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La belle Gabrielle — Tome 3 cover

La belle Gabrielle — Tome 3

Chapter 30: FIN
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About This Book

The narrative follows a charismatic pretender who erects a makeshift court near Reims, training troops and staging royal ceremonies to bolster his claim. He stages public rituals, notably the ceremonial touching of the sick, to manufacture miracles and win popular confidence while courting the favor of an imperious noblewoman. Scenes move between military encampment, public spectacle, intimate ambition, and courtly maneuvering, blending vivid descriptive detail with satirical observation. Themes include the performative nature of authority, the manipulation of superstition, romantic obsession, and the instability of status built on illusion.

XXVII

TÉNÈBRES

Il y avait foule chez le financier. Tous les amis du roi, ce qu'on nommait déjà alors tout Paris, s'était rendu à l'hôtel de Lesdiguières pour faire la cour à Henri dans la personne de la future reine.

Un beau soleil de printemps épanouissait la verdure dans les riches jardins de Zamet, trente convives joyeux parcouraient les allées bordées de primevères et de violettes, et chacun demandait avec empressement des nouvelles de la duchesse dont les fenêtres étaient encore fermées.

Zamet, contraint, inquiet même, répondait de son mieux: aux indifférents il disait que Mme de Beaufort, fatiguée du voyage de la veille, reposait encore; aux intimes il avouait que le sommeil de la duchesse lui semblait un peu prolongé, car midi allait sonner, et depuis la veille au soir qu'elle s'était couchée en arrivant, Gabrielle n'avait pas encore paru, ni même appelé pour son service. Seulement un courrier expédié le matin par Gratienne avait porté une lettre de la duchesse à Bezons, aux Génovéfains.

Gratienne interrogée répondait toujours la même chose: madame dort. Et elle gardait l'antichambre de sa maîtresse.

Zamet, de temps en temps, échangeait avec Leonora des regards furtifs. Celle-ci parcourait le jardin en compagnie de quelques seigneurs curieux ou galants qui réclamaient d'elle, les uns des pronostics, les autres des promesses.

—Est-on bien sûr que Mme la duchesse ne soit pas indisposée? dit timidement la Varenne, moitié à Zamet moitié à Bassompierre.

La Varenne, sans être un aigle, savait souvent lire au travers des nuages, et depuis qu'il croyait au règne prochain de Gabrielle, il était devenu tout yeux, tout oreilles en sa faveur.

—Indisposée! s'écria Zamet fort ému, et pour quelle raison, M. de la Varenne? Pourquoi indisposée, je vous prie? Faites-moi le plaisir de m'expliquer le motif de cette supposition?

—Eh! Zamet, comme tu t'enlèves! dit Bassompierre sans y voir malice.

En effet, le Florentin était tout rouge.

—Je comprends que M. Zamet se préoccupe de ce que j'ai dit, ajouta la Varenne, craignant d'avoir déplu. Il s'agit de son hôtesse… et ce n'est pas une mince responsabilité. Quant à moi, si l'indisposition se déclarait, j'écrirais au roi tout de suite. J'ai ordre de tout écrire à Sa Majesté concernant Mme la duchesse.

—N'est-elle pas ici dans toutes les conditions possibles de santé? interrompit Zamet. D'ailleurs, nous ne l'avons pas encore vue. Jugez-en, M. de Bassompierre: Mme la duchesse est venue hier au soir seule et voilée; elle n'avait pas voulu que j'allasse à sa rencontre au bateau. Arrivée ici, elle parlait à peine. Elle s'est retirée chez elle si vivement, que je ne suis pas bien sûr qu'elle ait salué.

—Pardieu! elle était lasse, dit Bassompierre. Elle n'a pas voulu de toi au bateau pour ne pas ameuter la foule. Moi-même, elle m'a envoyé me coucher.

—Elle m'a dit bonsoir à moi, répliqua la Varenne, mais, sous son voile, je l'ai cru voir très-pâle.

—Je vous assure qu'hier elle se portait comme une rose, dit Bassompierre.

—J'ose espérer, reprit Zamet, que madame la duchesse est, ce matin, ce qu'elle était hier, et sera demain ce qu'elle est aujourd'hui. Gratienne, d'ailleurs, n'a rien dit qui fut contraire; elle dort, voilà tout, et nous l'attendons.

—Eh mais, notre dîner en souffrira, s'écria Bassompierre. Sais-tu bien, Zamet qu'il est midi passé, et que tes cuisines fument déjà comme s'il était temps de se mettre à table? Aurons-nous un bon dîner?

—Si vous avez les mêmes goûts que madame la duchesse, répondit Zamet, vous trouverez la chère excellente. Je vous avoue que j'ai composé ce dîner de toutes choses qui plaisent à notre future dame.

—C'était ton devoir.

—Et le roi vous en saura gré, dit la Varenne. D'ailleurs, on peut aimer ce qu'aime madame la duchesse, elle a si bon goût.

—Si je savais faire des vers! s'écria Bassompierre, j'en ferais tout de suite, je les jetterais dans la chambre de la duchesse gravés sur un oeuf d'or; l'oeuf rompant une vitre, la dormeuse se réveillerait, et nous aurions plus de chances de dîner.

Ces mots furent entendus, saisis au vol par plusieurs estomacs qui commençaient à trouver long le sommeil de la duchesse.

—Je propose, dit l'un, qu'on établisse un concert de belle voix et de gais instruments, chantant des choses amoureuses sous le balcon.

—Un jeudi saint, des choses amoureuses!… objecta Zamet de plus en
plus décontenancé par le retard de son hôtesse. Et il allait, sur l'avis de
Leonora, expédier un nouveau messager à l'appartement silencieux, lorsque
Gratienne parut annonçant que sa maîtresse se préparait à descendre.

—Il est temps. J'allais écrire au roi, dit la Varenne en s'éventant avec son chapeau.

