The Project Gutenberg eBook of La belle que voilà...
Title: La belle que voilà...
Author: Louis Hémon
Release date: May 20, 2024 [eBook #73653]
Language: French
Original publication: Paris: Bernard Grasset, 1923
Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Polona digital library)
LA BELLE QUE VOILA...
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Maria Chapdelaine, 650ᵉ édition (Bernard Grasset,
éditeur).
EN PRÉPARATION
Monsieur Ripois et la Némésis.
Battling Malone.
LOUIS HÉMON
LA BELLE
QUE VOILA...
PARIS
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
61, Rue des Saints-Pères, 61
1923
CET OUVRAGE A PARU PRÉCÉDEMMENT DANS LES «CAHIERS
VERTS» PUBLIÉS A LA LIBRAIRIE GRASSET, SOUS LA DIRECTION
DE DANIEL HALÉVY; LE TIRAGE A ÉTÉ DE 30 EXEMPLAIRES
SUR PAPIER VERT LUMIÈRE, 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER
PUR FIL LAFUMA ET 6.600 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ BOUFFANT
TOUS NUMÉROTÉS DE 1 A 6730; DIX EXEMPLAIRES ONT
ÉTÉ TIRÉS SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA CRÈME (HORS COMMERCE),
NUMÉROTÉS H. C. 1 A H. C. 10
EXCEPTIONNELLEMENT IL A ÉTÉ TIRÉ EN PLUS TRENTE EXEMPLAIRES
SUR JAPON NUMÉROTÉS DE A à A D ET CENT EXEMPLAIRES
SUR HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS DE A B à B A
LE TOUT CONSTITUANT L’ ÉDITION ORIGINALE
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.
Copyright by Bernard Grasset, 1923.
LA BELLE QUE VOILA...
LA BELLE QUE VOILA...
Ils se regardaient par-dessus la petite table ronde du café avec des sourires de cordialité forcée, et malgré le tutoiement qu’ils avaient repris, sans réfléchir, dans la première surprise de leur rencontre, ils ne trouvaient vraiment rien à se dire.
Les mains sur ses genoux écartés, le ventre à l’aise, Thibault répétait distraitement:
—Ce vieux Raquet! Voyez-vous ça! Comme on se retrouve!
Raquet, recroquevillé sur sa chaise, les jambes croisées, le dos rond, répondait d’une voix fatiguée:
—Oui... Oui... Quinze ans qu’on ne s’était vu, hein? Quinze ans! Ça compte!
Et quand ils avaient dit cela, ils détournaient les yeux ensemble et regardaient les gens passer sur le trottoir.
Thibault songeait: «Voilà un bonhomme qui n’a pas l’air de manger à sa faim tous les jours!»
Raquet contemplait à la dérobée la mine prospère de son ancien camarade, et d’involontaires grimaces d’amertume plissaient sa figure maigre.
Le sol du boulevard était encore luisant de pluie; mais les nuages se dispersaient peu à peu, découvrant le ciel pâle du soir. Au delà de l’ombre qui s’épaississait entre les maisons, l’on pouvait presque suivre du regard la course de la lumière qui s’enfonçait dans ce ciel, fuyant, fuyant éperdûment la surface triste de la terre.
Séparés par la petite table de marbre, les deux hommes continuaient à échanger des exclamations distraites:
—Ce vieux Raquet!—Ce vieux Thibault!
Maintenant la nuit était venue, et dans la lumière chaude du café ils causaient sans gêne, presque avec animation. Ils repêchaient dans leur mémoire, l’un après l’autre, tous les gens qu’ils avaient connus autrefois, et chaque souvenir commun les rapprochait un peu, comme s’ils rajeunissaient ensemble.
«Un tel? Etabli quelque part... commerçant... fonctionnaire... Cet autre? A fait un beau mariage; grosse fortune; vit avec la famille de sa femme, en Touraine... La petite Chose? Mariée aussi; on ne savait pas trop à qui... Son frère? Disparu. Personne n’en avait entendu parler...»
«Et la petite Marchevel... dit Thibault. Tu te souviens bien de la petite Marchevel... Liette... que nous retrouvions aux vacances. Elle est morte; tu as su?»
«J’ai su» fit Raquet; et ils se turent.
Le heurt des soucoupes sur le marbre des tables, les voix, les bruits de pas, le fracas confus du boulevard: ils n’entendaient plus rien de tout cela; et ils ne se voyaient plus l’un l’autre. Un souvenir avait tout balayé; un de ces souvenirs si réels, si poignants, que l’on s’étire en en sortant comme si l’on sortait d’un rêve. Le souvenir d’un grand jardin, d’une pelouse ceinturée d’arbres, baignée de soleil, où jouaient des enfants... Sur cette pelouse, ils étaient quelquefois beaucoup d’enfants, toute une foule d’enfants, garçons et filles, et d’autres fois, ils n’étaient que deux ou trois. Mais toujours Liette, la petite Liette était là. Les jours où Liette n’était pas là n’avaient jamais valu qu’on se souvînt d’eux...
Thibault épousseta son genou d’un geste machinal:
—C’était une belle propriété, dit-il, qu’ils avaient là, les Marchevel. Ils arrivaient toujours de Paris le 13 juillet, et ils ne repartaient qu’en octobre. Tu les voyais à Paris, toi, c’est vrai! Mais nous, les campagnards, nous ne les avions guère que trois mois par an.
«Tout est vendu maintenant, et c’est tellement changé que tu ne t’y reconnaîtrais plus. Quand Liette est morte, n’est-ce pas, ça a tout bouleversé. Tu ne l’avais peut-être pas vue après son mariage, toi, puisqu’elle était allée habiter dans le Midi. Elle avait changé très vite, toute jolie fille qu’elle était, et la dernière fois qu’elle est venue là-bas...
—Non! fit Raquet avec un geste brusque. Je... J’aime mieux ne pas savoir.
Sous le regard étonné de son ancien camarade, sa figure hâve s’empourpra un peu.
—C’est toujours la même chose, dit-il. Les femmes qu’on a connues autrefois, petites filles ou jeunes filles, et qu’on retrouve plus tard, mariées, avec des enfants peut-être, elles sont toutes changées, naturellement. Une autre, cela me serait égal, mais Liette... je ne l’ai jamais revue, et j’aime mieux ne pas savoir.
Thibault continuait à le regarder, et voici que sur sa figure épaisse l’air d’étonnement disparut peu à peu, faisant place à une autre expression presque pathétique.
—Oui! fit-il à demi-voix. C’est vrai qu’elle n’était pas comme les autres, Liette! Il y avait quelque chose...
Les deux hommes restaient silencieux, retournés à leur souvenir.
Ce jardin!... La maison de pierre grise; les grands arbres du fond, et entre les deux la pelouse à l’herbe longue, jamais tondue, où l’on pourchassait les sauterelles! Et le soleil! En ce temps-là il y avait toujours du soleil. Des enfants arrivaient par l’allée qui longeait la maison, ou bien descendaient le perron marche par marche, avec prudence, mais en se dépêchant, et couraient vers la pelouse de toutes leurs forces. Une fois là, il n’y avait plus rien de défendu. L’on était dans un royaume de féerie, gardé, protégé de toutes parts par les murs, les arbres, toutes sortes de puissances bienveillantes qu’on sentait autour de soi, et c’étaient des cris et des courses, une sarabande ivre en l’honneur de la liberté et du soleil. Puis Liette s’arrêtait et disait, sérieuse:
—Maintenant, on va jouer!
