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La bêtise humaine (Eusèbe Martin)

Chapter 33: XXV
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About This Book

A provincial father sends his twenty-one-year-old son to the capital with a modest inheritance and a string of practical, often contradictory maxims. The narrative follows the young man's arrival in the city, his naive responses, and the father's recollections of misjudgments and ironic reversals. Through episodic scenes and character sketches, the work satirically examines human folly, social pretension, and the unpredictability of fortune, contrasting rural common sense with urban manners and using humor and anecdote to expose vanity, misunderstanding, and moral ambivalence.

XXI

Si une femme lit ce livre, elle le fermera à cet endroit, en disant qu'Eusèbe est un ridicule provincial, indigne de tout intérêt, un rustaud impassible et sans cœur, et tout cela, parce que le pauvre garçon n'a pas brisé son verre sur la table au déjeuner de Viroflay et ne s'est pas écrié:

—Vous êtes trois lâches! Vous insultez une femme, douce créature qui ne vous a rien fait, une femme que j'aime! Vous avez menti! Nul de vous n'est digne d'appuyer ses lèvres au talon de sa bottine! Vous m'en rendrez raison!

J'en demande bien pardon à la dame, mais sa réflexion n'aura pas le sens commun.

Si Eusèbe avait dit avec véhémence toutes ces belles choses, ou d'autres, cela prouverait tout simplement que la littérature du boulevard ne lui aurait pas été étrangère, et voilà tout.

Aujourd'hui le langage vrai n'existe plus. La société, c'est fâcheux à dire, a pris celui qui est en honneur sur les planches. Je sais bien que le théâtre a dû copier le monde, mon Dieu, sans doute; mais il l'a exagéré sous le prétexte spécieux que ce qui est purement vrai n'amuse pas. Les grands mots, les grands gestes, les grands éclats de voix, les manières fades, les phrases vides, les dialogues invraisemblables sont nés, et peu à peu se sont infiltrés partout. Les gens du monde s'en servent avec distinction; dans les grandes occasions les bourgeois s'en servent aussi; d'où je conclus que la vie n'est qu'un mauvais pastiche d'un drame de la Porte-Saint-Martin, ou une copie peu spirituelle d'une comédie de l'Odéon.

Dans les grandes douleurs, l'homme vrai est toujours, quel que soit son tempérament, sombre et abattu. Ne me parlez pas des chagrins qui s'expriment par des gestes, des douleurs qui s'exhalent en plaintes. Faux chagrins, fausses douleurs!

Notre siècle, qu'on nommera un jour le siècle de la photographie, est tellement imitateur, que tout le monde pleure de la même façon le père, la mère ou le frère que la mort vient d'enlever. Ne récriez pas, mais souvenez-vous. Qui a vu un enterrement, les a tous vus. Les fils pleurent de même, essuient leurs larmes de même, marchent de même, s'appuient de même sur le même bras du même ami de la famille. Les époux ont aussi leur mode de douleur. Les mères seules pleurent sans s'occuper de ceux qui passent sur leur chemin. Quelques-unes sanglotent bien un peu trop fort, mais c'est seulement lorsque l'enfant mort n'était pas le préféré.

Je ne veux pas dire que le monde, tel qu'il est, soit mauvais, non. Mais il y a au-dessus de tout ce qui le conduit, une chose qui domine: la comédie conventionnelle.

Rien dans la vie ne se fait sans un insidieux accompagnement de phrases toutes faites. Deux hommes se battent-ils en duel, ils se saluent comme on le fait au théâtre. Un homme est-il trompé, il crie et se démène comme au théâtre; il emploie les mêmes mots que le mari trompé de sa pièce favorite. Aussi que de divagations, que d'absurdités! Ne menez jamais vos filles à la comédie: les pauvres enfants ne se croiraient véritablement aimées que par le mortel assez heureux pour imiter l'acteur Lafontaine.


Vous, madame, qui avez rouvert ce livre, parce que vous vous ennuyez du matin au soir, comme il sied à une femme du monde, vous trouvez la vie amère, parce que votre mari n'est point l'être que vous aviez rêvé. Vous eussiez voulu lui voir jouer le Roman d'une heure pendant trente ans. Votre amant, si vous en avez un—ce que je ne crois pas, je vous jure—ne vaut pas votre mari. Ne vous plaignez pas: le bonheur et l'amour ont passé près de vous, vous les avez vus, et ne les avez pas arrêtés.

Un jour, un homme vous a regardée au spectacle, dans la rue, que sais-je! Vos yeux se sont fixés sur les siens, une fois, dix, vingt, et le soir vous vous êtes dit: Quel est-il?

Vous l'avez revu, vous avez compris tout ce que vous auriez d'amour pour lui, vous avez deviné son admiration passionnée, vous avez été satisfaite, mais vous avez pensé que vous ne le connaissiez pas, et vous avez voulu sans y parvenir, songer à autre chose.

La troisième fois que vous vous êtes rencontrés, vous ne pouviez vous parler. Heureusement vous n'aviez rien à vous apprendre. Lui savait que vous l'aviez remarqué, et il se tordait dans son obscurité. Vous, vous aviez compris tout ce qu'il y avait d'amour et de respect dans ce cœur qui vous aimait de loin.

Plus tard,—ne mentez pas!—vous avez vu en rêve, votre inconnu à vos genoux. Il vous regardait et vous bénissait d'être assez sublimement bonne pour daigner ouvrir vos yeux; il les appelait des diamants noirs, et vous, par coquetterie, vous les fermiez. Vos yeux étaient à peine clos, que vous avez senti frissonner tout son être; vous avez regardé et vous avez souri en voyant la cause de ce tressaillement: c'était l'une de vos longues anglaises d'ébène qui venaient de frôler son front. Vous avez entendu battre son cœur, vous avez senti ses bras vous étreindre, sa bouche toucher la vôtre et... et vous vous êtes réveillée, honteuse et charmée.

Et cependant le lendemain, vous ne lui avez pas dit: viens. Vous n'avez pas fait un geste, un signe qui pût autoriser cet homme à se croire aimé de vous.

C'était peut-être par vertu, je le crois, et je vous admire, mais c'était peut-être par respect humain: je vous plains de tout mon âme.

Votre cœur s'est tu, votre esprit a parlé.

