WeRead Powered by ReaderPub
La belle Gabrielle — Tome 3 cover

La belle Gabrielle — Tome 3

Chapter 6: V
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative follows a charismatic pretender who erects a makeshift court near Reims, training troops and staging royal ceremonies to bolster his claim. He stages public rituals, notably the ceremonial touching of the sick, to manufacture miracles and win popular confidence while courting the favor of an imperious noblewoman. Scenes move between military encampment, public spectacle, intimate ambition, and courtly maneuvering, blending vivid descriptive detail with satirical observation. Themes include the performative nature of authority, the manipulation of superstition, romantic obsession, and the instability of status built on illusion.

Le roi l'avait vu, mais s'était bien gardé de paraître l'apercevoir.

La marquise l'aperçut, elle, et se mit à rire.

—Ah! dit-elle, le porte-poulets de Sa Majesté….

—Bon! s'écria Henri, où donc?

—Là-bas, tenez, sire, il se baisse jusqu'à mettre le nez sur des violettes. Qu'il prenne garde, le pauvre homme.

—A quoi donc?

—En se baissant ainsi, il retourne ses poches et les billets doux vont s'en échapper.

—Toujours railleuse, ma Gabrielle.

—Sans malice, sire, je vous jure. Mais appelez-le, il a peut-être quelque chose à vous dire.

—De sérieux, c'est possible. Je l'avais chargé de m'apporter des nouvelles du procès de Paris.

—Vous gagnez toujours les vôtres, dit en riant Gabrielle, qui entraîna le roi au-devant du petit la Varenne.

Celui-ci, tout baissé qu'il était, avait vu ce mouvement par l'angle du V que formaient ses deux jambes. Il crut prudent d'éviter la rencontre de Gabrielle, et, sans affectation, s'éloigna en herborisant, pour gagner un couvert de lilas voisin.

—Oh! oh! dit Gabrielle, je crois que je lui fais peur.

—Double brute, grommela le roi dans ses dents, Dirait-on pas qu'il se cache de vous? Holà, Fouquet! holà, drôle!

Fouquet était le vrai nom du personnage qui, en s'enrichissant, jadis maître d'hôtel de Catherine de Navarre, avait orné ce nom du marquisat de la Varenne, ce qui avait fait dire à Catherine, soeur du roi, que la Varenne avait plus gagné à porter les poulets du roi qu'à piquer les siens.

Quand on l'appelait Fouquet, le nouveau marquis comprenait que le temps était à l'orage. Il dressa l'oreille et accourut près du roi en faisant mille et mille excuses à Gabrielle, dont l'hilarité allait toujours croissant.

Henri, qui avait tant d'esprit, n'eût-il pas dû remarquer qu'une femme aussi rieuse lorsqu'il s'agit de jalousie, ne peut être une amoureuse bien brûlante? Mais, hélas! les gens d'esprit ne sont-ils pas les plus aveugles?

—Çà, dit le roi, tu as l'air de fuir quand on t'appelle. Est-ce un jeu?

—Oh! sire, je n'avais pas vu Votre Majesté ni Mme la marquise. Ces touffes me dérobaient leur auguste présence. Sans cela je ne me fusse pas permis de respirer l'odeur des fleurs.

—Il me fera mourir de rire, dit Gabrielle. Sortez-le d'affaire, il se noie.

—Mais non, interrompit le roi, il ne saurait être embarrassé, il n'en a pas sujet. Voyons, m'apportes-tu des nouvelles du procès?

—Oui-da, sire; mais tout n'est pas fini, les juges délibèrent encore sur la peine.

—Que présume-t-on?

—Une condamnation, sire.

—Et l'accusé!

—Ce la Ramée se tient fort bien aux débats. Il pose comme si quelque peintre était là pour le dessiner, mais il a beau faire, sa tête n'est plus solide sur ses épaules. Au surplus, sire, quand la délibération sera close, M. le premier président m'a promis d'envoyer un exprès à Votre Majesté pour l'instruire avant que l'arrêt soit prononcé. Cela ne peut tarder.

—Vous voyez, dit le roi à Gabrielle, que le porte-poulets est cette fois simple huissier du parlement.

—Bah! bah! répondit la marquise; fouillez bien dans ses petites poches.
Voulez-vous que je vous y aide?

La Varenne prit un air de componction qui redoubla la belle humeur de Gabrielle; mais il eût été bien embarrasse de répondre, lorsqu'on entendit un coup de feu retentir sur la lisière de la forêt, et les échos de la vallée le répéter jusqu'à l'horizon. La voix des chiens éclata au loin comme une fanfare et se tut.

—Oh! oh! dit le roi, on chasse chez moi et l'on tue, à ce qu'il paraît! Qui donc chasse à Saint-Germain quand mes chiens sont au chenil et mon arquebuse au croc?

—Sire, dit la Varenne, c'est M. de Crillon qui, ce matin, avant le dîner de Votre Majesté, est venu courre un lièvre.

—Crillon!… tiens, tant mieux, s'écria le roi en s'épanouissant; nous dînerons ensemble. Est-il seul?

—Il est avec ce beau jeune seigneur, si riche, à qui Votre Majesté a donné droit de chasse.

—Espérance, peut-être, dit le roi sans malice, et par conséquent sans regarder Gabrielle qui, à ce nom, sentit la flamme monter jusqu'à ses cheveux.

—Oui, sire, M. Espérance.

—Eh bien, montons à cheval pour les aller surprendre, dit le roi.
Voulez-vous, marquise? Il fait beau, et nous gagnerons de l'appétit.

—Volontiers, répliqua Gabrielle, dont le coeur battait de joie.

—Je vais prendre un habit de cheval et me botter, dit le roi. Viens, la
Varenne.

—Moi, je suis tout habillée, dit Gabrielle, et j'attendrai mon cheval en me promenant à ce bon soleil.

—Je vous demande quelques minutes, s'écria le roi. Hâtons-nous la Varenne, hâtons-nous, pour ne pas faire attendre la marquise.

Gabrielle, ivre d'un doux espoir, s'appuya sur la balustrade de pierre, inondée de lumière chaude, et remercia Dieu, dont la providence et la riche bonté n'éclatent nulle part aussi splendidement que dans ce lieu, la plus merveilleuse de ses oeuvres.

Tandis qu'elle s'absorbait dans ses rêves passionnés, Henri poursuivait sa route vers le château, et la Varenne déployait ses petites jambes pour le suivre.

Ils ne furent pas plus tôt dans les appartements où les valets de chambre habillèrent Sa Majesté, que le porte-poulets, profitant de chaque sortie des gens de service:

—Sire, dit-il tout bas, Mme la marquise m'a fait bien peur avec sa plaisanterie de me fouiller.

—Pourquoi donc, la Varenne?

—Parce qu'elle eût trouvé quelque chose dans mes poches, sire.

On tendit les bottes au roi.

—Quoi donc? demanda Henri dans un intervalle.

—Votre Majesté sait bien où j'ai été de sa part.

—Sans doute; mais tu n'as pas dans ta poche les compliments dont je t'avais chargé, ou même ceux qu'on t'a rendus en échange?

—Non, mais….

On attacha les éperons et le manteau.

—La Varenne me donnera mon fouet et mon chapeau, allez! dit le roi.
Continue, la Varenne.

—Mais on m'a remis ceci pour Votre Majesté.

Et il tendit un billet au roi qui le lut avec empressement:

«Cher sire,

»Votre souvenir trouble mes nuits et mes jours. Comment peut-on vivre en souffrant ainsi? Comment pourrait-on vivre sans ces tortures délicieuses? Le coeur généreux d'Henri me comprendra, car je ne me comprends plus moi-même.»

HENRIETTE.»

—Quel trouble! dit le roi enchanté.

—C'est de la passion folle, ajouta tout bas la Varenne.

—Vraiment?

—Du délire. Figurez-vous, sire, une bacchante, oh! mais une belle!