Liette... Elle portait un grand chapeau de paille qui lui jetait une ombre sur les yeux, et quand on lui parlait, pour dire de ces paroles d’enfant qui sont d’une si extraordinaire importance, on venait tout près d’elle et on se baissait un peu en tendant le cou, pour bien voir sa figure au fond de cette ombre. Quand elle se faisait sérieuse tout à coup, l’on s’arrêtait court et l’on venait lui prendre la main, pour être sûr qu’elle n’était pas fâchée, et quand elle riait, elle avait l’air un peu mystérieux et doux d’une fée qui prépare d’heureuses surprises.
L’on jouait à toutes sortes de jeux splendides, où il y avait des princesses et des reines, et cette princesse ou cette reine, c’était Liette, naturellement. Elle avait fini par accepter le titre toujours offert sans plus se défendre, mais elle s’entourait d’un nombre prodigieux de dames d’honneur, qu’elle comblait de faveurs inouïes, de peur qu’elles ne fussent jalouses. D’autres fois, elle forçait doucement les garçons à jouer à des jeux «de filles», des jeux à rondes et à chansons, qu’ils méprisaient. Ils tournaient en se tenant par la main, prenant d’abord des airs maussades et moqueurs. Mais, à force de regarder Liette qui se tenait debout au milieu de la ronde, sa petite figure toute blanche dans l’ombre du grand chapeau de paille, ses yeux qui brillaient doucement, ses jeunes lèvres qui formaient les vieilles paroles de la chanson comme autant de moues tendres, ils cessaient peu à peu de se moquer, et chantaient aussi sans la quitter des yeux:
Les lauriers sont coupés,
La belle que voilà...
Ils s’étaient séparés et ils avaient vieilli, beaucoup d’entre eux sans jamais se revoir. Mais ceux qui se rencontraient bien des années plus tard, n’avaient qu’à prononcer un nom pour se rappeler ensemble les années mortes et leur poignant parfum de jeunesse, pour revoir la petite fille aux yeux tendres qui tenait sa cour entre la maison et les grands arbres sombres, sur la pelouse marbrée de soleil.
Thibault soupira et dit à demi-voix comme se parlant à lui-même:
—Le cœur humain est tout de même une drôle de machine! Me voilà, moi, marié, père de famille, et le reste! Eh bien! Quand je pense à cette petite-là et au temps où nous étions jeunes ensemble, ça ramène d’un coup toutes les choses bêtes auxquelles on songe à seize ans: les grands sentiments, les grands mots, ces histoires comme on en voit dans les livres. Ça ne veut rien dire tout ça; mais, rien que de penser à elle, c’est comme si on la voyait, et voilà que ces machines-là vous reviennent dans la tête, tout comme si c’étaient des choses qui comptent!
Il se tut un instant, et regarda son camarade curieusement.
—Et toi! dit-il, qui devais la voir plus que moi, je parierais bien que tu as été un peu amoureux d’elle dans les temps?
Raquet se tenait courbé vers la table, les coudes sur les genoux, et regardait le fond de son verre. Après quelques instants de silence, il répondit doucement:
—Je ne suis ni marié, ni père de famille, et toutes ces choses qui vous hantent à seize ans, et que les hommes de bon sens oublient ensuite, je ne les ai jamais oubliées.
«Oui, j’ai été amoureux de Liette, comme tu dis. Cela m’est égal qu’on le sache, maintenant. Ce qu’on ne saura jamais, c’est tout ce que cela voulait dire pour moi, et veut encore dire. Je l’ai aimée quand elle n’était qu’une petite fille et que je n’étais qu’un petit garçon et nos parents devaient le deviner et en rire. Je l’ai aimée quand elle est devenue une jeune fille et que j’étais un jeune homme; mais personne n’en a rien su. Et comment je l’ai aimée encore après cela, à travers toutes ces années, jusqu’à sa mort et après sa mort; si j’essayais de le dire, les gens n’y comprendraient rien.
«Un amour d’enfant, ce n’est qu’une plaisanterie, et un amour romanesque de jeune homme ne compte guère plus. Un homme comme les autres passe par là, souffre un peu et vieillit un peu, puis finit par en sourire et entre pour de bon dans la vie. Mais il se trouve des hommes qui ne sont pas tout à fait comme les autres, et qui ne vont pas plus loin. Pour ceux-là, les petites amourettes d’enfance et de jeunesse ne deviennent jamais de ces choses dont on rit; ce sont des images qui restent incrustées dans leurs vies comme des saints dans leurs niches, comme des statues de saints, peintes de couleurs tendres, vers lesquelles on se retourne plus tard, après avoir longé sans rien trouver tout le reste du grand mur triste.
«J’avais toujours aimé Liette de loin, en timide et en sauvage. Quand elle s’est mariée et qu’elle est partie, en somme il n’y a rien eu de changé pour moi. Ma vie ne faisait que commencer, une vie dure: il me fallait lutter et me débattre, et je n’avais guère de temps pour les souvenirs. Puis j’étais encore très jeune et j’attendais de l’avenir toutes sortes de choses merveilleuses... Des années ont passé... J’ai appris sa mort... Encore des années, et voilà que j’ai compris un jour que les choses que j’attendais autrefois ne viendraient jamais; que tout ce que je pouvais espérer, c’était une suite d’autres années toutes pareilles, tristes et dures; une longue bataille terne, sans gloire, sans joie, sans rien de noble ni de doux, tout juste du pain, et que j’avais laissé dans la bagarre tout ce qu’il y avait de jeune en moi, presque tout ce qu’il y avait de vivant.
«J’ai senti que je n’aimerais plus jamais. Il ne me restait qu’un pauvre cœur à la mesure de ma vie, qui se fermait encore un peu plus chaque jour. Les grands sentiments, les grands mots, comme tu dis, toutes ces choses que tant d’hommes laissent mourir sans un regret, j’ai senti qu’elles m’échappaient aussi et c’est cela qui a été le plus terrible. Je me souvenais de ce que j’avais été, de ce que j’avais désiré, de ce que j’avais cru, et de songer que tout cela était fini et que bientôt je ne pourrais peut-être même plus m’en souvenir, c’était comme une première mort hideuse, longtemps avant la seconde mort. J’ai senti que je n’aimerais plus jamais...
«C’est alors que le souvenir de Liette m’est revenu; de Liette toute petite avec son chapeau de paille qui lui mettait de l’ombre sur les yeux; avec ses manières de souveraine tendre, jouant avec nous sur cette pelouse; de Liette grandie, femme, pleine de grâce douce, et conservant ce je ne sais quoi qui montrait qu’elle avait toujours son cœur d’enfant. Et je me suis dit que j’avais aimé au moins une fois, et longtemps, et que tant que je pourrais me rappeler cela, il me resterait quelque chose.
«Elle m’appartenait autant qu’à n’importe quel autre, puisqu’elle était morte! Et je suis revenu sur mes pas, j’ai retracé le chemin de l’autrefois et ramassé tous les souvenirs qui fuyaient déjà, tous mes souvenirs d’elle—mille petites choses qui feraient rire les gens, si j’en parlais—et je les passe en revue tous les soirs, quand je suis seul, de peur de rien oublier. Je me souviens presque de chaque geste et de chaque mot d’elle, du contact de sa main, de ses cheveux qu’un coup de vent m’avait rabattus sur la figure, de cette fois où nous nous sommes regardés longtemps, de cet autre jour où nous étions seuls et où nous nous sommes raconté des histoires; de sa présence tout contre moi, et du son mystérieux de sa petite voix.
«Je rentre chez moi le soir; je m’assieds à ma table, la tête entre les mains; je répète son nom cinq ou six fois, et elle vient... Quelquefois, c’est la jeune fille que je vois, sa figure, ses yeux, cette façon qu’elle avait de dire: «Bonjour» d’une voix très basse, lentement, avec un sourire, en tendant la main... D’autres fois c’est la petite fille, celle qui jouait avec nous dans ce jardin; celle qui faisait que l’on pressentait la vie une chose ensoleillée, magnifique, le monde une féerie glorieuse et douce, parce qu’elle était de ce monde-là, et qu’on lui donnait la main dans les rondes...
