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La belle Gabrielle — Tome 3 cover

La belle Gabrielle — Tome 3

Chapter 16: XV
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About This Book

The narrative follows a charismatic pretender who erects a makeshift court near Reims, training troops and staging royal ceremonies to bolster his claim. He stages public rituals, notably the ceremonial touching of the sick, to manufacture miracles and win popular confidence while courting the favor of an imperious noblewoman. Scenes move between military encampment, public spectacle, intimate ambition, and courtly maneuvering, blending vivid descriptive detail with satirical observation. Themes include the performative nature of authority, the manipulation of superstition, romantic obsession, and the instability of status built on illusion.

Et comme Gabrielle voyait leur ami s'assombrir involontairement:

—Je comprends, lui dit-elle tout bas; vous trouvez que j'ai reçu ma récompense, tandis que vous n'avez rien, comme à l'ordinaire. Eh bien! ce ne serait pas juste. Venez samedi à ma maison de Bougival, nous y passerons une belle soirée avec Gratienne.

—Avec Gratienne! Vous vous défiez donc de moi?

—Non! c'est de moi que je me défie. A samedi! Quant à ce soir, buvons à la santé du roi et à la confusion de nos ennemis!

—Tope! dit Espérance.

XIII

CONSEIL DE FAMILLE

Le retour du comte d'Auvergne dans sa famille et les nouvelles qu'il y apporta jetèrent la consternation dans l'intéressante société.

—Voilà, dit-il, comment vos plans ont tourné, la marquise est duchesse et a pour allié désormais M. de Mayenne, le héros du jour. Quant au seigneur Espérance, on se l'arrache, le roi l'a embrassé et lui confierait toutes les clés de sa maison. Il faut avouer que vous êtes d'adroites princesses, de m'avoir exposé à recevoir un pareil soufflet en plein visage.

A ces mots Marie Touchet fit une grimace roturière, Henriette rongea ses ongles si beaux. Le comte d'Entragues s'en prit au peu de cheveux qui avaient survécu à tant de déceptions.

—Alors tout est perdu, dit-il avec désespoir.

—A peu près.

—On essayera de s'en consoler, répondit Henriette, pâle de rage. Cependant, moi qui ne suis pas un homme, je ne perdrai pas courage aussi vite.

—Cela vous est aisé à dire, mademoiselle, dit le comte d'Auvergne, qui, dans les bonnes veines seulement, l'appelait petite soeur. Vous n'avez pas les mortifications, vous. J'eusse voulu vous y voir, hier, quand toute l'assemblée me riait au nez, et que le roi me regardait par-dessus l'épaule.

—Nous vous demandons bien douloureusement pardon, monsieur, interrompit le père.

—Votre peine fait la nôtre, mon fils, dit la mère.

—Attendons la fin, ajouta Henriette, pour qui cet orage n'était qu'une pluie d'été. Elle en avait vu bien d'autres.

—Oh! vous n'attendrez pas longtemps, dit le jeune homme avec insolence.

—Cependant, il y a toujours la prédiction de la devineresse, articula sourdement Marie Touchet.

—Une couronne, n'est-ce pas? s'écria le comte d'Auvergne en riant. Oui, comptez-y, vous en prenez bien le chemin.

—Si ce chemin n'est pas le bon, répliqua aigrement Henriette, nous en choisirons un meilleur.

Les trois conseillers furent frappés de la résolution invincible qui éclatait dans ces paroles.

—Tant que vous voudrez, mademoiselle, répliqua le comte. Mais s'il s'agit des grands chemins, par exemple….

—Monsieur!…

—Eh! nous sommes ici en famille, et nous pouvons nous dire nos vérités. Moi, j'ai assez de ces échecs perpétuels; à force d'être battu, le dos me cuit. Je m'étonne que vous y résistiez; c'est de l'héroïsme.

Après cette déclaration si franche, le silence le plus décourageant régna dans l'assemblée.

Soudain on entendit un cheval piétiner dans la cour de l'hôtel, et les valets annoncèrent M. de la Varenne.

Jamais le porte-poulets n'était venu chez les Entragues en plein jour. Il fallait que la circonstance fût solennelle. La frayeur de la famille s'en augmenta. Ce fut bien pis quand le petit homme entra d'un air froid et le sourcil froncé.

Chacun courut à sa rencontre, trois sièges lui furent offerts à la fois. Il se laissa tomber sur le plus large avec un gémissement arraché par la lassitude.

—Ouf! dit-il; votre serviteur, mesdames. Aïe! votre bien dévoué, messieurs. La présence de M. le comte d'Auvergne m'annonce que vous êtes au courant.

—Hélas! murmura le père, tandis que Marie Touchet levait les yeux au ciel.

—Nous l'avons échappé belle, dit la Varenne.

—Nous avons donc échappé? s'écria Henriette en secouant le petit homme avec une vigueur masculine.

—C'est miracle!

—Oh! contez, contez-nous cela, demandèrent quatre voix avides.

La Varenne prit un air imposant.

—Vous savez la surprise du roi et la fête donnée à M. de Mayenne, et le duché conféré à la marquise, et…

—Oui, oui, passez.

—J'attendais le moment des explications. Le roi en soupant me lançait des regards farouches… J'en ai été malade, et le suis encore, mesdames.

Marie Touchet chercha des élixirs dans sa cassette, et en offrit une collection au porte-poulets.

—Pouvez-vous continuer? demanda Henriette.

—Oui, mademoiselle. Ce matin, le moment fatal arriva. Je tournais autour du grand vestibule, le roi me fit signe et m'emmena au jardin. «Voilà donc, s'écria Sa Majesté, les rapports qu'on me fait! voila donc les intrigues de la marquise…—c'est duchesse qu'il faut dire à présent!—voilà donc…» Ah! mesdames, j'en ai entendu de cruelles pour l'oreille d'un gentilhomme.

Les Entragues essayèrent de ne point rire en songeant à cette gentilhommerie qui piquait des poulets chez la soeur du roi.

—Qu'avez-vous répondu, monsieur de la Varenne? demanda le père.

—Ce que j'ai pu.

—M'auriez-vous accusée? dit Henriette.

—J'ai eu l'habileté de ne le point faire. «Sire, ai-je répondu, ce n'est pas ma faute.—C'est la faute de ceux qui vous ont instruit, alors, a répliqué le roi….

—Voyez-vous, qu'on nous accusait! s'écria Marie Touchet.

—«Sire, ceux qui m'ont instruit croyaient ce qu'ils disaient.—Que croyaient-ils? dit Sa Majesté avec colère.—Sire, ils savaient le départ de M. Espérance avec Mme la marquise,—la duchesse,—et vu l'intime amitié de Mme la duchesse et de ce seigneur…—Vous êtes un bélître, a dit le roi.» Un bélître! à moi!… «Enfin, sire, ai-je répondu, Mlle d'Entragues avait bien le droit de craindre que Mme la marquise—la duchesse—ne cherchât à surprendre Votre Majesté, puisque déjà pareille chose avait eu lieu chez Zamet.»

—Bien! bien! bravo! s'écrièrent les Entragues, voilà répondre!

—J'ai trouvé cela, dit modestement la Varenne et faisant la roue, j'ai eu cette inspiration miraculeuse.

—Et le roi, qu'a-t-il dit?

—Le roi, frappé de ce souvenir, a baissé la tête; et comme c'est un esprit juste: «Il est vrai, a-t-il ajouté, la chose était à craindre, et l'on ne pouvait soupçonner les desseins de Mme la duchesse sur ma réconciliation avec Mayenne.»

—C'est la précipitation de Votre Majesté qui a fait tout le mal, ai-je cru devoir ajouter.

