—Ce serait depuis bien peu de temps, dit-elle avec un enivrant sourire. Mais, oui, Espérance, moi aussi j'ai peur. Je ne te le cacherai plus: ton idée me soutenait; j'avais de plus la mienne. Quelque chose me répétait que, plus tu semblais t'éloigner, plus notre réunion était prochaine. Cela est si vrai, que j'ai vu sans effroi, presque complaisamment, les apprêts de ton départ. Je me disais que je te rappellerais à temps; que je te reprendrais à moi, bien à moi. Tu vois que Dieu m'a donné raison. Mais ce bonheur il ne faut plus le perdre; et puisque nous voilà ensemble, ne nous séparons plus. Espérance, ces misérables me tueront si tu ne m'emmènes pas.
—Dis un mot. Quand? comment? Parle; je suis prêt.
—J'ai tout préparé de mon côté. L'instinct m'a tenu lieu de politique. Je suis convenue avec le roi d'aller passer la semaine à Paris, chez Zamet.
—Chez Zamet! N'en fais rien, s'écria Espérance, pâlissant. C'est le nid des vipères! n'y vas pas!…
—Je le sais comme toi; oui, je sais que Zamet s'entend avec les Entragues; je sais qu'il est profond comme un gouffre. Mais Zamet demeure près de chez toi; ce voisinage m'a fait passer par-dessus toutes les frayeurs. Te sentir si près de moi, c'était de quoi me faire traverser un incendie: tu m'as donné l'exemple!
—Ne va pas chez Zamet, je t'en supplie, répéta Espérance, songeant avec un frisson à la prédiction sinistre de l'Italienne.
—J'avais promis pour demain, et je pars demain matin d'ici.
—C'est promis? demanda Espérance avec un cri de désespoir.
—Oh! oui, mais Gabrielle peut défaire ce que la duchesse avait résolu; as-tu un plan?
—J'en aurai mille pour que tu n'ailles pas chez Zamet.
—Tu sais donc quelque chose? dit Gabrielle avec un léger tremblement dans la voix.
—Je ne sais rien, mais je suis sûr que si tu y vas, tu y mourras!
Elle se serra frémissante sur la poitrine du jeune homme.
—Oh! mourir, murmura-t-elle, maintenant! Non, je ne veux pas mourir!
—Comment comptes-tu faire ce voyage de Fontainebleau à Paris? avec des gardes?
—Non, mais les espions sont là! et le roi peut s'aviser de me faire accompagner. Il ne faut pas espérer de liberté avant Paris. D'ailleurs, je dois descendre la Seine en bateau, et trouver ma litière au port de Bercy.
—Il suffit. Traîne le temps en longueur de manière à n'arriver au port qu'à la nuit close.
—C'est facile.
—Emmène Gratienne.
—Toujours.
—Aussitôt que la litière aura fait deux cents pas, fais arrêter sous un prétexte, et tandis que Gratienne occupera le cocher et les valets, glisse-toi hors de la litière, je serai là avec de bons chevaux.
—Fort bien. Gratienne continuera, n'est-ce pas, et arrivera seule chez
Zamet.
—À qui elle dira que tu es allée faire visite en ville.
—Chez ma tante de Sourdis, par exemple.
—Oui, et que tu rentreras un peu tard. Cependant nous aurons gagné au large. J'ai deux chevaux capables de fournir douze lieues d'une traite. Mais… votre fils?
—Oh! j'y ai pensé, dit tristement Gabrielle. Je voulais l'emmener. Mais ai-je le droit d'en priver son père? Le roi aime cet enfant.
Tous deux baissèrent la tête, un même soupir s'échappa de leurs poitrines.
—Assurément, murmura-t-elle, je commets un crime en abandonnant mon fils.
—Vous aimez mieux mourir assassinée en restant à la cour, Gabrielle; vous pensez à votre fils et vous m'oubliez déjà!
—Criminelle s'il le faut, je ne serai pas lâche, dit la duchesse en serrant la main d'Espérance, je suis à vous; c'était à moi de réfléchir avant de vous livrer ma destinée! Il est trop tard! Si le roi est juste, il me rendra bientôt mon enfant.
—Soyez tranquille, Gabrielle, Mlle d'Entragues se chargera de vous le faire rendre. Ainsi, plus d'hésitation, tout est bien convenu?
—Tout.
—Demain soir nous verra réunis ou séparés à jamais, car je vous préviens d'une chose: si l'on nous arrête, je me défends! Or, se défendre contre un roi c'est deux fois provoquer la mort.
—Nous nous défendrons, Espérance, dit avec calme la duchesse. Mieux vaut succomber ensemble que de languir séparés dans une prison.
—Puisqu'il en est ainsi, repartit Espérance touché de cette fermeté, rien ne nous retient plus, et nous surmonterons tous les obstacles. Les nuits sont longues encore. Nous arriverons à Dieppe avant que nul n'ait songé à nous poursuivre. Car il faudrait pour que le roi nous fit rejoindre, qu'il eût donné des ordres dans les six heures qui suivront notre départ: or, il ne le connaîtra peut-être que vingt heures après. Nous serons déjà hors de France.
—Dieu vous entende!
—Nous aiderons Dieu, mon amie. Il voit la pureté de mon coeur; il sait les combats que j'ai livrés à cet amour; il en connaît le dévouement invincible.
—Dieu sait, Espérance, que vous êtes ma seule ambition et ma seule félicité.
—Il entend le serment que je fais devant lui, s'écria Espérance, de vous aimer tant que mon coeur battra, tant qu'un souffle effleurera mes lèvres, tant qu'une goutte de sang restera dans mes veines.
—A vous aussi toute ma vie, s'écria Gabrielle en passant ses bras au col d'Espérance, qu'elle regarda si passionnément que les larmes leur vinrent aux yeux et roulèrent confondues le long de leurs joues dans le solennel baiser dont ils scellèrent ce serment.
—Mais nous voilà tout tristes, reprit le jeune homme. Pour des gens sûrs de leur bonheur, c'est de l'ingratitude.
—Est-ce bien de tristesse, croyez-vous, que mon coeur est ainsi gonflé? Quelquefois on pleure de joie; mais il est un moyen assuré de tarir mes larmes? ne t'éloigne pas, serre-moi dans tes bras.
—Demain, rien ne nous interrompra plus. Mais aujourd'hui, pardonnez-moi de le rappeler, Gabrielle, l'heure s'avance.
—L'heure… Vous partez! s'écria-t-elle avec un accent qui fit impression sur Espérance.
—Il le faut.
—Non! non! restez! Ce n'est qu'ici, ce n'est que près de moi que vous êtes en sûreté!
—Le roi peut venir après le jeu; ne m'exposez pas à me cacher, Gabrielle. Et puis, comment perdrais-je toute cette nuit, que je puis si utilement employer aux préparatifs de la réunion éternelle?
—Oh! mon Dieu, dit Gabrielle, rêveuse, abattue, je n'avais pas pensé que vous dussiez partir. Quelle noire nuit!
—Elle me cachera mieux.
—Le vent gronde.
—Il étouffera le bruit de mon pas. Rappelez vos esprits, ma bien-aimée; commandez à Gratienne de me faire sortir.