«Mais, petite fille ou jeune fille, dès qu’elle est là, tout est changé. Je retrouve devant son souvenir les frémissements d’autrefois, la brûlure auguste qu’on porte dans sa poitrine, cette grande faim de l’âme qui fait vivre ardemment, et toutes les petites faiblesses ridicules et touchantes qui deviennent précieuses aussi. Les années s’effacent, les écailles tombent, c’est ma jeunesse palpitante qui revient, toute la vie chaude du cœur qui recommence.
«Parfois, elle tarde à venir, et une grande peur me prend. Je me dis: C’est fini! Je suis trop vieux; ma vie a été trop laide et trop dure, et il ne me reste plus rien. Je puis me souvenir encore d’elle, mais je ne la verrai plus...
«Alors je me prends la tête dans les mains, je ferme les yeux, et je me chante à moi-même les paroles de la vieille ronde:
Les lauriers sont coupés,
La Belle que voilà...
«Comme ils riraient les autres, s’ils m’entendaient! Mais la Belle que voilà m’entend, et ne rit pas. Elle m’entend, et sort du passé magique, avec ma jeunesse dans ses petites mains.»
«CELUI QUI VOIT LES DIEUX»
Father Flanagan dit avec un soupir: «Il ne viendra personne ce soir, Timmy!» et il alla se poster derrière la devanture pour regarder dans la rue, par-dessus le carreau dépoli.
A deux cents mètres de là les tramways électriques passaient sans relâche, s’arrêtant quelques secondes et repartant aussitôt vers Aldgate ou Poplar avec des appels de timbre. La large avenue droite où s’allongeait leur voie s’évasait, au coin de West India Dock Road, en un carrefour qu’entouraient plusieurs «homes» pour matelots de toutes races et de tous pays, un hôtel, et un public-house qui étalait en lettres immenses son nom, auréolé de splendeur et de mystère, «The Star of the East». Mais les tramways électriques, et à vrai dire tous autres symboles d’une civilisation effrénée, reprenaient leur sens exact et leur importance véritable lorsqu’on les contemplait du coin de Limehouse Causeway, du point précis que marquait la façade fraîchement peinte de cette boutique minuscule, presque une échoppe, mais une échoppe au front de laquelle l’inscription neuve saillait comme un acte de foi, une échoppe qui semblait se détourner avec indifférence des rues larges et claires où le progrès passait avec son tintamarre de parvenu, et s’ouvrir sur la ruelle étroite où des races plus sages s’étaient réfugiées.
L’inscription neuve se composait d’un seul mot: «Dispensaire», mais derrière la vitre de la devanture une pancarte plus ambitieuse disait: «Ici on parle plusieurs langues, et on comprend tous les hommes.»
Cette affirmation pouvait sembler une fanfaronnade, affichée comme elle l’était à la lisière du quartier asiatique, et pourtant elle n’exprimait que faiblement la bonne volonté sans borne de ses auteurs. Tous les soirs ils attendaient là, derrière les vitres dépolies, qu’on voulût bien venir leur demander ce qu’ils avaient à donner, et chaque soir ils se lamentaient qu’on leur demandât si peu. L’un d’eux se désolait de ne voir diminuer qu’à peine son arsenal de pansements et de remèdes, tout l’appareil composé avec amour, et dont l’ordre trop parfait disait l’inutilité; et l’autre se désolait de ce que les trop rares patients fussent tous des infidèles endurcis dans leur erreur, qui venaient faire soigner leurs corps, méfiants et hostiles, cuirassant jalousement contre la voix du vrai Dieu leurs âmes qui cheminaient vers l’abîme.
Sur le trottoir d’en face quelques matelots chinois, réunis en groupe, fumaient indolemment, promenant leurs yeux étroits sur tout ce qui les entourait dans ce coin d’une ville barbare qui ne les étonnait plus. Ils avaient appris de longue date ce qui, dans cette civilisation étrangère, était bon à prendre, et, méprisants et moqueurs, ils regardaient autour d’eux les barbares blancs se saisir avidement de ce qu’ils jugeaient, eux les jaunes, bon à laisser.
Father Flanagan les contemplait à travers la vitre avec une sorte de convoitise mélancolique. Certains d’entre eux, ou d’autres tout semblables à ceux-là, passeraient probablement par son dispensaire un jour ou l’autre. Ils viendraient se faire panser ou chercher des remèdes, avec force marques de respect et de reconnaissance; bien volontiers ils écouteraient ses conseils, recevraient et emporteraient avec eux quelques-unes de ses brochures pieuses qu’ils serreraient devant lui dans une poche intérieure de leur tunique, pour lui marquer leur déférence, et ils s’en iraient pour ne plus jamais revenir, avec des remerciements réitérés et un inscrutable sourire.
Les soins que leur dispensait son neveu, les philtres magiques qu’il leur distribuait dans de petites bouteilles, sans exiger aucun paiement, étaient parmi les choses bonnes à prendre; mais les soins que lui, Father Flanagan, eût voulu prendre de leur âme, et les formules salutaires qu’il cherchait à leur enseigner, ce n’était, semblait-il, que bon à laisser. Et ils se laissaient exhorter, en vain, avec toute la patience indulgente, toute la sagesse dédaigneuse, poliment dissimulée, d’une race qui s’était fatiguée de croire avant que les autres races n’eussent inventé leurs «Credo».
Father Flanagan répéta: «Il n’y aura personne ce soir, Timmy!» et soupira de nouveau. Son neveu se leva à son tour, s’assura d’un coup d’œil circulaire que tout serait prêt si quelqu’un venait par hasard, ouvrit une armoire dont il vérifia le contenu pour la dixième fois, et s’arrêta lui aussi derrière la vitre, les mains derrière le dos, pour contempler le spectacle de la rue d’un air découragé.
Quand les généreux philanthropes qui soutenaient de leurs deniers cette croisade combinée d’hygiène et de foi catholique leur demanderaient des comptes, comment pourrait-on leur faire comprendre que tant d’efforts eussent produit des résultats si pauvres? Quelques matelots norvégiens, protestants naturellement, qui sortaient brusquement, traînant derrière eux des pansements inachevés, lorsqu’on insinuait avec des ménagements infinis que la plus ancienne des religions chrétiennes pouvait bien, après tout, être encore la meilleure! Des Irlandais de Wapping, catholiques ceux-là, qui venaient avec force professions de foi se faire soigner pour des malaises imprécis, et finissaient par mendier de quoi aller boire à la santé du «vieux pays»! Des Asiatiques qui proclamaient dès l’abord avec orgueil une conversion ancienne, et s’ébahissaient grandement d’apprendre qu’ils avaient abandonné le culte de leurs pères pour embrasser un autre culte qui n’était pas le vrai! Bilan misérable, qui eût découragé des fois moins robustes!
Pour la troisième fois, Father Flanagan répéta avec tristesse: «Il n’y aura personne ce soir, Timmy!» et il colla son front à la vitre pour voir plus loin dans Limehouse Causeway, où d’innombrables infidèles se préparaient à dormir en paix, pleins d’une confiance lamentable en l’efficacité de leurs idoles. Chez chacun des dix-sept logeurs chinois, derrière les murs du restaurant de Wang-Ho et de la boutique de Chong-Chu, et dans Pennyfields, de l’autre côté de West India Dock Road, il n’était guère de maison qui ne servît de refuge à quelques fils de l’Empire du milieu. Dans la journée, lorsqu’ils étaient lassés de chercher un navire dans les docks voisins, ils flânaient sur les trottoirs, jouaient avec les bambins de la rue ou faisaient la cour à quelque beauté blanche; mais voici que la nuit était venue, et l’un après l’autre ils mettaient une muraille entre eux et les barbares pour retrouver l’atmosphère de la terre sacrée, et sa grande paix.