—Tout le bien, animal,» a répliqué le roi en riant, et il m'a donné un coup de poing dans l'épaule. Jugez de ma joie! Quand le roi m'appelle animal et me rudoie c'est qu'il est enchanté. Aussitôt j'en ai pris avantage.

—«Votre Majesté, ai-je reparti, ne voit pas que la personne la plus malheureuse de ceci est la pauvre demoiselle d'Entragues.

—J'aviserai à la consoler,» a répondu le roi.

Une joie folle éclata dans les yeux du père et de la mère. Un sourire dédaigneux plissa les lèvres d'Henriette.

—Consoler… murmura-t-elle, tout cela!

—En sorte que l'échec n'est pas pour nous, dit le père.

—Non, Dieu merci! fit la Varenne en s'éventant avec son chapeau; mais grâce à qui?

—Nous vous serons reconnaissants, dit Marie Touchet avec intention.

—C'est du bonheur, interrompit le comte d'Auvergne.

—Henriette le disait bien, mon fils, il y a dans tout cela prédestination.

La jeune fille n'était pas aussi satisfaite que ses parents: dans cette prétendue victoire, il n'y avait rien pour son orgueil.

—Quoi, monsieur, dit-elle à la Varenne, voilà tout ce que le roi a jugé à propos de faire pour moi?

—Ce que j'ai à ajouter, répondit le porte-poulets, ne s'adresse qu'à vous seule, mademoiselle.

En parlant ainsi, avec une impudence cynique il prit la main de la jeune fille et la conduisit près d'une fenêtre, tandis que les parents s'excusaient de leur lâcheté sur le respect dû à un message du roi.

Mais le père Entragues ne cessait d'observer le visage d'Henriette; Marie Touchet elle-même suivait sur les traits de sa fille l'effet de chaque mot prononcé par la Varenne.

Henriette rougit et ses yeux rayonnèrent. Le sourire de joie rusée et voluptueuse qui éclaira son front eût inspiré à un peintre la véritable expression du démon femelle chargé de tenter un saint.

Ayant achevé son ambassade, la Varenne partit, non sans avoir reçu un gage de la reconnaissance de Marie Touchet: c'était une boîte de perles d'or, présent compact, d'un prix certain, comme il convient au salaire de ces spéculateurs positifs.

Henriette semblait rester en extase après le départ du porte-poulets. Son père et son frère vinrent lui prendre les mains en minaudant.

—Eh bien! dirent-ils.

—Eh bien!… dit-elle charmée de les faire languir.

—Que nous veut le roi?

—Une misère.

—Dites cette misère, petite soeur.

—Un simple rendez-vous, pour explications.

—Oh! oh!… fit M. d'Entragues en se redressant avec orgueil, il paraît que Sa Majesté ne peut se passer de nous. Et qu'avez-vous répondu?

—Bien des choses.

—Vous n'aurez pas manqué de dire qu'une fille de votre condition n'accepte point de rendez-vous?

—Certes…

—Sans garanties pour son honneur, se hâta d'ajouter Marie Touchet, qui rentra ainsi dans la conversation.

—Oui, madame.

—Et qu'a dit la Varenne? demanda le comte d'Auvergne. Approuve-t-il ces stipulations?

—Qu'il approuve ou non, dit M. d'Entragues, c'est à nous de juger.

Le jeune homme fut surpris de ce ton tranchant du comte, si respectueux d'ordinaire envers lui.

—L'opinion du roi est bien pour quelque chose dans tout ceci, dit-il, et moi qui le connais, je ne le crois pas disposé à se laisser dicter des conditions d'avance.

—Le roi est trop léger, mon fils, pour qu'on se fie à sa parole. Tel n'était pas le roi Charles, votre glorieux père.

—Il me semble, interrompit M. d'Entragues, qu'un bon douaire, bien assuré… trente ou quarante mille écus par exemple, donneront de la consistance à la parole du roi.

—Il m'en fut assuré cinquante mille en un temps où l'argent était plus rare qu'aujourd'hui, dit Marie Touchet.

—Qu'est-ce que l'argent? murmura Henriette avec mépris, un moyen de se dégager sans scrupule de la parole donnée.

—Pas d'argent, s'écria Marie Touchet.

—Mais, mordieu! dit le comte d'Auvergne, que vous faut-il donc, voulez-vous que le roi l'épouse avant de lui avoir parlé?

—Pourquoi non, dit Henriette, puisqu'il en faut toujours arriver là?

—Eh! faites donc rompre d'abord le mariage de la reine Marguerite. Le roi est bien et dûment marié, ma chère.

—On rompra ce mariage.

—Il faut du temps; et cependant ferez-vous que le roi soit un homme de patience? Vous le dégoûterez au profit de gens moins serrés que vous.

—Il y a du vrai, dans ce que dit monsieur le comte, murmura d'Entragues.
Je maintiens donc qu'un douaire de quatre-vingt mille écus…

—Mettez-en cent mille, et concluez quelque chose, s'écria le jeune homme.

Henriette haussa les épaules avec colère.

—C'est un encan, dit-elle.

—Vous êtes une sotte, reprit le père. Aimez-vous mieux rien, comme Dayelle, Tignonville, Fleurette, Corisande d'Andouins, Antoinette de Pons, et tant d'autres?

—J'aime mieux une couronne, monsieur.

—Eh! mordieu, dit le comte d'Auvergne, si c'est un hochet qu'il vous faut, achetez un cercle d'or, et amusez-vous à vous le mettre au front quand vous serez devant un miroir. Vous ressemblez à ces petites filles qui veulent porter des boucles d'oreilles et ne veulent point avoir l'oreille percée. Arrangez-vous, et pendant toutes vos façons, le caprice du roi ira ailleurs.

—Caprice?… dit Henriette piquée.

—Monsieur d'Auvergne a cent fois raison, repartit le père. Cent mille écus forcent un homme à réfléchir, et valent bien les marquisats et les duchés qui se prodiguent.

—J'ai une idée qui conciliera tout, dit Marie Touchet avec la majesté d'un oracle. Grâce à mon moyen, le roi fera voir si c'est par caprice ou par amour qu'il recherche mademoiselle. Le roi s'engagera pour l'avenir sans compromettre le présent: le roi garantira l'honneur de cette maison, sans rien perdre des droits de son amour.

—Peste! c'est la panacée universelle que votre moyen, madame, dit le comte d'Auvergne. Veuillez nous le communiquer.

—C'est une promesse de mariage, faite par le roi à Mlle Henriette de
Balzac d'Entragues.

—J'accepte! dit Henriette.

—De cette façon, interrompit Marie Touchet qui jouissait de son triomphe, le roi est libre de ne se point marier, s'il veut, après la mort de la reine Marguerite; mais alors il n'épousera personne, et les rivalités ne seront point à craindre pour Henriette.

—En effet, dit M. d'Entragues, une promesse serait efficace.

—Si le roi signait, dit le comte d'Auvergne; mais signera-t-il? Cela me rappelle l'homme qui eût passé la rivière à sec si son cheval en eût bu toute l'eau; mais la boira-t-il?

—Si le roi ne signe pas, c'est qu'il n'y a aucun fonds à faire sur sa tendresse, et j'y renoncerai, dit Henriette.

—Vous ferez bien, ma fille, l'honneur avant tout; mais cela n'empêche point le douaire de cent mille écus, ajouta le père Entragues.

—Au contraire, dit le comte d'Auvergne.

Marie Touchet compléta ainsi son discours:

—En agissant de la sorte, nous sommes à jamais délivrés de nos perplexités. Un oui ou un non bien articulé, l'affaire est faite ou rompue à jamais.

—Vous tenez au roi la bride bien haute, mesdames.

—Qui nous en empêche désormais, repartit Marie Touchet fière de se rappeler les dangers passés, et cette mort de la Ramée qui avait rendu libre à jamais Henriette. Rien ne nous fait plus obstacle, et plus on demandera au roi, plus il aura bonne opinion du trésor qu'il recherche.