—Oh! non, s'écria la jeune fille, qui avait entendu. Autant j'ai pu vous aider à votre arrivée, autant je serais suspecte en vous reconduisant. Prenez la clé de madame, elle ouvre toutes les portes du château, le roi seul a la pareille. Avec cette clé vous n'aurez besoin de personne, et c'est important à une pareille heure, car il se fait tard.
—Entendez-vous, Gabrielle, il se fait tard. A demain.
—Pour toujours! Espérance, interrompit-elle en l'arrêtant, passez cette nuit dans la chambre de Gratienne, que je garderai près de moi, et demain au jour….
—Madame, laissez-le partir, dit Gratienne; au jour on le reconnaîtrait.
—Qu'il parte donc… Mais ainsi… oh! ainsi ne le reconnaîtra-t-on pas malgré les ténèbres, malgré tout? Laissez votre chapeau, Espérance, votre manteau brodé, et endossez celui de mon intendant. Ceux qui vous verront passer vous prendront pour un homme à moi.
—Oh! il est bien à vous, dit en souriant Gratienne, qui fut embrassée pour cette saillie par les deux amants à la fois.
Déjà elle avait donné au jeune homme le manteau désigné par Gabrielle; et ainsi travesti, Espérance était méconnaissable. Plus de prétexte, il fallait partir! Le coeur de la maîtresse éclata en douloureux sanglots que les baisers de l'amant ne surent pas étouffer, et dont il se troubla lui-même sans pouvoir s'en rendre compte.
—A demain! répétait Gabrielle, à demain! à demain! Quel chemin prend-il,
Gratienne?
—Tout simplement le corridor, et puis l'escalier, madame: plus il sortira naturellement, mieux il réussira.
—D'ailleurs, quel obstacle pourrais-je rencontrer? je n'en vois pas de vraisemblable.
—Ni moi, dit Gratienne.
—Ni moi, dit Gabrielle.
—Eh bien, adieu! à demain!
Et ils échangèrent le millième baiser du départ.
Gratienne, obstinée comme un chien fidèle, le tirait vers la porte par son manteau.
Tout à coup, Gabrielle s'élança et le ressaisit encore.
—Tu m'aimes, n'est-ce pas? dit-elle.
—Est-ce qu'il faut que je te réponde?
Elle approcha ses lèvres de l'oreille d'Espérance.
—Dis-moi que tu pars heureux, ajouta-t-elle.
—Si heureux, qu'il me semble que je n'ai plus rien à attendre de cette vie.
—Moi! moi! mon amour.
—Par grâce, monsieur, partez! dit Gratienne, en employant la force pour le séparer de Gabrielle, qui tomba défaillante dans ses bras.
Le corridor était noir, un silence froid régnait partout. Espérance, muni de la clé, ouvrit lui-même la porte, et, après avoir écouté, observé, franchit le seuil d'un pas sûr et s'enfonça rapidement dans les ténèbres.
XXV
LA TREILLE DE L'ORANGERIE
Déjà Espérance avait dépassé le corridor et commençait à descendre l'escalier, lorsqu'il crut entendre du bruit derrière lui.
Il se retourna, et, malgré les ténèbres, vit une forme humaine se détacher de l'embrasure d'une fenêtre par laquelle filtrait l'insaisissable pâleur, non pas d'une clarté, cette nuit n'en avait pas, mais d'une obscurité moins noire.
Espérance s'étant arrêté pour voir, l'ombre marcha de son côté, puis s'arrêta aussi. Inquiet alors, il descendit précipitamment, et bientôt des pas retentirent derrière lui aux premières marches de l'escalier.
—Me suivrait-on? pensa-t-il un peu ému.
Mais comme il connaissait parfaitement Fontainebleau et ses inextricables détours, il se flatta d'avoir bientôt perdu l'espion, si c'en était un. En conséquence, il doubla le pas et enfila un autre corridor qui aboutissait an pavillon de l'Orangerie.
Un pas net, prompt et sonore sur les briques du corridor, lui annonça que sa piste était bien suivie.
Espérance réfléchit qu'il fallait couper au plus court, gagner une porte, et, si on osait le suivre jusqu'au dehors, en finir avec l'ennemi. Il accéléra sa course en se dirigeant vers la porte qui, de l'Orangerie, mène à la cour des Princes. Mais là son oeil subtil aperçut la grille fermée, et derrière, un peloton de soldats assis dans la cour, essayant d'allumer un feu que la bruine éteignait malgré tous leurs efforts.
—Pourquoi un poste là? pensa-t-il, ce n'est pas l'habitude. Mais je n'ai pas besoin de passer absolument par la cour des Princes. Commençons par sortir d'ici.
En effet, demeurer là eût été dangereux. Il pouvait se trouver pris entre la grille et l'espion dont il entendait se rapprocher les pas au-dessus de lui dans les montées.
Il se blottit dans un angle, retenant son haleine, pour laisser passer et examiner un peu son persécuteur. Son attente ne fut pas trompée: l'homme arriva courant, et passa devant lui à trois pas. Espérance avait envie de se jeter dessus et de l'étouffer; mais il pouvait pousser un cri, les soldats pouvaient entendre. Un pareil scandale dans la maison du roi perdait sans rémission tous les intérêts si précieux qu'Espérance défendrait mieux par une adroite évasion.
A la faible lueur des tisons grésillant dans la cour, Espérance entrevit vaguement la forme de l'espion. C'était une ombre maigre, déhanchée, qui forçait l'allure de son pas et soufflait déjà comme un chien acharné sur un cerf.
Espérance s'élança hors de son coin, et plein d'une idée nouvelle, il rebroussa chemin, tandis que l'espion, collé aux grilles, se demandait par où la proie s'était échappée. Remonter l'escalier, tirer la clé que lui avait donnée Gratienne et ouvrir la porte d'un corridor à gauche, fut pour le jeune homme l'affaire d'un moment. Il se trouva ainsi dans un passage embarrassé de charpentes dont plus tard Henri IV devait faire la célèbre galerie des Cerfs.
Espérance referma la porte sur lui et se mit à rire silencieusement en songeant au désappointement de l'espion. Il savait qu'au bout de ce passage se trouve l'escalier qui conduit à la cour Ovale et rien ne l'inquiéta plus. Il reprit haleine.
Tout à coup le frôlement d'une main sur les panneaux le fait tressaillir, quelque chose ébranle la porte; nul doute, l'espion a découvert la voie, il voudrait entrer: oui, mais ouvrir!
La serrure crie, le pêne claque, la porte s'ouvre, Espérance sent une sueur froide inonder son front, l'espion a une clé aussi.
Cette clé, qui ouvre toutes les portes de Fontainebleau, Gabrielle l'a dit, le roi seul la possède; c'est donc le roi qui poursuit Espérance, ou du moins quelqu'un envoyé par le roi. Il a donc des soupçons; le secret de Gabrielle est donc en danger. Allons, plus de résistance possible, il faut fuir, et fuir si vigoureusement que l'ennemi soit distancé avant dix minutes.
Espérance reprit sa course, et disparut par l'autre issue.
Mais dans la cour Ovale, encore des sentinelles. Plus de doute, tout est gardé; c'est un complot. L'homme détaché sur les traces d'Espérance joue le rôle du traqueur qui pousse la proie dans des filets ou sous la balle des chasseurs. Rien n'annonce pourtant que le roi veuille faire tuer Espérance; un seul homme n'eût pas suffi. Mais évidemment on voudrait l'arrêter, le reconnaître, le convaincre… Gabrielle serait perdue. À cette seule pensée, le sang bouillonne dans les veines de son amant.