Votre esprit a commencé par vous dire:—Est-il de ton monde?—Vous avez répondu: non.—Comment se nomme-t-il?—Je l'ignore.—Que fait-il?—Je n'en sais rien.—Alors, ma chère, c'est un amour impossible. Je sais bien que tu vas me dire: Si je me le faisais présenter? mais ce serait une énormité; tu ne le connais pas du tout, c'est peut-être un bohême ou un faux monnayeur.—C'est vrai, cher esprit, je me suis dit cela, mais...—Je te devine. Tu penses qu'il ne serait pas impossible que sa chaise de poste vînt se briser devant la grille du parc?... mais c'est absurde: s'il avait une chaise, tu le connaîtrais. D'ailleurs, c'est aujourd'hui un hasard impossible: on voyage en chemin de fer, et puis comment verser? la route est unie et sablée.—Je sais, je sais: s'il te sauvait la vie? je connais encore ce hasard-là, c'est un nommé Antony qui l'a inventé, mais il n'a servi qu'à lui seul.—Cependant, cher esprit, s'il m'aime, il viendra.—Il viendra où?... quand?... comment?... Dans la rue, ce serait d'une inconvenance! Au Bois?... tu es en voiture et toujours accompagnée, tu ne sors jamais seule.—Si, le dimanche, pour la messe.—Ah! madame, ce que tu dis là est bien mal, tu calomnies ton amoureux: comment veux-tu qu'un garçon qui t'aime, soit assez ingrat envers Dieu pour donner des rendez-vous dans sa maison?

—J'y suis. S'il venait sous un déguisement.

—Absurde: on le ferait mettre au violon. Crois-moi, dis-lui: venez.—Jamais!

Voilà ce que vous avez dit à votre esprit qui s'est moqué de vous. Vous lui avez proposé les éternelles rengaines mises à la mode par Scribe et Alexandre Dumas, parce que vous êtes du monde. Si, comme Eusèbe, vous aviez vécu presque seule à l'ombre des grands arbres, au bord de l'eau l'été, l'hiver, dans les neiges de la montagne, vous auriez dit à l'homme qui, sans rien dire, parlait à votre cœur:

—Te voilà! Je t'attendais.

Et voilà pourquoi Eusèbe, qui n'avait pas appris à aimer, à souffrir, à se venger selon les règles que la bonne compagnie a volées si maladroitement aux planches, ne mérite pas votre mépris pour n'avoir pas brisé son verre sur la table, au déjeuner de Viroflay.


XXII

Il était grand jour. Eusèbe réveillé depuis longtemps, attendait l'heure convenable pour se présenter chez la chanteuse; il y avait en lui plus d'impatience que d'inquiétude. Un instant il avait eu la pensée d'aller dans un riche magasin d'habits qu'il avait remarqué sur les boulevards, acheter les vêtements les plus à la mode, puis de faire donner une tournure galante à ses longs cheveux et à sa barbe, vierge encore du ciseau. Une réflexion l'en empêcha. A quoi cela me servirait-il, puisque cette femme n'aime rien, et se vend au premier venu? la toilette est inutile et l'argent est nécessaire. Il avait suffi à trois indifférents de prononcer le mot «argent» devant ce pauvre sauvage, pour le rendre calculateur et ladre.

D'un bond, Eusèbe arriva au théâtre et s'informa de l'adresse de la chanteuse. Midi sonnait au moment où, d'une voix mal assurée, il disait à une jeune et jolie femme de chambre, qui lui ouvrait la porte:

—Je désirerais parler à Mlle Adéonne.

—Si monsieur veut attendre, dit la jeune fille, en le faisant entrer dans un petit salon; je vais demander à madame si elle peut recevoir monsieur. Monsieur veut-il me dire son nom?

—C'est inutile, répondit le visiteur, votre maîtresse ne me connaît pas. Dites-lui seulement que je viens pour affaire importante.

Le salon d'Adéonne était fort ordinaire. Des rideaux de brocatelle bleue, doublés de mousseline blanche brodée, garnissaient les fenêtres. Un meuble Louis Quinze, en palissandre, recouvert de même étoffe, avec un piano et une table ronde du même bois l'encombraient littéralement. Une garniture de cheminée entièrement neuve rappelait, par les formes et les sujets, le temps du rococo. Dans un cadre splendide, recouvert d'une vitre bombée, reposaient mollement les couronnes qu'un public idolâtre avait prodiguées à la cantatrice.

Le provincial regardait tout avec ébahissement. Jamais il n'avait vu tant de magnificences réunies en un si petit espace. Il n'osait appuyer ses bottes sur les fleurs invraisemblables du tapis d'Aubusson. Son chapeau à la main, il restait immobile comme une statue. Ses yeux, qui avaient erré sur tout, s'arrêtèrent sur un pastel représentant Adéonne dans un rôle du Val d'Andore. Le capulet blanc, le costume pyrénéen dont le peintre avait revêtu l'artiste, produisirent sur Eusèbe un effet étrange. Dans les nuits d'insomnie, où le jeune homme triturait la destinée à sa fantaisie, son rêve le plus cher était de se voir avec Adéonne, devenue sa compagne, assis sous les grands châtaigniers de la Capelette, ou s'en revenant le soir le long des routes appuyés l'un sur l'autre. Dans cet onanisme de la pensée, l'illusion avait été si loin qu'il lui avait semblé entendre parfois la voix si admirablement timbrée de la comédienne, chanter la naïve chanson du pays:

Baïsso té, mountagno[1],
Levo té, valloun,
M'empeichas de veïré
Lo mio Janettoun.

[1]

Baisse-toi, montagne,
Lève-toi, vallée,
Que je puisse voir
Ma mie Jeannette.

De la chanson au costume national, il n'y avait que l'épaisseur d'un désir. Sans être absolument pareil, celui qui couvrait Rose de mai, avait quelque analogie avec celui de la mie Jeannette. Eusèbe ne songeait plus à Adéonne. Entièrement perdu dans les rêves qu'il nourrissait depuis deux mois, sa pensée errait dans les doux champs de la rêverie. Il lui semblait qu'il avait vu depuis longtemps, toujours peut-être, celle qui emplissait son cœur.

Une portière se souleva doucement, et Adéonne s'avança sans qu'Eusèbe, tout entier à sa contemplation, y prît garde. Elle regarda, pendant trois secondes, l'étranger; mais bien que son coup d'œil fût infaillible pour juger à quelle position sociale un homme appartenait, elle ne put, cette fois, rien démêler. Un instant elle se demanda si l'extase du jeune homme n'était point une comédie; mais le feu qui brillait dans ses yeux, son front pâle, les battements de son cœur révélèrent à l'actrice, habituée à voir la comédie humaine et à la jouer elle-même, un sentiment profond et sincère.

—Vous avez voulu me voir, monsieur, dit-elle; que désirez-vous de moi?

Eusèbe tressaillit comme s'il eût été réveillé en sursaut, et, à son tour, il regarda Adéonne.

