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La bêtise humaine (Eusèbe Martin) cover

La bêtise humaine (Eusèbe Martin)

Chapter 50: XLII
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About This Book

A provincial father sends his twenty-one-year-old son to the capital with a modest inheritance and a string of practical, often contradictory maxims. The narrative follows the young man's arrival in the city, his naive responses, and the father's recollections of misjudgments and ironic reversals. Through episodic scenes and character sketches, the work satirically examines human folly, social pretension, and the unpredictability of fortune, contrasting rural common sense with urban manners and using humor and anecdote to expose vanity, misunderstanding, and moral ambivalence.

XXXVII

Eusèbe avait oublié cette aventure, comme aurait dit le commandant de Vic, lorsqu'un matin, Adéonne, pâle et tremblante, l'embrassa avec tendresse et lui remit un papier timbré.

—Tu t'es battu, mon Eusèbe! s'écria-t-elle, tu t'es battu et tu ne me l'avais pas dit?

—C'est vrai, répondit le jeune homme.

—Oh! c'est mal! bien mal de ta part.

—Qu'est ce papier?

—Lis.

Ce papier était une assignation dans laquelle le sieur Eusèbe Martin, auteur de coups et blessures sur la personne du sieur Ravaud, se disant de la Saulaye, délit prévu par l'article, etc., etc., était sommé de se rendre le mercredi suivant, devant monsieur de la Varade, juge d'instruction à Versailles. Ce même papier prétendait que, faute par lui de ce faire, il serait décerné un mandat d'amener.

Eusèbe prit l'assignation et fut demander des éclaircissements à Clamens. Le vaudevilliste le rassura en lui disant qu'il était assigné lui-même et que cela n'avait qu'une importance médiocre.

—Nous serons condamnés à quelques cents francs d'amende, à quelques mois de prison, tout sera dit; ne vous alarmez pas.

—Ainsi, reprit Eusèbe, un monsieur s'est plu à calomnier une femme, j'ai exposé ma vie contre la sienne quand j'aurais pu simplement l'étrangler, et il faudra encore que je donne de l'argent et que je subisse avec vous et Paul une condamnation?

—Naturellement, répondit le vaudevilliste.

—Mais lui sera condamné aussi, j'espère? reprit Eusèbe avec véhémence.

—Pas le moins du monde; il sera bel et bien acquitté, d'abord parce qu'il a eu tort, et ensuite parce que vous vous êtes fait justice par vos mains.

—Mais si je l'avais tué?

—Comme le combat a été loyal, nous aurions été absous.

—Ah! s'écria le jeune Martin, mon père m'avait bien dit qu'il ne fallait jamais faire les choses à demi.


XXXVIII

Or, le mercredi, Eusèbe Martin, Daniel Clamens et Paul Buck arrivèrent à Versailles. Comme l'heure de comparaître n'était pas encore venue, les deux jeunes gens firent visiter la ville au provincial; après quoi ils se dirigèrent vers le parquet.

—Est-ce là ce que vous nommez le palais de justice? demanda Eusèbe en montrant à ses amis un bâtiment d'assez chétive apparence.

—Oui, répondit Clamens.

—Vous me disiez en venant, reprit l'amant d'Adéonne, que la justice était le premier des pouvoirs constitués. On ne s'en douterait guère en comparant son palais avec celui des rois.

—Les rois, dit Paul Buck, possèdent en France une dizaine de palais; la Justice en a plus de cinq cents, et elle condamne plus d'hommes en un jour, qu'un monarque n'en pourrait grâcier en un an.

—Heureusement pour la société, messieurs, dit en saluant M. de Vic, qui arrivait suivi de MM. de la Saulaye et de Buffières.

La première vengeance de la justice contre les duellistes est de les réunir dans son antichambre. Sans le respect profond que les Français professent pour elle, bien des rixes se renouvelleraient. Il est vrai que cet usage, qui pourrait avoir de graves désagréments, a aussi des compensations: souvent on a vu des adversaires se serrer la main au moment de comparaître devant leur juge.

M. de la Saulaye en apercevant l'amant d'Adéonne le salua courtoisement et lui tendit sa main.

Eusèbe salua à son tour, mais ne répondit point à l'avance qui lui était faite.

—Monsieur, dit le commandant de Vic en fronçant le sourcil, j'ai l'honneur de vous faire remarquer que M. de la Saulaye vous offre la main.

—Ne voulant pas lui offrir la mienne, dit Eusèbe, je suis fâché que vous m'ayez fait faire cette remarque.

Le militaire allait probablement se fâcher si M. de Buffières ne l'eût retenu.

—Vous êtes trop bon, commandant, lui dit-il tout bas, de faire attention à ce rustre.

—Rustre, tant que vous voudrez, répondit le vieux crâne; ça ne l'empêche pas de n'être qu'un grossier.

De leur côté, Paul Buck et Daniel Clamens reprochaient à Eusèbe son manque de courtoisie.

Deux gendarmes entrèrent, escortant trois hommes de mauvaise mine, qu'ils firent asseoir près des acteurs du duel du Pecq.

—Quoi! disait Eusèbe, vous voulez me persuader que j'agirais en homme bien élevé en donnant ma main à un drôle que j'ai vu mentir pour calomnier une femme, qui a voulu me tuer, et qui par dessus le marché, est cause que nous avons le désagrément, vous et moi, d'être ici attendant une condamnation, en compagnie de trois filous! En vérité, je me refuse à croire à une semblable énormité, et je préfère passer pour le dernier goujat du monde, plutôt que d'effleurer le doigt de ce monsieur.

MM. de la Saulaye, de Vic, de Buffières, furent appelés les premiers près du magistrat, qui les garda plus de trois heures.

Eusèbe se rongeait les poings comme un homme enterré vivant. Clamens, un crayon à la main, rimaillait un couplet de facture, et Paul Buck dissertait avec l'un des gendarmes, sur la philosophie de l'histoire.

—Monsieur, dit doucement l'un des bandits à Eusèbe, voudriez-vous, s'il vous plaît, me donner un peu de tabac? voilà quatre mois que je n'ai point fumé.

—Je n'ai point de tabac, répondit Martin, mais j'ai quelques cigares; si ces messieurs le permettent, je vous les offrirai volontiers.

—Offrez, dirent les deux gendarmes, ça ne se doit pas... mais enfin!

Les trois jeunes gens vidèrent leurs porte-cigares, et glissèrent quelque argent dans la main des malfaiteurs. La glace était rompue.

—Pourquoi avez-vous été arrêté? demanda Paul Buck au malfaiteur qu'il venait de gratifier de trois cigares et d'une pièce de deux francs.

—Moi, répondit l'homme avec une voix sinistre, j'ai été coffré par erreur.

—C'est la septième fois que la justice se trompe à votre endroit, dit un gendarme.

—Pour les autres fois, reprit l'homme, je n'ai rien à dire, mais pour celle-ci, aussi vrai que vous êtes un honnête homme, monsieur le gendarme, je suis innocent. Ce n'est pas moi qui ai fait le coup.

—Si ce n'est toi, c'est donc ton frère, reprit sentencieusement le bon gendarme.

—Ma foi, répondit l'homme, vous m'y faites penser; cela pourrait bien être. J'en toucherai un mot au juge.

—Et vous, demanda Eusèbe au second, avez-vous aussi à vous reprocher d'avoir volé?

—Mon Dieu oui, monsieur.

—Qui a pu vous entraîner à cela?

—Les hommes. Mon histoire est fort simple J'avais dix-neuf ans, j'adorais une jeune fille de mon pays. Un jour elle me demanda de lui apporter des fleurs; c'était le lendemain la fête de Sainte-Marie, et elle voulait en couvrir l'autel, afin que la Vierge nous fût favorable; ses parents ne se souciaient guère de notre union. Je n'avais ni jardin, ni fleurs. La nuit venue, je me mis à rôder, et quand tout le village fut endormi, je franchis le mur du verger de l'adjoint au maire...

—Vol avec escalade, la nuit, dans une maison habitée; cinq ans de fers, interrompit le gendarme.

—Vous l'avez dit, continua le voleur; mais comme j'étais jeune, que j'avais de bons antécédents, qu'il ne s'agissait que de quelques roses qui tôt ou tard eussent été offertes à la Vierge, j'en fus quitte pour trois ans de prison. Quand j'eus fini mon temps, ma maîtresse était mariée. Pour moi, j'avais appris en prison la théorie du mal; la répulsion que j'inspirais à tout le monde me força à en apprendre la pratique. Vous voyez que je ne suis pas encore bien fort, puisque je me suis fait pincer.

—Et vous, mon brave, demanda Clamens au troisième larron, pourquoi avez-vous volé?

—Par goût, dit laconiquement celui-ci.

—Par goût?

—Par goût.

—Mon Dieu, reprit le gendarme, tous les goûts sont dans la nature.


XXXIX

Malgré son air tout à fait glacial, M. de la Varade n'était point un méchant homme.

De François Ier à la révolution de 93, les la Varade avaient toujours occupé un siége au parlement. Le premier fut anobli, parce qu'il avait su plaire à la belle Diane, comtesse de Brézé; l'un des derniers fut guillotiné, parce qu'il avait déplu à la citoyenne Manon Lavri, qui avait une influence considérable sur le président de la section de la butte des Moulins.

Le père du juge d'instruction qui allait interroger Eusèbe, était mort sous la Restauration procureur général en province.

M. de la Varade parlait avec une extrême difficulté; doux et paresseux, la magistrature n'était point son fait. Sa profession lui causait mille tourments, mais il aurait cru manquer à lui-même et à la mémoire des siens en ne l'exerçant point.

—Un la Varade, disait-il à son fils, doit être magistrat: noblesse oblige.

Lorsqu'il était seul il regrettait amèrement de ne pouvoir vivre à sa guise, en dépensant selon ses goûts ses soixante mille livres de rente. Souvent le pauvre homme s'était demandé sérieusement si un citoyen n'est pas dispensé d'accomplir ses devoirs sociaux lorsque l'état auquel il appartient possède des millions d'hommes doués d'aptitudes suffisantes pour le remplacer. Sa femme prétendait que si, sa conscience affirmait que non.

Mme de la Varade, qui désirait ardemment habiter Paris, disait quelquefois à son mari:

—Faites-moi le plaisir de me dire, mon ami, ce que la société gagne à ce que ce soit un la Varade ou un Rabanel, par exemple, qui instruise les vols à la tire des petits filous de Versailles. Pensez-vous qu'avec votre nom et notre fortune vous ne pourriez rendre des services à votre pays que de cette façon? Beau sort, en vérité, que le vôtre! Vous exercerez pendant vingt-cinq ans et vous deviendrez président de cour dans quelque ville perdue au fond de la province.

—Ainsi ont fait les miens, répondait le mari, ainsi ferai-je, et, avec l'aide de Dieu, j'espère que mon fils m'imitera.

La femme haussait les épaules, la mère soupirait.

Eusèbe entra dans le cabinet du juge, salua et attendit une interrogation.

—Voulez-vous, monsieur, lui demanda le magistrat après la question d'usage, raconter les faits qui ont motivé une rencontre entre vous et M. de la Saulaye?

—Et d'abord, reprit Eusèbe avec vivacité, je suis accusé de coups et blessures sur la personne de mon adversaire; je désire vous faire remarquer que je ne l'ai point frappé.

—Cela ne signifie rien, répliqua le magistrat; c'est une formule, revenons aux faits.