Que faire? A force de courir dans les corridors et d'ouvrir des portes que l'autre sait ouvrir comme lui, Espérance ne risquerait-il pas de rencontrer face à face un deuxième espion et d'être forcé alors au combat qu'il veut éviter à tout prix pour ne point aggraver l'affaire? Il sera toujours temps d'en venir aux coups si la situation est désespérée.
Il court, cherchant les issues, et déjà il a réussi; l'espion est loin, plus de bruit. Son pas qui résonnait fatalement ne se fait plus entendre. Espérance, revenu dans ce passage noir et obstrué, la future galerie des Cerfs, s'arrête pour respirer, à la place même où, cinquante-huit ans plus tard, devait tomber Monaldeschi.
Soudain une respiration bruyante, un râle plutôt qu'une haleine, retentit à son oreille; nul doute, l'homme est là, tout près d'Espérance, il le cherche dans l'ombre épaisse. Comment a-t-il pu arriver ainsi sans bruit? Il avance et on ne l'entend plus marcher et on sent le feu de son souffle.
—Je comprends, se dit Espérance, l'espion, impatienté de m'avertir toujours par le bruit de son pas, a marché pieds nus; il m'entendait lui, et je ne le soupçonnais pas. Voilà un dangereux coquin. Plus de pitié, ou je suis perdu.
Une main s'allonge à tâtons vers le jeune homme, frissonnant à ce contact. Il y répond par un coup de poing si vigoureux, que l'ennemi va mesurer la terre, et comme les demi-moyens ne sont plus de saison, Espérance ouvre une fenêtre et saute dans la terre grasse du jardin de l'Orangerie.
Un bruit sourd, mat, mêlé d'imprécations lui annonce que l'espion a sauté aussi. Bien plus, Espérance voit briller dans le brouillard une lame d'épée. Le coup de poing a fait son effet: de la défensive on passe à l'offensive. La poursuite va se changer en lutte.
L'inconnu, épuisé, haletant, humilié de sa fatigue et du coup qu'il a reçu, s'est décidé à en appeler aux armes. Dans ces occasions, malheur à qui se laisse prévenir. La victoire est presque toujours au premier des deux qui frappe.
Sur-le-champ, Espérance conçoit un nouveau plan. A vingt pas de lui s'élève le mur couvert d'un treillage garni de vigne, dont Gabrielle lui a souvent envoyé les raisins renommés. Il escaladera ce mur, gagnera, de maille en maille, comme par échelons, les fenêtres d'un bâtiment qui donne sur la cour des Fontaines, et, une fois la, il est sauvé.
Mais il faut d'abord faire cesser la poursuite de l'ennemi; cet étrange limier s'échauffe de plus en plus. Il gronde d'une manière effrayante, chaque fois que son pied nu glisse sur les terres détrempées par la pluie. Le moindre faux pas mettrait Espérance à la merci d'une pointe qui s'agite altérée de sang. Lui aussi, d'ailleurs, se sent bouillir de colère. Le moment est venu d'en finir. Tout en courant vers le mur, il détache son manteau. Puis, au détour d'une allée, il bondit de côté. L'autre, emporté par son élan, le dépasse: agile comme un tigre, l'amant de Gabrielle fond tête baissée sur l'espion qui cherche à le retrouver dans les ténèbres; il le renverse, le coiffe du manteau, l'y roule, l'y entortille dix fois, et lui brise, sous les plis mêmes de l'étoffe humide, son épée, qu'il n'avait pas lâchée. Espérance complète sa victoire par quelques rudes bourrades qui arrachent à l'ennemi étouffé des rugissements sourds, et quand il le croit empêtré dans les spirales du drap, il reprend sa course dans la direction du mur, et, crachant aux treillages, commence sa hasardeuse ascension.
Mais l'autre, écumant de rage et de douleur, fend l'étoffe ou la crève du tronçon de sa lame, se relève sur les genoux, aveuglé, ivre, entend craquer le treillage sous le poids d'Espérance, veut s'élancer de ce côté, mais retombe embarrassé dans les loques fangeuses du manteau. Encore deux échelons et son ennemi touche au rebord de la fenêtre; il y porte la main, il va échapper.
—Arrête, ou je te tue! veut crier le vaincu; mais la voix manque à son gosier aride, sa rage devient du délire, il arme un pistolet et le décharge sur le mur illuminé un moment par l'éclair de la poudre.
Le fugitif s'arrête, ses mains s'ouvrent, son corps s'affaisse. Il tombe la tête inclinée comme l'oiseau de la branche, et son ennemi se précipite sur lui en murmurant, avec une joie farouche:
—Sambious! je finirai par te voir en face.
Il soulève le corps, approche ses yeux avides du pâle visage du blessé. Mais tout à coup son oeil devient hagard, ses cheveux se hérissent, ses mains se glacent dans le sang tiède.
—Pontis! murmure une voix faible comme un souffle, comment, Pontis, c'est toi qui m'as tué!
—Espérance! s'écrie le malheureux garde en reculant avec un accent de folle épouvante….
—Tu m'as tué!…
—Oh! mon Dieu! oh! mon Dieu!… j'ai tué Espérance; oh! mon Dieu!… c'est mon ami que j'ai tué… oh! mon Dieu!…
Et Pontis, à genoux, s'arrachait les cheveux et se tordait les mains en poussant des cris inarticulés.
—Tu ne m'avais donc pas reconnu, Pontis?
—Il le demande! il m'accuse d'avoir voulu le tuer, moi qui l'aimais plus que ma vie.
—Mais le roi t'a ordonné….
—De suivre et de reconnaître un homme qui sortirait….
—De chez la duchesse.
—Ou de chez Mlle d'Entragues, car il n'était pas sûr.
—Quoi! il doutait… Tout n'est donc pas perdu, s'écria Espérance en se soulevant avec joie. On peut donc encore sauver Gabrielle. Rien ne l'accuse que ma présence, allons, aide-moi. Pontis, il faut que je sorte d'ici, je ne veux pas qu'on me trouve, tu diras que tu m'as manqué, que j'ai fui, que tu ne m'as pas reconnu. Aide-moi, j'aurai la force de franchir le mur… Ah! ne me touche pas… je souffre trop… je ne puis faire un pas. Pontis, desserre-moi… laisse couler mon sang, j'étouffe!… je meurs.
—Ne dis pas cela, ou je m'arrache le coeur à tes pieds.
—Eh bien! achève-moi; prends-moi sur tes épaules, jette mon corps dans une citerne… Enterre-moi vivant; mais qu'on ne me trouve pas, qu'on n'accuse pas Gabrielle. Sauve-la, sauve-la, Pontis!
—Mon pauvre ami!
Et Pontis se déchirait la chair en sanglotant.
—Pourquoi m'a-t-il épargné tout à l'heure, au lieu de me tuer comme un chien!