Le front du Florentin s'éclaircit. Leonora parut moins distraite. Tous les assistants se pressèrent, hommes et femmes, pour avoir les meilleures places au bas de l'escalier; les meilleures places étaient celles qui permettaient d'obtenir le premier salut et le premier sourire de la duchesse.

Les femmes se préparaient à bien examiner la toilette de celle qui régnait déjà en France par son goût exquis, ses magnificences toujours distinguées et l'imagination qui donnait un grand caractère de poésie et d'art à chacune de ses parures.

Les hommes, bien qu'ils n'aimassent pas tous la duchesse, peut-être parce qu'elle ne le leur permettait pas assez, se rangeaient cependant volontiers sur son passage pour admirer une des plus parfaites beautés, une des plus constamment neuves que le créateur eût livrées à l'admiration humaine.

Gabrielle parut au haut des degrés; elle était vêtue de noir. Des broderies de jais, scintillant sur le damas sombre, rehaussaient la blancheur transparente de ses mains et de son col.

Elle descendit lentement, comme ferait une statue de cire animée par un secret mécanisme. Tout en elle respirait une majesté tellement imposante, sa beauté était si sévère, que le bruit de ses habits sur les tapis donna le frisson à la plupart de ceux qui s'attendaient à réjouir leur vue de sa présence. Ce n'était pas une femme qui sort du lit, mais une reine ressuscitée qui se lève du tombeau.

Son visage était rose, ses yeux brillants; mais il ne fallut qu'un coup d'oeil à chacun pour remarquer l'éclat de la fièvre dans ses étranges regards, et le rouge dont Gabrielle, pour la première fois de sa vie, avait couvert ses joues. D'ordinaire, la fraîcheur du sang, la sève de la jeunesse distribuaient sur cette peau veloutée un coloris assez vif. À quoi pouvait servir ce fard? N'était-ce qu'un caprice? Nul ne supposa qu'il pût couvrir une pâleur livide.

Pourquoi eût-elle été pâle, cette bienheureuse femme qui bientôt allait monter au trône?

Zamet courut à elle et, lui baisant la main, tandis qu'elle saluait l'assemblée.

—Oh! madame, dit-il, on commençait ici à s'inquiéter de vous; mais vous voilà arrivée, chacun retrouvera joie et appétit. Votre santé est bonne, j'espère?

—Parfaite! dit Gabrielle d'une voix grave.

—Quand je vous le disais! s'écria Bassompierre: Madame n'a jamais été plus belle!

—Le fait est, dit la Varenne, que jamais je n'ai vu un tel éclat à Sa
Maj….

—Achevez, achevez, dit Zamet avec un rire brutal tant il cherchait à paraître sincère. Ce que vous n'osez pas encore dire aujourd'hui, tout le monde le dira demain.

Et chacun, plus ou moins servilement, applaudit aux compliments de l'hôte.

—Vous plaît-il vous asseoir? on dirait que vous vous fatiguez d'être debout, madame, ajouta Zamet.

Gabrielle chancelait, en effet.

—Non, marchons, répliqua-t-elle, marchons vite.

—C'est que… le dîner est servi, madame.

—Ah! dit Gabrielle s'arrêtant tout à coup, le dîner.

—On n'attendait que vous.

—Pourquoi m'attendait-on? C'est aujourd'hui jour saint, jour de deuil. Je jeûne aujourd'hui, Zamet.

Ces mots ainsi prononcés firent sur les assistants une impression indescriptible. Chacun regarda la duchesse, dont les sombres vêtements accompagnaient si bien l'austère langage. Mais le plus stupéfait de tous, ce fut le Florentin. Ce mot: jeûne, le terrassa. Il s'oublia au point de chercher des yeux Leonora, qui, debout sur un des degrés, adossée au pilastre de l'escalier, surveillait avec intérêt ou plutôt avec passion toute la scène.

—Est-il donc surprenant qu'on jeûne un jour comme aujourd'hui, reprit Gabrielle. Le roi désire me voir accomplir pieusement les cérémonies imposées cette semaine par l'Église à toute la chrétienté. J'obéis au roi.

—Oh! j'écrirai cette bonne pensée à Sa Majesté, se dit la Varenne.

—Bon! jeûnerons-nous aussi? murmura Bassompierre. Que ne m'a-t-on prévenu ce matin, au moins! Le roi aurait dû me dire cela hier en m'envoyant avec la duchesse.

—Il va sans dire, continua Gabrielle, faisant sur elle-même un violent effort, que je ne prétends imposer mon exemple à personne. Je dirai plus: si vous vous croyiez obligés de m'imiter, vous me feriez un déplaisir sensible. Je vous prie de dîner, Zamet, et de faire dîner vos convives.

—Madame, balbutia le Florentin, sans vous que devient la fête?

—Oh! il n'y a pas de fête possible aujourd'hui, Zamet, pour moi du moins. C'est un voeu que j'ai fait. Et, s'il faut tout vous dire, pour m'excuser devant ces dames, qui m'en voudraient de les affamer, j'ai promis cette petite mortification au pape.

—En retour des bonnes nouvelles qu'il vous a envoyées de Rome? s'écria
Bassompierre.

—Précisément. Vous tous qui n'êtes pas en de pareils termes de réciprocité avec le saint-père, dînez, dînez bien; je le réclame, je l'exige.

Et Gabrielle scella cet ordre d'un sourire héroïque.

Zamet sentit derrière lui Leonora qui lui touchait le coude. Sans se retourner, il lui rendit la pression qui témoignait de leurs mutuelles angoisses.

Gabrielle dédaigna de voir ce manège. Elle le devinait. Son âme planait trop haut pour analyser ce jeu vil de quelques misérables passions.

—Eh bien! dit-elle d'un ton de reine, va-t-on dîner? Faut-il que je me retire, si je gêne tout le monde?

Zamet s'inclina. C'en était fait. Les assistants, plus que consolés, offrirent à la duchesse leurs compliments, et se dirigèrent par groupes vers la salle du festin.