Et les yeux effrontés du petit homme s'écarquillèrent pour imiter le regard du tigre ou de la chatte.

Le roi inflammable, comme on sait, frissonna de tout son corps. Il se rappela sans doute cette jambe de nymphe au bac de Pontoise.

—Oui, murmura-t-il, elle est bien belle.

—Que m'ordonne Votre Majesté?… Que répondrai-je?

—J'y vais rêver.

—Madame la marquise attend le bon plaisir de Sa Majesté, vint dire un écuyer.

Le roi tressaillit, et se hâtant.

—Cette chère marquise, s'écria-t-il, partons. Retrouve-moi à l'écart, la
Varenne, je te ferai réponse. Ah! le billet.

Il le jeta au feu, après l'avoir relu encore, et, courant dans sa galerie comme un jeune homme, gagna les degrés en répétant: Ne faisons jamais attendre les dames!

Quelques moments après il était à cheval, après avoir tenu lui-même l'étrier à la marquise, qu'il combla de prévenances et de délicates caresses, pour compenser sans doute l'infidélité de son incorrigible esprit.

Le roi et Gabrielle n'avaient pris avec eux qu'un seul écuyer et un page.
Henri connaissait tous les carrefours de la forêt et chassait bien.
Lorsqu'il se fut orienté, il piqua droit vers la chasse.

Rustaut et Cyrus, ces braves chiens, avaient attaqué un chevreuil, et, suivis de quelques autres, s'en donnaient à coeur joie sur les terres royales.

Henri coupa droit au milieu de la voie, et Gabrielle le suivit à quelque distance. L'écuyer à sa droite écartait les branches avec un épieu. Henri, courant au passage de l'animal, rencontra bientôt Crillon qui tendait à pied, l'arquebuse de chasse à la main, et lui cria:

—Oh! brave Crillon, ne prends pas le roi pour un chevreuil.

—Harnibieu! sire, la belle rencontre! dit le chevalier en courant les bras ouverts et l'oeil joyeux vers son maître.

Henri mit pied à terre aussitôt. A l'arçon du cheval de Crillon pendaient deux faisans et un lièvre.

—Ah! compagnon… voilà comme tu secoues mon gibier, dit le roi.

—Ce n'est pas moi, sire, je n'ai pas encore brûlé une amorce. C'est
Espérance. Voilà un tireur!

—Il dévastera mes domaines, dit le roi riant. Où est-il, que je lui fasse mon compliment?

Un coup d'arquebuse retentit à cent toises.

—Tenez, dit Crillon en étendant la main de ce côté, ajoutez un chevreuil à la liste.

Les chiens se turent.

On vit bientôt dans le fourré un homme écarter les branches d'une main, tandis que de l'autre il traînait la victime dans les herbes. C'était Espérance, que la vue du roi surprit et embarrassa.

Crillon riait aux éclats.

—Marquise, dit Henri à Gabrielle qui débouchait en ce moment sur la clairière, voyez comme on fourrage chez ce pauvre roi.

Espérance poussa un petit cri à l'aspect de sa belle amie. Celle-ci lui avait déjà envoyé le sourire promis. Elle était rose de joie, il était pâle. Toute cette émotion fut mise sur le compte du flagrant délit de braconnage.

—Un beau brocart, dit le roi palpant l'animal, et gras malgré la saison.

—Je l'ai tiré à l'intention de Sa Majesté, répliqua Espérance. A tout seigneur tout honneur.

—Voilà qui va bien, s'écria Henri joyeux. Vous en mangerez votre part, jeune homme. Viens, Crillon, que je te parle.

Et passant un bras autour du cou de Crillon, il l'emmena à quelques pas, laissant Espérance et Gabrielle seuls en face l'un de l'autre, au centre de la clairière éblouissante de lumineuse verdure. Ils furent bientôt réunis, et, sous les yeux de l'écuyer et du page, qui se tenaient à une respectueuse distance, ils purent, le coeur palpitant, mais avec toutes les apparences de la plus cérémonieuse politesse, échanger le dialogue suivant:

—Bonjour, ami.

—Bonjour, amie.

—Vous voilà donc ici?

—J'espérais vous y rencontrer.

—Vous avez déjà mon sourire, n'est-ce pas?

—Il a pénétré mon coeur.

—Notre seconde condition était de vous parler quand je pourrais; je le puis, que voulez-vous que je vous dise?

—Toute parole de vous est une harmonie qui me charme.

—Parce que toute parole de moi vous dit la même chose, n'est-ce pas
Espérance?

—Plus ou moins clairement, Gabrielle.

—Eh bien! soyons claire, puisque vous y tenez. Je… vous… aime….

—Oh! murmura Espérance en fermant les yeux sous le feu de ce dévorant sourire, et en appuyant ses mains sur son coeur, comme s'il eût été frappé d'une balle. Oh! pitié….

On entendit le pas du roi et de Crillon qui se rapprochaient.

—N'importe, disait le roi, tu t'exposais trop en allant seul ou à peu près arrêter le faux Valois dans son camp. Ne recommence pas, je te le défends!

—Oui, répondit Crillon, ce pauvre la Ramée m'eût donné bien du mal s'il eût fallu le prendre de force au milieu de ses gens. Mais, je vous le répète, sire, je savais son côté faible, j'en ai abusé, et je l'ai eu ainsi à bon marché. Ce n'est pas un méchant homme, au fond.

—Son côté faible? dit Gabrielle, se mêlant à la conversation pour qu'Espérance eût le temps de se remettre, dites-le-nous, monsieur de Crillon.

—Eh! eh! cela étonnerait bien le roi, fit en riant malicieusement le brave chevalier.

—Dites, dites, demanda Henri.

—Monsieur, interrompit Espérance en posant un doigt sur ses lèvres, laissez-moi vous rappeler que c'est un secret que vous avez juré de respecter.

—Oui, harnibieu! oui, et je le respecterai!

—Que le diable emporte ces gardeurs de secrets, dit Henri. Bah! je finirai bien par le savoir, celui-là, et je vous le dirai, marquise.

Gabrielle regarda du coin de l'oeil Espérance comme pour lui dire:

—Si je voulais bien le savoir….

Soudain on entendit trois sons de trompe dans le bois.

—Voilà quelqu'un qui m'arrive, dit le roi, on me cherche… il faudrait répondre.

Espérance sonna trois coups pareils accompagnés chacun d'une phrase de fanfare.

Bientôt la Varenne accourut sur un énorme cheval: un courrier l'accompagnait.

—Pour le roi! dit la Varenne en poussant le courrier près de Sa Majesté.

Henri brisa le sceau de l'enveloppe et dit froidement:

—La Ramée est condamné à mort.

Espérance baissa la tête avec autant de respect que s'il se fût agi d'un ennemi digne de pitié.

—Eh bien, il ne l'a pas volé, dit Crillon. Qu'on le pende!

—N'est-ce pas au seigneur Espérance que j'ai l'honneur de parler? dit la
Varenne.

—Oui, monsieur, reprit le jeune homme.

—Monsieur, le condamné vous fait prier par l'huissier de la Tournelle d'obtenir la permission de converser un moment avec lui dans sa prison.

Espérance regarda le roi, qui avait entendu.

—Tiens, il vous connaît donc? demanda Henri avec une curiosité bien naturelle.

—Oui, oui, il le connaît! s'écria le chevalier, éclatant d'un gros rire; ou plutôt il l'a connu, n'est-ce pas, Espérance?

Espérance supplia Crillon par un geste.

—Soit, nous ne dirons rien, ajouta le chevalier.

Espérance attendait toujours l'autorisation du roi.

—Allez, allez! dit Henri, je vous permets tout ce que vous voudrez.
Carte blanche! Fais signer cette permission, la Varenne!

Crillon suivit le roi et la marquise. Espérance remonta à cheval et prit congé de Sa Majesté. Il salua aussi profondément Gabrielle qui, pour calmer une petite toux subite, appuyait en le regardant deux de ses doigts sur ses lèvres.

