—Je l'avais fait déjà, vous voyez, interrompit Espérance, puisque je vous annonçais mon départ.
Crillon se recueillit. Il joignit ses mains. La froide résignation du jeune homme, son sourire fixe, la contraction de ses lèvres annonçaient un désespoir violent, combattu par un courage capable de tuer l'homme en étouffant la douleur.
—Rien à faire, dit-il encore. Quand même il ne s'agirait pas du bonheur du roi, quand même il me serait possible de vous aider, le voudrait-elle? repousserait-elle les conseils d'une ambition qui la porte au trône?… Et, contre l'ambition, que peut l'amour chez une femme?
—Oh! que parlez-vous d'amour? s'écria Espérance ramené à son caractère par l'accusation si injuste que formulait sans s'en douter le brave Crillon, de l'amour entre la duchesse et moi! Ah! monsieur, la noble femme sait-elle seulement ma folie? soupçonne-t-elle mon audace?
—Quoi… vous n'avez point parlé?
—Jamais, dit le généreux jeune homme, jamais je n'ai parlé ni même pensé devant elle. Cette passion n'a jamais eu d'écho. Gabrielle aime trop le roi, et il mérite trop bien d'être aimé. Elle s'est donnée à lui si loyalement, il l'appelle aujourd'hui si loyalement sa femme! Que ferais-je entre eux, moi, un inconnu, un inutile, un oisif? J'irais empoisonner leur bonheur en y versant mes coupables pensées!… Vous dites qu'elle a de l'ambition. Quoi de plus respectable, seigneur? ne s'agit-il pas de son honneur à recouvrer, de son fils à doter? Mon Dieu! mais cette passion que vous avez devinée parce que mon coeur pour vous est transparent, cette folie deviendrait un crime abominable si la duchesse en pouvait soupçonner l'existence. Je pars, vous ai-je dit; mais si je pouvais croire que quelqu'un a pénétré mon secret, je ne partirais pas, je me tuerais.
Crillon se leva, s'approcha d'Espérance, et l'enveloppa de ses bras.
—Oui, partez, dit-il, mais ne faites pas le voyage en homme qui se désole, en homme qui se presse. Tout n'est point perdu pour vos vingt ans, pour votre brave coeur. Qui sait les trésors que vous garde l'avenir. Enfant! ne niez pas, ne vous révoltez pas.
—Oh! faites-moi du moins la grâce, s'écria Espérance éperdu, de croire que je ne me consolerai jamais. Non, mon ami, jamais. On ne retrouve pas une pareille femme. Vous voulez bien, n'est-ce pas, que ce misérable coeur laisse saigner devant vous sa blessure? Joie ineffable! je puis donc parler à quelqu'un! Me voilà frappé dans ma vie, seigneur, je n'ai plus de force, plus de courage. Mon devoir accompli, je sens que l'âme m'échappe… Il y a si longtemps que je vivais par cette fibre qui vient de se rompre. J'aimais déjà Gabrielle quand je suis parti, vous savez… Eh bien, je vais partir encore; mais je n'ai plus même de larmes. Ne me consolez pas, c'est inutile. Comment aurais-je du chagrin? comment souffrirais-je désormais? Je suis mort!
Crillon cacha dans ses mains son visage morne.
—Enfant, dit-il, vous m'écouterez, parce que chez moi c'est un coeur qui parle. Je comprends que vous n'aimiez plus Paris. Quittez-le.
—Et j'aurai encore la douleur de vous perdre, s'écria Espérance.
—Pourquoi? dit le chevalier d'un ton calme. Vous n'aurez jamais été plus près de moi qu'à compter de ce départ, car je partirai avec vous.
—Vous, monsieur?
—Certes. Je vieillis; le roi a fait la paix, il n'a plus besoin de moi dans le bonheur. Vous m'aurez pour compagnon: voulez-vous?
—Mais, seigneur, dit le jeune homme en regardant Crillon avec une admiration mêlée de stupeur, d'où vient que vous me feriez un pareil sacrifice, vous que les plus illustres destinées attendent, prix des plus glorieux services; vous qui n'avez parcouru que la moitié de votre carrière d'honneurs? comment me préférez-vous à la gloire?
—Croyez-vous que j'aie un coeur de pierre, répondit Crillon? Je vous dis: souffrez avec courage, mais à la condition que je vous aiderai à souffrir.
—Enfin, qu'ai-je fait pour que vous m'honoriez d'une si précieuse amitié? Car vous me proposez de quitter pour moi le plus grand roi du monde, et, j'en suis sûr, vous ne me quitteriez pas pour un roi.
—C'est vrai, dit le héros embarrassé par la naïve question du jeune homme. Ne me demandez-vous pas la cause de mon attachement pour vous? elle est toute simple. Comment ne vous aimerait-on pas? Connaissez-vous mieux, Espérance. Vous êtes bon, vous êtes noble et vous êtes beau. Les yeux se réjouissent de vous voir, les âmes s'épanouissent au contact de votre âme. Que de rois ne vous valent pas! Ah! je ne vous ai pas aimé comme cela du premier coup. Non. Malgré la recommandation de votre mère… car c'est votre mère qui vous a adressé à moi… Rien que pour cette raison, Espérance, vous devriez m'aimer. Tenez, il faut m'aimer beaucoup, mon enfant, et vous persuader ce que vous disiez tout à l'heure par délicatesse, c'est-à-dire que vous n'avez plus que moi au monde. Et si je croyais ne pas suffire à vous consoler avec le temps… si je doutais de votre amitié… si je vous voyais ingrat… Non. Embrassez-moi. Mon coeur se fond quand je vous tiens dans mes bras.
Espérance obéit. Il appuya sa tête endolorie sur cette vaillante poitrine et endormit sa douleur aux battements d'un coeur qui n'avait jamais failli.
XXII
LA PROPHÉTIE DE CASSANDRE
Le temps avait marché. Toutes les forces coalisées contre Gabrielle grandissaient en silence. Espérance attendait que Crillon fût prêt à partir. Le chevalier avait fait promettre à son ami la patience et la résignation jusqu'à une occasion favorable.
Espérance mettait son point d'honneur à ne rien trahir de ses souffrances. On ne parlait autour de lui que d'un voyage fort beau, fort long, qu'il allait entreprendre avec Jean Mocquet pour l'honneur de la science et pour la gloire d'ajouter quelques colonies au royaume.
En attendant, le jeune homme concentrait sa douleur: il s'en nourrissait. Renfermé chez lui ou feignant de s'absenter pour des chasses dans les forêts éloignées, il disparaissait peu à peu du monde et de la cour. On ne le vit qu'une ou deux fois figurer dans les joyeuses fêtes du carnaval.
Il avait évité soigneusement Pontis. Décidé à rompre avec le pauvre garde, puisque son absence devait être éternelle; il se promettait cependant de l'aller trouver la veille du départ, de l'embrasser, de lui pardonner; car cette amitié tendre n'était pas éteinte dans le coeur d'Espérance. Il savait, par des rapports fidèles, la douleur de Pontis depuis leur séparation. Rien n'avait pu consoler le garde. Son caractère avait changé comme son corps. Sombre, irascible, taciturne, Pontis restait couché pendant tout le temps qu'il n'accordait pas au service, et ces deux jeunes gens, naguère si brillants, si bruyants, s'étaient éteints comme des chrysalides.
À l'intérieur, Espérance menait la même vie. Le carême touchait à sa fin, et comme le roi, à cette époque, habitait ordinairement Fontainebleau avec la cour, c'est de là que tous les matins arrivait au jeune homme le présent quotidien de Gabrielle. Le genre en était changé, ce n'était plus qu'une fleur morne et desséchée, touchant emblème d'une vie arrêtée dans son épanouissement. Ces témoignages de constance n'étonnaient point Espérance; il connaissait l'âme de cette généreuse femme. Mais, plus elle s'attachait à perpétuer en lui la mémoire de l'amour, plus il se croyait obligé de répondre par une magnanimité pareille.
—Le devoir de Gabrielle, se disait-il, est de me tendre incessamment la main. Le mien est de fuir Gabrielle. Chacun de nous travaille ainsi au bonheur de l'autre.
Et il persévérait dans son isolement, et il accélérait les apprêts de son départ. Le consentement de Gabrielle à cette séparation lui semblait acquis par un silence que rien n'avait rompu depuis leur dernière entrevue à la Chaussée.