Father Flanagan suivait de l’œil les formes indécises qui s’agitaient dans l’ombre de la rue. De temps à autre une porte s’ouvrait, laissait flotter sur le mur d’en face une faible clarté, et se refermait. Chaque fois qu’une de ces clartés trouait l’ombre, et dessinait un instant sur la chaussée ou les murs une silhouette qui s’effaçait aussitôt, il comprenait que c’était encore un païen qui lui échappait, pour ce soir-là tout au moins, et il soupirait tristement.
Le bruit de la porte qui s’ouvrait le fit se retourner d’un seul coup, et quand il vit que c’était une femme qui venait d’entrer, il s’avança avec son meilleur sourire de bienvenue, pendant que son neveu s’installait derrière sa table.
Ils la firent asseoir, et tandis que le prêtre s’efforçait de la mettre à son aise avec des paroles de bon accueil, le médecin avisait la main blessée et déroulait doucement les linges maculés qui l’entouraient. Quand il eut examiné le mal, il dit très doucement, comme s’il eût parlé à un enfant:
—Ce n’est qu’un abcès... un petit abcès... Il va falloir que je vous fasse un peu mal! Mais ce ne sera pas long...
Pendant qu’il ouvrait l’abcès, Father Flanagan resta à son côté, lui passant les bandes de toile et les fioles, et tout en envoyant à la patiente des sourires d’encouragement, il cherchait à deviner qui elle était, et d’où elle venait. Ni Malaise, ni Hindoue, mais trop brune pour une Levantine... Ses cheveux noirs, huilés, fins, nullement crépus, étaient cachés sous un châle; le même châle cachait ses épaules et son torse et descendait bas sur la jupe effrangée, et les pantoufles ornées de perles et de paillettes qu’elle avait aux pieds semblaient avoir laissé dans la boue de Londres tout l’éclat et le scintillement de leurs jeunes années. Pourtant elle n’avait pas l’aspect de bête de somme qu’ont certaines femmes d’Orient; même sous ces vêtements sordides, elle conservait une certaine grâce libre de port et de mouvement, et toute l’oppression écrasante d’une ville triste et dure aux pauvres n’avait pu tuer l’expression de ses yeux chauds et de son sourire ingénu, ni la vanité naïve d’une femme consciente du prix de son corps.
Quand l’abcès eut été ouvert, soigné et pansé, Father Flanagan lui versa lui-même un verre de cordial, l’invita à s’approcher du feu, et causa avec elle en ami. Elle comprenait fort bien l’anglais mais ne le parlait guère, et une ou deux fois employa quelques mots qu’il lui demanda de répéter. Timmy, qui rangeait ses instruments, dit soudain: «Mais c’est du français!» Et elle hocha vigoureusement la tête.
Avec orgueil elle expliqua qu’elle avait été instruite par des missionnaires français, et leur meilleure élève. Son nom? Taoufa. Catholique? Mais oui! Catholique romaine; et elle avait appris la couture, et à lire, et à chanter dans les chœurs. Tout ce qu’une femme doit apprendre pour devenir l’égale des blanches, être convoitée des jeunes hommes, et gagner finalement le Paradis, le vrai Paradis, celui des Saints et des Anges, elle l’avait appris avec le plus grand soin, dans l’île où elle était née, quelque part entre les Samoa et les Marquises...
Les mains sur ses genoux, Father Flanagan se penchait vers elle d’un air enchanté. Il lui demanda d’une voix plus basse:
—J’espère que vous n’avez pas négligé les pratiques du culte, depuis que vous avez quitté votre pays, hein?
Elle avoua avec simplicité qu’elle les avait un peu négligées, parce que, malgré elle, elle ne pouvait arriver à croire que le Dieu de là-bas fût bien le Dieu qu’il fallait ici... tout était tellement différent... Et puis elle ne savait où aller... elle ne connaissait personne qui pût continuer à lui apprendre...
Father Flanagan lui prit une main entre les siennes et lui expliqua très doucement, moitié en confesseur et moitié en ami, qu’elle avait eu grand tort, qu’elle avait compromis son salut et que, clairement, c’était la main de Dieu qui l’avait, ce soir-là, conduite vers lui... Dès le lendemain elle devrait revenir le voir, et tout serait promptement remis en ordre.
Elle l’avait écouté avec respect et même un peu de crainte; pour la réconforter il la questionna sur cette île où elle était née. Etait-ce une île plaisante et fertile, où il faisait bon vivre?... Pour toute réponse, elle poussa d’abord un grand soupir extasié, avec un geste tendre de ses mains dans le vide, et quand elle essaya de décrire l’île bienheureuse, elle se trouva forcée de s’arrêter à tous les mots, hésitante, pour répéter ce geste qui voulait dire tant de choses!
En vérité cette île était belle et douce, la perle du Pacifique, une merveille que le Seigneur gardait jalousement dans un coin du monde, presque secrète, pour ses seuls élus! Il y avait de grands bois pleins de parfums lourds, et des sentiers tracés dans ces bois comme des défilés, deux sources, une colline du sommet de laquelle on voyait de tous côtés la mer bleue fouettée d’écume, la ceinture de corail et la lagune lisse comme une feuille où passaient les pirogues des pêcheurs. Il y avait encore de longues grèves, peuplées de crabes roses, balayées de souffles tièdes, qui descendaient en pente douce de l’ombre des manguiers vers l’eau transparente où zigzaguaient des poissons multicolores. Et les chœurs de femmes dans les bois! Et les cortèges de fiançailles qui passaient en chantant aussi, agitant des palmes et des fleurs! Et les bains dans la mer chaude, d’où l’on émergeait en riant pour se sécher au soleil et tresser des couronnes de fleurs pourpres qui semblaient retrouver une vie nouvelle dans les chevelures noires, lavées et frottées d’huile!
Oui, le Père avait lu des livres où l’on parlait de ces pays; mais ces pays n’étaient pas l’île merveilleuse. Les Pères de là-bas, quand ils avaient voulu lui décrire les délices du Paradis, avaient dit que ce serait une île immense, semblable à sa patrie, mais encore plus belle, où l’on ne connaîtrait pas les typhons ni la mort. Et l’angoisse des damnés qui songeaient au Paradis ne pouvait être plus terrible que la tristesse de ceux qui songeaient à leur île, dans le froid des rues boueuses, entre les hautes maisons grises, sous un ciel chargé de pluie!
Le feu fumait et brûlait mal; entre les blocs de charbon des langues de flamme jaillissaient, et mouraient aussitôt; chacune d’elles mettait une lueur plus vive sur la peau brune et fine, sur les yeux liquides, couleur de café, qui se posaient alternativement sur les bandages de la main blessée et sur la triste réalité d’alentour, avec la même expression d’apitoiement pathétique. A travers la porte vitrée on pouvait voir le groupe de matelots chinois, immobiles et presque silencieux, sous un réverbère, transis mais stoïques, sous leurs tuniques minces aux cols relevés. Les coups de timbre des tramways électriques se faisaient entendre de temps en temps, affaiblis par la distance, et c’était le silence de nouveau, rompu une autre fois par un rire grêle d’Asiatique ou un bruit de sandales traînées sur le trottoir. Taoufa contemplait les linges de sa main, et songeait à son île; le châle troué était retombé en arrière, découvrant des cheveux qui luisaient à la lumière du gaz; elle avançait vers le feu, pour chauffer ses pieds, les pantoufles couvertes de paillettes ternies, et regardait, mélancolique, les petites flammes courtes naître et mourir comme des regrets brûlants.