La cantatrice portait une robe de satin noir piqué, fort simple. Un col et des manchettes de vieille guipure de Hollande complétaient son ajustement. Ses luxuriants cheveux blonds tombaient, négligemment noués sur son cou, comme une rivière d'or, dont deux bandeaux, admirablement dessinés, semblaient les premières ondes. Ses yeux, grands et bruns, dont la paupière inférieure avait une teinte bleue, formaient un éclatant contraste avec sa peau d'un blanc mat, qu'aucune nuance rose ne venait éclairer. Ses lèvres même étaient pâles et ne paraissaient rouges que lorsqu'elle en approchait ses mains effilées, d'une blancheur diaphane. Ce n'était plus la brillante artiste qu'Eusèbe avait vue tant de fois. C'était une créature admirablement belle, mais plus statue que femme. Si le jeune homme eût jeté les yeux sur les deux lobes délicieusement dessinés, dont on apercevait l'origine sous les jours de la guipure, il aurait cru à une nouvelle hallucination taillée dans le marbre. Mais il ne regardait ni cela ni autre chose. Interdit, il cherchait des mots pour répondre, et ses mots ne venaient pas.

Adéonne était trop femme pour ne pas comprendre l'effet qu'elle produisait. Elle ne s'en souciait guère. Cependant elle en fut flattée, et dit d'une voix plus douce:

—Puis-je savoir, monsieur, ce qui me vaut votre visite?

—Madame, répondit Eusèbe en balbutiant et en devenant rouge et pâle tour à tour; madame, je désire vous acheter.

L'accent un peu lent du jeune homme, ses habits d'une coupe peu connue, firent penser à la chanteuse qu'il était étranger. Sa phrase, dont elle ne pouvait démêler le sens qu'il y attachait, lui parut une proposition d'engagement; elle répondit:

—Je vous remercie, monsieur, mais un engagement de trois ans me lie à mon théâtre, et je suis décidée à ne plus chanter en province, encore moins à l'étranger. Je suis trop bonne patriote pour cela. Je ne vous suis pas moins reconnaissante des offres que vous veniez me faire. Pour quelle ville vouliez-vous m'engager?

—Je me suis mal expliqué sans doute, madame, puisque je ne me suis pas fait comprendre. Je ne viens pas vous engager. Je viens vous acheter.

—Pour qui? demanda l'artiste avec dégoût.

—Pour moi, répondit Eusèbe.

—Si c'est là une gageure, monsieur, je la trouve d'un goût plus que contestable. Si c'est une plaisanterie, je la trouve grossière.

—Ce n'est ni l'une ni l'autre de ces deux choses, reprit Eusèbe en tremblant sous le courroux de la jeune femme.

—Alors, sortez, monsieur! reprit Adéonne avec hauteur, sortez, ou je vais vous faire chasser. Vous venez insulter chez elle une femme qui ne vous a rien fait. C'est lâche!

—Madame, s'écria Eusèbe en tombant à genoux; madame, ayez pitié de moi. Je ne suis pas méchant, je vous assure. Non, je ne le suis pas. Moi, vous insulter!... si vous saviez!... Je vais tout vous dire quand les larmes ne m'étoufferont plus. Moi, vous insulter! c'est absurde. Je ne sais pas bien parler, voyez-vous; je ne suis qu'un pauvre paysan; oui, je ne suis qu'un paysan. Quand vous m'aurez entendu, vous me pardonnerez, bien sûr; puis vous me ferez chasser après si vous voulez. Donnez-moi une minute, je ne serai pas long; je sais qu'il ne faut pas abuser du temps des autres. Souvent on a l'air de n'avoir rien à faire et l'on est très-occupé. Puis, je vous le répète, vous serez libre de me faire chasser après, mais ce sera inutile, je m'en irai bien tout seul. Vous voyez bien que je ne suis pas mauvais. On m'a toujours trouvé bon et doux, certainement. Mais je vous l'ai dit, je suis de la campagne; à la campagne, on ne sait pas comme dans les villes. Je suis venu pour apprendre; mon père m'a envoyé pour cela. Il y a trois mois seulement que je suis à Paris; trois mois, c'est si peu! Il y avait un mois que j'y étais, quand je vous ai vue; c'était un mercredi, je ne m'attendais pas à vous voir; j'étais au théâtre, vous avez ôté votre masque. Si vous saviez ce qui s'est passé en moi! je ne puis vous le dire. Il m'a semblé que je n'avais jamais vu d'autres femmes que vous. J'étais bien heureux, bien malheureux aussi, allez! Mon cœur battait bien fort, j'appuyais ma main dessus pour ne pas l'entendre. La nuit, je fermais les yeux et je vous voyais dans l'ombre. Lorsque le jour venait, vous disparaissiez et je m'endormais pour ne pas voir que je ne vous voyais plus. Ce n'est pas ma faute. J'allais dans ce théâtre sans penser à rien. Est-ce que je savais! Puis j'y suis revenu tous les soirs, ç'a été mon tort; je n'aurais pas dû, mais c'était malgré moi. Je m'éloignais, j'allais bien loin, et cependant j'arrivais toujours le premier... Ne me faites pas chasser encore.

—Parlez, murmura Adéonne.

—Figurez-vous que j'avais fini par être très-heureux, très-heureux. Quand je vous avais bien regardée, je rentrais chez moi; là je faisais les rêves les plus charmants que vous puissiez imaginer. Vous étiez comme moi née à la Capelette.—Quand j'ai vu ce portrait où vous êtes en paysanne, j'ai cru que j'avais rêvé vrai.—Oui, je pensais cela. Je me levais de grand matin pour vous regarder dormir; puis, j'allais vous chercher des fleurs que j'étalais pour que le sable des allées ne criât pas sous vos pieds, et je disais à mon père:—Père, vous vouliez savoir où est le vrai? Le vrai, c'est le bonheur. Mon père vous disait «ma fille,» et vous remerciait d'avoir porté la joie sous notre toit. Le soir, nous allions vers le bord de l'eau; vous chantiez, et j'étais heureux. Tout cela me semblait vrai, je me sentais vivre avec vous et par vous; je passais des journées entières à vos côtés. Un jour, nous étions assis sur le rocher de la Jouve, d'où une jeune fille s'est élancée dans l'eau, parce que son amoureux ne l'aimait plus. J'avais mon fusil, j'allais tirer sur une mésange; vous, m'avez dit: Ne la tuez pas, et vous avez appuyé votre main sur mon bras. L'oiseau a dit: merci, et moi j'ai baisé la place où s'était appuyé votre doigt. Vous voyez que je me rappelle tout, et ce n'était pourtant pas vrai.

Un jour, j'ai été à la campagne chez des amis. Ils étaient trois. Ils m'ont arraché mon secret. Tout ce qu'il y avait de bonheur en moi, ils me l'ont pris, ils m'ont blâmé, ils se sont moqué de moi et m'ont dit:... Ce sont eux qui sont lâches! Ne me forcez pas à dire ce qu'ils ont dit. Si vous ne me pardonnez pas, je les tuerai.

—Dites-moi tout; mon pardon est à ce prix.

