Un homme pâle, les cheveux en désordre, entra, ou plutôt tomba dans la chambre. Il était suivi de deux valets qui gesticulaient furieusement et criaient:
—Arrêtez!
Car on voyait, à leur laide grimace, qu'ils n'avaient pu l'arrêter eux-mêmes.
—Espérance! murmura Henriette en reculant jusqu'à un fauteuil comme pour s'en faire un rempart.
—A l'aide! dit Marie Touchet instinctivement, parce qu'elle comprit tout le danger que courait sa fille.
Espérance courut se jeter entre Henriette et la porte qui communiquait aux chambres voisines, et d'une voix où dominait une sourde colère:
—Vous ne m'attendiez pas, dit-il; c'est bien moi, plus vivant que jamais, et si vous voulez que ces hommes entendent ce que j'ai à vous dire, faites un signe, je vais le leur crier aux oreilles.
—Sortez! dit Marie Touchet aux serviteurs, qui reculèrent aussi surpris que courroucés.
—Je vous trouve hardi, ajouta-t-elle, de vous introduire chez moi à pareille heure, de forcer la porte comme un malfaiteur.
—Pas de phrases, madame, dit Espérance, c'est moi qui interrogerai, s'il vous plaît! Mademoiselle, où est le médaillon d'or que vous venez de voler chez moi?
Henriette, par un mouvement irréfléchi, porta la main à sa poitrine, dont les dentelles froissées, dont le désordre décelaient d'ailleurs la complicité. Puis elle chercha autour d'elle une issue et recula encore.
—Rendez-le-moi, continua Espérance, et ne faites point un pas pour quitter la place, ou, par le nom du Dieu vivant, moi qui vous ai trop longtemps épargnée, je vous cloue sur ce fauteuil d'un coup d'épée!
—A l'aide! au secours! cria Henriette éperdue de rage et de terreur à l'aspect de ces yeux étincelants, de ces dents serrées, de cette pâleur qui, chez un homme aussi brave, trahissaient la fureur poussée jusqu'au délire.
Marie Touchet avait heurté la cloison voisine; on vit tout à coup arriver M. d'Entragues, effaré, à peine vêtu, une hache d'armes à la main. À la vue d'Espérance, il commença par crier:
—Quel est cet homme?
Mais la contenance et le regard de cet homme changèrent bientôt le cours de ses idées, il prit peur et se mit à hurler comme les deux femmes.
Les valets, que Marie Touchet avait éloignés, remontèrent à ces cris.
—Au secours! répéta Henriette folle de peur.
M. d'Entragues, étourdi, s'avança brandissant la hache.
—Qu'il n'approche pas, s'écria Espérance, ou je le tue!
Le comte resta immobile.
—Monsieur!… pitié!… calmez-vous!… dit la mère avec angoisses au jeune homme… pitié! pas de scandale!
—Le médaillon d'or, et je pars!
—On monte!… on vient!…
—Il y périra, ma mère, ce sont nos soldats! s'écria Henriette en trépignant avec des convulsions sinistres.
En effet, on vit au fond des corridors apparaître les têtes de plusieurs hommes armés qui montaient les dernières marches de l'escalier et se répandirent dans la chambre voisine, tandis que Marie Touchet, palpitante, essayait encore de les arrêter.
Mais à peine Espérance eut-il vu reluire les épées qu'il bondit comme un lion: ce n'était plus une créature mortelle armée des faibles armes de l'humanité; jamais plus fulgurante image de la guerre et de la violence n'avait apparu aux regards des hommes, le feu jaillissait de ses yeux, son souffle grondait comme une fumée brûlante. Il commença par culbuter M. d'Entragues, dont il fit voler l'arme au travers des vitres fracassées; puis, revenant à Henriette:
—Ah! tu ne veux pas rendre le billet, dit-il écumant, eh bien, je le prendrai!
Il se jeta sur son ennemie, qu'il terrassa; lui déchira dentelles et soie pour découvrir sa poitrine, sépara les deux mains qui l'égratignaient, en arracha, sur la chair même, le médaillon qu'elles y incrustaient avec frénésie, et, maître enfin de la boîte d'or, rejeta comme une écorce vide la misérable femme, qui demeura stupide, l'oeil hagard, le sein nu, haletant, déshonorée devant son père, sa mère et les soldats que cette lutte épouvantable, que ce triomphe, plus rapide que la pensée, avait glacés d'une torpeur vertigineuse.
Mais Marie Touchet, réveillée enfin, c'est-à-dire rendue à ses instincts sauvages, cria d'une voix rauque, en vraie amie de Charles IX:
—Au secours! en avant! tuez-le! tuez donc!
—Le mot de famille! dit Espérance, mais aujourd'hui j'en ai l'habitude, et nous allons voir!
En même temps, il mit l'épée à la main; son bras long et vigoureux imprima un mouvement circulaire à la grande lame brillante qui, rencontrant deux soldats des plus avancés, fit deux entailles telles qu'une faux ne les aurait pu creuser plus larges et plus nettes.
Les cris des blessés firent réfléchir les autres. Leur hésitation fut mise à profit par Espérance, qui fondit tête baissée sur le groupe et le divisa plus facilement que si ces trois corps eussent été trois ombres. Une épée le toucha, il la brisa d'une parade violente comme un coup de marteau, et le choc de son pommeau abattit l'adversaire frappé dans l'estomac; les derniers se barricadèrent derrière la porte ou sur le flanc des meubles. Espérance en finit avec les valets par plusieurs coups de plat, mêlés de tailles rapides, et en trois bonds il se jeta en bas de l'escalier.
Il entendit bien encore des cris, des menaces, des hurlements qui s'exhalaient par les fenêtres; il sentit qu'on cherchait à le poursuivre, et put compter les pas de ses timides persécuteurs; mais qu'importe au lion vainqueur l'inoffensive plainte du pasteur terrassé? Dans la rue, plusieurs passants, quelques gardes de nuit attirés par le bruit, tentèrent de lui barrer le passage, mais l'éclair blanc de la terrible épée les dissipa sans peine, et après certains détours que le jeune homme fit habilement dans le dédale des rues voisines, il se trouva seul, sauf et triomphant, respirant avec délices le vent frais de la nuit, et inondé des douces lueurs de la lune qui lui souriait silencieuse du haut des cieux.
XIX
SÉPARATION
Le lendemain, Espérance, brisé par la fatigue et le chagrin, car il n'était qu'un homme, reposait sa tête et son corps dans le silence de son appartement désert, quand l'intendant vint lui demander s'il voulait recevoir M. de Pontis, malgré la consigne inflexible que les gens de l'hôtel avaient reçue de ne laisser pénétrer personne auprès du maître.
Espérance hésita un moment, puis, fronçant le sourcil:
—Soit, dit-il, amenez-le.
L'intendant courut exécuter cet ordre.
Espérance se souleva, et se mit à marcher dans la vaste salle, en répétant entre ses dents ce fameux alphabet grec que le philosophe empereur romain récitait toujours sept fois entre un mouvement de colère et sa première parole.
Pontis entra. Espérance était calmé. Il regarda son ami librement, et s'étonna de voir, au lieu d'un grand trouble qu'il attendait, au lieu d'une physionomie altérée, certain sourire de belle humeur et certain air dégagé des plus provoquants. L'alphabet grec s'envola si loin de l'esprit d'Espérance, qu'un nouveau calmant eût été indispensable.
—Mon ami, dit Pontis avec aisance, j'ai à te faire une communication qui d'abord va te contrarier, parce que je connais toute ta susceptibilité à ce sujet; mais un seul instant de réflexion te remettra l'esprit, et tu finiras par rire comme moi.
—Voyons un peu, répondit Espérance, cette communication qui va me faire rire.
Pontis s'arrêta un peu troublé.