Sur un coup d’œil de son oncle, Timmy se leva et s’en alla nonchalamment vers la porte pour tambouriner une marche sur le carreau en regardant dehors. Father Flanagan se pencha vers Taoufa, et lui demanda d’une voix très douce:
—Et... qu’est-ce que vous faites ici, mon enfant?
Elle le regarda d’un air étonné et secoua la tête. Il hésita un peu, et changeant sa question:
—Avec qui êtes-vous ici, mon enfant?
Elle expliqua sans aucun embarras qu’elle était avec deux hommes de sa race, qu’elle ne pouvait quitter parce qu’ils avaient besoin d’elle: l’un était malade, et l’autre très vieux. Mais quelque jour, un peu plus tard, ils s’en retourneraient ensemble. Si l’un d’eux mourait, ceux qui restaient s’en retourneraient quand même.
Qui étaient ces hommes? L’un était très vieux et plein de sagesse, son grand-père peut-être, bien qu’elle n’en fût pas très sûre. Elle prononça son nom de là-bas, qui était long et sonore comme un verset de cantique. Et l’autre? L’autre était son mari.
Father Flanagan demanda encore à voix basse:
—Est-ce un prêtre de là-bas qui vous a mariés?
Elle secoua la tête sans rien dire. Qu’il posât ces questions lui semblait évidemment tout naturel. Elle n’avait rien à se reprocher, son maintien et l’expression sereine de ses yeux indiquaient une conscience limpide; mais elle semblait craindre que, tout comme le Père de là-bas, il ne vît certaines choses sous un jour incompréhensible. Quand il insista pourtant, elle lui exposa en toute sincérité qu’elle avait été mariée comme il fallait, par un prêtre et avec toutes les cérémonies convenables, mais que son mari n’avait pas été bon pour elle, et qu’elle l’avait quitté. Elle l’avait quitté pour celui-ci, qui était bon pour elle, et qui l’aimait. Seulement il allait mourir.
Les mains du prêtre s’élevèrent en un geste qui témoignait de la noirceur du péché commis, avant même qu’il n’eût parlé. Tous les enseignements du Père de là-bas, et le privilège d’avoir été admise à la vraie foi, et les promesses de félicités éternelles distribuées par les ministres du Seigneur, et leurs menaces de châtiments sans fin, n’avaient donc pu la protéger! Plus heureuse que tant d’autres, elle avait été sauvée par des intercesseurs puissants, et plus coupable qu’elles, voici qu’elle était retombée dans la boue du péché! Les liens que forgeaient les Pères blancs ne pouvaient être dissous: ils duraient aussi longtemps et plus longtemps que la vie, et les rompre, c’était se passer autour de son propre cou et du cou de son complice, la chaîne des damnés!
Taoufa répondit en secouant la tête que, s’il y avait péché, le péché ne durerait pas bien longtemps, car son mari d’à-présent allait mourir. S’il n’avait pas été près de mourir, ils s’en seraient retournés ensemble dans l’île, et ils auraient été heureux.
Father Flanagan se redressa et devint sévère. Il invoqua son autorité égale à celle des Pères qui l’avaient instruite dans la religion chrétienne, et lui dit que la manière dont elle vivait était un état de péché grave et terrible; que chaque regard de l’homme qui disait l’aimer n’était pas ce qu’il paraissait être, mais bien une offense et une souillure, et que chaque jour qu’elle tolérait cette souillure était un crime nouveau contre la bonté du Seigneur et la majesté de l’Eglise. Taoufa se contenta de regarder le feu et de secouer de nouveau la tête.
Elle drapait son châle plus étroitement autour de ses épaules, et ses yeux disaient une détresse enfantine. Une terre dure et sans pitié, comme sans soleil, où il fallait tout abandonner pour acheter des bonheurs problématiques qui ne viendraient, pour elle tout au moins, que beaucoup plus tard! Elle tenait les coins de son châle dans sa main valide, et courbait les épaules sous les menaces divines, peureuse et pourtant hostile, comme si elle eût défendu contre tous quelque chose de précieux sur quoi elle se sentait un droit.
Quand le prêtre répéta d’un ton sévère: «C’est un péché terrible!» elle releva les yeux et répondit d’une voix claire, comme si elle se disculpait enfin d’un seul mot:
—Il a dit qu’il ne fallait pas écouter les Pères blancs et que ce n’était pas un péché, parce que nous nous aimions si grandement!
Elle redit le nom qu’elle avait prononcé tout à l’heure, avec une sorte de dévotion chaleureuse, et regarda Father Flanagan d’un air de triomphe innocent.
Il demanda:
—Qui dit cela?
Pour la troisième fois elle répéta le nom, ajoutant:
—Ce vieil homme... Il est très vieux, et il a vu beaucoup de choses...
Father Flanagan reprit les syllabes l’une après l’autre, et demanda:
—Qu’est-ce que ce nom-là veut dire?
Cette fois elle hésita un peu, chercha des mots et finit par traduire lentement, avec plusieurs pauses:
—Celui... qui voit... les Dieux... Il a dit que ce n’était pas un péché, parce que nous nous aimions si grandement!
Timmy tambourinait sur la vitre et prétendait ne pas entendre; dans la rue alternaient des périodes de silence, le braillement lointain d’un matelot ivre et le frôlement veule de sandales sur le trottoir. Dans la petite salle du dispensaire, le gaz brûlait bravement, comme s’il avait aussi l’ambition de faire un peu de bien, d’attirer de loin par sa lumière les Orientaux transis et de leur donner une faible illusion de chaleur et de soleil. Et près du feu d’où jaillissaient toujours de petites flammes mort-nées, Father Flanagan engageait un combat singulier contre les puissances du mal pour la possession de l’âme encore païenne de Taoufa.
Elle s’enfermait tout entière dans son châle dont elle tenait les coins dans ses mains serrées, jalouse et peureuse, comme pour se protéger contre toutes ces choses froides qui l’entouraient: le brouillard, le vent humide et triste, la boue glacée de la rue et ces lois impitoyables qu’on essayait de lui imposer. Tantôt elle pliait le dos et serrait les épaules, mettait sa main blessée bien en évidence, et levait vers le prêtre des yeux pleins de détresse enfantine et de supplication; tantôt elle se contentait de regarder le feu et de secouer obstinément la tête; ou bien elle prenait une mine assurée, presque de défi, et invoquait une autorité si haute qu’elle jetait une sorte d’ombre protectrice sur tout ce qu’elle pouvait faire, elle, Taoufa, et tenait en échec même les ordres solennels du Père blanc.
«Celui qui voit les Dieux» avait dit que ce n’était pas mal, parce qu’ils s’aimaient si grandement! Quand elle avait répété cela, elle se croyait évidemment acquittée d’avance, et recevait les reproches d’un air de martyre. «Celui qui voit les Dieux» était si vieux qu’il n’était personne dans l’île qui pût se rappeler l’avoir vu jeune, et si plein de sagesse que personne n’eût osé le consulter sans lui obéir ensuite. Voilà longtemps, longtemps, qu’il avait cessé de travailler et de marcher comme les autres hommes, et quand il était encore dans l’île, il restait tout le jour assis auprès des monuments de pierre élevés par les héros et les dieux d’autrefois, qu’il voyait, et dont il entendait les voix. Quand on lui demandait un conseil, il attendait pour répondre que les dieux fussent venus à son appel et l’eussent éclairé d’une sagesse surnaturelle; et ceux qui le consultaient restaient à distance, troublés et frappés d’épouvante, pendant que les puissances invisibles se réunissaient autour de lui, et parlaient en signes miraculeux et redoutables. Et quand il faisait enfin connaître ses conseils, ils étaient si justes et si sages, que clairement, c’était la voix des immortels qui les avait dictés.