—Ne pleure pas, ne crie pas, on viendrait. Dis-moi plutôt ce qu'il faut faire pour que la duchesse ne soit pas déshonorée, pour que ce démon d'Entragues ne triomphe pas. Cherche donc… Elle rit, vois-tu, dans ces ténèbres. Oh! pourquoi m'as-tu atteint, Pontis? je m'échappais, tout était sauvé! S'il faut que Gabrielle succombe, sois maudit!…
Et le malheureux, dévoré par la souffrance, exaspéré par le désespoir, tendait vers Pontis des mains suppliantes. Celui-ci s'agenouillait, se relevait, implorait Dieu, se frappait le front des deux poings, puis se reprenait convulsivement à étancher les flots de ce sang généreux qui coulait toujours.
Tout à coup il rencontra sous ses doigts tremblants la boîte d'or, cause première de leur querelle, de leur séparation, de la blessure d'Espérance.
—Ah! s'écria-t-il inspiré par un rayon de la divine intelligence, ne me demandais-tu pas de sauver l'honneur de Gabrielle?
—Oui, Pontis.
—Et de nous venger du monstre d'Entragues?
—Oh! si tu pouvais!
—J'en réponds, je le jure.
Espérance joignit les mains avec ivresse.
—Dans ce médaillon, poursuivit Pontis, il y a une lettre d'Henriette?
—Oui.
—Un rendez-vous qu'elle te donnait autrefois, sans date, sans désignation précise?
—Oui, oui.
—Eh bien, ami, cette lettre est d'hier, c'est Mlle d'Entragues qui t'a appelé à Fontainebleau, c'est de chez elle que tu sortais tout à l'heure, quand je t'ai surpris. Gabrielle n'a plus rien à craindre; notre ennemie mortelle est prise à son piège, elle est déshonorée!
—Ah! je comprends, s'écria Espérance, merci Pontis, mon frère, mon bienfaiteur. Pontis, je t'aime, Pontis, je te bénis!
Et saisissant le garde à deux bras, il le couvrait de baisers, de larmes.
—Entends-tu? dit Pontis en se relevant pour écouter.
—Oui, des voix, des pas… le bruit du pistolet a réveillé du monde, et on vient… ouvrons vite la boîte.
—Fais jouer le ressort.
—Mes doigts n'ont plus de force. Qu'il faut peu de temps à Dieu pour briser un homme! Aide moi à appuyer… c'est ouvert, jette la boîte… bien. Maintenant, je puis mourir.
—Tu ne mourras pas… au secours!
—Chut!… je sens ta balle trop près de mon coeur. Dans cinq minutes, c'est fait de moi, mais Gabrielle est sauvée, Dieu est bon….
Il fut interrompu par une voix qui disait au fond du jardin:
—Est-ce par ici qu'on a tiré? où êtes-vous?
Un homme approchait, portant un falot et se dirigeant avec hésitation vers l'endroit de la scène.
—M. de Sully, murmura Pontis à l'oreille de son ami. Que faut-il faire?
—Réponds-lui, dit Espérance, car moi, je m'affaiblis.
—Par ici! répondit Pontis d'une voix étouffée.
—Sire, par ici, dit Sully en éclairant l'allée noire à une ombre qui s'avançait derrière.
—Le roi!… c'est bien, murmura Espérance. Allons, Pontis, le moment est venu, venge-nous!
—Que personne n'entre dans le jardin! commanda Henri à son capitaine des gardes qui l'accompagnait et resta dehors.
Et il s'approcha vivement du groupe, une épée nue sous son bras.
Pontis était debout, pâle, les cheveux collés au front par la sueur et la pluie, taché de boue, taché de sang, sinistre à voir.
—C'est toi, dit Henri troublé à cet aspect, eh bien?
—L'homme est là, étendu, sire.
—Blessé!… tu l'as blessé?…
—Il allait m'échapper, et Votre Majesté m'avait ordonné de le reconnaître.
—Qui est-ce?
—C'est mon ami, mon frère, bégaya le garde dévorant les sanglots qui déchiraient sa gorge.
Le roi frémissant se baissa vers la terre, Sully éclairait les traits livides du mourant.
—Espérance! s'écria Henri épouvanté, c'était lui! Mais d'où sortait-il?
—De chez Mlle d'Entragues qui lui avait donné rendez-vous, dit Pontis avec une voix claire comme un chant de victoire.
Espérance se souleva, les yeux brillants de joie.
—Un rendez-vous… d'elle? murmura le roi.
—Lisez, sire, répliqua Pontis en lui tendant la lettre qu'il prit des mains d'Espérance.
Sully leva son flambeau, le roi lut d'une voix sombre:
«Cher Espérance, tu sais où me trouver, tu n'as oublié ni le jour, ni l'heure fixés par ton Henriette qui t'aime. Viens, sois prudent.»
Pendant cette lecture, Espérance, ranimé, suivait chaque mouvement du roi avec une rayonnante avidité. Henri remit la lettre à Sully, qui ne put réprimer un dédaigneux sourire.
—C'est bien d'elle; vous étiez dans votre droit, même chez moi, Espérance, dit enfin le roi profondément ému. Je vous demande pardon… Mais c'est du secours qu'il vous faut; nous allons, sans bruit, sans éclat, vous transporter….
—Inutile, sire, dit Espérance, j'aime mieux mourir ici.
Tout à coup l'on entendit une voix forte qui criait, à l'entrée de l'Orangerie:
—Je vous dis qu'on a tiré de ce côté. Où est le roi?… est-ce qu'on a tiré sur le roi? Je veux passer pour voir le roi, harnibieu!
—Crillon!… arrête, ce n'est rien, dit Henri rouge de honte en courant à la rencontre du chevalier, ce n'est rien, mon digne ami.
Et il cherchait à l'éloigner.
—Dieu soit loué, vous êtes sauf! dit avec joie le vieux guerrier, un peu surpris de ce mouvement du roi, qui le poussait en arrière. Mais, sire, on a tiré! Je vois quelqu'un étendu là-bas… qui est-ce donc?
—C'est moi, moi Espérance, dit le blessé d'une voix si touchante, que le roi cacha son visage dans ses mains, et que Crillon, tout pâle, poussa un cri en s'élançant de ce côté.
—Toi! toi, blessé!… Oh, mon Dieu! pauvre enfant!… À la poitrine, si près du coeur… Mais qui est donc son assassin?
—Moi! dit Pontis, tombant à deux genoux avec un élan de désespoir dont rien ne saurait peindre la navrante énergie… moi, qui ne l'ai pas reconnu; moi, qui, pour obéir au roi, ai tué mon frère!
—N'en crois rien, Crillon, s'écria le roi, déchiré par les regrets et la honte; je voulais seulement qu'on l'arrêtât; je n'ai pas dit qu'on lui fît violence.
Sully montra la lettre d'Henriette au chevalier.
Crillon comprit tout: l'avis mystérieux lu à table, la jalousie du roi, le noble dévouement d'Espérance. Et sa généreuse indignation monta comme un flot amer de son coeur à ses lèvres.
—Ah! sire, c'est vous, répliqua-t-il en se relevant lentement, c'est vous qui pour vos querelles de femmes, faites tuer l'ami par l'ami!
—Crillon!…
—Comme eût fait le bourreau Charles IX, poursuivit le chevalier, effrayant de douleur et de colère.
—Crillon, vous m'offensez au moment où je me justifie.
Mais rien n'eût pu retenir ce torrent furieux.