—Dieu bon, murmura Espérance, bénissez cette amie fidèle, qui me donne plus qu'elle n'avait promis.

Et il retourna à Paris, avec la permission signée, se demandant pour quelle raison la Ramée le mandait près de lui en une extrémité si cruelle.

V

MISÉRICORDE

La Ramée, depuis son arrestation, s'était courbé sous la main de Dieu. Il semblait avoir accompli sa tâche sur la terre.

Tous ceux qui le virent, magistrats, courtisans, peuple, rendirent justice à sa tranquillité, à sa noblesse d'attitude et de langage. On ne lui reprocha que la majesté affectée d'un état qui n'était pas le sien. Il eût été sublime si le sang des Valois eût réellement coulé dans ses veines.

Mais en vain se présenta-t-il aux juges avec tant d'assurance, en vain allégua-t-il les preuves que nous connaissons et que la duchesse lui avait fournies. De plus amples renseignements eurent beau s'offrir au tribunal pour établir la substitution mensongère que Catherine de Médicis avait faite dans le berceau de son petit-fils: tout cet échafaudage, habilement préparé par une main invisible, celle de la duchesse, et soutenu par ses partisans, qui de leur influence secrète protégèrent encore la Ramée devant ses juges, tout ce pénible labeur des ennemis du roi s'écroula, disons-nous, sous les efforts de l'accusation.

Alors apparurent des preuves authentiques, d'irréfragables documents qui, fournis également par une main cachée, établirent toute l'imposture et dévoilèrent une partie de ses ressorts. Plusieurs des juges s'entretinrent longtemps, dit-on, avec certain moine génovéfain qui demeura inconnu, mais non pas muet, et répandit des flots de lumière sur cette intrigue mystérieuse.

En présence des charges terribles qui s'élevaient contre les instigateurs du complot, le parlement s'arrêta effrayé. Le crime remontait à sa source, et quelle source! Les maisons les plus illustres, une femme dont le nom avait été populaire et qui avait presque régné à Paris. Le roi fut consulté, il s'effraya lui-même, et déclara que pour faire un scandale de cette mise en accusation de Mme de Montpensier, il désirait avoir des preuves incontestables, éclatantes, comme seraient, par exemple, l'aveu et la dénonciation de la Ramée lui-même.

Les juges ne demandaient que cela. La Ramée fut mis à la torture. On ne connaissait alors rien de plus convaincant que la parole même de l'accusé; on ne s'inquiétait pas de savoir comment cette parole avait été obtenue. Mais la Ramée, soumis à la question de l'eau et à celle du feu, n'avoua rien, et cria plus haut encore qu'il était Valois et prouverait sa naissance par son courage dans les tortures.

Le roi fut très-mortifié de cet échec. Il le reprocha durement à ses gens de la Tournelle. Il résultait de la fermeté stoïque du patient une confirmation des faits que la discussion logique et modérée des débats avait suffi à détruire. La Ramée, en soutenant qu'il était Charles de Valois, absolvait Mme de Montpensier et se rendait intéressant jusque sur l'échafaud.

Nous n'avons pas besoin de dire combien la duchesse en triompha. Elle répandit dans le public que ce n'était pas sa faute si un Valois survivait, si ce jeune homme avait eu le courage de réclamer ses droits à la succession de Charles IX. Elle niait effrontément l'avoir aidé. Elle défiait les preuves, et, sachant la scrupuleuse timidité du roi pour des débats nouveaux, elle s'étonnait bruyamment qu'on l'accusât, elle, d'une crédulité qui avait été un moment le crime de tout Paris.

Quant à servir plus efficacement le malheureux jeune homme, quant à essayer de le sauver soit de la damnation, suit de la prison, elle n'en fit rien. Lâche et sans coeur comme tous ceux qui vivent par l'ambition seule, elle ne voulait pas s'aventurer à une lutte dans laquelle tous ses soutiens avaient successivement disparu.

La Ramée, cependant, comptait sur elle. Il devait espérer que, pour prix de son silence et de sa fidélité, il recevrait quelque avis, quelque secours, la liberté même. Durant les longs jours de sa captivité, de son interrogatoire, de ses tortures, il écouta constamment les bruits, surveilla chaque pierre, interrogea chaque mouvement de son geôlier. Il lui semblait, à ce malheureux, que tout à coup le cachot allait s'ouvrir, que tout à coup le geôlier lui allait remettre une arme et une clé; il lui semblait, enfin, que Mme de Montpensier veillait incessamment, suivait chacune de ses pensées, et que le retard apporté à sa délivrance venait uniquement du choix délicat qu'on faisait des voies et moyens.

Cependant, rien ne paraissait, et le temps avait fui, et les douleurs du corps, celles plus poignantes de l'âme, augmentaient à chaque instant.

Au moment où la Ramée fut pris par le doute, l'habileté de ses juges essaya de l'ébranler et de surprendre un aveu contre la duchesse; mais le prisonnier fut honnête, il fut généreux, et, malgré les plus brillantes messes, garda un secret qui le perdait.

Peut-être la Ramée espérait-il encore en la duchesse. Nous ne le nierons pas. Mais il y a déjà bien de la noblesse à ne pas désespérer en de pareilles circonstances. Le jeune homme souffrait, dans sa prison du Châtelet, de bien violents assauts! Cette liberté qu'on lui offrait par moments, c'était la possibilité de retrouver Henriette; retrouver Henriette n'était-ce pas vivre en plein paradis?

Jamais la Ramée ne se trouva plus malheureux et plus content de lui-même. Son sacrifice héroïque le réhabilitait à ses yeux. Henriette le saurait sans doute, elle y trouverait de nouveaux encouragements à aimer son sauveur. Le noble souvenir de sa belle action et cette image suave de sa maîtresse entretinrent la joie et le courage au fond d'un coeur que les bourreaux de la Tournelle cherchaient à amollir. La Ramée éprouva un bonheur pareil à l'ivresse en s'obstinant à conserver ce titre de Valois qui le faisait seigneur et maître d'Henriette. Et puisque le destin s'acharnait à l'empêcher de faire une reine, du moins pour la femme qu'il aimait resterait-il éternellement prince et roi.

Mais le jour de la condamnation arriva. C'est une heure solennelle, qui fait courber les fronts les plus audacieux. Condamnation sans appel possible, le bourreau suivant de près le juge, et pas de nouvelles de ses amis, pas de secours, pas même un signe mystérieux!

Qui pourrait décrire l'effrayant travail d'une cervelle humaine dans le silence de la prison, quand mille conjectures naissent et meurent comme les fantômes de fièvre, quand les plus horribles craintes se heurtent contre les plus folles espérances; alors que les minutes prennent la proportion et la valeur de longues années, alors que tout le passé sombre comme un navire brisé et que l'avenir s'éclaire des feux menaçants de la colère céleste.

La Ramée sentit qu'il était perdu. Un prêtre envoyé vers lui le lui fit comprendre. La Ramée n'eut pas même la suprême joie d'épancher ses douleurs dans le sein de la religion; cette religion lui commandait un aveu complet de ses fautes, et le prisonnier ne voulait rien avouer. Il eût fallu, aux pieds de Dieu, dépouiller les misérables passions de la vie, et la Ramée tenait à ses passions plus qu'à la vie, l'orgueil et l'amour étaient sa chair et son sang. Il se tut quand le prêtre lui offrit le pardon en échange d'une confession sincère, et comme dans les paroles du ministre de paix, la Ramée avait cependant remarqué ces mots: «Oubliez ceux que vous avez aimés et réconciliez-vous avec vos ennemis,» le malheureux voulut au moins satisfaire à l'une de ces lois divines, il écouta l'un des cris de sa conscience, et fit demander à entretenir Espérance, son plus mortel ennemi.