Même ici, au cœur des pays sans soleil sur lesquels devaient régner des dieux moroses, il restait tout le jour perdu dans une contemplation mystérieuse et rien ne pouvait troubler sa paix!
Quand les Pères de là-bas avaient tenté de lui parler de leur Dieu, il leur avait répondu que ce Dieu-là n’avait jamais été de ceux qui venaient tenir conseil avec lui; et même les élèves les plus dociles des Pères, et les croyants les plus fidèles de la nouvelle religion, s’étaient accordés pour dire que le Dieu blanc devait être trop jeune pour un homme d’un âge aussi prodigieux, et qu’il valait mieux le laisser en paix au milieu des dieux de sa jeunesse, qui avaient depuis longtemps quitté la terre...
Father Flanagan écoutait, sans quitter des yeux la figure brune où dansaient des reflets de flamme, et il s’attristait de voir si clairement qu’elle était redevenue une petite sauvage idolâtre, et que peut-être, elle n’avait jamais été autre chose au fond. Les enseignements pieux, les efforts de missionnaires dévoués, les leçons ressassées inlassablement à un cercle de grands enfants au cœur simple, là-bas, en marge du monde, tout cela s’était évanoui aussi vite, et sans laisser plus de traces, que l’eau qui sous le soleil sortait en buée des chevelures mouillées, après le bain, sur les longues plages où s’affolaient les crabes roses. Les commandements de Dieu et de l’Eglise ne pesaient rien dans la balance, parce que dans l’autre plateau un vieillard idolâtre avait laissé tomber une sorte d’absolution sauvage.
Il dit soudain:
—Si «Celui qui voit les Dieux» est encore païen, il n’est que temps qu’il apprenne à connaître la vérité, et qu’il entende parler du vrai Dieu avant d’être appelé devant lui. Où habitez-vous, Taoufa?
Taoufa lui jeta un regard rapide de bête traquée, et se cacha la figure dans son châle. Quand il répéta sa question, elle répondit d’une voix terrifiée:
—Nous habitons dans Pennyfields, ô Père! dans la maison à côté de la boutique de Yum-Tut-Wah; mais il ne faut pas venir! Les deux hommes qui sont là... il faut les laisser en paix, Père! Il y a mon mari d’à-présent, qui va mourir bientôt, parce que le froid est entré dans sa poitrine... et il dit que si je n’étais là avec lui, moi qu’il aime si grandement, le froid entrerait jusqu’à son cœur, et son sang s’arrêterait de couler... Et «Celui qui voit les Dieux», Père, il est si vieux!... Si vous lui dites que ses dieux ne sont pas les vrais, sûrement il mourra aussi!
Son regard de supplication affolée défaillit devant les yeux du prêtre. Il répondit d’une voix égale:
—Il vaut mieux mourir d’avoir vu la vérité, Taoufa, que de vivre dans l’erreur. Les Pères de là-bas ne vous ont-ils pas enseigné cela, ou bien avez-vous tout oublié? Je vais aller voir «Celui qui voit les Dieux», ce soir même, pour lui montrer le vrai Dieu avant qu’il ne soit trop tard!
Taoufa était partie, et Father Flanagan décrochait sa houppelande pour la suivre. Il mit dans une de ses poches quelques brochures pieuses, une gravure coloriée qui représentait des nègres, des Polynésiens et des Asiatiques s’agenouillant aux pieds du Sauveur, et un crucifix; et, ce faisant, il disait, en s’adressant à son neveu qui était demeuré près de la porte, le front appuyé au carreau:
—Une petite sauvage, Timmy! Voilà tout ce qu’elle est restée, une petite sauvage, qu’il faudrait reconvertir tous les jours! Et cet autre sauvage qui est avec elle, le jeune, sera bien mieux à l’hôpital, s’il est malade, bien mieux! N’est-ce pas?
Timmy répondit lentement:
—Oui!... Je suppose que oui... Et il resta rêveur.
—Pourtant, continuait le prêtre, ces gens des races brunes sont plus faciles à influencer que les jaunes. Des barbares, si l’on veut, mais des barbares au cœur tendre... On peut les toucher, ceux-là, en parlant à leurs sens d’abord, en leur montrant Celui qui est mort pour eux comme pour nous, et en leur racontant sa mort, pour leur faire comprendre combien il les aimait.
«Un Père m’a raconté autrefois qu’il était arrivé dans une île du Pacifique où ils n’avaient encore jamais vu de missionnaire, et que dès le premier jour il les avait réunis autour de lui, et leur avait raconté, par la bouche d’un interprète et simplement comme un conte, la vie et la mort du Christ, et les tourments qu’il avait endurés pour l’amour de nous. Avant qu’il n’eût fini son récit, toutes les femmes pleuraient et se lamentaient, demandant si vraiment il était mort, et quand il leur montra le crucifix et leur dit que c’était son image, une d’elles le supplia avec des larmes de l’enlever enfin de sa croix si dure pour le laisser reposer sur des nattes.
«Et c’est pourquoi, Timmy, nous sommes désignés, bien mieux que les protestants, pour nous adresser à ces gens-là et toucher leur cœur. Les autres ne peuvent que leur expliquer péniblement une foi incolore et toute en paroles, tandis que nous leur mettons, nous, sans cesse sous les yeux l’effigie de Celui qu’ils doivent adorer, et quand ils voient sur son visage et aux plaies de son corps ce qu’il a souffert pour eux, ils en viennent toujours à l’aimer, en sauvages peut-être, mais à l’aimer. Et ces gens-là savent aimer!
Au moment de sortir il s’arrêta court, et dit:
—J’y songe, Timmy, cet homme qui est malade... Il vaudrait peut-être mieux que vous veniez!
Timmy hocha la tête sans rien répondre, prit son sac, et sortit avec lui.
En traversant West India Dock Road, Father Flanagan se répétait à haute voix:
—Dans Pennyfields, la maison à côté de la boutique de Yum-Tut-Wah... Une femme qui n’est qu’un enfant, un homme qui meurt, et un vieil idolâtre halluciné, venus tous les trois des mers du Sud, Dieu sait pourquoi et comment!... Londres est un drôle d’endroit, Timmy!... «Celui qui voit les Dieux»... Pauvres hérétiques! Il n’est que temps; mais au moins il aura vu le vrai Dieu avant de mourir!
Quand ils frappèrent à la porte de la maison à côté de la boutique de Yum-Tut-Wah, il y eut un bruit de pas dans le couloir et dans l’escalier, puis un silence, et Taoufa vint leur ouvrir. Elle les regarda sans rien dire avec de grands yeux terrifiés, et monta l’escalier devant eux.
Sur le palier une porte restée entr’ouverte fut claquée bruyamment, envoyant dans l’air une bouffée de fumée bleue à l’odeur âcre et lourde, et Taoufa ouvrit une autre porte devant eux.
Ils entrèrent dans une très petite pièce nue, à l’air étouffant, où le feu qui brûlait devait avoir accumulé depuis des semaines des gaz empestés. Le mobilier semblait se composer de débris de nattes et de carrés de tapis usé jusqu’à la corde, et d’une petite malle de tôle qui servait de table. Sur un grabat tiré jusqu’au milieu de la pièce, tout près du foyer, un homme jeune, décharné, les guettait avec des yeux brillants. Sur un autre grabat, un très vieil homme, accroupi, leur tournait le dos.
Father Flanagan dit à haute voix:
—Dites-leur qui je suis, Taoufa, et pourquoi je viens.
