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La bêtise humaine (Eusèbe Martin)

Chapter 23: XV
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About This Book

A provincial father sends his twenty-one-year-old son to the capital with a modest inheritance and a string of practical, often contradictory maxims. The narrative follows the young man's arrival in the city, his naive responses, and the father's recollections of misjudgments and ironic reversals. Through episodic scenes and character sketches, the work satirically examines human folly, social pretension, and the unpredictability of fortune, contrasting rural common sense with urban manners and using humor and anecdote to expose vanity, misunderstanding, and moral ambivalence.

IX

La chambre que Mme Morin donna à Eusèbe, tout le monde l'a habitée. Sise au quatrième étage, elle renferme un lit en acajou, une commode ornementée de morceaux de cuivre, un bureau, une table, une causeuse, deux fauteuils, deux chaises, le tout en damas jadis rouge ou grenat pareil aux rideaux de la fenêtre, mais plus terne. Une pendule en zinc et trois tableaux: une Diane chasseresse gravée sur acier; un mélange d'huile et de couleur ayant la prétention de représenter un brigand calabrais; enfin une lithographie portant cette légende nécessaire: Entrée du port de Buenos-Ayres.

La plus belle pièce de la Capelette était le salon. Jamais la cire n'avait eu de contact avec le plancher; de grands rideaux de calicot mi-parties jaune et blanc se croisaient contre les fenêtres; une table de noyer, un meuble en velours qui faisait regretter que Louis le Grand ait signé la fameuse paix d'Utrecht, était, avec une pendule en albâtre, les seuls ornements de ce lieu, où, du reste, jamais on ne recevait d'étrangers.

En procédant par comparaison, le Limousin trouva sa nouvelle demeure splendide.

—Voilà, pensa-t-il, ce qu'on nomme le confortable! c'est un des bienfaits de la civilisation; mais il pousse à la mollesse, qui réduit l'homme le plus fort, mieux que ne saurait le faire l'adversité!

Après cette sage réflexion inspirée par les conseils de Mentor à Télémaque, Eusèbe se coucha. Si sa fatigue eût été moins grande, il aurait bien vite compris que les matelas de son lit n'avaient rien de commun avec les moelleux gazons de l'île de Calypso.

Le brave garçon ferma les paupières et pensa à son père qui devait dormir profondément. Il se vit partant de la Capelette. Tous les petits événements de son voyage se retracèrent à son esprit. Il se réjouit d'avoir rencontré Lansade, trouva que Mme Morin était une excellente femme, et lui voua une reconnaissance éternelle. Cependant il se demanda pourquoi cette Parisienne avait écrit sur son livre qu'il était chasseur de profession. Il songeait aussi à l'embarras du marchand de porcelaine, fermant sa boutique et ne sachant pas, après trente ans, reconnaître quel était le volet qui devait être placé le premier. Cela l'amena à penser à la sagacité des sauvages qui, au milieu d'une forêt, reconnaissent à la manière dont un brin d'herbe se trouve courbé quel est l'ennemi qu'ils ont à redouter... Il chercha de quel côté était la supériorité et il s'endormit sans avoir trouvé.


X

Le lendemain, à cinq heures du matin, Eusèbe s'éveillait tout surpris de ne point voir des poutres saillir dans le plafond, ni son fusil pendu au mur, ni les trois coloquintes qui ornaient sa cheminée. Une seconde lui suffit pour reprendre ses esprits. Prompt comme l'éclair, il sauta de son lit et fut ouvrir la fenêtre.

—Voilà Paris! s'écria-t-il, la ville par excellence, qui tient la tête du monde, la ville aux mille palais, aux...

Il s'arrêta. Un silence profond régnait dans la rue. Un balayeur attardé troublait seul du bruit de ses pas le calme de la ville endormie. Le jeune homme cherchait les mille palais, et ses yeux étonnés n'apercevaient que des cheminées en briques et en poterie. Il referma sa fenêtre et passa son pantalon.


A mistress Héléna Fitz-Gérald

Victoria Cottage,

A Funchal (Iles Madère).

Je vous demande tout à fait pardon, madame, à vous qui m'avez promis de lire ce volume—je ne dis pas ce livre—d'avoir osé y écrire le vilain mot qui termine le dixième chapitre. Je ne pouvais cependant faire autrement. Permettez-moi de m'expliquer. Vous me condamnerez ensuite si vous voulez.

Le peuple chinois, qui est bien le peuple le plus ridicule du monde, peut-être parce qu'il est le plus vieux, a trouvé le moyen, tout en empêchant les étrangers d'entrer dans ses murs, de répandre dans tout le globe une infinité de produits désastreux. Ce peuple absurde n'avait, il faut en convenir, qu'une mission à accomplir sur terre: cultiver le thé et fabriquer des tasses dans lesquelles on puisse le boire. Trompant les desseins de la Providence, il nous a saturé d'un tas de petits monstres verts et bleus, d'ivoire ciselé, de laque, de nankin, de savon triangulaire et d'allumettes odoriférantes. Cela est-il vrai, oui ou non? Eh bien, j'aurais pardonné les potiches, les magots, la laque, cette espèce de cire à cacheter les lettres écrites à l'encre de Chine, l'étoffe jaune, les allumettes, le savon à écorcher; j'aurais tout pardonné à ces brutes qui tuent nos prêtres et jettent leurs enfants dans les ruisseaux, s'ils n'avaient pas inventé les proverbes.

Oh! les proverbes! mistress Héléna, vous ne savez pas ce que c'est, je vous assure. Figurez-vous les choses du monde les plus sottes et les plus ennuyeuses, et vous n'approcherez pas.

Imaginez sept ou huit mille pensées décousues et se contredisant toutes, imprimées en caractères honteux de servir une si triste cause, sur du papier à chandelles, et vous aurez une faible idée de ce que nous autres Français, nous appelons la Sagesse des Nations.

Ouvrez la première page, vous y lirez les phrases que voici:

«Il ne faut jamais courir deux lièvres à la fois.»

«Il faut toujours avoir deux cordes à son arc.»

«Il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire la veille.»

«Le sage remue sa langue sept fois avant de parler.»

«Faute d'un moine l'abbaye ne manque pas.»

«La mort d'un ciron fait un vide dans l'univers.»

«Les paroles s'envolent, les écrits restent.»

Voilà, chère madame, les échantillons les plus profonds de cette profonde sagesse.

Ne trouvez-vous pas qu'il est bien ingénieux de mettre deux cordes à son arc pour courir un seul lièvre? Ne conviendrez-vous pas que si l'on remuait sa langue sept fois avant de parler, il faudrait remettre à six mois ce qu'on peut faire tout de suite? Un sot, retournât-il sept fois sa langue, finirait toujours par dire une bêtise. Si les paroles ne s'envolaient pas, on n'aurait point besoin d'écrire. Si la mort d'un ciron fait un vide dans l'univers, celle d'un moine peut bien, sans comparaison, en faire un dans une abbaye?