—Mais, madame, dit Zamet au désespoir d'un incident si simple, qui renversait tant de plans, quand vous ne nous feriez que l'honneur de vous asseoir à table.

—Si vous le voulez absolument, répliqua Gabrielle, je suis prête. Sinon, je me promènerai dans les jardins pendant que vous ferez dîner les convives, et vous viendrez me retrouver… Je vous attends.

Zamet se connaissait en nuances, il vit bien que ce consentement était un refus déclaré.

—Tout est manqué, nous avons été trahis, dit-il bas à Leonora.

—Pas encore, répliqua l'Italienne.

—Madame la duchesse a-t-elle besoin de mes services, dit la Varenne humblement.

—Non, la Varenne, dînez comme les autres.

—Madame a l'humeur triste, ce semble, veut-elle que je l'écrive au roi?

—Au roi! pourquoi? s'écria la duchesse,

—Pour réjouir le coeur de Sa Majesté par l'assurance que sa reine le regrette.

—Ah!… fort bien; écrivez cela au roi si vous voulez, mon ami.

En parlant ainsi, Gabrielle s'avançait peu à peu dans le jardin, et s'assit, ou plutôt tomba sur un banc de gazon près des serres, les yeux tournés vers la maison d'Espérance, dont on voyait le faîte à travers les feuillages encore clair-semés.

Aussitôt qu'elle se trouva seule, elle dit à Gratienne d'une voix brève, saccadée:

—A-t-on réponse de Bezons?

—Pas encore, madame.

—Vois si le courrier arrive….

—Oui, madame.

—Comme il me fait attendre! comme il me fait souffrir! murmura la duchesse… Ah! frère Robert, je vous croyais plus dévoué… Ayez donc pitié d'une pauvre femme, frère Robert. Et toi, mon doux ami, mon Espérance, ajouta-t-elle en contemplant la maison voisine avec une expression douloureuse, pardonne-moi de tant tarder. Si je ne suis pas déjà au rendez-vous, ce n'est pas que j'aie peur. Ce n'est pas que mon âme ne s'élance ardemment vers la tienne. Tu le crois, n'est-ce pas? tu le vois du ciel où tu m'attends avec confiance. Mais si j'eusse accepté le repas de Zamet, peut-être serais-je déjà morte, et c'est trop tôt. Avant de partir pour ce voyage, j'ai quelque chose à demander à frère Robert, à notre ami, à celui qui le premier, peut-être, a deviné notre amour. Tu sais ce que je veux de lui, n'est-ce pas, Espérance? on sait tout là-haut! Sois patient. Aussitôt que j'aurai la réponse du bon frère, les serres de Zamet ne sont pas loin, je ne tarderai plus, sois tranquille!

Gratienne s'était rapprochée pendant cette funèbre invocation. Gabrielle ne l'entendit pas, et dans un transport de douleur, d'impatience:

—Ah! frère Robert! s'écria-t-elle, abrégez mon agonie!

—Plaît-il? demanda Gratienne, que ce monologue inintelligible achevait d'épouvanter, que parlez-vous d'agonie?

—Ai-je prononcé ce mot, Gratienne?

—Mais, au nom du ciel, chère maîtresse, pleurez un peu, pleurez donc, vos yeux secs me font peur.

—Tais toi… on vient.

C'était Zamet qui, après avoir installé ses convives, accourait pour prouver à la duchesse qu'il ne la négligeait pas.

—Madame, dit-il, on ne jeûne pas plus loin que midi. Il est une heure et demie, prenez garde de nuire à votre santé; le roi vous le reprocherait et à moi aussi.

—Croyez-vous? dit-elle.

—J'en réponds, s'écria-t-il vivement, croyant qu'elle chancelait dans sa résolution. Acceptez….

—Rien encore, Zamet, plus tard… Oh! je vous demanderai à dîner, n'ayez pas d'inquiétude. Les préparatifs que vous avez faits pour moi ne seront pas perdus.

Il tressaillit, il pâlit, il lui fit pitié.

—Voulez-vous me montrer vos serres, reprit-elle, on les dit magnifiques cette année… en fruits, surtout.

—Les raisins ont manqué, madame.

—Avez-vous beaucoup de pêches?

Zamet devint livide. Cet éternel sourire de candeur l'écrasait.

Gabrielle entra dans la serre, où il la suivit. Elle alla droit aux pêchers.

—Tiens! je n'en vois qu'une à l'arbre: avez-vous déjà cueilli les autres?

—Il n'y en a eu qu'une cette année, madame, balbutia le Florentin.

—Par exemple, elle est magnifique. Jamais je n'en ai vu d'aussi belle…
Dire que sans le jeûne je pourrais manger cette belle pêche!

La sueur perlait au front de Zamet.

—Car vous ne me la refuseriez pas, je gage, poursuivit Gabrielle toujours souriant, tandis que le coupable, éperdu, commençait à perdre contenance.

—Le courrier! s'écria Gratienne, qui courut à la rencontre de cet homme et lui prit des mains la réponse de Bezons, qu'elle savait attendue si impatiemment par sa maîtresse.

Gabrielle saisit vivement le papier et lut. Ses yeux charmants rayonnèrent en regardant le ciel. Ils reflétaient l'aurore de la délivrance.

—Est-ce encore une bonne nouvelle? demanda Zamet, qui s'était remis en voyant Leonora guetter derrière une vitre, à l'abri d'un large cactus.

—Excellente. C'est une partie de plaisir en même temps qu'une oeuvre pieuse. Un ami me donne rendez vous pendant l'office des Ténèbres à l'église du Petit-Saint-Antoine.

—Mais c'est dans une heure au plus, madame.

—À peu près.

—Mais c'est un triste rendez-vous.

—On dit la musique merveilleuse.

—Il est vrai qu'elle est incomparable; tout Paris s'y précipite, et vous n'aurez pas de place.