—Un vrai trésor, dit le comte d'Auvergne avec un sourire et un salut des plus galamment outrageants pour sa soeur.

—Un trésor sans prix! ajouta le digne père en baisant avec componction ce front virginal éprouvé par tant de honteuses rougeurs.

Un valet, grattant à la porte, annonça que la signora Galigaï attendait ces dames dans leur cabinet.

—La devineresse! s'écria le comte d'Auvergne, je me sauve!

—Non, demeurez, dit le père Entragues, pour méditer avec moi l'acte de donation et la promesse de mariage.

—Je tiens à en surveiller la rédaction, s'empressa d'ajouter Marie Touchet en s'asseyant près de son fils et de son mari.

—Allons vite trouver Leonora, pensa Henriette toute tremblante, sa visite aujourd'hui m'inquiète.

Elle passa dans le cabinet où Leonora, un coude sur la table, et son front dans la main, suivait du doigt sur le tapis les arabesques capricieuses de la broderie de laine. Elle était soucieuse et oublia de prodiguer ses baise-mains comme à l'ordinaire.

—Qu'y a-t-il encore? demanda Henriette, habile à deviner les impressions de sa confidente.

—Une grave affaire, dit l'Italienne. M. de Pontis s'est battu hier soir.

—Que nous importe! Et d'abord comment connais-tu cet homme?

—Je le connais: c'est notre intérêt à tous. Quant au sujet de ce combat… faut-il vous le dire!

—Tu m'effraies avec tes précautions oratoires. Serais-je pour quelque chose dans la querelle?

—Jugez-en. Pontis était au cabaret où dînent les gardes de service; on parlait des amours du roi et de la succession de la marquise de Monceaux, aujourd'hui duchesse de Beaufort…

—Eh bien!

—Plusieurs personnes vous nommèrent: c'est un droit de votre beauté.

—Quand tu me fais un compliment, Leonora, je frissonne. Passe! passe!

—«Messieurs, dit Pontis étourdi par le vin, cette personne que vous nommez ne sera jamais rien au roi.» On lui demanda pourquoi.

—Oui, pourquoi? murmura Henriette, de plus en plus inquiète.

—«Parce que JE NE LE VEUX PAS!» a répliqué Pontis.

Les deux femmes se regardèrent. Leonora continua son récit.

—«Quoi! dit un des gardes à Pontis, Mlle d'Entragues, belle, noble et irréprochable, ne mériterait pas l'amour du roi?»

—«Irréprochable! s'écria Pontis avec un rire amer. Ah! sambious!… si c'est à sa vertu que le roi s'adresse, je peux lui en donner des nouvelles.»

—Le misérable! balbutia Henriette; et que lui as-tu répondu?

—Les épées sortaient du fourreau, lorsque M. de Crillon appelé à temps a paru.

—Il a fait justice de l'insolent, je suppose?

—Voici ce qu'il a dit aux gardes, ajouta Leonora: «Vous êtes aussi bêtes les uns que les autres et vous garderez tous les arrêts.»

—Ceci est une insulte, dit Henriette livide.

—Plus dangereuse que vous ne croyez, repartit Leonora, car ce bruit peut aller jusqu'au roi. Il est temps que vous y mettiez ordre par quelque plainte énergique.

Mais elle se tut en voyant Henriette, l'oeil fixe, les lèvres serrées, baisser la tête et méditer profondément sous le double poids de la honte et de la peur. Leonora comprit que Mlle d'Entragues ne s'humiliait pas à ce point sans motifs.

—Après tout, qu'importe l'accusation de ce Pontis, reprit Leonora, s'il ne peut la prouver.

En même temps, elle fouillait du regard l'âme troublée d'Henriette toujours silencieuse.

—Est-ce qu'il peut la prouver? murmura-t-elle.

—Peut-être, articula faiblement Mlle d'Entragues.

—Et comment? demanda Leonora.

—Il existe une lettre de moi.

—À qui donc, mon Dieu?

—À… à l'ami de ce Pontis.

—À Speranza? s'écria l'Italienne.

—Oui.

—Et vous ne me l'aviez pas dit… quel désastre! cette lettre, il faut la ravoir.

—Oh! j'ai tout essayé: pleurs, menaces, prières, il n'a pas voulu me la rendre. Il me tient en échec. Il ne songe qu'à cela nuit et jour; mais où la trouver? Où l'a-t-il cachée? Que de fois j'ai pensé à faire incendier la maison, que de fois j'ai voulu le faire poignarder lui-même, ce lâche Espérance!… Mais la lettre est-elle bien dans sa maison? la porte-t-il sur lui? n'aurais-je pas commis une violence inutile? que faire?… Comme je souffre! J'en deviendrai folle!

—Et qu'a dit votre mère? demanda Leonora.

—Crois-tu donc que je lui aie avoué cette faute? n'ai-je pas fait assez d'aveux, n'ai-je pas bu assez ma honte en sa présence?… Tu es la seule, Leonora, qui sache mon secret; mais sauve-moi! Toi qui découvre tout, cherche dans tes cartes où est cette lettre… reprends-la, sauve-moi!

—Elle est donc bien compromettante, la lettre?

—Qu'elle tombe entre les mains du roi, je suis perdue.

—Vraiment? s'écria l'Italienne avec une expression singulière. Eh bien! calmez-vous, signora, je vous sauverai.

—Tu la retrouveras?

—Oui, mais retournez près de votre mère; plus un mot!… laissez-moi faire! vous aurez bientôt de mes nouvelles.

Henriette embrassa l'Italienne avec une effusion qui ressemblait au délire.

—Ce que les cartes ne me diraient pas, pensa Leonora souriante, je le saurai par Ayoubani.

—J'ai été trop loin, pensa Henriette, et je suis à la merci de Leonora; mais je la surveillerai.

Elle rentra près de sa mère. L'Italienne partit par l'escalier dérobé.

XIV

LA RÉPARATION

M. de Mayenne passa une nuit moins tranquille à Monceaux, que si sa conscience eût été parfaitement nette. Il eût dû cependant bien dormir sous le toit d'une hôtesse loyale comme Gabrielle. Mais le Lorrain savait l'histoire, et se rappelait bon nombre de vainqueurs qui avaient payé par la prison les folles équipées du vaincu.

Il lui tardait que le jour vint, et qu'une assurance nouvelle de Henri IV confirmât les générosités de la veille. La nuit aurait-elle porté conseil?

Il trouva le roi aussi calme, aussi affable qu'après la scène de la grotte. Une troupe nombreuse de courtisans assistait à l'entrevue des nouveaux amis. Henri prit le bras du prince lorrain, et le promena d'un pas rapide dans le parc.

—Causons affaires, comme il était convenu, mon cousin, dit le roi.

—Votre Majesté m'a dit que ce ne serait pas long, répliqua Mayenne.

—Cela durera autant que vous voudrez, mon cousin; l'entretien sera court, si vous demandez peu; long, si vous demandez beaucoup; la chose vous regarde.

Le duc s'assura par un regard pénétrant de la bonne foi d'Henri, et fixa ses conditions avec autant de politesse et de fermeté qu'il le put.

Il demanda, selon l'usage, des villes de sûreté, non pour lui, disait-il, mais pour ses gens pendant six ans.

—Combien vous en faut-il? dit le roi.

—Trois. Est-ce trop, sire?

—Trois, soit. Avez-vous des préférences?

—J'aimerais Châlons, si Votre Majesté n'y a pas de répugnance, puis la ville de Seurre en Bourgogne, et enfin Soissons.

—Vous avez bon goût, mon cousin; prenez. Est-ce tout?

—Sire, il y a eu bien de mes amis engagés dans cette malheureuse guerre.