—Qu'as-tu, d'abord? demanda-t-il.
—Moi? rien. J'attends que tu parles.
C'était la difficulté. Pontis, au moment d'ouvrir l'exorde, se trouva encore moins assuré.
—Tu hésites beaucoup, ce me semble, dit Espérance d'un ton qui n'était pas encourageant.
—Voici. Il faut que je commence par m'excuser.
—De quoi?
—Tu avais raison, mon ami.
—Quand?
—Hier.
—A quel propos?
—Pour la jalousie si dangereuse des femmes. Ah! oui, tu avais raison. Je le confesse humblement.
Espérance ne sourcilla point.
—J'attends toujours, dit-il. Car tu n'es pas venu, certainement, dans le seul but de me dire aujourd'hui que j'avais été raisonnable hier.
—Il y a l'événement qui t'a donné gain de cause, dit Pontis embarrassé.
—Quel événement? Voyons, Pontis, tâche de parler comme parlent les hommes et non comme parlent les enfants qui ont peur d'être grondés.
Pontis se redressa. Le ton l'avait blessé presque autant que le mot.
—Mon cher, dit-il, j'avais rendez-vous hier avec l'Indienne Ayoubani. Elle a amené des surveillantes qui lui sont imposées par le Mogol, mais en femme d'esprit qu'elle est, elle en a jusqu'au bout des ongles, elle a occupé ces femmes avec des instruments de musique. En sorte que nous avons passé une soirée enivrante.
—Enivrante est le mot, murmura Espérance sans se dérider.
Pontis le regarda de plus en plus troublé et ajouta:
—Ce fut un délire comme tu peux le concevoir.
—Eh bien! mais, dit Espérance, tout cela ne me prouve pas que j'aie eu raison hier.
—Sans doute, s'il n'y avait que cela… Mais au fort de mon délire, est-ce fatigue, est-ce excès de bonheur, je le croirais plutôt, je me suis endormi.
—Ah! dit Espérance d'un ton sec qui fit ressembler ce monosyllabe au claquement du chien d'un mousquet qu'on arme.
—Et pendant mon sommeil, continua Pontis un peu tremblant, mais affectant de rire, la drôlesse d'Indienne a voulu voir de près le médaillon.
—Le médaillon!
—Notre médaillon… tu sais….
—Parfaitement. Elle l'a vu?
—La coquine l'a emporté pour me tourmenter. C'est une espièglerie de femme. Oh! mais sois tranquille, elle n'ira pas loin avec, nous allons nous orienter, le lui reprendre, et je me réserve de la corriger de sa curiosité avec le peu d'égards que mérite un sexe aussi entêté, aussi vicieux et aussi dissimulé.
Espérance avait pris pendant ce dialogue une tige de roses, dont il arrachait les épines une à une sans le plus léger tremblement de ses doigts blancs et effilés. Pontis qui, dans ses derniers mots, avait essayé de glisser toute la persuasion dont il était capable, attendait avec anxiété le résultat de sa péroraison.
—Comme cela, dit Espérance froidement, le médaillon est volé.
—Oh! volé… escamoté, à la bonne heure.
—Je ne subtilise pas sur les mots; je veux seulement dire que tu ne l'as plus.
—Non. Mais je l'aurai quand je voudrai, car….
—Tu retrouveras Ayoubani, n'est-ce pas?
—Pardieu!
—Où cela?
—Mais… où j'ai l'habitude de la voir.
—Et si par hasard elle ne s'appelait pas Ayoubani!
—L'Indienne?
—Si elle n'était pas plus Indienne que nous deux!
—Par exemple!
—Si par hasard, c'est une supposition que je fais, cette femme était un instrument de nos ennemis?
—Allons donc! dit Pontis, moins rassuré encore.
—Si elle avait tendu le piége le plus grossier, le plus absurde; un vrai piége à bête, certaine qu'elle était d'y faire tomber la vanité, la jactance et l'entêtement: trois bêtes stupides.
—Espérance!
—Certaine qu'elle était de triompher facilement, avec l'aide de la sensualité, de la paresse, de l'ivrognerie.
—Que signifient ces paroles?
—Que vous êtes un malheureux! que votre Indienne est une intrigante, que vous avez donné dans le panneau, malgré tous mes avertissements, malgré mes instances, que vous avez oublié promesses, serments, honneur!… que mon dépôt, recommandé à l'ami était dans les mains de l'insensé, de l'orgueilleux, de l'ivrogne!
—Oh!…
—Et que vous vous l'êtes laissé voler, non pas dans le sommeil voluptueux dont vous osez vous vanter; car l'Indienne ne vous a pas même fait ce triste honneur, mais dans la torpeur de l'ivresse… vice crapuleux qui chez vous noie un trop petit nombre de bonnes qualités.
—Espérance, dit Pontis pâlissant, vous m'insultez trop souvent….
—Taisez-vous! cria Espérance d'une voix de tonnerre; votre Ayoubani s'appelle Leonora Galigaï; elle est l'amie, la confidente de Mlle Henriette d'Entragues; on vous l'a dépêchée, un verre à la main, une bouteille de l'autre.
—Je jure Dieu….
—Ne jurez pas, n'ajoutez pas un blasphème à votre ignominie, ne jurez pas, vous dis-je, de peur que je ne vous appelle menteur après vous avoir appelé ivrogne! J'ai vu votre Ayoubani, je l'ai tenue dans cette main avec ses oripeaux, ses verroteries. Je vous ai tenu aussi, ivre, lourd, mort, soufflant le vin.
—Je n'avais pas bu!
—Vous mentez! Les verres étaient encore demi pleins exhalant leur odeur sur la table, aux pieds de laquelle vous étiez gisant, et voilà le sommeil honteux pendant lequel la fausse Indienne vous a dépouillé, pendant lequel le médaillon que je vous avais confié passait des doigts de Leonora dans les mains d'Henriette d'Entragues!
—Henriette… balbutia Pontis écrasé, elle a le médaillon… Oh!
Et le malheureux laissa retomber ses bras dans la prostration la plus douloureuse.
Tout à coup il se releva et fit un pas vers la porte.
—Je saurai mourir, dit-il, pour le lui arracher.
—Calmez-vous, la besogne est faite, répliqua Espérance avec un froid sourire. Dieu n'a pas voulu que je fusse trahi si lâchement; que tous les intérêts si précieux, si chers, garantis par la possession de ce billet fussent à jamais ruinés par un homme sans foi et sans courage. J'ai paru à temps, et, l'épée à la main, j'ai reconquis mon bien. J'y pouvais succomber, monsieur. Ce n'est que par miracle que j'ai échappé. Il y avait cent chances contre une, pour que ce matin, en secouant votre épais sommeil, vous apprissiez ma mort et le triomphe de mes ennemis. Dieu soit loué! si je n'ai pas d'amis, j'ai un ange gardien!
—Espérance! s'écria Pontis agité, tremblant et les mains jointes, je jure par tout ce qu'il y a de plus sacré que je n'étais pas ivre.
—Étiez-vous étendu?
—Je n'étais pas ivre, je n'avais pas bu.
—Vous l'aurez oublié.
—Pas un verre!… Je le jure sur l'honneur….
—À quoi bon tout cela, monsieur? répliqua Espérance avec une froide et imposante dignité. Vous ne me devez pas d'excuses. C'est pour vous les épargner que je viens de vous raconter le succès de mon entreprise. En reprenant le billet à Mlle d'Entragues, j'ai détruit l'effet de votre trahison. Trahison est le mot, car si elle est involontaire, si vos sens y ont seuls participé, le crime est le même, il se dénonce par le résultat. Ne niez donc pas, ne vous justifiez donc pas. Ce serait inutile.