Néanmoins, il comptait peu sur la présence d'un homme qu'il avait si cruellement traité; il commençait à se connaître; et ce fut avec une véritable explosion de reconnaissance qu'il accueillit l'entrée du jeune homme dans son cachot. Espérance, toujours le même, n'avait pas perdu une minute pour se rendre à l'appel d'un ennemi vaincu qui l'implorait.

Le gouverneur du Châtelet, ce vieillard que nous avons vu si bon pour Espérance, reconnut son ancien prisonnier et le conduisit en souriant auprès de la Ramée.

Ce fut une scène touchante.

Le condamné était dans un de ces bouges affreux, semblables à des cercueils de pierre. L'art des geôliers ne s'y était appliqué qu'à rendre toute évasion impossible. Partout le génie de l'homme et l'instinct de la conservation reculaient devant ces masses de granit à soulever, devant ces portes de fer à briser. Espérance frissonna en entrant et s'avoua qu'il fût mort plutôt que de passer une seule nuit dans cet enfer.

La Ramée était libre de ses mouvements; les chaînes, en un pareil endroit, devenaient superflues. Il alla au-devant du visiteur généreux que le gouverneur lui amenait. On leur laissa une lampe, les geôliers se retirèrent.

Ainsi l'avait commandé la Ramée, ainsi l'avait accepté Espérance, en qui ne s'éveilla pas même un soupçon d'inquiétude.

Une froide attente précéda entre eux les premières explications. L'homme libre et vainqueur regardait son misérable ennemi, il essayait de donner à son attitude assez d'humilité délicate pour ne pas offenser le malheur.

Le prisonnier attachait sur Espérance un regard attendri.

—Merci, murmura-t-il, merci, monsieur.

—Je vous écoute, monsieur, dit Espérance.

La Ramée soulevant ses bras amaigris, passa lentement deux mains blanches sur son pâle visage. Il faisait un effort pour dompter les dernières convulsions de l'orgueil.

—Je n'ai pas voulu quitter la vie, dit-il d'une voix sourde, sans obtenir le pardon d'un homme que j'ai injustement frappé… et j'avouerai plus librement aujourd'hui que jamais, combien mon crime fut indigne de pardon, car aujourd'hui je connais la générosité d'un ennemi.

Il ne put en dire davantage, l'émotion étranglait sa voix, Espérance d'ailleurs l'arrêta.

—Vous faites en ce moment, dit-il, une bonne action, qui en rachète beaucoup d'autres moins bonnes. Depuis longtemps, monsieur, je vous avais pardonné. Je savais déjà que la plupart de vos crimes sont nés de votre aveuglement.

—Mes crimes, murmura la Ramée surpris de cette rude parole.

—Il faut bien appeler de ce nom le meurtre et la rébellion, dit doucement Espérance. Mais, je le répète, vous n'êtes pas aussi coupable pour moi que vous le paraîtriez à d'autres. Je connais, vous dis-je, le démon qui vous a perdu.

—Oh! monsieur, s'écria la Ramée d'une voix ferme et presque menaçante, n'accusez pas Henriette lorsque je ne puis plus la défendre.

—Et vous, repartit Espérance, ne dépensez pas vos forces en un vain éclat de fausse générosité. Vous vous êtes perdu pour cette femme, pauvre insensé; voyez comment elle vous paye.

—Elle fût venue ici, interrompit la Ramée, si je l'eusse exigé; mais le devais-je? Eût-il été d'un honnête homme de compromettre par une faiblesse, à mes derniers moments, la femme que j'ai sauvée aux dépens de ma vie? Elle se tait, elle se cache, je l'approuve. Elle appartient au monde, à sa famille; elle ne peut accepter, même le reflet de ma triste célébrité. Ne l'accusez pas quand je l'absous.

—Comme il vous plaira, dit Espérance.

—Vous, d'ailleurs, ajouta la Ramée avec un sombre regard, vous en avez le droit moins que tout autre.

Espérance rougit à cette allusion jalouse. Évidemment le souvenir de sa liaison avec Henriette vivait encore dans le coeur du prisonnier.

—A Dieu ne plaise, dit-il, que j'accuse Mlle d'Entragues… Mais enfin je ne puis fermer mes yeux à la lumière. Elle m'a laissé assassiner, elle vous laisse mourir. Tout cela ne témoigne pas d'un coeur bien tendre; mais puisque vous vous déclarez satisfait, je n'ajouterai plus un mot.

—Que vouliez-vous qu'elle fit! s'écria la Ramée avec une vivacité qui révélait le trouble de son âme.

—Ce qu'on fait dans les circonstances terribles où son imprudence, sa coquetterie l'ont trop souvent placée: on rachète alors ses fautes par un généreux dévouement. Mais non, vous dis-je, elle n'a pas de coeur.

Et il baissa la voix.

—Demandez-lui, murmura-t-il, si elle a pleuré Urbain du Jardin… Voyez si elle a versé autant de larmes que j'ai pour elle perdu de sang. Et quand vous agonisez, seul, en ce cachot, elle devrait pousser des sanglots capables de traverser ces murailles.

—Je ne saurais l'entendre, dit la Ramée, mais je suis sûr qu'elle pleure.

Et en parlant ainsi, le malheureux sembla remercier Henriette absente par un regard d'une ineffable douceur.

—Je n'ai rien vu qui fût plus respectable que la folie de cet homme, pensa
Espérance.

—Monsieur, ajouta la Ramée, tout le monde m'abandonne, en apparence. Croyez-vous pourtant que personne ne pense à moi? Mais le Châtelet ne se prend pas d'assaut facilement: vous êtes venu ici, vous, parce que M. de Crillon vous fait obtenir du roi tout ce que vous désirez, j'y comptais bien en vous mandant près de moi. Tout autre, eût-il été aussi généreux que vous, ne se fût pas introduit comme vous dans ma prison. Je vous ai donc enfin revu, vous m'avez pardonné, vous me rendrez encore un service.

—Lequel?

—Oh! le plus grand de tous: un service qui fera disparaître pour moi les vulgaires horreurs de la mort et changera mes derniers moments en une douce extase. Henriette sait-elle que je l'ai sauvée en me livrant à vous? Sait-elle que si j'eusse agi pour moi seul, je pouvais me faire tuer et tomber avec une sorte de gloire, et qu'alors je me fusse épargné la honte d'une captivité, les douleurs de la torture et l'échafaud? Le sait-elle, monsieur?

—Je ne pourrais vous l'affirmer. Car trois personnes seulement eussent pu le lui dire, et pas un de nous trois n'a parlé à Mlle d'Entragues.

—Eh bien, monsieur, s'écria la Ramée en se soulevant pour saisir la main d'Espérance, voici le service que je réclame de vous. Instruisez-là… instruisez-la non pas quand je serai mort, mais maintenant. Non pas pour qu'elle se décide à manifester une démarche en ma faveur, mais pour qu'elle fasse un signe et prononce tout bas un mot que vous me rapporterez et qui me rafraîchira au moment de subir la dernière épreuve. Vous comprenez cela, n'est-ce pas monsieur, qu'on ne soit pas désintéressé quand on aime aussi passionnément une femme? Ce que je demande est d'ailleurs bien peu de chose, un signe, un mot…. Demandez-les-lui pour moi, et veuillez me les rendre quand je sortirai de cette prison pour aller mourir. Je vous impose une pénible tâche, n'est-ce pas? ajouta-t-il en pressant convulsivement les mains de son ennemi. Mais vous êtes un grand coeur, et peut-être avez-vous sondé toute la profondeur du mien, faites cela pour moi. Dieu, qui vous a béni déjà, continuera pour vous ce qu'il n'a pas voulu faire pour moi maudit. Je lis dans vos yeux que vous m'accorderez ma demande…. Oh! mais ce n'est pas encore tout ce que je réclame du généreux Espérance, dit-il avec un gémissement qui fit tressaillir le jeune homme de compassion et de respect.

—Parlez encore, répliqua-t-il.