Au commencement de la semaine sainte tout était achevé. Le printemps venait. Les dispenses de Rouen pour le divorce, et par conséquent pour le nouveau mariage du roi étaient en chemin, dans la valise du courrier royal. Espérance avait commandé ses chevaux pour le lendemain, et, d'accord avec Crillon, qui, plus tard, l'eût été rejoindre, il devait seul se mettre en route. Une dernière fois, le pauvre exilé voulut se promener dans sa maison et lui faire des adieux éternels.
Il avait été si heureux dans cette douce retraite; elle était parsemée des reliques de son amour. Partout un souvenir de Gabrielle s'offrait à ses yeux, se heurtait à son pied, caressait sa main. L'infatigable amie avait, jour par jour, fini par emplir de sa pensée la maison tout entière, depuis le vestibule où s'épanouissaient les orangers donnés par elle, depuis les dressoirs garnis des mille caprices de sa fantaisie, jusqu'aux murailles tapissées, jusqu'aux volières peuplées d'un monde babillard, jusqu'aux herbiers gonflés de plantes, jusqu'aux panoplies hérissées d'armes, jusqu'aux médailliers riches de merveilles, jusqu'aux casiers gorgés de volumes dont chacun, fût-ce un livre de science abstraite ou un traité de théologie, représentait pour Espérance une pensée d'amour.
La biche suivait partout son maître, frottant son front velu à la main pendante qu'elle léchait de temps en temps. Et chaque pas d'Espérance, parmi tous ces monuments du passé, faisait un bruit qui amollissait son coeur.
—Hélas! se disait-il, ce départ est bien véritablement l'image de la mort. Le mourant n'emporte rien de ces richesses tant aimées. Une bague, un portrait chéri, quelque bijou, voilà tout le bagage qui peut tenir avec moi dans le sépulcre. Le reste est abandonné aux étrangers. Tout ce que vivant il aima, ce qu'il soigna de ses mains, ce qu'il adora, éphémères idoles, il le laisse après lui à des gens qui manieront grossièrement ces reliques et les profaneraient d'un équivoque sourire s'ils pouvaient deviner le prix que l'ancien maître y attacha.
Moi qui possède une telle quantité de ces richesses précieuses pour moi seul, qu'en vais-je faire? Les garderai-je avec moi sur des chariots, sur des vaisseaux, emballant tour à tour et déballant, ridicule voyageur, ces ustensiles de ma vie d'amour? Cependant j'ai appris à vivre au milieu de ces riens fragiles, j'en ai fait mon horizon, et ma vue souffrirait de s'en passer! Les laisserai-je en partant, comme le mort dont je parlais tout à l'heure? Mais alors il se trouvera des gens qui toucheront sans respect ce qu'a touché Gabrielle. Non; j'imiterai le sage qui porte tout sur lui. Je choisirai le plus petit joyau, la plus fine dentelle, la fleur le plus récemment imprégnée de son souffle, je les enfermerai sur mon coeur, et quand mes chevaux seront sortis, mes valets congédiés, quand je serai seul à la maison, un pied levé pour en partir, je brûlerai tous mes trésors à leur place. Les métaux se fondront avec le cristal, les marbres seront dévorés, les oiseaux libérés s'enfuiront; livres, meubles, étoffes tomberont en cendres; la maison aussi disparaîtra dans ce gouffre de feu, et peu de jours après, tout ce que j'ai touché, aimé, usé, sera effacé comme le maître dans la mémoire des hommes. J'aurai fait de tout cela un immense tombeau, où quelque peu de moi dormira inséparable d'une partie de Gabrielle.
Comme il achevait de formuler cette pensée avec un serrement de coeur et des soupirs bien permis à une telle infortune, un léger bruit le fit tressaillir; il se retourna, Gratienne était devant lui, haletante, et s'écria joyeusement:
—Dieu merci! le danger est passé!
Il faudrait n'avoir jamais aimé pour ne pas comprendre l'effet que produisit sa présence sur le jeune homme encore palpitant d'avoir remué les plus douloureux souvenirs. Quelle douceur il a pour l'amant, ce visage souvent trivial de la confidente! Quel ange pourrait espérer un meilleur accueil, quand même il apparaîtrait dans toute sa beauté, dans toute sa gloire!
Gratienne, moins belle qu'un ange, était pourtant une physionomie heureuse et souriante. Bien des fois le coeur du jeune homme avait tressailli au bruit de son pas, comme si elle eût été Gabrielle, mais jamais cependant il ne l'avait trouvée bonne et belle comme en ce moment. Il poussa un cri de joie et courut à elle les bras étendus.
Gratienne lui demanda si personne n'écoutait, et sur l'assurance qu'elle en reçut, elle ajouta:
—J'apporte une lettre de madame la duchesse, mais pour l'avoir, il faudrait me laisser seule un moment dans cette chambre.
Et elle rougit.
Espérance la regarda sans comprendre.
—Comme souvent on m'a suivie, arrêtée, volée même, quand j'allais à la petite maison du faubourg, reprit Gratienne, j'ai caché cette lettre sous mes habits. Cette fois, pour me la prendre, il eût fallu me tuer, et les ennemis de madame n'osent pas encore assassiner en plein jour, dans la rue.
Espérance remercia la courageuse fille et l'enferma. Tout en passant dans la chambre voisine, il se demandait avec un trouble inexprimable ce que pouvait renfermer cette lettre, la première que lui eût jamais écrite Gabrielle.
—Elle est assez honnête, assez brave, pensa-t-il, pour vouloir me donner un témoignage palpable de l'amour qu'elle a eu pour moi. Noble imprudente, qui jamais ne transige avec le devoir de son coeur, elle rougirait de ne pas se livrer à moi comme je me suis donné à elle!
Cette idée l'exalta un moment, mais la conséquence en fut triste.
—C'est donc un adieu qu'elle m'envoie, pensa-t-il, l'adieu éternel. C'est donc fini!… Elle va donc m'ordonner de l'oublier à jamais!
Gratienne rouvrit la porte, Espérance avait le front penché, les yeux troubles.
—Voici, dit-elle en lui offrant un petit sachet brodé de soie et imprégné d'un de ces mystérieux parfums de l'Orient, qui font rêver de femmes et de fleurs.
Il l'ouvrit et prit le papier qui s'y trouvait enfermé. Gratienne s'approcha de la fenêtre et tourna le dos discrètement pour le laisser lire en toute liberté.
«Ami, disait Gabrielle, je sais que vous voulez partir, je sais qu'on en parle pour demain, et M. de Crillon l'a dit devant moi avec une sorte de conviction qui m'épouvante. Ce n'est pas que j'y croie, mais tout m'alarme. Non, je ne croirai jamais que vous partiez sans m'avoir parlé une dernière fois. Cependant, vous êtes assez généreux pour avoir ce triste courage. Vous m'aimez assez pour vous sacrifier ainsi. J'en tremble en écrivant. Ne faites pas cela, au nom du ciel, car vous me réduiriez à un tel désespoir, que j'irais chercher au bout de la terre le suprême adieu que vous me devez.»
«Il y a demain grande chasse à Fontainebleau; vous y pouvez venir. Nous serons seuls. Soit que vous arriviez secrètement, soit que vous vous montriez, je vous attends; Gratienne vous expliquera où et comment. Songez que je n'accepterai aucune excuse. Une heure après votre refus, vous me verriez arriver chez vous.»
Après avoir lu et relu, Espérance tomba dans une profonde perplexité.
Jamais l'amour loyal ne s'était exprimé plus clairement; jamais ordre plus net n'avait été donné par un maître plus légitime. Désobéir, c'était risquer de compromettre une femme dont la bravoure en ses moments d'exaltation ne connaissait pas de limites; obéir, n'était-ce pas risquer plus encore?
Telle fut la thèse que le malheureux Espérance creusa laborieusement pendant de longues minutes qui semblaient des heures à Gratienne.
Il se disait que Gabrielle avait le droit d'exiger ce dernier adieu, que le moyen proposé était facile; quand sans se cacher, on arrivait à une entrevue sans danger même sous les yeux des plus cruels ennemis de Gabrielle. D'un autre côté, quelle signification aurait une entrevue publique. À quoi bon rechercher ces poignantes douleurs qui n'ont pas le droit de se produire? Dans quel but Gabrielle ordonnait-elle à son amant de subir la torture sans pousser un soupir, sans verser une larme? Était-elle à ce point sûre d'elle-même qu'elle voulût affronter une pareille souffrance? L'héroïsme n'était-il pas suffisant? Refuser la femme qu'on adore lorsqu'elle s'offre à nous; la supplier d'oublier l'amant pour ne songer qu'à sa fortune et à son fils, n'est-ce point assez pour satisfaire au devoir? Fallait-il y ajouter la douleur de contempler cette femme aux bras d'un autre? Voilà pourtant le spectacle qu'Espérance irait chercher à Fontainebleau.