Un jour, c'était hier, je résolus,—pour cette fois seulement,—de me métamorphoser en penseur et de découdre d'un coup de pied cet habit d'arlequin qu'on a posé sur l'échine de la morale et de le remplacer par un conseil unique donné aux hommes. Ce conseil le voici:

«Grands de la terre, heureux du jour, et vous les humbles et les ignorés, employez chaque matin une heure à passer votre pantalon.»

Bon, voilà que j'ai encore écrit ce vilain mot; que voulez-vous, mistress Hélène, il le fallait! Il le fallait, parce que c'est pendant que l'homme se livre à cette occupation—utile, après tout,—que le sort de sa journée se décide, et qu'est-ce que la vie, je vous prie, sinon une journée qui recommence tous les matins?

C'est pendant cet instant où l'homme quitte la nature pour entrer dans la civilisation, représentée par deux fourreaux de drap, qu'il complote toutes ses noirceurs, c'est pendant cette seconde qu'il se dit:

«J'irai voir Jeanne à trois heures.

»J'achèterai du Mobilier.

»Je ne prêterai pas les vingt-cinq louis que Dubief me demande.

»Si je pouvais repasser mes actions de *** à Mongoville!

»Si je faisais un procès à Tournade?

»Ma belle-mère a tort; elle se mêle de ce qui ne la regarde pas.

»J'ai envie de changer mon coupé.»

Si, au lieu de rester une seconde pour se transformer, l'homme mettait une heure, il aurait tout le temps nécessaire pour réfléchir:

Qu'il aurait tort d'aller voir Jeanne qui le ruine; que d'ailleurs sa femme est charmante et mille fois plus belle et plus spirituelle que Jeanne, qui est une grue, qui se peint le visage;

Qu'il aurait tort d'acheter du Mobilier, parce que s'il est vrai que le Mobilier hausse quelquefois, il est vrai aussi qu'il baisse souvent;

Qu'il aurait tort de ne pas prêter vingt-cinq louis à Dubief, qui est un honnête garçon qui lui a rendu des services;

Qu'il aurait tort de repasser ses mauvaises actions de trois étoiles à Mongoville, ce qui serait un vol;

Qu'il aurait tort de faire un procès à Tournade, parce que les gens de justice, huissiers et autres avoués en profiteraient seuls; puis Tournade a de la famille, que diable!

Qu'il aurait tort de faire une scène à sa belle-mère, parce qu'enfin une mère a bien un peu le droit de se mêler des affaires de sa fille;

Qu'il aurait tort de changer sa voiture, parce que si le malheur voulait qu'il fasse faillite, ce qui pourrait bien lui arriver, ses créanciers lui reprocheraient amèrement son luxe.

Toutes ces réflexions faites, il passerait son habit, et tout irait pour le mieux dans la vie de ce galant homme et de ses semblables qui agiraient comme lui.

Vous voyez, mistress, que devant un si immense résultat, l'emploi d'un mot inconvenant est une bien petite affaire, et que vous ne sauriez me refuser votre pardon.

Vous allez me dire que ce conseil, cet avis, cet aphorisme auquel je voudrais donner force de loi, ne concernant que les hommes, vous déclarez vous en laver les mains. Attendez, j'ai aussi à donner aux femmes un conseil auquel j'attache peut-être plus d'importance encore qu'à l'autre, bien que les résultats ne doivent pas être les mêmes.

Aux femmes je dirai:

«Ne portez jamais de pantalons.»—Bon, encore ce maudit mot!—Cette fois ce n'est pas ma faute, je l'ai écrit avec préméditation.

Agréez, etc.


XI

Cinq heures sonnèrent. Eusèbe fit le signe de la croix, bien persuadé que les trois coups de l'angelus allaient se faire entendre; il écouta vainement.

—Voici l'heure, se disait-il, où mon père se lève et va courir les champs, vivre avec la nature. Pierre étrille les chevaux; la grande Caty vend le lait à la ville, et monsieur le curé du Moustier est en train de dire sa messe. Ici, tout dort. Est-ce le progrès qui retarde ou la routine qui avance?

Ne pouvant résister au désir de voir la ville, le jeune homme descendit doucement, trouva la porte de la rue ouverte et sortit.

Ce serait ici le moment de faire une description rapide des boulevards de Paris à six heures du matin et de dépeindre les étonnements et les déceptions du jeune provincial. Malheureusement, les descriptions apprennent peu ou point à ceux qui les lisent, et donnent beaucoup de peine à ceux qui les font. Puis, si elles reposent le lecteur, il faut convenir qu'elles lui donnent de mauvaises habitudes, entre autres celle de poser sur leur table de nuit le volume qu'ils ont dans la main et de s'endormir.

Eusèbe Martin n'eut ni déception ni étonnement. Il avait rêvé dans ses champs une ville en or, pavée de rubis et d'émeraudes. Il trouvait à la place un amas de pierres et de boue. Il en avait pris son parti. Quand il eut bien marché sans regarder, et bien regardé sans voir, il songea que ce qu'il avait de mieux à faire était d'aller consulter son ami le marchand voltairien, qui ne manquerait pas de lui donner de bons avis.

Lansade reçut le jeune homme à bras ouverts et le retint à déjeuner. Aussitôt à table, il le questionna cordialement.

—Voyons, mon jeune ami, je n'ai pas voulu hier soir être indiscret ou aggraver vos ennuis en vous demandant au juste ce que vous veniez faire à Paris; mais j'espère que, puisque vous me demandez des conseils, vous allez me dire véritablement quelles sont vos intentions et votre but.

—Je vous l'ai dit, mon cher Lansade, je suis venu visiter la capitale du monde civilisé, pour apprendre la vie, étudier la civilisation, et, si cela est possible, chercher où se trouve le vrai, apprendre à distinguer le faux, et aussi pour obéir à mon père.

—A dire vrai, répondit Lansade, je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites. Pour apprendre la vie, il n'y a qu'un moyen, il faut vivre. Pour étudier la civilisation, vous n'aviez pas besoin de venir si loin: elle est partout. Croyez-vous que Limoges soit peuplé de sauvages? On y trafique aussi bien qu'ailleurs, peut-être mieux. La civilisation, voyez-vous, c'est le commerce, et pas autre chose; le vrai, c'est le travail.

Eusèbe répondit:

—Je travaillerai.


XII

Le marchand voltairien avait fort applaudi à la résolution prise par le jeune homme.

—Mais que ferez-vous? lui demanda-t-il.

Eusèbe lui avoua qu'il était fort embarrassé pour répondre à cette question. Lansade reprit:

—Vous réfléchirez. Passez quelques jours à vous distraire, à voir Paris. Vous ferez des connaissances. De mon côté, je chercherai, je trouverai peut-être quelque chose qui pourra vous convenir.

Un jeune homme à la figure souriante entra dans le magasin.

—Que Dieu répande sur vous ses grâces, monsieur Lansade, bonjour. Voici vos deux vases; comment trouvez-vous ça? Est-ce assez touché?

—Très-bien, dit le marchand après avoir attentivement considéré les peintures qui, en vieux style, ornaient les deux objets que lui portait le nouveau venu; très-bien, monsieur Buck. Quand vous voulez vous en donner la peine, vous faites mieux que personne. Tenez, voici vingt-cinq francs, faites-moi un reçu.

—Une livre sterling! Voilà certes un prix qui n'est pas excessif, cher monsieur Lansade, et vous me demandez un reçu par-dessus le marché, cela dépasse les bornes. Enfin, que voulez-vous, puisqu'il faut en passer par là, donnez-moi une plume et du papier. Si jamais je deviens un peintre célèbre, ce qui est certain, vous aurez là un autographe qui vaudra de l'or.

—Tant mieux, répondit le marchand, tant mieux pour moi, et tant mieux aussi pour vous, n'est-ce pas, monsieur Buck?

—Tant mieux pour les deux, c'est entendu, dit le peintre.

Paul Buck était un brave et digne garçon qui rêvait la gloire. Fils d'un Allemand, peintre sur porcelaine, il connaissait à fond l'art du décorateur et aurait pu en vivre largement s'il l'eût exercé avec assiduité. Malheureusement il tournait sa profession en mépris. Il aspirait à la grande peinture et ne faisait du décor que pour se procurer le nécessaire. Lansade, qui le tenait en grande estime pour son honnêteté, le présenta à Eusèbe.

Buck était physionomiste. Le visage du jeune Martin lui plut et il l'engagea à le venir voir.

—Vous voulez étudier la comédie de la vie humaine? lui dit-il, je vous donnerai gratis une loge.

Eusèbe le remercia et lui jura une amitié éternelle.

—L'amitié, dit le peintre, si vous en avez apporté de province, je l'accepterai d'autant plus volontiers qu'à Paris l'on n'en fait plus; le secret est perdu depuis longtemps. Dans le cas contraire, nous serons deux bons camarades et c'est déjà gentil.

—Pourriez-vous me dire, lui demanda Eusèbe, la différence qui existe entre l'amitié et la camaraderie?

—C'est très-facile, répondit l'artiste en tirant de sa poche deux morceaux de verres coloriés, voici deux vitraux. Celui-ci a été fait il y a plus de trois cents ans, à l'aide d'un procédé employé par les artistes du moyen âge. La couleur s'est infiltrée dans le verre. Voyez, ce morceau cassé est aussi rouge en dedans que dessus. Maintenant voici l'autre. Il existe depuis huit jours seulement. Au premier abord, il paraît semblable à l'autre; mais en le brisant, vous verrez que la couleur n'a pas pénétré et qu'il n'est rouge qu'à la surface. Voyez-vous?

Eh bien! la différence qui existe entre l'amitié et la camaraderie est la même: l'amitié s'impreigne dans le cœur de l'homme, la camaraderie se contente de le teindre.

—Je comprends, dit Eusèbe.

—Aujourd'hui, l'art de rendre la couleur adhérente et de faire de l'amitié solide sont deux secrets perdus, reprit le peintre. Celui qui découvrirait le premier deviendrait riche, celui qui trouverait le second deviendrait heureux.

—Si vous vouliez, balbutia Eusèbe, nous pourrions essayer de les chercher ensemble?

—Essayons, répondit Paul; nous n'en mourrons pas.


XIII

Il y avait quinze jours que le fils du respectable M. Martin était à Paris. L'emploi de son temps variait dans la journée, mais le soir il allait invariablement au spectacle.

Pour connaître les différents genres de la scène française, il avait résolu de visiter tous les théâtres de la capitale, en commençant par les plus éloignés.

Le premier qui eut sa visite fut celui des Délassements comiques, qui, ce soir-là, donnait une revue de l'année, pièce féerique en quatorze tableaux. Eusèbe ne comprit rien à ce défilé bizarre et rentra fort triste en son logis.

Le lendemain, il fut aux Folies dramatiques, où l'on donnait encore une revue. Il n'attendit pas la fin et retourna chez lui plus navré que la veille. Il avait encore moins compris.

Le troisième soir, comme il pleuvait, il entra aux Variétés, où il se retrouva en pleine revue. Cette fois, il pensa en perdre la tête.

—Ah! se disait-il, je suis l'être le plus ignorant du monde, le plus mal organisé, ou tous ces comédiens et ceux qui les écoutent sont fous. Pourquoi se peignent-ils le visage comme des Indiens? Pourquoi ont-ils des costumes qui n'appartiennent à aucun peuple? Pourquoi le public rit-il à gorge déployée en les voyant berner un vieillard ridicule? et pourquoi les applaudit-il si fort lorsqu'ils prononcent quelques mots à deux sens? Pourquoi chantent-ils à propos de rien et à propos de tout, et comment se fait-il qu'ils parlent ma langue maternelle et que je ne les comprenne pas? Je ne reviendrai plus.

Le lendemain, il revint pourtant se disant que peut-être tous les théâtres n'étaient pas de même.

Il passa cinq heures à la Gaîté à écouter l'histoire d'un enfant perdu. Autant le jour suivant à l'Ambigu, à entendre celle d'un enfant trouvé. Plus tard, à la Porte-Saint-Martin, il eut l'immense satisfaction de voir d'un seul coup un enfant perdu et retrouvé, trouvé, puis reperdu, et encore retrouvé.

Aux Français, à l'Odéon, au Gymnase, au Vaudeville, au Palais-Royal, il vit la même pièce sous quinze formes différentes: un jeune homme voulait épouser une jeune fille, et malgré mille obstacles, il finissait par arriver à son but.

—Quand j'en aurai vu marier deux douzaines, se dit Eusèbe, je garderai mon argent.


XIV

Eusèbe fit part de ses réflexions à son nouvel ami Paul Buck. Le peintre le regarda en souriant et lui dit:

—Eusèbe, mon ami Eusèbe, que vous me faites plaisir! Depuis que je vous connais, je cherchais à m'expliquer la sympathie que j'éprouvais pour vous, et je ne pouvais en trouver les motifs. Ceux qui disent que les sentiments s'éprouvent sans s'expliquer, sont des sots. Je vous aime, et maintenant je sais pourquoi: vous êtes né artiste, et il pourrait bien se faire que votre père, qu'on accuse de n'avoir point développé votre intelligence, ait agi congrûment en ne la gâtant point. Vous ne savez rien, petit sauvage que vous êtes; mais les bons instincts sont en vous, puisque, comme je le craignais, vous n'êtes pas tombé en admiration devant les rengaînes du théâtre moderne.

—Qu'appelez-vous des rengaînes? je vous prie.

—Les rengaînes, cher ami, sont tous les lieux communs et la peinture des sentiments vulgaires et rebattus. Les esprits étroits ou besoigneux en ont formé un musée qu'ils ouvrent à heure fixe à la bêtise humaine. Celle-ci vient le visiter depuis des siècles et en sort tous les soirs fort satisfaite, sans avoir l'air de se douter qu'on lui montre toujours la même chose.

—Je crois comprendre. Vous m'en auriez voulu si j'avais partagé l'opinion de la foule?

—Je vous aurais plaint; c'est bien assez.

—Remarquez que je suis heureux, mais que je ne vous sais aucun gré de sentir bien et juste. On naît avec le sentiment du beau, il ne s'acquiert pas. Heureux mille fois ceux qui le possèdent! ils sont bien un peu hués, un peu conspués; mais, bah! ils vivent dans un monde sublime où eux seuls ont accès. Leur vie ne ressemble en rien à celle de ceux qui les raillent, et pendant que ceux-ci se débattent au milieu des aspérités communes de l'existence, les privilégiés planent dans les régions élevées où se trouve la perfection de l'idéal, le vrai.

—Êtes-vous de ceux-là vous, Paul Buck?

—J'en suis.

—Eh bien! par affection pour moi qui vous aime, ou pour l'amour de mon père dont vous admiriez tout à l'heure la sagesse, dites-moi où se trouve le vrai.

—Dans l'art et non ailleurs, répondit Paul Buck, et il alluma sa pipe et parla d'autres choses.


XV

Eusèbe comprenait qu'il ne comprenait pas. Les divagations du peintre parmi lesquelles se trouvaient de bonnes et belles vérités, n'étaient pas assez simples pour pénétrer dans son esprit. Il se trouvait humilié de ne pas saisir le sens de certaines phrases, de certains mots. Paul Buck, qui avait plutôt besoin d'un auditoire que d'un adepte, ne se donnait pas la peine d'expliquer à son provincial ami les singularités qui ornaient l'exposition de ses théories.

Ce langage inintelligible pour celui qui l'écoutait, peut-être plus encore peur celui qui le tenait, donnait peu d'attrait aux heures qu'Eusèbe venait dépenser dans l'atelier de Paul. Le peintre s'en aperçut et conduisit le provincial dans un estaminet peuplé d'artistes, de modèles, de femmes et de désœuvrés, pensant qu'il trouverait à se distraire parmi ses camarades.

Mais là on parlait un langage encore plus incompréhensible pour le jeune homme que ne l'était celui de Paul. C'étaient—comment dire cela pour ne pas rester longtemps dans ce mauvais lieu—c'étaient des dissertations touchant l'esthétique dans les arts, entremêlées d'argot et de réflexions philosophiques.

Eusèbe accompagna son ami deux ou trois fois. Il aurait indubitablement fini par entendre la langue hétéroclite des compagnons de Paul et se serait habitué à fréquenter l'artistique café, si le hasard ne lui eût trouvé une autre occupation qui le préserva de cet immense danger. Il quitta Scylla pour tomber dans Capoue.


XV

L'occupation d'Eusèbe consistait à aller chaque soir au spectacle. Autant il avait méprisé le théâtre autant il le trouvait sublime. Voici pourquoi:

Fidèle à son programme, il avait visité l'Opéra-Comique. Le jour où le hasard le conduisit rue Favart, l'affiche annonçait le Domino noir. Le provincial ignorait complétement ce que voulait dire ce mot domino; mais il entra bravement, se disant que puisqu'il avait vu assassiner dix personnes de la Gaîté à la Porte-Saint-Martin, et en marier le double du Gymnase aux Français, il ne saurait rien lui arriver de pire.

Installé dans un fauteuil d'orchestre, il regardait les spectateurs avec une surprise profonde.

—Quoi! se disait-il, ce sont toujours les mêmes visages, les mêmes hommes, les mêmes femmes que je vois aux mêmes places!

Le brave garçon disait vrai. A Paris, il existe deux mille personnes qui vont tous les soirs au spectacle pour rien: artistes, gens de lettres ou employés de certaines administrations, et encore nombre de gens qui ne sont ni ceci ni cela, mais qui connaissent un artiste du Cirque, qui leur a fait faire la connaissance d'un acteur du Vaudeville, qui connaît un musicien des Variétés, qui est intime avec le secrétaire de la Porte-Saint-Martin, qui est du dernier bien avec Mlle X... de l'Opéra, qui est la maîtresse de Binet le vaudevilliste. Puis encore les femmes de journalistes, les maîtresses de journalistes, les amis de journalistes, les camarades de journalistes, les portiers de journalistes et les blanchisseuses d'auteurs.

Eusèbe se perdait en mille conjectures. Il se demandait comment il parviendrait jamais à se renseigner sur la position, les mœurs et les goûts d'un monde qu'il ne voyait que de loin, lorsque son voisin de droite, homme jaune et maigre, le poussa par le bras en disant:

—Ah! voici Mme de Cornacé.

—Où? demanda Eusèbe.

—Là, à la première avant-scène, cette dame décolletée qui a des anglaises.

—Je ne la connais pas.

—Il fallait le dire!

—Pardon, dit avec embarras le provincial, j'ignorais ce que vous alliez dire.

—Puisque je vous l'avais dit, ce que j'allais dire.

—J'ai répondu machinalement, mais cette dame m'est inconnue. Pardonnez-moi mon indiscrétion.

—Il n'y a pas d'indiscrétion, répondit le voisin; tout Paris la connaît. Sa mère vendait du beurre à la Halle. Elle a été fort belle. Lorsqu'elle se maria avec M. de Cornacé, qui était un noble ruiné, elle lui portait en dot cent cinquante mille francs. Aujourd'hui, ils ont trois millions, grâce à l'intimité qui existe entre Mme de Cornacé et le banquier Froment. Vous voyez qu'elle n'y va pas de main morte.

—Pourquoi?

—Comment! pourquoi! Mais ce n'est pas difficile à comprendre.

—Je ne comprends pas.

—Quand on ne comprend pas le français, on ne cause pas, répondit le voisin furieux, et il tourna le dos à Eusèbe.

Le jeune homme allait représenter à son interlocuteur qu'il n'avait jamais eu l'intention de le questionner, lorsque le chef d'orchestre donna le signal. L'ouverture commença. Le fils de M. Martin n'avait jamais entendu d'autre musique que les flons flons du vaudeville. Dès les premières mesures exécutées par l'orchestre, il éprouva des sensations singulières dont il ne chercha pas à se rendre compte. Envahi par la mélodie, il se trouvait isolé au milieu de la foule, en proie à des émotions inconnues de lui et véritablement indicibles.