—Il faut me promettre plus que tout cela, poursuivit la Ramée en s'exaltant par degrés à mesure qu'il sentait croître la sympathie de son interlocuteur. Oui, vous parlerez à Henriette de mon sacrifice, et vous reviendrez me dire ce qu'elle vous aura confié pour moi, mais après?… après, entendez-vous bien ces terribles paroles! je serai mort après; je ne serai plus là pour veiller sur mon trésor, pour le défendre comme toute ma vie s'y est employée. Oh! vous êtes beau, elle vous a aimé, dit-il avec un rugissement farouche, elle vous aimera peut-être encore si elle vous revoit, et qu'elle compare votre triomphante jeunesse, la splendeur de votre prospérité, la sève féconde de votre existence avec la froide et abjecte dépouille de ce criminel mort dans les supplices…. Oh! qu'elle ne vous aime pas!… que son coeur, que son corps n'appartiennent plus à aucun sur la terre, que je n'aie pas à subir du fond de ma tombe l'horrible torture de la jalousie! Les morts ont une âme qui souffre encore, monsieur… Promettez-moi que vous ne me prendrez pas Henriette. Demandez-lui pour moi de renoncer au monde, de s'ensevelir dans un cloître, elle le fera, n'est-ce pas? elle ne peut faire autre chose. Comment brillerait-elle, soit à la cour, aimée du roi, soit au bras d'un époux, avec le souvenir de l'homme qui est mort pour lui sauver le repos et l'honneur? Henriette fera des voeux, promettez-le-moi! elle ne verra plus après moi le visage d'un homme, c'est le moins qu'elle me doive pour prix de mon dévouement. Je sais bien que je demande des choses difficiles, mais je souffre, il faut avoir pitié de moi; vous devez comprendre l'horreur de ma situation. Cette femme que je laisse si belle, si désirable, si recherchée, Henriette… fragile créature, qui peut-être m'oubliera demain!… Ah! la femme lâche qui ne descend pas au tombeau avec moi!

En disant ces mots, l'infortuné secouait furieusement sa tête meurtrie, et des larmes de désespoir roulaient avec le sang dans ses yeux.

Espérance fut remué jusqu'au fond des entrailles par l'égoïsme si douloureusement sincère de cet inextinguible amour. Quel désordre dans ce coeur, quelle tempête, quels éclairs effrayants illuminaient ce chaos. Ainsi, rien pour Dieu, rien pour la vie, pas de remords, pas de regrets; rien que cet amour! La Ramée, semblable à ces furieux idolâtres, qui, dans le délire, abattent et brisent les statues muettes de leurs divinités, la Ramée en était venu à injurier son idole. L'homme qui insulte ainsi ce qu'il aime est perdu sans ressource; il n'a plus qu'à mourir.

Espérance s'approcha du prisonnier, il lui prit la main. Une immense pitié soulevait son coeur. Ce pauvre jeune homme était absous à ses yeux. Désormais en présence d'une pareille infortune plus de haine, plus de mépris. Cet homme avait pleuré, s'était accusé, il devenait un ami pour le généreux Espérance.

—Écoutez, dit-il, je vous trouve si malheureux que je ferai tout pour vous. Comment au lieu de penser à mourir ne pensez-vous pas plutôt à vous sauver?

La Ramée, honteux de ses larmes, releva la tête à ces étranges paroles.

—Me sauver! murmura-t-il, que voulez-vous dire?

—Oui, le roi n'a pas de colère contre vous. J'ai entendu sa voix qui disait: «Allez voir la Ramée, carte blanche….» Si vous voulez m'entendre, je vais faire changer d'un mot votre ciel d'enfer en un firmament radieux.

La Ramée écoutait avidement.

—Faites quelque chose pour vous-même, continua Espérance, aidez le roi dans sa clémence.

—Que puis-je?

—Attendez. Vous avez persisté, dans les débats, à soutenir que vous êtes
Valois, et vous ne l'êtes pas.

La Ramée fronça le sourcil.

—Vous ne l'êtes pas, vous dis-je. Je sais bien que pour l'affirmer, vous avez une raison, l'orgueil; vous ne voudriez pas passer pour imposteur aux yeux d'Henriette. Je comprends tout d'une passion comme la vôtre.

La Ramée rougit de voir ce clair regard lire ainsi au fond de son coeur.

Eh bien, poursuivit Espérance, si vous y tenez tant, ne dites pas que vous reconnaissez avoir menti. Soit, persévérez dans votre mensonge….

—Je crois être Valois, dit fièrement la Ramée.

—Je l'admets. Dites que vous le croyez, mais dites en même temps qui vous l'a fait croire.

La Ramée fit un mouvement.

—Une lâcheté! interrompit-il, une trahison!

—La duchesse ne vous trahit-elle pas? Où sont les secours qu'elle vous envoie?

—Patience!

—Insensé! attendrez-vous que le bourreau vous incruste cette vérité dans la gorge?… Vous êtes trahi, vous dis-je. Eh bien! puisque la duchesse ne songe qu'à ses misérables intérêts, songez aux vôtres. Voulez-vous la liberté? Voulez-vous ce soir courir au grand air de la route, sur un bon cheval, au-devant de cinquante années d'existence?

—Moi!…

—Je vous offre la liberté, dussé-je sacrifier ma vie à vous la rendre. Car vous m'avez touché ici, et je suis pour quelque chose dans votre malheur.

—Vous êtes une belle âme, dit la Ramée attendri.

—Écrivez que vous avez été de bonne foi, que vous vous êtes cru et vous croyez encore Valois, parce qu'on vous l'a fait croire. Nommez bravement l'instigateur de ce complot. En un mot, soyez aussi loyal envers le roi qu'on a été vil et lâche contre lui. Votre conscience doit appuyer mes paroles, si vous êtes sincère. En échange de cet écrit je vous donne la liberté, la vie. J'en jure Dieu qui m'entend.

—Me donnez-vous Henriette? s'écria la Ramée dont le coeur bondissait à l'idée de cette résurrection espérée.

—C'est à elle-même non à moi qu'il faut le demander, répliqua Espérance.
Sais-je ce qu'il y a dans le fond de son coeur?

—Vous m'aviez promis d'aller la trouver, tout à l'heure.

—C'est vrai. J'irai.

—Eh bien! demandez-lui qu'elle m'accompagne, et j'accepte.

—Et vous écrirez au roi ce que je vous dictais?

—A l'instant. Fuir avec Henriette! oh! mais pour cela je vendrais mon âme!

Espérance tendit la main à la Ramée.

—Jurez-moi ce que vous venez seulement de dire.

—Je le jure par Henriette d'Entragues, s'écria la Ramée les yeux étincelants.

—Mais, murmura Espérance, si elle refusait?

Un nuage passa funèbrement sur le front du prisonnier.

—En ce cas, dit-il, je serai trop heureux de mourir. Mais elle m'aime! elle acceptera! Oh! monsieur, à présent que j'ai recommencé à espérer, je brûle d'impatience. Ménagez mon temps…. Hâtez-vous. Chaque minute sera un siècle d'angoisses. Sauvez-moi, rendez-moi Henriette et je vous adorerai à genoux!

Espérance serra la main du malheureux.

—Vous ne m'aurez pas vainement appelé, dit-il. Silence, fiez-vous à moi, et que mon nom vous porte bonheur!

—Dans combien de temps reviendrez-vous? murmura la Ramée pâle de joie.

—Priez Dieu jusqu'à mon retour.

—Je ne saurais, je ne saurais… le trouble est dans mon âme, je n'ai plus une idée, ou plutôt je n'en ai plus qu'une seule: répondez-moi quand je vous reverrai.

—Comptez lentement jusqu'à dix mille, répliqua Espérance.

Et ayant frappé à la porte de fer qui lui fut ouverte, il envoya un sourire à la Ramée qui le suivait d'un avide regard et disparut.

VI

L'ILE LOUVIER

Espérance n'avait pas fait cent pas hors du Châtelet, que toutes ses mesures étaient prises.

L'idée de sauver la Ramée avait fini par dominer chez lui toutes les autres. Il y emploierait toutes ses ressources, sa fortune, le crédit de ses amis, celui de Gabrielle même.

Mais le temps pressait. La condamnation prononcée, la torture subie, il ne restait au prisonnier que bien peu d'heures à vivre. Espérance songea d'abord à se procurer avec Henriette l'entretien qu'il avait promis à la Ramée d'obtenir. Cette démarche révoltait le coeur d'Espérance; mais, nous l'avons dit, nul moyen n'effraie une somme de dégoûts et de difficultés supérieure à la grandeur d'âme du jeune homme.

Ce dernier avait l'esprit fécond comme le coeur. Il se dit que pour obtenir vivement un entretien de Mlle d'Entragues, sans se compromettre, sans écrire, sans aller chez elle, c'était à Leonora qu'il lui fallait s'adresser.

Il écrivit donc à l'Italienne un billet en langue toscane, qui contenait à peu près ces mots:

«J'ai besoin de voir à l'instant la personne que vous m'avez montrée le jour du bal, sous les lierres du mur de Zamet. Je me fie à votre amitié pour m'amener cette personne. Vous l'accompagnerez pour qu'elle ne redoute pas un piège, et vous pouvez lui dire que son intérêt le plus cher sera engagé dans cet entretien de quelques minutes. Qu'elle choisisse le lieu de l'entrevue.»

«Vous rendrez ainsi service à deux personnes, dont l'une, celle qui vous parle, vous promet toute sa reconnaissance.»

Il signa Speranza, et ne douta pas du succès.

—Ainsi, pensa-t-il, ce monstre viendra. Je la persuaderai ou ne la persuaderai pas, peu importe; mais comme je veux sauver le prisonnier, je le ferai sortir dans tous les cas de sa prison.

Pour cela, que faire?

Aller trouver le brave Crillon, qui peut tout sur le roi. Crillon, le seul capable d'aborder le roi à toute heure, et d'enlever à la pointe de l'épée une grâce aussi difficile.

Espérance réfléchit ensuite qu'il pourrait bien avoir besoin, pour l'exécution, d'un bras robuste et dévoué; il fit tenir un mot à Pontis pour le mander près de lui dans la soirée.

Toutes choses étant ainsi réglées, Espérance s'achemina vers l'Arsenal, où, ce jour-là, Crillon devait souper en grande cérémonie chez Sully. On comptait presque sur le roi, et il se faisait de beaux préparatifs.

Le chevalier causait avec ses amis quand on l'appela de la part d'Espérance, il descendit, et vit bien, à la mine longue du jeune homme, qu'il s'agissait de quelque importante affaire.

Espérance emmena Crillon dans le parterre, et sans préparation, sans détour, comme il convenait entre gens de cette trempe, il conta sa visite au Châtelet, la compassion dont il avait été saisi en voyant un homme souffrir à ce point, et il termina par ces mots: J'ai pensé qu'il y avait chrétiennement quelque chose à faire pour vous et pour moi.

—Et quoi donc, mon Dieu? demanda Crillon.

—Obtenir sa grâce.

Crillon fit un mouvement qui faillit décourager Espérance.

—Ah bien! en voici d'une autre, s'écria le chevalier, détruire la plus belle occasion qui se présente de renvoyer en enfer ce démon que le diable nous avait lâché! Vous êtes fou, je pense, de venir me demander cela.

—Non, monsieur, je vous jure que j'y ai mûrement réfléchi, au contraire, et que je deviendrais fou de honte et de douleur si je ne réussissais pas dans mon entreprise.

Crillon fronça ses noirs sourcils.

—Vous avez une manie, dit-il, la connaissez-vous? On ne se connaît pas ordinairement soi-même. Je veux bien vous présenter le miroir. Vous avez la manie de la générosité. Vous me faites l'effet du pieux Énéas de Virgile. C'est un héros de votre connaissance, mon ami: chaque fois qu'il donnait un coup d'épée, il pleurait, et pourtant il en a donné beaucoup. J'ai toujours trouvé ce héros souverainement ridicule et maussade. L'incendie de Troie et la joie d'avoir perdu sa femme lui avaient sans doute brouillé la cervelle; mais vous, Espérance, je ne vous connais pas de semblables motifs. Guérissez-vous de la générosité.

Espérance devenait d'autant plus sérieux que le chevalier perdait plus de minutes en railleries.

—Monsieur, interrompit-il, je ne vous ai jamais rien demandé, bien que votre bonté m'ait souvent offert des grâces de toute espèce. Aujourd'hui je demande, me refuserez-vous? D'ailleurs, il ne s'agit pas de moi seul, vous êtes engagé à faire ce que je réclame.

—Engagé! moi!

—Rappelez-vous à Reims, lorsque touché de la douceur et de la générosité du malheureux, celui-là aussi a la manie de la générosité, vous lui avez dit ces mots qui me sont encore présents: Peut-être ferai-je mieux pour vous, si vous êtes sage. Il a été bien sage, l'infortuné.

—Certes, j'ai dit cela, dit Crillon embarrassé, mais….

—Vous l'avez dit, il faut le faire, répliqua Espérance avec une douce fermeté.

—Data! jeune homme, tu me donnes des leçons, je crois.

—Non, monsieur, je vous rafraîchis la mémoire.

—Eh! pardieu! croyez-vous que je n'y aie point pensé, en voyant ce matin le roi si bien disposé. Tout le temps qu'a duré notre voyage de retour, nous avons parlé de ce misérable instrument de la Montpensier, et j'ai soutenu au roi que la Ramée n'est pas un scélérat endurci, mais, au fond du coeur, je suis enchanté qu'il disparaisse de ce monde. Nous lui rendons justice, nous l'absolvons: il a graissé ses bottes pour le grand voyage, qu'il parte.

—Je lui ai promis qu'il vivrait, reprit Espérance opiniâtrement, et je vous supplie d'obtenir du roi la ratification de cette parole. Le roi, dit-on, soupera ici.

—Oui, il y soupe. Il soupe même sans moi en ce moment.

—Eh bien, monsieur, je ne vous retiens pas et vous conjure de me pardonner mon importunité. Je demeure, vous le savez, à deux pas. Cette grâce, il me la faut ce soir.

La voix d'Espérance, de son cher Espérance, alla au coeur de Crillon.

—Attendez, attendez, dit-il. Non, l'on ne soupe pas encore. Je vois tout le monde dans la bibliothèque, et l'on couvre seulement la table. Attendez quelques minutes, je vais trouver le roi, et, oui ou non, vous emporterez la réponse.

Espérance s'écarta le coeur palpitant.

—Non, dit Crillon, asseyez-vous sur ce banc, derrière la charmille. Je vais amener le roi par ici, vous l'entendrez comme s'il vous parlait à vous-même.

En effet, quelques instants après, le roi, vêtu de noir, la tête nue, le visage sérieux et attentif, descendit le perron avec Crillon et vint se promener dans l'allée contiguë à la charmille qui cachait Espérance.

Henri écouta la chaude pétition du chevalier. Celui-ci se peignait tout entier dans son style. Il bouillait de satisfaire Espérance, et, en même temps, priait le roi de bien examiner l'intérêt de l'État.

—Eh! mon brave Crillon, dit Henri, l'État n'est plus pour rien dans cette affaire. La Ramée est Valois ou la Ramée. S'il se dit Valois et que je le tue, vois quelle tache! S'il ne l'est pas, et qu'il s'entête à me créer des embarras, pourquoi ferai-je la sottise de l'épargner? Le seul argument que j'aie pour prouver qu'il n'est pas Valois, c'est de le faire accrocher à une potence.

—C'est vrai, dit Crillon.

—C'est vrai, pensa Espérance, rendant justice à la sagacité royale.