Dans l'autre hypothèse, c'est-à-dire en refusant l'entrevue, qu'arrivait-il? Gabrielle se compromettrait peut-être. Peut-être n'attendait-on qu'une fausse démarche d'elle pour l'accabler? Aimante, vaillante, capable de tout, elle arriverait en effet chez Espérance. Et surprise en un pareil rendez-vous elle était bien perdue.
—Non, lui dit la raison, elle ne fera pas cela. D'ailleurs, il dépend de moi qu'elle ne le fasse pas. J'aime mieux mourir que d'aller froidement à Fontainebleau et réciter devant témoins des adieux ridicules. Quant à un entretien secret, la mort est peut-être au bout. Je n'irai pas à Fontainebleau. L'égoïsme à deux m'en fait un impérieux devoir.
Mais serai-je assez sot, assez lâche pour lui dire que je n'irai pas? Provoquerai-je par fanfaronnade une générosité insensée, dont le résultat ruinerait la noble créature? Non. Ce départ que j'avais fixé à demain, je l'effectuerai ce soir même. À peine Gratienne sera-t-elle hors d'ici, que j'en sortirai, derrière elle. Au moment où elle rendra ma réponse à Gabrielle, j'aurai fait cinquante lieues; au moment où Gabrielle m'attendra à Fontainebleau, je serai sorti de France; au moment où elle aurait la magnanimité de me venir chercher chez moi, comme elle dit, la maison sera un monceau de cendres déjà froides; le maître sera un souffle, une ombre, une fable. Gabrielle ne trouvera plus même un prétexte pour se faire tort. Allons! voilà comment peut agir un homme, voilà comment l'on peut sauver une femme. C'est décidé, c'est fait. Gratienne! dit-il.
Gratienne s'approcha, le coeur oppressé par cette longue attente qui lui semblait un mauvais témoignage de l'empressement d'Espérance à satisfaire sa maîtresse.
—Ma bonne Gratienne tu disais vrai tout à l'heure. Les périls sont grands autour de nous; mais nous y sommes habitués. J'irai à Fontainebleau: j'irai demain. À quelle heure Mme la duchesse préfère-t-elle m'y voir?
—Si vous venez pour la chasse, ce sera le matin, et l'on saura, au retour, trouver l'instant de vous faire parler à madame.
—Le soir, j'aurai gagné plus de temps, pensa Espérance, et il ajouta:
—J'aime mieux le soir, Gratienne.
—Madame l'aimera mieux aussi. Après le souper, elle sera souffrante, elle se retirera, elle sera tout à fait libre.
—Mais comment pénétrerai-je au château?
—Cela me regarde. Soyez, une heure après la nuit tombée, au pied de l'escalier à vis, dans la cour Ovale. L'on soupera, nul ne vous peut remarquer à ce moment. Je vous conduirai à l'endroit choisi par madame.
—C'est convenu, dit Espérance. La nuit vient à six heures, je serai à sept au pied de l'escalier à vis.
—Bien, monsieur. Je pars joyeuse, plus légère qu'en arrivant.
—La duchesse, tu ne m'en parles pas, dit Espérance avec mélancolie.
Toujours belle, toujours florissante, n'est-ce pas?
Gratienne secoua la tête.
—Si vous l'aviez vue écrire cette lettre, répliqua-t-elle, vous eussiez mis moins de temps à me rendre la réponse.
—Oh! ne crois pas que j'aie hésité, dit Espérance remué jusqu'au fond du coeur. Ne comprends-tu pas toutes mes craintes? Enfant! sache que sa vie dépend d'une imprudence que je lui laisserais commettre.
—Je le sais, et c'est pour cela que mon coeur battait si fort en apportant ce billet. C'est une preuve, ce billet, une preuve mortelle.
—Rassure-toi, dit Espérance avec une émotion qui brisait sa voix et faisait trembler sa main, la preuve ne fera mourir personne.
Il alluma une bougie d'un candélabre, et, après avoir baisé passionnément la lettre sur tous les endroits qu'avait pu toucher la main de Gabrielle, il brûla le papier, en broya les cendres dans ses doigts.
—Tu diras tout ce que tu as vu, Gratienne, reprit-il, et tu répéteras tout ce que j'aurai dit.
—Oui, monsieur.
—J'aime Gabrielle jusqu'à la mort; retiens bien cela Gratienne.
—Oh! oui, je retiendrai cela, moi qui le pense presque aussi tendrement que vous le dites.
—Et, quoi que je fasse, Gabrielle doit se dire: Il l'a fait par amour pour moi.
—Mais que ferez-vous donc? s'écria la jeune femme épouvantée de l'accent avec lequel ces paroles venaient d'être prononcées.
—Je le dirai demain soir à la duchesse, se hâta d'ajouter Espérance honteux de s'être laissé entraîner au bonheur d'envoyer un si tendre adieu à celle qu'il ne voulait plus revoir.
Gratienne, calmée par cette réponse, sourit et se dirigea vers l'escalier.
On eût dit qu'il ne pouvait se décider à la laisser partir:
—Tu vas bien souffrir cette nuit pour retourner ainsi à Fontainebleau, dit Espérance, il fait froid. La litière va lentement. Je gage qu'elle met sept heures à faire le trajet.
—Je dormirai en route, trop heureuse de rapporter demain matin une réponse qui réjouira le coeur de ma maîtresse.
Elle partait. Espérance la retint et courut au coffre de sa chambre.
—Que cherchez-vous, dit-elle?
—C'est aujourd'hui la première fois que tu m'apportes une lettre d'elle, murmura le jeune homme, j'ai le droit de te payer cette bienvenue.
Il lui mit dans la main un collier d'émeraudes dont la richesse arracha un cri d'admiration à Gratienne.
—Mais, monsieur, je n'oserai jamais porter cela! s'écria-t-elle.
—Ces émeraudes! ce sont mes couleurs, dit-il en souriant. Je m'appelle
Espérance! souviens-toi de moi.
En parlant ainsi il l'embrassa. Ce baiser, ce présent, avaient, malgré les efforts d'Espérance, une solennité qui laissa Gratienne plus défiante que jamais, et elle se disposait à lui en demander l'explication, quand trois coups, frappés d'une certaine façon, retentirent à la porte.
—C'est l'intendant qui m'appelle, dit Espérance, il faut que ce soit quelque chose d'important.
Gratienne se blottit derrière un rideau, Espérance entr'ouvrit la porte pour demander de quoi il s'agissait.
—Seigneur, une femme vient d'arriver, dit tout bas l'intendant, elle veut vous parler.
—Son nom?
—Elle a refusé de le dire.
—Je n'ai affaire à aucune femme, congédiez-la.
—Elle insiste beaucoup trop, seigneur, et c'est une étrangère qui s'exprime mal et comprend mal aussi. J'ai pu saisir seulement qu'elle appelle monseigneur, Speranza.
Le jeune homme tressaillit.
—Une femme petite, brune, vive, dit-il.
—Oui, seigneur, très-vive.
—Renvoyez, renvoyez vite! s'écria Espérance en poussant dehors l'intendant.
Mais celui-ci s'arrêta à moitié chemin dans l'escalier, la femme qu'il allait congédier lui barrait le passage. Elle avait forcé les deux valets de garde et montait résolument chez Espérance en dépit des instances et des efforts de trois personnes.
—Madame, dit enfin l'intendant furieux, vous avez entendu l'ordre de monseigneur?
—Dites-lui qu'il y va de sa vie! répliqua l'étrangère en continuant d'avancer.
Et, haussant la voix de façon à être entendue d'Espérance, qu'elle savait être derrière la porte, elle ajouta en toscan:
—Et d'une autre bien plus précieuse pour vous, Speranza!
Ces mots, prononcés avec une intonation funèbre, n'admettaient point de résistance. Espérance remit Gratienne à l'intendant, avec ordre de la conduire dehors par l'escalier dérobé. Et, pour accélérer le départ de celle-ci qui hésitait, faute du comprendre:
—Va donc, s'écria-t-il d'une voix sourde, sinon tu es perdue!
Puis, fermant la porte, il s'élança sur le palier à la rencontre de la femme qui gravissait la dernière marche, et que sa présence arrêta aussitôt.
—Voilà une audace étrange! dit-il en italien. Avez-vous perdu le sens,
Leonora, pour oser vous présenter chez moi?
—Speranza, interrompit l'Italienne, est-ce que vous avez eu l'imprudence de répondre par écrit à la duchesse?
Espérance sentit son coeur défaillir à cette terrible question.