Rien n'est tel que la musique pour pétrir un cœur et le préparer à l'amour.

La toile s'était levée et Horace avait déjà raconté à Juliano toute son aventure avec la belle inconnue sans qu'Eusèbe y eût pris le moindre intérêt. Les héros de Scribe parlaient amour, chose ignorée du jeune provincial, qui n'en connaissait le nom que pour l'avoir entendu prononcer dans la prière.

L'entrée des deux femmes masquées produisit sur lui une impression étrange. Son cœur battit avec violence, son sang afflua vers ses tempes, un tressaillement universel fit frissonner son corps, et lorsque la femme chargée du rôle d'Angèle ôta son masque de velours noir, il éprouva une de ces jouissances infinies que la nature n'accorde qu'à ceux qui ne l'ont pas violée.

Tremblant, et les yeux collés aux lèvres de la cantatrice, Eusèbe Martin oubliait l'univers; il sentait son sang bouillonner, son cœur l'étouffait.

A l'entr'acte, il ne sortit point. Une seule idée le poursuivait: verrait-il encore la splendide créature qui avait produit sur lui un effet si vif? Il fermait les yeux pour retrouver son image dans sa pensée.

Cependant la toile se leva pour la seconde fois. Trois scènes s'écoulèrent sans que le jeune homme vît apparaître Angèle. Cette absence fut le premier chagrin véritable qu'il éprouva. Jusque-là, sa vie avait été douce et calme comme la surface d'un lac.

Tout à coup, son cœur se réjouit: elle venait d'entrer. Pâle et troublé, il ne respira que lorsque la bonne Jacinthe eut promis qu'elle ferait tout ce qu'elle pourrait pour la cacher.

—Brave femme! s'écria Eusèbe.

Son voisin de droite se mit à rire, son voisin de gauche à grogner.

Le jeune homme ne prêta pas la moindre attention à ces démonstrations. La figure appuyée sur ses deux mains placées sur le fauteuil qui se trouvait devant lui, il suivait avec intérêt l'action impossible qui se déroulait. Il avait fini par oublier qu'il assistait à une fiction. Sa joie ou son chagrin augmentaient selon la situation. Angèle sortait-elle d'une de ses mille épreuves, il respirait. Au contraire, un embarras nouveau venait-il à surgir pour la pauvre abbesse, le cœur du jeune homme se serrait, ses yeux se remplissaient de larmes. Vingt fois, il fut sur le point de se lever, d'enjamber l'orchestre des musiciens, de s'élancer sur le théâtre et de dire: «Je viens vous défendre, n'ayez plus peur.» Heureusement Angèle échappait elle-même aux embûches que M. Scribe a fait naître sous ses pas.

Qu'aurait dit le public? Qu'aurait fait la garde si Eusèbe eût mis son dessein à exécution? Probablement rien. Le public aime assez les fous et la garde ne s'émeut qu'aux délits qu'elle connaît. En restant cloué à sa place, le pauvre provincial se fit mettre à la porte.

La toile se levait pour la troisième fois. Angèle venait enfin d'arriver au couvent et chantait le fameux rondeau:

Ah! quelle nuit!

Elle détaillait avec force roulades tous ses périls pendant l'affreuse nuit, les soldats ivres, le voleur qui lui avait pris sa croix d'or, l'étudiant qui lui avait volé un baiser et autres choses encore.

Le voisin de gauche, gros homme à la figure réjouie, se pencha vers Eusèbe.

—On n'est pas plus bête, dit-il. Elle a fini par rentrer sans être aperçue—un miracle!—et au lieu de filer au galop dans sa cellule pour se déshabiller, elle reste là à chanter comme une sotte. Je donnerais quatre sous pour que l'on vînt la surprendre.

—Vous êtes un misérable! s'écria Eusèbe. Si je ne me retenais je vous étranglerais.

—Vous êtes un insolent!

—Et vous un lâche!

—Chut! chut!—Silence!—A la porte! cria-t-on de tous côtés.

Le gros monsieur voulut prendre le jeune homme au collet; celui-ci lui allongea en pleine figure un coup de poing à tuer un bœuf; le bon bourgeois en fut incommodé, mais ne laissa pas de crier. Un sergent de ville survint et mit Eusèbe dehors.

En tout autre moment, il se serait laissé faire sans rien dire; mais en pensant que la douce vision qui l'avait tant charmé avait disparu à jamais, il bouscula le représentant de la force publique et sortit en courant comme un fou.


XVI

Eusèbe arriva dans sa chambre. Longtemps il resta assis accoudé devant sa table. Son cœur avait envahi son cerveau. Il ne cherchait pas à démêler ce qui se passait en lui. Bien que l'obscurité fût profonde, il fermait les yeux et la cantatrice lui apparaissait entourée d'un nimbe resplendissant.

Il se coucha tout habillé, mais le sommeil ne vint pas. Il ôta un à un ses vêtements qu'il jetait loin de lui. Il entendit sonner des fractions d'heures et les compta. Chaque quart d'heure lui paraissait durer un siècle. La fièvre raidissait ses bras; une sueur vague inondait son front. Comme un ver de terre sur du sable sec, il se tordait sur sa couche; ses dents déchiraient avec rage le drap qui couvrait son traversin.

—Mon Dieu! s'écria-t-il, ne fera-t-il jamais jour.

Et il se mit à pleurer.


XVII

Le jour était venu; brisé par les âpres émotions de la nuit. Eusèbe pâle, les yeux cernés, dormait d'un sommeil profond. Un bruit du dehors vint le réveiller. Il ouvrit les yeux, chercha autour de lui; son regard devint inquiet et il pensa qu'il avait rêvé. Mais la soirée de la veille et les tourments de la nuit lui revinrent à l'esprit.

—Non, je n'ai pas rêvé, se dit-il. Je n'ai jamais été si heureux et si malheureux à la fois; cette femme, je la vois encore. Pourquoi s'est-elle emparée de moi? son souvenir me brûle et me ravit. Cette nuit, je cherchais à la chasser de ma pensée. J'avais tort, c'est bon de penser à elle. Je la verrai encore ce soir et demain, et toujours.

La journée s'écoula lentement. Il n'y avait pas trois secondes que les bureaux du théâtre étaient ouverts, qu'Eusèbe était installé au premier rang des fauteuils d'orchestre. Il attendit palpitant le commencement du spectacle. La patience, l'empressement du pauvre garçon furent mal récompensés. On jouait ce soir-là Zampa ou la fiancée de marbre, et ce fut en vain qu'il chercha la femme qui l'avait si fort troublé. Il partit navré, et revint le lendemain.

Ce jour-là il était sûr de ne pas être trompé dans son espoir: à vingt reprises, depuis le matin, il avait lu l'affiche du spectacle. Il avait acheté le programme, et bien avant l'ouverture des portes, assis dans un café voisin, il le relisait pour la centième fois:

LE DOMINO NOIR,

Opéra-comique, 3 actes.—Scribe, Auber.

Mademoiselle ADÉONNE continuera ses débuts par
le rôle d'ANGÈLE.

—Quel joli nom, se disait Eusèbe, Adéonne! Adéonne! Cela chante comme elle, cela lui ressemble; Adéonne! il n'y a qu'elle au monde qui puisse se nommer ainsi.

Enfin l'heure sonna. Il pénétra dans la salle et s'enivra de la vue de celle qu'il aimait. Cette fois il écouta la pièce avec intérêt. Il suivit pas à pas la singulière et invraisemblable histoire éclose dans le cerveau du plus habile homme de théâtre des temps modernes. A la fin de la soirée, il regagna sa demeure à pas lent.

—Je suis comme Horace de Massaréna, se dit-il en entrant dans sa chambre. L'amour du héros de la pièce lui avait révélé le sien. Je l'aime, mais lui joue la comédie; moi, je l'aime véritablement, je suis heureux, bien heureux, je la verrais souvent; quand je la vois j'oublie tout. Ce que j'éprouve est impossible à dire. Cet homme qui chante avec elle est bien heureux. Si je savais chanter! Mais je ne sais pas, et saurais-je que je ne voudrais point près d'elle faire l'histrion. Je ne voudrais pas répéter un rôle appris, une leçon d'amour étudiée: elle ne me croirait pas, j'en suis sûr. Il me semble que je trouverais autre chose à lui dire ou je me tairais: je me mettrais à ses genoux, je la regarderais; cela vaudrait mieux, cela vaudrait mieux, certainement!

Pendant trois semaines, Eusèbe fut contempler Adéonne. Il vivait heureux, sans parler à personne de ses joies infinies. Cet amour égoïste et vrai, vrai parce qu'il était égoïste, et égoïste parce qu'il était vrai, se serait peut-être éteint de lui-même si le monde n'était venu y mettre le doigt.


XVIII

Paul Buck vint un matin chez son ami.

—Je viens te prendre, lui dit-il, pour aller voir la maison que Lansade vient d'acheter à Versailles.

—Pourquoi faire? demanda Eusèbe.

—Pourquoi faire voir la maison de Lansade? Mais pour la voir.

—Je n'y tiens pas.

—Ni moi; mais cela lui fera plaisir.

—Ah!

—Oui, nous ne pouvons nous en dispenser.

—Pourquoi?

—Mais parce qu'il est notre ami. Il est ennuyeux, mais très-bon garçon; il m'a rendu mille services, et tu m'as dit toi-même que sans lui tu ne sais pas ce que tu serais devenu au milieu de Paris.

—C'est vrai, répondit Eusèbe.

—Eh bien! tu ne peux refuser de lui être agréable.

—Sans doute; mais je ne le puis: une affaire pressante exige que je sois à Paris ce soir à sept heures.

—Rien n'est plus facile; nous reviendrons à six.

—Partons donc.

Bras dessus, bras dessous, les deux jeunes gens se dirigèrent vers l'embarcadère de l'ouest.

Eusèbe était silencieux, Paul Buck aussi. Eusèbe songeait à Adéonne, et Paul songeait à quoi Eusèbe pouvait songer.

Dans le wagon, ils rencontrèrent un négociant, nommé Bonnaud, grand ami de Lansade. Il leur fallut rompre le silence et se livrer à l'une de ces banales conversations si ennuyeuses aux gens préoccupés par une idée. Heureusement le commerçant était loquace; les deux amis lui laissèrent faire tous les frais de la causerie.

—Quand on pense, s'écria Bonnaud, qu'autrefois on mettait trois heures et demie et quelquefois cinq, pour aller à Viroflay, qui est encore avant Versailles, et qu'aujourd'hui, grâce au chemin de fer, trente-cinq minutes suffisent pour le même trajet. C'est vraiment phénoménal! Moi qui vous parle, j'ai mis, c'était en 1829, l'année du grand hiver, il faisait un froid de loup, cinq nuits et quatre jours pour venir de Bordeaux. Aujourd'hui on y va en treize heures. C'est colossal!

—Tout ce qu'il y a de plus colossal, répondit Paul Buck avec une aménité parfaite.

—Et dire, continua Bonnaud, qu'il y a de par le monde des gens ignorants et de mauvaise foi...

—Il y en a, interrompit Buck, et beaucoup.

—Quoi?

—Des ignorants et des gens de mauvaise foi, vous venez de le dire.

—C'est juste, je poursuis: gens ignorants et de mauvaise foi qui prétendent, que dis-je! qui nient la marche du progrès dans notre siècle.

—Comment, il est des êtres assez idiots pour dire une semblable énormité! reprit le peintre en se levant courroucé; cela n'est pas possible!

—Oui, mossieu, il en existe, et beaucoup, et j'en connais.

—Eh bien, je leur fais mon compliment, ce sont de jolis désavoueurs de vérités.

Eusèbe, qui ignorait ce que les artistes appellent «faire poser un bourgeois,» regardait son ami avec étonnement. Le marchand reprit avec une importance extrême:

—Ainsi depuis que la guerre cruelle a cessé de porter ses ravages dans notre beau pays, l'industrie, cette autre épée de la France, lui a donné des conquêtes autrement conséquentes, sans parler de la vapeur qui aurait donné le monde au grand Napoléon si elle eût été inventée alors, n'avons-nous pas mille prodiges découverts par la chimie? et sans parler encore de cela, trouvez-moi quelque chose de plus grandiose et de plus surprenant que ces nombreux fils de fer qui bordent la route et sillonnent le monde, transmettant d'un point à un autre avec la rapidité de la flèche, les événements politiques ou autres qui surgissent dans l'univers! le télégraphe électrique suffirait à illustrer notre siècle. Et la photographie!...

—Permettez, n'allons pas plus loin, s'écria Paul Buck; je vous ai passé les fils électriques, bien qu'ils obscurcissent le paysage; mais, je vous en supplie, ne parlons pas de photographie avant déjeuner; cela porte malheur.

—Je respecte tout, même la superstition la plus erronée. C'est ma tolérance immuable pour toutes les opinions qui me rend féroce contre ceux qui veulent rabaisser la grandeur de notre siècle, et sa marche ascendante vers la civilisation parfaite.

Le peintre qui ne pouvait plus contenir le rire qui lui mordait les lèvres, regarda par la portière afin de n'avoir pas à répliquer. Alors, le Bonnaud qui voulait un interlocuteur à tout prix, s'adressa à Eusèbe.

—N'êtes-vous point de mon avis, monsieur Martin?

Le jeune homme, tout entier à ses pensées, venait, bien par hasard, de saisir les derniers mots de la phrase prononcée par le négociant. Mais voyant qu'il fallait absolument répondre, il prit son parti en brave, et répéta machinalement quelques-unes des phrases qui faisaient le fond de la philosophie du bon M. Martin, son père.

—Et, d'abord, avant de répondre, il faudrait, monsieur, dit le jeune amoureux, nous entendre sur certains points, encore obscurs. Qui, je vous le demande, peut savoir où est le faux et où est le vrai, puisque les plus grands esprits ne tombent point d'accord sur cette proposition? Qui pourrait dire où commence le progrès, et où il finit? Qui oserait affirmer que, sous un degré extrême de civilisation, les peuples sont plus ou moins heureux, lorsque des gens, d'un jugement profond et éclairé, ont avoué que le dernier mot de la civilisation est le premier de la barbarie?

Bonnaud était stupéfait. Il ne trouvait rien à répondre. Comme tous les gens qui ne se font pas eux-mêmes des opinions sur les hommes ou les choses, et qui, par ignorance, ou manque de jugement, en adoptent de toutes faites, le négociant ne tenait pas beaucoup aux siennes; aussi se contenta-t-il de murmurer:

—Dame! certainement: en toutes choses il y a le pour et le contre.

Paul, croyant qu'Eusèbe avait pénétré son intention de faire poser le bourgeois, continua ses facéties jusqu'au bout.

—Certes, Eusèbe a raison; il est dans le vrai, il y est tout à fait, s'écria-t-il, et je le prouve. Il est des peuples qui, après avoir été à la tête de la civilisation, sont retombés dans leur état primitif. Ont-ils été plus heureux ou plus malheureux avant qu'après? je n'en sais rien, ni vous non plus, et vous avouerez qu'il serait de la dernière impertinence de proclamer que les habitants de Versailles sont aujourd'hui plus heureux que ne l'étaient ceux de Salente, sous la sage et prévoyante administration d'Idoménée.

—Je ne dis pas, répondit Bonnaud; mais il faut dire aussi, que ça dépend beaucoup des préfets.

On était arrivé, les jeunes gens descendirent en riant comme des fous, de la naïveté de leur compagnon de route; celui-ci regardait à droite et à gauche pour tâcher de trouver ce qui excitait tant d'hilarité.


XIX

La maison que Lansade avait achetée pour «se retirer,» était une de ces banales habitations de campagne si chère aux petits bourgeois de Paris. Située sur le sommet d'un monticule comme un escargot sur un champignon, on l'apercevait d'une assez longue distance. Cette modeste élévation lui avait fait donner par le marchand, la préférence sur beaucoup d'autres, plus vastes, plus agréables, plus belles d'apparence et même de prix plus avantageux. L'heureux acquéreur s'était persuadé que tous les gens qui vont de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, se demanderaient les uns aux autres:—A qui appartient cette belle propriété que l'on voit tout là-bas?—Qui demeure dans cette jolie maison qu'on voit au loin sur une montagne? Et qu'il se trouverait toujours là à point nommé un voyageur, voire même une voyageuse, qui répondrait:—C'est le château de M. Lansade, un négociant fort riche retiré des affaires. Et cette idée faisait la joie de cet homme, qui lavait volontiers lui-même les carreaux de sa fenêtre avec du blanc d'Espagne.

Le rentier campagnard était assis sur son perron, épiant l'arrivée de ses hôtes pour jouir de leur étonnement à la vue de tant de splendeurs. D'aussi loin qu'il les vit arriver, il leur cria à tue-tête:

—Arrivez donc, le déjeuner vous attend. Je ne comptais plus sur vous, parole d'honneur. J'allais me mettre à table; autrement, ça va bien? Comment trouvez-vous ma bicoque?

Le peintre et Bonnaud s'extasièrent, l'un par politesse, l'autre par conviction. Eusèbe était toujours silencieux. Après bien des paroles perdues on se mit à table.

Aux environs de Paris on ignore absolument le charme d'un repas de campagne. On vit comme à la ville. Les riverains de la Seine ne mangent d'autre poisson que celui qu'ils font venir de la Halle de Paris. Que ceux qui ne voudront pas croire à cette particularité aillent à Asnières ou à Chatou et ils verront.

Lansade pressait fort ses amis de manger et les interrogeait sur les mets.

—Comment trouvez-vous ce chapon?

—Délicieux, répondait Buck, qui était obligé de soutenir la conversation pendant que Bonnaud dévorait et qu'Eusèbe pensait. Délicieux! Votre basse-cour est donc déjà peuplée?

—Oh! du tout. Mais j'ai un ami, voisin du marché de la Vallée. Quand je veux de la volaille, j'ai tout ce qu'il y a de mieux; je n'ai qu'à lui écrire trois jours d'avance. Prendrez-vous de la matelotte?

—Tout à l'heure. Vous êtes aux avant-scènes pour avoir du poisson frais?

—Oui, la rivière est tout près, mais elle est affermée; le pêcheur aime mieux renvoyer sa pêche à Paris, où il la vend moins cher, mais où il est sûr de la vendre. Pour les fruits, c'est différent; pas moyen d'en avoir un dans toute la commune.

—C'est un petit malheur.

—Monsieur Martin, qu'avez-vous donc? vous paraissez triste.

—Non.

—Vous ne mangez pas?

—Pardon, mon cher Lansade.

—C'est vrai, dit Bonnaud, monsieur est tout rêveur.

—Eusèbe, s'écria Buck, ces messieurs disent vrai. Tu as quelque chose que tu nous caches. Es-tu malheureux? as-tu le mal du pays, mon pauvre faon, et le macadam te donne-t-il envie de revoir tes prés? Ces tilleuls taillés en artichauds te font désirer tes arbres à châtaignes, et la bonbonnière du bon Lansade vient de parler à ton cœur du pigeonnier paternel; est-ce cela?

—Non.

—Alors, tu as laissé assise sur les bords de la Vienne une jeune bergère qui brode des bretelles en attendant ton retour?

Lansade éclata de rire. Lui et son compère avaient bu fort peu, mais cependant plus qu'à l'ordinaire.

—Oh! oh! M. Buck, dit-il, que diable nous chantez-vous là? Chez nous, on ne porte pas de bretelles, et quand on en porterait, les bergères ne savent pas broder. D'ailleurs, quand elles sauraient, où et comment achèteraient-elles de la soie?

—Alors, qu'Eusèbe nous jure sa parole d'honneur qu'il n'est pas amoureux, et je le laisserai en paix.