—Votre Majesté, continua Crillon, ne peut-elle braver?…

—Braver quoi?… Est-ce que les rois ne bravent pas toujours quelque chose. Seulement il s'agit pour eux de choisir. Veux-tu qu'à propos de ce fétu, de cet atome, je remue des montagnes? Braver! j'en ai assez de bravades, mon ami.

—Eh bien! alors, dit Crillon, qu'on le pende et que ce soit fini.

Espérance frissonna en écoutant l'étrange plaidoyer de son auxiliaire.

Le roi était devenu pensif et son oeil profond cherchait la terre.

—Que m'importe à moi, dit-il, que cet homme vive s'il m'est prouvé qu'il n'est qu'un instrument repentant de la Montpensier! D'ailleurs, je n'ai pas besoin de lui faire grâce, ce qui serait d'un mauvais exemple. S'il tient tant à te faire plaisir, qu'il fasse un trou dans un mur et qu'il se sauve. Je ne suis pas là pour garder les prisonniers.

Espérance tressaillit de joie.

—Oui, mais vous pouvez les faire poursuivre et reprendre.

—Diable emporte si je m'occuperai jamais de ce qu'il sera devenu. Je n'ai pas l'humeur tracassière, et les gibets me soulèvent le coeur.

—Mais le gouverneur qui l'aura laissé fuir….

—Ce bon vieux du Jardin, un ancien coreligionnaire, un digne homme que j'aime comme mes petits boyaux…. Non, Crillon, je ne tourmenterai pas ce pauvre du Jardin, pourvu toutefois qu'à la place du prisonnier envolé, on me montre une bonne déclaration dudit, portant que c'est bien la Ramée et non Valois qui a percé mon mur. De cette façon j'y gagne; j'économise une corde, et la duchesse rira tout jaune quand je lui ferai voir cette déclaration.

—Il faut qu'elle en pleure, dit Crillon en jetant un coup d'oeil sur la charmille.

—Je répète, ajouta le roi tranquillement, qu'il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'un la Ramée se sauve, je n'en dirais pas autant d'un Valois!

—J'ai compris, dit Crillon en reconduisant le roi jusqu'au perron, où l'attendaient déjà plusieurs seigneurs.

Là, il le quitta et Espérance revint serrer la main du chevalier.

—Merci, dit-il, merci, j'avais prévu cette nécessité de la déclaration. Je l'aurai même plus complète que le roi ne la demande. Maintenant, les moyens?

—J'irai trouver du Jardin ce soir, dit Crillon.

—Et l'on mettra la Ramée dans la petite chambre d'en haut, celle où j'ai été.

—Soit.

—De façon qu'avec une corde à noeuds il puisse s'échapper cette nuit sans soupçon de connivence.

—Arrangez cela comme vous voudrez.

—Merci encore! s'écria Espérance dont le coeur débordait de joie.

—Seulement, vous faites une sottise, murmura Crillon; mais vous m'avez parlé un langage irrésistible. C'était la première grâce que vous me demandiez; je ne pouvais vous la refuser.

En disant ces mots, il prit Espérance dans ses bras et l'étreignit avec une tendre admiration.

De fait, jamais le visage de ce jeune homme n'avait été d'une beauté plus radieuse. Toute bonne action émane d'en haut. Comment la beauté ne deviendrait-elle pas sublime, éclairée par un rayon divin?

Il restait à Espérance la partie la plus fâcheuse de sa mission. Il soupira, mais se décida à l'accomplir.

Leonora avait déjà répondu. Le seigneur Speranza trouva en rentrant Concino qui sommeillait sur un fauteuil et lui dit:

—Ce soir, huit heures et demie, île Louvier.

Il était huit heures et un quart. La moitié du délai fixé à la Ramée s'était déjà écoulée.

Ce ne fut pas sans une émotion poignante qu'à huit heures et demie précises, Espérance, qui s'était rendu sur-le-champ à l'endroit indiqué, vit un bateau traverser le petit bras de rivière en face de l'Arsenal et paraître sous les ormeaux une femme soigneusement enveloppée dans une mante légère qui s'enroulait comme un voile autour de sa tête. Sous ce tissu brillaient les yeux noirs d'Henriette.

A l'entrée de l'île était restée Leonora, moins agitée que sa compagne, souriante, et qui, après avoir fait un signe au jeune homme, s'assit sur un tronc d'arbre renversé.

L'île Louvier était à cette époque une propriété particulière, un jardin, et souvent elle a porté le nom d'Entragues, car elle fut achetée par cette famille.

Espérance s'avança à la rencontre de la jeune fille, dont l'attitude gênée, la démarche roide n'annonçaient pas de bien favorables dispositions. Elle avait choisi un lieu de rendez-vous commode pour elle, et rassurant pour Espérance qui, en cas de piège, se sentait de tous côtés une retraite facile. Il ne s'agissait que de sauter dans la rivière.

—Vous m'avez appelée, dit-elle la première avec un accent froid et saccadé, me voici.

Il s'inclina.

—Vous devez supposer, mademoiselle, que pour vous causer ce dérangement il m'a fallu de graves motifs.

—Sans doute. Leonora m'a parlé de mon intérêt personnel, et je me suis demandé comment, par vous, mon intérêt pouvait être mis en jeu. Je me le demande encore.

—Ce n'est point par moi, mademoiselle, répliqua Espérance, décidé à ne pas perdre les minutes en de vaines précautions oratoires, c'est par M. la Ramée.

Henriette pâlit et trembla. Espérance alors la regarda en face et fut frappé de l'aspect sinistre de cette physionomie si belle pour quiconque ne savait pas sous les traits voir transparaître l'âme.

—Je vous épargnerai, dit-il, les questions, je vais les devancer toutes. Voici en deux mots ce dont il s'agit. M. la Ramée est emprisonné, condamné à mort, il va être exécuté, vous le savez.

Henriette d'une voix à peine intelligible:

—Tout le monde le sait, dit-elle.

—Ce que tout le monde ignore, mademoiselle, c'est la façon dont ce malheureux a été pris, au milieu de son camp, et pris sans lutte, lui un homme brave.

—Contre le brave Crillon et ceux qui l'accompagnaient, contre de tels ennemis, dit Henriette avec une froide ironie, quelle lutte ne serait pas insensée!

—Ce n'est pas par prudence pour lui, mademoiselle, que la Ramée s'est rendu à nous. C'est un autre sentiment, bien plus noble, bien plus touchant, qui l'a guidé. Nous en avons été émus. Vous allez être émue vous-même.

—J'écoute l'analyse de ce sentiment, dit Mlle d'Entragues en s'efforçant de conserver son sang-froid, bien compromis par l'impassible mépris qui s'exhalait de chaque parole d'Espérance.

—La Ramée n'a cédé, mademoiselle, qu'à la crainte de vous compromettre, ajouta-t-il en la regardant fixement.

—Moi! me compromettre… monsieur la Ramée, qu'est-ce que cela signifie?

—Attends, serpent, je vais t'empêcher de siffler, pensa le jeune homme.

—Mademoiselle, il vous avait écrit une longue lettre pleine de son amour, de sa reconnaissance; il vous remerciait de l'encouragement que vous aviez donné à ses projets, il vous offrait la moitié de sa couronne, il vous appelait sa reine, et signait: Charles, roi.

Henriette, à chaque mot, se dressait plus inquiète et plus troublée.

—Cette lettre, poursuivit Espérance, vous arrivait en droite ligne, à Paris, par un courrier de la Ramée, lorsque M. de Crillon et moi nous avons arrêté le courrier, pris la lettre, et soigneusement approfondi le contenu.

Henriette devint livide et machinalement chercha un appui autour d'elle. Espérance eut comme un éclair de compassion, mais l'horreur de toucher cette femme l'emporta sur le mouvement d'humanité, et il la laissa froidement s'adosser au tronc d'un arbre.

—Vous comprenez, continua-t-il, mademoiselle, l'effet que cette lettre, adressée au roi, comme nous en avions l'intention d'abord, eût produit sur Sa Majesté; voyez un peu quels dangers on court parfois sans le savoir.