—Gratienne, envoie retenir pour moi une des petites chapelles latérales et fais avancer ma litière.

Zamet regardait et écoutait avec stupéfaction Gabrielle, dont les actions
et les discours depuis son arrivée n'étaient plus intelligibles pour lui.
Tous deux se trouvaient seuls dans la serre, sous le regard fauve de
Leonora invisible.

—Permettez-moi, dit-il, madame, de trouver votre humeur étrange.

—Capricieuse, même. Ainsi, je refusais de manger tout à l'heure, n'est-ce pas?

—Et maintenant, vous acceptez?

—Oui.

—Je vais donner des ordres pour qu'on vous serve.

Elle l'arrêta.

—Non… c'est inutile, j'ai ici même ce qu'il me faut.

Elle étendit la main vers le pêcher.

—Ce fruit?… bégaya Zamet.

—Il est unique. Dans toute la France on n'en trouverait pas un pareil. Il est certain que vous me le destiniez. Pourquoi, puisque vous m'attendiez à dîner, ne l'aviez-vous pas cueilli pour la table?

—Madame, les fruits vous plaisent mieux sur l'arbre.

Gabrielle arracha la pêche qu'un fil caché retenait à la branche. Elle la considéra quelques instants dans un muet recueillement.

—Vous me connaissez bien, dit-elle, vous saviez que je ne résisterais pas au plaisir de la cueillir. Zamet, c'est un piège. Je gage que si je n'eusse pensé à la prendre, vous me l'eussiez apportée vous-même.

—Mais pourquoi me dites-vous cela, madame? dit le Florentin plus tremblant à mesure que la duchesse devenait plus expansive.

Gabrielle ouvrit la pêche, et froidement, sans hâte, sans frisson, en mordit et mangea la moitié. Un éclair traversa la vitre. C'était le rayon échappé des yeux de Leonora.

—Voulez-vous l'autre moitié, Zamet? dit la duchesse avec une ironie de glace.

—En vérité, madame! s'écria Zamet, que sa conscience révoltée changeait en spectre. On dirait, à vous entendre….

—Que dirait-on, Zamet? répliqua fièrement la duchesse. Que ce fruit a été préparé pour moi, qu'il est empoisonné?… que vous voulez faire une reine de France et que Gabrielle va mourir?… Eh bien, qu'importe, si Gabrielle, au lieu de se plaindre, vous pardonne et vous remercie? Voyez, nul ne m'a suivie; j'ai écarté tous les témoins, jusqu'à Gratienne! j'ai refusé de m'asseoir à votre table, n'ayez pas peur, on ne vous soupçonnera pas, et je ne veux pas vous perdre, ni vous ni vos complices.

Il chancela et faillit tomber à la renverse.

—Je ne vous demande qu'un service, le dernier, dites-moi seulement si je souffrirai longtemps, ajouta Gabrielle.

—Madame… madame… épargnez un malheureux….

—Répondez oui ou non, je suis pressée! Répondez, vous dis-je, ayez du moins ce courage!… Souffrirai-je longtemps sur cette terre?

Il joignit les mains, tomba agenouillé, et ses lèvres, en cherchant la robe de cet ange, murmurèrent:

—Non!

—Tu entends, mon Espérance. Zamet, je vous remercie et je vous pardonne.

En disant ces mots, elle sortit laissant cet homme noyé de remords et criant au milieu de ses sanglots:

—Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!…

L'Italienne avait pris la fuite, poursuivie par la voix de Dieu.

Gabrielle passa outre et regagna sa litière. Les rires et les propos joyeux des convives provoquaient en vain son oreille, déjà elle n'entendait plus qu'une voix venant du ciel.

Tout le reste appartient à l'histoire. La duchesse alla dans une chapelle réservée entendre l'office des Ténèbres au Petit-Saint-Antoine. Là étaient rassemblés bien des grands, bien des puissants, bien des impies qui se disaient chrétiens. Mlle d'Entragues était venue y suivre les progrès du poison sur le visage de sa rivale.

Le peuple qui vit Gabrielle agenouillée, pâle et priant avec ferveur, la bénit et sans doute pria aussi pour elle, douce maîtresse qui jamais n'avait fait de mal et n'avait d'ennemis que ceux du roi.

On remarqua près de la duchesse, dans ce coin sombre de l'église, un religieux génovéfain qui vint lui parler longtemps et, plus d'une fois, pendant cet entretien, se frappa la poitrine et baisa la terre dans un morne désespoir.

Sans doute elle lui avouait comment elle avait voulu mourir, malgré tant d'avertissements qui eussent sauvé sa vie. Sans doute elle lui confiait ses fautes et implorait le pardon que Dieu ne refuse jamais aux mourants qui le supplient d'effacer leurs souillures.

Quant à la demande qu'elle avait à lui faire, elle fut bien touchante et bien digne de l'âme généreuse qui allait quitter ce corps parfait. Car en l'écoutant, le visage austère du moine se mouilla plus d'une fois de larmes.

Tandis que la sombre musique résonnait sous les voûtes, que les voix graves et gémissantes tour à tour des chanteurs semaient dans l'air leurs funèbres harmonies:

—Frère, dit Gabrielle au moine agenouillé près d'elle, peut-être Dieu ne m'aime-t-il plus? ma mort ne suffira peut-être pas à racheter ma vie, bien que j'aie tâché de ne faire en mourant ni bruit ni scandale.

Peut-être n'irai-je point au ciel où est déjà mon Espérance, et alors je ne le reverrais donc plus jamais! Ô mon seul appui, ne permettez pas que je sois séparée pour toujours de celui que j'aimerai encore au delà de la mort. Quand le roi m'aura oubliée, quand tout le monde aura désappris le chemin de ma tombe, et que mon fils lui-même ne saura plus lire mon nom sous l'herbe épaissie, je serai donc toute seule! Oh! je vous en conjure, frère Robert, réunissez-moi à Espérance… mêlez la cendre de nos deux coeurs!

Elle n'acheva pas. Un frisson la prit. On l'emporta sans connaissance dans sa litière, et de là chez Mlle de Sourdis.

—C'est moi qui serai reine, se dit Henriette en la voyant passer presque cadavre.

Zamet n'avait pas menti, le lendemain elle ne souffrait plus. La Varenne annonça au roi dans la même lettre qu'elle était malade et qu'elle était morte.

Il faut rendre à Henri cette justice, qu'il la pleura beaucoup d'abord. Mais l'éloquence de Sully parvint enfin à le consoler. Il avait pleuré quinze jours.

XXVIII

ÉPILOGUE

Un an s'était écoulé. La cour de France était joyeuse, animée. Jamais on n'y avait entendu plus de bruits galants, vu plus de magnificences: jamais les courtisans ne s'étaient plus divertis.

Ces notables améliorations, la France les devait à Mlle d'Entragues, reine des fêtes, des amours, reine du coeur de Henri IV et souveraine maîtresse, déclarée autant qu'une pareille femme sait faire déclarer ses droits.

Le roi, comme ces galants entre deux âges qui croient rajeunir parce qu'ils essayent de recommencer la vie, bondissait, papillonnait de voluptés en voluptés. Il riait bruyamment et distillait l'esprit. C'était la mode à la cour depuis que la favorite était la femme la plus spirituelle de France.

On se querellait, on se raccommodait, on mettait tout le monde dans la confidence, le temps était passé des discrétions, des mystères, des chastetés du coeur. Tous ces gens-là, évidemment, cherchaient à étourdir quelqu'un ou à s'étourdir eux-mêmes.

Peut-être au milieu de ces turbulents eût-on distingué quelques songeurs.
Peut-être les plus bruyants étaient-ils ceux qui songeaient le plus.

Toujours est-il qu'au commencement d'avril 1600, un grand carrosse escorté par des gardes et des cavaliers empanachés partit paisiblement pour Paris du château de Saint-Germain.

Dans ce carrosse étaient le roi, Mlle d'Entragues, Marie Touchet et
Bassompierre.

Bassompierre, jeune, affamé, peu scrupuleux, se mettait volontiers de tous les écots, pourvu qu'il y eût à rire et à faire du bénéfice.

Marie Touchet, fardée et luisante, se tenait si roide que son front atteignait la voûte du carrosse. Elle aimait à se figurer que tous les passants la prenaient pour sa fille, et ce lui était une sensible joie.

Le roi, moitié gai, moitié gêné, lui disait cent gaillardises. Évidemment il cherchait à faire naître une conversation pour en détourner une autre.

Quant à Henriette, son attitude n'était pas équivoque: elle boudait.

Si l'on veut savoir pourquoi, peut-être pourrons-nous aider le lecteur.

Depuis quelque temps, Henriette avait repris sa place dans les habitudes royales. Beaucoup par son astuce, beaucoup par faiblesse du roi, les choses s'étaient renouées comme si jamais elles n'eussent eu de raison pour se dénouer.

Jamais Henriette n'avait fait allusion aux événements, à la tempête dont sa rivale avait été victime, jamais le roi, qui pourtant eût eu beaucoup à dire, beaucoup à questionner, n'avait rien dit, rien demandé à Henriette sur certain rendez-vous donné par elle à Fontainebleau et sur les catastrophes qui l'avaient suivi.

Il résultait de cette réserve réciproque, que Mlle d'Entragues était à cent lieues de supposer que le roi ne la regardât pas comme la candeur personnifiée. Il résultait que le roi acceptait ce rôle d'amant crédule avec tous ses bénéfices, c'est-à-dire qu'il vivait sur l'apparence, savourait l'extérieur, et gardait sa pensée et son coeur absolument libres.

Les Entragues étaient persuadés entre eux que jamais Henri n'avait été aussi étroitement garrotté. Toute la cour le pensait comme eux, et en riait. Mais la France n'en riait pas.

Quand on voyait Mlle d'Entragues railler, vexer, châtier même, au besoin, ce roi révéré par toute l'Europe, on se disait avec effroi qu'un vieillard courbé sous un pareil joug n'aurait jamais la force de le secouer. Le fait est que, souvent toute la nichée des Entragues, fière de son intrusion dans l'aire royale, se demandait malignement:

—Comment nous chasserait-il, même s'il le voulait?

Toutefois, c'était peu de régner de fait. Le nom de reine est tout pour une ambitieuse. Henriette songeait à la promesse signée du roi. «Qui a terme, ne doit pas,» dit le proverbe. Mais Henri, n'ayant pas fixé de terme dans son engagement, devait. Chaque jour était pour lui l'échéance.

Quelquefois les Entragues s'admiraient d'avoir été si délicats. Un an passé! sans sommations faites au roi d'avoir à exécuter la promesse souscrite! Un an! les convenances les plus sévères se fussent contentées de trois mois de deuil.

Aussi, dans leurs conciliabules fréquents, le père, le frère, la mère et la fille s'exhortaient-ils mutuellement à stimuler l'insouciance du débiteur. Certains hommes ne payent que contraints. Henri, il faut bien le dire, payait peu et narguait les recors.

Henriette mit toute son adresse à pressentir le roi sur ses dispositions.
L'adresse n'ayant pas réussi, elle employa le canon.

Un jour, elle raconta que des bruits circulaient en Europe sur certain mariage royal….

Le roi l'interrompit en goguenardant.

—Laissez circuler, dit-il, et il partit pour la chasse.

Une autre fois, Henriette se plaignit d'avoir été insultée par des croquants qui l'avaient appelée la maîtresse du roi. Elle en pleurait de honte.

—Vous avez tort de pleurer, ma mie, répliqua Henri, n'est pas mon maître qui veut, et il partit pour le conseil.

Enfin, Henriette ayant tenu conseil aussi, dit au roi dans un de ces bons moments que Virgile appelle les molles habitus et tempera d'Énée:

—Je crois, cher sire, que nous avons quelque petite affaire de procureur à régler ensemble. Voudriez-vous que je vous envoyasse mon père?

Henri accepta, rit beaucoup de la proposition, appela M. d'Entragues cher beau-père, et partit pour une revue.

M. d'Entragues fourbit sa chicane tout à neuf, prépara des harangues, tendit des traquenards et attendit l'audience; mais Henri n'eut jamais le temps. En vain Henriette rafraîchit-elle cette mémoire ingrate; l'affaire ne fut pas évoquée.

Henriette maugréa, se fâcha et bouda. Henri ne parut pas s'en apercevoir d'abord. Puis, comme ces mines longues le gênaient, l'empêchaient de dîner heureux et de digérer en paix, il essaya de composer. On lui fit entrevoir un bout d'ultimatum. Il fit l'aveugle. On bouda plus que jamais.

C'est là, sur cette case difficile de l'échiquier, que nous venons de retrouver les adversaires après toute une longue année d'absence.

Henri, ennuyé, revenait à Paris. Henriette et sa mère y étaient appelées par un intérêt capital. M. d'Entragues le père voulant contraindre le roi à une explication, sinon par corps, puisqu'il était insaisissable, du moins par procuration, avait demandé audience à M. de Sully, et, pour mieux expliquer la situation au ministre, devait conduire Henriette à l'Arsenal.

Henriette, tout en boudant, faisait rage pour donner de la jalousie à Henri. Elle agaçait Bassompierre. Ce pauvre roi souffrait et avait trop d'esprit pour le laisser voir. Bassompierre aussi avait trop d'esprit pour faire longtemps souffrir le roi. Cependant, il craignait d'offenser la vindicative favorite, de sorte que ce voyage en carrosse était insupportable aux quatre voyageurs.

Tel est l'exposé de la narration. Nous avons décrit le lieu de la scène, l'attitude des personnages. A Neuilly, le roi trouva ses chevaux qui l'attendaient, on ne sait pourquoi. Il sortit du carrosse, emmenant Bassompierre sans donner aucune raison satisfaisante, ce qui acheva de porter la colère d'Henriette jusqu'à l'exaspération. Ce nuage creva sitôt que les deux dames furent seules, tête à tête dans le grand carrosse.

Marie Touchet compara cette étrange conduite du roi avec les plus mauvais jours de Charles IX.

—Au moins, dit-elle, mon roi avait un avantage, il entrait en fureur. C'est une ressource immense pour les pauvres femmes. Votre roi à vous, ma fille, n'est pas maniable, il ne se fâche jamais, il rit toujours; c'est odieux.

—Odieux! répéta Henriette.

—Jamais d'explication possible avec lui.

—Si nous n'en avons pas avec lui, ma mère, nous en allons avoir avec M. de Sully. Va-t-il être stupéfait, le ministre! va-t-il rentrer sous terre à la vue de l'engagement qui lie son maître; car je gage que le roi a eu la poltronnerie de ne l'avouer à personne! Allons-nous en finir avec les ricanements, les subterfuges et les mystères de Sa Majesté très-rusée!

—J'espère, dit pesamment Marie Touchet, que vous vous souviendrez de l'insistance que je mis à exiger cette promesse du roi. Elle nous sauve aujourd'hui, je l'avais prévu! Prévoir, c'est pouvoir!

—Vous êtes Minerve en personne, madame, dit Henriette.

On arriva chez M. d'Entragues. Là, on recorda la leçon. M. de Sully avait envoyé l'audience requise. Le père tira du plus sûr de ses coffres la promesse royale. On la lut, on la relut, on en analysa tous les sens. On se convainquit pour la millième fois que le titre était inattaquable, invincible, écrasant. Marie Touchet se mit au bain, et la future reine partit avec son père pour l'Arsenal.

Sully travaillait dans son grand cabinet dont les fenêtres regardent la rivière en face l'île d'Entragues. Il faisait ce jour-là grand soleil sur les papiers du ministre. Ce joyeux rayon lui avait échauffé les idées; il grognait et chantonnait tout en prenant ses notes, comme c'était sa coutume dans les jours de belle humeur.

Il avait dû avertir les huissiers de l'illustre visite qu'il attendait, car M. d'Entragues et sa fille furent introduits avec empressement dès leur arrivée. Nul ne jouissait de ce privilège chez Sully, le plus jaloux homme d'État qui ait jamais pratiqué la science de faire respecter le pouvoir.

À la vue d'Henriette, il prit un air presque galant et offrit un siège. M. d'Entragues s'assit près de sa fille. Sully demeura debout.

—Quel heureux hasard vous amène, dit-il, au milieu de mes gros canons?

—Un motif des plus sérieux, monsieur, et mon père va vous l'exposer, répondit Henriette du ton qu'une reine eût pris en son lit de justice.

—J'écoute, madame, dit Sully impassible. Mais seriez-vous assez bonne pour me permettre de cacheter cette lettre que le roi m'ordonne d'écrire au brave Crillon, en Provence.

—Faites, monsieur, de grâce, dit le père d'Entragues.

Sully fit fondre la cire, sans regarder personne en face.

—C'est, dit-il, pour le complimenter, à propos d'un anniversaire bien triste, la mort d'un charmant jeune homme… Eh! ne l'avez-vous pas connu?… tout le monde le connaissait… Espérance… un être parfait. Ce sont ceux là qui nous quittent!

Tout en parlant, le ministre cachetait la lettre; il ne put voir l'expression de sombre défiance qui passa, comme un nuage sinistre, sur les traits d'Henriette.

—Quoi, il y a déjà un an, s'écria le père Entragues, il y a donc aussi un an que la duchesse de Beaufort est morte. Comme le temps passe!

—Me voici tout à vous, dit Sully, qui venait de faire expédier la lettre.
Et il s'assit en face de ses hôtes.

—Monsieur, dit le plaignant, nous venons à vous, qui êtes la droiture et la fermeté, pour vous faire part d'une situation difficile où le roi a mis notre famille.

—Bah!… comment cela? répliqua Sully.

—Le roi fait à mademoiselle d'Entragues un honneur bien grand, puisqu'il a daigné la choisir pour compagne, mais cet honneur souffre quelque atteinte en ce moment.

—Je ne saisis pas bien, dit Sully, en approchant son siège.

—Le sujet est délicat, et je crains de m'expliquer trop clairement.

—Vous avez tort, mon père, interrompit Henriette avec impatience. Les demi-explications ressembleraient trop à ce dont nous venons nous plaindre. C'est des demi-explications que nous voulons sortir, et, pour en sortir, nous réclamons une main vigoureuse. Monsieur, le roi me traite en maîtresse, et je ne suis pas sa maîtresse.

—Bah! s'écria encore Sully avec une candeur qui eût fait la réputation d'un acteur comique; quoi! vous n'êtes pas la maîtresse du roi? Eh bien, il faut que vous me le disiez pour que je le croie.

—Je suis sa femme, monsieur!

—Oh! oh! dit le ministre, dont la fausse bonhomie ne pouvait réussir à vaincre un sourire; voilà qui me surprend plus fortement encore.

—Voici la promesse de mariage, monsieur, dit Entragues, écrite et signée par le roi. Je la crois en bonne forme; et vous?

On comptait sur l'effet de ce coup de tonnerre. Mais Sully le supporta mieux qu'on n'eût cru.

—Une promesse de mariage! répondit-il, c'est prodigieux!

—Vous ne supposez pas, dit Henriette avec une hauteur dédaigneuse, que j'eusse accepté sans cette promesse, la qualité de maîtresse du roi? J'ai trouvé la honte au vestibule, mais l'honneur viendra!

—Comment, le roi vous a signé une promesse de mariage! répéta encore Sully, les yeux fixés sur le papier précieux que M. d'Entragues lui tendait sans s'en dessaisir. Oui, ma foi! cela ressemble bien à la signature du roi.

—Comment! ressemble! s'écria le père; douteriez-vous de l'authenticité?

—Non pas, non pas… non pas.

—C'est que vous manifestez un étonnement plus qu'étrange, interrompit Henriette, et je ne me rends pas bien compte d'un saisissement pareil. Me jugeriez-vous à ce point indigne?

—Ah! madame, vous me comprenez mal. Vous réunissez en vous tous les mérites; vous êtes, comme dit le saint roi-prophète, un vase de perfections. Mais….

—Mais?

—Mais je m'étonne encore que le roi ait signé cette promesse. C'est mal.

—Que voulez-vous dire, monsieur?

Sully se mit à hésiter avec délices. Il jouait avec la proie.

—Le roi ne devait pas, le roi eût dû réfléchir… le roi a commis là un véritable manque de foi, dit-il.

—Envers qui donc, monsieur? demanda Henriette fort intriguée.

—Mais envers vous, madame. Comment! vous avez dans les mains un pareil engagement, le roi le sait, et il va….

—Il va?…

—Vous ne me croiriez jamais si je vous le disais sans être appuyé d'un témoignage. Ah! s'écria-t-il en se frappant le front, j'oubliais que j'ai justement là, dans l'antichambre, le témoin le meilleur, le témoin essentiel.

Sully sonna une clochette.

—Faites entrer la dame qui attend ici près, dit-il à l'huissier.

Henriette et M. d'Entragues se regardaient sans rien comprendre à toutes ces fluctuations d'un homme si net de sa nature. Ils entendirent le frôlement d'une robe aux panneaux du corridor, et l'Italienne Leonora apparut dans une parure aussi brillante que fièrement portée. Leonora chez Sully! Leonora grande dame! Henriette en poussa un cri de surprise, elle en eut le frisson.

L'Italienne regarda froidement, et sans paraître la connaître, celle qui, l'an passé, la protégeait, la payait et la chassait selon son caprice.

—Que désire monsieur de Sully de sa servante? dit-elle en français avec un accent toscan des plus marqués.

—Signora de Galigaï, voudriez-vous avoir l'obligeance de nous dire quel jour vous avez expédié l'acte à Florence?

—Le jour même où il a été signé, avant-hier, seigneur, dit Leonora les yeux fixés sur Henriette, que ce regard provocateur faisait pâlir.

—De quel acte s'agit-il donc! demanda M. d'Entragues.

—De l'acte de mariage, seigneur.

—De qui, s'écria Henriette le coeur défaillant?

Leonora d'une voix ferme:

—Du roi, dit-elle, avec ma maîtresse, la princesse Marie de Médicis, fille du grand-duc de Toscane.

—Le roi est marié! s'écria M. d'Entragues.

—Parfaitement, répondit Sully. Grande affaire pour la France!

Mlle d'Entragues tomba dans les bras de son père. Mais la rage lui rendit bientôt des forces. Elle se releva tremblante, farouche. Le père, au contraire, se laissa choir dans un fauteuil, écrasé sous sa montagne de chimères.

—C'est une lâche trahison, murmura Henriette, dont je sommerai le roi de me faire raison devant le monde entier.

—Raison? dit Sully avec un singulier sourire, voulez-vous que je vous en donne une, d'abord?

Et il alla ouvrir, avec une petite clé, son tiroir, d'où il sortit un papier taché de quelques gouttes de sang.

C'était la lettre d'Henriette à Espérance; la lettre remise au roi à
Fontainebleau, et que Sully avait réservée pour une occasion suprême.

La malheureuse Entragues faillit mourir de honte et de terreur en la reconnaissant.

—Trouvez-vous la raison valable? dit le ministre, qui ne prenait plus la peine de dissimuler l'ironie.

Henriette s'appuya, la sueur au front, sur le marbre de la cheminée.

—Écoutez, reprit Sully à demi-voix, j'ai une proposition à vous faire. Le mariage du roi annule votre promesse. C'est un papier qui ne vaut plus rien. Cependant je vous l'achète.

Elle leva la tête.

—Et je la paye avec votre billet… Est-ce accepté?

Henriette réfléchit un moment. L'horrible surprise avait décomposé ses traits. On eût dit une statue d'argile. Mais réveillée par le sourire triomphant de Leonora, qui semblait la défier, fascinée par la vue de ce sang qui lui rappelait tant d'affreux souvenirs, tant de crimes inutiles.

—Eh bien! j'accepte! dit-elle.

Sully prit la promesse et lui donna le billet; il brûla l'une tranquillement, elle mit l'autre en mille pièces avec une ardeur qui tenait du délire.

—Oh! disait-elle en grinçant des dents à chaque fragment que broyaient ses ongles, je te paye bien cher, lettre infernale! mais enfin tu n'existeras donc plus! Quant au roi… quant à la vengeance, eh bien! nous verrons plus tard!

Elle prit le bras de son père, qui regardait sans voir, d'un oeil hébété. Elle l'arracha de son fauteuil et partit, n'osant pas regarder Leonora, qui riait silencieusement, et Sully qui prodiguait les révérences.

* * * * *

La reine Marie de Médicis fit, peu de temps après, son entrée à Paris. Elle venait de Lyon, où, deux mois avant, le roi impatient, était allé la voir et l'épouser.

Tout le peuple de la grande ville s'empressait dans la rue Saint-Antoine, aux environs de la Bastille, sur le chemin que devait parcourir le cortège de la nouvelle reine.

Aussitôt que le mariage du roi eut été publié, consommé, et que le bruit se fut répandu même que déjà cette union promettait des fruits, Crillon, qui s'était retiré dans ses terres en Provence, avait reçu des génovéfains une lettre ainsi conçue:

«Monsieur et cher seigneur, la volonté dernière de madame la duchesse fut d'être inhumée en notre église de Bezons. Mais, vous le savez, elle manifesta encore un autre voeu qui devait recevoir son exécution du jour où ladite dame serait oubliée du monde.»

«Je crois que ce jour est arrivé; nul déjà ne prononce plus son nom, elle est bien oubliée; mais moi qui n'oublie pas, je vous rappelle la promesse faite à cette illustre dame, et vous attends à Paris pour m'aider à la réaliser. J'ai prévenu M. le chevalier de Pontis, qui a demandé un congé à cet effet, et attend vos ordres.»

«Frère ROBERT.»

Crillon ne se fit pas attendre. Il trouva Pontis au rendez-vous, rue de la Cerisaie, à l'endroit où s'élevait, l'année précédente, la maison d'Espérance.

L'édifice avait disparu. Plus une pierre: rien n'en rappelait le souvenir. L'homme inconnu qui avait fait bâtir ce palais pour Espérance était venu le faire raser après sa mort. Quant au jardin, désert et magnifique dans sa liberté sauvage, il était devenu lieu d'asile pour des milliers d'oiseaux qui fourrageaient les massifs, jouissaient seuls des fleurs, et nichaient dans les rosiers changés en buissons touffus.

Au premier coup d'oeil que le génovéfain jeta sur ces deux hommes, il s'aperçut bien qu'eux non plus n'étaient pas de ceux qui oublient.

Pontis, vieilli de dix ans, avait les yeux éteints, les traits ravagés. Crillon, jusque-là respecté par les fatigues, par les blessures, par la gloire, s'était voûté tout à coup comme un vieillard.

Quand le malheureux garde s'approcha du général et courba le genou devant lui avec une respectueuse douleur, Crillon le releva, lui serra la main, mais frère Robert remarqua qu'il ne l'embrassait pas. Crillon voyant ce jardin plein de parfums et d'ombre:

—En partant d'ici, dit-il, notre Espérance va donc perdre toutes ces fraîches fleurs?

—Il en aura de plus belles, dit frère Robert, que depuis un an je cultive là-bas en l'attendant.

Sous les sapins, près de la fontaine, reposait le corps d'Espérance. Frère Robert, Crillon et Pontis l'enlevèrent pendant la nuit, en attendant une litière qui devait l'emporter le lendemain à Bezons.

Comme une roue s'était brisée et qu'il fallait y faire travailler l'ouvrier, la litière ne put partir de Paris que vers deux heures. Elle traversait la place Saint-Antoine au moment où débouchait du faubourg, aux acclamations d'un peuple enivré de joie, le carrosse tout doré du roi et de la reine.

Dans l'escorte, le comte d'Auvergne grimaçait l'enthousiasme, Leonora et Concino, splendides tous deux rayonnaient d'orgueil. Le char de triomphe dut s'arrêter un moment pour laisser passer le char funèbre.

C'était la joie de la vie rencontrant la joie de la mort.

Henri menait sa femme coucher au Louvre; Espérance allait dormir à Bezons, près de sa fiancée.

FIN

TABLE

I. Le roi te touche, Dieu te guérisse!

II. La griffe de Proserpine

III. Comment la ligue servit à battre l'Espagne et réciproquement

IV. Première chasse

V. Miséricorde

VI. L'île Louvier

VII. La vengeance du père

VIII. Le sang pour le sang

IX. Ayoubani

X. Où le tonnerre gronde

XI. Les trois ours d'or

XII. Les bains de Gabrielle

XIII. Conseil de famille

XIV. La réparation

XV. Des dangers de la jalousie

XVI. La grange de la Chaussée

XVII. A Indienne, Indienne et demie

XVIII. Le doux Espérance

XIX. Séparation

XX. Entragues et intrigues

XXI. L'aveu

XXII. La prophétie de Cassandre

XXIII. Où Pontis trouve l'occasion promise

XXIV. Amour

XXV. La treille de l'orangerie

XXVI. Le dernier rendez-vous

XXVII. Ténèbres

XXVIII. Épilogue

FIN