—Je sers donc un roi assassin! reprit le chevalier d'une voix vibrante de rage. J'ai donc versé tant de fois pour vous mon sang, tant de fois prodigué ma vie, pour qu'on m'en récompense en égorgeant ceux que j'aime… Sire, décidément, vous m'en demandez trop.
—Mais est-ce bien Crillon qui parle… Crillon qui sacrifie son roi à un étranger?
—Un étranger, mon Espérance?
—Qu'est-il donc?
—C'est mon fils!
À ces mots arrachés au chevalier par une douleur surhumaine, le roi chancela et s'appuyant sur l'épaule de Sully ne put retenir ses larmes. Pontis tomba foudroyé la face contre terre, mais Espérance, souriant comme les anges, souleva ses bras raidis, en entoura le col du chevalier qui se penchait vers lui en suffoquant de désespoir.
—Oh! dit-il, quel malheur de mourir au moment où l'on retrouve un tel père!… Mais je suis encore trop heureux, j'aurai le temps de vous embrasser. Père… ajouta-t-il luttant contre la mort qui déjà l'envahissait de ses ombres violettes, mon père… ce baiser… pour vous!
Et il appuya ses lèvres sur le visage du chevalier. Puis, faisant un effort pour s'approcher de son oreille, il murmura tout bas:
—Celui-ci, pour Gabrielle….
Et il exhala le dernier souffle. Ses lèvres, entr'ouvertes, n'achevèrent point ce suprême baiser.
Crillon resta un moment écrasé, sans comprendre. Mais quand il sentit que ce noble coeur ne battait plus, que ces yeux si doux étaient à jamais fermés, il se leva haletant, avec un rauque soupir, comme le guerrier qui arrache un fer mortel de la poitrine. Pontis, sans force et sans voix, gisait aux pieds de son ami.
—Soldat du roi, tu as obéi au roi, tu n'es pas coupable, lui dit Crillon. Je te pardonne au nom d'Espérance et au mien. Aide-moi à emporter d'ici le corps de mon fils.
Sully s'approcha, le roi fit un pas; Crillon les écarta tous deux d'un geste résolu.
—Pontis et moi nous suffirons, dit-il.
—Brave Crillon, s'écria Henri d'une voix oppressée, si tu savais ce qui se passe dans mon coeur….
—Je le comprends, sire; votre coeur n'est pas méchant, mais le désordre mène au crime; votre vie d'intrigues s'écarte sans cesse du droit chemin. Oui, la mort de ce jeune homme est un crime ineffaçable; je vous devais mon sang et non celui d'Espérance. J'ai pardonné à Pontis, mais à vous, jamais! c'est fini entre nous!
—Chevalier, dit Sully, épargnez notre maître.
—Votre maître, monsieur, n'est plus le mien. Adieu!
Crillon chargea dans ses bras le corps inanimé dont la tête languissante pendait sur son épaule: le front nu, ses cheveux gris épars au vent, l'oeil fixe, il s'avança d'un pas ferme jusqu'à la porte de l'Orangerie; Pontis le suivait, priant tout bas, et baisant les cheveux blonds d'Espérance.
—Voila donc, pauvre mère, comment j'ai veillé sur ton fils, murmura le héros en regardant le ciel d'un oeil suppliant, comme pour y conjurer une ombre menaçante. Mais, maintenant, tu l'as près de toi, ton Espérance, et moi, je suis seul.
On n'entendit plus qu'un long sanglot dans le silence, on n'aperçut bientôt plus rien dans la profonde nuit.
XXVI
LE DERNIER RENDEZ-VOUS
Le lendemain on observa que le roi fut levé avant tout le monde au château. Lorsque les valets de chambre de service entrèrent chez lui, il était assis près de la fenêtre, regardant avec mélancolie les premières lueurs de l'aube qui bleuissaient les murs de l'Orangerie. Il se retourna précipitamment au bruit des pas.
Son premier soin fut de demander des nouvelles de Gabrielle, et il s'informa en même temps si ce matin toutes choses étaient en bon ordre à Fontainebleau.
Le valet de chambre répondit étonné que tout se trouvait dans l'ordre le plus parfait.
—C'est qu'il m'a semblé entendre du bruit, ajouta le roi, sans laisser voir son visage qui peut-être eût révélé tout l'intérêt qu'il attachait à la réponse.
—Votre Majesté aura peut-être entendu le bruit d'un carrosse, dit le serviteur.
—Quand?
—Tout à l'heure. M. d'Entragues est parti ce matin pour Paris avec ces dames.
Le roi tressaillit. La coïncidence était assez significative entre ce brusque départ et les événements de la nuit.
—Ah! ils sont partis? dit-il. Bon voyage.
Et lisant sur les traits du valet de chambre que celui-ci ne savait rien autre chose de ce qui s'était passé depuis la veille, il se remit un peu et fit quelques tours de promenade dans son appartement, en proie à une préoccupation bien suspecte au serviteur curieux.
Tout à coup le roi sortit et se dirigea vers l'appartement occupé par la duchesse; il se hâtait. Il ne voulait pas qu'aucune nouvelle du dehors pénétrât chez Gabrielle avant qu'il fût là pour l'expliquer sinon pour l'intercepter.
Mais, à sa grande surprise, la duchesse était levée; ses femmes activaient les préparatifs du départ. Gratienne multipliait ses pas et ses ordres. Cet appartement silencieux et plein de mystère une heure avant, bourdonnait comme une ruche. Henri fit signe de la main pour arrêter des empressés qui couraient prévenir Gabrielle et s'achemina vers sa chambre, où il savait la trouver seule.
Gabrielle, en habit de voyage, les fenêtres ouvertes, était appuyée sur la rampe de son balcon. Fraîche et belle comme jamais peut-être elle ne l'avait été, souriant au ciel, aux bois, aux eaux verdissantes, elle semblait embrasser du regard toutes les splendeurs de la nature, savourer en pensée toutes les douceurs de la vie, et renvoyait à Dieu autant d'actions de grâces qu'elle exhalait vers lui de souffles purs.
Qu'il était beau, ce matin, Fontainebleau! Le magique séjour! Les brumes de la nuit avaient fui, dispersées devant la brise. Un groupe de petits nuages vermeils formait une couronne au soleil levant, Au fond de l'horizon enflammé se développait une large banderole de pourpre sur laquelle, déjà diaprées de floraisons printanières, s'étageaient les masses onduleuses de la forêt.
Plus près, dans le parc, les marronniers arrondissaient leurs dômes verts, aussi réguliers, aussi doux à l'oeil que s'ils eussent été modelés et lissés par la main d'un géant. Enfin, sous le balcon, dans le parterre, les premières fleurs, humides encore, se redressaient triomphantes à la chaleur des feux naissants du jour. Tout, dans cette nature, riait et rayonnait, depuis l'édifice altier, jusqu'à l'humble brin d'herbe, comme pour effacer jusqu'au souvenir d'une si lugubre nuit.
Gabrielle se retourna en entendant marcher, et lorsqu'elle vit le roi, son visage s'assombrit aussitôt.
Cette nuance n'échappa point à Henri, mais il s'y attendait. Trompé sur le sens de la catastrophe nocturne qu'il avait réussi à cacher à tout le monde, il croyait fermement qu'Espérance n'était venu à Fontainebleau que pour Mlle d'Entragues. Il croyait par conséquent que le billet d'avis mis sous sa serviette était de Gabrielle; il croyait donc à la rancune, à la colère de celle-ci en présence d'une nouvelle infidélité.