Taoufa secoua la tête sans répondre, puis elle montra d’un geste le vieillard accroupi, et dit à voix basse:
Le prêtre reprit:
—Dites-lui que je viens lui montrer le vrai Dieu, Taoufa!
Il mit la main sur le crucifix dans la poche de sa houppelande et s’avança d’un pas. Mais Timmy le retint d’un geste, et secoua la tête. Alors il regarda à son tour en se penchant, et ne sut que dire.
Car «Celui qui voit les Dieux» était aveugle; et que la vision qu’il portait en lui lui montrât les dieux de pierre de son île ou les dieux de feu qu’avait forgés son cœur, il n’aurait jamais d’autre vision, il ne verrait jamais le dieu d’ivoire.
LE DERNIER SOIR
Ils s’étaient retrouvés au coin de Brick Lane et de Bethnal Green Road, et maintenant attendaient Sal, immobiles tous les deux sur le trottoir.
Bill tournait le dos à la chaussée: les mains dans les poches, sa casquette sur la nuque, il regardait les passants en sifflotant. Tom faisait face à la rue, et fixait sur les boutiques d’en face, sans les voir, des yeux hébétés. Il avait aussi les mains à fond dans ses poches; la tête en avant, le dos rond, il semblait suivre du regard, sans comprendre, quelque chose qui s’en allait à la dérive. Ses cheveux jaunâtres, bien graissés, plaqués avec soin, sortaient de sa casquette sur le front en une frange régulière, et sur les tempes en frisons luisants; sur sa poitrine flottaient les extrémités d’un foulard cerise, échappées de son gilet; ses souliers jaunes, crevés en plusieurs endroits, mais reluisants sur les orteils, surplombaient l’eau vaseuse du ruisseau. De temps à autre, il se redressait et carrait les épaules d’un geste machinal, la tête en arrière, avec une moue ferme; et puis peu à peu, il retombait dans sa posture affaissée.
Bill se retourna, cracha dans le ruisseau, et demanda d’un air important:
—Quand c’est que vous rejoignez votre régiment, Tom?
Tom répondit sans le regarder, les yeux fixes:
—Après-demain... Le sergent, il a dit qu’on ne voulait pas de nous demain jeudi, parce que ce serait le lendemain de Boxing Day et qu’on aurait encore tous très mal au cœur...
Bill rendit hommage à cette sagacité d’un hochement de tête.
—Des types qui la connaissent, ces sergents, fit-il. Pour le dernier soir que vous pouvez vous amuser sans aller en prison après, faut bien en profiter, pas?
Tom cracha à son tour pour exprimer son ineffable amertume, et ne dit plus rien. Virant sur le talon, Bill envoya un clin d’œil conquérant à deux petites connaissances à lui qui passaient bras-dessus bras-dessous, traînant dans la boue des jupes de velours, et chantant une romance à fendre l’âme; puis il reprit la romance en sifflant, leur fit une grimace quand elles se retournèrent et dit soudain:
—Voilà Sal!
Tom soupira, et se détourna pour regarder Sal venir.
Elle arrivait à pas balancés, les bras ballants, dodelinant de la tête sous un gigantesque chapeau à plumes noires. Quant elle vit que Tom et Bill la regardaient, elle s’arrêta et les salua d’un grand geste et d’un «Ha, ha!» aigu; après quoi elle inclina la tête en arrière, les grandes plumes de son chapeau caressant sa taille, et les bras gracieusement étendus, ondoyant sur les hanches, s’avança en exécutant un pas langoureux.
Quand elle fut devant eux, elle termina sa danse par un entrechat, s’immobilisa et, une main tendue vers Tom, dramatique, elle demanda:
—Eh bien, Tom! C’est fait?
Tom fit «oui» de la tête. Elle poussa un éclat de rire strident, donna un coup de tête subit qui fit voler ses plumes, et cria:
—Et on l’a pris! Faut-y qu’ils soient à court de monde!... Oh Tom! Mon beau Tom! Que j’aurais aimé vous voir sous votre habit rouge!
Tom la regardait, la bouche ouverte, et la regardait encore. Depuis longtemps déjà il nourrissait une conviction obscure que dans tout le vaste monde il n’existait personne qui pût être comparé à Sal; maintenant il en était sûr, et de la voir ainsi, dans ses plus beaux atours, parée pour ce jour de fête,—leur dernier jour,—c’était comme si une troupe de choses sans nom s’éveillait au dedans de lui, et commençait à tirer, à pousser et à mordre...
Elle avait des lèvres très rouges dans une figure très blanche, Sal, et des yeux bleus très clairs avec des cils très noirs, de sorte que sa bouche empourprée frappait davantage au milieu de cette pâleur émouvante et que ses yeux auxquels les cils sombres, marqués comme une peinture, donnaient une expression dure et presque sauvage, surprenaient d’autant plus quand on les regardait encore, et qu’on voyait que c’étaient des yeux de petit enfant.
Sa robe était d’étoffe violette, avec des bandes d’or en travers du corsage, et une ceinture à boucle dorée; par-dessus la robe, elle portait un long manteau en velours noir soutaché; au cou elle avait un collier de perles à cinq rangs, et encore un autre collier avec de nombreuses pendeloques qui scintillaient sur sa poitrine; à chaque oreille se balançait au bout d’un fil d’or, une grosse pierre bleu pâle. Sous ces vêtements et ces parures elle prenait forcément un air un peu hautain, hiératique, par souci de l’effet et pour faire honneur au jour de fête; mais quand ses yeux se posaient sur Tom ou Bill et qu’elle leur parlait, bonne princesse, ils reconnaissaient bien leur Sal des autres jours.
Et Tom la regardait toujours, les yeux perdus, soufflant de tristesse, et buvait du regard la splendeur des bandes d’or sur le violet de la robe, l’étincellement des joyaux, la grâce altière du long manteau de velours noir et l’appel poignant de la petite figure blanche, de la bouche rouge, des yeux ingénus et farouches...
Pourtant, ce fut Bill qui exprima le premier son admiration:
—Oh Sal! fit-il. Ce que vous êtes belle ce soir!
Sal répondit: «Allons donc!» avec un petit rire modeste, fit un tour complet sur le talon, faisant voler en l’air les pans du manteau de velours, et les regarda tous deux d’un air narquois.
Tom soupira bruyamment et dit:
—Allons boire un verre!
C’était une offre qui n’exigeait pas de réponse; ils s’acheminèrent tous trois vers le «pub» du coin. Là, ils réussirent à trouver un siège pour Sal, lui apportèrent deux doigts de gin dans un petit verre à pied, frêle, très distingué, et elle but à toutes petites gorgées pendant que, debout près d’elle, ils lampaient leur bière.
Ils étaient seuls dans ce coin, et l’intimité soudaine, ou peut-être les libations fraternelles, firent tomber le masque d’insouciance que Sal avait revêtu jusque-là. Elle releva les yeux, et demanda d’une voix hésitante:
—Et... c’est-y demain que vous partez, Tom?
Tom répondit:
—Non! Après-demain seulement.
—Ah! fit-elle. Alors ce sera moi la première partie!
Ils se turent tous les trois un instant, puis Bill reprit d’un ton maussade:
—C’est encore moi le plus à plaindre là dedans, savez-vous! Sal s’en va en service; ça n’est peut-être pas drôle, mais ça n’empêche pas qu’elle va être comme un coq en pâte, bien nourrie, et tout ça, juste assez de travail pour ne pas s’ennuyer, et tous les clients pour lui faire la cour! Et voilà Tom qui part pour être soldat, voir du pays, et le reste! Mais le pauvre diable qui reste dans le coin, après que tous les copains sont partis, si on en parlait un peu, hein!