—Vous les voudriez voir exempts de toutes réparations, accusations et reproches pour le passé?

—C'est cela même, sire, car il me serait cruel de laisser des braves gens dans l'embarras d'où votre bonté m'a sorti.

—Accordé, mon cousin; est-ce tout?

—Je suis honteux de demander tant, mais cette guerre avait été entreprise pour le bien de la religion catholique, et je ne voudrais pas, pour mon honneur, qu'il fût dit que, dans un traité de paix fait avec Votre Majesté, l'ancien chef de la ligue n'a rien stipulé pour…

—Pour les ligueurs, c'est trop juste; voyons ce qui pourrait vous rendre agréable à ces messieurs, vous entendez-vous bien, mon cousin? car, pour ce qui me concerne, je ne tiens pas du tout à leur faire plaisir.

—Oh! sire, un tout petit article, une ombre d'article contre les huguenots.

—Je ne suis plus de la religion réformée, mon cousin, et, par conséquent, j'ai le droit d'accorder ce que vous voulez, à condition pourtant que ce ne sera pas une Sainte-Barthélemy.

Tous deux se mirent à rire.

—Écoutez, ajouta le roi: vous avez vos trois villes, faites-y ce que bon vous semblera.

—Je demande, dit Mayenne, que tous les fonctionnaires et officiers publics de ces trois villes soient catholiques.

—Pendant six ans, mon cousin?

—Oui, sire.

—Eh bien, si c'est là tout le tort que vous faites aux calvinistes, accordé.

—On ne dira pas, ajouta Mayenne en s'éventant, car le roi le faisait marcher à grands pas au soleil, et il ruisselait de sueur, les malveillants ne diront pas que j'ai agi en égoïste.

—Non, mon cousin, dit Henri en regardant malicieusement le gros homme essoufflé, mais en redoublant de vitesse, la religion catholique apostolique et romaine sera contente de vous. Sont-ce toutes vos conditions?

—Me sera-t-il permis, dit Mayenne, de parler un peu de moi, maintenant que j'ai assuré le repos et la considération des autres?

—Parlez, duc, parlez de vous.

—Sire, voici le point délicat. J'ai bien compromis ma fortune pendant cette guerre.

—Je le crois, dit Henri. Mais enfin, les villes que vous occupiez ont bien contribué un peu, par-ci, par-là… mes villes.

—Oh! sire, pour si peu de chose, tandis que moi et les miens nous nous ruinions.

—Pauvre cousin.

—Votre Majesté m'a coûté gros, ajouta le Lorrain avec un soupir de désolation en même temps que de fatigue.

Le roi allongeait toujours le pas, montant les collines et arpentant les vallées, en vrai chasseur du Béarn.

—Combien donc avez-vous pu dépenser à peu près, demanda Henri qui flairait un total proportionné aux soupirs de Mayenne, et il s'arrêta un moment pour écouter ce total.

Le duc au lieu de répondre poussa un ouf bruyant.

—Si je le laisse réfléchir, pensa Henri, il doublera la somme.

Et il reprit sa course avant que le duc n'eût repris sa respiration.

—Sire, Votre Majesté serait épouvantée si j'accusais le chiffre exact, et, moi-même, je n'oserais jamais prier le roi d'entrer dans mes folies. Il y a en armes, munitions et solde de troupes seulement, plus d'un million.

—Oh! oh! fit le roi en fronçant le sourcil.

—En transactions, pertes sèches et non-valeurs, un autre million.

—Mon cousin…

—Et enfin, en sommes enlevées par vos troupes victorieuses, en contributions levées sur mes domaines, en confiscations et occupations militaires, un autre million tout au moins.

—Vous étiez plus riche que moi, mon cousin, si vous avez perdu tout cela, dit le roi un peu sèchement; car s'il me fallait payer une pareille somme, je ferais banqueroute.

Le Lorrain vit qu'il avait été trop loin.

—Sire, dit-il, à Dieu ne plaise que je veuille faire payer à Votre Majesté les fautes que j'ai commises. C'est le vaincu qui paye, non le vainqueur.

—Il n'y a ici ni l'un ni l'autre, répliqua Henri avec douceur; nous sommes amis.

Et de courir.

—Eh bien, si nous sommes amis, sire, dit le duc rouge comme un coquelicot et pouvant à peine tourner sa langue desséchée, faites-moi la faveur de vous arrêter un moment, car je vais suffoquer si vous ne me faites miséricorde!

—Mon pauvre cousin! s'écria Henri en riant, voilà la seule vengeance que je veuille tirer de vous. Arrêtons nos jambes et nos comptes. Tenez, voici un bon siège de gazon, et remarquez que je vous ai ramené à deux pas du château où, dans les offices de la duchesse, je trouve en abondance ce joli vin d'Arbois que vous aimez tant. La paix, cousin; et pour en finir, quelle somme vous faut-il pour vous remettre à flot?

—Avec trois cent mille écus, sire, je payerai le plus gros; mais s'il y en avait trois cent cinquante…

—Nous ajouterons cinquante mille écus, mon cousin.

—Eh bien, sire, dit le duc joyeux, c'est tout.

—Donnez-moi la main, Mayenne, c'est fini.

Le duc s'essuya le visage en homme sauvé de la mort.

Henri envoya chercher son sommelier pour que le duc fût rafraîchi. En même temps, les courtisans s'approchèrent, et, avec eux, la duchesse de Beaufort.

Mayenne se souleva pour offrir ses compliments à la belle hôtesse.
Gabrielle était éblouissante de beauté, de bonheur.

—Vous voyez, duchesse, dit le roi, que si mes querelles avec M. de Mayenne eussent pu se décider à la course, comme aux jeux olympiques, je l'eusse battu chaque fois.

—Et mis au tombeau, madame, ajouta le duc; car, sans la bonté du roi, j'étais tout à l'heure un homme mort.

—Mais serait-ce que vous voulez courir aussi, duchesse? reprit le roi.
Vous voilà en habit de cheval, ce me semble.

—Sire, j'avais fait voeu d'une neuvaine, si Dieu m'accordait votre paix avec M. le duc, et je me prépare à accomplir mon voeu.

—Ce n'est pas à Saint-Jacques de Compostelle, au moins? dit le roi.

—C'est à Bezons, sire, et je profiterai du voisinage pour visiter la maison de mon père à la chaussée de Bougival.

—Bezons! c'est vrai, j'avais oublié, murmura le roi rêveur.

—Bezons? est-ce donc une communauté religieuse si célèbre? demanda le duc.

—De génovéfains, oui, mon cousin, répliqua Henri avec une intention marquée. C'est la communauté dont fait partie ce religieux, que la duchesse vous nommait hier.

—Mon conseiller de paix, monsieur le duc… le premier auteur de notre tranquillité présente.

—Frère Robert, je crois.

—Oui, duc, dit-il. Eh bien, continuez vos préparatifs, duchesse. Il serait possible que nous fissions route ensemble… de ce côté-là.

Gabrielle étonnée allait s'enquérir. Le roi lui fit un petit signe qu'elle comprit et elle passa pour le laisser seul avec Mayenne.

—Mon cousin, reprit le roi après un court silence, nous croyions tout à l'heure avoir terminé nos affaires, eh bien! non, ce n'est pas fini encore, car il me reste, sinon une condition à vous poser, du moins une demande à vous faire…. Tranquillisez-vous, c'est une délicatesse qui ne coûtera pas, je l'espère, à un galant homme tel que vous.

—Je suis tout attention, sire. A quel propos?

—À propos de frère Robert.

—Je ne le connais pas, sire.

—C'est vrai; mais il vous connaît, je crois. D'ailleurs, ce n'est pas ainsi qu'il convient de traiter avec vous cette affaire, il faut que je remonte plus haut. Vous m'écoutez, n'est-ce pas, mon cher cousin?