Il se croisa les bras. Henriette chancelait; la sueur coulait à larges gouttes de son front.

—Eh bien! dit-il, la Ramée eut pitié de vous, il supplia ses ennemis de lui rendre cette lettre, promettant en échange de se livrer sans coup férir, et de n'attenter pas à ses jours. Il se perdait pour vous sauver.

—Et… qu'a-t-on répondu? dit la pâle Henriette.

—On a accepté.

—De telle sorte que la lettre….

—Est brûlée. Vous n'avez plus rien à craindre.

On eût cru voir cette flamme illuminer les joues et les regards de Mlle d'Entragues.

—Oui, dit Espérance, mais le malheureux, victime de son dévouement, est prisonnier et va mourir. Savez-vous que l'exécution est fixée à demain matin, huit heures?

—Que faire à cela? demanda-t-elle, est-il un moyen d'éviter ce malheur?

—La Ramée l'a trouvé, mademoiselle, et m'envoie près de vous pour vous l'apprendre.

Henriette sentit qu'un nouveau choc se préparait, un choc plus terrible peut-être. Elle avait lu dans le regard assuré d'Espérance que la plus importante partie de sa mission n'était pas encore accomplie. Elle se replia sur elle-même pour se préparer au combat.

—J'écoute le moyen, dit-elle, et contribuerai par toutes les voies possibles à sauver celui qui m'a sauvée.

—Voilà de bons sentiments, mademoiselle; ils aplanissent le terrain devant moi.

—Que demande M. la Ramée?

—Il vous aime passionnément….

—Ce n'est pas cela que vous vous êtes chargé de venir me dire, je suppose.

—Ne m'interrompez point, je vous prie. Il vous aime, dis-je, au point de ne pouvoir vivre sans vous, et il désire que vous vous engagiez à lui formellement.

Henriette regarda Espérance avec une surprise qui n'était pas jouée.

—Quel engagement puis-je prendre, dit-elle, avec un malheureux dont les instants sont comptés? Vivre sans moi, ce n'est pas la question, hélas! puisqu'il va mourir.

—Admettez qu'il vive, dit tranquillement Espérance.

Elle fit un bond.

—Qui donc le sauverait?… s'écria-t-elle avec une expression d'épouvante qui la fit paraître hideuse à Espérance.

—Moi, mademoiselle.

—Vous raillez.

—J'affirme que la Ramée sera sauvé.

—Mais le roi!

—Le roi consent. Vous voyez bien que rien ne peut empêcher la Ramée de vivre; rien au monde, entendez-vous!

Henriette allait s'écrier; elle sentit qu'en se dévoilant ainsi, dans l'horreur de son égoïsme, elle empêcherait le jeune homme de continuer sa confidence. Mais elle s'était déjà trahie; il était trop tard, Espérance l'avait comprise; il lisait la vérité au fond de cette fange.

—Je sais bien, dit-il révolté, que vous aimeriez mieux voir mourir celui-là comme les autres; mais je ne le veux pas. Il vivra, et je vous apporte son voeu: il demande que vous l'accompagniez dans son exil.

Cette fois Henriette ne se posséda plus.

—Mais c'est du délire, s'écria-t-elle, et ce prétendu sauveur ne m'aurait donc sauvée que pour me perdre plus sûrement!

—Je n'examine pas ses intentions. J'obéis à sa volonté qui, d'ailleurs, est devenue la mienne.

—Plaît-il! rugit la tigresse.

—C'est ma volonté! répondit le lion. Assez de crimes comme cela! Assez de sang sur lequel surnage votre ambition lâche comme votre amour! La Ramée, pardonné par le roi, s'évade cette nuit du Châtelet. Vous l'accompagnerez. Il appelle cette réunion une récompense de son sacrifice! moi, je sais bien que ce sera pour vous et pour lui le plus effroyable châtiment, mais, soit! Quand une fois Dieu a résolu de se venger, il fait bien les choses. Vous partirez donc avec cet homme ou sinon, m'affranchissant des sottes délicatesses qui m'ont jusqu'à présent retenu, je vous accuse, j'appelle en témoignage Crillon et Pontis, je traîne vos crimes devant le tribunal du roi, et nous verrons si vous ne regretterez pas alors l'exil que vous propose votre malheureuse victime.

—Je suis perdue, pensa Henriette, perdue surtout si je fais voir toute ma pensée.

Elle cacha son visage dans ses mains comme si ses sanglots l'étouffaient.
Elle sanglotait bien réellement. La situation en valait la peine.

—Monsieur, dit-elle, je sais bien que je me dois à ce malheureux. Je sais bien que je suis morte au monde. Mais ne croyez-vous pas que j'aie droit de pleurer sur un déshonneur qui va éclater avec tant de scandale et rejaillir sur toute ma famille? Coupable, je l'ai été; mais faut-il que je sois si atrocement punie?

—Je ne vois que ce moyen, dit Espérance, de racheter vos crimes. Tant de sang versé ne se lave pas en un jour. Vous souffrirez, mais il le faut.

—Eh bien! dit-elle, si rigoureux que soit mon devoir, j'obéirai.

—À partir de ce moment, répliqua Espérance, je vous pardonnerai, je vous estimerai.

Elle le regarda d'un air étrange.

—Et le lendemain de votre mariage avec la Ramée, ajouta-t-il, vous recevrez de moi en quelque endroit que vous soyez, cette lettre que vous m'avez si opiniâtrement demandée, et qu'alors je ne me reconnaîtrai plus le droit de retenir.

L'oeil fauve d'Henriette se ranima. Il faut bien de la haine, bien de la rage pour produire une pareille étincelle.

—C'est bien! murmura-t-elle en grinçant des dents. Maintenant que faut-il que je fasse? Comment cette fuite aura-t-elle lieu?

—Connaissez-vous le Châtelet? dit-il.

—Oui.

—Au-dessus de la porte qui traverse le Petit-Pont, tout en haut, dans les combles, est une petite chambre, où l'on va mettre le prisonnier cette nuit. C'est de là qu'il s'enfuira. Je l'attendrai cette nuit avec des chevaux, ou plutôt nous l'attendrons, mademoiselle, car vous m'accompagnerez.

Henriette frémit comme si elle allait se révolter de nouveau.

—Cette chambre, dit Espérance, pour achever de briser les dernières indécisions de la lâche fille, elle vous rappellerait encore un souvenir. La Ramée heureusement ne s'en doute pas, car il n'oserait y pénétrer dans cette chambre fatale!

—Qu'est-ce donc?

—C'est là que logeait dans sa jeunesse, dans son insouciante et heureuse jeunesse, le fils du gouverneur du Châtelet, un beau gentilhomme huguenot qui est mort, Urbain du Jardin; vous rappelez-vous ce nom?

Henriette poussa un cri qu'Espérance dut prendre pour de l'effroi.

—Urbain du Jardin, murmura-t-elle, était fils du gouverneur actuel du
Châtelet?

—Hélas, oui! répliqua Espérance sans remarquer l'horrible expression de triomphe qui s'alluma et s'éteignit sur le visage livide d'Henriette, oui, c'était son fils, et j'ai vu couler les larmes du vieillard quand, pendant ma captivité si courte, il m'a fait asseoir dans le fauteuil où dormait autrefois son malheureux enfant et où peut-être, sans le savoir, il fera reposer l'assassin cette nuit!

—Assez, assez, dit Henriette avec une précipitation fébrile qui fit croire à Espérance que ce dernier souvenir l'avait persuadée, à demain! Faites-nous savoir l'heure, et comptez sur moi.

—D'autant mieux, pensa Espérance, qu'elle ne saurait faire autrement.

—Adieu, dit-il, je retourne auprès de la Ramée.

Elle lui montra du geste le bateau qui l'avait amenée.

Il partit après avoir furtivement serré la main de Leonora.