—Si vous avez écrit, ajouta rapidement Leonora, reprenez la lettre; il en est temps encore.
—Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, balbutia-t-il fort pâle.
—Je dis que si Gratienne porte sur elle un écrit de vous, elle, la duchesse et vous, vous êtes perdus tous trois! Rappelez-la donc, s'il en est ainsi, et brûlez votre lettre comme vous venez de brûler celle de la duchesse, dont la fumée plane encore sous cette voûte.
—Un nouveau piège, n'est-ce pas? murmura Espérance partagé entre la défiance et la terreur.
Leonora gravement:
—Depuis Villejuif j'ai suivi Gratienne, je l'ai vue entrer chez vous; il ne dépendait que de moi de la saisir, de l'empêcher d'arriver jusqu'à vous ou d'intercepter son message. Gratienne vient de sortir, nos agents sont au dehors, elle ne ferait point cent pas sans être arrêtée avec votre lettre! Voila pourquoi je vous dis: rappelez Gratienne, Speranza. Me comprenez-vous? Est-ce un piège?
Espérance ne trouva rien à répondre. L'argument était écrasant; son air abattu prouva qu'il était persuadé.
—Allons, tant mieux, continua Leonora, voyant qu'il restait immobile. Vous n'avez pas écrit, tant mieux. Mais j'ai d'autres choses à vous dire; recevez-moi chez vous ou dans le jardin, comme il vous plaira; je ne puis parler ainsi sur l'escalier.
En achevant ces mots, elle redescendit. Espérance la suivit, dompté, stupéfait.
Lorsqu'ils furent dans le jardin et que le jeune homme eut pris le temps de se remettre en garde contre la nouvelle attaque qu'il prévoyait:
—J'écoute, dit-il, non sans être étonné de votre équivoque démarche, mais j'écoute.
—Jamais, répliqua Leonora, vous n'avez eu plus besoin de votre attention. Speranza, quoi que soit votre désir de me trouver en défaut, pénétrez-vous du sens de mes paroles. Figurez-vous que c'est une prophétesse antique qui vous parle.
—Je vous savais déjà devineresse, interrompit ironiquement Espérance; antique, je l'ignorais.
—Pour l'amour du Christ, ne raillez, pas. Depuis notre dernière entrevue vos ennemis ont fait des progrès rapides, immenses. Ils sont arrivés au but de leur ambition et touchent à celui que s'était proposé leur vengeance. Un avenir trop prochain vous fera comprendre mes paroles forcément obscures aujourd'hui. Speranza! depuis longtemps j'entends dire que vous allez partir et vous ne partez pas. De chez moi je surveille chaque jour vos indécisions, je vois faire et défaire mille fois les apprêts destinés à tromper des yeux moins clairvoyants que les miens. Aujourd'hui, plus de délai possible. Tout touche à l'événement. Speranza partez!
Elle avait parlé avec tant de solennité, d'autorité douce, sa parole était si vibrante et si affectueuse à la fois, toute sa personne respirait une émotion si vraie ou si bien jouée, que le jeune homme en fut touché trop profondément pour le dissimuler.
—Mais je pars demain, vous le savez bien, vous qui savez tout, répondit-il. D'ailleurs, ce conseil, quel sentiment vous le dicte? Ce que j'ai vu de vous me permet de suspecter même vos services.
—C'est vrai, dit-elle tristement; mais oubliez mes actes et n'observez que mes paroles. Souvenez-vous que j'ai commencé par vous aimer!…
—Allons donc! l'hypocrisie est une de vos armes les plus dangereuses. Plus vous enveloppez de miel vos perfidies, plus je me défie. Henriette aussi m'a aimé… Quant à Leonora, il me suffit pour l'apprécier d'avoir vu à l'oeuvre Ayoubani.
—Oh! murmura l'Italienne avec colère, l'oeuvre d'Ayoubani n'était pas dirigée contre vous; Ayoubani travaillait pour elle-même… contre… Mais, à quoi bon trahirais-je mes secrets; vous ne me croyez pas?
—Non! dit résolument Espérance.
—Speranza! interrompit Leonora, que cette nouvelle insulte si méritée fit bondir comme un coup de fouet, je vous ai prouvé tout à l'heure du dévouement en laissant arriver ici et sortir librement Gratienne….
—Vous ne m'avez rien prouvé du tout. Il peut entrer dans vos vues de paraître généreuse à huit heures du soir pour mieux m'égorger à minuit.
—Maudite que je suis! s'écria-t-elle en déchirant avec fureur le mouchoir qu'elle tenait à la main. Eh bien! je t'ai dit tout à l'heure de partir, je te le répète, je t'en supplie, je t'en conjure. Chaque minute que tu passes en ce pays t'enlève une année d'existence. Speranza, tu ressembles à ces oiseaux brillants, téméraires, qui ont suspendu leur nid aux plus beaux roseaux des fleuves. Un jour l'orage s'allume, les eaux bouillonnent… le roseau déraciné roule englouti. Pars, Espérance; pars sans regarder en arrière… je ne puis t'en dire davantage. Dieu m'est témoin que je donnerais la moitié de mon sang pour te sauver!
—Je comprends vos allusions, dit froidement Espérance. Ce roseau menacé, c'est la duchesse, n'est-ce pas?
—Oui!
—Qu'ai-je de commun avec la duchesse?
—Il serait trop grossier de me nier, à moi, l'intérêt que tu portes à cette femme, à moi qui sais tout! Cette femme est perdue, te dis-je, rien au monde, rien ne pourrait plus la sauver. Fuis-la, si tu ne veux t'ensevelir sous ses ruines.
—Rien ne la sauverait, dites-vous, oh! j'espère que si, répliqua Espérance avec une sardonique douceur, ce qui la perd, c'est sa malheureuse ambition. Est-ce qu'on ne la sauverait pas, dites, si elle renonçait au trône?
—C'est le seul moyen, je l'avoue.
—Ah! pauvre démon, ta ruse est éventée, s'écria Espérance triomphant, tes grands mots cachaient de bien pitoyables mystères. Si tu veux m'épouvanter, trouve autre chose: voici le moment de m'ouvrir ta boîte à secrets!
—Assez! répliqua Leonora d'une voix sourde en serrant fortement le bras d'Espérance. J'en ai trop dit peut-être. Peu de mots, grands ou petits, vont désormais sortir de ma bouche; je prie le Seigneur de les faire pénétrer jusqu'à ton coeur endurci. Pars! ne revois jamais Gabrielle! Pars plus rapidement que la flèche. Mais ton oreille est sourde, ton coeur est fermé, tu continues à rire. Fais donc ce que tu voudras; cours où ta destinée t'entraîne; seulement, à l'heure fatale rappelle-toi tout ce que je t'ai dit; tu l'auras voulu! Tombe et ne m'accuse pas. Adieu!
En parlant ainsi, elle s'enveloppa dans sa mante avec un désespoir sauvage et s'enfuit à grands pas, laissant Espérance troublé, malgré son incurable défiance.
—Qu'il y ait un danger sur Gabrielle, c'est possible, se dit-il après une longue nuit de réflexions. Mais si ces monstres coalisés m'invitent à partir, c'est que ma présence pourrait porter secours à la duchesse.—Et, dans l'autre cas, si Leonora, ce que je n'admets pas, a été sincère, si réellement Gabrielle est menacée, je serais un lâche de me mettre à l'abri. L'Italienne dit oui, l'Indienne dit non… Que dit Espérance?
Espérance sera demain soir à Fontainebleau.
XXIII
OÙ PONTIS TROUVE L'OCCASION PROMISE
La journée d'attente parut mortelle à Espérance, mais trop d'intérêts étaient en jeu pour qu'il commît l'imprudence de devancer l'heure fixée par la duchesse.
Il partit vers midi de Paris, après avoir fait ses adieux à toute sa maison et distribué des gratifications à ses meilleurs serviteurs. Il ne laissait que le concierge et deux jardiniers, bien décidé à revenir vite, aussitôt après son entretien avec Gabrielle, pour exécuter le projet formé la veille de ne laisser derrière lui aucune trace de son passage.
Il devinait bien qu'on devait le suivre; mais qu'y faire? La ruse n'était pas possible avec des ennemis comme Leonora, comme Henriette. Ne pas ruser et aller brutalement au but devenait le meilleur système.
La tactique d'Espérance se composait d'un mélange de ses deux projets. Demeurer peu de temps à Fontainebleau, s'y bien cacher et avoir déjà disparu au moment où l'on annoncerait son arrivée.
Quant à la route à suivre, pas de feinte. Il allait en ville; Fontainebleau se trouve sur le chemin.
À sept heures du soir, il faisait nuit, le temps était sombre, chargé, froid. Tous les habitants de la ville, rentrés chez eux, soupaient et se chauffaient. On voyait aller des lueurs derrière chaque vitre, tandis que les portes commençaient à se barricader.
Espérance connaissait Fontainebleau en détail. Pas un arbre de la forêt, pas un détour du château ne lui avait échappé. Il avait tant de fois parcouru, chasseur ou promeneur privilégié, ses bois et ses galeries! Il savait aussi mieux que personne les heures de jeu, de repas, d'assemblée, et les habitudes de la maison royale.
Il se glissa sans être vu par la cour des cuisines; un grand mouvement de valets s'occupant des offices lui permit d'arriver au pied de l'escalier à vis dans la cour ovale. Et son regard aperçut dans l'ombre la forme inquiète de Gratienne à une fenêtre du rez-de-chaussée.
Elle surveillait depuis quelques moments, et rien ne lui avait paru suspect. Elle conduisit donc Espérance avec une parfaite sécurité jusqu'à sa chambre à elle, pour lui donner les dernières instructions.
Le moment était favorable, une bruine fine et froide couvrait le vague horizon des cours mal éclairées. En ces temps d'économie, les trois quarts au moins de l'immense château étaient obscurs ou inhabités, et le roi avait concentré dans un même quartier tous ses hôtes pour épargner des frais à sa cassette et de la fatigue à ses gens de service.
Gratienne annonça donc à Espérance qu'elle allait le mener chez la duchesse, qui, pour plus de sûreté, l'attendait dans son appartement. Et le voyant se récrier, elle ajouta que Gabrielle, après avoir tenu conseil, était persuadée que nulle cachette dans tout le château n'était plus sacrée, mieux défendue et plus naturellement gardée par elle-même. D'ailleurs, pour se donner une liberté plus grande, elle allait feindre de se trouver fatiguée, malade, et par conséquent devait demeurer au logis. Espérance ne fit pas d'objection, il enfonça son chapeau sur ses yeux et suivit Gratienne, le coeur moins touché de crainte que palpitant d'émotion à l'idée qu'il allait revoir Gabrielle.
Nous l'avons dit, sept heures venaient de sonner. Tout se fermait au château. Les immenses quartiers de chêne brûlaient dans les cheminées. Le souper du roi cuisait aux broches, et la table était mise.
La chasse ayant fini un peu tard, le roi venait seulement de se débotter. Il se faisait beau pour paraître avec avantage au milieu de ses convives. Tandis que ses valets de chambre l'habillaient galamment et parfumaient sa barbe, il s'entretenait avec Zamet, debout, respectueusement, à l'angle de la cheminée, en face du fauteuil du roi.
—Oui, disait Henri, ce que j'ai résolu, de concert avec la duchesse, sera d'un bon exemple pour les Parisiens. Ils verront que ceux de ma cour ne sont point des impies. Mme la duchesse veut aller passer à Paris les derniers jours de la semaine sainte; on la verra aux églises, en dévotion. Il est bon qu'elle prenne déjà les airs de recueillement qui conviennent aux personnes royales pour édifier le peuple.
Zamet s'inclina. Ses yeux perçants ne quittaient point le visage du roi, essayant de lui arracher la suite de sa pensée.
—Quant à moi, poursuivit Henri, j'ai beaucoup de travaux ici, je les parferai, et j'irai ensuite retrouver la duchesse, chez toi, à Paris.
—Chez moi, sire?
—Oui, loge-la. Ta maison est un paradis sur terre. Tu es mieux meublé que moi, compère Zamet, fais bonne chère à la duchesse, qui te le rendra, lorsqu'elle sera reine.
Soit caprice de la flamme, soit ombre d'émotion voilée, on eût pu voir voltiger un reflet livide sur le visage du Florentin.
—Ce m'est un grand honneur, sire, dit-il, et je ferai de mon mieux.
Cependant j'avoue que j'y suis mal préparé en ce moment.
—Bah! si la chère est mauvaise, on t'excusera vu le crime. Cependant nous allons dîner aujourd'hui en bas pour la dernière fois de la semaine. J'ai dispensé le page pour un repas, et mon appétit de chasseur choisit celui que nous allons faire. Faites entrer chez moi, La Varenne.
La Varenne obéit. Plusieurs seigneurs attendaient dans la salle voisine, et furent admis près du roi.
C'étaient, avec les principaux de la cour, le comte d'Auvergne, qui présenta au roi M. d'Entragues, son beau-père. Les Entragues avaient enfin reçu une invitation pour Fontainebleau. M. d'Entragues fut parfaitement accueilli du roi, malgré le fin sourire qui ne quitta pas les lèvres de ce dernier pendant la présentation.
—Mais je ne vois point les dames, dit Henri en recherchant autour de lui.
—Sire, se hâta de répondre le comte d'Auvergne, ces dames, au retour de la chasse, ont eu leur carrosse versé et brisé dans le Bas-Bréau; elles voudraient obtenir de Votre Majesté quelques heures de repos.
—Elles ne dîneront pas? s'écria Henri.
—Je crains fort que leur estomac n'ait souffert de la chute comme tout le reste, répliqua en riant le jeune homme.
—Fâcheux contre-temps, dit le roi contrarié, les routes de cette forêt sont mauvaises, on s'y tue; espérons que j'aurai assez d'argent bientôt pour rendre les forêts habitables aux dames comme des jardins. Eh bien! j'excuse les dames d'Entragues; nous boirons à leur santé.
Et voyant que plusieurs des assistants le regardaient et cherchaient à pénétrer sa pensée, pour en faire des commentaires, peut-être des rapports,
—Heureusement, ajouta-t-il, la présence de Mme la duchesse nous dédommagera.
Il achevait à peine, non sans avoir remarqué le nuage que ces mots avaient répandu sur le front du père Entragues, lorsque M. de Beringhen, le premier valet de chambre du roi, entra et parla bas à Sa Majesté, dont les traits prirent aussitôt une vive expression de contrariété.
—Voilà qui s'appelle du malheur, s'écria Henri. Au moment même où j'annonce la duchesse, elle envoie dire que la chasse l'a brisée, qu'elle souffre et ne peut assister au souper. Mais n'importe, ses désirs sont des ordres. Allez, Beringhen, lui porter tous mes compliments de condoléance, et annoncez-lui, qu'après le repas, je passerai savoir de ses nouvelles.
Chacun s'approcha du messager avec empressement pour le prier de se charger d'un compliment respectueux pour la duchesse.
Pendant ce temps-là, Henri se promenait devant la cheminée en se disant:
—Voilà le martyre qui commence. C'est bien fait pour moi. Henriette ne veut pas dîner avec Gabrielle, et Gabrielle refuse de s'asseoir à la même table que Mlle d'Entragues. Celle-ci a tort; je lui en dirai vertement ma façon de penser, elle prend trop tôt des airs d'exigence. L'autre a raison. Pauvre chère amie, je la rassurerai, mais comment accommoder tout cela?
Le maître d'hôtel apparut flanqué de ses officiers.
—Allons souper, messieurs, s'écria le roi avec d'autant plus d'empressement qu'il avait besoin d'étouffer un soupir.
Tous les assistants le suivirent, soit en chuchotant, soit, les plus habiles, en analysant les causes de cette désertion des deux dames.
Tandis que toute l'assemblée défilait dans la galerie, derrière les porte-flambeaux, un garde de service assis sur une banquette, la tête ensevelie dans ses deux bras que soutenait le mousquet, demeurait là, sourd et immobile, comme une statue. Le bruit des pas, des voix, la lumière des flambeaux ne le réveillaient pas.
—J'espère qu'en voilà un qui dort, s'écria le roi de belle humeur. Ah! bonsoir, brave Crillon, c'est un de tes gardes.
—Dieu me pardonne, oui, répliqua le chevalier, en s'apprêtant à réveiller d'un coup de poing ce furieux dormeur, qui manquait si impertinemment à la consigne, mais le roi l'arrêta. Il fit approcher le page qui tenait son flambeau à six bougies, et l'ardente clarté inonda le visage du garde.
Celui-ci alors se souleva, montrant un visage ébahi, hébété, le pâle et désolé visage de Pontis qui, comprenant toute sa faute, se dressa comme un ressort.
—Je connais cette figure-là, dit le roi en riant.
Et tout le monde se mit à rire: ce qui produisit une sorte de huée sous le poids de laquelle le pauvre garçon baissa la tête avec une indicible expression de morne découragement.
—C'est le pauvre Pontis, je ne le reconnaissais pas, tant il est maigre, il faut l'excuser, murmura Crillon.
—Oui, oui, répondit le roi, continue ton somme, cadet; nous ne sommes pas en face de l'ennemi.
—Plût au ciel, murmura le cadet d'un air sombre et résolu qui frappa le roi, et lui révéla tout ce qu'il y avait encore d'énergie farouche sous cette torpeur.
Aussitôt que le cortège eut défilé, Pontis laissa tomber son bras et son mousquet, la galerie redevint obscure, le garde reprit sa place sur le banc, sans donner un seul regard aux splendeurs du festin, qui se faisait sentir par odorantes bouffées jusque dans la galerie.
Le roi prit place, les convives l'imitèrent; mais en dépliant sa serviette,
Henri trouva dessous un billet.
—Oh! oh! dit-il en fronçant le sourcil, il est rare qu'un billet ainsi remis annonce quelque chose d'heureux à un prince. Y a-t-il conspiration contre mon appétit? Servez toujours.
—Pas de signature, tant pis, pensa-t-il.
Il se mit à lire. Un léger frisson passa sur ses épaules et contracta imperceptiblement ses traits, mais, se sentant observé, il acheva sa lecture.
«Sire, disait-on, certaine dame que vous croyez seule ce soir, s'est arrangée pour avoir de la compagnie. Si Votre Majesté ne trouble pas le tête-à-tête, c'est qu'elle a trop de patience et trop peu de curiosité.»
Une demi-minute suffit pour faire éclore un monde entier de pensées dans l'esprit troublé du roi.
Ce billet faisait allusion à l'une des dames logées à Fontainebleau, Gabrielle ou Henriette. Évidemment, pensa le roi, à la table où je le lis se trouve quelqu'un qui en sait ou en devine le contenu. L'auteur peut-être me regarde.
Le roi brûla tranquillement le papier et dit en souriant:
—Bonne nouvelle. Soupons!
Il essaya, en effet, de souper; mais son appétit avait disparu. Le bruit du festin et la volonté de paraître joyeux lui donnèrent une surexcitation à laquelle plusieurs de ses convives ne durent pas se tromper: rien n'était ordinairement plus naturel que la gaieté du roi. Cependant Henri parvint à sauver les apparences. Tout ce travail de sa pensée aboutit à un plan péniblement élaboré au milieu des rires.
—On veut, se disait le roi, que je monte jaloux chez la duchesse ou que je demande à voir si Mlle d'Entragues est seule chez elle. L'une de ces deux femmes rivales prépare à l'autre une rude attaque. Mais qui sera battu? Moi! Et je prêterai à rire, quelque parti que je prenne entre l'une ou contre l'autre.
Zamet, pendant toute la scène, causait avec ses voisins sans cesser d'observer le roi. Mais cette surveillance du Florentin était digne d'un pareil maître; son oeil droit, souple, savait ne rencontrer Henri qu'aux bons moments. Celui-ci, non moins habile, regardait tout le monde, et, s'occupant de tout, cherchait sur chaque visage un indice qui vînt confirmer ses soupçons.
Le repas dura longtemps pour le pauvre prince ainsi torturé; il ne découvrit rien, et finit par s'en tenir à sa première idée. Le billet lui venait de l'une ou de l'autre des deux dames rivales. Peut-être n'avait-il aucune valeur, peut-être signifiait-il assez de choses pour mériter un éclaircissement. Mais Henri sentit si bien la gêne de sa position, s'il faisait une démarche décisive, qu'il se résolut à une complète immobilité.
Cependant son esprit fécond, irritable quand il s'agissait des obstacles, ne lui permettait pas de laisser sans résultat un pareil avertissement. Au moins Henri se devait-il à lui-même d'approfondir la partie essentielle du mystère.
Deux moyens s'offraient naturellement. Rendre visite à la duchesse ainsi qu'il l'avait promis. Nul ne s'en étonnerait. Rendre visite à Henriette, chacun en parlerait, ce serait un bruit, un scandale, Gabrielle ne le lui pardonnerait jamais, et encore, quel profit tirer d'une visite? Trouve-t-on chez une femme celui qu'elle veut cacher, quand la femme se défie, quand l'investigateur tremble de trahir sa jalousie, quand la bienséance, la dignité, défendent qu'on interroge, qu'on ouvre les portes? Non, une visite n'amènerait aucun résultat.
Et puis, ce billet, lâche dénonciation, ne prouvait rien. Combien de fois Gabrielle et Henriette elle-même avaient-elles été calomniées? N'y a-t-il pas toujours dans un palais quelque serpent caché qui siffle quand il ne peut mordre? Le dénonciateur cette fois, comme tant d'autres, avait menti.
Si, toutefois, il n'avait pas menti, que faire? On avouera que la discussion d'un si délicat problème n'était pas facile à conduire au milieu des propos interrompus d'un souper. Mais le roi n'en était pas à son apprentissage. Il avait mené souvent à bonne fin des négociations plus compliquées, et, sous le roi Charles IX, sous la reine Catherine de Médicis, on était à bonne école.
Henri trouva son moyen en attaquant le dessert. Il se souvint que le logement des Entragues avait été marqué par Beringhen à l'extrémité d'un corridor aboutissant à l'appartement de la duchesse. Cette précaution du prudent Beringhen permettait au roi, en cas de besoin, d'être rencontré dans ce corridor sans étonner personne. Le corridor était immense, sombre et désert, puisque chaque appartement était desservi par son escalier particulier. Henri, tacticien consommé, songea que de cet endroit la surveillance serait commode, sûre, et ne compromettrait personne. Il ne s'agissait plus que de trouver le surveillant. Le choix n'était pas facile.
En attendant l'inspiration, Henri s'affermit dans la résolution de ne rien faire d'éclatant, de ne pas même aller voir Gabrielle comme il eût pu le faire sans se trahir, puisque sa visite était annoncée avant la lecture du billet et justifiée par l'indisposition de la duchesse.
Il résolut aussi de ne pas parler de Mlle d'Entragues, de paraître l'oublier, elle et ses côtes meurtries au Bas-Bréau; cette neutralité absolue commencerait par bien dérouter les espions, s'il s'en trouvait à table qui eussent voulu surveiller l'effet du billet.
Henri, charmé d'avoir ainsi sauvé sa dignité, celle de la femme qu'il allait épouser, celle même de la maîtresse nouvelle, appliqua toutes ses facultés au choix du confident.
On sortait de table, et déjà, s'appuyant au bras de Crillon, le roi allait raconter ses perplexités et confier l'exécution de son projet à cet ami fidèle; mais il réfléchit que l'emploi était au-dessous d'un pareil personnage, et nécessitait plus de souplesse que de chevalerie. Crillon eût été trop vigoureux et trop peu rusé; ce qu'il fallait en cette circonstance, c'était un esprit présent, un coeur résolu, un bras solide, tout cela dans un personnage obscur et inconnu. Les yeux du roi s'arrêtèrent alors sur Pontis, qui, cette fois, les épaules effacées, le regard brillant, se tenait à son poste quand passa le roi pour retourner à sa chambre.
Au choc de ce regard, Henri devina qu'il tenait son homme, et s'arrêta. Se tournant alors vers les assistants:
—Nous allons jouer, messieurs, dit-il. Laissons dormir les dames malades qui ont besoin de repos. Je dis cela pour vous, comte d'Auvergne. Vous porterez le bonsoir de ma part à votre mère et à votre soeur. Bonsoir, M. d'Entragues. Et je le dis aussi pour notre bien-aimée duchesse, qui part demain de bonne heure pour faire ses dévotions à Paris: n'est-ce pas, compère Zamet?
—À quelle heure, demain, sire?
—Vers le soir, elle sera chez toi.
—Je pars donc, ce soir même, sire, pour tout préparer, afin que Mme la duchesse n'ait pas trop à se plaindre de mon humble hospitalité.
—Va, compère. Préparez vos écus, messieurs, je me sens en veine de gagner ce soir, ajouta le roi avec un sourire plus mélancolique que railleur, car malgré lui il songeait au proverbe qui attribue bonne chance au joueur malheureux en amour. Ah! voici mon garde réveillé! dit alors Henri laissant passer les assistants, Continuez de marcher, messieurs, j'ai à consoler ce pauvre garçon de la bévue qu'il a faite. Allez! je vous joins.
Et il s'approcha de Pontis.
Tous deux étaient seuls au milieu de la galerie, un page tenait de loin le flambeau. Nul ne pouvait entendre. Le roi parla bas à l'oreille du garde, dont les yeux intelligents témoignèrent plus de dévouement que de surprise.
—Tu as compris? dit le roi.
—Parfaitement.
—Crois-tu pouvoir réussir?
—J'en réponds.
—Vigilant comme un chat, muet comme un poisson!
—Oui, sire.
—Mais, si l'on te résiste, si l'on t'échappe; tu n'es guère fort?
—Qu'on ne s'y fie pas; je suis de mauvaise humeur.
—Sois prudent! Voici une clé qui t'est indispensable. Va! je ne me coucherai pas que tu ne m'aies rendu compte.
Le roi mit une clé dans la main de Pontis et retourna jouer dans son cabinet.
XXIV
AMOUR
Gratienne, dès que le moment fut venu, conduisit Espérance dans un cabinet tendu de damas de soie violet à larges fleurs. Les meubles étaient d'ébène ou d'ivoire, quelques-uns d'argent ciselé comme c'était la mode en Italie, à cette époque où l'art ne croyait pas s'avilir en présidant à toutes les utilités de la vie. Un feu de braise sans flamme brûlait dans la cheminée de marbre rouge portée par des cariatides blanches.
La lampe d'or aux larges flancs frappés de riches sculptures, tombait du plafond, retenue par trois longues chaînes du même métal. C'était un présent de Charles-Quint à François Ier. Deux belles toiles de Raphaël et de Léonard de Vinci, chefs-d'oeuvre qui valaient deux fois l'or de la lampe, brillaient, dans leurs panneaux, de cette calme et noble fraîcheur de l'immortalité.
Espérance jeta un regard distrait sur ces merveilles. Ce qu'il cherchait, c'était la tapisserie sous laquelle allait apparaître Gabrielle.
Gratienne fit sonner un timbre et partit précipitamment. Bientôt un bruit de pas rapides fit trembler l'âme du jeune homme, une lourde étoffe bruit, et la portière se leva. Gabrielle accourait, les joues pâles de joie, les yeux, ses doux yeux! noyés d'une larme chatoyante comme une perle.
Elle ouvrit ses bras en appelant Espérance et le retint longtemps sur son coeur sans qu'ils eussent, l'un ou l'autre, la force ou l'envie de prononcer un seul mot.
Cependant elle prit la main de son ami, et contempla d'un oeil attendri les ravages que tant de douleurs avaient imprimés sur cette beauté sans rivale.
Lui, la laissait penser, souriait et s'inondait du bonheur de la voir. Elle fut la première à rompre ce charmant silence.
—Avant tout, dit-elle, n'ayez ni inquiétude ni réserve. Cet endroit, le plus dangereux de tous en apparence, est en réalité le seul qui soit sûr, car il est le seul où nos espions ne puissent pénétrer. Au-dessus de nous est la chambre de Gratienne. Mon appartement se trouve absolument débarrassé des gens de service, qui me croient au lit et soupent. Je n'aurais à redouter qu'une visite du roi; mais il soupe lui-même et chacun de ses mouvements me sera annoncé par Gratienne un quart d'heure avant que personne ait pu arriver ici. Si le roi montait après souper, comme il vient de le faire dire par Beringhen, vous auriez dix fois le temps de passer chez Gratienne par l'escalier qui communique à ma ruelle.
—D'ailleurs, répondit Espérance en lui pressant les mains, le roi soupe longuement après la chasse, et je ne serai probablement plus chez vous lorsqu'il aura fini.
—Cela importe peu, interrompit Gabrielle. J'ai tant de choses à vous dire que les instants, si longs qu'ils soient, nous paraîtront toujours trop courts.
—Rien n'approche pour l'intérêt, de ce que j'ai à vous rapporter, ma Gabrielle. Votre rendez-vous, ne me fût-il pas arrivé hier, que je vous eusse, ce matin, fait demander audience.
—J'avais donc raison de croire que vous ne partiriez pas sans me voir.
C'eût été un crime.
—Je ne veux point mentir. Peut-être l'eussé-je commis sans la gravité des avis qui me sont parvenus, Gabrielle; vos ennemis triomphent, ils n'en sont plus aux menaces. Ils s'apprêtent à frapper le coup décisif.
—Quels ennemis? quel triomphe? quelles menaces? quels coups? dit Gabrielle avec un enjouement fébrile qui fit froid au coeur d'Espérance.
—Pour être vague, ma révélation ne doit pas moins vous éclairer sur les périls qui vous attendent. J'avoue que je ne pourrais rien préciser, mais par cela même, j'admets tous les soupçons, toutes les craintes.
—Écoutez donc, interrompit la duchesse en s'asseyant et en attirant près d'elle sur les carreaux le jeune homme tout frissonnant de cette caressante familiarité dont jamais il n'avait vu Gabrielle aussi prodigue, vous ne savez rien, dites-vous, vous ne pourriez rien préciser; eh bien! il n'en est pas de même de moi, je sais tout, et vous raconterai en détail tout ce vague qui vous émeut si fort. Je tremblais que vous ne vinssiez pas, vous si prudent, vous si délicat, vous qui n'êtes pas roi, pas chevalier, et qui, sous un seul de vos beaux ongles roses, renfermez plus d'honneur et de courtoisie que toute la chevalerie couronnée de l'univers! Mais ne nous égarons pas, ami; la route est longue. Écoutez donc.
Espérance témoigna qu'il écoutait de toute son âme.
—L'ennemi qui vous effraye, dit Gabrielle en se tournant vers lui, face à face, les yeux plongeant dans ses yeux, la main lui imprimant chaque émotion avec chaque parole, cette ennemie redoutable, c'est Mlle Henriette d'Entragues; elle menace mon avenir, n'est-ce pas? elle a des vues sur le roi; elle arrive à grands pas, voilà ce que vous vouliez me dire?
—Mais oui… et n'en faites pas si bon marché, duchesse! Oui, elle arrive au but!
Gabrielle, souriant avec mépris:
—Elle est arrivée, dit-elle. Il y a trois nuits, le roi l'a honorée d'une visite, et elle l'a honoré de ses bonnes grâces. Ils se sont honorés tous deux, je vous assure. Vous frémissez; regardez-moi. Je ris de pitié. Oui, l'honneur a été réciproque, et vraiment la chose s'est loyalement passée. L'un a bien acheté, l'autre a bien vendu. Quoi de mieux en affaires? Le roi a payé cent mille écus et une promesse de mariage la vertu farouche de la belle Entragues. C'est pour rien. Riez donc, mon ami, riez donc!
Espérance pâlit de colère et voulut s'écrier.
—J'ai vu Sully compter l'argent, continua Gabrielle, on m'avait cachée derrière une fenêtre, en face; je me suis donné ce plaisir. Le ministre avait réuni la somme en grosses pièces, il l'avait suée cette somme, et le pauvre financier, pour tâcher d'émouvoir les entrailles du maître, eut l'idée de couvrir tout un plancher de ces écus. Une immense jonchée! ils faisaient l'effet d'un million. Le roi vint, mandé par son ministre pour délivrer la quittance, et celui-ci lui montra ce parquet d'argent. «Voilà un cher plaisir!» murmura Henri, Oui, il a dit cela… Oh! quelle que soit la torture réservée à une femme délaissée, elle est trop heureuse de pouvoir se souvenir en un pareil moment que lorsqu'on l'a prise, elle n'était pas a vendre!
—Gabrielle! dit Espérance, l'argent n'est rien, mais cette promesse de mariage, vous ne m'en parlez pas. C'est le point essentiel, cependant.
—À quoi bon? Et que nous importe?
—Mais d'autres droits surgissant à côté des vôtres….
—Allons donc! Il s'agit bien de mes droits, à présent. Supposez-vous que je tienne à ce que Mlle d'Entragues peut prétendre?
—Mais votre fils?
—Assez sur ce sujet, Espérance, je vous prie.
—Gabrielle, il ne sera pas dit, que je me serai sacrifié, moi, qui vous aime plus que la vie, pour laisser triompher Mlle d'Entragues, quand je n'ai qu'un mot à dire pour la perdre. Plus de colère contre cette misérable, ma Gabrielle, vous lui feriez trop d'honneur; elle tombera honteusement comme le ver impur qui avait osé monter jusqu'à la fleur et qu'un souffle de vent précipite et qu'on écrase; un seul mot dit au roi, trois lignes d'une certaine écriture mises sous les yeux de Sa Majesté, et la royauté de Mlle Henriette meurt avant d'avoir éclos, la démarche est rude, périlleuse, peut-être; je la ferai demain.