—Que va-t-il me dire? pensa Mayenne, surpris de l'air sérieux du roi après tant d'expansion et de familiarité amicale.

Henri, le front appuyé sur une de ses mains, semblait absorbé dans la préoccupation de trouver une entrée en matière convenable. Mayenne attendait les premières paroles, non sans une certaine anxiété.

—Vous me promettez de m'accorder ce que je vais vous demander, mon cousin, dit le roi.

—Si cela dépend de moi, sire, je le promets.

—Eh bien, c'est aussi facile que d'arracher cette mauvaise herbe, duc. Oui, vous arracherez ce mauvais souvenir du coeur de quelqu'un… mais je commence.

Mayenne était sur les épines.

—Mon cousin, j'avais près de moi, autrefois, un bon ami, un brave gentilhomme qui avait aussi servi mon frère, le feu roi Henri III. Bon ami, digne et excellent gentilhomme gascon…

—Qui s'appelait? demanda le duc.

—Je ne me rappelle pas bien son nom en ce moment, dit le roi avec un léger trouble, il me reviendra plus tard, et à vous aussi peut-être. Ce Gascon n'était pas heureux; il avait éprouvé au début de sa carrière un terrible malheur.

—Ah! fit le duc.

—Jugez-en, mon cousin. Le pauvre gentilhomme avait quelque part à Paris, à l'angle de la rue des Noyers, je crois, une maîtresse, jeune et charmante créature. Une nuit qu'il la venait voir, certain prince jaloux de lui, fit entourer la maison, saisir l'amant et bâtonner si rudement que le malheureux passa par la fenêtre et sauta du balcon dans la rue au risque de se tuer. L'insulte était de celles qu'un brave homme n'oublie pas, et le prince qui l'avait commise…

—Sire, interrompit M. de Mayenne, dont les couleurs trop vives avaient fait place à une extrême pâleur, l'action de ce prince était lâche, et il en a plus d'une fois demandé pardon à Dieu, d'autant plus humblement que le pauvre offensé ne pardonna jamais, et qu'il a, dit-on, fini par mourir misérablement.

—Vous savez de qui je veux parler, mon cousin; je le vois à votre émotion.

—Oui, sire, je connais le Gascon, et je connais le prince. Pauvre Chicot, que ne peux-tu aujourd'hui pardonner à Mayenne!

—Il s'appelait Chicot; vous avez raison, dit le roi. Venez un peu à l'écart, mon cousin, car j'ai peur qu'on ne finisse par nous entendre; venez pour que j'achève mon récit; mais à votre douleur, à votre repentir, je pressens que nous allons tomber facilement d'accord.

Les deux interlocuteurs disparurent pendant près d'un quart d'heure sous les ombrages, et lorsqu'ils revinrent, le visage de M. de Mayenne portait les traces d'une altération profonde. Celui du roi était radieux, et les courtisans, toujours aux aguets, ne purent saisir que ces mots de Mayenne:

—Votre Majesté sera satisfaite.

Henri lui serra affectueusement la main.

—Eh! bien, messieurs, dit-il à voix haute, nous allons à Bezons, pour obéir à Mme la duchesse. Elle a fait un voeu, nous l'aiderons à l'accomplir; et comme mon cousin de Mayenne est du voyage, nous ferons une charmante route, par ce beau temps, avec l'aimable compagnie de madame.

En effet, toute la cour quitta Monceaux et alla coucher à Saint-Denis où l'on arriva tard. Dès le lendemain, après déjeuner, cette troupe brillante se remit en marche, grossie par tout ce qu'on avait recruté de gentilshommes et de dames.

Le roi avait défendu à Gabrielle de faire prévenir les génovéfains. La cour fit halte devant le couvent au moment où la cloche appelait les religieux à vêpres.

La surprise de la communauté fut grande. Déjà le roi et les courtisans avaient pénétré dans la chapelle, et Gabrielle cherchait des yeux frère Robert qu'un des servants était allé appeler dans le jardin; deux autres avaient roulé dom Modeste sur sa chaise jusqu'à la première place du choeur.

Frère Robert arriva sans rien savoir, sinon que le roi venait rendre visite au couvent, et déjà il se dirigeait vers Gabrielle, plus reconnaissable à sa robe de soie verte et aux riches dentelles de son corsage, lorsque tout à coup il s'arrêta comme si ses pieds eussent pris racine dans la dalle de pierre.

Ses yeux perçants avaient dû rencontrer quelque obstacle étrange, car une pâleur effrayante envahit peu à peu son front. Ses narines dilatées soufflaient une vapeur brûlante, et le capuchon, renversé en arrière par cette secousse imprévue, laissait à découvert un visage animé d'une expression menaçante. Toute cette flamme monta tumultueusement de son coeur à sa tête et jaillit par les prunelles.

C'était Mayenne que frère Robert regardait ainsi, et qu'il semblait vouloir exterminer par cette explosion d'une seconde.

Le duc, étonné lui-même, essaya vainement de soutenir ce regard terrible.
Peut-être y eût-il réussi sans un signe mystérieux que lui fit le roi.
Mayenne détourna la vue et parut contempler avec intérêt l'architecture de
la chapelle.

Le capuchon du génovéfain retomba sur ses yeux, et ensevelit tout, colère et flamme.

Cependant Gabrielle agenouillée priait avec ferveur, le roi priait aussi, la tête courbée. Autour d'eux, la cour imitait ce recueillement, et l'on n'entendait que la psalmodie des deux religieux qui alternaient chantant les versets au choeur. L'office se termina bientôt, et les religieux se préparèrent à sortir de la chapelle.

Mais le roi s'était placé à la porte ayant le duc à ses côtés. Celui-ci, pensif, cherchait timidement et à la dérobée le regard désormais insaisissable de frère Robert toujours agenouillé près d'un pilier, bien que tout le monde se fût relevé à la fin de l'office.

Les assistants comprenaient vaguement l'approche de quelque scène solennelle.

—J'ai bien prié, dit le roi d'une voix claire, pour remercier Dieu de la faveur qu'il vient de faire à ce royaume. Je l'ai prié pour mes sujets, pour mes amis; et vous, monsieur le duc?

—Moi, sire, répliqua M. de Mayenne, je l'ai prié pour mes ennemis qui sont nombreux, et dont je voudrais éteindre l'inimitié. Oui, messieurs, ajouta-t-il, c'est au moment où la protection du plus grand roi du monde me rend invulnérable, c'est en ce jour où j'ai été pardonné, que je voudrais avoir la conscience purifiée par le pardon de tous ceux que j'ai offensés dans ma longue carrière d'orgueil et de violences.

Les courtisans s'entre-regardèrent surpris. Le roi se taisait, il baissait les yeux pour éviter le regard étonné de Gabrielle. Dom Modeste écarquillait ses yeux dans la direction de l'angle où gisait frère Robert.

Quant au génovéfain agenouillé, sans doute il n'avait pas entendu ces paroles, car après un mouvement machinal, il continua, courbé jusqu'à la dalle, son oraison silencieuse au pied du pilier.

—Messieurs, reprit Mayenne en faisant un pas de ce côté, beaucoup d'entre vous comprennent que j'ai fait allusion aux méchantes actions de ma vie. Ma rébellion contre mon prince en est une; mais qu'il me permette de le lui dire, tout énorme qu'elle est, ce n'est pas celle que je me reproche le plus. Le roi était fort et se défendait jusqu'à être vainqueur; alors j'étais rebelle et non pas lâche. Mais plus d'une fois je me suis trouvé le plus fort avec des ennemis moins illustres que j'écrasai de ma puissance. C'est à ceux-là que je veux demander pardon.