Tom regarda Sal, qui écoutait la tête levée, le cou plié en arrière, ses lèvres humides luisant sur l’émail des dents, le menton se dessinant sur le haut collier de perles à l’éclat très doux et sur les pendeloques scintillantes; puis il baissa les yeux et regarda son soulier sans rien dire. Ce fut Sal qui répondit, d’une voix basse, traînante, en hésitant un peu:
—Ça n’est drôle pour personne, Bill. On était si bien tous les trois... et voilà Tom qui s’en va, et je m’en vais aussi... Et qu’est-ce qui va nous arriver?
Ils se turent encore tous les trois, parce qu’on ne leur avait appris que juste assez de mots pour exprimer leurs pensées de tous les jours, et qu’ils ne connaissaient pas de paroles qui pussent dire leur navrement hébété, le ressentiment sourd que leur inspirait la force des choses, la dureté du sort qui les séparait.
L’hiver était cruel dans Bethnal Green; il avait apporté plus de misère encore que les hivers précédents, et les souscriptions charitables, les fonds de secours, les donations du Gouvernement, si larges, si magnifiques dans les colonnes des journaux, avaient fondu sans laisser de traces au milieu de tout ce peuple dépossédé. Tom, sans ouvrage depuis longtemps, avait vécu de ressources imprécises, demi-journées de travail dans les marchés ou dans les docks, sommes minuscules glanées au hasard des rues; et voici que dès novembre l’usine où travaillait Sal avait fermé. Il est vrai qu’elle avait un domicile, elle, qu’elle avait presque toujours assez à manger et qu’elle savait où dormir; mais son beau-père s’était vite fatigué de la nourrir, il avait passé sans transition des reproches aux coups; le travail restait introuvable, l’hiver s’avançait, plus dur chaque semaine; après des journées passées dans la boue glacée du dehors, en quêtes infructueuses, il lui fallait rentrer au logis hostile et manger son souper hâtivement, sur le coin d’une table, guettant les violences probables, devant la mère qui regardait tout cela sans oser rien dire, les yeux grands ouverts, garée dans un coin, par peur pour l’enfant qui allait venir!
Quand on lui avait offert cette place dans un restaurant de Yarmouth, elle avait bien compris qu’elle ne pouvait pas dire «non» et d’ailleurs le beau-père, consulté, avait promptement accepté pour elle; mais elle savait ce qui l’attendait. C’était une mauvaise place, là où elle allait. Le patron, un gros homme noir et crépu, avait déjà eu «des ennuis» avec ses servantes; il s’en était généralement tiré à bon compte, mais elles, les servantes, ne s’en étaient pas toujours tirées. Quand Tom avait appris cela et qu’il avait vu l’homme—parent d’un boutiquier de Brick Lane—il s’en était allé sans rien dire jusqu’au bureau de recrutement le plus proche, où il avait pris le shilling du Roi.
Cela s’était passé à la veille de Christmas, et voici que deux jours plus tard, ils s’étaient retrouvés pour ce dernier soir de fête. Le lendemain Sal s’en allait vers l’inévitable, narquoise et brave, et vingt-quatre heures après, Tom partait à son tour, sept années durant, servir Sa Majesté le Roi et Empereur au delà des mers. Ils savaient cela tous les deux: ce qui forçait l’autre à partir, et ce qui les attendait, mais voici qu’au dernier moment ils découvraient que c’était un bien plus grand malheur qu’ils n’avaient cru.
Tom,—peut-être y songeait-il—poussa un grognement sourd et s’en alla en traînant les pieds vers le comptoir; mais à mi-chemin il se ravisa et revint, par politesse, attendre que Sal eût fini. Elle l’en récompensa en lui tendant son verre avec un gracieux sourire, disant d’une voix très douce:
—S’il vous plaît, Tom, la même chose!
Bill les regarda tous les deux l’un après l’autre, tendit aussi son verre et baissa les yeux vers le plancher.
Cette fois Tom et Bill avaient du gin dans leur bière, et ils commencèrent à sentir que c’était après tout un jour de fête, quel que dût être le lendemain. Bill demanda:
—Quelle sorte de Christmas avez-vous eu, Sal?
Sal détourna la tête, indifférente, et répondit d’une voix traînante:
—Oh! Pas si mauvais... Sauf que le vieux a commencé à me casser des assiettes sur la tête quand j’ai voulu reprendre du pudding; mais il s’est calmé quand j’ai pris le tisonnier... Il m’a dit comme ça: C’est bien! C’est bien, ma petite! Allez toujours! Dans votre nouvelle place vous vous ferez dresser!
Tom grogna:
—J’ai bien envie de lui régler son compte, à celui-là, avant de m’en aller!
—Et laisser la mère et les mômes crever de faim, dit Sal. Oui, ça serait assez malin!
Ils se turent jusqu’à ce que ce fût le tour de Bill de payer sa tournée. Le bar était maintenant plein de buveurs entassés, de voix et de rires. Auprès d’eux un groupe se bousculait facétieusement. Bill contempla leur gaieté d’un air supérieur, et remarqua:
—Ça ne vaut pas notre dernier lundi de la Pentecôte, hein, Tom? Seigneur! Quelle journée qu’on a eue!
Tom hocha la tête et Sal leva les yeux au plafond avec un sourire d’extase rétrospective. Ce lundi de la Pentecôte, un ami fortuné les avait emmenés à Wanstead Flats dans sa carriole, et ils avaient eu là une de ces glorieuses journées dont le souvenir attendri fait passer sans plaintes bien des années dures. Le grand ciel turquoise, les balançoires, la conquête ardente des noix de coco, les innombrables bouteilles de gingerbeer bues sur l’herbe, et la longue flânerie sur le dos, en plein soleil, la main dans la main, une tige de graminée dans la bouche! Et les collations de cervelas, de coquillages dégustés autour des petites voitures d’amandes et de berlingots! Les nombreux pèlerinages au pub voisin, où l’on trinque sans compter! Et surtout le retour au crépuscule, à six entassés dans la petite carriole dont les essieux ploient et grincent, traînée par un poney minuscule, fort et ardent à miracle, qui comprend que c’est un soir de fête, et trotte éperdument; le retour dans la nuit sous le ciel encore tendre à l’Occident, tous enlacés, têtes ballottantes sur les épaules, chapeaux échangés, chantant à pleine voix une romance délirante et lamentable! Devant et derrière il y a des carrioles semblables, toutes pleines de couples enlacés, étourdis, la tête lourde, ivres de boissons de pauvres et d’une joie de pauvres, se serrant l’un contre l’autre et hurlant dans la nuit, de peur de se souvenir du lendemain qui arrive. Et la gloire du vent frais que crée la vitesse du trot éperdu, les oscillations aventureuses et les cahots, l’étreinte dont on s’accroche à une taille avec confiance, comme à la seule chose dont on soit sûr, et seulement pour un soir!
Ils se souvenaient de cela tous les trois, mais sans tristesse, parce que tant qu’on boit rien ne semble irréparable. Et puis la grande salle haute de plafond, chaude, bien éclairée, la foule entassée et bruyante, le cliquetis incessant des verres et des pièces de monnaie sur le comptoir, la vue des compartiments opposés où des gens entraient à chaque instant, l’air animé et jovial, certains au moins de quelques minutes de bon temps et de réjouissance, tout cela contribuait à leur rappeler qu’ils s’amusaient, qu’ils passaient ce soir de fête comme il convenait, vêtus de leurs meilleurs habits et buvant ensemble.
Mais quand ils sortirent du bar dans la rue, le choc de la nuit les troubla un peu, et Sal, toujours brave, se mit à chanter.
Elle chanta: