WeRead Powered by ReaderPub
La belle que voilà... cover

La belle que voilà...

Chapter 7: LA PEUR
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

La rencontre entre deux anciens camarades dans un café sert de point de départ à une remontée de souvenirs d'enfance centrés sur une fille nommée Liette et un grand jardin ensoleillé. À travers descriptions de jeux, chansons et cérémonies enfantines, le récit explore la nostalgie, les transformations des existences et l'effet du temps sur les lieux et les personnes. Les échanges hésitants, les images de la propriété maintenant vendue et la mémoire d'une perte poignante mettent en relief la distance entre le passé enchanté et le présent ordinaire, alternant évocation intime et observation sociale.

Le vieillard s’arrêta court et soupira doucement; puis il se pencha en avant et prit une poignée de clous dans sa main. L’évangéliste, toujours immobile, le regardait en ouvrant des yeux surpris; dans le silence, le halètement faible de Leah et le craquement du sac de papier sous sa main, annoncèrent que l’appel ne venait pas encore, que les Dieux la toléraient un peu plus longtemps.

D’une voix plus basse, toujours se parlant à lui-même, le vieillard reprit:

—C’était la vérité, ça, pourtant; nous étions sûrs, mais ces choses-là n’arrivent jamais comme il faudrait! Elles viennent trop tôt, avant qu’on soit prêt, et jamais comme on les avait prévues; certains sont surpris et se taisent, et d’autres agissent trop tôt et vont trop loin. Au dernier moment, on découvre que l’autre parti a peut-être aussi des raisons, tout au moins des excuses, que toute la misère ne vient pas du même côté; et puis, il y eut trop de sang, de sang versé aussi par les nôtres, qui ne semblait pas servir à grand’chose, et nous sommes d’une race qui n’aime pas le sang. Des cris et la fusillade, la réplique des bombes et encore des cris; les ruisseaux de pétrole en feu charriant la ruine d’une maison à l’autre, nos magasins brûlés ou pillés, et nos jeunes filles hurlant d’horreur aux mains des soldats... Ce soir-là, ma vérité est morte: il s’est passé trop de choses terribles, qui n’étaient pas toutes de la faute des mêmes. Elle est morte. Tant qu’elle a duré, c’était une vérité forte et belle; mais après cela je n’ai jamais pu la revoir.

Le marteau s’abattit avec un son mat sur le cuir, enfonça un clou, puis un autre, et d’autres encore, et à chaque fois le vieillard hochait la tête et soupirait un peu, comme s’il clouait là le cercueil du rêve glorieux qu’il avait fallu mettre en terre. En silence il rogna, lima, polit le cuir, contempla la besogne terminée d’un air songeur, et posa la chaussure à côté de lui; puis il en prit une autre et parla de nouveau:

—Cette vérité-là, je ne l’ai jamais revue; mais quand j’ai quitté Varsovie et que je suis venu ici, j’en ai vu une autre, et celle-là aussi était une vérité réelle, et j’en étais sûr. Il ne s’agissait plus que de travailler dur et d’obéir aux lois, car cette fois j’étais dans un pays libre, où un homme en valait un autre, et il y avait de la justice pour tous, et à chacun sa chance.

«Tout le temps que je travaillais, ma vérité était là avec moi, et elle me répétait que ceci était le royaume de paix qui nous avait été promis, et que si j’étais courageux et patient, j’entrerais dans mon héritage, et une fois de plus j’ai été sûr. Mais celle-là est morte aussi. Elle a mis des années à mourir, en s’effaçant un peu chaque jour. Ma première vérité était morte en un soir, au milieu des cris et du sang versé, et l’autre s’est usée lentement parce que les choses que j’attendais étaient trop longtemps à venir. J’ai travaillé, et travaillé, et attendu, et chaque matin quand je m’installais à mon ouvrage, elle était un peu plus loin de moi, et chaque fois moins certaine et moins claire.

«A présent je suis vieux, et je n’attends plus rien, rien que ce qui doit forcément venir. Mais j’ai sept enfants. Ils prendront leur tour, et peut-être ils trouveront ce que je n’ai pas pu trouver, ils auront plus de chance, ou bien ils verront plus clair. Voyez-vous, on cherche, on cherche de toutes ses forces, aussi longtemps qu’on peut; mais ceux qui trouvent sont rares, parce que la vie n’est pas assez longue, et c’est pour cela qu’il faut avoir des enfants. Ils essayent à leur tour; souvent ils ne vont guère plus loin, parce qu’il faut qu’ils recommencent, et alors ce sera pour leurs enfants à eux. Moi j’en ai sept.»

L’évangéliste écarquillait ses yeux pâles sur un monde obscur et compliqué. Elle savait qu’elle avait raison; mais elle sentait aussi qu’il était des choses qu’elle ne pouvait expliquer ni comprendre. Elle secoua la tête et dit simplement:

—Il n’y a de vérité qu’en Christ!

Et après cela, elle ne trouva plus rien à dire. Elle mit une brochure pieuse sur une caisse, près du vieillard, entre ses outils, traversa la pièce et en posa une autre sur les genoux de Leah, et sortit.

Longtemps encore retentirent sous le plafond bas les bruits du travail; longtemps brûla la lumière qui annonçait à tous l’existence d’un vieil homme las pour qui l’heure du repos n’était pas encore venue, et chaque fois qu’il s’arrêtait un instant pour redresser son échine cassée ou se frotter les yeux, il se demandait lequel des sept enfants auxquels il avait donné la vie et qui l’avaient quitté, mènerait à bien la lourde tâche, atteindrait la certitude qui lui avait échappé. Serait-ce Benjamin qui était parti pour l’Amérique, où il gagnait beaucoup d’argent? Serait-ce Lily ou bien Deborah, deux belles filles avisées et prudentes? Un peu plus tard, il jeta un regard rapide vers le coin d’ombre où Leah s’était assoupie dans le grand fauteuil de cuir, la bouche ouverte mais respirant à peine, monstrueuse et pétrifiée, si peu semblable à une créature vivante qu’il semblait impossible qu’elle pût se réveiller jamais. Peut-être serait-ce celle-là, songea-t-il, qui trouverait le plus tôt la vérité!

Et il se dit que lui aussi, la trouverait bientôt, sans doute, et qu’ainsi sa grande faim serait apaisée.

LA PEUR

Je vais, suivant la phrase d’un personnage de Kipling, le naturaliste Hans Breitmann, vous raconter une histoire que vous ne croirez pas.

Elle concerne un homme qui vécut fort paisiblement de ses rentes, fut considéré toute sa vie comme parfaitement normal et bien équilibré, jouit jusqu’au bout de l’estime de ses égaux et du respect de ses fournisseurs, et mourut étrangement.

Je fis sa connaissance à Hastings, ville qui donna son nom à une bataille célèbre, plage élégante qui est à peu près, de tous les endroits que je connais, celui où l’homme a le plus scientifiquement défiguré la mer. Il serait coûteux et peu pratique d’amener la mer dans Piccadilly, mais il est une solution très simple, c’est de transporter Piccadilly près de la mer. Le résultat est une admirable promenade longue de cinq milles, large comme les Champs-Elysées, bordée d’un côté par des villas, des hôtels et des boutiques de toute sorte, et de l’autre côté par un mur en très belle maçonnerie qui, à marée basse, forme pour la grève un «fond» très satisfaisant et, à marée haute, maintient dans l’ordre les vagues, tour à tour humiliées et rageuses. C’est un endroit sans pareil pour fumer un cigare dans un complet de flanelle de bonne coupe, entre le clapotis des flots domestiqués et les accords d’un orchestre hongrois; mais pour les gens qui aiment l’eau libre et les coins de falaise tranquilles, «ça n’est pas ça.»

«Ça n’était pas ça», évidemment, pour un homme d’élégante apparence que je rencontrais jour après jour sur cette grève-boulevard, et ce fut probablement ce qui nous attira l’un vers l’autre. Nous échangeâmes, une après-midi, des opinions sévères sur la localité et ses habitants, et, le lendemain, nous trouvant ensemble à l’heure du bain, nous allâmes de compagnie, à brasses tranquilles, vers le large où la mer, loin des petits enfants qui jouent sur le sable, des jeunes dames trop bien habillées et des orchestres à brandebourgs, ressemble vraiment à la mer et reprend son indépendance.

Il nageait dans la perfection: ce n’était ni le style impeccable d’un Haggerty, ni le coup de pied formidable d’un Jarvis mais l’allure d’un homme qui a l’habitude de l’eau et s’y trouve à son aise. Dès lors, nous prîmes régulièrement nos bains ensemble. Il n’était pas bavard et j’étais encore moins curieux, de sorte que plusieurs semaines s’écoulèrent sans qu’aucun de nous deux se souciât d’apprendre sur l’autre autre chose que ce qu’il avait bien voulu raconter. Il m’annonça un matin qu’il partait le soir même, et quelque peu à ma surprise, ajouta qu’il habitait une petite propriété du Devon, et qu’il serait heureux de me voir, si je pouvais trouver le temps d’aller passer quelques jours avec lui. Il fit miroiter à mes yeux les délices des pipes fumées à plat ventre dans l’herbe drue et me parla d’une pièce d’eau qui lui appartenait, auprès de laquelle la mer, à Hastings, n’était qu’un bassin malpropre et sans charme. J’acceptai son invitation et je m’y rendis un mois plus tard.

Il vivait dans une maison absolument quelconque, brique et plâtre, assise au flanc d’un coteau. Il me fit voir, derrière la maison, un jardin qui descendait le long de la pente et indiqua d’un geste vague la vallée au-dessous de nous, en me disant que c’était là que se trouvait l’eau. Je proposai un bain immédiat, mais il me répondit d’un ton embarrassé, qu’il était préférable d’attendre le soir et que d’ailleurs, c’était l’heure du thé. Nous rentrâmes; son thé se composait de brandy et soda, mélangés par moitié. Il en but trois verres et nous parlâmes de bains et de natation. Les courses et les records ne l’intéressaient pas; il nageait l’«over and stroke» dans la perfection,—je l’avais vu à l’œuvre,—mais il n’en savait même pas le nom. Il me raconta d’un air rêveur que tous les hommes de sa famille avaient beaucoup aimé l’eau: son père était mort d’une congestion à l’âge de soixante-douze ans, en se baignant dans les environs de Maidenhead, et son frère encore enfant, s’était noyé dans les herbes,—il ne désigna pas l’endroit. Je voulus, par politesse, donner aussi mon histoire, et lui parlai d’un homme que j’avais connu, qui nageant dans une crique sur la côte d’Irlande, avait distinctement vu, à quelques mètres de lui, une pieuvre de six pieds d’envergure collée contre un rocher. Il en conçut une si effroyable peur qu’il revint vers la terre, à brassées affolées, voulut se hisser sur une pierre, qui tourna en lui cassant la jambe, et resta un quart d’heure dans l’eau, cramponné à la roche, incapable de remuer et hurlant d’épouvante.

Mon hôte m’écouta avec des yeux égarés, la bouche ouverte et les deux mains crispées sur la table. Je lui demandai s’il était nerveux; il me répondit que non, se versa deux doigts de brandy—sa main tremblait un peu,—les but et regarda par la fenêtre d’un air hébété.

Le soleil était sur le point de se coucher lorsque nous descendîmes vers la vallée. Il nous fallut traverser un taillis inculte, puis dévaler le long d’un talus en pente raide pour arriver à l’eau.

C’était une grande mare d’aspect sauvage, complètement entourée de fourrés et de broussailles et de forme assez curieuse. Elle était longue de cent cinquante mètres environ et, en face du point où nous étions, large d’au moins soixante. Mais l’autre extrémité allait en se rétrécissant progressivement et se terminait par une sorte de canal, mesurant à peine quatre ou cinq mètres d’un bord à l’autre, et complètement obscurci par le feuillage d’un bouquet d’arbres qui le surplombait. L’eau paraissait parfaitement propre et pourtant singulièrement peu transparente, si bien que, sauf sur le bord, il était impossible de distinguer le fond.

Je commençai à me dévêtir tranquillement, savourant d’avance la volupté d’une demi-heure dans l’eau froide, après une chaude journée. Mon hôte resta quelques secondes immobile, puis défit brusquement ses vêtements, les jeta à terre, enfila son caleçon et se tint de nouveau immobile, debout, tourné vers la mare et haletant un peu. J’attribuai à l’influence du brandy son évidente nervosité et ne pus m’empêcher de songer qu’il avait de grandes chances de finir quelque jour par la fâcheuse congestion, comme son père avait fini.

J’entrai dans l’eau d’un saut, et quelques minutes plus tard, il m’y suivit. Après avoir hésité un peu, il s’avança d’abord lentement, par enjambées prudentes, puis, quand la profondeur fut suffisante, il se laissa aller doucement, sans bruit ni éclaboussure et se dirigea aussitôt vers la partie resserrée de l’étang, nageant avec une force et une précision singulières. Il s’arrêta devant l’entrée de cette sorte de couloir dont j’ai parlé et pendant quelques instants se tint presque immobile, ne remuant dans l’eau qu’avec d’infinies précautions et la figure tournée vers la surface, sous laquelle il semblait scruter quelque chose d’invisible pour moi. Ses manières me parurent si étranges que je lui demandai ce qu’il pouvait bien y avoir à cette extrémité de l’étang. Il me répondit très bas: «Il y a... il y a une source,» et se tut de nouveau. Je m’efforçai, moi aussi, de distinguer ce qui se trouvait au-dessous de nous et ne tardai pas à m’apercevoir que la profondeur était beaucoup plus grande que je ne l’avais d’abord supposé.

On ne voyait du fond que l’extrémité de hautes herbes, qui s’arrêtaient à environ un mètre cinquante de la surface et ondoyaient perpétuellement, bien que l’eau fût parfaitement calme en apparence. L’existence d’une source au fond de cet étroit canal, qui pouvait avoir huit à dix mètres de long, expliquait en effet le mouvement qui les agitait. Elles s’écartaient parfois et laissaient alors entre elles une sorte de chenal, dont il était difficile d’évaluer la profondeur, et qui se continuait comme une voie soudainement tracée, jusqu’à la rive verticale du fond où je pouvais discerner vaguement un trou, la source fort probablement, qu’un nouveau mouvement des herbes dissimulait un moment plus tard. C’était bien le plus étrange coin de mare que j’aie jamais vu.

Je tournai la tête pour faire une observation à ce sujet à mon compagnon, mais la vue de son visage me fit instantanément oublier ce que j’allais dire. Il était pâle, ce qui pouvait s’expliquer par l’extrême froideur de l’eau, mais surtout tiré et plissé de rides soudaines et portait une expression curieusement affairée et inquiète. Je le regardai encore quand il nagea lentement vers moi, toujours à brasses prudentes, et me demanda dans un chuchotement effaré: «Il n’y a rien, hein?» J’allais lui répondre avec douceur qu’il n’y avait rien du tout et que nous ferions peut-être bien de nous habiller, lorsque je sentis les couches profondes de l’étang remuées par une mystérieuse poussée. Les longues herbes du fond s’ouvrirent brusquement, comme écartées par le passage d’un corps, et mon hôte se retourna d’un brusque coup de reins, et, poussant une sorte de gémissement, fila vers l’autre bout de la mare, s’allongeant dans l’eau comme une bête pourchassée. Son affolement devait être contagieux, car je le suivis aussitôt avec la même hâte, mais j’avais conservé assez de sang-froid pour observer qu’il nageait le «trudgeon» (double-over-arm-stroke-single-kick), nage que je ne l’avais jamais vu employer auparavant, et cela avec tant de puissance et d’habileté que, loin de le rattraper, je le voyais, malgré mes efforts, gagner sur moi à chaque instant. Quand j’arrivai à la berge, il était déjà sorti de l’eau, et assis sur l’herbe vaseuse, la bouche ouverte, haletait et râlait de telle manière que je crus qu’il allait mourir sur place.

Il se remit pourtant et, un quart d’heure plus tard, ayant repris nos vêtements, nous retournâmes vers la maison.

Je m’abstins de poser aucune question sur les incidents de la journée à celui que j’avais déjà catalogué comme un alcoolique, affligé de troubles nerveux, et me contentai de l’observer à la dérobée. Il fut pendant toute la soirée parfaitement calme et normal, ne but que quelques verres de bière en dînant, et bien que peu bavard, causa sur divers sujets de la manière la plus raisonnable.

La matinée du lendemain fut également paisible. Après le lunch, je lui demandai s’il ne serait pas préférable de prendre notre bain un peu plus tôt dans la journée que nous ne l’avions fait la veille. Il acquiesça, mais trouva par la suite quelque futile prétexte, et il faisait presque sombre quand nous partîmes. Il était, comme le jour précédent, non pas positivement ivre, mais déséquilibré par la surexcitation continue de l’alcool et donna, en approchant de l’étang, des signes de nervosité maladive; il exécuta devant le trou obscur où se trouvait la source la même pantomime de peur abjecte et de curiosité, et s’avança plus près, puis plus près encore, jusqu’à ce que, devant le recul soudain des herbes, il exécutât dans l’eau un brusque soubresaut, avant de se retourner pour s’enfuir.

Mais j’avais eu soin de me placer un peu en arrière de lui, et, le saisissant au passage par le bras, je l’arrêtai net. Je le tenais encore quand l’eau parut s’agiter derrière lui, et avec une sorte de halètement, il donna un coup de pied brusque qui le jeta contre moi. Alors je sentis distinctement sur ma jambe le frôlement d’une chose longue et rapide qui passait près de mon corps, une chose qui semblait avoir surgi d’entre les herbes épaisses et secouait de son élan brusque les couches profondes de l’étang. Je suis peu impressionnable et aucunement nerveux, mais, à ce simple contact, la peur, l’effroyable peur me bloqua soudain la gorge. Je ne puis me rappeler rien d’autre qu’une fuite affolée, côte à côte avec un homme qui laissait échapper à chaque brassée un gémissement d’angoisse désespérée. Je me souviens confusément qu’il nageait encore le «trudgeon»—nage qu’il m’avait toujours dit ignorer—et la puissance de son effort laissait derrière lui dans l’eau trouble un sillage profond; mais cette fois, la même force nous poussait tous les deux et j’arrivai à la berge avant lui.

Quand nous fûmes habillés, je me retournai une seconde pour regarder la mare, avant de retraverser les fourrés. La surface en était merveilleusement calme et luisait sous la lumière mourante comme une plaque d’étain, mais il me sembla voir à l’autre extrémité, les inexplicables remous qui faisaient osciller les herbes du fond.

Pas un mot ne fut prononcé entre nous sur ce qui s’était passé, ni dans la soirée, ni le lendemain; mais quand vint le soir, je refusai net de l’accompagner à l’étang et lui laissai entendre que, vu l’état de ses nerfs, il ferait mieux de m’imiter. Il secoua la tête sans rien dire et partit seul. Pendant qu’il était absent, je fus saisi par l’énorme ridicule de la situation et, lui laissant un mot, je bouclai ma valise et partis sans plus de formalités.

Un mois et demi plus tard, le hasard me fit passer sous les yeux un bref «fait divers» qui annonçait que M. Silver, de Sherborne (Devon), avait été trouvé mort dans un étang qui lui appartenait. Lorsque le cadavre fut découvert, il était à moitié sorti de l’eau, les mains étaient cramponnées désespérément aux branches d’un saule qui surplombait, et la figure était figée dans une grimace d’effroyable horreur. La mort était attribuée à un accident cardiaque.

Ma version à moi... était légèrement différente; mais je n’ai pas cru devoir la donner sur le moment, pour la simple raison que l’on ne m’aurait pas cru, pas plus que vous ne me croirez.

LIZZIE BLAKESTON

Faith Street donne dans Cambridge Road, et Cambridge Road aboutit à Mile End Road. Au numéro 12 de Faith Street, habitait la famille Blakeston. Le père et la mère étaient venus du Lancashire peu après leur mariage, et la nouvelle génération des Blakeston n’avait jamais connu comme horizon que les rangées de maisons sales et de boutiques douteuses qui s’étendent entre Mile End et Bethnal Green. A l’est, c’était Bromley et Bow; à l’ouest, Whithechapel, puis la Cité, et plus loin encore, entouré d’un nuage d’irréelle splendeur, le West-End, où une aristocratie légendaire vivait parmi les ors et les pourpres, dans la mollesse et les plaisirs.

Les jeunes Blakeston n’avaient sur l’existence de cette aristocratie lointaine que des données assez vagues, et ne s’en souciaient guère. Tout l’intérêt de la vie se concentrait pour eux dans la question sans cesse renaissante des comestibles, question dont les ressources cruellement irrégulières de la famille faisaient trop souvent un insoluble rébus. Quand les fonds étaient bas, et le crédit épuisé, les repas se composaient uniformément de thé faible et de pain vaguement frotté de margarine; encore les tranches étaient-elles parfois d’une minceur criminelle.

Ces contretemps affligeaient surtout Bunny, gros garçon mélancolique, dont les huit ans étaient hantés par des rêves d’abondante nourriture. Aux époques de famine, il promenait sa tristesse devant la boutique où l’on vend du poisson frit et des pommes de terre, ou devant celle encore où s’étalent, à côté des quartiers de viande, de massifs puddings au suif parsemés de raisins rares; et l’odeur délicieuse de la graisse chaude augmentait son désespoir. Aux jours d’abondance, il mangeait avec une résolution sauvage, et même repu, il était sans gaieté, prévoyant les jeûnes à venir.

Sa sœur Lizzie était, comme il convient à son sexe, moins exclusivement préoccupée de ce genre de choses. Elle n’hésitait nullement, à l’occasion, à repousser par la violence les incursions tentées par son jeune frère sur sa part de victuailles; mais quand les victuailles manquaient, elle affectait volontiers, et sans grand effort, une légèreté de cœur qui remplissait Bunny d’admiration. Il ne pouvait comprendre que sa sœur avait pour la soutenir au milieu des privations et des déboires, son art, qui lui était un idéal et une consolation: Lizzie était danseuse.

Dans n’importe quel quartier populeux de Londres on peut voir, autour des Italiens et de leurs pianos mécaniques, de petites filles évoluer par paires, convaincues et solennelles, levant légèrement sur l’asphalte grasse des souliers éculés. Elles méprisent la polka enfantine et la valse langoureuse: leur danse est un curieux mélange de gigue, de pavane et de cake-walk; mais la cadence est impeccable, la souplesse du genou et de la cheville révèle de longues années d’entraînement, et elles apportent à l’accomplissement du rite une gravité qui impose le respect.

Lizzie Blakeston était, à l’âge de douze ans, la meilleure danseuse de Faith Street, de Cambridge Road et peut-être de tout Mile End, simplement. Qu’un orgue se fît entendre dans un rayon d’un quart de mille autour de sa demeure, et elle arrivait en courant, assujettissant d’une main sur sa tête un canotier délabré. Elle réparait rapidement le désordre de sa toilette, tirait un bas, relevait une manche, repoussait dans le rang un faisceau de mèches rebelles, puis elle dansait et les ballerines locales rentraient dans l’ombre.

Pas un piano mécanique dans Londres ne jouait un air sur lequel elle ne pût broder quelques pas ingénieux: Geneviève, Blue Bell, le Miserere du Trouvère ou la Marseillaise, tout servait indifféremment à son jeune génie. La grâce mièvre du menuet et l’excentrique audace du cake-walk se fondaient dans les évolutions de ses jambes minces revêtues de bas troués. L’harmonie exorbitante qui s’échappait à flots du piano mécanique s’emparait d’elle comme une main impérieuse, faisait monter vers le ciel en geste d’offrande ses minces souliers jaunes, rythmait le mouvement de ses bras balancés, la courbait et la relevait, enveloppait ses moindres gestes dans une irrésistible cadence, et saisie d’une glorieuse ivresse, Lizzie sautait, pirouettait et se trémoussait dans l’étau de la mesure, offrant au monde obscurci un sourire vague et des yeux hallucinés.

Puis c’était le silence. L’Italien reprenait sa place entre les brancards et s’éloignait; il ne restait plus que quelques passants attardés, des gamins gouailleurs, Bunny, assis sur le trottoir, sortant périodiquement de poches invisibles des victuailles inattendues, et Mile End Road par un soir d’hiver, la chaussée gluante et les lumières clignotant dans le brouillard.

 

Les années passèrent; mais les années ne comptent guère dans Faith Street. Au dehors peut se déchaîner le tumulte des catastrophes ou des guerres, les souverains ou les ministres peuvent lancer des proclamations, les banques crouler, les industriels faire fortune et les actrices épouser des pairs; toutes ces choses ne pénètrent pas le cœur de Faith Street. Loin dans l’ouest se déroulent les pompes des couronnements et des funérailles, les candidats aux élections prochaines implorent au long d’affiches fulgurantes les votes du peuple souverain, les vendeurs de journaux passent en courant dans Cambridge Road, hurlant des nouvelles de défaites, mais Faith Street n’en a cure; et quand la nuit tombe elle sort des maisons, et d’une porte à l’autre, commente d’une voix lamentable les thèmes éternels: la rareté du travail, la cherté du lard et l’iniquité des époux.

Ce n’est pas que les époux soient en réalité plus coupables là qu’ailleurs; seulement ils sont généralement sans travail,—c’est une circonstance curieuse que tous les hommes sont sans travail dans Faith Street,—et comme il n’y a rien chez eux qui les porte à la joie, ils s’en vont poursuivre leur idéal de la seule manière qui leur soit possible, deux pence le verre, au-dessus d’un comptoir de bois. Quand l’argent manque, ils s’adossent au mur du «pub» et contemplent le trafic en fumant des pipes résignées; ou bien ils s’en vont chercher du travail, n’en trouvant jamais, et reviennent vers le soir, altérés, naturellement, et pleins d’une tristesse légitime; ils sont reçus avec des reproches et des injures, donnent libre cours à leur indignation, et Faith Street s’emplit de clameurs aiguës et du bruit de chaises renversées.

Les enfants sont dehors: ils ramassent dans les voies adjacentes des débris de bois et de papier, font un feu au beau milieu de Faith Street, et jouent à essayer de s’y pousser l’un l’autre. A des intervalles irréguliers, ils rentrent dans les maisons pour voir s’il y a quelque chose à manger, mais sans grand espoir.

Lizzie Blakeston grandit parmi toutes ces choses. A treize ans, elle était chargée de tous les travaux du ménage, pendant que sa mère nettoyait des magasins dans Bethnal Green. L’entretien sommaire des quatre pièces de la maison, la confection occasionnelle des repas, la séduction quotidienne de l’épicier et du boulanger qui refusaient de continuer leur crédit, prirent désormais le plus clair de son temps, et il ne lui resta plus guère de loisirs à consacrer à son art. D’ailleurs Lizzie prenait au sérieux ses devoirs et en tirait une dignité de manières qui provoquait parmi ses connaissances de Cambrige Road d’amères railleries. Quand elle regagnait sa demeure, Bunny trottant sur ses talons, portant une miche ou le pot de bière paternel, elle n’accordait qu’une attention distraite aux jeunes personnes qui évoluaient autour d’un piano mécanique, exhibant devant des spectateurs plutôt narquois toute la gamme de leurs pas et de leurs attitudes. Invariablement, une des danseuses s’arrêtait et disait d’un ton mi-aimable et mi-moqueur: «Hallo! Lizzie!» Lizzie renfonçait un vestige de regret, répondait gracieusement «Hallo!» et passait avec un sourire. Ce sourire disait aussi clairement qu’auraient pu le faire des mots: «Amusez-vous, mes filles, mais la vie n’est pas un jeu, comme vous vous en apercevrez tôt ou tard. D’ailleurs si Mr. Blakeston père ne trouve pas à manger quand il rentrera, ça fera des histoires!»

La vie avait pourtant ses bons moments. Le samedi soir Lizzie revêtait une robe de velours groseille, trop vieille pour pouvoir être engagée ou vendue, mais qui produisait encore une certaine impression de splendeur. Ses cheveux roulés en papillotes toute la semaine, étaient enfin déroulés et formaient une frange gracieusement ondulée qui cachait son front, sans compter deux rouleaux disciplinés au-dessus de chaque oreille. Les débris de son canotier étaient rassemblés sur sa tête et maintenus au moyen d’une longue épingle dont la tête de verre scintillait aux lumières des boutiques comme un authentique diamant. S’il se trouvait que ses bottines étaient trouées ou avaient égaré leurs semelles, elle se contentait de les ignorer. Bunny, dédaigneux de ces frivolités, ne songeait même pas à modifier sa toilette; mais il la suivait aveuglément, et tous deux s’en allaient vers Mile End Road, dont les larges trottoirs, la veille du sabbat, se bordaient de merveilles.

Les boutiques n’avaient rien de changé. C’étaient toujours les mêmes étalages qui, du lundi au vendredi, avaient présenté dans le même ordre immuable les mêmes marchandises, mais le samedi soir leur prêtait une majesté spéciale. Cinq jours sur sept, ce n’étaient après tout que des magasins où les gens qui avaient de l’argent pouvaient entrer et acquérir contre espèces des choses assurément enviables; le samedi soir, leur caractère vulgaire de boutiques disparaissait et chaque vitrine devenait une des attractions d’une grande foire merveilleuse.

Certaines de ces vitrines excitaient pourtant chez Lizzie et Bunny une convoitise directe et qui n’allait pas sans amertume. Il était un restaurant dans Whitechapel Road dont la vue les retenait longtemps captifs, suçant lentement leur salive et soupirant par intervalles. Derrière la vitre s’étalait une rangée de plats de fer-blanc carrés qu’un foyer invisible chauffait doucement par dessous. Dans un des plats, des saucisses rissolaient dans la graisse; dans un autre c’étaient des portions de viande de forme variée; d’autres encore contenaient des pommes de terre en purée ou des oignons frits. Sur une plaque de tôle, des puddings bouillis ou cuits au four, montrant leurs raisins, fumaient lentement. Derrière les plats se mouvait un homme d’aspect auguste, revêtu d’un tablier, en bras de chemise et les manches relevées jusqu’au coude. Il piquait les viandes d’une fourchette attentive, élevait où démolissait au gré de son caprice les montagnes d’oignons, empoignait les puddings à pleine main pour les mieux partager. Des pancartes pendues au mur vantaient la modicité des prix: saucisse et purée, deux pence et demi; légumes ou pâtisserie, un penny la portion; thé, café ou cacao, un penny la tasse.

Après une longue contemplation, Lizzie disait invariablement d’un ton détaché: «Bah! vous n’avez pas réellement faim, Bunny!» Bunny répondait: «Non» sans conviction, et finissait par se persuader lui-même. N’ayant pas réellement faim, il pouvait donc contempler d’un œil égal les petites voitures où des marchands ambulants débitaient des coquillages empilés dans une soucoupe et arrosés de vinaigre, ou des morceaux d’anguille flottant dans une gelée molle; et aussi les tas de bananes et de pommes, les gâteaux recouverts de sucre et les débris de chocolat suisse vendus au rabais.

D’ailleurs, il y avait bien d’autres choses à voir dans Mile End Road. Devant les portes du «Pavillon» des affiches illustraient les phases les plus tragiques du drame en cours. L’une d’elles, montrait le bandit mondain, revêtu d’un habit de chasse écarlate, serrant sur sa poitrine, avec un rictus hideux, l’héroïne dont le visage se convulsait d’indignation. Une autre représentait le «ring» et deux pugilistes aux torses nus; l’un deux, qui venait de jeter son adversaire à terre, étendait le bras vers un homme dans la foule et prononçait d’une voix terrible: «Voilà l’homme qui a volé mon épouse!» La terreur abjecte du misérable et le juste courroux du boxeur étaient reproduits en tons vifs et d’une façon saisissante.

Enfin il y avait la foule: le flot incessant d’humanité qui oscillait entre Whitechapel et Stepney, passant, regardant, marchandant, passant sans relâche. Il semblait que toute la lumière fût concentrée sur le trottoir et que le reste ne fût qu’un grand noir profond. Des gens sortaient de l’obscurité: sous la clarté des vitrines ou les flammes fumeuses des lampes de forains, leurs figures s’illuminaient, devenaient un instant proches et vivantes, et disparaissaient de nouveau. La plupart n’offraient pour Lizzie aucun intérêt: c’étaient des gens comme on en voit tous les jours, même dans Faith Street: des ouvriers qui passaient avec leurs femmes, une pipe en terre à la bouche et un enfant dans les bras, des amoureux, des mères de famille achetant leurs provisions du dimanche, la jeunesse dorée de Mile End, flânant indolemment sous la voûte de la brasserie où l’on débite de la bière par deux fenêtres. Lizzie n’y faisait pas attention. Mais quand passait un groupe de jeunes juives, portant avec aisance leurs toilettes cossues, elle les suivait d’un regard hostile et pourtant chargé d’admiration.