En effet, le raisonnement était logique. Si Gabrielle avait averti le roi de faire surveiller Henriette, c'était par jalousie. Elle était donc instruite de la liaison d'Henri avec cette femme, elle avait donc à lui faire encore des reproches, à lui qui, un moment avant, l'avait osé soupçonner.
Se sentant coupable de ce soupçon, coupable d'infidélité, mortellement coupable du tragique résultat de cette intrigue, le roi arrivait chez Gabrielle dans une situation d'esprit facile à comprendre. Il voulait avant tout, empêcher la duchesse de savoir que Fontainebleau avait été ensanglanté; il voulait essayer de dissiper chez elle les chagrins d'une nouvelle déception. Il se sentait bourrelé de remords, navré de douleur, brûlé d'une recrudescence d'amour. Ce qu'il venait apporter à Gabrielle, c'était plus que l'expression de cet amour, c'était une tacite réparation.
Le nuage qui couvrit un moment le front de la duchesse confirma Henri dans ses idées. Elle boudait, elle souffrait; il approcha d'elle les bras ouverts, le regard suppliant.
Mais, combien Gabrielle était loin de le comprendre! Parties du même point, peut-être, leurs pensées avaient tellement divergé, qu'une immensité les séparait. Il croyait avoir un pardon à demander. Elle aussi se sentait coupable et demandait pardon du fond du coeur.
Sa faute avait effacé toutes celles du roi. Ame loyale elle trouvait le talion inique. Henri eût été assez puni de perdre un pareil coeur. Quel surcroît de malheur l'attendait encore! Il allait perdre à jamais celle qui, sans amour, était pourtant la plus fidèle amie qu'il eût dans tout le royaume.
Aussi quand elle le vit arriver, elle baissa un front chargé de repentir. Quand elle le vit sourire, implorer une caresse, elle se sentit autant de remords qu'elle avait eu d'indignation la veille.
Elle que tant de bonheur attendait! elle dont la fraîche jeunesse allait refleurir encore au soleil d'une passion féconde, et qui, laissant derrière elle trahison, menaces de mort, ruine et désespoir, allait trouver la liberté dans l'amour, c'est-à-dire le plus splendide, le plus immense horizon qu'il soit donné à l'âme d'embrasser, tant qu'elle n'a pas reconquis le ciel.
Au contraire, le roi serait abandonné, outragé, puni jusqu'à l'injustice. Déjà au déclin de l'âge, nulle femme ne l'aimerait plus sans ambition, nulle ne se souviendrait plus qu'il avait été jeune, que son amour n'avait pas toujours été ridicule, nulle enfin ne saurait payer dignement les précieuses qualités de ce grand coeur, foyer d'un soleil obscurci, dont Gabrielle avait eu les flammes, dont les autres ne verraient plus que les taches.
Voilà ce qui rendit tristes ses yeux, voilà ce qui fit palpiter en elle un reste de tendresse, et quand le roi lui tendait les bras, honteuse, repentante, elle se détourna, prête à pleurer, si des larmes n'eussent trahi son secret, et si elle n'eût songé qu'elle se devait désormais à Espérance.
Quant à ce dernier, à l'amant adoré devenu une ombre, quant à ce bonheur qu'elle croyait sentir vivre en elle, et qui déjà s'était envolé pour jamais, pas un soupçon, pas une inquiétude, pas un pressentiment. Vanité! la malheureuse femme pleurait le vivant, elle espérait le mort!
Henri s'assit près d'elle, lui prit les mains, la regarda longtemps avec des yeux pleins d'amour.
—Déjà prête à partir, dit-il, ma Gabrielle?
Ma Gabrielle! ce mot fit tressaillir la duchesse dans la bouche de celui à qui elle n'appartenait plus.
—Vous avez bien hâte de me quitter, ajouta le roi. Voilà pourtant longtemps que je ne vous ai vue.
—En effet, murmura Gabrielle qui fut frappée de cette idée, qu'un siècle tout entier avait passé en si peu d'heures.
Elle rougit, elle se détourna encore comme pour donner un ordre à
Gratienne.
—Avez-vous bien reposé? Êtes-vous remise de votre malaise? continua Henri. J'ai cru devoir vous laisser dormir, car mon premier mouvement hier en me mettant à table fut de venir vous voir.
Il la regardait si fixement qu'elle se sentait de plus en plus embarrassée. L'un et l'autre s'enfonçaient plus avant dans le chemin de leur pensée secrète.
—Oui, Gabrielle, du moment où j'ai déplié ma serviette, hier, jusqu'à ce matin je n'ai cessé de songer à vous.
La duchesse fit un effort que le roi remarqua bien; mais il l'attribua au désir qu'elle avait de ne pas laisser soupçonner sa jalousie de la veille. Heureux lui-même de ne pas donner suite à l'explication, il se tut.
—J'ai parfaitement reposé toute la nuit, se hâta de dire Gabrielle, et me voilà prête à faire ce petit voyage. Avançons-nous, Gratienne?
—Oui, madame, dit Gratienne, qui l'oreille aux aguets allait et venait par la chambre pour porter secours au besoin à sa maîtresse.
—Bonjour, Gratienne, ma commère Gratienne! lui cria le roi toujours empressé d'entretenir des relations amicales avec une auxiliaire de cette importance. Comme tu es fraîche, toi; il ne faut pas te demander si tu as bien dormi.
—Cependant, sire, j'ai été réveillée. On chasse donc la nuit dans votre parc?
Le roi frissonna.
—Qui chasse? demanda Gabrielle sans le moindre soupçon.
—Je ne sais, mais on a tiré; plusieurs personnes ont entendu comme moi; c'était du côté….
—Un mousquet, s'écria vivement le roi, un mousquet parti par accident au quartier des gardes.
Il se sentait pâlir. Gabrielle, heureusement, ne le regarda pas.
—J'ai voulu, reprit Henri, vous visiter dès le matin pour ne rien perdre de votre chère présence. Dites-moi,
Gabrielle, savez-vous que les nouvelles de Rome sont excellentes, et que l'année ne se passera pas sans qu'on vous appelle la reine?
—Vraiment… dit-elle avec un sourire contraint; que de bontés pour moi!
—Ne les méritez-vous pas, et d'autres encore!… Y a-t-il en ce inonde une dignité que Gabrielle ne sache rehausser par son mérite.
—Sire….
—La plus belle, la meilleure des femmes, et la plus pure que l'on puisse rencontrer.
—Sire, par grâce, interrompit-elle en se levant avec un visage empourpré par l'inquiétude et la confusion.
—Qu'avez-vous? Modeste par-dessus tout cela.
—Je ne sais, sire, pourquoi, aujourd'hui, Votre Majesté me comble ainsi.
—Hélas! c'est que je vais vous perdre, Gabrielle; et l'on ne sait bien le prix de ce qu'on a, qu'au moment de s'en séparer.
Ces paroles si naturelles, si simples, avaient un tel rapport à la situation d'esprit de la duchesse, qu'elle se crut devinée, et de rouge qu'elle était devint plus pâle qu'un lis tranché. Puis, ne voyant sur le visage du roi que l'expression innocente d'un regret de circonstance, elle garda pour elle tout le poids de l'allusion. Elle en fut écrasée, et fondit en larmes.
—Vous pleurez, ma chère âme, dit Henri. Est-ce de me quitter?… aurais-je ce bonheur?
—Oui, sire, je pleure de vous quitter! s'écria-t-elle, vaincue par sa douleur trop longtemps comprimée.
—Ne partez pas alors, répliqua Henri, aussi ému qu'elle.
—Impossible, sire, impossible.
—C'est vrai. Soyez plus raisonnable que moi. Votre vue m'inspire trop d'amour pour que mes devoirs de prince chrétien n'en souffrent pas durant les saints jours de cette semaine. Allez adorer Dieu à Paris, publiquement. Montrez au peuple sa reine. Moi, je remercierai la Providence qui vous a placée près de moi.
Gabrielle haletait d'impatience et de douleur à chacune de ces paroles tendres qui cherchaient à la consoler.
—Mais, continua Henri, nous n'endurerons point longtemps un pareil supplice, n'est-ce pas? vous à la ville, moi aux champs, à quinze lieues l'un de l'autre! quelle distance! J'envie le sort de ce drôle de Zamet qui vous aura chez lui. Mais je plains les pauvres chevaux qui vous vont porter tant de fois mon souvenir. Et puis, attendez-moi dimanche!
—Oui, sire, balbutia la duchesse éperdue, car elle sentait la force l'abandonner, car son coeur allait défaillir.
—J'aurai pour me consoler de vous, acheva le roi, notre petit César. Vous me le laissez, n'est-ce pas, ce cher enfant de notre amour?
Ce fut le dernier coup. Gabrielle chancela. Elle voulut répondre, mais sa poitrine éclata en sanglots, elle battit l'air de ses mains suppliantes, et sans Gratienne qui la saisit éplorée, et lui pressa les bras avec des regards parlants, nul doute qu'elle n'eût laissé échapper tout son secret dans cette torture au-dessus des forces d'une âme honnête et d'un coeur de mère. Mais Gratienne se hâta d'avertir que les chevaux étaient prêts!
Le roi, disposé par tant d'événements à la mélancolie, fut bientôt à l'unisson de cette tristesse étrange qu'en un autre moment, peut-être, il eût moins comprise. Il embrassa Gabrielle en lui répétant les plus doux noms, les plus touchantes promesses. Peu à peu, attirés par ce spectacle attendrissant, les serviteurs et les courtisans s'étaient approchés de la chambre et contemplaient, non sans émotion, ces deux époux enlacés, pleurant, et qui offraient le plus parfait modèle de la tendresse. Bientôt arriva l'enfant, porté dans les bras de sa nourrice.
—César… notre fils César… murmura Gabrielle. Oui, sire, je vous remercie de m'en avoir parlé. Je vous le recommande bien. Oh, sire! rappelez-vous bien mes paroles, je vous recommande mon enfant.
Eu parlant ainsi elle couvrait de baisers l'innocente créature qui souriait.
—Mais pourquoi, dit Henri le visage inondé de larmes, pourquoi me dire tout cela?
—Jurez-moi de vous souvenir de moi, mon cher sire, sans colère, sans mauvaise pensée, jurez-moi d'aimer nos enfants, quoi qu'il arrive.
—Gabrielle, vous me percez le coeur!
—Il se faut quitter… Sire, persuadez-vous que jamais vous n'eûtes plus sincère amie.
—Je le crois! je le sais!
—Pardonnez-moi si je vous ai offensé.
—C'est à vous, mon âme, de me pardonner! s'écria Henri vaincu et s'abandonnant à toute l'amertume de ses regrets.
—Adieu, sire… Ce mot est navrant.
—Dites au revoir, Gabrielle.
—Adieu! répéta la duchesse en promenant autour d'elle un regard obscurci par les larmes; et comme elle vit que chacun pleurait, car à tous elle avait été bonne maîtresse ou brave amie.
—Merci, dit-elle avec un de ces sourires irrésistibles qui enivrent et subjuguent. Emmène mon fils, Gratienne, sinon je n'aurai plus la force de partir.
Et pour s'arracher à cette scène, elle se dirigea vers l'escalier. Le carrosse était prêt. Une foule brillante l'entourait, prête à faire cortège jusqu'à l'endroit où la duchesse devait s'embarquer.
Le roi ne quitta pas Gabrielle. Il désigna ses meilleurs amis pour lui tenir compagnie dans le bateau. C'était une vaste barque plate, tapissée de riches tentures. La duchesse y prit place avec des dames et l'élite des courtisans qui se disputaient l'honneur de l'accompagner. Henri avait nommé un capitaine des gardes à la duchesse, et ordonné qu'on lui rendit à Paris, durant son séjour, des honneurs royaux. Chacun comprit qu'il n'y avait plus en ce bateau qu'une reine de France entourée de sa cour.
Mais Gabrielle s'effrayait déjà de l'esclavage, et cherchait un moyen de se rendre libre comme elle l'avait promis à Espérance. Au moment de prendre congé du roi, les pleurs recommencèrent, et la séparation n'eût jamais pu s'accomplir, si M. de Sully n'eût retenu son maître tandis que la barque s'éloignait lentement du rivage.
Ce furent des signaux, des adieux répétés, des bras étendus, des voeux exhalés de l'âme. Peu à peu, d'Henri à Gabrielle, la distance grandit; les yeux troublés du roi distinguèrent moins clairement sa maîtresse dans le groupe, et à la première courbe du rivage tout disparut. Ils s'appelaient encore et entendaient leurs adieux renvoyés par l'écho, mais ils ne se voyaient plus, et ne devaient jamais se revoir.
Le voyage se fit par un temps calme, sous un ciel pommelé qui moirait capricieusement d'opale la nappe riante du fleuve. Une partie des courtisans débarqua à Melun. Gabrielle avait eu l'esprit de donner à chacun de ceux-là des commissions ou des ordres, qui les retinssent loin d'elle.
Les moins gênants restèrent. Elle était sûre désormais de s'en débarrasser une fois aux barrières de Paris.
La conversation roula sur tout ce qui peut récréer une femme frivole, flatter une âme orgueilleuse. Plus d'une fois, par excès de galanterie, quelques habiles purent caresser l'oreille de Gabrielle du mot: Majesté.
Mais, plus sérieuse à mesure qu'elle approchait du but, plus sombre même, comme si elle fût entrée déjà dans la mortelle atmosphère du malheur qui l'attendait, Gabrielle écoutait distraitement les rieurs de cour, ou ne les écoutait pas du tout. Elle songeait à l'immense bruit que ferait le lendemain sa disparition. Elle frémissait à l'idée du chagrin dont le roi serait saisi. Elle eût renoncé à son projet, faussé son serment, sans l'ineffable consolation de tout sacrifier à Espérance.
Comme le bateau abordait à Villeneuve-Saint-Georges, la duchesse voulut offrir des rafraîchissements à ses dames, et dans la confusion joyeuse qui suivit cette collation improvisée, à laquelle Gabrielle ne prit aucune part, elle fut coudoyée par une étrange figure, une sorte de moine mendiant encapuchonné, qui lui glissa un papier roulé, en demandant l'aumône, et se retira si adroitement qu'elle ne le revit plus.