—On dirait vraiment que vous cherchez à me consoler, Espérance, répliqua Gabrielle avec un vif accent de dignité blessée. M'estimez-vous assez peu pour me croire en colère? Parler au roi! contester à Mlle d'Entragues sa promesse de mariage! l'attaquer pour me maintenir! Oh! voilà tout au plus ce que ferait une Entragues, mais moi!… Son argent, elle l'a gagné; sa promesse, elle l'a achetée; laissons-lui tout cela, mon Espérance, et au lieu de songer à mes honneurs perdus, à ma couronne brisée, au lieu de me vanter les moyens qui vous restent pour me conserver reine, au lieu, enfin, de nous souiller l'esprit et les lèvres à parler de toutes ces fangeuses intrigues, parlons un peu, mon noble coeur, de nous, de nos serments fidèles, de nos épreuves si bravement subies, reposons-nous de tant d'infamies en serrant nos mains loyales, en savourant nos sourires les plus tendres, les plus francs. Faisons plus que de sourire, mon Espérance, rions de nos scrupules absurdes, de notre délicatesse stupide. Oui, tandis que tu m'aimais et que tu partais, en pleurant, peut-être, pour me laisser pure et sans tache à un maître, à un époux, tandis que par respect pour la foi jurée, par reconnaissance, par amitié, pour tout ce qui est honnête et noble, en un mot, je te laissais mourir en me mourant d'amour, ces gens à qui tous deux nous sacrifiions notre coeur et notre sang, complotaient dans une ombre lâche, le sordide trafic d'un corps avili et d'un serment faussé. L'une vendait sa personne, l'autre sa signature. Et toi, insensé, tu te précipitais dans un gouffre de flammes pour épargner un soupçon au roi, tu acceptais l'exil et la mort pour faire légitimer mon fils, que ce roi, d'un trait de plume, vient de déclarer à jamais misérable et bâtard. Car enfin, que je meure aujourd'hui, demain Mlle d'Entragues revendiquera mon héritage, tu serais forcé de l'appeler ta reine! En vérité, rions, cher trésor de mon coeur, et que notre mépris brûle jusqu'au souvenir de ces misères comme ce baiser, exhalé de mon âme, va consumer en nous la duperie de l'héroïsme, le faux honneur de la générosité.
Espérance stupéfait regarda Gabrielle. Jamais il ne l'eût soupçonnée si fière et si véhémente; elle l'avait entouré de ses bras, elle l'embrasait de son regard, de son souffle, de sa lèvre.
—Amie, murmura-t-il éperdu de se sentir entraîné par cette force irrésistible, amie, prenez garde! Si tout ce que vous venez de dire n'est inspiré que par un juste ressentiment, si ce délire d'amour n'est que de l'indignation, si ce feu dont vous me dévorez n'est que celui de la colère, prenez garde! il s'éteindra trop vite, et demain vous me reprocherez ma faiblesse. Oh! Gabrielle, laissez-moi mourir de vous adorer. Demain peut-être je mourrais en vous maudissant.
—Espérance! s'écria-t-elle dans une éblouissante exaltation qui imprima aussitôt à sa beauté un caractère de majesté surnaturelle, Espérance, je suis ton ange de bonheur, je suis la récompense de toute ta vie perdue; ne le vois-tu pas, ne le comprends-tu pas? J'ai lutté avec toi de vertu, de cruauté, même; j'ai tordu à belles mains ton coeur dans lequel, puisque Dieu me l'envoyait, j'eusse dû en dépit de tout, fondre le mien. J'ai été lâche, j'ai abusé de toi, au lieu de me livrer à toi comme esclave!
Es-tu de marbre, ô mon amant! comme ces dieux antiques de la jeunesse et du génie, auxquels tu ressembles? Nos larmes, nos soupirs, nos sacrifices, nos souffrances, les comptes-tu pour si peu que leur prix t'en paraisse immérité? Eh bien, moi, je te dirai que tu ne m'aimes pas, Espérance, je te dirai que tu me méconnais, que tu m'outrages. Oui, tant que je t'ai écouté en silence, m'inclinant bassement devant tes calculs héroïques qui ne profitaient qu'à moi; oui, jusqu'ici, je n'ai pas été digne de ton amour, mais aujourd'hui je me relève, aujourd'hui je ne veux plus laisser parler la reine, aujourd'hui j'impose silence à la mère elle-même, c'est le tour de l'amante, enfin. Pardonne-moi, oh! pardonne-moi d'avoir cru un seul moment que mon devoir consistait à fouler aux pieds un dévouement comme le tien! Et quand je t'ouvre les bras, quand je te dis: Espérance, je t'aime ardemment! Espérance, je t'adore! Espérance, tu es le feu de mes veines, la source de ma vie, je ne sens plus rien en moi qui ne t'appartienne, et puisque tu ne veux pas me consacrer ton existence, puisque tu parles de mourir, donne-moi du moins le droit de mourir avec toi!
Il voulut murmurer quelques mots, c'étaient pourtant des actions de grâces à Dieu, qui a permis qu'un tel bonheur échût en partage à de pauvres créatures mortelles; mais refus ou prières, elle étouffa tout de ses baisers, elle éteignit tout de ses larmes. Il sentit un nuage lui dérober la terre. Et, en effet, pendant de trop courts instants, ces deux âmes immatérialisées par l'amour étaient remontées au ciel.
—Sois bénie, dit Espérance, ton coeur vaut le mien; oui, tu es l'ange du bonheur.
Hélas! pourquoi n'obtinrent-ils pas leur grâce tout entière? pourquoi tous deux furent-ils condamnés à redescendre dans la vie? Qu'est-ce que la grande route poudreuse, pour qui revient du paradis étoilé?
Espérance le comprit, et cette pensée amère courba son front. Déjà, rêveur, silencieux, il regrettait. Gabrielle, aussi brillante, aussi joyeuse qu'il était mélancolique, revint à lui, et l'embrassant avec une souriante candeur:
—Oh! maintenant, dit-elle, pourquoi t'affliger seul? pourquoi penser même? Ce n'est plus la peine. Songerais-tu à la marquise de Liancourt, à la duchesse de Beaufort? À quoi bon, il n'y a plus ici que Gabrielle, ta femme.
—Ma femme! s'écria-t-il, enivré.
—Tu ne supposes pas, ajouta-t-elle avec un sourire céleste, que je puisse être désormais autre chose. Tout autre mariage est devenu impossible; je te défie de me le conseiller! J'ai donc réussi, me voilà donc heureuse, me voilà donc libre! Espérance est à moi, le monde est à nous!
On entendit Gratienne heurter un meuble dans la chambre voisine. C'était le signal convenu si elle avait quelque nouvelle à donner à sa maîtresse. Les deux amants enlacés prêtèrent l'oreille. L'annonce d'une invasion de leurs ennemis ne les eût pas fait tressaillir en ce moment.
—Le roi sort de table, dit Gratienne, mais au lieu de venir ici, il passe dans son cabinet pour jouer avec ses convives. Tout est tranquille.
—Dieu soit loué, nous pouvons achever nos confidences, s'écria Gabrielle.
Cette soirée comptera pour nous, n'est-ce pas, ami? Dieu a gardé tous les
nuages dans son firmament. Pour nos coeurs ce n'est que rayons et azur.
Sommes-nous heureux!
—Plus bas! l'éclat de ta voix semble insulter ces voûtes! Cependant, j'éprouve en t'écoutant cette joie ineffable qui suit la réalisation d'un rêve. Je te rêvais tout à l'heure, je te possède maintenant.
—Et à jamais. Tu ne contesteras plus?
—J'en mourrais. Te perdre, quand je ne te connaissais pas, c'était déjà plus que mes forces; te perdre maintenant, impossible! Ne crains rien, tu ne m'entendras plus parler de devoirs, d'honneur, je ne te sacrifierai plus. Tu es mon bien, je le défendrais contre les anges!
—Voilà ce qu'il fallait me dire à la Chaussée, mon Espérance. Que d'heureux jours nous avons perdus!
—D'autres nous attendent, plus purs, mieux acquis, incontestables. Le roi t'a affranchie par sa trahison. Songe, ma Gabrielle, que tu ne peux plus vivre en cette cour maudite, où mille pièges sont tendus sous tes pieds adorés.
—N'est-ce pas?
—Tout ce que ces démons méditent, tout ce qu'ils ont déjà machiné pour ta ruine, le savons-nous bien, le pourrions-nous seulement soupçonner? Il faudrait avoir leur âme pour deviner leur esprit. Je suis venu effrayé t'avertir, n'est-ce pas? eh bien! me voilà tremblant, effaré, rien ne me rassure plus. Je ne sais comment j'ai pu vivre avec cette terreur. Un baiser, ma Gabrielle, un baiser, pour me prouver que ces monstres n'ont pas déjà fait de toi un fantôme!