 

Mr. Blakeston père, dans ses moments d’éloquence, se plaisait à tonner contre ces étrangers, importés évidemment de pays à demi sauvages, qui venaient s’établir par myriades dans l’East End et arracher leurs moyens d’existence aux honnêtes travailleurs. Il ne se lassait jamais de les flétrir conjointement, eux et le gouvernement qui les tolérait. Le mépris héréditaire de l’ouvrier anglais contre les «forriners» se mêlait chez lui à l’âpre rancune des dépossédés envers les concurrents plus économes ou plus habiles. Lizzie l’avait entendu maintes fois traiter ce thème, et elle embrassait tous les émigrés de Whitechapel et d’alentours dans le même écrasant dédain, qui se mélangeait de crainte presque superstitieuse.

Envers les hommes le dédain prédominait; leur nez charnu, leurs yeux encore inquiets, leur lippe parfois arrogante et parfois servile les marquaient, aux yeux de Lizzie, du sceau indiscutable des races inférieures, mal connues, latines, turques ou nègres, qui s’agitent dans les contrées vagues du Sud, sur lesquelles ne règne pas encore la paix britannique. Mais quand des jeunes filles de la deuxième génération passaient ensemble, roulant des hanches dans leurs robes opulentes, copieusement poudrées, un soupçon de rouge aux lèvres, les yeux profonds, grasses et fortes, l’air insolent, le cœur de Lizzie débordait d’amertume et d’envie. C’était l’injustice écrasante du sort, le crève-cœur du bonheur immérité d’autrui, le fardeau d’extravagants désirs et la certitude de leur futilité, car Lizzie ne croyait guère aux miracles. Et elle s’en allait.

Faith Street s’ouvrait dans la nuit comme un couloir obscur; il y avait une attente prudente, au bas de l’escalier, l’oreille tendue, afin d’apprendre si Mr. Blakeston père n’avait pas, ce soir-là, l’humeur mauvaise. Et si rien n’indiquait un danger immédiat, on allait se coucher sans bruit.

 

Un jour vint où la robe de velours groseille se révéla vraiment par trop insuffisante: Lizzie avait grandi, et comme fort naturellement, elle continua à grandir, laissant derrière elle les ornements éclatants qui avaient été le seul orgueil de son enfance, elle entra dans la maturité de ses quinze ans.

Les quinze ans de Lizzie n’eurent rien d’impertinent ni de frivole. A cet âge, les jeunes beautés de Mile End Road se préparent à l’amour, en échangeant avec les représentants du sexe ennemi, au hasard des rencontres, des grimaces, des bourrades ou des propos facétieux hurlés d’un trottoir à l’autre, et quand, cédant à l’inéluctable, elles entrent, vaincues et dociles, au «pays du tendre», les premières haltes sont faites devant la petite voiture du marchand de glaces, dans la boutique où l’on vend des oranges ou la galerie à six pence du «Pavillon».

Au milieu de ces tentations affolantes, Lizzie passa comme une héroïne de sonnet, doucement indifférente, supputant le prix du lard et la quantité de pain nécessaire à la famille. A vrai dire, elle ne mettait aucun amour-propre à remplir en conscience ses fonctions de ménagère, elle avait seulement très peur des brutalités et des scènes, et s’efforçait d’y échapper; une fois l’indispensable fait, elle contemplait avec une sérénité parfaite le désordre et le délabrement du logis. Elle l’avait toujours connu ainsi, et n’éprouvait aucun désir de réforme. Elle préférait s’asseoir près de la fenêtre et laisser couler les minutes et les heures sans penser à rien, avec le sentiment obscur que chaque moment représentait quelque chose de gagné, un peu de vie passé sans ennuis graves, une étape de plus accomplie sans effort vers cette chose qu’elle attendait et qui ne pouvait manquer de venir.

Ce n’était pas le Prince Bleu qu’elle attendait. Si l’événement qui était en route s’était révélé comme l’apparition d’un jeune cavalier d’une beauté merveilleuse, Lizzie eût été cruellement désappointée. Ce serait quelque chose de bien mieux: quelque chose qui changerait tout, qui changerait à la fois Lizzie elle-même, la couleur du ciel, Faith Street, le monde entier et l’humanité qui l’habitait. Cela tirerait au-dessous d’un certain moment de la vie un gros trait définitif, et il y aurait une grande voix exultante qui annoncerait: «Maintenant nous allons tout recommencer!» Et le recommencement serait quelque chose de si merveilleux qu’elle n’essayait même pas de l’imaginer.

Quand elle se sentait fatiguée d’être assise, Lizzie se levait et s’étirait doucement. Elle n’avait ni retour morose à la vie, ni réveil amer, car elle n’avait pas rêvé: elle n’avait fait qu’attendre. Et comme rien n’était venu cette fois encore et qu’il se faisait tard, elle allumait un fourneau à pétrole pour préparer le repas du soir.

 

C’était une vie monotone; mais elle ne songeait pas à s’en plaindre; et quand un changement survint, ce fut sous une forme qui ne lui apporta que de l’ennui. Mr. Blakeston père, à qui l’expérience de toute sa vie avait sans doute enseigné les dangers de l’oisiveté, s’avisa que les soins du ménage ne constituaient vraiment pas une occupation assez sérieuse pour absorber tout le temps de sa fille; et après quelques aphorismes sur la sainteté du travail, il se mit en quête. Ses efforts furent couronnés d’un succès inespéré; car après quelques semaines de recherches poursuivies avec une belle activité, il put annoncer à Lizzie qu’il avait obtenu pour elle un emploi dans une corderie de Commercial Road, aux gages de huit shillings par semaine.

Lizzie ne montra aucune joie: elle se contenta d’obéir. Il lui fallut désormais se lever très tôt, ce qu’elle n’aimait pas, et sortir encore mal éveillée dans le froid du matin blafard. Il lui fallut travailler onze heures par jour, dans un atelier obscurci de poussières flottantes, entre des cloisons qui vibraient perpétuellement sous le ronflement des machines qui tournaient au-dessous, et Lizzie n’aimait pas le travail. Elle se résigna pourtant, d’abord parce qu’elle était riche de toutes les vertus passives, et puis parce qu’elle ne pouvait rien faire d’autre.

Ses compagnes de l’usine la regardèrent d’abord avec méfiance. Lizzie ne faisait que de faibles tentatives pour rehausser d’artifices de toilette ses charmes naturels. Elle préférait à tous autres les amusements simples et qui ne demandent que peu d’effort, les plaisirs placides de petite fille paresseuse; enfin aux propos facétieux ou galants des jeunes hommes, elle ne trouvait d’autre réponse qu’un sourire pâle ou une phrase de politesse dérisoire. Elle n’éprouvait aucune confusion, et ils étaient tous très gentils... Mais tout cela ne tirait pas à conséquence. Les lionnes de la corderie la jugèrent en peu de temps et sans appel: elle ne serait jamais qu’une petite dinde. D’autres prirent pour de la hauteur son détachement candide et parlèrent avec une moue dédaigneuse de cette petite qui faisait des manières.

Mais rancune et dédain vinrent s’émousser peu à peu sur l’inaltérable simplicité de Lizzie. On se fatigue de prodiguer des moues arrogantes à quelqu’un qui ne semble pas s’en offenser; et Lizzie ne s’offensait de rien. Son souci principal était de n’être pas en retard le matin et d’éviter les histoires, et elle était toujours prête à rendre service, non pas tant par désir d’obliger que parce que sa propre peine la laissait presque indifférente. Quand les hostilités du début disparurent et qu’on prit l’habitude de lui donner des tapes amicales sur l’épaule en disant d’un ton mi-attendri et mi-moqueur: «Bah! elle n’est pas méchante Lizzie!», ces témoignages d’amitié ne l’atteignirent guère plus profondément que ne l’avaient fait les offenses. Elle les reçut avec le même sourire faible, qui semblait une façade de charme inoffensif et doux devant des espaces vagues, des limbes obscurs qu’elle-même ne connaissait pas.

 

Le samedi où elle toucha pour la première fois son salaire de la semaine, la journée de travail avait été courte; et quand elle sortit de l’usine, c’était encore le grand jour de l’après-midi, un jour clair qui donnait à Commercial Road un air de fête. Tous ces gens qui passaient sur le trottoir avaient comme elle fini leur travail et rentraient chez eux. Les voitures et les camions passaient très vite, bruyamment, dans la hâte de la dernière course, et toutes les figures avaient déjà pris leur air de vacances. Lizzie s’en alla par les rues, contente de sentir le bon soleil sur sa nuque, et songeant aux huit shillings qu’elle tenait dans sa main fermée. Les poches n’étaient pas assez sûres: il s’y trouverait probablement quelque trou insoupçonné, et l’idée de sa semaine de travail semée au hasard des ruisseaux la secouait d’un frisson d’horreur. Il était à la fois plus prudent et plus agréable de tenir l’argent dans le poing bien serré.