Gabrielle recevait à chaque sortie bien des placets, bien des requêtes. Le fait n'était point nouveau pour elle. Elle déroula et lut:
«N'allez pas chez Zamet, et surtout n'y prenez rien, fût-ce une pêche, si on vous l'offre.»
En tout autre moment, ce terrible avis l'eût fait pâlir. Mais que lui importait Zamet et ses fruits empoisonnés! Gabrielle n'allait pas chez Zamet puisqu'elle allait dans deux heures retrouver Espérance.
Ceux qui l'observaient après cette lecture, la virent sourire tranquillement et déchirer le papier en des milliers de miettes qu'elle jeta l'une après l'autre au fil de l'eau.
—C'est égal, pensa-t-elle, il paraît que ce digne Zamet ne me réserve pas une hospitalité de frère. Ainsi, l'on compte sur une pêche pour valider la promesse de mariage de Mlle d'Entragues; en avril elles sont rares, et Zamet s'est mis en frais pour moi. J'en rirai bien demain en goûtant avec Espérance les belles pommes de Normandie.
Dès Charenton, Gabrielle se mit à regarder le rivage. Elle pensait qu'un homme impatient pourrait bien courir en avant pour apercevoir plus vite le bateau; de ce moment elle oublia tout ce qui était resté derrière: voir Espérance, le deviner dans l'ombre du soir, tel fut l'unique but de ses regards, de sa pensée, de toute son âme.
Comme elle ne le vit pas, elle pensa qu'il était aussi prudent que tendre. Il avait promis de se trouver à Bercy, c'était la seulement qu'il attendrait. Encore une demi-heure.
La nuit vint, Gabrielle fit aborder encore quelques personnes de sa suite au-dessus de Bercy, et pria les autres de continuer à descendre la Seine jusqu'au Louvre. Elle voulait, disait-elle, éviter le bruit, la curiosité populaire. Tandis que la foule suivrait le cours de l'eau, espérant la voir descendre au quai de l'École, elle irait, seule, inconnue, en litière, dormir une nuit tranquille chez Zamet.
Que ne persuade pas une reine à des courtisans? Tous furent persuadés.
Gabrielle mit pied à terre devant Bercy, avec Gratienne, l'inévitable la
Varenne et M. de Bassompierre. La litière attendait. Mais Espérance était
si bien caché avec ses chevaux, qu'elle ne put l'apercevoir.
Elle détacha en avant les deux hommes, avec ordre à l'un de l'annoncer et de l'attendre chez Zamet, avec remercîments à l'autre pour sa bonne compagnie, ce qui valait un congé définitif. Et, les deux cavaliers partis, elle resta seule dans la litière avec Gratienne.
C'était l'instant décisif. Ses chevaux suivaient le bord de la Seine sur un quai sombre et absolument désert. On ne voyait toujours pas Espérance, mais sans nul doute il guettait derrière quelque muraille les premiers pas que Gabrielle ferait seule sur le chemin, après avoir renvoyé la litière comme elle en était convenue.
Gabrielle ordonna à Gratienne de passer chez Zamet pour lui dire que sa maîtresse avait voulu rendre visite à Mme de Sourdis et n'arriverait que plus tard rue de Lesdiguières. Gratienne partit en litière, Gabrielle resta seule à l'endroit fixé par Espérance.
Rien autour d'elle, ni maître ni chevaux. Les mille suppositions qui dévorent le coeur pendant les angoisses de l'attente, surgirent dans l'esprit de Gabrielle avec la rapidité vertigineuse des rêves de fièvre.
Dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure s'écoulent, une heure enfin!… Oh! c'est toute une éternité de tortures.
Se serait-elle trompée hier? A-t-elle eu cette vision? Espérance a-t-il vraiment promis ce départ, annoncé des chevaux, nommé ce quai désert?…
Être seule ainsi, abandonnée, dans les ténèbres, cette reine! dont la vie s'écoule goutte à goutte pendant l'interminable agonie de trois mille six cents secondes.
Elle n'y résiste plus, il faut sortir de ce doute horrible. Si Espérance s'est trompé d'heure, s'il a tardé… Oh! tarder quand il s'agit d'un pareil intérêt. Enfin tout est possible, mais Gabrielle au moins le saura.
Elle court chez Espérance; la rue de la Cerisaie n'est qu'à cent pas.
Elle arrive. Les portes sont ouvertes. C'est cela, ses chevaux vont sortir. Non. La cour est sombre, vide. Pas une lumière, pas une créature, pas un bruit dans le palais.
Gabrielle sent battre son coeur de la première inquiétude qu'elle ait encore éprouvée. Raison de plus pour qu'elle avance. Elle avance en effet.
Au péristyle, rien encore. Toujours des portes ouvertes.—Ah!… une lumière au fond des vastes corridors. Gabrielle n'écoute que son ardent courage. Elle marche.
Devant elle est une chambre fermée de portières, par l'entre-bâillement desquelles filtre un rayon lumineux: tant mieux, elle pourra voir sans être vue ce qui se passe dans cette chambre.
Deux hommes sont là. Que font-ils? L'un, assis, la tête dans ses mains; l'autre, à genoux; près d'eux, brûlent de grands flambeaux de cire. Mais, qu'y a-t-il donc de blanc entre les deux hommes?
Gabrielle entr'ouvre la portière pour mieux voir. À ce léger bruit, l'homme assis relève la tête, c'est Crillon; l'homme à genoux se lève, c'est Pontis. Tous deux poussent un cri en apercevant la duchesse. Entre eux est étendu Espérance vêtu de blanc. Espérance, beau comme l'ange funèbre: est-ce qu'il dort, si pâle? La biche inquiète le regarde, couchée à ses pieds.
Gabrielle appelle: Espérance! du fond de ses entrailles; il ne répond pas à cette voix. Il est mort!
Elle ouvre les bras, son âme remonte jusqu'à ses lèvres; elle tombe inanimée sur le corps de son amant.
Mais elle revint à elle, le calice n'était pas vidé jusqu'à la lie. Elle entendit le récit de la douloureuse histoire. Crillon qui la tenait dans ses bras, la remercia, comme il savait le faire, d'être venue si noblement dire adieu à celui qui l'avait tant aimée.
—Son dernier mot, ajouta le chevalier, fut votre nom, madame; le baiser qu'il vous envoyait est resté sur ses lèvres.
Gabrielle se souleva vivement. Elle s'approcha d'Espérance aussi blanche, aussi froide que lui, et attacha sa bouche palpitante à cette bouche insensible.
On eût dit qu'elle cherchait à lui donner sa vie ou à lui prendre sa mort.
Crillon eut peur qu'elle n'expirât ainsi, laissant dans cette maison l'honneur fatal qu'Espérance n'avait sauvé qu'au prix de tout son sang.
—Venez, ma fille, dit-il avec douceur; songez à vous, songez au roi, songez à votre fils. Vous ne pouvez demeurer ici, Espérance ne le veut pas… Où faut-il vous conduire?
Gabrielle regarda longtemps son amant sans répondre. En sa sublime folie, elle croyait toujours qu'il allait se relever et sourire. Elle l'appela encore une fois, en suppliant Dieu comme jamais personne ne l'a supplié. Mais Dieu n'aime plus assez les hommes pour leur donner deux fois la vie.
—Espérance est mort, dit-elle enfin d'une voix calme, conduisez-moi chez
Zamet.