—Je ne jure jamais.

—Alors, avoue que tu l'es, petit malheureux.

—C'est vrai, répondit le jeune homme.

Cet aveu lui avait coûté à faire, parce que les âmes délicates éprouvent toujours une douleur vraie à mettre des tiers entre eux et l'objet aimé; mais Eusèbe ne savait et ne voulait pas mentir. Comme il sentait son cœur grossir et ses yeux se mouiller de larmes, il sortit et fut s'asseoir sur une chaise du jardin, où Paul ne tarda pas à le rejoindre.

—Je t'ai fait de la peine, cher sauvage, lui dit-il; pardonne-moi, je t'en prie. Que je suis fâché! surtout devant ces crétins. Tu m'en veux?

—Non, je voulais même te dire tout cela, mais plus tard; et je ne sais si c'est à cause de nos amis ou parce que je n'étais pas préparé, ton insistance m'a contrarié. Mais je ne t'en veux point.

—A la bonne heure; j'aurais été désolé. Je n'aime pas à nettoyer la palette des camarades; chacun son bleu. Mais puisque nous y sommes, raconte-moi tout; je pourrai peut-être te servir à quelque chose: moi aussi, j'ai aimé.

—Est-ce bien vrai? dit Eusèbe en se levant.

—Dix fois, peut-être plus! répondit Buck.

Eusèbe se laissa retomber sur le banc, et ajouta avec tristesse:

—C'est inutile; tu ne me comprendrais pas.

Paul insista. Son ami finit par céder, et raconta de point en point ce qui lui était arrivé, tout ce qu'il avait ressenti. Paul, malgré sa légèreté, était devenu grave et sérieux en entendant développer cet amour immense.

—Pauvre garçon, dit-il, tu n'as pas de chance pour ton premier amour de tomber sur une comédienne; sur celle-là, surtout!

—Pourquoi?

—Pour tout. Il ne faut plus la voir.

—Impossible.

—Oui, je sais que tu vas me dire: Si je ne la voyais plus, je mourrais.

—Je ne mourrais pas, mais je ne vivrais plus.

La voix de Lansade se fit entendre.

—Allons, messieurs, dépêchons-nous de conter nos amours; le café va refroidir.


XX

Paul précéda Eusèbe, et apprit aux deux marchands la révélation que son ami venait de lui faire.

Alors il se passa une chose vraiment triste, mais très-ordinaire. Ces deux hommes qui, pour tout au monde n'eussent pas fait une mauvaise action; ces deux boutiquiers qui parlaient avec respect de la mercière du coin de ce qu'elle n'avait qu'un amant; cet artiste qui disait en voyant passer les filles de la rue:—Les malheureuses sont plus à plaindre qu'à blâmer; ces trois hommes enfin, qui de leur vie n'avaient manqué à une femme, se répandirent en invectives sur Adéonne, qu'aucun d'eux ne connaissait.

—Mon pauvre monsieur Martin, dit Lansade, je vous plains de tout mon cœur. J'avais bien raison certainement lorsque je disais que monsieur votre papa aurait dû vous recommander à quelqu'un de raisonnable; tout cela ne serait pas arrivé bien sûr. Voyez-vous, je ne suis pas ennemi du plaisir, moi; j'ai été jeune: il n'y a pas si longtemps qu'il ne m'en souvienne. Aussi je vous aurais vu amoureux d'une honnête fille, j'aurais dit: il faut que jeunesse se passe. Voilà ce que j'aurais dit, et pas autre chose. Mais une comédienne! Une actrice! Vraiment je ne sais vous dire le chagrin que ça me fait!

—Vous avez raison, mon bon Lansade, dit Paul; je suis forcé de l'avouer, ça me coûte même, mais enfin, Eusèbe, avec son honnêteté et son cœur vierge, n'a pas eu de chance de tomber sur une de ces filles de marbre sans cœur, sans honneur, et ce qui est plus affreux, sans tempérament, usées à tous les amours, rassasiées de toutes les joies, et qui méprisent tout parce qu'elles n'ignorent rien.

Bonnaud n'était pas homme à laisser échapper une si bonne occasion de parler; aussi s'empressa-t-il de tonner sur les femmes en général et sur les actrices en particulier.

—Tenez, dit-il, Lansade vous le dira, j'ai été un amateur dans mon temps; je n'étais pas mal, j'avais de l'argent, tout, quoi! Mais jamais, au grand jamais, l'idée de me frotter dans les comédiennes ne m'est venue. Pas si bête!

—Permettez, murmura Eusèbe; connaissez-vous Mlle Adéonne?

—Trop, répondit Paul avec conviction; comme ses pareilles, cette femme n'a rien à elle, ni sa beauté, ni sa jeunesse, ni son talent. Elle doit tout aux claqueurs et à son parfumeur. Cette femme, mon ami, c'est la fausseté en personne; elle chante juste pour qu'on ne la reconnaisse pas.

—Je ne comprends pas.

—Tenez, je n'y vais pas par quatre chemins, moi, dit Lansade; je vais vous faire comprendre. Votre mademoiselle Adéonne est comme les autres, une rien du tout, qui cherche le matin à qui elle se vendra le soir, et le soir qui l'achètera le plus cher. Aussi innocent que vous soyez, vous ne seriez pas le fils de votre père, si votre cœur ne se soulevait d'indignation à l'idée qu'une créature du bon Dieu vend son corps à tous ceux qui ont de l'or dans leurs poches. Comprenez-vous maintenant?

Eusèbe ne répondit pas. Paul reprit:

—Adéonne est, m'a-t-on dit, charmante; mais, vois-tu, pour aimer ces espèces-là, il faut, comme elles, être sans cœur et avoir beaucoup d'argent.

—Vous me surprenez, murmura l'amoureux; je ne m'étais jamais douté de ce que vous venez de me dire, et je vous remercie de m'avoir ouvert les yeux.

—Bravo! s'écria Lansade. A la santé du papa, et parlons d'autre chose.

Eusèbe profita du moment où Lansade faisait visiter sa propriété à ses deux amis pour s'enfuir comme un larron. Plongé dans des méditations sans nombre, il arriva à la porte du théâtre, entra, et ne se souvint de sa vie par quelle voie il y était venu. Il attacha ses regards sur Adéonne qui ne voyait que le public.—Si les femmes de théâtre savaient les orages qu'elles font naître dans les cœurs de vingt ans, elles seraient trop fières.—Eusèbe rêva longtemps avant de se coucher; la bougie était éteinte depuis une heure, il ne s'en était pas aperçu. Un violent coup de marteau frappé à la porte le réveilla de sa torpeur; il regagna son lit à tâtons, en disant d'une voix brève et sèche:

—Elle se vend! eh bien! tant mieux! je l'achèterai.