Ce ne fut qu’après un peu de temps qu’elle s’avisa que cet argent étant bien à elle; elle pouvait se demander comment elle allait le dépenser, et il lui vint presque tout de suite à l’idée que ses parents s’attendraient certainement à en recevoir une partie. Elle n’était pas très sûre que ce fût juste, et elle savait fort bien que cela lui serait désagréable; mais elle savait aussi qu’il serait inutile de résister.

Elle s’arrêta un instant, et ouvrant la main elle contempla son trésor; il y avait deux demi-couronnes et trois shillings séparés. Alors, une vague d’héroïsme l’envahit toute, et elle décida soudain qu’elle ne garderait pour elle que les trois shillings. Elle sacrifiait ainsi toute idée d’achats magnifiques, car on ne peut avoir grand’chose pour trois shillings, mais il y aurait de quoi acheter des portions de poisson frit et de pommes de terre pour Bunny et elle, puis deux glaces, deux places au théâtre, et peut-être resterait-il encore de quoi acquérir un collier de perles, le lendemain matin, dans Middlessex Street.

Quand elle arriva chez elle, elle trouva Mr. Blakeston père qui semblait attendre. Il fit observer que c’était vraiment agréable d’être ainsi libre la moitié de la journée; puis il demanda avec simplicité:

—Où est l’argent?

Lizzie lui remit les deux demi-couronnes; il les regarda un instant en haussant les sourcils, les fit passer dans sa paume gauche, et tendit de nouveau la main.

Si Lizzie avait parlé, elle aurait probablement formulé un vain appel à la justice, une protestation indignée, peut-être aussi des propos qui eussent appelé un châtiment; mais elle ne dit rien. Elle ouvrit la main gauche, sa pauvre main moite où les trois pièces d’argent avaient laissé leur empreinte sur les doigts crispés, et quand sa main fut vide, elle comprit définitivement que ce monde n’était qu’une erreur, le produit d’un gigantesque malentendu dont il lui fallait souffrir. Blakeston père fit sauter l’argent dans sa main, donna deux shillings à sa femme pour acheter des provisions, puis, laissant tomber le reste dans sa poche, sortit en sifflotant.

Lizzie, restée seule avec Bunny dans la pièce, s’assit sur une chaise et regarda par la fenêtre. Un grand morceau de carton, appuyé contre un côté de la vitre, servait à la fois de volet et de rideau; sur l’autre moitié il y avait un chiffon de toile bleue, fixé avec deux épingles et relevé en partie. Le soleil avait déjà disparu de Faith Street; il devait luire encore quelque part, de l’autre côté des maisons, mais sa lumière avait abandonné les deux rangées rapprochées de façades moisies, et déjà régnait un demi-jour morne qui annonçait avant l’heure l’approche du soir. Après un silence, Lizzie dit d’une voix tremblante:

—S’ils m’avaient laissé l’argent, je vous aurais payé un grand dîner, Bunny, et le théâtre.

Bunny répondit faiblement:

—Ça ne fait rien.

Et Lizzie se mit à pleurer.

Elle pleurait doucement, presque sans bruit, comme un enfant fatigué. L’ombre arriva lentement cacher les murs sales et emplir la chambre; de la pièce voisine vint d’abord un bruit de pas et de portes secouées, puis celui de la graisse qui fondait en grésillant. Bunny malgré lui prêta l’oreille, et Lizzie, cessant de pleurer, croisa les bras sur le dossier de sa chaise, et appuya le menton sur ses poignets.

—Leur sale usine! dit-elle. Faut pas qu’ils s’imaginent que je vais y rester toute ma vie!

Bunny répondit:

—Bien sûr!

Après un silence, elle reprit avec plus d’assurance:

—Qu’est-ce que ça peut me faire, après tout? Leur sale usine! C’est pas comme si ça devait durer toujours, pas?

Et Bunny, faute de mieux répéta:

—Bien sûr!

 

Lizzie était depuis quelque temps à l’usine, quand le cours monotone de sa vie fut interrompu par un événement, un gros événement: l’oncle Jim vint à Londres. Elle avait à peine soupçonné son existence; il n’avait jamais été pour elle qu’un personnage légendaire et lointain, obstinément attaché au pays noir qui avait été le berceau de sa famille; et voilà qu’en rentrant un soir, elle le trouva installé sur la meilleure chaise de la maison, partageant un pot d’ale avec Blakeston père et proclamant à haute voix avec un formidable accent du Lancashire son mépris irréductible de la capitale et de ses habitants. Il faisait d’ailleurs exception pour la famille de sa sœur: les Blakeston, à ses yeux, n’étaient comme lui que des colons, contraints par les nécessités de la vie à l’exil parmi les barbares. Au premier coup d’œil, il discerna que Lizzie était restée une véritable fille du Lancashire, et il s’en tint à cette affirmation.

Toutes les vertus qu’il estimait être l’apanage exclusif des comtés du Nord se trouvaient réunies en Lizzie, et sur ses défauts évidents, il ferma les yeux. La vérité était qu’il avait conçu tout de suite pour sa nièce une tendresse profonde de vieil homme solitaire, et les avantages de son affection protectrice se firent promptement sentir. D’abord, il fit savoir à tous qu’il ne tolérait pas qu’on ennuyât Lizzie; et l’autorité d’un homme qui gagne cinq shillings par jour est une chose que Faith Street ne discute pas. De plus, il décréta qu’il prenait en main l’éducation de sa nièce et que, avant toutes choses, il était urgent et indispensable qu’elle apprît à jouer de l’accordéon.

Il possédait un de ces instruments et le maniait avec une virtuosité étonnante. C’était son unique talent et sa distraction principale; et il remarquait lui-même volontiers que pour avoir atteint sans instruction musicale une semblable maîtrise, il fallait que ses aptitudes naturelles eussent été bien au-dessus de l’ordinaire. Quand il jouait de la musique sacrée, les airs des hymnes et des psaumes sortaient de l’accordéon avec tant de force et de majesté qu’il semblait que ce fût la voix de l’Éternel lui-même tonnant entre les nuages; et quand il redescendait vers les mélodies sentimentales du moment, la plainte traînante de l’instrument se faisait si touchante et si tendre qu’on était forcé de croire que le soufflet de cuir vert contenait une âme prisonnière, qui, pétrie entre ses paumes impitoyables, exhalait sa douleur harmonieuse sur un rythme approprié.

Quand Lizzie l’entendit exécuter pour la première fois Geneviève, sweet Geneviève, avec des ralentissements langoureux aux bons endroits, elle retint son souffle et pensa défaillir. Elle avait toujours conservé une tendresse secrète pour les pianos mécaniques, les orgues et les fanfares; mais ceci était différent: c’était l’enchaînement miraculeux des sons, la vraie musique enchanteresse et poignante, qui lui était révélée, et la seule idée qu’elle, Lizzie, pouvait aspirer à produire ces harmonies quasi divines la remplit d’un trouble profond. Ce ne fut donc pas la bonne volonté qui lui manqua, et elle eut en l’oncle Jim un professeur admirable, plein du feu sacré et d’une patience infinie; pourtant ses progrès furent presque insensibles, et l’oncle lui-même, tout en l’encourageant à persévérer, dut avouer que Lizzie ne semblait pas destinée à jamais devenir une des gloires de l’accordéon.

Même après qu’elle eut à peu près compris le maniement subtil des poignées et des trous, les premiers rythmes rudimentaires qu’elle sut évoquer manquaient absolument de vie. L’instrument, qui sous les doigts experts du professeur venait de mugir avec majesté ou de soupirer avec tendresse, ne produisait entre ses mains qu’une plainte anémique, une pauvre mélodie heurtée et faible, moins un chant qu’une lamentation molle, interrompue, malhabile, l’appel d’une petite âme élémentaire et triste. L’oncle Jim reprenait l’accordéon, faisait une démonstration, donnait quelques conseils, prêchait la force et l’audace; et Lizzie recommençait courageusement, serrant les lèvres et ouvrant des yeux étonnés sur ses insuccès.