—Eh bien, ils m'ont dit, ah! c'est bien mal, je le répète pour être pardonné, cela me brûle les lèvres. Ils ont dit que vous étiez une femme de rien, une déhontée sans cœur et sans âme, une créature maudite de Dieu, vendant son corps à tout venant. Voilà ce qu'ils ont dit; et lorsque j'ai eu bien souffert durant trois jours et mille nuits, j'ai pris mon argent et je suis venu pour vous acheter. Pardonnez-moi, je vous ai tout dit.

—Vous vouliez m'acheter, demanda Adéonne dont le visage n'avait réflété aucune émotion pendant le récit d'Eusèbe; vous êtes donc bien riche?

—J'ai là tout ce que je possède, dit le jeune homme, quarante-huit mille francs.

—Et vous pensiez que pour cette somme je me serais donnée à vous pour l'éternité? reprit en souriant la chanteuse.

—Non. Mais un instant j'ai eu la folle espérance de croire que pour cet argent, et aussi par pitié, vous me permettriez de vous regarder, de toucher votre main, d'entendre votre voix, et à l'heure où le soleil se couche, je serais parti en emportant assez de bonheur avec moi pour bénir à jamais votre souvenir.

—Quoi! une journée seulement?

—Trois heures, deux, une...

—Votre parole?

—Je n'ai jamais menti.

—Asseyez-vous, reprit froidement Adéonne, et ayant sonné sa femme de chambre, elle lui dit:

—Jenny, je n'y suis pour personne.


XXIII

Adéonne était née à Saumur, entre le deuxième et troisième acte de Thérèse ou l'Orpheline de Genève. Mlle Vacher, sa mère, jouait l'orpheline innocente et persécutée. Depuis le matin, elle sentait quelque chose d'anormal dans son organisation; mais la brave demoiselle, en digne artiste qu'elle était, n'avait pas voulu faire manquer la recette. Du reste, le public n'y perdit rien: on fit une légère coupure, et la pièce continua; rien ne fut changé, il n'y eut qu'une orpheline de moins et une petite fille de plus, laquelle fut le lendemain baptisée sous les noms de Françoise-Joséphine Vacher, née de demoiselle Marie-Augustine Vacher, artiste dramatique, et de père inconnu. Comme il va sans dire, l'aventure fit sensation dans Saumur. Les dames de la ville envoyèrent du linge, et les élèves de l'école de cavalerie, qui depuis dix mois applaudissaient Augustine, firent entre eux une souscription qui rapporta assez pour éloigner pendant deux mois de la couche de la pauvre artiste le spectre de la misère.

Seul, le lieutenant de Baudibard de Saint-Fayol ne donna rien.

Le capitaine Bertuchot prétendit que c'était pour éloigner les soupçons.

A quoi le sous-lieutenant de Vic, qui ne mettait pas de dragonne à sa langue, répondit que le sous-lieutenant de Baudibard de Saint-Fayol était un fat et qu'à ce compte tout le monde aurait pu se dispenser de donner.

Le lieutenant de Baudibard de Saint-Fayol, qui avait l'oreille chaude,—il était de Pau ou de Bayonne, peut-être de Dax, mais ce qu'il y a de certain c'est qu'il avait l'oreille chaude,—avertit que la chose ne se passerait pas comme ça. Le lendemain, il prit le sous-lieutenant de Vic à part pendant le pansage.

—Lieutenant de Vic, lui dit-il, persistez-vous à vous dire le père de l'enfant?

—On n'a jamais pu savoir... répondit M. de Vic.

—Demain, à cinq heures du matin, sur la route de la Flèche, nous pourrons éclaircir ce mystère.

—Nous éclaircirons tout ce que vous voudrez, mon lieutenant, répliqua courtoisement M. de Vic.

La nouvelle se répandit bien vite dans la ville que deux officiers s'allaient battre au sujet de la petite de la comédienne.

Le général commandant l'École n'en dormit pas.

—Salomon, dit-il à son aide de camp, se trouvant dans une semblable occurrence, aurait ordonné qu'on partageât la bambine entre les deux pères. Malheureusement, la position est plus tendue que dans le fameux procès jugé par ce grand roi. Si je prononçais le même jugement que lui, la pauvre petite serait hachée menu comme chair à pâté. Or, ce qu'il y a de plus simple, c'est de consigner mes deux gaillards.

Ainsi fit-il, et il fit bien.

Mlle Vacher quitta Saumur, pour aller gagner son pain sous d'autres cieux; elle parcourut toute la France. Cinq ans après, ses engagements portaient cette mention peu honorable:

«Le directeur aura le droit d'utiliser la fille de ladite demoiselle Vacher toutes les fois qu'il le trouvera nécessaire pour son spectacle, moyennant un cachet de quarante centimes par représentation.»

Joséphine naquit entre deux portants de coulisses, et son enfance n'eut d'autres horizons qu'une campagne en carton et un ciel de calicot.

C'est mal dire: Joséphine n'eut pas d'enfance. A dix ans, elle eût fait rougir un dragon; à douze, elle aurait fait pâlir un carabinier.

La demoiselle Vacher, sa mère, en était venue à jouer les duègnes. Ne pouvant se suffire à elle et à sa fille, elle s'associa avec un drôle du nom de Gouzir, lequel jouait les pères-nobles et ne pouvait vivre seul avec ses trop modestes appointements.

A Nantes ou à Tours, Joséphine, qui avait alors quinze ans, resta trois jours absente de la maison. Gouzir la gourmanda; sa mère se contenta de lui dire:

—Nous partons pour Paris dans deux mois; tu aurais bien pu attendre.

A Paris, le ménage vit bien des mauvais jours; mais enfin, un homme qui avait vu Joséphine à la salle Molière, fit du bien à la famille; après celui-ci un autre, et ainsi de suite, jusqu'à M. Fontournay, qui s'amouracha de la jeune fille et fit une pension à ses parents, à la condition qu'il resterait chez eux. Cette clause fut fatale à la pauvre Vacher et à l'infortuné Gouzir. Que faire en un gîte, à moins que l'on n'y boive? Ils burent tant, tant, tant, qu'un matin on les trouva morts. Devant Dieu soit leur âme, si tant est qu'ils aient eu une âme, supposition bien invraisemblable.

Fontournay avait quatre-vingt mille francs de rentes et un égoïsme à faire envie à un roi. Mathématique dans ses vices, il les enfermait dans son secrétaire et ne les faisait sortir que pour quelques heures seulement, et chacun à leurs jours, comme on fait des chevaux de prix qui ne quittent l'écurie que pour raison de santé.

Fontournay était buveur, mais non ivrogne; mangeur, mais non gourmand; sa lubricité s'arrêtait à la porte du dévergondage et n'y frappait que pour en imposer au monde des vieux viveurs. Ce bon riche n'éprouvait aucun sentiment sincère pour Joséphine; il ne l'aimait ni d'amour, ni d'amitié, ni d'habitude. Il la gardait cependant avec soin, et c'eût été pour lui un grand chagrin de la perdre.

Lorsque la connaissance s'était faite, Fontournay avait éprouvé, en trouvant Joséphine, une satisfaction semblable à celle que ressentirait un bibliomane en découvrant une édition rare d'un ouvrage insignifiant. Depuis longtemps il était fort ennuyé de recruter ses amours au Conservatoire ou dans le monde des lorettes célèbres. Il avait remarqué, cet observateur profond, que toutes les biches ont à peu de chose près la même physionomie, et que le passe-port de l'une pourrait servir à toutes les autres:

Cheveux châtain foncé,
Yeux bruns,
Front bas,
Bouche grande,
Nez relevé ou court.
Signes particuliers: Toilette ridicule, parler bête.

Cette monotonie ennuyait le cher homme. De plus, il avait aussi remarqué que les créatures, qui se font un grand nom dans le monde galant, ne doivent, la plupart du temps, leur succès qu'à une excentricité ou à une opposition complète du type vulgaire. Cette fille pâle, au nez effilé, aux narines dilatées, aux cheveux fauves, l'avait séduit; il se disait: J'ai trouvé l'oiseau rare.

Le soir où, au mépris des convenances, Joséphine Vacher avait fait son apparition dans la baignoire d'avant-scène louée à l'année à l'Opéra-Comique par Fontournay, il se fit un grand bruit du côté des vieillards, et les jeunes gens dirent: «Ce vieux diable de Fontournay nous a déterré une charmante maîtresse pour l'avenir.»

Joséphine fut l'événement de la soirée. Les femmes du monde la regardèrent avec une effronterie extrême, et toutes firent la même question au journaliste Narcisse Beauramier, qui, ce soir-là, allait de loge en loge, chercher ou répandre des nouvelles:

—Comment nommez-vous cette créature qui se pavane dans la loge de M. Fontournay?

—Belle dame, répondait Beauramier avec finesse, c'est encore un mystère.

Fontournay était ravi. Le lendemain il combla Joséphine de cadeaux, lui constitua une maison, des appointements fixes, et lui donna un professeur de piano et de chant pour l'occuper.

Joséphine avait mené une vie trop agitée pour ne pas être satisfaite de son repos. Un jour que sa femme de chambre, gagnée par un ami de Fontournay, l'engageait à accepter des offres brillantes et une vie plus libre, Joséphine répondit:

—Les femmes ne sont pas nées pour être libres. Je pense que M. Brannery ne vaut pas mieux que M. Fontournay; autant mépriser celui-ci qu'un autre. J'y suis habituée.

Pendant deux ans, Joséphine ne donna à son protecteur aucun sujet de plainte. Elle ne sortait jamais, et malgré un espionnage bien organisé, Fontournay ne put parvenir à la découvrir en rupture de fidélité.

Ce bonheur tranquille finit par ennuyer le bon bourgeois. La femme dont il avait été si fier n'avait pas secondé ses vues. Au lieu de briller beaucoup, de le tromper un peu, de faire parler d'elle, elle vivait comme une bourgeoise. Un matin, il pensa qu'il fallait en finir et chercher ailleurs.

—Chère enfant, dit-il à Joséphine, j'ai à vous annoncer une chose assez triste pour moi. Des obligations, des affaires, comment dirai-je! des nécessités de famille, me forcent à vous quitter. Ne m'interrompez pas. Vous savez que je ne suis pas ingrat, j'ai toujours agi avec vous en galant homme; je continuerai. Vous toucherez votre pension pendant un an encore, et vous aurez toujours un ami en moi. Ainsi, c'est entendu, à dater d'aujourd'hui, nous serons de bons camarades.

—Quelle jolie scène je vous ferais si je vous aimais! répondit Joséphine en souriant.

—Je vois avec plaisir que vous prenez mieux la chose que je ne le pensais.

—Je ne la prends ni bien ni mal; cela m'est indifférent, voilà tout.

—Je crois cependant, reprit Fontournay, mériter quelques regrets.

—Vous avez tort.

—Vous êtes peu gracieuse pour moi, chère belle.

—Raisonnons. Vous m'avez donné une parcelle de vos revenus; cela vous convenait, si vous l'avez fait c'est que vous pensiez que ce que je vous donnais valait autant. Des regrets, dites-vous, pourquoi? Je trouverai facilement une affection comme la vôtre. Vous venez me raconter que vous êtes un galant homme; qu'est-ce que cela me fait? N'ai-je pas été loyale, moi, dont le métier est de ne pas l'être? Vous m'avez prise sans savoir pourquoi, vous me quittez de même. Je n'ai rien à dire et je ne dis rien; mais de grâce ne me parlez pas de regrets; les regrets n'étaient pas dans le marché.

Fontournay était venu avec l'intention très-arrêtée de quitter Joséphine. En chemin il s'était promis d'être fort et de ne céder à aucune prière, de résister aux larmes que la belle ne manquerait pas de verser. La façon avec laquelle sa maîtresse acceptait la rupture changea complétement ses idées. Par un retour subit, que les penseurs expliqueront, s'ils le peuvent, il éprouva un violent chagrin en pensant que la femme dont il voulait se défaire à tout prix un instant auparavant le quittait sans se faire prier.

—Je voulais vous éprouver, ma Joséphine, dit-il, l'épreuve n'a pas été heureuse; laissez-moi croire que vous aviez pénétré ma pensée et que vous avez voulu me tourmenter.

—Je ne m'amuse jamais à ces riens-là. Depuis trois mois mon parti est pris, je débute demain à l'Opéra-Comique. Si je réussis, je veux être seule et libre comme une brave artiste. Si je tombe, j'irai m'enterrer dans une campagne que je connais près de Nantes. Je n'ai jamais respiré, j'ai besoin d'air.

—Vous allez débuter, s'écria Fontournay avec stupéfaction, que me chantez-vous là?

—Demain je vous chanterai l'Ambassadrice. En ce moment, je vous dis la vérité: mes débuts sont annoncés. Afin de ne subir aucune observation de votre part, j'ai changé de nom. Joséphine était un nom absurde, commun, impossible. Maintenant je m'appelle Adéonne. Demandez à l'affiche.

Fontournay ne répondit pas d'abord. Ce que lui disait sa maîtresse le jetait dans une stupéfaction profonde. Souvent il avait songé à faire de Joséphine une artiste, non par intérêt pour elle, mais pour la voir admirée, applaudie, désirée même,—surtout désirée, c'eût été la fête de sa vanité. Sa nature vulgaire l'avait empêché de reconnaître une organisation d'élite dans une fille qu'il avait eue presque pour rien. Joséphine débutait sans recommandations, sans protecteur; ce qui faisait supposer avec raison au vieux viveur, qu'on avait reconnu en elle des qualités vraiment supérieures. Ses regrets furent profonds.

—Quoi! dit-il, c'est de vous dont on parle tant depuis deux mois, c'est vous qui êtes Adéonne?

—C'est moi.

—Et vous me l'avez caché?

—Parfaitement.

—Mais savez-vous que c'est indigne, que jamais pareille ingratitude ne...

—Jusqu'à présent vous n'avez été qu'ennuyeux; vous allez devenir ridicule. Finissons-en. Vous aviez assez de moi et vous me quittiez comme un vieil habit dont on ne veut plus. Par un retour, dont je n'ai que faire de rechercher la cause, vous avez changé d'avis; tant pis pour vous. Vous ai-je parlé d'ingratitude, moi, lorsque vous êtes venu me dire que des raisons de famille, de convenances, que sais-je, vous forçaient de rompre avec moi? Non, je n'ai rien dit; faites de même. Entre nous, il serait injuste qu'en amitié le bail fût renouvelable à la volonté du preneur. C'est le contraire. Tout est pour le mieux.

—Joséphine, s'écria Fontournay, vous ne pouvez pas me quitter ainsi, c'est impossible. Je vous donnerai ce que vous voudrez; cherchez, imaginez les choses les plus chères, vous les aurez.

—Je ne veux rien.

—Je ne sais que vous dire, que vous offrir, moi, reprit le galant homme la larme à l'œil; vous me quitterez plus tard; mais laissez-moi vous guider, vous protéger dans la nouvelle voie que vous voulez parcourir. Je ne vous demanderai rien, vous me recevrez quand vous voudrez, je ne suis pas gênant. Voyons, un bon mouvement, je vous le demande à genoux.

Le vieillard tomba lourdement aux pieds de la fille Vacher, qui se contenta de lui dire:

—Vous savez, mon cher, que si je reculais mon fauteuil, vous ne pourriez plus vous relever.

—Joséphine, vous savez mes principes. Si c'est un caprice qui vous trotte par la tête, dites-le-moi sans crainte.

—Vous étiez ridicule; voilà que vous devenez ignoble.

—Ah! vous n'avez pas de cœur, murmura Fontournay en se remettant péniblement debout. Et il sortit en poussant un de ces soupirs qui attendrissent quelquefois les huissiers, mais jamais la femme qui vous quitte.

Les débuts d'Adéonne furent heureux. En quinze jours, Fontournay vieillit de dix ans. Il avait écrit cent fois sans recevoir de réponse. Un matin, il se redressa radieux: il venait de reconnaître l'écriture d'Adéonne sur l'adresse d'une lettre que son domestique lui apportait. Il prit le pli en tremblant.

—Je savais bien qu'elle me reviendrait, dit-il, et il lut:

«Tous les hommes sont les mêmes: les vieux sont assommants, les jeunes sont méprisables. Assommez-moi, et que ça finisse.

Adéonne.»

Le vieillard ne se le fit pas dire deux fois; il arriva chez son ingrate amie le cœur palpitant d'espoir.

—Chère cruelle, lui dit-il, que vous m'avez fait souffrir! Me revenez-vous du fond du cœur?

—Toutes ces dames ont des diamants, répondit Adéonne. Je veux, à moi seule, autant de diamants que toutes ces dames.

—Vous les aurez.

—J'y compte bien.

—Puis-je vous refuser quelque chose? Mais, au moins, dites-moi...

—Quoi?

—Mais...

—Tenez, une fois pour toutes, expliquons-nous bien et ne nous comptons plus de balivernes. Ce que je vous demande, d'autres me l'ont offert. Je vous donne la préférence, parce que je suis habituée à vous, et qu'au fond vous êtes plus ennuyeux que méchant.

—Il n'y a que vous au monde pour dire certaines choses sans fâcher vos amis.

—J'ai soin de ne les dire qu'en tête-à-tête, répondit la chanteuse. C'est mon seul mérite.

Fontournay donna les diamants et passa dans son milieu pour l'homme le plus fortuné de France. Il ne demandait pas autre chose pour être heureux. Pour lui, le bonheur consistait à être envié de sept ou huit vieux drôles aux crânes chauves et aux cerveaux vides.

Il y avait six mois que la vanité de Fontournay était la vanité la plus radieuse du monde, lorsque Eusèbe, tremblant et fou, vint sonner à la porte de la cantatrice.


XXIV

La consigne donnée par Adéonne à sa femme de chambre avait été si scrupuleusement observée, que le lendemain à dix heures, personne n'avait encore pénétré dans le boudoir de la comédienne.

Le silence et l'obscurité régnaient dans l'appartement. On aurait pu croire à la nuit, si les rideaux mal joints n'eussent laissé passer un rayon de soleil.

Adéonne, dans la même toilette que la veille, les cheveux en désordre, ouvrait avec une précaution extrême la porte qui conduisait de sa chambre au salon, s'arrêtant au moindre cri de la serrure; elle la referma avec les mêmes soins et, marchant sur la pointe du pied, elle traversa avec la légèreté d'un sylphe les deux pièces qui séparaient sa chambre de la salle à manger, où elle arriva si doucement que sa femme de chambre, qui écrivait à son amant, un dragon du 3e régiment, ne l'entendit pas venir.

—Que faites-vous là, Jenny? demanda-t-elle à voix basse.

—Madame le voit, répondit la jeune fille assez embarrassée; j'écrivais à mon cousin.

—A votre amoureux. Que fait-il?

—Il est soldat; nous devons nous marier.

—Pourquoi ne vient-il pas vous voir?

—Madame m'avait défendu de recevoir personne.

—Je vous le permets maintenant.

—Madame est bien bonne.

—Un militaire est toujours un honnête garçon, ajouta la maîtresse pour motiver sa concession.

—Madame peut être sûre que c'est pour le bon motif.

—Ça m'est égal. Préparez le déjeuner tout de suite, et pas de bruit.

Adéonne revint dans son boudoir. Une glace sur les genoux, elle se mit à peigner ses longs cheveux. Lorsqu'elle leur eut donné les contours qu'elle désirait, elle se regarda une dernière fois dans la glace et resta pensive le visage appuyé sur sa main. Deux ou trois fois elle se leva comme pour entrer dans sa chambre; une fois même, ses doigts effilés saisirent le bouton de la porte, mais elle revint s'asseoir.

Un léger bruit la fit tressaillir. Elle prêta une oreille attentive: les mouvements précipités de sa poitrine soulevaient le satin de sa robe, une pâleur mortelle se répandit sur son visage. Eusèbe entr'ouvrit la porte.

En apercevant Adéonne, le jeune homme resta immobile.

—J'avais cru rêver, dit-il.

Adéonne s'élança à son cou et le tint longtemps embrassé.

—Viens me dire que tu m'aimes, mon Eusèbe, murmura-t-elle en l'entraînant sur le divan; ou plutôt ne me dis rien, laisse-moi te voir. Oui, c'est bien toi, comme tu es beau! Dis que tu m'aimeras toujours.