Un silence de plomb comprimait jusqu'au souffle de tous les assistants. Le moine releva lentement sa face voilée qui touchait la terre. Les yeux du gros prieur étincelèrent d'un rayon d'intelligence.

—Parmi ces malheureux que j'opprimai, continua Mayenne, il en est un que je voudrais retrouver ici, au pied de l'autel, à la face de Dieu, en présence du roi. C'était un honnête et brave gentilhomme qui méritait toute mon estime, tout mon respect. Je l'outrageai lâchement. Cependant, il valait mieux que moi. Il est mort, dit-on, en me maudissant.

Le moine, redressant sa haute taille, se releva tout à fait, s'adossa au pilier, son capuchon toujours couvrant sa tête.

—Oui, il est mort, poursuivit le duc en s'approchant peu à peu du moine; mais si Dieu voulait le ressusciter, car rien n'est impossible à Dieu, je viendrais me courber humblement devant ce gentilhomme, comme je le fais devant le religieux que voici. Je lui demanderais pardon d'une offense injuste autant que cruelle, et je lui offrirais comme je l'offre à ce frère, le bâton que je tiens à la main, en disant: «Je vous ai offensé, Chicot, vengez-vous sur moi, et reprenez votre honneur. Je vous fais réparation.»

En disant ces mots, Mayenne étendit une main tremblante et présenta sa canne à frère Robert. Celui-ci, quand le nom de Chicot frappa son oreille, se découvrit soudain le visage; ses yeux avides, brillants, regardèrent avec une joie qui tenait de l'extase, et l'assemblée, et le duc et le roi et Gabrielle, tous profondément émus de ces paroles auxquelles la qualité de celui qui les prononçait prêtait tant de solennité.

Mayenne baissa la tête. Celle de frère Robert le domina quelque temps avec un inexprimable orgueil. Puis le génovéfain se renversa palpitant sur le pilier, les mains appuyées sur ses yeux d'où s'échappèrent deux grosses larmes le long de ses doigts amaigris.

On vit dom Modeste lever les mains au ciel et retomber dans sa torpeur.

Mayenne se retira lentement. La cour attendait un pas du roi pour sortir à son tour, mais le roi fit signe qu'il ne voulait pas qu'on l'attendit, et demeura dans la chapelle, d'où tout le monde s'écoula peu à peu derrière Gabrielle et le duc.

Resté seul avec frère Robert, qui semblait une statue pétrifiée sur la colonne de pierre, le roi lui prit la main avec une douce violence, et d'une voix attendrie:

—Eh bien! dit-il, ai-je retrouvé mon ami? t'appelles-tu toujours pour moi frère Robert?

Le moine poussa un sanglot et tomba aux pieds du roi en murmurant avec effort:

—Je m'appelle Chicot, et je remercie mon roi. Il m'a payé toutes ses dettes.

Henri le releva pour l'embrasser et sortit précipitamment de la chapelle de peur d'éveiller la curiosité autour d'eux. Alors Chicot courut à dom Modeste qu'il secoua dans un transport de joie délirante.

—À présent, dit-il, sois heureux aussi, sois libre!… Parle!

—Oh!… merci, répondit le prieur en soufflant comme un des phoques de
Protée après un siècle d'immersion.

XV

DES DANGERS DE LA JALOUSIE

Cependant, au milieu de la joie universelle, quand tous les coeurs français savouraient pour la première fois depuis tant d'années, les douceurs de la paix et de l'union, lorsque les gens de guerre envoyaient leurs derniers coups au parti espagnol expirant en France, et que Sully, à la tête des organisateurs, rouvrait toutes les sources du crédit et de la richesse, un homme, en cet heureux pays, était resté malheureux.

C'était Espérance, à qui cette nouvelle prospérité n'avait rien apporté que chagrins et craintes. L'élévation de Gabrielle semblait mettre plus de distance entre eux deux; les dangers croissaient; autour de la favorite s'aiguisaient des haines plus acérées, une envie mortelle. D'ailleurs, n'était-il pas assez difficile déjà d'approcher Gabrielle sans le surcroît d'honneurs qui allait rendre sa maison moins accessible encore?

Et puis, en y réfléchissant, et il réfléchissait, le pauvre Espérance, quel profit l'amant avait-il tiré de son laborieux et délicat amour? Ou donne son coeur, on prodigue sa vie, on s'absorbe, on s'anéantit dans une seule et unique pensée, on quitte tout, gais amis, folles amours, on perd tout, repos, gloire et fortune pour se tenir toujours prêt à obéir au signe imperceptible, à l'invisible caprice de la femme aimée, et qu'en résulte-t-il? les joies pacifiques de la conscience finissent par s'user. La jeunesse parle, elle traduit éloquemment ses inspirations fougueuses, ses besoins dévorants. Elle pare de charmes inexprimables les images d'une volupté moins éthérée, et la sève brûlante refoulée dans les veines s'exhale en vapeurs mélancoliques, en poisons qui calcinent le coeur.

Tel était souvent le désespoir d'Espérance lorsqu'il entendait bruire autour de lui la jeunesse et circuler la vie. Esprit généreux, âme tendre, il n'accusait pas sa douce maîtresse, mais il s'en prenait à la destinée qui ne souffre jamais qu'un homme soit parfaitement heureux.

C'était surtout pendant ses longues promenades aux champs et dans les bois, quand le soir tombe et que les fleurs se confondent avec les feuilles dans la vaste étendue des perspectives, alors que tout est parfum, silence et mystère, que l'oiseau suit l'oiseau sans chanter, que les bêtes fauves se réunissent et respirent sous le hallier sombre, et qu'il s'élève dans toute la nature un souffle harmonieux qui dit aux créatures: reposez-vous et aimez.

Espérance alors rentrait abattu, fatigué des mensonges et des divagations de sa vie. Qu'est-ce alors qu'un festin somptueux où l'on boit seul, qu'une maison où l'on dort seul? Qu'est-ce que le cheval qui vous porte toujours seul, quand il serait si doux de courir à deux sous les allées tapissées d'herbe et de mousse, de boire le vin vermeil dans le même cristal et d'entendre sur les tapis moelleux craquer le pied léger de la femme qu'on aime?

Espérance n'était pas heureux. Il n'avait pas même cette consolation vulgaire, de pouvoir se plaindre ou se faire plaindre par un confident. Trop de dangers entouraient Gabrielle pour qu'il fût permis à l'amant de confier à quelqu'un le secret d'où dépendait l'honneur et la vie de sa maîtresse. Aussi, toujours épié, jamais soutenu, passait-il de misérables heures à mentir même à Pontis, que son indolent égoïsme entraînait ailleurs, même à Crillon plus clairvoyant peut-être, mais aussi plus sévère. Espérance tombé dans le voisinage de Zamet, sous la surveillance de Leonora liguée avec les Entragues, n'avait plus un mouvement libre et sentait le moment approcher où ses ennemis, avec ceux de Gabrielle, ayant forgé dans l'ombre les armes dont ils avaient besoin, passeraient de l'expectative à l'offensive sans qu'il pût éviter un seul de leurs coups.

Certes, c'était une rude épreuve pour ce caractère hardi dans son calme, pour cette nature droite et inflexible, que Dieu avait créée pour marcher insoucieusement au but, grâce à la force toute puissante de ses muscles et à la trempe de son âme. Mais que faire? Seul, Espérance eût tout brisé autour de lui, et les intrigues et les complots d'Henriette eussent été pour son bras un ridicule réseau de fils d'araignée, mais on tenait Espérance par Gabrielle, il le sentait et s'en désespérait, sans pouvoir l'empêcher.