—Est-il possible que vous les ignoriez! s'écria Eusèbe. Ces messieurs ont affirmé vous les avoir racontés.

—Peu importe, j'ai besoin de les apprendre de votre bouche.

—Qu'il en soit fait ainsi que vous le désirez, dit le provincial; et il raconta de point en point les péripéties de son duel.

—Ainsi, reprit le magistrat, c'est vous qui avez donné le démenti?

—Certes! et à ma place vous eussiez agi de même.

—Je n'ai pas à vous dire ce que j'aurais fait, je n'ai qu'à vous questionner. L'affaire s'est-elle passée loyalement?

—Non.

—Qu'avez-vous à reprocher à votre adversaire?

—D'avoir menti.

—Ce n'est point là ce que je vous demande. Je parle de sa conduite sur le terrain; je n'ai pas à me préoccuper du reste.

—Sur le terrain, nous étions sept, répondit Eusèbe; mon adversaire ne pouvait se conduire déloyalement, n'eussions-nous été que deux; j'avais une arme égale à la sienne; je ne le craignais point.

—Vous êtes sans doute fort à l'épée?

—Je ne sais. Je ne m'étais jamais battu, et si j'excepte une leçon d'une heure, je n'avais jamais tenu cette arme en main.

—En somme, vous n'avez rien à reprocher à votre adversaire?

—Si: il a menti.

—En êtes-vous bien sûr? demanda M. de la Varade.

—Oui, bien sûr.

—Alors, pourquoi vous battre?

—Ma foi, je l'ignore; on m'a dit que l'honneur l'exigeait.

—Si l'on ne vous eût pas dit cela, vous ne vous seriez donc pas battu?

—Ma foi, non; j'avais dit à cet homme qu'il était un imposteur, cela me suffisait.

La franchise d'Eusèbe frappa le magistrat.

—Monsieur Martin, dit-il, je suis père, permettez-moi donc de vous parler comme à un fils.

Eusèbe s'inclina; le magistrat reprit:

—Pensez-vous qu'une fille de théâtre vaille la peine qu'on se tue pour elle?

—Oui, dit le jeune homme, quand elle est honnête et qu'on l'aime.

—Ainsi, vous aimez cette créature?

—Ah! monsieur, de tout mon cœur.

—Où l'avez-vous connue?

Eusèbe raconta comment son père l'avait envoyé à Paris pour y apprendre la vie, admirer la civilisation et tâcher de démêler le faux et le vrai. Son voyage, son arrivée, ses déceptions, sa rencontre avec Adéonne, son existence depuis cette époque, ses petits chagrins, ses humiliations, ses joies, il ne cacha rien.

—Mon enfant, lui dit M. de la Varade, je me connais en hommes, je suis sûr que vous êtes sincère. Rassurez-vous; votre affaire ne sera pas poursuivie. Maintenant, ce n'est plus le juge qui parle, c'est l'homme: écoutez-moi. Jusqu'à présent vous n'avez pas suivi les ordres de votre père, vous êtes dans le chemin de l'erreur, je vous en avertis. Ne sentez-vous pas que vous jouissez présentement d'un bonheur factice? N'avez-vous jamais pensé au vide profond que masquent les félicités mal définies? Et ne vous êtes-vous jamais trouvé honteux de ne rien être dans une société où chaque individu accomplit une mission?

—Si, vraiment, s'écria le jeune homme, j'ai éprouvé toutes les sensations que vous venez de dépeindre; mais que puis-je faire, impuissant que je suis à trouver le vrai, que personne ne veut me montrer?

—Le vrai, reprit M. de la Varade, est tout entier dans un mot qui est la religion des sociétés. Le vrai, c'est le Devoir.


XL

Eusèbe quitta le cabinet du juge et fut rejoindre ses deux amis auxquels il annonça que l'affaire en restait là, et tous trois retournèrent à Paris.

Adéonne éclata en transports de joie mêlés de larmes en revoyant Eusèbe. Celui-ci resta préoccupé et ne prêta à cette effusion qu'une attention distraite.

Le lendemain, il se leva de bon matin, s'habilla et sortit au grand étonnement d'Adéonne qui n'osa l'interroger.

—Il n'a pas fermé l'œil de la nuit, pensa-t-elle, et il part à cette heure; que peut-il avoir et où va-t-il.

Eusèbe n'avait pas fait trois pas dans la rue qu'il remonta comme s'il eût oublié quelque chose, et embrassant sa maîtresse, il lui dit:

—Adéonne, ma douce reine, sais-tu, toi, ce que c'est que le Devoir?

—Le devoir, répondit la chanteuse, certainement je sais ce que c'est.

—Dis!

—Le Devoir, pour moi, c'est de n'être point sifflée et d'être fidèle à l'homme que j'aime. A toi, mon Eusèbe!

—Le Devoir de la femme n'est point semblable à celui de l'homme.

—Absolument semblable; le tien est de m'aimer comme je t'aime.

Eusèbe sortit et se dirigea vers la demeure de Clamens.

—Ami, dit-il en entrant chez le poëte qui ronflait, je vous demande pardon de vous déranger si matin, mais il s'agit pour moi d'une chose importante à connaître. Faites-moi, je vous prie, la grâce de me dire ce que c'est que le Devoir.

Daniel ouvrit les yeux à grand' peine, regarda d'un air hagard son matinal visiteur et répondit:

—Le Devoir pour moi, c'est cinq actes reçus au Théâtre-Français.

Et se retournant du côté du mur, il se remit à ronfler.

Eusèbe partit et se décida à grimper les dix étages de Paul Buck.

—Sois le bienvenu, s'écria l'artiste, le bonheur est sous mon toit, Gredinette est revenue et... et j'ai pardonné. Tu vas me blâmer, me dire que j'ai été faible; mais que veux-tu, mon bonheur est attaché aux rubans de son bonnet. D'ailleurs pourquoi la clémence, qui est la vertu des rois, ne serait-elle pas celle des peintres?