Quand il la voyait prête à se décourager, l’oncle interrompait la leçon et jouait un des airs de son répertoire pour terminer agréablement la soirée. D’autres fois, il condescendait pour amuser Bunny, à reproduire avec son instrument des piaillements d’oiseau, des grondements de tonnerre et des clameurs aiguës de chien écrasé, et Lizzie oubliait son désespoir et riait aux larmes.

Un soir, il attaqua un air de cake-walk, et Lizzie, entraînée par la musique, se leva d’un saut, empoigna sa jupe à pleine main et se mit à danser. Voilà longtemps, bien longtemps qu’elle n’avait pas dansé; mais tous les pas qu’elle exécutait jadis lui revinrent à la mémoire en un instant; et quand elle eut parcouru deux fois d’un mur à l’autre la pièce étroite, elle était redevenue la petite fille aux bas troués que la ritournelle d’un piano mécanique grisait comme un philtre puissant.

L’oncle, qui l’avait d’abord regardée faire avec un sourire, fit signe à Bunny d’écarter les chaises, et accentuant la cadence du heurt de ses gros souliers sur le plancher, il joua tous les airs de danse qu’il connaissait, valses, polkas et gigues, en fredonnant et dodelinant de la tête. Et Lizzie dansa.

Elle dansa parce que chacune des mesures de la musique lui parlait avec une voix différente, lui chuchotait de tourner, de sauter d’un pied sur l’autre, de faire claquer ses talons sur le plancher, ou de s’avancer en tendant les bras. Elle suivait le rythme parce qu’elle s’y sentait contrainte, et le rythme rentrait en elle et lui suggérait les gestes nécessaires, soulevait ses pieds et les forçait à suivre à pas précis un tracé invisible, faisait monter les genoux, balançait le torse frissonnant sur les hanches raidies, ployait le cou mince sous un lourd vertige. Il y avait des cadences vives et claires qui semblaient remplir la chambre de joie et donner aux membres une légèreté surnaturelle, des cadences délirantes qui exigeaient des gestes brusques et le martèlement brutal des pieds fiévreux sur les planches. Lizzie les suivait toutes aveuglément, déroulant d’un mur à l’autre sa danse sans nom et sans règles, grave comme un rite, primitive comme le vol ivre d’un moucheron dans une traînée de lumière.

Puis le monde s’arrêta avec un choc; et il sembla que l’ombre descendait tout d’un coup, inexorable, après une longue attente.

La musique s’était tue, et Lizzie était assise sur une chaise, haletant un peu, avec un faible sourire étonné.

L’oncle posa l’accordéon par terre, appuya les mains sur ses genoux et poussa un long sifflement.

—Mais, petite, dit-il, c’est que vous savez bien danser!

 

L’oncle Jim comprit tout de suite qu’il avait fait jusque-là fausse route en essayant d’enseigner la musique à sa nièce; il était clair qu’elle n’était pas née pour l’accordéon, mais bien pour la danse, et c’était de ce côté qu’ils devaient diriger tous deux leurs efforts.

Lizzie fut un peu étonnée et presque offensée de l’entendre insinuer qu’elle avait encore beaucoup à apprendre; elle se souvenait des triomphes de son enfance et protestait que quelques semaines de pratique lui rendraient toute la souplesse d’antan. Mais l’oncle avait des idées sur la danse, des idées particulières et très arrêtées, et quand il les exposa à Lizzie, ce lui fut une révélation presque aussi complète que quand elle l’avait entendu pour la première fois jouer de l’accordéon.

Elle avait accompli sous sa direction quelques exercices et se reposait. C’était l’heure où le marchand de sable passe pour les enfants et où les petites travailleuses fatiguées songent qu’il n’y a plus qu’une courte nuit entre l’heure présente et le travail du lendemain. L’oncle Jim était assis, penché en avant, les coudes sur les genoux, maniant rêveusement l’accordéon d’où sortaient à chacun de ses gestes des plaintes étouffées.

—Voyez-vous, petite, n’importe quelle jeune oie qui n’a pas les genoux trop raides ni la taille en bois peut donner des coups de pied en l’air, se casser en deux et appeler ça de la danse. Mais nous pouvons faire mieux que cela, petite, beaucoup mieux! Les gens du grand monde s’attrapent par la taille et tournent en rond en faisant des manières, et ils appellent ça aussi de la danse. Mais si vous prenez une duchesse et si vous la mettez sur une plate-forme de deux pieds de côté, bien sonore, et si vous lui jouez un air de danse, un vrai, qui vous enlève comme feraient des coups de fouet dans les jambes, et que vous lui disiez de chanter cet air-là avec ses pieds, eh bien, elle ne saura pas, la duchesse! elle ne saura pas, petite! Et toutes ses manières ne l’empêcheront pas d’avoir l’air d’une sotte, parce qu’elle ne saura pas.

Entendant cette parabole, Lizzie perçut clairement que sa mission en ce monde était de faire ce que la duchesse n’aurait pas su faire: de monter sur une plate-forme bien sonore et de chanter un air avec ses pieds; et qu’en dehors de cela, la vie ne serait jamais pour elle qu’une chose incolore et sans joie.

 

Pour la première fois de sa vie, Lizzie sut ce que c’est que d’avoir un vrai désir, un désir qui vous hante et qui vous mène, et qui, oublié un instant, revient vous éveiller avec un sursaut au milieu de la routine du jour. Elle avait des moments de terreur affolée, la terreur d’avoir commencé trop tard, alors qu’il n’était plus temps, ou la terreur encore de quelque chose d’inattendu et d’inévitable qui viendrait tout à coup l’arrêter. Puis sa peur se dissipait, et son calme coutumier revenant, elle se sentait envahie d’un grand espoir. Elle allait ce jour-là revenir de l’usine à la maison en toute hâte, boire son thé, manger une tartine et l’oncle arriverait pour la leçon du soir. Elle écouterait tous ses conseils et s’appliquerait très fort, sans perdre une minute, afin de hâter ses progrès. Et elle recommencerait le lendemain et les jours suivants, et bien d’autres jours encore, jusqu’à celui où elle pourrait enfin monter sur la plate-forme, son rêve, le carré de planches compact et sonore qui serait son piédestal; et là, scandant la musique miraculeuse du choc précis des talons et des pointes, répandre sur le monde l’ivresse du rythme qui la grisait.

Lorsqu’elle fixait un certain point sur le mur pendant assez longtemps sans penser à rien, elle voyait son rêve se réaliser en image. Tout y était: la plate-forme glorieuse, Lizzie, une Lizzie un peu transformée, qui avait des cheveux d’aurore, un sourire vainqueur et pourtant très doux, et probablement un collier de perles au cou; et tout autour, il y aurait... elle ne savait pas au juste quoi, mais ce serait glorieux aussi. Certainement pas les murs resserrés et humides ni les vitres sales de la corderie; c’étaient peut-être des figures, d’innombrables rangées de figures claires qui formaient un amphithéâtre, mais quoi que ce fût, ce serait bien; car il n’y aurait plus rien d’ennuyeux ni de laid. Et les belles juives de Whitechapel Road jauniraient d’envie.

Elle était généralement rappelée à la réalité par un bruit quelconque ou le coup de pied charitable d’une voisine qui voulait lui éviter une amende; et elle se remettait au travail de bonne grâce, avec un sourire un peu supérieur, parce qu’elle était seule à savoir ce qui allait arriver.

Et l’été vint. Il vint tout à coup, après un printemps tardif et froid, et peut-être qu’il remplit les campagnes de merveilles, mais dans Mile End et Stepney il pesa lourdement. Le soleil chauffa à blanc le toit de zinc de la corderie et transforma en étuve le long atelier où flottaient des poussières de chanvre, et les heures chaudes se traînaient l’une après l’autre au long des interminables journées.

Le soir arrivait pourtant, mais il n’apportait à Lizzie que Faith Street, pareille à un long couloir tiède et sans soleil, emplie d’une atmosphère stagnante où se fondaient tous les relents du jour. Quand l’oncle Jim tardait à venir, elle montait pour l’attendre dans la pièce du premier, et s’asseyait à sa place favorite près de la fenêtre. A cette heure-là, il venait souvent par-dessus les toits des maisons d’en face une brise un peu plus fraîche, qui annonçait l’approche de la nuit; et même quand la brise manquait, les teintes douces du ciel entre les cheminées étaient une sorte de réconfort.