—Il n'y avait, pensa-t-il souvent, qu'une femme en France dont l'amour pût me paralyser à ce point, et c'est cette femme que j'ai choisie. Mais, Dieu merci, je l'aime avec courage, et la préserverai tant que je pourrai. Que dis-je de mon courage? Si j'en avais, je serais déjà parti sans rien dire à Gabrielle, et elle serait libre de tout ce que mon amour lui suscite de périls et de chagrins.

Puis, il réfléchissait que, sans lui, Gabrielle eût peut-être été déjà perdue; que Mlle d'Entragues, soutenue par les envieux, fut parvenue à détrôner la favorite.

Il aimait à se répéter que sa présence auprès de Gabrielle était nécessaire, indispensable; que sans la crainte qu'il inspirait à Henriette, sans la menace incessante du billet et des révélations qui eussent dégoûté le roi, ce monstre, cet assassin d'Urbain, d'Espérance et de la Ramée, eût déjà mordu au coeur la douce Gabrielle.

—Oui, disait-il avec énergie, je te combattrai jusqu'à la mort, lâche hypocrite, sirène venimeuse; oui, je défendrai contre toi la meilleure des femmes. Malheur à toi si tu lèves la tête! malheur si j'entends siffler ta langue fourchue, car peu à peu la pitié s'est éteinte en mon âme, et je t'écraserai d'un coup de pied.

Nous avons dit qu'Espérance avait été créé bon, confiant et fort. Ces trois vertus ne laissent pas de place en un coeur pour de longues tristesses. La force exclut la crainte, la bonté exclut la haine, la confiance exclut les soupçons. Espérance, chaque fois qu'il s'était attristé ainsi, se rassérénait au seul nom de Gabrielle, au seul souvenir de son sourire, et recommençait à être heureux en songeant qu'il était utile, et que sans aucun doute, il était aimé.

Le roi, après la visite faite à Bezons, était revenu à Paris pour signer les articles du traité de Mayenne, et aussi pour laisser Gabrielle un peu libre et seule dans la maison paternelle de la Chaussée. Le rendez-vous était fixé par la duchesse au samedi soir.

Samedi arriva enfin. Le jeune homme, en se préparant au départ, espéra beaucoup plus de cette entrevue que des autres. Il se sentait disposé aussi à plus d'ambition. Ses droits avaient grandi depuis le service rendu à Monceaux, et Gabrielle l'avait plaint. Donc elle le croyait lésé. C'est là un avantage dont tout amant profite. Qu'une femme nous remercie d'avoir été désintéressé, elle s'expose à un retour d'exigence.

Avant de partir pour Bougival, ce qu'il comptait faire sans mystère, attendu que tout homme espionné l'est aussi bien en se cachant qu'en se montrant, Espérance fit appeler Pontis pour savoir un peu l'état de ses affaires. Pontis, depuis l'algarade du cabaret, se tenait à l'écart, craignant d'être grondé. Il n'avait pas été indiscret complètement, pas ivre absolument, mais il est certain qu'il eût pu se taire tout à fait sur le compte d'Henriette et ne pas boire du tout, ainsi qu'il l'avait promis. Cette quasi-infraction en partie double était-elle assez grave pour jeter du froid entre les deux amis? Espérance ne le pensa pas, et d'ailleurs Crillon lui avait conté toute l'affaire sans trop charger Pontis, tant il exécrait les Entragues. Le bon chevalier, faut-il le dire? avait ajouté bien bas à l'oreille d'Espérance:

—Le drôle a la langue trop courte, et à son âge, moi, à sa place, j'eusse bavardé trois jours durant sur ce sujet si riche. Harnibieu! je ne sache pas d'épée assez affilée pour couper la langue d'un gentilhomme qui veut parler! Mais vous êtes de pauvres gens aujourd'hui. Une vieille tête paraît et vous ordonne de vous taire, et vous vous taisez. On vous commande de rentrer les épées, et vous rengainez. Pauvres gens!

Cette singulière diatribe contre la jeunesse trop discrète et trop disciplinée réjouit considérablement Espérance et le disposa mieux pour Pontis qui arrivait rue de la Cerisaie, l'oeil fanfaron, le coeur timide, s'attendant à être tancé par son ami.

—Eh bien! s'écria Espérance, comme nous voilà beau.

En effet, Pontis reluisait comme une boutique de la foire. Il s'était enrubanné, ciré, pommadé, comme un galant à cent mille écus de rente.

Pontis jeta sur sa toilette un regard négligent et satisfait à la fois.

—Tu me donnes de l'argent, répliqua-t-il, je le dépense.

—Dépense, Pontis, dépense; ne sois avare que de deux choses.

—Ah! je sais, je sais, dit le garde en grondant; avare de vin et de paroles, voila ce que tu veux dire.

—Comme tu devines facilement.

—Eh sambious! je ne suis pas un délicat, moi, c'est à dire un imbécile.

—Peste! où prenez-vous ces théories sur la délicatesse, maître Pontis? elles sont au moins légères.

—Seigneur Espérance, les gens qui rencontrent un loup enragé, et par délicatesse vont lui offrir leur main à mordre, sont des niais. J'aime mieux mordre qu'être mordu. Et malgré le reproche que je vois sur vos lèvres à propos de mon emportement au cabaret, je vous dirai que chaque fois qu'il s'agira de cette louve, de ce chacal, de ce rat empoisonné qu'on appelle Entr….

—Vous allez me faire le plaisir de vous taire, dit Espérance en s'approchant de Pontis avec un regard de dompteur. Je ne vous parle pas de ces gens-là. Quelle mouche vous pique?

—Mouche est encore une épithète que j'oubliais, grommela Pontis.

—Parlons d'animaux plus ragoûtants. Tes amours où en sont-ils?

—Oh! ils vont à merveille. Comment pourrait-il en être autrement?

—Tu n'es pas mal fat.

—Ce n'est pas de la fatuité, c'est de l'esprit de conduite. Les femmes vous emportent quand vous n'êtes pas sur vos gardes; il en est de même des chevaux.

—Voilà que tu retombes dans le genre animal, dit en riant Espérance, c'est ta pente. Ainsi donc, l'Indienne ne l'emportera pas?

—Sambious! non.

—Ce doit être cependant sauvage une Indienne. Après cela la tienne est peut-être fort apprivoisée.

—Il ne faudrait pas s'y fier, dit Pontis d'un air avantageux.

—Enfin, tu l'as domptée, et tu es heureux.

—Je n'en suis encore qu'au caractère.

—Elle te résiste?

—C'est la vertu même.

—Allez donc chercher des Indiennes pour avoir si peu de chance. Mais, mon pauvre garçon, si une femme qui ne parle pas, qui ne comprend pas, et qui n'est pas blanche, est vertueuse par-dessus le marché, quelle espèce de satisfaction te reste-t-il pour compenser tant de disgrâces?

—Oh! beaucoup. Figure-toi bien qu'une femme avec laquelle on se dispute n'ennuie jamais.

—Vous vous disputez?

—Nous nous battons.

Espérance éclata de rire.

—Tu es mon ami, dit-il, conte-moi cela.

—D'abord elle est jalouse.

—Les femmes jaunes le sont toutes. Mais tu lui donnes donc des sujets de jalousie, volage?

—Elle s'en forge.

—Est-elle jalouse en indien ou en français?

—Tu veux rire. Elle l'est à la façon des plus enragées Parisiennes.
Veux-tu que je t'en donne un exemple?

—Donne, mon ami, donne.

—Aujourd'hui, tiens, il n'y a qu'une heure…. Mais d'abord regarde mon pourpoint.

—C'est du satin vert à huit francs l'aune.

—A dix. Vois comme il est froissé.

—En effet.

—Et les coups d'ongles, compte-les!

—Je les trouve nombreux.

Fructus belli, mon ami. Ce sont mes blessures.

—Comment! l'Indienne se défend de cette façon!

—C'est moi qui me défends.