—Oui, répondit Eusèbe.

—Je voudrais te dire beaucoup de choses, si tu savais, mais je ne trouve rien. Je suis toute bête, mais je t'aime bien; le bonheur m'étouffe.

—Écoute, mon bon ange, reprit-elle; nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas? Tu n'as rien à faire, ne viens pas me dire non, tu me l'as dit; je t'assure que tu me l'as dit deux fois hier soir. Nous ne nous quitterons plus. D'abord, si tu ne veux pas rester ici, je te suivrai partout où tu iras. Si tu veux, je laisserai mon théâtre et tout.

—Je veux que vous ne fassiez aucun sacrifice pour moi. Je n'ai pas besoin de cela pour être heureux.

—Des sacrifices! laisse-moi donc! Je me moque pas mal de tout ça; je n'ai jamais tenu à rien, moi: maintenant je tiens à toi. Je n'avais qu'un rêve, c'était d'être aimée comme tu m'aimes, mais je croyais que ça ne se pouvait pas; j'y avais renoncé; en voyant les hommes, je me disais: c'est des bêtises, il n'y faut plus penser. J'avais bien tort, dis?

—Je suis comme vous, j'ai le cœur plein; les paroles ne me viennent pas pour vous dire tout ce que je ressens.

—Et d'abord ne me dis pas vous, on a l'air d'être fâché; dis-moi toi, ça sera bon tout plein. Ça rend bon, d'aimer. J'ai dit à ma bonne qu'elle pouvait recevoir son amoureux, et, en me peignant, je parlais au bon Dieu; c'est la première fois de ma vie. On ne croit pas toujours en lui, on a bien tort, il est très-bon; car enfin, s'il vous fait du mal, c'est souvent pour votre bien; si tes amis ne t'avaient pas dit que je n'étais qu'une rien du tout, tu n'aurais pas osé venir; si tu n'étais pas venu, je n'aurais jamais aimé personne. Y crois-tu, au bon Dieu, mon chéri?

—Quand j'étais enfant, ma mère me faisait prier; plus tard, mon père m'a dit que si tout portait à croire qu'il y eût un Dieu, il se pourrait faire qu'il n'y en eût point.

—Un drôle d'homme, ton père! c'est égal, je l'aime aussi, parce que c'est ton père; il veut que tu t'instruises, il a raison. Je t'apprendrai la vie, moi, je la connais, j'ai été si malheureuse! Quand je te raconterai tout cela, tu pleureras. D'abord, nous autres, les femmes, nous sommes plus fortes que les hommes, nous savons tout sans rien apprendre. Quand je pense que lui et toi vous vous démanchez pour savoir où est le faux et où est le vrai! Ça me ferait bien rire si je ne t'aimais pas: c'est beaucoup bête. Le faux, c'est tout; le vrai, mon Eusèbe, c'est l'amour.


XXV

Eusèbe eut tout le temps possible pour méditer sur le singulier aphorisme si naïvement formulé par Adéonne: pendant un an, ils ne se quittèrent pas.

Le jeune homme avait oublié l'univers qui, de son côté, s'occupait peu de lui.

La comédienne aimait avec passion. A son amour se joignait un autre sentiment: le caractère doux et l'ignorance complète d'Eusèbe sur toutes les choses de la vie, la rendaient l'arbitre de sa destinée, et elle était fière, cette fille, qui avait porté des bas troués pendant vingt ans, d'avoir à protéger quelqu'un.

Elle n'abusait pas de sa suprématie. Plus d'une fois, à genoux devant son amant, elle lui avait dit:

—Comme tu es bon de ne pas vouloir être le maître!

Lorsque les femmes qui vivent en dehors des lois sociales parviennent à l'âge de vingt ans, elles regardent l'humanité par-dessus l'épaule; elles méprisent les hommes à cause de leurs faiblesses qu'elles connaissent bien. Souvent il leur arrive de pleurer amèrement, mais ce n'est pas sur leur abjection ou leur servitude, les remords eux-mêmes n'ont rien à voir dans ces larmes; esclaves, elles pleurent de ne pas avoir des maîtres forts.

Alors le besoin d'être dominées ou de dominer s'empare de ces créatures folles; de là naissent ces liaisons odieuses avec des hommes odieux, où la femme n'est plus dominée, mais battue; ou encore ces amitiés étranges et pleines de jalousies que les impures éprouvent entre elles.


XXVI

Eusèbe avait déposé sa volonté sur l'étagère de sa maîtresse parmi d'autres chinoiseries. Adéonne conduisait sa vie comme le vent dirige la feuille du saule tombée sur une eau tranquille. Elle le faisait habiller selon ses goûts, lui donnait à lire les livres qu'elle aimait, et lui parlait de tout parce qu'elle ne savait rien. Eusèbe était entièrement à elle, il se souciait peu de la domination complète que la chanteuse exerçait sur lui: il était heureux, et comme il n'avait que vingt-deux ans, il croyait à l'éternité du bonheur, comme les âmes dévotes et non pieuses croient à l'éternité des peines.

Cette félicité parfaite aurait duré longtemps, car Eusèbe, simple et naïf comme ceux qui ont vécu au grand air, ne s'inquiétait point du passé d'Adéonne, et le mot jalousie lui était inconnu. L'inconstance d'Adéonne était seule à redouter. Mais Adéonne aimait avec cette furia sincère des femmes qui aiment tardivement. Donc, rien ne semblait devoir altérer la limpidité de ces deux existences qui n'en formaient qu'une.

Une camarade de l'artiste fut le grain de sable qui bouleversa les destinées de cet empire où il n'y avait qu'un roi et une reine se faisant tour à tour sujet l'un de l'autre pour avoir le droit de se prosterner chacun son jour.

Cette femme, nommée Marie Bachu, doublait Adéonne au théâtre et dans les affections de Fontournay. Un jour, grâce à ce dernier, elle obtint ce qu'elle appelait une création, un rôle neuf dans un vieil ouvrage ressemelé. Adéonne se plaignit amèrement au régisseur général et déclara que sous aucun prétexte elle ne laisserait, elle, chef d'emploi, usurper ses droits légitimes. Marie Bachu pria, supplia, s'emporta, mais son antagoniste fut inébranlable.

—Croyez-vous, s'écria la doublure, que je suis faite pour avoir éternellement vos restes?

—Mais, repartit Adéonne en faisant allusion à Fontournay, vous devriez vous y habituer, depuis un an.

Le régisseur, qui connaissait la situation, se prit à rire. Cette hilarité bête rendit les deux femmes grossières en donnant de la vanité à la première et de la colère à la seconde, qui répondit en serrant les dents:

—Si j'ai vos restes, ce n'est point votre faute.

—C'est vrai, dit Adéonne, ordinairement je donne les vieilles choses dont je ne me sers plus à ma femme de chambre.

—Vous pourriez parler plus convenablement d'un homme qui vous a tirée de la misère.

—Ça renverserait toutes les idées acquises sur son compte.

—Dites plutôt que vous êtes encore froissée de son abandon.

—Voyons, ma belle, dit la maîtresse d'Eusèbe avec calme, bien que ses lèvres fussent blafardes, ne plaisantons pas. Vous savez bien que j'ai flanqué votre Fontournay à la porte, le gros phoque! Vous savez bien que, pendant six mois, il m'a ennuyée pour que je lui fisse l'aumône d'un regard, et qu'il a poussé la platitude jusqu'à m'offrir de tolérer une autre liaison. Vous savez cela, ici personne ne l'ignore; chantez-moi donc autre chose. Je ne suis pas méchante au fond, moi; vous voulez cette panne de rôle, prenez-la; je vous la laisse, mais pour Dieu ne me fatiguez plus avec votre ridicule ami, et laissez-moi aimer en paix mon amant, qui est aussi noble que le vôtre est vil, aussi jeune que le vôtre est vieux, aussi beau que le vôtre est laid.

—Mes enfants, dit en intervenant le régisseur, ne nous dévorons pas tout à fait, ce serait dommage.

Et il entraîna Adéonne.

—Beau, beau, murmurait Marie Bachu, de façon à être entendue; c'est sans doute pour ça qu'on ne le voit jamais.

En rentrant chez elle, Adéonne dit à Eusèbe:

—Ce soir, mon bon chéri, je veux que tu m'accompagnes au théâtre.


XXVII

Les comédiens, les chanteurs surtout, dînent de bonne heure. A cinq heures, Adéonne fit agenouiller Eusèbe devant elle, et se mit à peigner sa chevelure avec le soin d'une mère qui coiffe son fils le jour de sa première communion.

—Que tes cheveux sont beaux et soyeux, mon Eusèbe; disait-elle, tu sais qu'ils sont plus fins que les miens?

—Cela prouve qu'ils n'ont pas de tact.

—Je leur pardonne, parce qu'ils s'harmonisent bien avec la couleur mate de ton teint. On nomme, je crois, cela un teint olive, je ne sais pourquoi?

—Parce que les olives sont vertes.

—Que tu es sot. Je n'aime pas qu'on se moque de ce que j'aime. C'est comme ces deux signes noirs que tu as sur la joue, je les adore.

—Moi aussi, parce que j'espère les entendre chanter la veille de leur mort.

—Mon ami, nous allons dans le monde: j'espère que tu ne diras pas de ces énormités-là: on te prendrait pour un vaudeville oublié. Viens, que je fasse le nœud de ta cravate. Bien, tu es charmant! partons.

Les deux amoureux sortirent bras dessus bras dessous. L'artiste promena son amant pendant une heure sur les boulevards; les passants se retournaient pour contempler ce couple d'une beauté si charmante et si bizarre à la fois.

—Comme toutes les femmes te regardent, dit Adéonne. J'étais bien sûre que tu étais beau.

—Moi aussi, j'en étais sûr, répondit simplement Eusèbe, puisque tu m'aimais.

La chanteuse regarda son amant avec une tendresse profonde.

—Tu serais laid, que je t'aimerais de même, reprit-elle; il n'y a que toi qui sache dire de si bonnes choses.

—Qu'ai-je donc dit?

—La plus charmante flatterie du monde.

—Je ne m'en doutais pas.

—Heureusement, ce n'eût été qu'un compliment.

—Et la différence?

—La différence? Il y a là deux sortes de compliments: ceux qu'on trouve et ceux qu'on cherche; ceux qui viennent du cœur, ceux qui sortent de la bouche; les uns ne servent qu'une fois pour l'être aimé, les autres s'emploient toute la vie et pour tout le monde. C'est une monnaie courante, dont les hommes ont une provision.

—Je comprends, ce sont les pauvres qui sont les riches.

—Tiens, reprit la jeune femme en arrivant à la rue Favart, vois-tu cette petite fenêtre, la troisième au premier, au-dessus de l'entresol? C'est celle de ma loge.

—Je la connais: j'ai passé une nuit avec elle.

—Voici, mon Eusèbe, le palais de votre bien-aimée, dit Adéonne en ouvrant la porte de sa loge. Un sourire s'arrêta sur ses lèvres, son visage devint soucieux et elle ajouta: c'est ici notre laboratoire, à nous autres artistes; c'est là que nous triturons notre beauté, notre cœur, notre corps pour servir le tout au public, qui croit que nous n'avons ni cœur, ni beauté; c'est bien triste. Je m'étais promis de ne jamais te montrer toutes nos misères, mais on disait que tu n'étais pas beau. Viens, que je t'embrasse; je ne t'ai pas encore aimé ici.

Eusèbe regardait Adéonne avec surprise. Il ne comprenait ni l'incohérence de ses paroles, ni la fièvre qui paraissait l'agiter. Il lui dit:

—Il se passe en toi quelque chose d'étrange. Je ne te devine plus.

—Tiens, reprit-elle, va-t'en d'ici, j'ai eu tort de t'amener; c'est ma vanité qui m'y a poussée; je sens un malheur dans l'air; nous sommes si heureux chez nous; va-t'en, mon Eusèbe, va-t'en vite, si tu m'aimes.

—Je ferai ce que tu voudras.

—C'est cela. Je t'aime tant, si tu savais; retourne à la maison; Jenny te fera du thé; tu m'attendras en lisant; je reviendrai de bonne heure.

Une roulade effrontée se fit entendre dans le couloir au moment où Eusèbe donnait le baiser d'adieu à sa maîtresse. Adéonne retint son amant et lui dit:

—Puisque tu es là, reste, mon Eusèbe; j'ai besoin de toi: mon cœur chante faux.


XXVIII

L'Opéra-Comique et le Gymnase-Dramatique possèdent des foyers dont la pruderie est devenue proverbiale. Au boulevard Bonne-Nouvelle la préciosité est un honorable parti pris; au théâtre Favart elle est naturelle. La vie des chanteuses est un long travail, récompensé par d'énormes appointements. La sagesse relative des artistes lyriques peut s'expliquer facilement: peu de temps et beaucoup d'argent à dépenser. Voilà l'énigme. Ceci démontre pourquoi les cantatrices contractent plus souvent des mariages avec des gens du monde que les autres femmes de théâtre. Un vice de construction dans ces bâtiments des théâtres vient encore ajouter de la monotonie aux soirées de l'Opéra-Comique: le foyer des artistes est petit, triste et incommode, si bien qu'on y va fort peu; souvent les visiteurs sont forcés de causer entre eux, ce qui les ennuie toujours.

Malgré la retenue des artistes, la tristesse du lieu, le comme il faut qui y règne ou la solitude qui s'y manifeste, il est bien rare que chaque soir on ne remue pas trois mondes dans cet espace étroit,