Bunny, qui lui tenait généralement compagnie, se laissait parfois attendrir par la paix du soir et lui révélait ses aspirations. Il désignait le couchant par un geste vague et disait pensivement: «Tu vois, là où c’est vert. Hein! et ce que ça doit être loin!» Et après un silence: «Je voudrais bien y aller voir!» Il ne songeait probablement qu’à cette partie du monde qui devait se trouver directement au-dessous de l’horizon aux nuances d’aigue-marine; mais Lizzie, s’imaginant qu’il aspirait au firmament même, le regardait d’un air soupçonneux et se contentait de secouer la tête.

Elle n’éprouvait aucun désir de ce genre. L’idée de déplacement s’associait dans son esprit à des embarras nombreux, une grande fatigue, l’intrusion dans un milieu inconnu et probablement hostile. Non, elle préférait attendre son bonheur sur place... Elle sentait confusément qu’elle avait une quantité de souhaits à formuler; mais elle ne pouvait guère les séparer l’un de l’autre. Ils formaient un tout, un régime complet dont l’avènement viendrait modifier un état de choses par trop défectueux; mais séparés, ils perdaient leur prestige.

L’obscurité venait peu à peu, peuplée de formes vagues, tachée de lumières, et Lizzie se prenait à songer que si un de ses désirs pouvait être réalisé, elle souhaiterait avant tout que le soir durât plus longtemps. D’abord le soir était souvent frais et agréable; on avait fini de travailler et il y avait encore toute la nuit avant qu’il fallût recommencer. Toutes les dures nécessités du jour, les abus odieux, les flagrantes injustices cessaient, après tout, d’être si intolérables. Peut-être que le lendemain, ou un peu plus tard, tout s’arrangerait; et en tout cas, tant que le soir durait, on n’avait pas besoin d’y songer. Le soir était une heure de repos et de dédommagement, il venait rectifier d’une pesée légère les balances irrémédiablement faussées, et donner au pauvre monde presque toute sa mesure de paix. Lizzie aurait bien aimé qu’il durât plus longtemps; pour le moment, elle n’en demandait pas davantage.

Le grincement d’une porte poussée annonçait l’arrivée de l’oncle, et elle descendait le retrouver. Quelques instants plus tard Faith Street était secoué dans sa torpeur par un refrain qui montait alerte et léger, un air de danse qui semblait lancer un défi à toutes les lourdes choses immobiles et emporter le reste dans une irrésistible ronde. Et bientôt se mêlait à la musique un autre son plus alerte encore, le tapotement de deux pieds vivants sur les planches.

Ils suivaient d’abord la cadence timidement, hésitant un peu; puis quand elle se faisait plus allègre et plus forte, leur battement s’élevait aussi, précis et clair, scandant le refrain, découpant en chocs nets chaque phrase de musique; et ils finissaient par dominer la voix de l’accordéon, emplir la maison d’une grande clameur rythmée qui se fondait en roulements ou s’espaçait en intervalles, marmottait une prière à petits coups discrets, s’affolait, se muait en défi, sortait par la fenêtre, insistante et brave, pour apprendre à l’univers indifférent que là-dedans, derrière les murs pelés et la porte vermoulue, il y avait Lizzie Blakeston, la petite Lizzie, qui dansait, dansait, dansait...

 

Un samedi soir en rentrant, Lizzie trouva l’oncle installé dans la pièce du rez-de-chaussée; sa figure et son maintien dégageaient une impression de mystérieux contentement. Il accueillit sa nièce d’un hochement de tête amical, et lui montra des yeux quelque chose qui occupait le fond de la chambre.

Lizzie suivit son regard, et joignant les mains, poussa un «Oh!» de surprise exultante: le mobilier sommaire de la pièce s’était enrichi depuis la veille, d’une plate-forme carrée formée de planches assemblées avec art, une petite plate-forme qu’on devinait au premier coup d’œil bien assise, forte et légère, élastique comme un tremplin et sonore comme un tambour.

Lizzie s’y campa d’un saut, arracha son chapeau et le lança sur la table, donna quelques coups de talon d’essai, poussa un éclat de rire aigu, reprit aussitôt un air de gravité surnaturelle et dit: «Y a du bon!» Et l’oncle Jim empoigna l’accordéon avec un large sourire.

Les enfants qui jouaient au milieu de Faith Street s’arrêtèrent tout à coup dans leurs ébats et, après une courte quête, vinrent écraser contre la vitre des figures multicolores. Ils arrivèrent juste à temps pour voir la danseuse s’arrêter, car l’oncle venait de reposer son instrument sur la table, et se renversant sur sa chaise, regardait son ouvrage d’un air de satisfaction modeste.

—Et voilà! dit-il. C’est moi qui l’ai faite, cet après-midi. Elle est bonne. Ça n’a l’air de rien, comme ça; mais il faut savoir. Puis il se leva et reprit son air mystérieux. «Ce n’est que le commencement, reprit-il. Remettez votre chapeau, petite, nous allons sortir.» Lizzie écarquilla les yeux et obéit.

Ils descendirent Cambridge Road, tournèrent à gauche dans Mile End Road et suivirent le large trottoir jusqu’au «Paragon». L’oncle dit négligemment: «Nous n’entrerons pas ce soir; mais on peut toujours regarder le programme.» Lizzie lut les noms l’un après l’autre, saluant ceux des étoiles d’exclamations admiratives: «George Mozart! Will Evans!... Chirgwin! Oh! oncle! Chirhwin!...

L’oncle eut une moue évasive:

—Oui, ça n’est pas mauvais; mais voyons qu’est-ce qu’ils donnent la semaine prochaine. Et ça! Qu’est-ce que c’est que ça?

«Ça» était une affiche jaune qui annonçait que la direction, afin de mettre au jour des talents nouveaux susceptibles d’orner la scène d’un music-hall, organisait pour la quinzaine suivante un grand concours ouvert aux seuls amateurs des deux sexes, qui étaient invités à présenter devant le jury formé de personnalités du quartier un numéro de leur composition.

Lizzie lut l’affiche à demi-voix, d’un ton placide, distraitement, et se retournant, rencontra le regard de l’oncle, qui se frottait le menton en la contemplant d’un air gouailleur. Ce fut seulement alors qu’elle comprit, et la chose lui parut sur le moment d’une si prodigieuse énormité qu’elle ne put qu’arrondir les yeux, hausser les épaules, et les doigts raidis d’émotion, laisser échapper un long soupir, pendant que tous les becs de gaz de la façade entamaient devant ses yeux une sarabande hystérique. Puis elle demeura immobile sur le trottoir, la tête encore vide de toute idée, la bouche ouverte et arrondie en O, retenant son souffle; et le bruit des voitures et des tramways sur la chaussée, un moment suspendu, revint remplir ses oreilles comme un tonnerre confus.

Le premier instant de stupeur passé, elle comprit plus clairement, et embrassant d’un regard le large trottoir inondé de lumière, la façade imposante et le portier en uniforme, douta d’elle-même.

—Oh! oncle! fit-elle. Vous croyez?

L’oncle eut un sourire supérieur.

—J’en fais mon affaire, dit-il. Nous avons encore quinze jours, petite, et vous êtes en bonnes mains!

Après un instant de silence il ajouta:

—Et le premier prix est de deux livres.

Ils allèrent un peu plus loin dans Mile End Road, revinrent sur leurs pas et s’arrêtèrent de nouveau pour lire l’affiche avec attention, puis ils rentrèrent. Lizzie marchait avec assurance au milieu du trottoir; elle se tenait très droite et les joues lui cuisaient un peu, mais sa surprise s’était tout à fait dissipée.

Elle se disait à elle-même, très posément, qu’elle aurait bien pu deviner que c’était quelque chose de ce genre qui allait arriver. Une petite fille qui rêve de contes de fées ne se donne guère la peine de calculer exactement comment et quand le miracle va, pour elle, survenir; et elle n’avait pas tenté de se figurer ces détails d’une façon précise. Mais le miracle était là; il n’était pas encore arrivé à vrai dire, mais il était presque à la portée de la main, tangible, immanquable. L’oncle Jim, qui ne croyait pas aux fées, en répondait.

Il lui parut plus proche et plus certain encore quand elle fut rentrée dans la petite maison de Faith Street où la plate-forme neuve, poussée dans un coin, semblait attendre. La chambre n’était éclairée que par la lumière incertaine qui venait de la rue, et il n’y avait pas de glace; mais Lizzie traîna le carré de planches au milieu de la pièce, et de là, tournée vers la fenêtre, elle esquissa quelques saluts gracieux et peupla l’obscurité de ses sourires.