—Ah! Pontis, je ne comprends plus, explique.

—Je voulais l'embrasser, elle résistait en se débattant. Elle arrête tout à coup. Qu'avez-vous là, sous votre pourpoint? dit-elle du geste. Tu sais, Espérance, ce que j'y cache. D'un coup d'ongle elle découvre ma poitrine et aperçoit la boîte d'or.

Espérance devint sérieux.

—Qu'est-ce que cela? demandèrent les yeux avides d'Ayoubani, tandis que je refermais mon pourpoint en riant.

Espérance, froidement:

—Ah, tu riais? dit-il.

—Si tu avais vu sa colère! Elle me fit signe que c'était le portrait d'une maîtresse; je riais; que c'était un souvenir d'amour; je riais de plus en plus fort. Enfin elle se précipita comme une tigresse sur moi pour me l'arracher. Et il y eut bataille, entremêlée de trêves et de pourparlers.

—À qui est restée la victoire? demanda Espérance, le sourcil froncé.

—Est-ce sérieusement que tu me fais cette question? dit Pontis;

—Mais oui.

—Je vais donc te répondre sérieusement. Ma chère Ayoubani, lui dis-je, si vous touchez à cela, moi taper sur les petits doigts à vous, et si vous persistez, moi brouiller moi avec vous.

—Elle a compris?

—Admirablement. Elle a boudé, elle a fait mine de vouloir partir. Mais c'est ici que je te veux prouver l'avantage de la fermeté en amour. Ayoubani a senti que ma décision était irrévocable et n'a plus insisté. Nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. Je lui ai juré seulement que c'était une relique de saint Laurent.

—Pontis, dit Espérance, que cette narration burlesque n'avait pas déridé un instant, rends-moi la botte.

—Plaît-il?

—Rends-moi, te dis-je, ce billet. Je ne le trouve plus en sûreté dans tes mains.

-Es-tu fou?

—Je suis sage; rends-le-moi.

—Ah ça! mais, Espérance, on dirait que tu te défies de moi.

—Parfaitement. L'homme qui appartient à une femme ne s'appartient plus. Aujourd'hui tu as résisté à la curiosité d'Ayoubani, demain tu y succomberas.

—Tu m'offenses.

—Pas du tout, je t'avertis.

—Espérance, ce n'est pas raisonnable. Comment veux-tu que cette Indienne soupçonne le billet et son importance? elle ne sait peut-être pas seulement lire l'indien.

—Je ne crois pas à ton Indienne, je ne crois pas à Ayoubani, je ne crois à rien. Donne-moi la boîte.

Il prononça ces paroles avec un ton décidé qui glaça le sang dans les veines de Pontis.

—D'ailleurs, ajouta Espérance, ce n'est pas seulement ta maîtresse qui est à craindre. Tu aimes les soupers et les longues nuits.

—Le vin, n'est-ce pas?

—Oui, le vin.

—Tu m'insultes tout à fait, s'écria Pontis les yeux étincelants. Suis-je ivre en ce moment? Non, n'est-ce pas!

—De colère, peut-être.

—Assurément, de colère, car votre injustice me révolte. Eh bien! puisque vous voulez reprendre votre confiance à celui qui ne l'a jamais trahie, à celui qui pour vous eût donné sa vie, soyez satisfait.

Il arracha son pourpoint et chercha d'une main tremblante la boîte d'or cachée sous sa chemise. Dans ses efforts irrités il labourait sa poitrine dont le sang apparut sur la toile fine et blanche.

—Seulement, murmura-t-il en cherchant à briser le lacet de soie qui retenait la boîte, à l'avenir restons séparés!… Je vais vous rendre la clé de votre petite maison.

Espérance fut touché. Il voyait le sang sortir du coeur, les larmes jaillir des yeux de son ami.

—Je ne peux lui expliquer, pensa-t-il, que ce billet garantit Gabrielle encore plus que moi-même. Il me prendra pour un peureux, pour un égoïste, et ne comprendra pas. Faut-il donc rompre avec un vieil ami pour un danger peut-être chimérique?

—Assez, dit-il à Pontis, assez, n'en parlons plus, j'ai tort, tu es un bon et brave garçon; à la grâce de Dieu. Va, rattache ton pourpoint, calme tes nerfs, ne t'irrite plus contre moi.

Pontis demeurait incertain, encore boudeur; peut-être parce que l'émotion l'avait brisé.

Espérance ferma tranquillement le pourpoint sur la boîte, pressa les mains de Pontis et lui ayant adressé un affectueux sourire, regarda l'horloge qui avait déjà sonné l'heure du départ.

—Bonne chance et joyeuses amours, dit-il à Pontis et aussitôt, montant à cheval il disparut.

Toutefois, il se disait:

—Le temps m'a manqué aujourd'hui, mais demain je saurai ce que c'est que l'Indienne, et à quel point elle est jalouse de Pontis. Aujourd'hui encore laissons cette prise au malin démon, puisque nous ne pouvons faire autrement; mais demain, oh! demain, plus d'imprudence. Demain, sans secousse, sans affectation, je reprendrai la boîte d'or à Pontis pour la mettre en sûreté chez M. de Crillon.

Quant à Pontis:

—Espérance devient quinteux, pensait-il. C'est la trop grande richesse qui change ainsi les caractères. Un homme à qui tout réussit devient bien vite un homme insupportable. Se défier d'Ayoubani! On voit bien qu'il est gâté par les femmes de la cour, toutes scélérates à la peau blanche. Ne me parlez pas de ces peaux blanches. Fi!… Mais voici bientôt l'heure d'aller porter mon bouquet à l'Indienne. Puisqu'elle est si docile à mes volontés, soyons au moins exact. Pauvre chère colombe… jaune!

Et il s'achemina vers la petite maison.

Espérance et Pontis avaient disparu chacun de son côté lorsque Leonora, qui se disposait à sortir, fut saisie à l'improviste par l'arrivée d'Henriette.

Mlle d'Entragues, introduite avec hésitation par une camériste, força la porte et pénétra aussi vite que la servante chez Leonora, qui causait tout bas avec deux femmes inconnues auxquelles, d'après ce que put recueillir le rapide coup d'oeil d'Henriette, l'Italienne semblait donner des instructions intéressantes. La vue de Mlle d'Entragues arrêta court Leonora, qui demeura embarrassée malgré sa présence d'esprit habituelle.

Une idée traversa l'esprit d'Henriette, dont la surveillance ne quittait pas l'Italienne depuis quelques jours.

—Achevez ce que vous avez à dire à ces dames, dit-elle précipitamment. J'ai oublié d'ordonner à mes gens de mieux cacher mon carrosse. Un mot à mon laquais et je reviens.

Elle sortit de l'appartement, appela son laquais, homme de confiance des
Entragues et lui dit:

—Deux femmes vont sortir de cette maison, vêtues de telle et telle façon, vous les suivrez pour me dire qui elles sont, ce qu'elles vont faire, et où elles demeurent.

Puis, le laquais étant parti, elle rentra calme et l'air dégagé chez l'Italienne, qui, de son côté, congédiait les deux femmes sans affecter ni soupçon ni inquiétude. Henriette crut comprendre qu'elle leur fixait un rendez-vous, mais elle n'en put saisir l'heure.

—Vous me pardonnerez, dit Leonora; ma qualité de devineresse m'expose à des visites continuelles: ces deux dames me consultaient et votre présence au moment des explications…

—Vous a gênée, peut-être?

—Non pour moi, mais pour vous, qui n'aimez pas à être vue ici. Je crois, dit l'Italienne avec adresse, que vous me saurez gré d'avoir abrégé la consultation.

—Merci, répliqua Henriette, dont l'avide curiosité, si habilement dissimulée qu'elle fût, n'échappa point à l'oeil pénétrant de Leonora.