire; assez de réflexions j'ai faites, assez de nuits j'ai passées sans dormir. Il doit y avoir ici de bons lits et de bon vin.

—J'en réponds, dit Gabrielle.

—Daignez m'offrir l'un et l'autre pour cette nuit, et demain….

—Et demain nous causerons affaires, voulez-vous dire, ajouta le roi. Pardieu, ce sera bientôt fait; comme j'accorde d'avance tout ce que vous me demanderez….

—Tout? dit le Lorrain avec un sourire.

—Et encore quelque chose avec, dit Henri, pourvu que ce ne soit pas madame; car en ce cas feriez-vous mieux de me demander ma vie.

—Je n'aurai garde, sire, et pourvu que madame me veuille honorer de son amitié, je me déclare satisfait.

—J'ai trop de reconnaissance pour ne point vous aimer de tout mon coeur, dit Gabrielle.

—En vérité, pensa Espérance, qui les suivait à distance, ces gens-là s'arrachent tellement ma Gabrielle qu'il ne m'en restera plus rien.

On se dirigea vers le château, que l'arrivée subite du roi avait rempli de confusion et de tumulte.

Déjà les commentaires allaient grossissant. On supposait Gabrielle surprise, chassée: on désignait la prison qui lui serait assignée. Le parti d'Entragues triomphait avec un commencement d'insolence. Plus d'un serviteur prévoyant de la marquise faisait ses paquets.

Henri était parti vite de Paris; mais ses officiers l'avaient rejoint à Monceaux, et leur arrivée augmentait le désordre, comme l'huile jetée sur un brasier double la flamme.

Lorsque cette foule inquiète, émue, curieuse, en tête de laquelle était le comte d'Auvergne, aperçut le roi débouchant tranquillement de la grotte dans le parc, appuyé d'un bras sur Gabrielle, de l'autre sur un homme encore inconnu, tandis qu'Espérance et Gratienne venaient ensemble à leur suite, personne ne put comprendre ce calme et la présence de ce tiers à Monceaux.

Mais Henri, riant dans sa barbe, et méditant le coup qu'il allait frapper:

—Messieurs, dit-il du plus loin qu'il lui fut possible, commandez vite un bon souper pour moi et mon cousin de Mayenne, qui veut boire aujourd'hui à ma santé.

Le nom de Mayenne retentit dans cette assemblée comme un éclat de tonnerre, et quand, à la lueur des flambeaux, chacun reconnut le duc au bras du roi, la stupéfaction s'exhala par un murmure qui caressa doucement le coeur de Gabrielle. M. d'Auvergne en pâlit de désappointement.

—Oui, messieurs, dit le roi en pénétrant dans la grande salle du château, mon cousin de Mayenne me signifie que je n'ai pas de meilleur ami que lui, et je déclare ici qu'il n'aura pas désormais de meilleur ami que moi.

—Grâces en soient rendues à Dieu, dit Sully en s'approchant avec un visage rayonnant de joie.

—Et grâces surtout à madame, répliqua le roi en désignant Gabrielle, car c'est elle qui a tout fait par son esprit, par son coeur et son amitié pour moi. Je lui dois la paix et la fortune de mon royaume.

Puis, au milieu du silence qui planait sur l'assemblée bouleversée par un dénoûment si imprévu:

—Allons, dit le roi, qu'on serve Mme la duchesse!

—La duchesse! demandèrent quelques gens surpris par ce titre nouveau, car
Monceaux n'était qu'un marquisat.

—Oui, répéta le roi. Mme la duchesse de Beaufort, marquise de Monceaux et de Liancourt. C'est le nom que madame doit porter à compter d'aujourd'hui.

—Oh! sire, dit Gabrielle, où s'arrêteront vos bontés?

—Plus loin! répondit tout bas le roi. Mais nous sommes servis, donnez-moi le bras, mon cousin. Ah! Gabrielle, quelle idée vous avez eue là de me réconcilier avec Mayenne!

—Elle n'est pas de moi tout à fait, sire, dit modestement la jeune femme.

—Qui donc vous l'a inspirée?

—L'âme de toute bonne oeuvre, frère Robert.

—Frère Robert! s'écria le roi. Lui!… c'est lui qui vous a inspiré de me réconcilier avec M. de Mayenne?… Oh! ce serait sublime!

—Qui donc est ce frère Robert? demanda Mayenne, surpris de l'agitation du roi.

—Je vous conterai cela quand nous serons seuls, mon cousin; l'histoire en vaut la peine, et plus que tout autre vous saurez l'apprécier. Oh! frère Robert!… Et je ne lui payerais point ce service! Ventre-saint-gris! nous y songerons!… A table, mon cousin, à table! Duchesse, invitez notre ami Espérance, et buvons frais, car il fait chaud!