—Tu veux que je te blâme d'être heureux, mon bon Paul, quelle folie! Je ne viens certes pas pour cela, mais pour autre chose.

—Parle.

—Je veux que tu me dises ce que c'est que le Devoir?

—Le Devoir, petit sauvage, c'est la seule chose que Gredinette ignore.

—C'est là une définition bien vague.

—Le Devoir! Il y a mille manières d'interpréter ce mot-là.

—La meilleure?

—Selon moi, le devoir de l'homme consiste à fumer sa pipe sous l'œil de Dieu, sans faire de tort à personne.

—Merci, dit Eusèbe, et il quitta son ami fort surpris d'une si brusque retraite.

Dans la rue, le pauvre garçon, plus embarrassé que jamais, se mit à errer au hasard. La vue de l'ancienne boutique de Lansade, devant laquelle il passa, lui rappela l'honnête marchand qui était venu à son secours dans un cas bien plus grave. Il se décida à aller lui demander l'explication du mot prononcé par M. de la Varade.

Chemin faisant il rencontra le régisseur du théâtre qui le salua avec aménité.

—M. Sainval, dit-il en courant à lui, vous pourriez peut-être m'éviter une longue course.

—Je suis tout à votre service.

—Expliquez-moi comment vous entendez le Devoir!

C'est bien simple, M. Martin: plaire à son directeur d'abord et au public ensuite, voilà.

—Merci, dit Eusèbe, et il continua sa route.

En arrivant à Viroflay, le jeune homme eut toutes les peines du monde à reconnaître la demeure de celui qu'il venait voir. Le jardin n'existait plus, un vaste hangar rempli de caisses de bois-blanc en occupait la place. La maison, si proprette et si blanche autrefois, était devenue grise, et ses murs étaient presque couverts par les gigantesques lettres d'une interminable enseigne:

F. B. LANSADE

CI-DEVANT

BOULEVARD SAINT-DENIS

A

PARIS

PORCELAINES ET CRISTAUX

DÉPOT

DES MEILLEURES FABRIQUES DE FRANCE

FAIT L'EXPORTATION

Un homme couvert d'une blouse bleue, le front ruisselant de sueur, vint au-devant de lui.

—Ah! dit-il en abordant le jeune homme, vous voilà enfin, monsieur Martin. A dire vrai, je n'espérais plus vous revoir, je vous croyais parti. Souvent j'ai eu l'intention de m'informer, mais je suis si occupé quand je vais à Paris, que je n'ai pas une minute à moi.

—Vous avez donc repris les affaires, mon cher Lansade? demanda Martin.

—Ah Dieu! non, répondit le marchand, c'est bien fini. J'ai eu le bonheur de faire ma petite affaire, cela me suffit, maintenant je me repose. Je fais par-ci par-là quelques petites bricoles, mais c'est pour ne pas trop m'ennuyer.

—A voir votre maison, on dirait une vraie manufacture.

—N'est-ce pas? mais il n'en est rien. Je fais quelques petites affaires avec les marchands des environs, c'est moi qui les fournis, je vends presque autant qu'à Paris. Je fais ça en m'amusant. Voyez ce que c'est: autrefois, j'avais un commis et un garçon, maintenant je suis tout seul et je fais l'exportation; mais à vrai dire, je travaille comme quatre; il faut bien s'occuper un peu.

Sans plus se soucier de son visiteur, Lansade se mit à emballer des verres, à clouer des caisses, à choisir des porcelaines.

—Sans cérémonies, monsieur Eusèbe, dit-il au bout d'un instant, voulez-vous casser une croûte sous le pouce?

—Merci, dit Eusèbe, il faut que je sois à Versailles avant midi... Je voulais vous demander quelque chose.

Les traits du marchand se décomposèrent, et un malaise manifeste s'empara de lui.

—Je voudrais, continua le jeune homme, que vous me disiez ce que c'est que le Devoir?

—C'est bien facile, monsieur Eusèbe, répondit Lansade en raclant avec une pierre ponce le dessous rugueux d'une assiette; le Devoir, c'est de travailler quand on est jeune, de faire honneur à sa signature, et une fois qu'on a fait sa pelote, de faire place à d'autres; chacun son tour.

Eusèbe prit congé du marchand.

—A vous revoir, monsieur Martin, dit celui-ci; venez donc me demander à déjeuner un de ces jours; tâchez que ce soit un dimanche.

Le temps était beau, les buissons en fleurs. Eusèbe, qui depuis longtemps n'avait pas vu la campagne, éprouva, malgré sa préoccupation, un bien-être indicible, et résolut de faire sa route à pied.

—J'ai eu tort, se dit-il, de questionner tous ces gens-là, qui envisagent le Devoir chacun à un point de vue différent; le seul homme qui puisse m'instruire sur ce point, c'est l'honorable magistrat qui a bien voulu me faire voir le néant de mon existence.

Une heure après, le jeune homme frappait à la porte du logis de M. de la Varade, qui était absent. Un domestique l'introduisit dans le cabinet de travail du juge en le priant d'attendre; son maître, disait-il, ne devait pas tarder à rentrer.

Eusèbe attendait depuis plus de dix minutes et allait se retirer, lorsque, parmi des livres placés sur une table, ses yeux remarquèrent un dictionnaire français.

—Ah! se dit-il, mon pressentiment ne m'avait pas trompé, c'était bien ici que je devais trouver ce que je cherche. Il se mit à feuilleter et trouva:

Devoir, subst. masc. Ce à quoi l'on est obligé par la conscience, par la raison, par la bienséance, par la loi, par l'usage.

Il laissa tomber le livre avec découragement.

—Me voici plus embarrassé que jamais, pensa-t-il, puisque les choses auxquelles la loi, l'usage, la bienséance vous obligent, sont juste le contraire de celles que dictent la conscience et la raison.

Eusèbe en était là de ses réflexions, lorsqu'une jeune femme à l'œil vif apparut sur le seuil de la porte. C'était Mme de la Varade.

—Mon mari, dit-elle, me fait dire qu'il ne rentrera que fort tard; je suis désolée, monsieur, qu'on vous ait fait attendre inutilement.

—C'est moi, madame, qui regrette qu'on vous ait dérangée.

—Voulez-vous me dire votre nom?

—Eusèbe Martin.

Les femmes des juges d'instruction savent mieux ce qui se passe que le procureur général, leurs maris leur disent tout. M. de la Varade avait raconté à sa femme le duel d'Eusèbe, aussi celle-ci regardait-elle avec curiosité ce tout jeune homme, qui possédait l'amour d'une femme relativement célèbre.

—Si, reprit Mme de la Varade après un long silence, vous avez absolument à parler à mon mari et que vous vouliez attendre son retour...

—Merci, madame, interrompit Eusèbe, je ne saurais me rendre indiscret à ce point. Je n'ai rien à dire d'important à monsieur le juge d'instruction. Hier, dans un moment de bonté, il a bien voulu me donner de bons avis; malheureusement, je n'ai pas parfaitement saisi sa pensée, et aujourd'hui je venais le prier de me définir un mot qu'il appelle la religion des sociétés.

—Et quel est ce mot?

—Le Devoir.

Mme de la Varade éclata de rire avec tant de bonne foi, qu'Eusèbe troublé ne put voir les plus jolies dents du monde, des dents si blanches, si blanches, que la réverbération des lèvres les faisait paraître roses.

—Comment, monsieur, dit la jolie rieuse, c'est pour savoir cela que vous êtes venu de Paris?

—Oui, madame.

—Eh bien, je vais vous satisfaire.

—Je vous en serai bien reconnaissant, je vous assure, madame.

—Savez-vous ce qu'était l'Hydre de Lerne?

—Mais, reprit Eusèbe en balbutiant, je crois que c'était un monstre fabuleux...

—Vous y êtes; une vilaine bête qui avait sept têtes. On en coupait une, il en naissait sept autres. Eh bien, monsieur, le Devoir est un monstre moral; toutes les fois qu'on en a accompli un, il en reste sept autres à accomplir.


XLI

Un matin, un mois après sa visite à Versailles, Eusèbe, un énorme bouquet à la main, entra chez Adéonne.

—Pourquoi ces fleurs? demanda la chanteuse, Ce n'est pas aujourd'hui ma fête, que je sache?

—Non, répondit le jeune homme, c'est la fête de ce bouquet.

—Il est des jours, reprit la comédienne, où les fleurs et les compliments sont d'un mauvais augure. J'ai fait, ce matin, trois réussites, le neuf de pique est toujours sorti. Gageons qu'il y a une mauvaise nouvelle cachée sous ces camélias.

—C'est vrai.

—Parle.

—Je ne sais comment te l'apprendre...

—Tu te maries, n'est-ce pas?

—Oui. Qui a pu te dire...

—Il y a quinze jours que je le sais. J'ai trouvé la lettre de ton père dans la poche de ton habit. Ne t'excuse pas. Je sais ce que tu pourrais me raconter.

—Je n'ai pas à me justifier, reprit Eusèbe en feignant une tranquillité bien loin de son âme. Je me marie parce qu'un homme doit accomplir ses Devoirs sociaux.

—Tu vois, mon Eusèbe, continua la chanteuse, on nous croit très-fortes, nous autres femmes de théâtre, il n'en est rien cependant. Je t'aimais, parce que je te croyais fort et plein de cœur. Tu es lâche et sot.

—Adéonne!

—Ne t'emporte pas, tu vois combien je suis calme. Oui, je le répète, tu es lâche et sot. Le Devoir d'un homme de cœur est de vivre pour la femme qui l'aime. Le Devoir de l'homme intelligent est de préférer à un bonheur d'aventure celui qu'il a sous la main. Tu n'accomplis ni l'un ni l'autre, tant pis pour toi. Que m'importe à moi que tu te maries? tu ne m'aimes plus. Je demanderais au temps de me venger si je ne t'aimais encore. Enfin, que veux-tu, c'est un grand malheur pour moi, car mon amour me tuera; pourvu que je ne tue pas mon amour, ce qui serait bien plus cruel encore.

—Veux-tu que je rompe? murmura Eusèbe, il est encore temps.

—Non. Eusèbe. Si tu pouvais reprendre ta parole, je ne pourrais reprendre mes illusions.


XLII

M

Monsieur et madame Bonnaud, rentiers, ont l'honneur de vous faire part du mariage de leur fille mademoiselle Louise-Clémentine Bonnaud avec monsieur Eusèbe Martin.

La bénédiction nuptiale aura lieu le 27 courant à onze heures du matin en l'église de Marly-le-Roi.

Cet avis avait été adressé à Adéonne par Bonnaud qui, en père prévoyant, désirait avertir la chanteuse dans le cas où Eusèbe ne l'eût pas fait et ainsi éviter une scène à l'église, ce qui eût fait un effet déplorable à Marly-le-Roi. Après avoir lu, Adéonne dit à Marie Bachu qui était venue la consoler:

—Si Dieu n'était pas si méchant, je ferais dire une messe pour mon bonheur, qu'on enterrera ce jour-là.

—Il y a longtemps que le mien est dans la tombe, répondit Marie Bachu et je n'en suis pas morte.


XLIII

La veille du 27 courant, c'est-à-dire le 26, monsieur, madame et mademoiselle Bonnaud entourés de leurs amis, Eusèbe Martin assisté par Lansade et monsieur de la Varade s'apprêtaient à signer devant maître Mouflon, notaire, sans son collègue, deux actes d'une importance extrême. Le premier était un contrat de mariage, le second un acte d'association entre le dit sieur Eusèbe Martin et le sieur Isidore Boucain, fabricant de produits chimiques et successeur de Bonnaud.

Le sieur Isidore Boucain apportait à la société E. Martin et Ce son intelligence commerciale, Eusèbe Martin apportait l'usine qui constituait la dot de sa femme.

Le notaire lut les deux actes à haute voix.

Eusèbe se leva et lui dit: «Voulez-vous ajouter, je vous prie, à mon apport social cette somme de quarante-huit mille francs que je dépose entre vos mains?

Bonnaud et Lansade poussèrent une exclamation qui ne peut se rendre par l'assemblage d'aucune lettre.

—Quoi! dit le premier à Eusèbe, la comédienne vous a rendu votre argent!

—Lisez, répondit Eusèbe en lui passant un papier que les deux marchands allèrent dévorer dans l'embrasure d'une fenêtre. Voici ce que contenait ce papier:

«Eusèbe,

«Vous avez voulu m'acheter, mais je ne me suis point vendue. Voici les quarante-huit billets que vous avez oubliés chez moi. J'avais placé cet argent chez Gallis, mon agent de change; les intérêts ont suffi largement à défrayer vos dépenses. Permettez-moi de garder pour mon courtage la ceinture de cuir qui contenait cette somme. Vous ne retournerez plus dans vos bois de châtaignier: si par hasard vous y reveniez, c'est que vous n'auriez plus d'argent; partant cette rustique bourse ne saurait vous être utile.

»Adieu, Eusèbe,

»Adéonne.

—L'insolente! murmura Bonnaud, et s'approchant du notaire, il lui dit à demi-voix: Voulez-vous constater dans un article additionnel qu'en cas de décès, s'il n'y a pas d'enfants nés dans le mariage, le bien des conjoints restera au dernier vivant?


XLIV

Lorsque tous les honnêtes bourgeois amis de Bonnaud et de Lansade eurent bien mangé, ils ne se levèrent pas de table, ils se mirent à boire, et quand ils eurent bu, ils se mirent à chanter.

Ce fut Bonnaud, le père de la fiancée, qui commença; les convives firent chorus.


Prenez dix viveurs usés par toutes les débauches; enfermez-les par une nuit d'hiver avec dix courtisanes dans l'un des splendides salons du pavillon d'Armenonville, au milieu du bois de Boulogne, loin de tous regards, exempts de toute contrainte; donnez-leur de l'or pour jouer; ordonnez qu'on leur serve les vins les plus exquis de la meilleure cave du monde. Une fois tout cela fait, vous n'attendrez pas longtemps pour voir un tableau participant de l'enfer du Dante, et du Rêve de bonheur. Au moment où toutes les passions qui grouillent dans le cœur de l'homme seront déchaînées, entrez, et dites à cette hideuse compagnie de se mettre aux fenêtres pour voir passer deux jeunes mariés qui sortent de l'église. Alors vous verrez, je vous le dis, un spectacle étrange et navrant. La tourmente de l'orgie s'apaisera, les chants cesseront, la noce passera et les rires des jeunes amies de la fiancée troubleront seuls le silence et le recueillement de la saturnale émue.

Les hommes penseront à leurs sœurs, à leurs mères, à leur jeunesse perdue dans le vice et dans la débauche. Les femmes, ces dix femmes abjectes, traînées dans toutes les hontes, tressailliront en voyant le voile blanc de la jeune fille vierge. Peut-être, à elles dix, trouveront-elles deux larmes, l'une pour leur présent avili, l'autre pour leur honnêteté à jamais perdue. Si l'une d'entre elles, plus ivre ou plus perdue que les autres, voulait jeter une insulte à la face de la vertu qui passe, son imprécation resterait étranglée dans sa gorge, et ses compagnes d'avilissement la mépriseraient.

Eh bien, pour le mariage, ce sacrement redoutable parmi les plus redoutables, pour cet acte horrible ou sublime, qui rive à jamais deux êtres à une chaîne dont chaque anneau brisé est une douleur ou une honte, les bourgeois n'ont pas le moindre respect; ils attendent le moment où le prêtre aura fini pour entonner des chansons grivoises et dire des choses qui, ailleurs, ne seraient qu'obscènes.


XLV

Les grandes douleurs tiennent peu de place dans la vie, et Dieu a donné à l'homme qu'il veut éprouver la force nécessaire pour les supporter. Devant un grand désastre la nature humaine se roidit; devant les mille misères de l'existence et les péripéties qui font naître les orages de la vie, elle se courbe.

Le lendemain de son mariage seulement, Eusèbe comprit l'étendue de son amour pour Adéonne. Il sentit que la parole sacramentelle d'un homme à écharpe tricolore ne suffit pas pour détruire la plus grande faiblesse de l'homme: l'Habitude.

Nature douce et droite, le fils du sceptique Martin ne chercha pas à se mentir à lui-même. Il entrevit l'immensité de son malheur et y entra avec résignation.

Le système des comparaisons lui ôta toute tranquillité d'esprit et de cœur. En voyant les draps de toile de Chartres qui garnissait le lit nuptial, il pensait à la batiste ornée de valenciennes de son ancien nid. A l'honnête froideur de Clémentine, il opposait les élans passionnés d'Adéonne. La simplicité décente de sa femme le révoltait et lui remettait dans l'esprit les mots vainqueurs que la chanteuse laissait échapper entre deux éclats de rire.

L'intérieur de la fabrique où se distillait l'eau de Javelle, où se cristallisait le sulfate de magnésie, lui donnait le vertige. Pour les livres de commerce, il n'y touchait qu'avec crainte, tant il avait peur qu'une puissance mystérieuse ne les fît se refermer d'eux-mêmes et prendre, comme dans un étau, son front chargé d'ennui. C'était surtout quand il pénétrait dans ce laboratoire nauséabond qu'il regrettait les bords de la rivière où il avait failli se noyer lorsqu'il était enfant, et le boudoir bleu où il avait lu et relu ses trois poëtes pendant que sa maîtresse chantait.


XLVI

Un matin, la nostalgie du bonheur le prit par les cheveux et le conduisit chez Adéonne.

—Jenny, dit-il en entrant, où est madame?

—Madame est morte, répondit la jeune fille, et elle se mit à pleurer.

Eusèbe se laissa tomber sur le divan et resta deux heures à attendre des larmes. Son cœur serré battait avec violence, un râle sourd sortait en grinçant de sa gorge sèche, les larmes ne venaient pas.

Jenny, la bonne, avait regardé avec colère, Eusèbe, dont l'abandon avait causé la mort de sa maîtresse; elle eut pitié de sa profonde douleur.

—Monsieur, lui dit-elle en lui présentant un coffret d'acier, j'allais vous écrire afin d'accomplir les derniers ordres de la pauvre madame. Elle m'avait dit: «Huit jours après ma mort, vous porterez ça à Eusèbe.» Je vous le remets; le voici, monsieur, le voici.

Et la brave fille se remit à pleurer.

Eusèbe, le regard fixe, prit le coffret, le posa sur la table et l'ouvrit après en avoir pris la clef derrière le cadre du portrait d'Adéonne. Il en sortit une enveloppe dont il brisa le cachet en tremblant, et il lut:

«Mon Eusèbe,

»Quand tu liras cette vilaine lettre, je serai morte, mon amour pour toi m'aura tuée. Pleure-moi beaucoup, mais ne me plains pas trop. J'aime mieux mourir de ça que d'autre chose. Je me voyais m'en aller et j'éprouvais presque du bonheur à penser que c'était pour toi et par toi que j'allais en finir avec la vie. Si tu savais comme c'est bon d'aimer! cela rend honnête. Marie Bachu me fait pitié, la pauvre fille, avec ses raisonnements, c'est des bêtises. Écoute-moi, mon bon chéri, ce qui est après est mon testament. Je te laisse et lègue ma bague en turquoise et en brillants; c'est la première chose que j'ai achetée de l'argent que j'avais gagné. Tu trouveras dans le tiroir de mon petit bonheur du jour mes autres bijoux: ils sont enveloppés par paquets avec les noms dessus. C'est des souvenirs pour mes camarades du théâtre; tu donneras toi-même ma montre et la chaîne à Mme Marignan, mon habilleuse, et quarante-deux francs que je dois à Adolphe, le coiffeur. Tu porteras mon deuil, je t'en supplie, au moins un mois, n'est-ce pas, mon chéri? tu diras chez toi que tu as perdu un cousin. J'ai vu ta femme, elle est jolie, mais tu comprends que sa figure ne me revient pas beaucoup. Et puis tu donneras toutes mes robes et mon linge à Jenny, ma bonne, et aussi deux mille francs pour faire remplacer son amoureux, si toutefois elle consent à se marier; ce n'est qu'à cette condition que je lui donne cela. Quand tu auras fait tout ce que je te dis, tu prendras le reste de l'argent; il y aura une quinzaine de mille francs quand mes meubles auront été vendus. Alors tu partiras pour Strasbourg et tu chercheras un nommé Antoine Krutger, tourneur en bois; quand tu l'auras trouvé, tu lui demanderas s'il a été fourrier dans un régiment de chasseurs en garnison à Saumur il y a vingt-huit ans. S'il te dit oui, tu lui donneras tout; c'est mon père, un brave homme qui m'aurait méprisée. S'il est mort, tu donneras à ses enfants: c'est comme si c'était mes frères, n'est-ce pas? Voilà tout. Et maintenant, mon bon Eusèbe, adieu pour toujours. Je t'aimais, oh! je t'aimais à ne pas pouvoir le dire et je t'embrasse comme le jour où tu voulais m'acheter.

»Adéonne.»

»P. S. Je te demande pardon de la peine que tu vas te donner pour moi, et je suis à toi pour la vie; ça ne sera pas long.»

Eusèbe sanglotait; il relut cinq ou six fois la lettre de sa maîtresse et appela Jenny.

—Mon enfant, lui dit-il, madame ne vous a pas oubliée; elle vous laisse de quoi vous marier.

—Comment! s'écria Jenny, je pourrais retourner dans mon pays. Ah! monsieur, que la pauvre madame était bonne!

—De quel pays êtes-vous? demanda avec intérêt Eusèbe, qui comprenait ce cri nostalgique.

—De Strasbourg.

—Madame le savait-elle?

—Non, monsieur; à Paris les Alsaciennes se placent difficilement; j'avais dit en entrant ici que j'étais de Nancy.

—N'avez-vous jamais entendu parler d'un tourneur nommé Antoine Krutger?

—Antoine Krutger! s'écria la jeune fille, vous l'avez connu? c'était mon père.

—Avait-il été militaire?

—Oh oui! monsieur, dans la cavalerie, il était sous-officier à l'école de Saumur. S'il avait vécu je ne serais pas en condition.

Martin fils resta un instant sans parler: un monde de pensées encombrait son cerveau.

—Mon enfant, reprit-il, tout ce qui est ici vous appartient; madame vous a faite sa légataire universelle.

—Ah! monsieur! s'écria Jenny en pleurant de joie et de douleur, je suis bien heureuse et bien malheureuse en même temps, et je n'avais pas besoin de ça pour aimer la pauvre madame comme une sœur.


XLVII

Eusèbe, navré, revint chez lui en proie à une fièvre violente. Malgré mille efforts, il fut obligé de se mettre au lit, où il resta un mois presque sans connaissance. Lorsqu'il revint à lui, ce fut Paul Buck et Gredinette qu'il trouva à son chevet. Il demanda sa femme; on lui répondit qu'elle était près d'une de ses sœurs mourante.

Quelques jours après, Eusèbe entrait en convalescence et se promenait au jardin appuyé sur le bras de Gredinette.

—Tenez, mon bon Eusèbe, ça m'ennuie, lui dit la jeune femme; mais aussi bien, puisqu'il faut que vous appreniez la vérité tôt ou tard, j'aime mieux vous la dire tout de suite. Apprêtez-vous à un grand malheur.

—Parlez, répondit Eusèbe; je ne puis pas être plus malheureux.

Après mille détours, Gredinette apprit à Martin que sa femme était partie avec Isidore Boucain, et que tous deux avaient eu soin d'emporter la caisse.

Eusèbe ne répondit rien, et son visage n'exprima aucune sensation.

—Il a mieux pris la chose que je ne pensais, dit le soir Gredinette à Paul.

Peu à peu, Eusèbe recouvra la santé.

—Je vais vous faire mes adieux, dit-il un matin à ses deux derniers amis; je vais retourner à la Capelette, que je n'aurais jamais dû quitter. Je vais saluer mon beau-père et je partirai ce soir. Merci de votre amitié; je ne l'oublierai jamais. Si un jour, las de la vie, vous voulez goûter le repos, venez sous mon toit, je vous aimerai comme vous m'avez aimé.

—Ne va pas voir Bonnaud! s'écria Paul, ce pauvre père t'accuse de la faute de sa fille.

—Moi!

—Oui. Il prétend que ce sont tes débordements avec Adéonne qui l'ont entraînée au mal. Ne te dérange pas non plus pour Mme de la Varade: elle est tout entière aux prédications d'un missionnaire qui fait fureur à Versailles.

—Un missionnaire? Qu'est-ce que cela?

—Les missionnaires, mon ami, reprit Paul avec gravité, ce sont des hommes ou plutôt des enfants de Dieu qui traversent les mers, s'exposent à mille dangers, pour aller dans des contrées presque inconnues porter aux peuplades sauvages la parole de Dieu et la civilisation; le prêtre dont je te parle a été crucifié, et dix fois sur le point d'être mangé.

—Je vais le voir, dit Eusèbe, et il sortit.

Le Père Vernier appartenait à la Congrégation des Lazaristes de Turin. C'était un vieillard à barbe blanche, au teint basané; ses yeux noirs étaient pleins d'audace et de bonté. Il reçut Eusèbe avec aménité.

—Que voulez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il.

—Mon père, répondit le jeune homme, je me suis meurtri à toutes les aspérités de la vie; à mesure que je cherchais la vérité, je m'enfonçais dans le doute; aujourd'hui, je viens à vous comme l'oiseau blessé qui, tournoyant en l'air, cherche la branche du vieux chêne pour se reposer. Au nom de votre Dieu, dites-moi où est le vrai, où se cache le faux?

—Monsieur, reprit sèchement le père Vernier, j'ai dévoué ma vie au service du Seigneur, j'ai traversé les déserts pour enseigner sa parole aux peuplades sauvages; je dois mon appui aux humbles et aux souffrants, mais je n'ai rien à démêler avec les esprits forts et les philosophes.

Le soir même Eusèbe partait.

Ne trouvant point à Limoges de voiture pour le transporter à la Capelette, il se décida à faire à pied les six lieues qui le séparaient de la maison de son père. Un orage violent le força de s'arrêter à moitié chemin et de coucher dans une auberge de la route. Pendant que la maîtresse de l'auberge préparait son dîner, il prit machinalement un livre graisseux qui traînait sur la table et il lut. Après avoir mangé il se retira dans sa chambre où il passa la nuit à relire l'humble livre de l'auberge. Dès l'aube, il descendit et donna un louis à l'aubergiste pour emporter le livre.

—Pourquoi, se dit-il lorsqu'il fut sur le chemin, ai-je été si loin m'exposer à tant de douleur, pour chercher le vrai qui était à ma porte?

Le volume qu'Eusèbe emportait contenait les Évangiles.

—J'ai eu tort de laisser emporter le livre du petit par ce monsieur, dit l'aubergiste à sa femme.

—Bah! il nous coûtait douze sous, répondit celle-ci.

—S'il nous en a donné vingt francs, reprit le mari, c'est qu'il valait mieux que ça.

Eusèbe frappa à la grande porte.

—Ah! Seigneur du bon Dieu! s'écria la grande Caty, vous voilà donc enfin, monsieur Eusèbe. Ah! montez vite, votre père veut tant vous voir avant de mourir.

Deux secondes après, Eusèbe était près de son père agonisant.

—Te voilà enfin, mon fils, dit le bon M. Martin en râlant, te voilà. As-tu atteint ton but, et peux-tu me dire avant que je meure, où est le faux, où est le vrai?

—Père, répondit Eusèbe, le faux est sur terre, le vrai est au ciel.

—Tu as peut-être raison, dit le moribond, et si M. l'abbé Jaucourt n'était pas mort, je le ferais venir, s'il en était temps encore.

—Père, reprit le jeune homme, les prêtres ne meurent pas; ils n'ont pas besoin de se marier pour se reproduire; la religion est une mère féconde: pour un de ses enfants qui meurt, il lui en naît dix.

—C'est possible, mais je ne veux pas l'abbé Faye, murmura Martin d'une voix éteinte; il a les cheveux rouges. Et il rendit le dernier soupir.

—Père! père! s'écriait Eusèbe sans se douter que le vieillard fût mort, croyez-moi, il n'y a de vrai que la grandeur de Dieu.

—Et la bêtise humaine, dit en passant sa tête rousse à travers la porte l'abbé Faye, que la grande Caty avait été chercher de son autorité privée.

FIN.