—Mais on ne peut se laisser soupçonner ainsi quand on est malheureux au lieu d'être coupable.
—Appelez cela du nom que vous voudrez, vous êtes le maître.
—Jamais! dit Pontis avec égarement, je ne souffrirai que l'on m'accuse d'avoir, même par erreur des sens, attenté à l'amitié.
—Qui vous parle d'amitié, monsieur de Pontis, répliqua Espérance en se redressant, implacable et fier. Ce n'est pas de vous à moi, je suppose, que vous emploieriez ce mot. Il est devenu aussi inintelligible que la chose est impossible désormais. Déjà je vous ai averti, déjà je vous ai pardonné. La rechute brise tout lien entre nous. Je tenterais Dieu qui vient de me sauver, si je recommençais imprudemment à vous croire. L'homme qui vous a aimé n'est plus; vous l'avez tué cette nuit, je ne vous haïrai jamais. Seulement nous n'aurons plus rien de commun ensemble. Hors de l'amitié, de ses devoirs, de ses droits, vous méritez toute mon estime, car vous avez les qualités qui la commandent. Voilà tout. Saluons-nous comme il convient entre honnêtes gens. Mais de la main au chapeau; non plus du coeur à la main. Adieu!
Pontis, pendant ces terribles paroles, passait successivement de la glace au feu, de la sueur au frisson. Sa pâleur, puis ses joues empourprées, tantôt le tremblement de tout son corps et tantôt son immobilité cadavérique, eussent ému de pitié quiconque se fût trouvé en face de cette scène poignante.
Par moments, on l'eût vu essayer d'assembler deux idées. Ses lèvres remuaient, sa main s'étendait pour faire un geste. Puis, frappé au coeur par l'irrésistible logique d'Espérance moins encore que par la voix de sa conscience, terrifié par le souvenir du danger que son ami avait couru, il baissait de nouveau la tête et se recueillait encore.
La colère, cette inspiration du démon, vint à son tour gonfler de poison ce coeur bourrelé par le repentir et les remords. Pontis voulut se relever, se défendre, récriminer. Il y avait dans les accusations dont on l'accablait une part d'injustice que le démon lui conseillait de repousser violemment. Peu à peu, cette noire vapeur prit de la consistance et finit par éclater comme le souffre dans une nuée maligne.
—Monsieur, répliqua Pontis, les poings serrés, la lèvre frémissante, la voix altérée, certes, je suis coupable; mais d'imprudence seulement, coupable de sottise, de crédulité, d'opiniâtreté, c'est possible; vous avez dit que je vous avais trahi étant ivre, c'est faux. Je ne suis pas un traître, et je n'ai point bu hier. Sur ces deux points au moins je vous somme de me faire raison.
En parlant ainsi, le soldat redressait sa tête, et ses reins cambrés semblaient s'être retrempés au contact du fer qui les pressait.
Espérance le regarda tranquillement avec compassion.
—Il ne vous manquait plus, dit-il, que de me provoquer comme un pilier de taverne ou de coupe-gorges. Mauvaise idée, monsieur de Pontis; car si vous avez la bravoure et la science nécessaires pour tenir une épée, je vaux encore mieux que vous sous ce double rapport. Souvent je vous en ai fourni la preuve éclatante. J'ai de plus mon bon droit, qui suffirait à vous donner du dessous au cas où vos yeux, pendant le combat, essayeraient de soutenir le regard des miens. Mais le diable qui vous a soufflé ce mauvais conseil perdra aujourd'hui sa peine. Je ne croiserai pas le fer avec vous, et ne rendrai de mes paroles aucune autre raison que celle qui les a inspirées. Ce que j'ai dit est dit. Tant pis pour vous. Le plus sage parti à prendre est de méditer mes reproches, de les mettre à profit, et de faire bénéficier vos amis futurs de l'expérience qui nous aura coûté si cher à tous deux. Car je vous ai aimé beaucoup, monsieur de Pontis, je vous ai chéri comme un frère que Dieu m'aurait envoyé; j'ai, selon les inégalités de ma fortune, hélas! imparfaite, tâché de me rendre ami aimable, et je ne crois pas qu'en ce long espace de temps qui nous a rapprochés, vous ayez eu à m'adresser un seul reproche. S'il en était autrement, si je me trompais, si vous aviez amassé quelque grief contre moi, parlez! je vais vous en demander pardon avec une douleur sincère, car l'amitié pour moi est un pur rayon de la bonté divine, que l'homme en le reflétant souille assez déjà de ses misères, et je ne voudrais pas, au prix de ma vie, le ternir par une atteinte volontaire. Si jusqu'à ce jour je vous ai offensé ou si je vous ai nui, parlez!
Pontis courbé, haletant, hagard, se releva soudain avec un signe de douloureuse dénégation, il appuya ses deux mains sur son coeur comme pour en arracher le serpent qui le mordait; puis, un flot amer, brûlant, monta jusqu'à ses yeux, et voulant cacher ce désespoir, il couvrit son visage de ses mains tremblantes, et s'enfuit hors de la chambre en étouffant des sanglots inarticulés.
Espérance resta seul.
La douleur de Pontis l'eût certainement touché en d'autres circonstances. Mais auprès de ce qu'il souffrait lui-même, Espérance jugeait bien légères les souffrances d'autrui.
L'homme ne renonce pas, sans un combat terrible, aux plus doux rêves de sa jeunesse. Il ne veut vieillir ainsi en deux heures, il rappelle à lui tant qu'il peut ses forces vitales; comment s'habituer à un malheur que l'on a fait soi-même? Comment ne pas se repentir d'avoir été généreux au dépens de sa propre vie?
—Plus d'ami, plus d'amour, pensa Espérance, cela devait arriver. L'un ne m'a pas aidé à garder l'autre. J'avais deux bonheurs isolés: chose étrange, deux coups de foudre simultanés me les ont ravis. Plus rien de cette existence si richement meublée hier encore. De quelque côté que je tourne les yeux, je ne vois que ruines, écroulements! Oh! Gabrielle! tendre et noble amie… j'ai du moins la ressource de te pleurer. Perdue pour moi dans toute la fleur de ta beauté, sans une tache, sans un reproche….
Il s'arrêta en proie à la tempête furieuse qui battait sa tête et son coeur.
—Soyons homme, comme disent les consolateurs, c'est-à-dire soyons fort; est-ce donc fort, un homme? est-ce raisonnable, seulement? Avoir du courage, ne signifie-t-il pas manquer d'âme et de mémoire? J'ai aimé Gabrielle, j'ai aimé Pontis; l'une était au bout de toutes mes pensées, elle accompagnait chaque battement de mon coeur. Il ne s'est pas écoulé, depuis que je la connais, une minute durant laquelle son souvenir ne soit venu heurter en moi, comme un marteau, la fibre sonore qui me faisait retentir de la tête aux pieds, ainsi qu'un automate de bronze. Désormais la fibre est brisée; l'automate vide ne résonnera plus? Pontis, charmant compagnon aux yeux noirs, brillants et sincères, aux dents blanches toujours affamées, brave ami qui m'aimait et dont les saillies m'ont tant de fois fait rire, lui aussi est perdu pour moi; je ne le verrai plus: c'est la faute de ce fatal amour. Moins intéressé à cacher ma vie, j'eusse fait de Pontis mon confident; il eût compris alors à quel point m'était précieux le témoignage d'un billet avec lequel je tiens en respect Henriette, et ce billet il me l'eût rendu par défiance de lui-même, et aujourd'hui je croirais encore en Pontis; et je n'eusse pas prononcé ces amères paroles qui brûlent comme un venin corrosif jusqu'aux derniers vestiges d'une amitié de dix ans!… Mais non! c'était écrit. Tout espérer, tout perdre! voilà mon destin. Mon nom est funeste, il porte malheur à ma vie. Espérance!… toujours Espérance… Pourquoi ne m'a-t-on pas tout de suite appelé Désespoir! Oh! ma mère, ma mère! pardon.
En parlant ainsi, le jeune homme tomba agenouillé devant son prie-Dieu, et sa mère, au sein de la sérénité bien heureuse, dut jeter sur la terre un regard mélangé d'amertume en voyant ce fils adoré lutter contre l'agonie d'une incurable douleur.
XX
ENTRAGUES ET INTRIGUES
Le roi se promenait à Saint-Germain dans le parterre. Il tenait des papiers à sa main, et paraissait les lire avec grande attention.
Mais ce prétendu travail n'était qu'un simulacre destiné à tromper l'oeil de quiconque pouvait observer le roi des fenêtres du château. Henri ne lisait pas, il n'étudiait pas, il causait avec la Varenne qui, marchant sur la même ligne que lui à sa gauche, et tenant les yeux modestement baissés, ne perdait pas une des paroles du roi et lui répondait sans qu'on eût jamais pu deviner un dialogue entre ces deux têtes ainsi séparées.
—Et tu dis que cette pauvre Henriette va mieux? dit le roi en tournant un feuillet.
—Oui, sire, elle a eu un rude assaut; j'ai bien cru qu'elle en mourrait.
—C'eût été grand dommage. Il n'y a pas une plus belle nymphe à ma cour. Et c'est le chagrin qui la mine?
—Il y a de quoi, sire; une personne qui vous aime follement et qui apprend votre prochain mariage avec une autre.
—Que m'avait-on rapporté d'une scène épouvantable qui a réveillé une nuit tous les habitants de son quartier?
—Une scène?… demanda la Varenne avec un air de naïveté, car le roi faisait allusion à la fameuse histoire du billet repris, et il importait au protecteur des Entragues de détourner complètement les idées ou les soupçons du roi.
—Oui, des cris, des menaces, un esclandre enfin. On avait aperçu le père Entragues en robe de chambre, la hache en main. On a prononcé le mot billet….
—Je sais maintenant ce que Votre Majesté veut dire. Il s'agissait d'un billet, en effet….
—D'un billet pris.
—Votre Majesté est bien informée, dit la Varenne avec une admiration de laquais; quelle police!
—Assez bonne, la Varenne, assez bonne. Qu'était-ce donc ce billet?
—Voici la vérité, sire: Mlle d'Entragues vous écrivait avec passion, comme à son ordinaire; le père est survenu et a pris le billet. Il a voulu tuer sa fille.
—Ah! mon Dieu!
—Elle en a failli mourir de bonté et de chagrin.
—C'est donc un sauvage, cet Entragues?
—Sire, il défend son honneur. Les pères et les maris ont en vous une dangereuse partie, vous qui n'avez qu'à vous montrer pour plaire!
—Et qu'est-il résulté? demanda Henri flatté au fond du coeur, bien qu'il eût trop d'esprit pour le laisser paraître.
—Oh! des événements affreux, menace de couvent, de prison.
—Mais Henriette est brave, elle ne se défend donc point?
—Tant qu'elle peut; mais le moyen de vaincre son père!
—J'en connais qui y sont parvenues.
—Celles-là, sire, vous avaient pour soutien. Si vous tendiez seulement la main à la pauvre demoiselle, elle aurait la force de remuer le monde. Voilà d'où vient sa tristesse. Elle se sent abandonnée.
—Prends garde! dit le roi au détour de l'allée, tu t'approches trop; marche un peu derrière. Je vois là-bas des rideaux qui remuent, on nous regarde.
La Varenne noua les cordons de son soulier.
—Voilà une femme qui me donne bien du mal! reprit le roi.
—La conquête en vaut la peine, sire. Ne laissez pas mourir de douleur une fille de cette beauté. Votre Majesté ne peut savoir à quel point cette beauté est parfaite.
—Que faire?
—Un peu d'aide.
—Le père est un brutal, et je veux la paix, assez de pères comme cela.
—Il ne demande qu'à être aveuglé. Aveuglez-le.
—Que lui faut-il?
—Oh! peu de chose, des apparences.
—Je lui en donne assez, je me tue à lui en donner.
—Avec un tant soit peu de réalité, sire.
—Voilà l'embarras.
—Qu'il est douloureux, disait hier encore la pauvre demoiselle, que le roi ne me juge pas digne de quelques sacrifices, car s'il voulait, j'aurais dès demain assez de liberté pour obéir au penchant de mon coeur.
—Eh! j'en ferai des sacrifices, mais lesquels? Il est si avide cet
Entragues.
—Comme les gens pauvres, sire.
—S'il ne faut que de l'argent, on en trouvera un peu. Je travaille beaucoup pour mes peuples, et, en conscience, je crois avoir le droit de me distraire honnêtement, çà et là… Je regagnerai bientôt la somme.
—Est-ce que tout, en France, n'est pas à Votre Majesté? dit le plat valet.
Vous vous faites des scrupules de votre bien, sire.
—Cette pauvre fille doit bien souffrir d'être marchandée, la Varenne?
—Elle souffre le martyre. Aussi, me disait-elle, que le roi paraisse seulement vouloir me traiter en demoiselle; qu'il fasse de moi assez de cas pour me promettre….
—Quoi donc? bon Dieu!
—Une sorte de stabilité dans sa tendresse.
—C'est aisé.
—A promettre, voilà qui est vrai, sire.
—Eh bien! puisqu'elle demande une promesse….
La Varenne resta muet.
—Je ne suppose pas qu'elle attende une promesse de mariage; puisque je vais me marier avec la duchesse de Beaufort.
La Varenne se mit à rire silencieusement, et le roi prit au vol ce singulier sourire.
—Pourquoi ris-tu? dit-il.
—Parce que Votre Majesté, par des délicatesses inutiles, fait toujours le contraire de ce qu'il faudrait pour réussir vite.
—Je ne comprends pas.
—Est-ce que mon roi me permet de dire ma pensée?
—Dis.
—Ces Entragues sont vains, et, s'il faut l'avouer, avides.
—Je le crois.
—Ils tourmentent donc leur pauvre fille parce qu'elle ne donne pas assez de satisfaction à leur orgueil et à leur avarice.
—L'avarice, on peut la rassasier sans se ruiner, j'espère.
—L'orgueil aussi, sire. Un exemple: Mme la duchesse de Beaufort croit bien que le roi l'épousera, n'est-il pas vrai?
—Certes, et elle a raison!
—Elle a raison. Bien. Cependant Votre Majesté est déjà mariée. Il faut donc que Mme la duchesse ait foi en Votre Majesté pour attendre la rupture du premier mariage. Pourquoi les Entragues, si Votre Majesté promettait d'épouser leur fille, n'y croiraient-ils pas aussi bien que Mme la duchesse!
—D'abord je ne le leur promettrai pas. Prends-tu un roi de France pour un maraud comme toi, la Varenne? Promesse est promesse, Fouquet! roi est roi!
La Varenne plia le dos.
—Il y a promesse et promesse, murmura-t-il.
—Oh! s'ils se contentent à si bon compte, dit Henri avec enjouement… l'affaire est possible.
—Mais, sire, il ne s'agit pas d'eux, encore une fois. Eux, ce sont des gens à tromper, ce sont des gens à battre… trompez-les, battez-les, vous y gagnerez des indulgences, mais la pauvre demoiselle, aidez-la, sire, ou abandonnez-la tout à fait; laissez-la mourir de sa douleur, elle souffrira moins que de subir les persécutions de sa famille.
—À Dieu ne plaise qu'une si parfaite créature meure par mon inhumanité.
—Un semblant de secours, alors. Qu'elle ait vis-à-vis de ses persécuteurs une apparence de raison d'agir. Une promesse faite à elle, c'est son salut, c'est sa liberté, c'est le droit de voler dans les bras de son roi. Quand il s'agira plus tard de débrouiller le compte avec les parents, elle aidera Votre Majesté à leur rire au nez et à faire banqueroute. D'autant mieux que la dette ne se pourra payer, puisque Votre Majesté sera mariée ailleurs.
—Ce n'est pas absolument sot, dit Henri rêveur.
—Et ce sera éminemment charitable, sire; sans compter les bénéfices.
—Fouquet, si tu en parles, tu vas m'ôter le mérite de la charité, répliqua le roi du ton goguenard qu'il prenait pour toutes ces affaires, qui, au fond, lui tenaient tant à coeur.
—Je puis donc aller verser un peu de baume sur les plaies de cette belle amoureuse. Oh! sire, elle est capable d'en pâmer de joie.
—Ne m'engage pas trop!
—C'est elle, sire, qui va s'engager vite et vous verrez avec quelle ardeur….
—Va-t'en, esprit tentateur, et va-t'en promptement, car je vois Rosny qui entre dans le parterre. Qui donc l'accompagne? ma vue baisse.
—M. Zamet, sire; et tout là-bas, sur l'esplanade, il y a M. de Crillon qui parle à un garde.
—Compagnie austère. Gare à tes oreilles, dit le roi en refeuilletant sa correspondance avec plus d'action que jamais.
La Varenne glissa comme une belette parmi les bosquets et les bordures de troëne. Henri, sans affectation, se laissa approcher par Rosny, qui venait à pas comptés dans l'allée même que parcourait le roi.
Le ministre avait naturellement l'air soucieux et sévère. Il était de ceux qui effarouchent les Grâces, comme disait Platon. Mais, ce jour-là, Rosny, portait sur son visage une double teinte sombre qui frappa le roi dès le premier coup d'oeil.
Henri s'écria gaiement:
—Vous venez en messager funèbre, notre ami. Quoi de nouveau? L'argent de mes coffres s'est-il changé en feuilles d'arbres, comme dans le conte arabe?
—Non, sire, l'argent de Votre Majesté est de bon aloi et augmente, Dieu merci, tous les jours. Je me suis permis de venir troubler le roi pour obtenir une réponse définitive.
—Sur quoi, Rosny?
—Mais sur ce grand événement… dit le ministre avec un soupir.
—Mon mariage! Vous y revenez toujours: vous ne vous y accoutumerez donc jamais?
—Jamais, sire, repartit gravement le huguenot.
—Il le faudra, mon ami, sinon vous ne vous accoutumeriez pas à me voir heureux.
Rosny resta immobile.
—Je rêvais une autre alliance pour Votre Majesté, dit-il enfin, une alliance riche et grande.
—Bah! la richesse d'un homme, c'est sa satisfaction.
—D'un homme, oui, mais d'un roi.
—Mon ami, je vous ai répété à satiété mes arguments en faveur de ce mariage. J'ajouterai qu'aujourd'hui il est devenu nécessaire, tout le monde en parle.
—S'il n'y a que cette nécessité….
—Assez, Rosny, tu me désobliges. Tu ne peux parler contre ce mariage sans offenser la duchesse de Beaufort.
—Non, dit vivement Sully, ce n'est pas la mariée, c'est le mariage que j'attaque.
—Fais grâce à l'un et à l'autre. Ma résolution est prise. Je n'ignore pas ce que vous en direz, ce que tout le monde en dira, mais peu importe. Je sais aussi qu'il y a des princesses nubiles en Europe, et que la politique me pouvait faire incliner vers celle-ci ou celle-là. Mais il est trop tard. Je serai heureux sans princesse.
—Au moins, sire, ne vous mariez pas, n'enchaînez pas votre liberté.
-Allons donc, je me fais libre en me mariant. Il me faut des enfants, la duchesse m'en donne de beaux et d'aimables comme elle. Si je ne me mariais pas, je n'aurais que des bâtards inhabiles à me succéder; si je ne me mariais pas, toutes les femmes se disputeraient ma personne. Oh! ne souriez pas, Sully, on m'aime! et si vous ne croyez pas qu'on m'aime, croyez du moins que l'on convoite une part de ma couronne. Ce sont autour de moi des intrigues, des débats, des appétits qui affaiblissent mon autorité. Dix hommes contre ma puissance, dix Mayenne ayant chacun leur armée ne sauraient faire autant de mal à mon État que deux femmes se querellant à qui m'aura, moi, barbe grise, qui vous fais sourire. Je sais la force des femmes et les redoute. Je ne veux pas que leurs ambitions troublent le repos de mon peuple. Une fois que je serai marié, plus d'ambition possible autour de moi. Je me connais, il me faut des distractions, des caprices, au sein de la plus parfaite félicité, je cherche fortune. Aujourd'hui même que Gabrielle me rend heureux comme jamais je ne l'ai été, je la trompe pour des coquines. C'est mon défaut. Reine, elle sera du moins à l'abri de mes escapades. J'aurai le bouclier qu'il me faut pour repousser les flèches de tous ces escadrons d'amazones qui visent à mon faible coeur. Souvent vous m'avez entendu développer ma politique de prince, je vous analyse aujourd'hui en homme ma situation; comprenez-la, respectez-la, donnez-moi la joie de ne me plus troubler, car votre esprit est sérieux, vos opinions sont de poids pour moi, et toute opposition de votre part me gêne.
—Sire, répliqua Sully évidemment désappointé par cette franchise de son maître, si l'homme seul parlait, je me permettrais, je crois, de répondre, et j'aurais aussi de bonnes théories à invoquer. Mais je crois comprendre que c'est principalement le roi qui m'a parlé; je m'abstiendrai donc, malgré tout mon désir, de veiller aux intérêts de cet État.
Le roi fronça le sourcil.
—Hélas! poursuivit Rosny, que le chemin de la vérité est rude! qu'il a d'épines! qu'il cause d'embarras au loyal serviteur qui voudrait y mener son maître! Mes opinions, disiez-vous, sire, ont quelque poids pour vous. Cependant vous ne les consultez pas.
—Je sais trop ce qu'elles me diraient, Rosny.
—Peut-être condamnez-vous ainsi les vôtres, répliqua courageusement le ministre.
—D'accord, mais je suis résolu; j'aime la duchesse et ne trouverai jamais, fût-ce sur le premier trône de l'Europe, une femme qui mérite mieux mon amour par sa douceur, son incomparable beauté, son désintéressement et les bons offices que j'en ai eus. Écouter ce qu'on me dirait contre elle serait un manque de foi car elle est inattaquable. Cependant, le monde trouverait encore moyen de l'accuser si je voulais laisser dire.
—Assurément, sire.
—Eh! que ne dirait-on pas aussi d'une princesse! Mais, encore un coup, brisons là-dessus: croyez, Rosny, que votre zèle se produira plus gracieusement à moi par le silence que par la discussion.
—Il y a certains faits qui se montreront moins souples aux volontés de
Votre Majesté.
—Lesquels, dit Henri en dressant l'oreille.
—Votre Majesté n'oublie pas sans doute qu'il y a de par le monde une reine
Marguerite.
—Ma femme, pardieu non, je ne l'oublie pas; j'ai trop de raisons pour m'en souvenir.
—Son consentement au divorce est indispensable, sire.
—Eh bien?
—La reine Marguerite refuse de donner ce consentement pour un mariage qui….
—Qui?
—Qui ne ferait point faire au roi un progrès dans sa fortune ou dans la prospérité du royaume.
—Qu'est-ce à dire? demanda Henri troublé, et depuis quand madame Marguerite se mêle-t-elle des affaires d'État? Qu'elle sache, entendez-vous bien, que je ne le souffrirai pas. Mais toute cette intrigue est dirigée contre la duchesse, ce sont des obstacles qu'on lui suscite, misérables obstacles.
—Que Votre Majesté aurait tort de mépriser, dit froidement Sully, car ils sont tout-puissants: la force d'inertie gouverne le monde! Si la reine Marguerite s'obstinait à refuser, Votre Majesté ne pourrait se remarier: le saint-père ne passerait pas outre.
—Voilà une méchante femme! murmura le roi. Que lui a donc fait Gabrielle, à cette….
Sully interrompant:
—La reine prétend qu'elle ne veut céder sa place qu'à une femme de son rang pour le moins.
—Par la mordieu! s'écria le roi, c'est ma faute si j'entends de pareilles sottises! Son rang! vingt fois j'eusse dû l'en faire descendre, les occasions ne m'ont pas manqué pour cela! Bah! soyez bon, le loup vous mange. J'ai fait de la délicatesse avec cette fille de France! je ne l'ai pas fait condamner au cloître pour ses vilenies, ses déportements; je n'ai pas éteint dans une oubliette humide ce vieux sang toujours en fermentation des Valois, et voilà comme on m'en récompense! Ventre-saint-gris! je le ferai!
—Il y aura danger peut-être.
—Vous me faites pitié, répliqua le roi. Je briserai vos dangers comme il faut, à coups de procès sinon à coups de botte. Et puisqu'on demande du scandale j'en ferai! La belle Marguerite en veut à la jeune et fraîche Gabrielle, elle lui envie son printemps en fleurs, sa suave haleine, sa riante fécondité. Eh! cap de diou! je ferai pourrir avant le temps cette mauvaise femme dans les quatre murs d'une abbaye de pénitence.
—D'accord, sire, grommela le huguenot, mais vous ne serez pas libre pour cela.
—Mort de ma vie! je serai veuf! répliqua le roi. Allez-vous-en, vous et vos filles de France à tous les diables!… Et puisque vous marchez avec mes ennemis, attendez-vous à ce que je me défende vigoureusement contre vous. Allez, monsieur, allez! Oh! là, Crillon arrive un peu, toi! viens me remettre le coeur que tous ces gens m'arrachent!
Sully, mécontent, humilié, baissa la tête, et après une cérémonieuse salutation, reprit à pas lents le chemin du château. En abordant Zamet, qui l'attendait plein d'anxiété, et lui demandait des nouvelles d'une démarche dont assurément il avait reçu la confidence.
—Plus d'espoir pour votre princesse toscane, répliqua-t-il; la duchesse de Beaufort sera reine. Oh! faites la grimace tant que vous voudrez: si vous n'avez que des grimaces pour empêcher ce malheur, baissez la tête, la tuile tombe!
En disant ces mots, il faussa compagnie, plus bourru qu'un sanglier.
Quelque chose d'infernalement sinistre brilla sur le sombre visage de
Zamet, qui, s'éloignant d'un autre côté, murmura:
—Nous verrons!
Cependant Henri s'était accroché au bras de Crillon comme un naufragé après la planche de salut. Il respirait à longs traits.
—Ah! dit-il, mon brave, combien je suis tourmenté!
—Qui ne l'est pas, sire?
—Est-ce que tu l'es toi?
—Parbleu!
—Sais-tu que tous ces mauvais Français refont une ligue contre moi?
—Bah!… Et pourquoi? demanda l'honnête chevalier.
—Parce que je veux épouser ma maîtresse.
—Il est de fait que c'est une sottise, répliqua Crillon.
—Hein? fit le roi.
—Mais comme la chose vous regarde, et que vous n'êtes plus en jaquette, poursuivit Crillon, comme vous vous en trouvez satisfait, épousez, harnibieu! épousez!
—A la bonne heure! s'écria Henri en embrassant le chevalier, voilà parler!
—Eh, mon Dieu, l'une ou l'autre, ajouta Crillon, ce sera toujours une mauvaise affaire. La peste soit de toutes les femmes.
—Pourquoi dis-tu cela de cet air fâché?
—Parce que… parce que je suis enragé, sire. Voyez-vous ce garde, là-bas?
—Là-bas, attends donc, dit Henri en se faisant de sa main un garde-vue.
—Un bon soldat, un coquin qui n'a pas son pareil, un sacripant qui vaut son pesant d'or.
—Eh bien?
—Eh bien, il vient de me donner sa démission.
—Que veux-tu?
—Je ne le veux pas! C'est votre meilleur garde!
—Comment l'appelles-tu?
—Pontis.
—Ah! oui, un vaillant. Et pourquoi quitterait-il service?
—Parce qu'il s'est brouillé avec son ami, pour une femme. Il est tout séché, tout jauni; il grelotte la fièvre. Pour une femme! Harnibieu! les damnés oiseaux! Mais je ne veux pas qu'il parte. Faites-moi plaisir de le mander, sire.
—Volontiers.
—Et ordonnez-lui de demeurer aux gardes.
—Si tu y tiens….
—Absolument.
—Va donc me le chercher, j'en fais mon affaire en deux mois.
En effet, Crillon fit un signe et le garde récalcitrant fut amené au roi.
Pontis n'avait plus rien du Pontis d'autrefois. Un demi-siècle de chagrin avait éteint ses yeux, fané ses couleurs, fondu ses chairs. Il flottait dans sa casaque comme un squelette.
Il s'arrêta à trois pas du roi, qui le considéra quelque temps avec bienveillance.
—J'entends qu'on demeure à mon service, cadet, dit Henri. Mon service sera bon pour toi, je m'y engage. Je te trouverai des occasions.
Pontis voulut répondre.
—J'ordonne, dit le roi en lui frappant sur l'épaule et en même temps il lui mit une poignée de pistoles dans la main.
A cette époque, un gentilhomme s'honorait de recevoir l'argent du roi.
Pontis se tut, et n'eût pas songé à refermer ses doigts sur les pièces, si
Henri ne les lui eût fermés lui-même.
—Il est malade, ce garçon, dit-il en le regardant encore d'un air d'intérêt. Soigne-toi, cadet!
Et il partit. Crillon s'approcha de Pontis.
—Et si tu désertes, mauvaise tête, je te fais hacher en morceaux! ajouta le chevalier.
—Cela m'est bien égal, dit Pontis les yeux tout rouges.
—Allons, ne vas-tu pas pleurer, grand veau! C'est bon. Je me rends à Paris. Je causerai de tout cela avec Espérance… Harnibieu! c'est qu'il pleure tout de bon, dit Crillon attendri. Quel âne!
En achevant cette consolation, il laissa tomber à son tour sa main sur l'épaule du garde; mais le pauvre squelette n'était plus de force à supporter une pareille presse; il plia et s'assit hébété sur le gazon.
XXI
L'AVEU
Crillon tint sa promesse. Le soir même il descendait à Paris dans la cour du palais d'Espérance.
Le chevalier ne perdit point son temps à observer ce qui se passait autour de lui, ni les serviteurs occupés à transporter meubles et bagages, ni ce mouvement inséparable d'un déplacement prochain, ni l'aspect à la fois triste et agité de la maison, car la maison vit et porte sur sa physionomie un reflet fidèle des impressions du maître.
Crillon, laissant son cheval et ses gens dans la cour, alla droit au jardin où devait se trouver Espérance.
La soirée fraîche et nébuleuse promettait une nuit de tempête. Des tourbillons rapides roulaient dans les allées des bataillons tournoyants de feuilles mortes, qui couraient comme des soldats au cri de la trompette.
Ce beau jardin ayant épuisé toutes ses fleurs ne vivait plus que par la verdure éternelle des arbres résineux. L'eau n'y coulait plus avec le gai murmure de l'été. Les oiseaux noirs et muets campaient en se hérissant dans les cimes dépouillées.
Il n'était pas jusqu'au sable, dont les craquements retentissaient plus secs et presque sinistres sous le pied du promeneur.
Espérance foulait rêveur et incliné les feuilles jaunies par l'hiver, quand le chevalier l'aperçut et l'appela.
Le jeune homme se retourna empressé au son de cette voix amie.
—Ah! chevalier, s'écria-t-il, soyez le bienvenu, je me disposais à vous aller voir.
Crillon resta immobile de surprise à l'aspect des ravages qu'une absence si courte avait faits sur la fraîche jeunesse de son favori. Espérance, pâli, les cheveux divisés par le vent, les joues creuses, les paupières battues, souriait avec cette grâce douloureuse de l'ombre rappelée un moment sur la terre.
—Lui aussi, s'écria le chevalier. C'est donc une épidémie! Pourquoi vous trouve-t-on fané, abattu comme ce pauvre Pontis?
Une fugitive rougeur monta au front d'Espérance; mais il ne répondit rien.
—Est-ce le chagrin de votre brouille? demanda le chevalier. Peut-être? Eh bien alors, réconciliez-vous vite.
—Impossible, monsieur.
—Comment! pour une femme, vous resteriez brouillés, ennemis? C'est cela qui est impossible, harnibieu!
La rougeur d'Espérance était devenue une flamme dont ses yeux reflétèrent la vive lueur.
—Qui vous a dit, monsieur le chevalier, que la cause de ma rupture avec
Pontis fût une femme?
—Lui, pardieu!
—Et… l'a-t-il nommée, ajouta le jeune homme avec une anxiété qui fut remarquée de Crillon.
—Non. Pontis est galant homme. Il ne m'a donné aucun détail. Ce n'est pas que je n'éprouve une vive curiosité de savoir quelle femme en ce monde mérite que deux amis se séparent à cause d'elle. Pontis se meurt de chagrin là-bas comme vous ici. Il est temps de mettre un terme à vos douleurs. Vous maigrissez l'un et l'autre à faire pitié. Allons, vous qui n'êtes pas un bourru, un entêté, vous qui ne pouvez pas avoir tort, et qui êtes le supérieur, faites la première démarche.
Espérance se tut avec l'opiniâtreté d'une décision prise. Crillon ne put retenir un léger mouvement d'impatience:
—Je me suis engagé, poursuivit-il, à vous réconcilier tous deux: j'en ai parlé devant le roi.
Espérance tressaillit.
—À quoi bon? murmura-t-il vivement; le roi n'a-t-il pas assez de soucis pour lui-même sans prendre les nôtres? Pourquoi parler au roi d'une brouille d'Espérance avec Pontis? Qu'importe au roi! Quelle idée lui aurez-vous donnée? Que dira la cour?
Le ton, la véhémence du jeune homme étonnèrent Crillon, tête féconde où les germes en soupçon trouvaient un aliment facile, une croissance rapide.
—Comme vous dites cela! répliqua-t-il avec lenteur en épiant d'un oeil pénétrant le visage d'Espérance, sur lequel le blanc et le vermillon se succédaient sans relâche, comme les flots de la marée pendant l'orage. Si j'eusse pu deviner que vous vous cachiez si soigneusement du roi, ma langue n'est pas à ce point vagabonde que je n'eusse pu la retenir.
—Je ne me cache pas, monsieur, mais….
—J'ai été indiscret, interrompit Crillon, Je le vois; et qui sait si je ne vais pas être importun.
—Oh! ne le croyez jamais.
—Les affaires de la jeunesse ne me regardent plus, et l'intérêt que j'y prends est une maladresse, n'est-ce pas? Les secrets des jeunes gens doivent être pour moi aujourd'hui comme ces armes qu'un vieillard ne sait plus manier sans se blesser ou blesser les autres. En cette circonstance, du moins, j'aurai fait preuve de bonnes intentions, et c'est là-dessus qu'il faut m'absoudre.
En parlant ainsi, le chevalier se détourna, pour ne pas laisser voir à quel point le reproche d'Espérance l'avait blessé.
—Vous m'affligez, monsieur, dit tout à coup le jeune homme ému, en me supposant à votre égard une défiance qui n'existe pas.
—Voilà un siècle que vous ne m'avez vu, que vous n'avez chassé, paru à la cour. On en parle, on s'étonne.
—Je fuyais le genre humain.
—Pour une querelle avec Pontis! C'est donc bien grave?
—Très-grave.
—Pourquoi me l'avoir caché?
—J'allais vous voir de ce pas et vous le dire, répondit Espérance avec une voix troublée, dont l'expression fit mal au chevalier.
Les yeux de Crillon se portèrent avec plus d'attention de ce visage altéré à tous les objets environnants. Ce fut alors pour la première fois qu'il aperçut les domestiques travaillant à emballer, à démeubler avec une précipitation de mauvais augure.
—Vous alliez me voir, Espérance, où donc?
—Chez vous, sans doute.
—On dirait plutôt que vous partez pour la terre sainte, pour l'Amérique, pour la Lune avec tous ces bagages, s'écria le chevalier en essayant de rire, dans l'espoir de faire rire le jeune homme.
Mais celui-ci, sans se dérider;
—Je pars, en effet, dit-il, et le principal but de ma visite devait être de vous annoncer mon voyage.
Crillon fit un mouvement d'inquiétude; trop de symptômes depuis son arrivée lui décelaient une situation grave. Les soupçons commencèrent à se dessiner en traits plus prononcés.
—C'est une plaisanterie, n'est-ce pas? demanda-t-il en prenant les mains d'Espérance.
—Non, cher monsieur, non, mon ami, c'est une réalité, je pars.
—A Venise, encore?
—Non, dit Espérance avec une mélancolie profonde. J'ai tout épuisé à
Venise, je n'y trouverais plus de chagrins nouveaux; je n'irai pas là.
—Eh, mon Dieu, où donc? vous me mettez sur les épines.
—Je ne sais pas où je vais, mon cher protecteur, mais ce sera loin et cela durera longtemps.
—Un moment, un moment, répliqua Crillon après un pénible silence pendant lequel il avait exercé toutes les facultés de son esprit et de son coeur, pour deviner le motif d'une telle résolution. Si vous eussiez été à la veille d'un combat douteux, périlleux, je suppose que vous fussiez venu à moi me demander conseil, sinon assistance.
—Monsieur!…
—Car vous n'oubliez pas, vous ne pouvez oublier, ajouta le chevalier d'une voix légèrement tremblante, que dès votre arrivée à Paris je vous ai proposé mon amitié, mon soutien; que j'ai été au-devant de vous, moi qui ne me prodigue guère.
—Ce souvenir est la seule consolation qui me reste, dit Espérance, troublé par le changement soudain qui s'était opéré dans l'accent et dans le regard du chevalier.
—La seule consolation qui vous reste! mais où en êtes-vous donc? que vous arrive-t-il donc pour que vous ayez besoin d'être consolé? Oh! toute cette discrétion cache quelque malheur; déchirons vivement le voile: il y a une plaie dessous, je veux la voir! j'en ai le droit.
—Monsieur… je ne sais trop moi-même.
—Détour, subterfuge. Vous êtes l'esprit le plus net et la volonté la plus ferme que je connaisse, malgré votre masque d'Apollon. Quand un homme trempé comme vous pince ses lèvres, c'est pour ne pas faire la grimace. Quand il fait la grimace, c'est qu'il souffre! Plus un mot qui ne soit une réponse péremptoire. Je questionne; répondez: Pourquoi êtes-vous changé, pourquoi êtes-vous caché, pourquoi êtes-vous brouillé avec Pontis? Enfin, pourquoi partez-vous? Oh! ne vous tourmentez pas ainsi les mains avec vos ongles, n'essayez pas de détourner vos yeux, de crisper votre bouche! Je suis là, je vous tiens, je vous veille. J'attends!
En disant ces mots avec toute l'autorité de son âge, de son rang, de sa renommée, Crillon arrêta Espérance au coin de l'allée près d'un banc, loin de tous les yeux, il l'assit non sans une certaine violence et se plaça à ses côtés.
—Pourquoi partez-vous? répéta-t-il.
Espérance fit un effort et dit:
—Parce que je m'ennuie à Paris, monsieur.
—C'est impossible. Vous êtes riche comme pas un de nous; en bonne santé, aimé, recherché de tout le monde, vous ne pouvez vous ennuyer.
—S'il en était autrement, partirais-je?
—Je vois que j'ai mal posé la question; vous êtes très-habile et essayez encore à m'échapper. Cela me prouve combien vous avez peu d'amitié, d'estime pour moi.
—Monsieur! je viens de vous dire que je n'ai plus que vous au monde.
—Eh! mordieu! si vous m'aimez, faites que je le voie! Vous êtes bien jeune, moi, bien vieux, c'est à moi de donner l'exemple du courage. Cependant si je me sentais blessé je vous crierais: au secours!
—Ah! monsieur, l'on n'a pas toujours ce bonheur de pouvoir crier quand on souffre.
—Ces mots s'échappèrent avec un soupir douloureux.
—A d'autres, c'est possible, mais à moi, s'écria le chevalier, on peut tout dire; je suis Crillon, moi!
—C'est vrai. Eh bien, pourquoi le cacherais-je? vous le voyez trop bien, je suis malheureux.
—Toi, mon enfant, dit le brave guerrier avec un accent plein de tendresse. Espérance est malheureux, mais depuis quand? reprit-il avec un redoublement de défiance.
—Oh! la date ne fait rien, chevalier.
—Il n'y a pas longtemps encore tu rayonnais.
—Ce temps est passé; mais n'en parlons plus. Les chagrins sont une part de la vie. La vie nous est imposée: bonne ou mauvaise, il la faut prendre. Quand j'étais heureux, je n'ai point poussé des cris de joie, pourquoi aurais-je aujourd'hui une douleur bruyante? Non. Seulement, les accès peuvent me trouver faible, et je ne veux me donner en spectacle à personne. Voilà le motif de mon départ.
Crillon secoua tristement la tête.
—Espérance, murmura-t-il, le motif n'est pas celui-là.
—Que voulez-vous dire?
—Non, vous dis-je. Enfermé comme vous savez l'être, au besoin, indépendant comme vous l'êtes, vous ne seriez vu de personne à Paris. D'ailleurs, un voyage dans quelque terre suffirait. Mais n'oubliez pas ce que vous m'avez dit en commençant la confidence: Je vais loin et pour longtemps.
—Pour user la douleur, chevalier.
—Une douleur d'amour, peut-être, dit Crillon avec intérêt.
Espérance rougit, mais il sut se contenir et répondit:
—Je l'avoue, quand vous devriez me railler de cette faiblesse.
—Ce n'est pas moi qui y essayerai. Je sais compatir à toutes les peines. J'ai été jeune; j'ai aimé, ajouta-t-il avec un affectueux sourire; cependant il y a du remède aux peines d'amour.
—L'absence, n'est-ce pas?
—Non. L'absence, au contraire, est une des tortures les plus cruelles, la plus cruelle après la mort. Mais on en guérit en se rapprochant de la femme aimée; vous, au contraire, vous me paraissez fuir cette femme, puisque vous partez.
—Il est vrai.
—Je ne peux supposer un moment qu'elle ne vous aime pas, c'est une hypothèse absurde. Serait-ce donc qu'elle est morte?
—Ne m'interrogez pas, je vous prie, dit Espérance, déjà vous savez plus que mon pauvre coeur n'en voulait dire… N'insistez pas.
Crillon, sans l'écouter, continua de rêver.
—Je ne connais aucune femme d'une certaine beauté ou d'un certain rang qui soit morte récemment à Paris, murmura-t-il en se parlant à lui-même. Ah! nous oublions un genre de supplice… le mariage de celle qu'on aime. Mais je ne connais pas non plus de femme qui se marie, si ce n'est toutefois la belle Gabrielle.
Espérance devint livide et se détourna vivement lorsque Crillon, sans intention maligne, leva sur lui ses yeux, qu'il avait tenus vagues et baissés pendant sa rêverie.
—Ah! mon Dieu! pensa le chevalier, frappé d'une idée subite à la vue de ce trouble affreux soulevé par ses derniers mots.
—Seigneur, dit Espérance en se levant avec précipitation, la soirée s'avance, il fait froid. Vous plaît-il que je commande aux valets de rentrer les chevaux?
—Je le veux bien, répliqua distraitement Crillon, dont la main frissonnait en caressant sa moustache.
Espérance l'entraîna vers les bâtiments; il le précédait, il le fuyait. Chacun de ses mouvements était heurté, fébrile; sa voix déchirait ses lèvres.
Crillon le laissa donner quelques ordres incohérents et entra dans la maison, où il le guetta pour le prendre au passage. En effet, quand le jeune homme reparut, après avoir rafraîchi son front et rétabli la sérénité sur son visage, il sentit le bras du chevalier se glisser sous son bras. Crillon se dirigeait vers la grande salle vénitienne, où il emmena et enferma avec lui le malheureux Espérance, que toutes ces préparations n'inquiétèrent pas assez.
Mais on ne se tirait pas à si bon marché des mains du brave Crillon. Ce dernier avait eu le temps de réfléchir, de confirmer tous ses soupçons, et il avait pris un parti.
—Espérance, dit-il brusquement, je sais votre secret, je connais le motif de votre départ. La femme que vous aimez ne se marie-t-elle pas?
—En vérité, répliqua le jeune homme d'une voix éteinte, vous doublez l'horreur de mon supplice. Je pars pour fuir une pensée mortelle et vous vous obstinez à me l'infliger sans miséricorde. Eh bien oui, j'aime une femme qui se marie, une femme qui épouse un roi. Devinez-vous! Êtes-vous satisfait? Aurai-je au moins le bonheur de vous faire avouer que je suis le plus malheureux des hommes.
—Pauvre Espérance, reprit Crillon abattu. Vous aviez raison. Le mal est sans remède. Oh! malheureux, malheureux Espérance, à Dieu ne plaise que j'ajoute quelque chose à votre infortune.
—Au moins vous me plaindrez, mon ami, n'est-ce pas?
—S'il s'agissait d'une femme ordinaire, poursuivit le vieux guerrier, je ne voudrais pas éteindre en vous l'espoir. Je vous encouragerais à surmonter tous les obstacles. Vous me verriez ardent comme un jeune homme, plus ardent que vous à disputer cette femme, fût-ce à son mari. Car je vous aime, Espérance, et aucune folie ne me coûterait pour vous consoler. Mais ici, que faire? Cette femme, je ne puis que vous supplier de n'y plus penser.
—Oui, murmura vivement Espérance, c'est une image sans corps, un rêve chimérique, et vous êtes trop sage pour m'encourager dans le délire. N'en parlons plus, je vous le demande humblement.
—Cette femme, mon pauvre enfant, est aimée du roi, de mon roi, qui pour elle sacrifierait tout, même sa vie. Je ne puis vous aider contre le roi. Je ne puis songer qu'avec horreur au chagrin que lui causerait pareille tentative. Non… tout à l'heure encore il parlait d'elle, il la défendait, il m'ouvrait son coeur, et je lui ai conseillé de tout braver pour épouser la duchesse. Je sais que je vous déchire l'âme, mon cher enfant, mais il le faut. La route est tracée: c'est un sacrifice douloureux à faire.